Shangols

24 août 2019

Essene de Frederick Wiseman - 1972

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Trois plongées cette fois-ci pour Wiseman : une dans les secrets d'alcove d'un monastère bénédictin assez obscur à l'orée des années 70 ; une dans la psyché humaine à travers le portrait d'une communauté mal soudée ; et une en austérité, puisque Essene est le film le plus spartiate de son auteur. Nous voilà donc dans un film d'hommes entre eux ou presque, puisqu'on nous présente une communauté de religieux assez fanatiques, qui non seulement ont quitté le vaste monde et ses vanités, mais passent également leur temps à réfléchir à l'inanité de nos désirs, à la force de leur foi et aux douleurs de la société ; vous leur fileriez une branche d'orties, ils s'en fouetteraient copieusement le dos. Le portrait que dresse Wiseman de ce groupe fait froid dans le dos, d'autant qu'il place au début de son doc l'interview d'un frère aussi aimable qu'une porte de monastère bénédictin : le gars répond par monosyllabes en montrant une face de dix mètres de long, et on se dit que la piété n'apprend pas la politesse. D'autant que les collègues de ce brave homme constituent une joyeuse compagnie de gens très éclectiques, depuis le moine contrit mélangeant allègrement la Bible et le Livre des Morts tibétain jusqu'au Japonais venant expier Hiroshima, dans une joyeuse cacophonie de croyances plus ou moins académiques. Et c'est bien là que le bât commence à blesser : les dissensions apparaissent, et nos pauvres moines vont de réunion en réunion pour tenter d'éteindre les conflits, en vain. Le film interroge ni plus ni moins ce qui fait le fond du cinéma de Wiseman, lui qui filme depuis toujours des communautés : le groupe induit-il obligatoirement l'homogénéité ? qu'est-ce qui rassemble les gens, mais aussi qu'est-ce qui les éloigne ? et cette quasi-utopie de ses films (unir les hommes) ne se heurte-t-elle pas à un moment donné à la triste réalité ?

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Par des gros plans étouffants, qui ne quittent pratiquement jamais le visage de ces moines souffrants, Wiseman enferme ses personnages dans leur propre individualité, dans leurs propres croyances, dans leur propre identité. Ils ont beau se serrer dans leurs bras et réciter ensemble les prières, les différences résistent, et on donne peu d'avenir à cette confrérie. Pour cette fois, la mise en scène enferme, ne ménage pas de ces portes de sorties habituelles chez Wiseman. Sauf à une occasion : l'achat d'un des moines de sacs plastiques et d'un épluche-légumes (!) est l'occasion d'un dialogue à double tranchant avec un vendeur de supérette, et vient rappeler qu'à côté de ces considérations absconses et ces interrogations de martyr, le monde "normal" continue de tourner. Rentré au monastère, la caméra continue de s'accrocher à ces visages extatiques marqués par l'Illumination divine ou sur ces faces tourmentées, en larmes, anxieuses, en plein doute. Du coup, oui, c'est assez pénible à suivre, on se retrouve un peu enseveli sous ces mots abstraits, ces paraboles à deux balles, ces tourments qui semblent bien éloignés de la vie courante, ces gens qui pour la plupart sont venus chercher un apaisement personnel un peu flou (on est en pleine période post-hippie, et ça fuse niveau ésotérisme) en oubliant la force intrinsèque de leur communauté : le groupe. On s'ennuie un peu, c'est vrai, et Wiseman s'attarde peut-être un peu trop sur les longues conférences sur l'âme ou sur les prières doloristes de ces messieurs. Mais Essene est quoi qu'il en soit un film intéressant dans sa carrière, parce qu'il s'interroge sur les propres fondements de son travail.

