09 mai 2012

Detective (1985) de Jean-Luc Godard

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Malgré tout le respect que je dois au grand Jean-Luc, force est de constater que Detective demeure consternant de platitudes et d'absence d'audace. Oh oui, il y a bien un improbable scénario - un couple qui réclame de l'argent à un entraîneur de boxe poursuivi lui-même par la mafia, deux détectives qui enquêtent sur le mystérieux assassinat d'un prince - mais Godard fait preuve d'un incroyable laisser-aller aussi bien dans l'écriture des dialogues que dans la direction d'acteurs. Dès la première seconde, on s'ennuie ferme et aucune véritable petite trouvaille ne vient donner au récit un soupçon d'intérêt. Godard semble servir une resucée pour ne pas dire du réchauffé - le couple qui ne s'entend bien que sous les draps, un Jean-Pierre Léaud hystérique qui peine à arracher un sourire, des jeux de mots minimalistes (dans réfléchir, il y a fléchir, dans corrompre, il y a rompre - on dirait presque un de mes cours niveau débutant 2), des jeunes filles en petites culottes pour la frime... - mais on patauge dans la semoule pendant 90 minutes. Seule peut-être la présence de la lumineuse et jeunette Julie Delpy (je passe sur la plastique d'Emanuelle Seigner en princesse des Bahamas dans un rôle, comment dire, transparent...) viendrait peut-être éclairer ici ou là un plan. Johnny Halliday est terrible, le boxeur est presque pire et l'on sent parfois sur les mines consternées de Nathalie Baye et de Claude Brasseur tous les doutes qui les habitent dans cette galère. Si Godard "est en quête" c'est surtout d'inspiration et les petits bouts de ficelle qui lient les scènes entre elles respirent la grande paresse ou la grosse fatigue. Comme quoi, on peut pas toujours réinventer le cinéma...   (Shang - 29/04/08)


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Vous pensez bien que je ne peux que me dresser de toute ma stature contre le texte de mon camarade Shang ci-dessus. Détective n'est peut-être pas le meilleur Godard de tous les temps, je veux bien le reconnaître ; mais en tant que quatrevintogodardien par excellence (ainsi désigne-t-on les fans des films de JLG des 80's), j'ai passé un excellent moment à revoir ce polar sentimental, qui s'amuse avec légèreté (ce n'est pas si courant chez notre ami helvète) des codes du genre, tout en se moquant avec cynisme du star-system dans lequel il s'est lui-même enfermé.

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Il y a deux films en un là-dedans : celui avec les vedettes Baye/Halliday/Brasseur, obéissant au cahier des charges du cinéma commercial que Godard ne cherche même pas à cacher. Triangle mari/femme/amant digne du pire vaudeville, polar à la petite semaine avec tous les clichés du genre (combats de boxe truqués, mafia qui rôde, flingues à tout va), petites pépées légères (Seigner, effectivement gironde), le tout sous les ors d'un hôtel de luxe photographié dans le grand style du cinéma bourgeois : la photo, sublime, magnifie le décor, et les plans très "glamour" inventés par un Godard étonnamment à l'aise dans le genre enfoncent encore le clou. Ce film-là, Godard le fait, et le fait bien, même s'il n'en pense pas moins. Créditant les trois comédiens du terme de "stars" dès le générique, il fait une nouvelle fois un pied-de-nez à la commande : vous voulez du polar avec vedettes et glamour ? En voilà, où est mon chèque ? Le cinéma de Godard s'est toujours tenu, sauf pendant la parenthèse 70's, à la frontière entre le star-sytem et l'expérimental, entre le commercial et l'artistique, et Détective pourrait bien être l'ultime film sur la question. En réussissant aussi brillamment la partie commerciale de son film, il assume peut-être bien, au fond, son appartenance à ces professionnels de la profession qu'il a tant raillés. Détective est d'ailleurs intéressant à mettre en regard avec les autres films à star et à spectacle de sa filmographie (Hélas pour Moi, Nouvelle Vague, voire Une Bonne à tout faire) : ces films dessinent un aspect étrange de Godard, qui sait céder aux sirènes du glamour quand il le veut. Ce film-là est splendide, très solide techniquement (la richesse des cadres, la direction d'acteurs à l'opposé de ce qu'il fait d'habitude pour ce qui concerne Brasseur, la musique).

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Mais il y a donc un deuxième film là-dedans, plus reconnaissable dans la carrière godardique. C'est la branche "Règle du Jeu", celle qui organise autour des stars un ballet de personnages secondaires en charge de toute la partie littéraire, savante et érudite de la chose. Crédités comme "acteurs" au générique, Léaud, Terzieff, Delpy, Cuny et consorts font se méler Shakespeare, Dostoïevski, Hammett et le grand cinéma hollywoodien dans un incroyable puzzle de sons, de signes, de message où la fulgurance côtoie l'idiotie. Il faut s'appeler Godard pour donner à Alain Cuny cette réplique sur la "propreté de la queue", ou pour donner à un couple d'enquêteur du dimanche les noms des personnages de La Tempête. Sous l'oeil "objectif" d'une caméra posée sur le balcon, ces personnages clownesques et archétypaux donnent une vraie sève au film : de l'humour (Léaud est excellentissime, comme d'habitude), de la poésie (les inserts sur Faulkner ou sur Baudelaire), des questions primordiales ("pourquoi dit-on LE gauche et LA droite ?", demande le boxeur) et sans arrêt du mystère, du questionnement. C'est comme si Godard, du même côté que ses détectives, regardait fasciné les trois stars du film jouer, à distance, pour s'en moquer et parler par leur biais de la lutte des classes (les ors du Grrrrand Cinéma Français de Qualité versus le jambon-beurre du cinéma bis) et de sa constante rébellion envers l'institution. Comme en plus, le film regorge de 40000 fulgurances (qui côtoient, oui, des choses plus ratées) qui peuvent tout autant être d'une navrante vulgarité que d'une grande beauté, on est ravi par ce nouvel exemple de la puissance du cinéma de Godard. J'attends Shang quand il veut sur un champ, et je lui laisse le choix des armes.   (Gols - 09/05/12)

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24 février 2012

Scénario de Sauve qui peut (la vie) de Jean-Luc Godard - 1979

0001233_aff_001_medComme il le faisait parfois à cette époque, JLG se pique d'un petit court-métrage pour expliquer aux éventuels financeurs de son film quel sera le projet, essai en images qui accompagne l'envoi du scénario. Ce qui serait drôle, ce serait de voir également la tronche des destinataires, tant ces petits essais sont, disons, ardus ; en tout cas, plutôt que d'éclairer le projet futur, ce film-là concernant Sauve qui peut (la Vie), une des œuvres les plus "lisibles" de Godard, ne fait que la rendre plus obscure. On ne recherchera donc rien ici pour comprendre le long-métrage, mais tant pis : il y a là-dedans suffisamment de matière à rêver pour justifier complètement la vision, même déconnectée de son alter-ego. Ça commence sur une image d'actrice qui sort d'une machine à écrire, et c'est le premier souci de Godard : le scénario montre son film horizontalement (l'écriture), alors que l'image rentre verticalement dans le champ. Ça a l'air de lui poser beaucoup souci, puisque le reste du film sera presque entièrement construit sur le mouvement de l'image, de façon parfois un peu confuse (Godard improvise visiblement, s'enregistrant avec une voix assez basse et hésitante, bien à sa manière des années 70), mais aussi de façon souvent géniale. Le montage des photos entre Huppert, Dutronc et Miou-Miou (oui, il devait y avoir Miou-Miou dans le projet initial, visiblement) tente de rendre compte déjà de la "grammaire" des champs/contre-scenario022champs que JLG va tenter, et les images animées (sur des routes de campagne) sont déjà des panoramiques joliment cadrés qui augurent du meilleur. Moi, je serais producteur, j'aurais dit amen pour financer ce film-là. En plus, on a droit sur la fin à un aperçu de ce que Godard entend par superpositions (de sons et d'images) pour un moment godardien à mort où tout, dialogues, musique, images d'archives, images d'acteurs, plans de nature, tableaux anciens ou modernes (le gars aime Hopper, tiens, je suis surpris) se superpose en un joyeux bordel éminemment poétique. Comme en plus, il y a de jolis clins d’œil, à Wenders, à Dreyer, on apprécie ce petit essai en direct, qui ne cherche pas à faire du cinéma mais en fait quand même, et du meilleur. Un Godard inattendu, modeste, discret, introspectif ; à voir, sinon qu'est-ce qu'on fout là ?

