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Malgré tout le respect que je dois au grand Jean-Luc, force est de constater que Detective demeure consternant de platitudes et d'absence d'audace. Oh oui, il y a bien un improbable scénario - un couple qui réclame de l'argent à un entraîneur de boxe poursuivi lui-même par la mafia, deux détectives qui enquêtent sur le mystérieux assassinat d'un prince - mais Godard fait preuve d'un incroyable laisser-aller aussi bien dans l'écriture des dialogues que dans la direction d'acteurs. Dès la première seconde, on s'ennuie ferme et aucune véritable petite trouvaille ne vient donner au récit un soupçon d'intérêt. Godard semble servir une resucée pour ne pas dire du réchauffé - le couple qui ne s'entend bien que sous les draps, un Jean-Pierre Léaud hystérique qui peine à arracher un sourire, des jeux de mots minimalistes (dans réfléchir, il y a fléchir, dans corrompre, il y a rompre - on dirait presque un de mes cours niveau débutant 2), des jeunes filles en petites culottes pour la frime... - mais on patauge dans la semoule pendant 90 minutes. Seule peut-être la présence de la lumineuse et jeunette Julie Delpy (je passe sur la plastique d'Emanuelle Seigner en princesse des Bahamas dans un rôle, comment dire, transparent...) viendrait peut-être éclairer ici ou là un plan. Johnny Halliday est terrible, le boxeur est presque pire et l'on sent parfois sur les mines consternées de Nathalie Baye et de Claude Brasseur tous les doutes qui les habitent dans cette galère. Si Godard "est en quête" c'est surtout d'inspiration et les petits bouts de ficelle qui lient les scènes entre elles respirent la grande paresse ou la grosse fatigue. Comme quoi, on peut pas toujours réinventer le cinéma...   (Shang - 29/04/08)


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Vous pensez bien que je ne peux que me dresser de toute ma stature contre le texte de mon camarade Shang ci-dessus. Détective n'est peut-être pas le meilleur Godard de tous les temps, je veux bien le reconnaître ; mais en tant que quatrevintogodardien par excellence (ainsi désigne-t-on les fans des films de JLG des 80's), j'ai passé un excellent moment à revoir ce polar sentimental, qui s'amuse avec légèreté (ce n'est pas si courant chez notre ami helvète) des codes du genre, tout en se moquant avec cynisme du star-system dans lequel il s'est lui-même enfermé.

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Il y a deux films en un là-dedans : celui avec les vedettes Baye/Halliday/Brasseur, obéissant au cahier des charges du cinéma commercial que Godard ne cherche même pas à cacher. Triangle mari/femme/amant digne du pire vaudeville, polar à la petite semaine avec tous les clichés du genre (combats de boxe truqués, mafia qui rôde, flingues à tout va), petites pépées légères (Seigner, effectivement gironde), le tout sous les ors d'un hôtel de luxe photographié dans le grand style du cinéma bourgeois : la photo, sublime, magnifie le décor, et les plans très "glamour" inventés par un Godard étonnamment à l'aise dans le genre enfoncent encore le clou. Ce film-là, Godard le fait, et le fait bien, même s'il n'en pense pas moins. Créditant les trois comédiens du terme de "stars" dès le générique, il fait une nouvelle fois un pied-de-nez à la commande : vous voulez du polar avec vedettes et glamour ? En voilà, où est mon chèque ? Le cinéma de Godard s'est toujours tenu, sauf pendant la parenthèse 70's, à la frontière entre le star-sytem et l'expérimental, entre le commercial et l'artistique, et Détective pourrait bien être l'ultime film sur la question. En réussissant aussi brillamment la partie commerciale de son film, il assume peut-être bien, au fond, son appartenance à ces professionnels de la profession qu'il a tant raillés. Détective est d'ailleurs intéressant à mettre en regard avec les autres films à star et à spectacle de sa filmographie (Hélas pour Moi, Nouvelle Vague, voire Une Bonne à tout faire) : ces films dessinent un aspect étrange de Godard, qui sait céder aux sirènes du glamour quand il le veut. Ce film-là est splendide, très solide techniquement (la richesse des cadres, la direction d'acteurs à l'opposé de ce qu'il fait d'habitude pour ce qui concerne Brasseur, la musique).

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Mais il y a donc un deuxième film là-dedans, plus reconnaissable dans la carrière godardique. C'est la branche "Règle du Jeu", celle qui organise autour des stars un ballet de personnages secondaires en charge de toute la partie littéraire, savante et érudite de la chose. Crédités comme "acteurs" au générique, Léaud, Terzieff, Delpy, Cuny et consorts font se méler Shakespeare, Dostoïevski, Hammett et le grand cinéma hollywoodien dans un incroyable puzzle de sons, de signes, de message où la fulgurance côtoie l'idiotie. Il faut s'appeler Godard pour donner à Alain Cuny cette réplique sur la "propreté de la queue", ou pour donner à un couple d'enquêteur du dimanche les noms des personnages de La Tempête. Sous l'oeil "objectif" d'une caméra posée sur le balcon, ces personnages clownesques et archétypaux donnent une vraie sève au film : de l'humour (Léaud est excellentissime, comme d'habitude), de la poésie (les inserts sur Faulkner ou sur Baudelaire), des questions primordiales ("pourquoi dit-on LE gauche et LA droite ?", demande le boxeur) et sans arrêt du mystère, du questionnement. C'est comme si Godard, du même côté que ses détectives, regardait fasciné les trois stars du film jouer, à distance, pour s'en moquer et parler par leur biais de la lutte des classes (les ors du Grrrrand Cinéma Français de Qualité versus le jambon-beurre du cinéma bis) et de sa constante rébellion envers l'institution. Comme en plus, le film regorge de 40000 fulgurances (qui côtoient, oui, des choses plus ratées) qui peuvent tout autant être d'une navrante vulgarité que d'une grande beauté, on est ravi par ce nouvel exemple de la puissance du cinéma de Godard. J'attends Shang quand il veut sur un champ, et je lui laisse le choix des armes.   (Gols - 09/05/12)

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