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A Gun Fightin' Gentleman de John Ford - 1919

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Oui, alors là j'ai bien conscience qu'on est dans le pointu de chez rareté dans notre odyssée fordienne (qui prend un sacré coup dans la tête depuis quelques temps). Combien sommes-nous d'êtres vivants et doués de raison à avoir regardé ces bobines éparses issues d'un film en grande partie perdu, mâchouillées et rayées par le temps, à peine lisibles parfois, et qui plus est sous-titrées en néerlandais (langue que je possède assez peu) ? Ça reste mon petit snobisme à moi de me dire qu'on doit pas être plus de 300... Bon, nous voilà donc devant les morceaux d'un bon vieux western avec Harry Carrey, dont il est assez difficile de retracer la trame. Il semblerait qu'il soit question de l'entrée du vieux briscard dans la haute société, et à son inadaptation ; puis de l'enlèvement par celui-ci de la belle de service, occasion d'un retournement de situation : si Carrey était moqué pour son emploi maladroit du couteau à petits pois quand il dînait dans les grands salons, comment la belle va-t-elle s'en tirer avec ce vieux steak trop cuit servi dans des assiettes n'ayant jamais connu le Pec citron ? Toute la partie de Carrey dans la haute est assez bien conservé, et on sourit devant sa tronche face au coucou ou son malaise quand il faut choisir entre 10 couverts disposés autour de son assiette. La suite est plus floue : Ford abuse des cartons, peine à se sortir du tout-dialogues et a bien du mal avec ses acteurs ; comme c'est en néerlandais on ronge son frein en captant ça et là quelques bribes, mais pas plus.

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Ensuite, ça scratche, ça vrille, ça brûle, ça moisit, mais entre les tâches, on se rend compte qu'un pan entier de film a disparu, et nous voilà au grand air, avec notre Harry ayant enfin récupéré son canasson. Des gens lui tirent dessus (beauté des coups de feu dans les films muets, l'absence de son étant compensé par des nuages de fumée à chaque détonation), il les pulvérise, ok. L'enlèvement a lieu au terme d'une cascade aussi brêve qu'intrépide, il y a le petit gag du steak et adieu Berthe, fin de ce qui reste. On ne peut pas dire qu'il y a là tout Ford, honnêtement, et que A Gun Fightin' Gentleman est un chef-d'oeuvre. Mais on relèvera tout de même quelques détails croustillants et subreptices, et surtout cet effet spécial dont on ne sait pas à quoi il sert mais qu'on trouve bien joli : un homme qui rêve à un cow-boy, qui se trouve alors matérialisé sur son étagère. Pour le reste, pleurons sur l'aspect éphémère du cinéma...

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Ford à la chaîne
Go west, here

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23 août 2019

Once upon a Time... in Hollywood (2019) de Quentin Tarantino

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Tarantino nous revient avec disons-le tout de go tout ce qui fait sa faiblesse (trop long), son ancienne force devenue faiblesse (ses dialogues) et sa force (un final décoiffant qui prend tout son sens dans la filmographie tarantinienne : La fiction, dernier rempart contre la réalité, dernière édition). Di Caprio et Pitt (ah, ils prennent enfin des rides, les salauds) errent in Hollywood : Di Caprio, comme un certain Woody dans Toy Story, semble avoir mangé son pain blanc de cow-boy ; ancienne gloire d'une série télé westerneuse, il semble devoir maintenant être cantonné, d'une production l'autre, aux rôles de méchants (une gueule, pas d'âme) ; Pitt, lui, est sa doublure cascade, autant dire l'ombre d'une ombre - jusque-là, tout va bien, on comprend parfaitement le concept et l’idée. Nos deux compagnons, voisins de Sharon Tate (Et Polanski jeune, reprit vie aux US - étonnant come-back, venant de nulle part...), vont être confrontés à deux menaces : la disparition filmique (la chute programmée après toute gloire si minime soit-elle) et la disparition physique (le gang de Manson rôde et nos deux héros pourraient bien en faire les frais).