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23 janvier 2012

Six fois Deux - Sur et sous la communication de Jean-Luc Godard - 1976

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1a : Y'a Personne et 1b : Louison
vlcsnap-2011-12-02-22h29m15s98Ça commence sur les chapeaux de roue avec ces deux épisodes disposés en miroir, et qu'on pourrait sous-titrer : "ceux qui ne savent pas parler et ceux qui savent" ("sur et sous la communication" est le deuxième titre de la série, et on en comprend le sens dès ces premières parties). Dans la première moitié, nous voici face à un groupe de chômeurs se livrant à un entretien d'embauche face à JLG. Le film est dur, brutal presque dans son discours tranchant : nous voici face au prolétariat qui ne pense pas, celui qui est dominé et restera dominé. Le film s'attache peu à peu à deux des candidats, une femme de ménage tout en retrait et en complexe d'infériorité, et un jeune soudeur volontaire : aux deux, Godard demande de montrer les gestes de leur travail, et pose la question de l'émancipation, de la révolte. Il y a à la fois de la dureté à écouter les questions subtiles et intellectuelles d'un Godard décidément très préoccupé par le peuple à cette époque, et de la tendresse à le voir attendre une réponse cohérente de la part de ces pauvres gens démunis. Car il y a de la tendresse, oui, à le voir ainsi tenter de filmer à tout prix les restes d'une gestuelle professionnelle, à la manière d'un Rossellini, à vouloir fixer dans le marbre les gestes ancestraux de l'ouvrier. Il pousse dans leurs retranchements ces gens en demande d'emploi, et c'est vrai qu'on est un pu gêné de les voir buter sur les concepts abscons du maître (comparer les gestes du soudeur avec ceux de l'écriture, interroger la femme de ménage sur ses compatriotes russes) ; mais il y a dans ce film une véritable indignation qu'on le sent désireux de transmettre à ces ouvriers spoliés, de sorte qu'ils fassent de ce film leur film, avec leurs mots. Constat d'échec aussi, puisque le dernier plan montre le soudeur ânonner un texte appris par cœur sur le statut de l'ouvrier, alors que JLG lui demandait de la spontanéité. Un épisode qui ne contient qu'un seul cadre, JLG hors-champ avec un bras en amorce, l'interviewé de profil face à lui, et un décor de bureau qui prend la moitié du champ (on laisse bien apparent l'aspirateur-arme du crime au bord du cadre), mais qui en dit très long sur les raisons pour lesquelles le prolo sera toujours mis bien profond par le patronat. Un film révolutionnaire, à coup sûr.
vlcsnap-2011-12-05-20h49m44s30En miroir, donc, Godard prend l'air pour sa deuxième partie, puisqu'il part interroger in situ un brave paysan de la Loire. Et là, les amis, c'est un autre son de cloche, puisque ce brave Louison s'avère être un excellent tchatcheur, très concerné par les problèmes économiques liés à son métier, très désireux de transmettre les beautés et les problèmes de son taff, et pas avare en théories politiques parfois audacieuses (il milite pour la "non-propiété" des sols, c'est pas rien). Il n'y a plus qu'un seul plan là-dedans (si on excepte les deux plans d'ouverture et de fermeture, anecdotiques, et le savoureux carton qui scinde le film en deux : "Oh spectateur, tu trouves peut-être que l'orateur parle trop, mais écoute-le : il est dans le vrai", de mémoire). Désarmé, Godard est presque muet dans cette partie, tant le gars est éloquent et jamais désarçonné par les questions du cinéaste. Là aussi, il montre les gestes de son travail ; là aussi, il pointe les problèmes (écologiques, économiques, européens, déjà), mais il le fait avec une vraie maestria et une pleine possession de ses moyens. A ce stade de la série, je ne sais pas encore quel est le projet global : si c'est de montrer comment le Verbe peut être l'origine ou la ruine d'une révolution, selon qu'il est plus ou moins bien utilisé, on peut dire que la démonstration est impeccable.

2a : Leçons de choses et 2b : Jean-Luc
vlcsnap-2011-12-06-22h54m53s50Cette partie 2A  parle surtout de montage, de collusions entre images et textes et de révolution, bien sûr. Ça commence sur quelques plans du quotidien, a priori banals, mais que la voix off (interrogée par un JLG faussement candide) se charge de rendre signifiants : vous voyez un lit ? non, c'est une table de montage qui met en rapport un homme et une femme (ou un homme sur une femme) ; vous voyez un type qui bosse en usine ? non, c'est un film porno pour tout public, les gestes du travail ayant un rapport avec ceux de l'amour, et l'indécence de la domination patronale pouvant être reliée avec celle de la femme par l'homme. La meilleure partie : vous croyez voir un gars qui promène son chien ? non, malheureux, c'est deux téléphones reliés entre eux par un fil, deux systèmes qui tentent de communiquer en circuit fermé. C'est jubilatoire de voir Godard disséquer ainsi la magie du montage, le système de projection du spectateur, et s'amuser avec le décryptage de l'image. Il en arrive, dans le dernier tiers,  à découper physiquement une image de sexe en "frontières" : qu'est-ce qui, dans ce plan, sépare l'homme de la femme, le couple de l'horizon, les jambes du tronc, etc ? A travers un exercice de style très technique (qu'est-ce qu'une image, et qu'est-ce quelle dit en elle-même ? qu'est-ce qu'un texte et un discours ?), c'est à un véritable travail de révolution que se livre notre pote Jean-Luc, qui garde décidément son petit poing levé dans ces années-là : l'image en elle-même ment, même la plus banale, et il importe de mettre à distance celle-ci (Brecht est la grande référence du film) pour savoir ce qu'elle dit du monde contemporain, pour savoir en quoi elle nous asservit à une pensée unique. Subtil exercice, finalement très emblématique de l'ensemble de la deuxième partie de carrière de Godard : jouer avec les images existantes, le texte écrit et parlé, réorganiser un matériau filmique pour qu'il puisse témoigner d'une sorte d'escroquerie mondiale de la communication. Un plan est toujours plus qu'un plan, il est un symbole (il compare d'ailleurs le plan à l'enterrement du marin du Potemkine qui a précipité la révolte ; on aimerait entendre Godard sur les gusses qui s'immolent en Égypte ou en Algérie de nos jours), et une occasion possible de soulèvement populaire. Bon, il est vrai que la partie centrale est un peu plus discutable, JLG se livrant à une surenchère de jeux de mots pas tous très probants. Plaisir de le voir flirter avec la pure rhétorique, mais ennui quand on se rend compte que les tentatives de correspondances verbales entre les concepts ne mènent finalement pas à grand-chose. On s'ennuie dans ces moments-là, malgré l'indéniable virtuosité dans le coq-à-l'âne61834203_p.
La partie 2B est plus austère, puisqu'il s'agit d'un seul plan fixe de 47 minutes sur notre gars Jean-Luc, à moitié enfoncé dans l'obscurité, et qui laisse libre cours à son goût pour la ratiocination à travers un quasi-monologue abscons. Une fois de plus, il parle de discours, de l'escroquerie politiquement correcte mise en place par les journaux, de la limite des mots, de l'impossibilité d'avoir une pensée politique dans les médias modernes ("Donnez juste 3 minutes quotidiennes sur le thème : Les Chinois vous parlent."). Pour prouver la vanité de l'image télévisée, il se livre à un exercice de provocation : parler, pendant une heure, à bâtons rompus, juste histoire de vérifier que les gens vont zapper. On sent une saine révolte dans ce discours souvent brumeux, pas très clair par endroits, souvent excessif voire mensonger (on a du mal à croire que "le mot le plus connu dans toutes les civilisations est le mot caméra"), et c'est ce qui fait l'intérêt de la chose : voir un dinosaure du cinéma aller au bout de son concept, quitte à saborder son propre film, son image, et lui avec. Les mots mystérieux qui viennent de temps en temps s'inscrire à l'image n'aident pas à la compréhension de l'ensemble. On en sort avec l'impression qu'il est nécessaire et bon que ce film existe, mais qu'on aurait aussi bien fait de ne pas le voir. En tout cas, ce "2B" en dit long sur ce qu'était JLG en 1976 : un vrai rebelle retiré du monde du spectacle, regardant son art de haut pour en critiquer le pouvoir, raillant la publicité, la télévision, le journalisme, pour mieux déifier le plan, le discours... et le marxisme, of course.

3a : Photos et Cie et 3b : Marcel
vlcsnap-2012-01-18-14h27m24s224Je vous sens piquer du nez, on se réveille et on attaque vaillamment ce nouvel épisode. Il est question dans celui-ci de photo, donc, de sa technique, de son éthique, et de son utilisation à effets de propagande. Éternelle question godardienne des différences entre film et photographie, entre image mouvante et image fixe, et nouvelle réflexion/travail pratique sur les effets de montage (les collusions entre les différents types d'images sont souvent impressionnantes, comme cet insert de photo de cul au milieu d'une image de guerre). Ça commence par 20 minutes de plan fixe sur une image terrifiante, celle de soldats exécutant à la baïonnette des prisonniers dans un stade. En voix off, l'auteur de l'image commente, froidement, techniquement : quel angle choisir, quelle pellicule, comment se placer, le "hors-champ", et la prédominance de cette image fixe sur le mouvement. Le calme et la technicité du discours sont d'autant plus terribles que l'image, qu'on nous donne à scruter jusqu'à plus soif, est horrible. Juste quelques mots viennent s'inscrire à l'écran, soulignant l'absurdité de toute tentative de mettre des mots sur l'horreur. Après cette longue intro fulgurante (qui annonce un des plus grands JLG, Je vous salue Sarajevo), le discours se perd un peu dans un catalogue de photos de presse qui tente la correspondance et/ou le hiatus : les starlettes côtoient le Vietnam, les people s'enchaînent sur des résistants pendus, des enfants mourant de faim laissent la place à des pubs frivoles, le tout sur fond de commentaire abscons. Bof bof la démonstration est non seulement déjà vue, mais en plus pas très valable si on s'en tient au côté "donneur de leçon" du texte. Pour finir, on s'enfonce dans un style que je nommerais "hein quoi que pour ?" avec ce couple coupé en deux dans tous les sens, souligné par des lignes dont on cherche un peu la signification. Parfois, notre Jean-Luc fait un peu son malin sur cette série, quitte à nous laisser loin derrière. C'est le cas avec cette partie.
vlcsnap-2012-01-09-13h24m47s242En parallèle, voici le 3b, un entretien avec Marcel, cinéaste amateur de son état, filmé ici en trois-quart dos penché sur sa table de montage, et interviewé par un JLG toujours aussi âpre à la question. Marcel, son truc c'est la faune et la flore de sa jolie montagne, il envisage même un film sur les quatre saisons (sur la musique de Vivaldi). Petit personnage attachant, désuet et solitaire, coincé dans son petit atelier, et bombardé de diapositives de ses récents travaux : paysages de neige, fleurs colorées, ambiances bucoliques. La particularité du bonhomme, c'est qu'il est assez réticent à l'auto-analyse, et que les finaudes questions de Godard le laissent quelque peu froid. Non, il ne voit pas trop le rapport entre chaîne d'images et chaîne de montage ; non, il ne fera pas les gestes de l'usine en montant son film ; non, il ne voit pas pourquoi les images qu'il met au panier (celles qui sont floues) devraient être sauvées ; et non, il ne mettra pas de la voix off sur ses images de nature. D'autres questions ? Du coup, la théorie godardienne se heurte un peu à un mur : on voit où JLG veut en venir, mais ça ne va pas très loin, et on laisse vite Marcel à sa flore et à sa solitude. Reste un joli montage alterné entre ce banc de montage, justement, et des images de toute beauté de la nature (images qui annoncent la plénitude des derniers films d'ermite de Godard). Cet épisode est comme apaisé, suspendu, moins "agressif" que les autres, et c'est tant mieux.

4a : Pas d'histoires et 4b : Nanas
vlcsnap-2012-01-18-10h47m41s8Le grand Sujet par excellence du cinéma godardien depuis toujours : les histoires, comprenez l'opposition entre la sacro-sainte trame
et l'Histoire du monde, et l'énervement toujours aussi énergique de JLG vis-à-vis de l'obligation de raconter des histoires alors que lui voudrait raconter l'Histoire. Bon. Cet épisode est malgré tout l'un des plus chargés en "trames", puisqu'on y voit simplement des embryons d'une dizaine d'histoires possibles, abordées toutes avec une certaine ironie. Une interview d'un écrivain, ma foi bien perplexe et hilare devant les interrogations de Godard ; un monologue de parent énervé posé sur l'image d'un adorable bambin ; une fillette qui ânonne quelques mots de son livre pour enfants ; une petite bande-dessinée ; un discours de Georges Marchais... Autant de (fausses) pistes destinées à nous montrer la profusions d'inspirations possibles, et la difficulté de "communiquer" (puisque tel est le sujet de la série) ces idées, de les rendre concrètes. Sous le style godardien, il est vrai que ces saynètes deviennent étranges, sibyllines et indéfinissables. Pourtant le charme agit, parce que l'opus n'est pas dénué d'humour (les questions provocatrices qu'il adresse à l'écrivain ne servent qu'à le déstabiliser et virent au n'importe quoi) et que la présence attendrie des enfants lui donne une légèreté qui manquait jusqu'ici. Du coup, bien partis pour sourire, on se marre franchement quand JLG redevient sérieux, dans la deuxième moitié : on y assiste à une dissection professorale d'une photo de bébé avec sa mère, le gars tentant de remettre les pendules à l'heure : ce qui est important, c'est la frontière qui sépare 1 et 2, le "fleuve" qui empêche la communication et en même temps fait que ça circule entre je et l'autre, ce genre de machins. C'est franchement hilarant de voir le gars jouer avec son crayon graphique à deux balles pour mettre des flèches et des croix à tous les coins de cette pauvre photo publicitaire, et égrener des pensées complètement tirées par les cheveux sur les rapports entre l'amour et la faim, entre l'adulte et l'enfant, etc. Cette partie se veut éminemment sérieuse, elle est un grand moment de burlesque, surtout dans cette pratique radicale du coq-à-l'âne et du jeu de mots dont le bougre a fait sa marque de fabrique. Sans nul doute l'épisode le plus fun, si tant est que ce mot-là puisse trouver sa place dans le vocabulaire godardique.
vlcsnap-2012-01-18-17h53m41s124Le même ton un peu narquois se propage sur l'épisode 4b, puisqu'on y assiste à un auto-foutage de gueule en règle. JLG choisit d'aller harceler quelques femmes à qui il va poser ses habituelles questions impossibles ; mais cette fois ça ne fonctionne pas du tout, ces dames mettant leur point d'honneur à ne pas jouer le jeu, ou à le jouer mal. Interviews inconsistantes, à côté de la plaque, ou carrément communication impossible quand il s'agit de poser des questions de géo à une fillette terrorisée : c'est la plantade, ce qu'une voix féminine (Miéville ?) ne se prive pas de faire remarquer à notre Jean-Luc. "Après des siècles de silence, normal qu'on ne puisse pas résumer la chose en une heure de radio", entend-on grosso modo, et c'est pas faux. Ceci dit, on aperçoit quand même des tranches de vie intéressantes, qui montrent une certaine époque : une mère-enfant qui rappelle les difficultés à se faire accepter, une prostituée qui donne des leçons d'hygiène ou parle des déviances sexuelles de ses clients, une mamie qui est au bord des larmes quand elle pense à sa fille qu'elle ne voit plus : à défaut de trouver quelque chose d'intéressant du point de vue théorique, la caméra de JLG parvient à capter des choses, du quotidien, du petit malheur ou du petit bonheur banals, et c'est déjà ça de pris. Mais avec ce constat d'échec assez sarcastique, on sent que la série est sur une pente dépressive, et que JLG est en train de sortir de lui-même la hache qui va saborder le projet, suicide dont le bougre est coutumier (saccager une commande pour montrer qu'elle est idiote).

5a : Nous trois et 5b : René(e)s
vlcsnap-2012-01-19-10h53m56s88Je vous confirme l'entreprise de sabordage avec cet épisode 5a, indubitablement le moins digeste de la série. Dans sa volonté de travailler sur la communication, il fallait bien que JLG réfléchisse un peu sur le silence lui-même. Résultat : voilà 50 minutes de silence, et si vous êtes pas contents, allez vous faire. Dire que ces minutes sont longues seraient en-dessous de la vérité, mais dans mon souci d'exhaustivité godardique, j'ai vu tout le bazar. J'ai donc eu l'occasion, à défaut de sons, de regarder les images, car images il y a bien heureusement. On voit deux couples se succéder, hommes et femmes en grande conversation qu'on imagine amoureuse vus les sourires et les petites poses de nos tourtereaux. Sur ce dialogue silencieux, le crayon de Godard écrit une longue lettre qu'un homme qu'on torture pour le faire parler écrit à sa fiancée. Jolie lettre d'ailleurs entre émotion pure et théorie sur le corps et le souvenir. Vous expliquer ce que tout ça veut dire, je vous avoue que je ne saurai : les images se chevauchent, débordent l'une sur l'autre, les phrases écrites se découpent aléatoirement, débouchant parfois sur des jeux de mots typiquement godardiens ; mais tout ça reste très confus, et je suis sûr que Godard en a parfaitement conscience et qu'il veut simplement se la jouer "je suis un incompris, la chaîne de télé qui me l'a commandé va annuler cet épisode, ce qui prouve bien que je suis un martyr et que le marxisme-léninisme-maoïste-révolutionnaire est spolié par le patronnat-fasciste-bourgeois". Un truc de ce genre. Ça ne s'arrange pas sur les 5 dernières minutes, où le son revient subitement pour n'enregistrer que le va-et-vient des voitures qui stagnent devant une mystérieuse propriété. Absolument incompréhensible, donc, et c'est tout juste si on peut percevoir là-dedans un début de réflexion sur le "temps filmé", par exemple, en opposition avec le temps réel, c'est-à-dire, encore une fois, entre l'histoire et l'Histoire. Mais c'est bien pour dire.
vlcsnap-2012-01-19-18h14m48s152Le 5b est autrement plus réussi, et autrement plus bavard : Godard y part à la rencontre d'un mathématicien qui a échafaudé une brillante mais néanmoins ardue théorie sur la catastrophe (en gros, toute l'existence n'est due qu'à une succession de catastrophes, qui se résument en deux mouvements : capture et émission, débrouillez-vous avec ça). Si jusqu'à maintenant, JLG avait toujours adopté une position supérieure par rapport à ceux qu'il filme (chômeurs, prolos, enfants, paysans, cinéaste amateur), cette fois c'est une autre paire de manches. Le gars René a réponse à tout, ne se démonte pas d'un poil devant les élucubrations poétiquo-tortines de Godard, a un schéma ou une équation pour tout et accepte toutes les hypothèses émises par son partenaire de jeu. Si bien que, devant le côté très à l'aise et brillantissime du gars, Godard, qu'on sent pourtant enfin passionné par la conversation, se perd, balbutie, cherche à piéger sans y parvenir. Ça donne des phrases comme : "Oui, mais là... euh... si l'information, je veux dire... une information, comme ça... enfin... ça a à voir avec l'information, là... ça à quoi à voir, là ?", question incompréhensible à laquelle René répond, tout aussi enthousiaste que pour les autres. On voit même ce dernier diriger lui-même le débat ("bon, on revient à notre sujet, là, d'accord), voire attaquer de front le cinéaste ("Vous êtes peut-être un message entre moi et le public, mais j'espère que vous n'allez pas tout déformer"). Pour quand même faire son mauvais garçon et montrer qui est le patron, Godard essaime dans son film des images "en relation" avec la théorie (plus ou moins), plans d'enfants qui jouent, images de guerre, etc. et dessine quelques-unes de ses fameuses flèches qui partent dans tous les sens. Il n'hésite pas, même, et ça c'est pas cool, à critiquer son interlocuteur en inscrivant un arbitraire "faux" sur les paroles du scientifique, sans lui donner l'opportunité de lui répondre ; plus rigolo : il crache carrément dans la soupe en envoyant la télé (et la 3, commanditaire de cette série, est citée) au diable et en la barrant du mot "catastrophe". Bref, on sent notre JLG un peu déstabilisé par l'érudition de son cobaye, et du coup désireux d'en découdre avec n'importe qui, quitte à taper dans tous les sens. Un épisode attachant, du coup, puisqu'il montre Godard déphasé, dominé, et en colère.