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Tarantino s'abreuve tant et plus de culture bis, de production de genre, voire ce coup-ci télévisuelle ; un hommage à un cinéma marginal, pourquoi pas, tout en humilité ; on voit bien une nouvelle fois le principe (Di Caprio dans La Grande Evasion, rigolo), le respect des pionniers, des petits artisans (si petits parfois qu'ils furent), l'éternelle mise en abyme (le cinéma remis en scène dans le cinéma), avec seulement un seul problème : c'est un peu chiant comme la pluie. Tarantino propose une foule de saynètes durant lesquelles nos deux amis se confrontent aux petits pontes du cinoche (au présent et au passé, les flash-back, ici, fleurissant à bon escient) mais avouons que pour une séquence plutôt enlevée et rigolote (ce con de Bruce Lee et sa coiffure à la Mireille Mathieu), on doit se taper des parties molles et plates avec des dialogues sans humour, sans véritable sens de la dérision (plus la verve d'avant le Quentin). Même si la chose n'est pas désagréable en soi (belle galerie de seconds couteaux émoussés, une BO toujours aussi soignée qui donne un peu d'allant), même si on sent une certaine fidélité à l'esprit d'époque (le petit monde des studios, le campement de ces enculés de hippies de merde - Tarantino a bien bossé son Liberati et fait revivre ces California Girls avec un certain sens de la précision et de la justesse), on ne se passionne pas franchement pour la chose... Tarantino déroule son petit cinoche, se fait plaize, oubliant un peu son spectateur sur le drive.

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Et puis, et puis, survient le bouquet final (les "Manson" attaquent) totalement tarantinesque pour le coup : violent (ça charcle - rarement vu une tueuse avec une telle pugnacité et abnégation), surprenante (Tate passe à l'as : Di Caprio et Pitt deviennent des cibles malgré elles) et signifiante (le cinéma de Tarantino s'inspire autant des films que de la réalité : le fait divers le plus gore d'Hollywood en l'occurrence est pris comme un concentré de la cruauté et de l'absurdité de ce monde de carton-pâte) ; Tarantino reprend les "acteurs" du drame à sa sauce et nous sert un final aussi édifiant que symbolique - le cinéma de Tarantino n'a pas pour vocation de rester fidèle à la réalité mais de nous faire pénétrer dans un univers qui sert purement et simplement sa volonté, ses désirs (au sens bazinesque of course). Un dernier quart d'heure qui dynamite avec un certain sens de l'exagération et du fun pur ces longues premières cent-quarante minutes beaucoup trop sages. Musique déchaînée, personnages enfin drôles (Pitt sous LCD, DiCaprio au lance-flamme), scènes hallucinantes (la piscine prenant feu) et hallucinées (la tueuse increvable), on a droit à du Tarantino pur jus, fidèle à lui-même (saignant et surprenant - et tordant) et qui fait soudain « sens » (un monde remis en scène, je m'étale pas). On quitte du coup la salle sur un petit goût pas totalement désagréable (le bougre est malin et sait se faire efficace) mais avec un sentiment de fond un peu amer (un trop plein de clins d'oeil qui finit par éteindre la verve du cinéaste jamais meilleur quand il sait se détacher totalement de ses influences). Un conte d'été léger.    (Shang - 21/08/19)

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Je me dois de m'élever quelque peu devant la tiédeur de mon camarade, puisque ce Tarantino-là m'a réconcilié avec le bougre qui me faisait douter depuis son néfaste western précédent. Once upon a Time... in Hollywood est un vrai plaisir de chaque instant, même s'il est vrai que le film piétine plus souvent qu'à son tour et fonctionne sur une fausse attente du public qu'il va tenir jusqu'au bout du bout. D'abord un plaisir au niveau de la thématique : on connaît le côté nostalgique de Tarantino, son attachement à la culture populaire d'avant ; mais cette fois il fait de cette nostalgie la matière même de son film : il dépeint, à travers la rutilance et la superficialité de la fin des années 60, la fin d'une certaine conception non pas tant du cinéma que de la télévision. Di Caprio incarne un acteur qui n'a jamais vraiment percé, enfermé dans des rôles stéréotypés de feuilletons télé. Son personnage est particulièrement fort, et son interprétation miraculeuse de précision. il fallait quelqu'un de son acabit pour jouer le grandeur légèrement ringarde de cet homme à la recherche désespérée de reconnaissance. La tête qu'il fait quand une gamine lui murmure à l'oreille son admiration vaut tous les Oscars du monde. Le personnage représente donc la jointure de ces deux époques : celle du strass des spectacles familiaux et faciles, et celle du "nouvel Hollywood" ; mais aussi celle de la candeur hippie et celle qui va suivre, beaucoup plus brutale. Point délicat de l'histoire des Etats-Unis, qui ne dura d'ailleurs guère plus qu'une année et que Tarantino restitue avec une précision absolument parfaite. La légèreté de l'époque, et aussi son danger latent, sont palpables tout au long du film. Tarantino alterne les scènes très légères (l'hilarante rencontre avec ce crétin de Bruce Lee, le dialogue avec la Lolita auto-stoppeuse, les pastiches de films) et les suspenses qu'il fait monter pour rien, juste pour faire ressentir que, derrière cette façade glamour, il y a quelque chose de très sombre qui patiente (la splendide séquence où Pitt s'introduit dans les anciens décors de ses films d'action, transformés en nid hippie bien torve).