6a : Avant et après et 6b : Jacqueline et Ludovic
vlcsnap-2012-01-21-17h20m07s177Ça sent la fin, voilà nos camarades qui attaquent un p'tit bilan de la série. A l'écran : un jeune homme (qui est-ce ?) revient donc sur les épisodes qu'on vient de voir, en tentant d'en dessiner la structure, le sens, les réussites et les erreurs. Bon, autant le dire : on n'en saura pas beaucoup plus à la fin de cet opus sur les vrais secrets de la série. Mais tout de même. Notre ami parvient souvent à être vraiment intéressant et à dégager des lignes nettes dans le chaos qu'est Six fois deux. Rapports entre chaque volets l'un par rapport à l'autre, critique de la télévision, tentative politique de donner la parole à ceux qui ne l'ont pas, réflexions sur les différences entre parole féminine et parole masculine, ça vole plutôt haut et on comprend mieux, après ça, le projet d'ensemble. Le gars qu'on voit à l'écran porte un casque audio, et on se dit, vues la brume parfois du propos et la syntaxe de la chose, qu'il répète ce que lui susurre Godard à l'oreille. Il en résulte un ton lent, souvent haché mais étonnamment triste quand il s'agit de regretter des erreurs ou de pointer les limites imposées par le genre télévisé (les dernières minutes, sur le fait que toutes les images doivent passer par Paris, par le système Secam, pour être transmises, alors que la communication pourrait se faire de voisin à voisin). Ce plan fixe est entrecoupé de rappels des épisodes passés (parfois vus autrement, jusqu'au hors-champ : "ce que vous n'avez pas pu voir"), et par des bribes de programme-télé, en l’occurrence la speakerine de TF1 qui représente à elle seule l'Ennemi par excellence (mais Drucker ou Chirac sont également cités en gardiens de l'ordre politique). Souvent fumeux, il faut le reconnaître (les premières minutes où le gars esquisse quelques vagues gestes pour montrer la structure de la série, on n'y comprend goutte), mais aussi assez émouvant, voire éclairant, et en tout cas assez rempli d'auto-critique pour mériter le respect. Un des bons épisodes.
vlcsnap-2012-01-23-10h09m19s143Et on termine avec le plus simple des épisodes, ce qui n'est pas dommage. Après toutes ces réflexions plus ou moins fumeuses sur la communication, la série se conclue sur deux interviews sans commentaires : celles de deux pensionnaires d'un hôpital psychiatrique de Grenoble, qui ont chacun leur façon d'envisager le dialogue. D'un côté, Jacqueline, volubile petite bonne femme complètement allumée, mythomane et assez rigolote, qui nous parle de son désir d'épouser le Pape, sa hantise de l'acte sexuel, sa paranoïa aiguë et sa foi chevillée au corps ; sa parole est un flot, un vivier de délires et d'inventions dont elle-même a l'air persuadée de la véracité. De l'autre côté, Ludovic, dépressif chronique, complètement assommé par son traitement (il manque de s'endormir à plusieurs reprises), solitaire et désemparé ; sa parole arrive par blocs, parfois incompréhensible, mais toujours touchante tant on y sent un profond désespoir. Deux plans simples, donc, que Godard entrecroise pour démontrer les rapports entre parole et silence. Ce qui est le plus beau là-dedans, outre la simplicité du procédé, ce sont les silences, justement, les hésitations, les moments où la parole se suspend avant de reprendre. JLG enregistre magnifiquement ces temps de latence, distribuant ses questions (étonnamment directes pour cette fois) avec un sens imparable du rythme, en prenant compte ces moments de "rien" qui sont vraiment magnifiques. Pour une fois, on a l'impression d'une empathie certaine entre intervieweur et interviewé : Godard compare même sa propre expérience de l'hôpital avec celle de Ludovic, et c'est la première fois qu'il se met à la même hauteur que son sujet. Avec Jacqueline il est plus rigolard, et un peu d'humour dans cette série ne gâche rien. On termine donc en beauté cette série quand même souvent ardue. Bilan : du Godard à 1000%, quoi. Voilà.
Une rareté, à voir bien sûr, plutôt que le dernier Dany Boon.

God-Art, le culte : clique

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21 novembre 2011

L'Enfance de l'Art (1990) de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville

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Une petite rareté de Godard (une commande de l'UNICEF) que l'on doit une fois de plus à nos amis de KG. Une femme, qui fait la lecture à un enfant alors que les bruits de la guerre résonnent autour d'eux. Il est question de différences entre le sens de l'émeute et celle de l'insurrection - "deux colères, l'une a tort, l'autre a raison (...) Parfois insurrection c'est résurrection" - puis l'on suit deux combattants dont l'un écrit au dos de cartes postales (représentant le tableau de Delacroix La Liberté guidant le Peuple ) une sentence qui sera donnée en son entier au final "De toutes les tyrannies, la plus terrible est celle des idées". Il sera finalement tué comme pour venir "illustrer" (je mets les guillemets d'usage, c'est du Godard, hein...) ce passage lu des Misérables "La guerre ne devient honte, l'épée ne devient poignard que lorsqu'elle assassine le droit, le progrès, la raison, la civilisation, la vérité alors guerre civile ou guerre étrangère, elle est inique, elle s'appelle le crime" et notre Godard de conclure avec une incontournable petite phrase "Le droit de ne pas faire la guerre". On suit également deux enfants qui jouent tranquillement au ballon (occupation saine pour leur âge, dira-t-on) puis l'un d'eux "shoote violemment dans la balle" (après un plan où les deux enfants apparaissent tête-bêche) et l'on ne peut s'empêcher de faire un petit rapprochement avec la balle qui est juste avant tirée sur le combattant - un petit glissement de sens godardissime dont je vous laisse tirer vos propres conclusions... (bah allez, nan, je botte po en touche, disons qu'à cet âge il vaut mieux les voir jouer que les voir s'affronter... Mouais, c'est un peu facile... po mieux). Du Godard quoi. 

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God-Art le culte : clique

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15 septembre 2011

France Tour Détour Deux Enfants (1978) de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville

1aLe Godard des années 70 n’est pas celui que je préfère, mais j’avoue avoir été happé dès les premières images de cette série. Si dans les premiers temps, le projet de Godard est bien obscur, si on ne comprend certainement que la moitié des intentions du pépère, il faut reconnaître que France/Tour/Détour/Deux/Enfants force le respect : la profondeur du discours, la simplicité de la mise en scène, l’étrangeté totale dans laquelle tout ça baigne, font de cette série un objet complètement barré qu’on se doit forcément d’avoir vu. C’est parti, quitte à être à côté de la plaque.


1

 Mouvement 1 : Obscur / Chimie

Sacré JLG : il aura à tour de rôle fait chier bien des gens, de Woody Allen à Mick Jagger, des intellectuels de gauche à Shang. Cette fois, il s’en prend à une petite fille, par ailleurs très patiente, et déjà éminemment godardienne du haut de ses 10-11 ans. Ce premier épisode lui est consacré, constitué dans sa plus grande partie d’une interview en plan fixe. Godard lui pose des questions de son âge, genre : « La nuit, c’est de l’espace ou du temps ? », ou « T’es toujours sûre d’avoir une existence ?», ou encore « Tu dirais Monsieur Gouvernement ou Madame Gouvernement ? ». La petite se démonte pas, réfléchit posément, et répond à toutes les questions avec un calme étonnant. Ce que semble chercher JLG là-dedans, c’est une réponse à ses éternelles interrogations esthétiques : qu’est-ce qu’une image ? A-t-elle une existence propre, séparée de ce qu’elle représente ? Le monde existe-t-il quand on ne le voit pas (merci, Descartes) ? Qu’est-ce que c’est que la chronologie d’un récit, son début, son futur ? Tout ça nous ramenant bien sûr au Cinéma dans sa définition même, ce qu’on voit étant en même temps un film et un commentaire sur le film. 1bBref, on est assez loin du cinéma de Besson, et ça fait bien plaisir. Le reste est assez abscons : ça commence sur cette fillette en train de se déshabiller, Godard nous rappelant « qu’elle ne veut pas qu’on voit ses fesses », et choisissant du coup le plan américain. Sur un rythme très tenu, il fixe la beauté des gestes, se permettant des ralentis image par image pour mieux mettre en valeur l’innocence et la vérité (mot-clé de l’épisode) de l’instant. Puis, plan large sur une autoroute, avec la phrase corrosive : « Le travail des touristes : dévaster un paysage ». Il y a aussi une sorte d’émission de télé, qui constitue une mise en abîme du travail en train de se faire. Un cinéaste y est interrogé sur l’histoire de la fillette, ou plutôt sur l’histoire en général (« Elle était une fois »), et Godard en profite pour exposer son cahier des charges : rapidité d’exécution, importance de la préparation des questions avant de se confronter aux enfants, et aspect aléatoire de la série. J’avoue ne pas avoir tout compris, étant peu au fait du projet de la série dans son ensemble. Je pourrai peut-être vous en dire plus à la vision des épisodes suivants.


2Mouvement 2 : Lumière / Physique

Voici un épisode, le  second donc, qui commence comme un clin d'oeil au film de Pierre Carles (Attention Danger Travail) : un plan sur le métro avec nos amis parisiens qui en sortent et une voix-off laconique : "Tous les jours les monstres sortent de la terre pour se mettre au service des grandes exploitations civiles et militaires... Les monstres ont besoin d'argent et d'oxygène... La recherche d'un salaire honnête dirige leurs pas..."  Puis un Jean-Luc Godard, péchu, passe à la question un chtit garçon sur le thème de la lumière ; ça donne des questions assez diverses du genre : "Es-tu un point lumineux ? Quand tu seras mort tu te déplaceras dans le temps ou dans l'espace ? La lumière se déplace en ligne droite ou en ligne courbe ? Est-ce que les noirs sont plus ou moins lumineux que toi ? " Le chtit est un peu à la torture, hésite, revient sur ses réponses, précise certains points, et notre Godard de conclure qu'il faut du temps pour répondre, un luxe apparemment que l'on n'a point à la télé... Il bifurque ensuite sur une photo qui nous est "révélée" en direct (celle d'un prisonnier russe avec deux gardes soviets) et qui a mis trente ans pour faire la une des journaux, pendant que d'autres étaient dans la lumière (ah tiens, Mao...)... La lumière, nous dit-on, "il faudrait s'en servir pour éclairer une situation, pas des stars". Dont acte. Réflexion sur l'Histoire, le sens des images, l'obscurité (pour les faits qui demeurent cachés) et la lumière (un "révélateur" qui prend parfois du temps), bon, il est po toujours facile à suivre, le Jean-Luc - on se retrouve parfois un peu comme le gamin...- mais toujours apte à nous faire réfléchir hors des sentiers (ou des couloirs de métro) battus. (Shang – 29/03/08)

2bEffectivement, on continue dans l’étrangeté, mais comme le dit mon compère, c’est l’effet Godard : on s’en fout un peu de pas tout comprendre, et on sent bien qu’on est dans une intelligence totale. D’autant que le sens de cette série commence à s’affirmer : une recherche in progress sur le sens du cinéma. Godard, en interrogeant ces mômes, s’interroge lui-même sur l’art cinématographique confronté à l’Histoire, à la vérité, à la narration. Ici, il questionne une technique (la lumière), et certaines de ses questions sont fulgurantes. Un corps est-il un point lumineux ou est-ce la lumière qui le fait exister ? La lumière vient-elle aux gens ou les gens à la lumière ? Certes, le petit n’a pas l’air de tout comprendre des enjeux godardiens, le pauvre hère, mais c’est très beau de voir JLG confronter ses hantises esthétiques à l’innocence des enfants. Ces magnifiques réflexions débouchent très logiquement sur l'ambiguïté des images pour raconter l’Histoire, la grande, et le message passe, clair et net : les vraies images importantes sont occultées par celles, officielles et « sexy », qu’on veut bien mettre à jour : portraits d’Allende, de Mao ou de Nixon, photos trop travaillées d’un soldat fleur au fusil, alors que dans l’ombre, les prisonniers russes meurent… Ça commence à devenir intéressant.   (Gols – 30/11/08)

 


3Mouvement 3 : Connu / Géométrie / Géographie

On retrouve la petite fille du 1, à travers de magnifiques plans qui ouvrent cet épisode : elle se rend à l’école, et Godard fige une nouvelle fois ses mouvements, en une sorte de ballet qui a autant à voir avec l’innocence des choses qu’avec quelque chose de sombre et de malaisé. Après quelques réflexions assassines sur les « monstres » (comprendre : les gens) et leur plan de vie (joli montage sur le plan du métro de Paris), JLG fouille avec la fillette les significations du mot « plan », du mot « géographie », etc. Fulgurances parfois de certaines réflexions ou de certains gestes : « Quand tu reviens de l’école jusqu’à chez toi, le soir, tu fais le trajet à l’envers, et pourtant ta maison est à l’endroit » (mine allongée de la fille), ou passage magique dans lequel la gamine dessine dans l’air les limites du cadre mis en place par la caméra. Godard joue avec les sens multiples de « plan », de « cadre », d’ « endroit » et de « dimensions », déclinant 3aune nouvelle fois toute une grammaire du cinéma vue par la naïveté des enfants. Puis retour sur le « plan » au sens « dessein », avec quelques scènes absconses autour de terroristes se posant la question des prises d’otages : faut-il kidnapper des stars (Monroe, Drucker, Mireille Matthieu) ou des citoyens lambda, et dans ce dernier cas comment en faire un acte politique contre le patronat ? Mmmm… en tout cas, c’est ce que j’ai compris, mais le sens échappe quand même pas mal. Il y a aussi toujours cette mise en réflexion du film en train de se faire, avec ces interviews austères sur fond d’inscription du mot « télévision ». Godard raconte une histoire, et son but, s’il reste mystérieux, se dessine de plus en plus dans la longueur.

 


4aMouvement 4 : Inconnu / Technique

Changement de ton dans ce quatrième épisode : Godard et son alter-ego Robert Linard y sont en retrait. Plus d’interview pointue, plus de voix off, mais le simple enregistrement, en plan fixe du petit garçon à l’école. On fait un bref jeu de mot quasi-obligatoire sur l'ambiguïté du mot « classe », et c’est parti pour de longues minutes de cinéma-vérité, qui se contente de regarder ce môme, assis à sa table lors d’une leçon de lecture. C’est certes déjà vu, mais c’est en même temps fascinant dans la longueur. Godard avoue d’ailleurs qu’il est impressionné de pénétrer dans ce monde clos et de pouvoir enregistrer cette simplicité-là. Belle maxime : « Je ne veux pas d’une caméra qui surveille, mais d’une caméra qui transmet ». On regarde ce petit garçon au naturel, et c’est vraiment captivant. Ensuite, on revient à l’étrangeté habituelle de la série, avec cette femme, prise elle aussi en plein 4travail (elle fait la vaisselle dans une cantine), sauf qu’elle s’exprime différemment. Succession de mots « signifiants » (finance, police, industrie, diplomatie, agriculture, télévision, religion…), qui en arrive à la conclusion : « c’est l’histoire du socialisme, c’est quand une cuisinière pourra être chef d’Etat »… Moui ? Mais encore ?, demande un brave type dans lequel on se projette aisément. Et la réponse : « Vous n’avez rien compris ? On vous a montré qui, quand et quoi, et on a ralenti en plus. » Pour cette partie-là, ne comptez pas sur moi.


5aMouvement 5 : Impression / Dictée

Un épisode particulièrement profond, qui use de le rhétorique en escrimeur et parvient, à force de travailler sur les mots, à mettre à jour pas mal de choses bien vues. Ca commence par une apologie du vol, très extrême-gauche, qui tend à prouver que pour être un voleur efficace, il faut s’associer avec plein d’autres voleurs. On jubile avant de passer à la partie « enfant » : à nouveau le petit garçon, qui photocopie (ou rotocopie, si ça se dit) des exercices de maths. Godard retourne à l’interview (une question entre autres qui m’a plongé dans des abîmes de réflexion : « Comment tu te souviens que tu existes ? »), mais cette fois il se permet de s’interroger lui-même en direct. Le problème est que c’est lui-même qui tient la caméra et fait le cadre, et ça a l’air de lui poser moult questions. Le jeu se fait sur les termes d’ « impression » et « impressionner » (impressionner dans le sens épater, impressionner la pellicule, éprouver une impression, et 5bimpression d’un document), avec au bout du compte une réflexion sur le sens-même du cinéma, considéré comme une « impression » de la réalité. Fort beau résumé de la situation : « La télévision ne fait plus de direct, que du différé. Tout est différé, le bonheur, le malheur, les difficultés. A force d’être vue en différé, la vie elle-même, les gens finissent par la voir différente, différente de ce qu’ils avaient rêvé. »

Pour la partie « politique » de la chose (tous les épisodes semblent être conçus dans cette dualité-là), Godard plonge dans les profondeurs de la langue française, en nous montrant une secrétaire, enceinte jusqu’aux dents et nue comme un ver, faisant son boulot comme si de rien n’était. Véhément, JLG en tire toute une déclinaison d’idées sur les termes de « dictée » (rôle de la secrétaire) et de « reproduction », acte auquel les hommes condamnent les femmes. C’est frontal et judicieux. 

 


 

Mouvement 6 : Expression / Françaisvlcsnap_2011_05_26_15h14m34s49

 

On continue dans cette veine sibylline avec des vrais bouts de magie dedans, avec cet épisode peut-être un poil moins défini dans son sujet. Après une séquence encore une fois magnifique, où Godard travaille sur le ralenti, l'arrêt sur image, le grain de la photo, le mouvement de la caméra, qu'il oppose au mouvement en liberté de son actrice fillette, nous voilà plongés dans un poème étrange qui a pour thème l'expression(entendre le mot en deux temps : ex-pression). Même principe qu'avant : la fillette est interrogée sans relâche par JLG, mais qui se montre cette fois-ci de plus en plus insistant, sûrement pour justifier la "pression" citée. La gamine est filmée dans la cour de récréation, jetant un regard envieux vers ses copains qui s'amusent alors qu'elle doit se fader une interview absconse avec ce type à lunettes. Surtout que les questions, inlassables, sont encore une fois pas piquées des hannetons : "pourquoi tu n'es pas payée pour aller à l'école ?" ou "quand tu ne seras plus à l'école, c'est que tu auras tout appris ?", ou encore "tu te sens plus seule à la maison ou à l'école ?". La pauvrette fait pitié. Avant ça, on aura fait un détour vers un couple filmé en champ/contre-champ et qui balance une série de phrases plates ("tu es belle", "tes yeux sont limpides", ce genre de truc), à un petit bout de manif. Pas vlcsnap_2011_05_26_15h36m07s178bien saisi le truc. Puis retour à nos éternels producteurs (?) d'émission qui décortiquent ce qu'ils sont en train de voir et annoncent leur credo : cette fois, par exemple, on entend un joli mot d'ordre : "Pas de la décoration, un décor". Et pour finir, un long plan sur 6 filles qui font du footing sur la sublime chanson de Léo Ferré, "Ton style c'est ton cul", dans une petite posture sarcastique qu'on n'attendait pas dans cet épisode. Après tout, peut-être que cet opus 6 travaille sur une certaine notion de la féminité, et de la "pression" sociale qui s'exerce sur les femmes. Il le fait de façon malpolie, cruelle et abstraite, on ne lui en voudra pas. Si ça se trouve, aussi, ça parle de complètement autre chose...