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Le film raconte donc d'une part les efforts que fait un acteur pour exister dans son époque et la transformation d'une épqoue en une autre. Comme troisième axe, pus subtil, il y a Sharon Tate, réduite à une silhouette, à quelques expressions, comme archétype de cette époque glamour mais sans profondeur. Bien sûr, faire apparaître Tate dans un film convoque tout de suite le fantôme de Manson, et il est là, pour une scène à peine esquissée d'ailleurs. Mais avec elle, on voit aussi ce que le film peut avoir de macabre et de fataliste : la belle va mourir, et emporter avec elle les derniers lambeaux de l'utopie hippie. Sauf que Tarantino a une croyance adolescente, inentamable, totale, dans le cinéma, dans son pouvoir de raconter des histoires, dans sa puissance de mensonge. Il réécrit donc l'histoire, comme il l'avait fait dans Inglorious Basterds, dans une fin assez bluffante, qui transforme en farce gore une tragédie historique. C'est pourtant ma seule réserve : cette scène de violence qui éclate enfin au bout de 2h40 est curieusement mal filmée, comme si Tarantino n'aimait définitivement plus les geysers de sang et préférait toute l'attente qui précède la violence. Mais même si la scène déçoit (montage illisible surtout), on adore cette façon d'utiliser une ultime fois le "Il était une fois" pour redonner un sens à la vie. Le cinéma est plus beau que la vie, et substitue à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs. C'est magnifique de voir cet axiome ainsi pris au premier degré.

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Tarantino n'est pas un intellectuel, il n'est pas là pour exprimer une morale ou un discours. Son film n'existe que pour le plaisir. Et chaque scène, prise dans son entier, est une merveille de spectacle, que ce soit les déambulations cool dans les voitures, les caméos de stars vieillissantes (Pacino et Russell impeccables), les pastiches de vieux films, les scènes traversées par l'énergie de danse ou de bagarres, les longs dialogues. A chaque fois, le regard du metteur en scène est brillant, précis jusqu'à l'obsession. Et si on y ajoute la bande-son toujours aussi excellente, l'impressionnante maîtrise du montage et l'interprétation parfaite, on ne voit pas ce qui déclenche l'ennui de nombre de nos contemporains face à ce film réconfortant, amoureux, fun, lumineux, drôle et dérangeant.   (Gols - 23/08/19)

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Grâce à Dieu de François Ozon - 2019

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Voyez comme je suis un éternel insatisfait et un indécrottable râleur : quand Ozon fait son Ozon, quand il crânouille avec ses films-concepts un peu vains et ses méta-langages fatigants, j'en dis du mal ; et quand il s'efface derrière son sujet, quand il filme sérieusement, j'en dis du mal. Il faut bien reconnaître que depuis 20 ans et ses grands films passés, j'ai du mal à suivre le gars, qui alterne comédies ringardes, thrillers usés, et de temps en temps, ok, excellents films avec une régularité qui fait peur. Bon, ceci dit, à chaque fois, j'y retourne, parce qu'au-delà du concept, il y a souvent une grande maîtrise formelle, un sens du divertissement, et souvent une envie forte qui guide ses trucs. C'est le cas avec ce nouvel opus, qui tranche assez franchement dans sa carrière : Grâce à Dieu est un film très sérieux, tellement casse-gueule qu'il y fallait de bonnes grosses solides pincettes, qu'il fallait ne pas trop s'amuser avec la caméra. Ozon disparaît donc presque sous l'histoire qu'il a à raconter, soucieux de relater le mieux possible la réalité des faits. Et il réussit parfaitement à transmettre l'émotion, mais presque malgré lui : il a à sa disposition une trame tellement forte en elle-même, qu'on se dit que n'importe quel cinéaste aurait réussi la chose. Sauf que non : la douceur douloureuse du film est de toute évidence fabriquée par un bon cinéaste.