 


 

vlcsnap-2011-05-30-13h42m44s198Mouvement 7 : Violence / Grammaire

 

Un épisode particulièrement troublant, où notre Jean-Luc met un peu plus la pression sur cette pauvre Camille, la fillette habituelle, dans une volonté (louable) de définir ce qu'est la violence, où elle débute et comment elle peut se ressentir. Quoi de plus naturel que de l'exercer in situ, en harcelant la gamine de questions aussi complexes que dérangeantes (avec toutefois une des questions les plus drôles de la série : "un rond, c'est plus gentil qu'un carré ?"), qui vont de Baudelaire à des concepts philosophiques fumeux. Ça commence donc avec notre gamine punie, condamnée à recopier une phrase 50 fois dans son cahier ; punition rendue d'autant plus importante qu'en même temps, JLG fouille les concepts de "copier" (qui copie sur qui, où est le modèle original, est-on soi-même une copie, comment se démarquer, etc.) ; c'est ce qu'on appelle la double peine, et la petite Camille n' a jamais autant utilisé la phrase "je sais pas" pour se débarrasser du gars : on la sent gênée, malheureuse même, ce qui illustre à merveille le propos. Godard pointe les troublantes relations entre autorité et violence, entre esclavagisme consenti et travail. Son montage certes un peu facile entre vlcsnap-2011-05-30-14h02m12s104des images de guerre et un groupe d'enfants en train de préparer militairement un spectacle de fin d'année est pourtant diablement efficace. Les questions harcelantes de JLG le font d'ailleurs arriver à un constat clair dans la dernière partie comme toujours consacrée au décryptage de ce qu'on vient de voir : "on dirait qu'on cherche à avoir le dernier mot, alors que c'est le premier qu'on veut ; mais comme il est seul, il a l'air d'être le dernier". Jolie phrase qui s'auto-critique dans l'aspect assez fermé des épisodes de la série. N'empêche qu'à force de fouiller toujours plus le même terme, quitte à poser des questions absurdes, JLG finit par ouvrir de vraies pistes (ici, donc, le concept de copie, d'être la copie de quelqu'un), et débouche souvent sur de beaux questionnements et de belle conclusions : le film se finit sur une phrase qu'on retrouvera dans Film Socialisme, et que je vous laisse méditer sur la photo ci-contre.

 


 

vlcsnap-2011-05-31-14h47m23s91Mouvement 8 : Désordre / Calcul

 

Un épisode en mode échec, qui passe son temps à se planter tout en expliquant comment il se plante. la petite Camille est en vacances pour cette fois, et à la place on retrouve le chtit gars Arnaud, accompagné d'un copain hors-champ. Thème du jour : le commerce, la propriété, l'économie, qu'est-ce qui se vend, qu'est-ce qui s'achète, ce genre de choses. L'opus commence sur une hésitation (la voix off se plante de texte, commençant à parler des invasions de criquets pour reprendre à zéro et nous entretenir de "la loi des grands nombres"), et va continuer sur cette errance jusqu'au bout. Car il faut bien s'y résoudre : l’interview d'Arnaud ne donne rien, le garçon passant le plus clair de son temps à ne pas comprendre les questions (ce en quoi on est en empathie avec lui) et à ricaner en regardant son pote. Grand moment pourtant : Godard pose devant lui une liasse de billets de banque, un million de francs que le petit peut utiliser à sa guise : la gène du garçon est évidente, il ne sait plus ce qu'il doit croire, ce dont il a envie, et le film touche là à une vérité assez trouble concernant la possession et la richesse. A part cet instant sulfureux, pas grand-chose à se mettre sous la dent, et le "régie" s'en rend compte puisqu'elle n'arrête pas de pointer les erreurs de style de JLG vlcsnap-2011-05-31-15h03m16s148("on avait dit qu'on ferait pas comme ça, et pourtant..."). Constat d'échec in progress, interrompu comme toujours par ce couple de producteurs (?) qui dissèquent la chose. Éternelle litanie qui tombe comme un refrain à la fin de chaque épisode : "Et maintenant, je crois qu'il nous faudrait une histoire", et sur le sourire du secrétaire d'Etat au Trésor américain, le type dont on nous fait comprendre qu'il a les clés du monde dans sa main. Le monde de l'économie est un monde crypté, fait de codes et d'abstraction, et ce demi-Dieu (beau montage de son visage avec un avion, comme dans Je vous salue Marie), qui en connaît tous les rouages, termine en beauté un épisode douloureux et cruel.

 


 

vlcsnap-2011-07-05-23h48m05s118Mouvement 9 : Pouvoir / Musique

 

Ça commence par "Like a rolling stone", ce qui augure d'un épisode rock'n roll. C'est bien connaître notre JLG qui nous traficote un film assez révolté sous ses airs de douceur ironique. Il est donc question de pouvoir, le pouvoir patronal bien sûr, mais aussi celui parental, artistique, divin, populaire, enfin tous ces thèmes qui ont jalonné l’œuvre godardienne dans les années 70. La petite Camille est cette fois filmée de trois-quart, sans le regard-caméra auquel on était habitué, et elle est de plus en plus montrée "en butte" contre le réalisateur : elle a de toute évidence plus qu'envie d'être ailleurs et les questions de JLG semblent de plus en plus la consterner : "Ta maman, c'est une image ou un son ?", lui demande, imperturbable, un Jean-Luc très sarcastique. La différence, aussi, c'est que tout le dialogue est accompagné par de la musique, classique surtout (après une intro rock et variétoche, avec ces extraits d'émission de radio pourrie avec Drucker et Claude François), présence qui creuse le questionnement principal de cet épisode : le son est-il plus puissant que vlcsnap-2011-07-05-23h28m03s137l'image ? Toutes les questions sur le son finissent par produire de bien belles choses, comme ce parallèle entre les Sirènes de la mythologie et la sirène de l'école (et de l'usine), ou comme ce petit commentaire amer de la fin, qui met en avant le côté un peu putassier de l'utilisation de la musique. Pour le reste, c'est un épisode assez classique, avec son lot de fulgurances (passer du concept de "chercher de la compagnie, être dans le société" à celui de compagnie et société économique, IBM, Peugeot et Air France érigés en grands ennemis capitalistes) et de postures "préhistoriques" (les "Monstres" qui apparaissent dans chaque épisode, c'est-à-dire les hommes, sont de plus en plus traités comme d'antiques bestioles dérisoires).

 


 Mouvement 10 : Roman / Economie 

vlcsnap-2011-09-02-22h46m52s155Si Godard n'avait laissé que ce film, il serait passé pour un bourreau d'enfants. Cet épisode est particulièrement cruel pour le petit Arnaud, que le méchant ogre JLG empêche de regarder son épisode de James Bond préféré. A la place de ça, le gars torture l'enfant de façon éhontée, en lui demandant de comparer la télé à une tirelire (il y arrive, le bougre) ou de parler des formes de l'héroïne. Le môme est clairement agacé, a envie d'en finir, mais Godard s'accroche et pond l'épisode le plus malaisé de la série jusqu'à présent. Le sujet de base, c'est l'imagination, et l'éternel débat : le cinéma doit-il être un reflet de la réalité ou une œuvre de fiction ? Après un passage drolatique dans une librairie, où une jeune femme demande des livres sur le sang et la mort (le libraire lui désigne vaguement un rayon), puis un homme s'enquiert d'un livre portant sur "le cul, l'argent et la politique", le libraire, aux anges, l'entraîne vers toute une étagère), on revient dans le schéma classique : plan fixe sur l'enfant, cette fois de profil face à la télé, et questions qui fusent. Ça donne parfois des choses improbables, comme cette comvlcsnap-2011-09-02-22h49m47s122paraison audacieuse entre le poulet et la télé : les deux s'envisagent à travers une vitrine, s'ingurgitent, et se chient (le garçon est tout content que Godard emploie le terme "ça me fait chier" pour parler des émissions de télé). Mais ça donne aussi des moments de ratage complet (ce qui rentre dans le projet global de la série, je le reconnais) où les pistes empruntées par le cinéaste débouchent sur pas grand-chose ("les images, elles rentrent en toi ou elles rebondissent ?"). Moments de vide un peu gênants où on sent JLG à bout d'idées, et l'enfant fatigué de ne rien capter aux intentions du bonhomme. Vrai moment de tension d'ailleurs quand Godard lui demande d'écrire une carte à sa mère : le gamin a clairement envie de lui faire bouffer son micro. Ça se termine à l'arrache sur des animaux domestiques et une vague réflexion sur les vaches qui regardent passer les trains (sous-entendu : elles regardent la réalité), et on boucle ce dixième opus sans vraiment en avoir tiré quoi que ce soit.

 


 vlcsnap-2011-09-14-21h47m51s34Mouvement 11 : Réalité / Logique

Alors voilà : après quelques 5 heures de jeu, notre gars Godard pète les règles du jeu. Cet épisode est celui de la rupture, puisqu'on n'y assiste plus à l'habituelle interview des enfants, mais à un "simple" enregistrement d'un quotidien en temps réel : Camille est en train de manger avec sa famille, la caméra est fixée sur elle excluant les autres personnages, et on capte les petites conversations banales, les changements de faciès de la fillette, et les plats qui défilent. Point barre, ou presque. A l'exception d'une vague intro brumeuse sur le hasard, et d'un flou final autour de l'Histoire, ce sera tout. Mais c'est bien suffisant, dame oui, pour déclencher l'éternelle question du cinéma godardien depuis toujours : qu'est-ce que la réalité ? comment la capter ? et surtout : est-ce cela, le cinéma, ou est-ce autre chose ? Visiblement, JLG tient à faire la différence entre la télé, qui devrait "transmettre ce qui se passe", et le cinéma, qui serait... autre chose. Pour étayer savlcsnap-2011-09-14-21h40m33s252 thèse, donc, un travail pratique : est-ce que, sur 25 minutes, un film peut tenir sur la seule captation du réel, aussi banal soit-il ? Le film s'amuse à fustiger le cinéma d'évasion, d'imagination, et les spectateurs faciles, en faisant entendre la voix de ceux qui s'indignent de ce type d'expériences : rendez-nous les héros, cette gamine n'est pas intéressante, on n'a pas envie de voir ça au cinéma. Et pourtant, c'est bien là, ramassée en quelques minutes d'images crasseuses et vides, toute la définition même du cinéma qui est mise en jeu, comme peut le faire Chantal Akerman (que Godard a attaquée sans vergogne récemment) : cet épisode tente de déceler la frontière entre l'art et le vide, le moment où quelque chose qu'on regarde cesse d'être du cinéma, et devient autre chose (de la télé ? du rien ?). Intelligent, assurément.

 


 Mouvement 12 : Rêve / Moralevlcsnap-2011-09-15-22h16m02s157

 Et on conclue, donc, avec un de ces épisodes mystérieux qui nous clouent le bec, parce qu'ils arrivent à réunir l'intellect exigeant et abscons du maître et une sensibilité étonnante, voire un sentimentalisme qui a toujours accompagné la cérébralité de JLG. Ici, c'est 5 minutes, en fin de film, qui nous montrent un pauvre type ("et qui s'appelle Richard, en plus") à un comptoir, en train de passer doucement une soirée morne, le tout sur fond de Léo Ferré (une chanson absolument ravageuse dont il a le secret). Pour ces quelques minutes-là, alternance de zooms avant et arrière qui rappelle le fameux plan de Week-End sur Mireille Darc, on bénit Godard de nous avoir amené jusqu'ici, comme si toute la série devait culminer à ce point : être un homme, de toute façon, seul et dérisoire. Avant ce passage grandiose, un dernier tour avec le petit môme, prêt à s'endormir, pour évoquer en vrac quelques concepts moins cadrés que dans les autres épisodes. On sent que JLG aurait aimé développer, et qu'il lance là ses dernières cartouches avant extinction des feux. En vrac, donc : la nuit, c'est de l'espace ou du temps (tiens, même question qu'à l'épisode 1) ? ta vlcsnap-2011-09-15-22h01m32s162peau, c'est un costume ? quand tu meurs, tu retournes à l'eau ou à la terre ? Le jour tombe et la nuit se lève, ou c'est l'inverse ? La mémoire, c'est de la matière ? et le reste à l'avenant, avec toujours ce môme qui tente de répondre vaillamment aux harcèlements de JLG. C'est moins tenu, donc, et c'est dommage : le film manque de ces numéros d'équilibriste verbal et de ces coq-à-l'âne imprévisibles qui furent le lot de cette série. Mais on y gagne une intimité, et même une simplicité qui a pu manquer aussi précédemment, et c'est tant mieux. Au sortir de ces 12 épisodes, on se dit que la télé a su prendre des putains de risques à un moment de son histoire (même si, d'après ce que je sais, cette série fut vite interrompue par la chaîne) : voir ce bidule absolument improbable à une heure de grande écoute serait complètement inimaginable, et c'est bien ce que nous assène ce final en queue-de-poisson : pourquoi conclure, alors qu'on travaille sur l'intelligence (et donc, que plus personne ne regarde) ? Une série devenue rare (et je bénis mon Shang au passage pour avoir déniché la chose), mais que je vous conjure de trouver à tout prix.

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11 mars 2011

Le Monde comme il ne va pas, de Jean-Luc Godard - 1996

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Encore un petit montage fulgurant dont le gars JLG a le secret. Aussi connu (ou inconnu, aussi, hein, on est dans le gravement introuvable) sous le nom de « Photo/petite fille/Algérie/muet », ce micro-film nous montre un seul plan, celui d’une page de journal avec la photo d’une fillette traversant cartable au dos une rue d’Alger entourée par des soldats armés. La caméra resserre de plus en plus, jusqu’à ne conserver à l’écran que cette petite fille, renvoyant tout le reste (pauvreté, guerre, danger) hors-champ. Le tout est accompagné de ce texte (de Chesterton) que je vous livre in extenso parce qu’il est beau comme du Godard :

 

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« Avec les cheveux roux d’une gamine des rues je mettrai le feu à toute la civilisation moderne. Puisqu’une fille doit avoir les cheveux longs, elle doit les avoir propres ; puisqu’elle doit avoir les cheveux propres, elle ne doit pas avoir une maison mal tenue ; puisqu’elle ne doit pas avoir une maison mal tenue, elle doit avoir une mère libre et détendue ; puisqu’elle doit avoir une mère libre et détendue, elle ne doit pas avoir un propriétaire usurier ; puisqu’elle ne doit pas avoir un propriétaire usurier, il doit y avoir une redistribution de la propriété ; puisqu’il doit y avoir une redistribution de la propriété, il doit y avoir une révolution. Cette gamine aux cheveux roux est l’image sacrée de l’Humanité. Autour d’elle, l’édifice s’inclinera et se brisera en s’écroulant, les colonnes de la société seront ébranlées. »

 

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Dans la continuité du grandiose Je vous salue Sarajevo, notre JLG revient éternellement sur cette violence contemporaine, que le monde véhicule à travers les images. Mais ce travail de recadrage de l’image fixe change le regard, et flirte soit avec la propagande (si on est un anti-Godard), soit avec la réflexion sur le cinéma (si on est fan). Moins fulgurant que le film de 1993, Le Monde comme il ne va pas n’en reste pas moins un de ces obus qui nous arrivent parfois de Godardie sans qu’on ne s’en aperçoive. Douloureux et amer, il creuse à nouveau le sillon de la tristesse, de l’angoisse d’être aujourd’hui, en utilisant les derniers outils du cinéma comme s’ils existaient à l’âge de bronze : un simple zoom, un regard posé sur une image, un texte, ça suffit pour exprimer à la fois l’enfance du cinéma et l’enfance bafouée des pays en guerre. Un poème de quelques secondes, tout plein d’amertume.

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Espoir/Microcosmos de Jean-Luc Godard - 1996

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Votre envoyé spécial Shangols va toujours plus loin dans son odyssée godardoise (qui en prend un sale coup sur la caboche ces jours-ci, avec la découverte de quelques films franchemnt improbables) et vous déniche aujourd'hui Espoir/Microcosmos, un montage d'une paire de minutes qui vaut son pesant de... fourmis (?). Difficile de bien saisir la chose, autant le dire. Par défaut, je miserais plutôt sur un de ces fameux coq-à-l'âne que chérit JLG, qui laisse sa pensée vagabonder de mot en mot, des fois que, sur un malentendu, ça pourrait faire sens. Le bougre part donc d'un plan de Microcosmos, le film sur les insectes de Claude Nuridsany : on y voit un dindon picorer des fourmis, et on se dit que le Godard a derrière la tête la scène du Chien andalou de Buñuel ; ben non, finalement il part sur autre chose, puisque ce dindon, de fil en aiguille lui fait penser au mot "Condor" (ah ?), qu'il inscrit sur les images ; ensuite, suivez un peu, je vais pas tout vous dire, ce mot ouvre sur "La légion Condor" ; et enfin, bien sûr, vous précédez ma pensée, sur "L'escadrille Malraux"... Godard accompagne cette rêverie autour des mots d'images, et on passe du documentaire animalier à un film de guerre (L'Espoir de Malraux, il faut croire). Après ces deux minutes, le cinéaste semble nous poser la question : alors ? ça donne quelque chose ? Pour ma part, je dirais non, sauf si quelque chose m'a échappé, ce qui est bien possible. Pour cette fois, le Jean-Luc nous offre une oeuvre un peu trop sèche, sans émotion ni vraie réflexion captable, comme un essai flou d'une pensée qui ne l'est pas moins. Le gars a l'air de parfaitement se comprendre, pas nous, enfin pas moi en tout cas. Dernier coup de boule à l'ennemi de toujours, Malraux, dans ce raccourci entre le con dindon et l'ancien chantre de la culture bourgeoise ? Farce dérisoire sur le message du film de Malraux, renvoyé à la simplicité du documentaire sur les insectes ? Ou vague tract poétique sans but ? Moooui. A moins que ce ne soit autre chose encore ; avec Godard, allez savoir... En tout cas, un des rares JLG qui m'ait laissé un peu froid, qui ne m'ait ni énervé ni enthousiasmé, et à ce titre, je reste dubitatif face à icelui. Ca marque quand même des points pour notre partie "cinéma pointu".

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20 février 2011

Changer d'Image ou Lettre à la Bien-aimée de Jean-Luc Godard - 1982

vlcsnap_2011_02_20_19h57m25s221Pas le plus clair des Godard, c'est vrai, même s'il est assez représentatif d'une certaine tendance du maître suisse : la colère, le renoncement, et cette application constante à détourner les commandes qui lui sont faites ; en l'occurrence, même, à saboter la commande, produisant un objet qui parle de l'échec du projet. Au départ, d'après ce qu'on comprend, il y a donc une demande de la télé de réaliser un film portant sur le "changement d'image". D'entrée de jeu, JLG prévient : il n'y est pas arrivé, et ce pour trois raisons : d'abord parce que l'analyse et la réflexion cinématographiques lui semblent trop cantonnées au sacro-saint texte, l'image ne trouvant jamais son importance ; dans ces conditions, difficile de proposer au public une "image de changement" qu'il puisse saisir. Ensuite, il développe sa théorie comme quoi "il n'y a pas d'images, mais il y a quelque chose entre les images", quelque chose d'invisible, de magique même pourrait-on dire, impossible là aussi à saisir. Enfin, le fait que la commande vienne de la télé lui semble rédhibitoire, et il ne cesse d'ailleurs de pester contre elle (le film commence par un dérisoire "9 minutes trente secondes", et Godard pointe le fait qu'on lui avait promis 12 minutes, et qu'on lui a volé 2mn30).

vlcsnap_2011_02_20_20h00m36s83A côté de cette colère un peu brouillonne qui confine au cynisme et à la mauvaise foi (passer tout un film à dire qu'on ne peut pas faire de film est un peu fort de café tout de même), il y a quelques moments vraiment touchants, comme cette théorie : tout acte de création serait une déclaration d'amour à la bien-aimée, y compris les textes de Marx et Engels. Quand on sait le trouble amoureux dans lequel était Godard dans ces années-là (et qui éclate dans Passion), c'est une confession émouvante. Et puis, il y a aussi cette reconnaissance de son propre masochisme, qu'on n'attendait vraiment pas aussi clairement montré : une longue scène montre Godard ligoté sur une chaise et se ramassant des baffes monstrueuses par un tortionnaire. Une séquence impressionnante de violence et qui en dit beaucoup sur l'image que JLG a de lui-même à cette époque.

Pour le reste, c'est vrai qu'on est un peu largué devant ce long plan fixe du maître devant un écran blanc, ou ces soudains fondus enchaînés sur des façades de maison, devant ces voix off qui s'enchevêtrent ou ces considérations sibyllines énoncées avec une voix d'outre-tombe. Changer d'Image est une parenthèse introspective entre deux grands films de Godard (Passion et Prénom Carmen), et qui annonce déjà le retrait désabusé d'aujourd'hui.

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19 février 2011

Faut pas rêver / Quand la Gauche aura le pouvoir de Jean-Luc Godard - 1977

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Shangols a 5 ans, hosannah, et pour fêter cet événement en fanfare, quoi de mieux qu'un bon clip de Patrick Juvet ? Quoi ? Ben oui, Faut pas rêver, rareté intersidérale que je ne dois qu'aux recherches inlassables de mon gars Shang (aidé pour l'occasion par un de nos lecteurs que je remercie dévotement), est une commande de la télé pour illustrer une bluette du chanteur lisse. Fidèle à sa réputation d'être toujours à l'endroit qu'on n'attend pas, c'est-à-dire celui de notre perpléxité, JLG commence par évacuer d'entrée de jeu l'élément insdispensable de tout clip qui se respecte : la musique. La romance de Juvet est délibérément quasi-inaudible, "hors-champ", et on ne verra jamais aucune illustration directe des paroles d'icelle. Godard préfère parler de choses qui le touchent plus : en 1977, Giscard est au pouvoir, la gauche dans les choux, et la télé est devenue un instrument de propagande populiste surpuissant. C'est ça qu'on va choisir de nous montrer. Un seul plan : un enfant attablé regarde à la télé (hors-cadre) une émission qui diffuse la chanson de Juvet ; derrière lui, sa mère (la plupart du temps hors-cadre elle aussi) discute avec lui de choses banales (le cours de natation, les devoirs, ce genre de choses). Tout est question de regard là-dedans : dans quelle direction l'enfant regarde-t-il ? Où est la place de la mère par rapport à l'autorité plus imposante du media télévisé ? Qu'est-ce que ce dernier donne à voir à la jeunesse ? Comment détourner le regard pour qu'il se pose aux vrais endroits (c'est-à-dire la vie, concrète et solide, et non le rêve en boîte) ? Le procédé est simple, le discours complexe. Ces 3 minutes constituent une installation étrange et intrigante qui mèle en un seul cadre simplissime marxisme et critique du spectacle, satire de la famille et poème sur l'enfance. Ca ne va certes guère plus loin que cette colère bourrue typique du Godard de cette époque, et qui se conclue d'ailleurs par un deuxième plan, écrit, qui dit :

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Mais ce tout petit essai en forme de dazibao mérite l'attention, simplement parce qu'il profite d'une commande pour en fustiger les commanditaires, parler sainement politique, et donner lieu encore une fois à une foule de questionnements. Pointu de chez pointu, bon anniversaire à nous.

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28 décembre 2010

Film Socialisme de Jean-Luc Godard - 2010

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Voilà 6 ans que JLG ne nous avait pas gratifié d'un long métrage, un vrai, avec des acteurs. Eh bien, comment dire... ? On est en même temps tout fébrile de découvrir Film Socialisme, qui remplit moult promesses et comble moult attentes, et déçu de ne découvrir "que" ça, un objet moins révolutionnaire qu'annoncé, et qui se promène même parfois vers la faiblesse de style. Pour tout dire, on est sans arrêt balancé entre dévotion pour cette patte éternelle, unique, géniale, et énervement de voir le JLG revenir à de la pure cérébralité, alors que les films récents, longs ou courts, sont ce que le cinéma a fait de plus beau et de plus poétique depuis toujours.

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Première partie : on est sur un paquebot à la Fellini, un de ceux qu'on devine symboliques par la somme d'individus bigarrés qu'il trimballe. Et c'est exact : cette croisière de rêve est en fait une allégorie de l'Europe déconstruite, celle capable de brasser la grande Culture éternelle (philo, musique, littérature, peinture) et les basses spéculations du monde moderne (fric, divertissement, loisir envisagé du point de vue pascalien). C'est bien sûr la plus belle partie, puisqu'elle permet à Godard d'utiliser pleinement son génie du montage, du hiatus, du "chaos organisé" qui a fait sa marque : chocs musicaux, saturations de plans, travail sur la texture même de l'image, inspirations triviales ou hyper-sophistiquées : c'est un big bang sur-maîtrisé, destiné à dresser un portrait du monde contemporain dans tous ses excès. On peut chopper quelques secondes une conférence sur la géométrie, pour passer brusquement à un exercice de gym-tonic, pour rebondir sur une allusion aux criminels nazis en liberté, pour atterir sur une réflexion sur l'argent, pour redécoller vers une histoire d'amour, etc., le tout à travers un écheveau de sons et d'images impressionnant. 99% des références nous échappent, bien sûr, Godard pratiquant une sorte de codes de correspondances entre les plans qui n'appartient qu'à lui. Mais, souvent, on retrouve le grand JLG de For Ever Mozart dans cette sentimentalité entièrement poétique, qui cache sous la théorie cérébrale une sensibilité extraordinaire. Il y a dans ce chaos organisé tout un système de "rimes", toute une symphonie de l'amertume et de la solitude qui touche profondément. Malgré quelques plans un peu appuyés, un humour un peu douteux, ce premier tiers est d'une beauté qui fait plaisir à voir.

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Malheureusement, on quitte le bateau pour revenir à la terre ferme, avec une partie beaucoup plus narrative et beaucoup moins intéressante. Dans une station-service (la même que dans Je vous Salue Marie ?), des enfants fomentent une sorte de révolution contre leurs parents : ils ne les aiment plus, et veulent revendiquer leur droit à la liberté, à l'égalité et à la fraternité. Cette rebellion est filmée par une équipe de télévision assez ébahie. Tout ça est assez poussif, et du coup Godard délaisse complètement la poésie au profit d'un discours abscons qui laisse sur la touche. Même si on apprécie de voir le bougre diriger aussi bien les enfants (c'est nouveau, ça), même si ça et là résident encore de bien belles choses, on ne peut s'empêcher de comparer cette partie à quelques grands films "enfantins" de JLG (Pierrot le Fou est omniprésent dans ce môme insolent et plein de vie), au détriment de la cuvée 2010. Trop frontal (contre la télé, les adultes, le système, et j'en passe), le film vient butter contre son propre système, et nous perd pour de bon.

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Reste ce dernier quart-d'heure, magique, bouleversant, où Godard revient au pur montage, balançant ses acteurs aux oubliettes pour se livrer à un de ces puzzles d'images d'archives dont il a le secret. Les chocs des nations, l'horreur du monde, la tristesse d'être d'aujourd'hui, passent ici par des extraits de films (d'Eisenstein à Varda), des bouts de tableaux, des musiques prises dans tous les univers (Bashung, Pärt, Beethoven), des inscriptions à même l'écran. On est certes en terrain connu, mais c'est toujours immense de revérifier le génie godardien dans le recyclage des oeuvres d'art : la fameuse "troisième image" prend ici tout son sens, puisque les apparitions saccadées de toutes ces oeuvres finissent par construire autre chose, une image du monde désolante et magnifique. Bilan : une demie-satisfaction, donc, puisqu'il y a cette moitié de film vraiment chiante et inintéressante. Il n'en reste pas moins que Godard mérite bien entendu 30 palmes d'or. (Gols 17/05/10)


Veni, vidi, po tout compris mais j'ai décidé aujourd'hui (la journée des réalisateurs en Go) de me fier totalement aux commentaires éclairés et éclairants de mon camarade. Si Goupil était trop simpliste, Godard se fait souvent bien abscons (on est jamais content, bordel...) et le fil de ces pensées qui passent souvent du coq au lama m'a souvent paru bien difficile à suivre ; c'est le but du jeu, retors, godardien, bien qu'on ait parfois un peu l'impression qu'il se fait finalement des films... juste pour lui : le cerveau de Godard est immense et l'on perd pied dans ce dédale de métonymies imagées, musicales, citationnées... Ouh là, mon vocabulaire s'égare... On adore quand Godard filme des discothèques comme des champs de guerre (un son et une image sur-sur-saturés du meilleur effet), évoque Hollywood, Mecque du cinéma... fondée par des Juifs, découpe les mots en deux pour en puiser toute la sève (Hell as - pas mieux)...  Sinon, faut voir - c'est pratique comme expression... Godard a autant de foi en l'Europe qu'en l'avenir du cinéma, c'est un fait qu'il exprime du haut (du sommet...) de son art (du montage) à nous, petits spectateurs dans l'expectative, qu'il énonce en nous faisant visiter des ports (symboliques, tout à fait) en nous laissant souvent à quai. Le meilleur film sur les croisières Costa, sur la politique française dans une voie de garage, sur des humanités pas toujours reluisantes, pour le reste, franchement, no comment. (Shang 28/12/10

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Posté par Shangols à 13:00 - - Commentaires [3] - Rétroliens [0]


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