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Tout le monde le sait : le truc raconte la constitution d'une association par des victimes d'un prêtre pédophile, association qui finira par faire tomber quelques têtes importantes du clergé de Lyon (dont Barbarin), ébranlera l'Eglise toute entière et secouera les mentalités. On suit en particulier le destin de trois hommes, tous victimes à différentes époques du père Preynat. On commence avec Alexandre (Melvil Poupaud, absolument parfait) qui se rend compte que le néfaste cureton est toujours en contact avec des enfants. Sur son impulsion, les paroles vont se libérer enfin, et François (Denis Ménochet, plus scolaire) et Emmanuel (Swann Arlaud, bouleversant) vont peu à peu lui emboîter le pas. Pourquoi, malgré leurs plaintes et les aveux de Preynat, l'Eglise n'a rien fait contre ses agissements ? Barbarin était-il au courant ? Et pourquoi les familles de ces enfants (qui se chiffrent bientôt par dizaines) n'ont rien dit, rien tenté ? On découvre petit à petit la chape de silence et de consentement qui meut cette société sclérosée (Lyon en ressort comme une antichambre de l'enfer), et l'immense difficulté qu'il y a à faire bouger les mentalités et à faire son travail de résilience. La grande force du film, c'est sa construction, très savante et originale : on pense qu'on va rester sur le personnage de Poupaud, qui occupe l'écran pendant 40 minutes ; puis on le quitte complètement pour s'occuper de Ménochet (et Caravaca) ; puis nouveau revirement pour s'intéresser à Arlaud, avant que tout ce joli monde se retrouve, uni et indigné, dans la dernière partie du film. Pas du tout film choral, du coup ; plutôt une accumulation d'expériences, chacune différente des autres (Poupaud, toujours croyant, plutôt sage et calme, le "procédurier" ; Ménochet, tout feu tout flamme, indigné, le "terroriste" ; et Arlaud, le malade du groupe, qui ne s'est jamais relevé de la chose, "l'enfant").

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Certes, on a dans l'ordre tous les rebondissements de la trame. Mais c'est surtout à l'humain que s'intéresse Ozon, transformant cette odyssée pour avoir la vérité en aventure intime. Le périple de ces hommes est tout autant judiciaire que personnel, et on assiste à maintes scènes avec leur famille, chacune ayant eu leur solution pour planquer les problèmes sous le tapis. La plus touchante est indéniablement la mère d'Emmanuel, interprétée par une Balasko sidérante de justesse et de sobriété. Mais tous les acteurs sont géniaux, et c'est une des grandes forces de Grâce à Dieu. On les sent tous concernés, touchés, avides de rendre la justice à ces malheureux. Le film, d'une grande sobriété, d'une belle dignité pas faux cul, respire le respect et l'empathie. Sous la splendide lumière de Manu Dacosse, qui montre Lyon comme une prison ouatée, dans un montage élégant mais invisible, Ozon se met au service de son sujet, et il est impeccablement juste quand il s'agit de questionner les relations entre les gens. Beaucoup plus que politique, le film est surtout le joli portrait de trois hommes blessés. (Gols 12/03/19)


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Tout à fait d'accord sur ce coup avec l'avis de l'ami Gols : sobriété, force, justesse, Ozon n'a pas besoin de forcer le trait dans sa direction d'acteur (même quand Ménochet s'emporte, il est directement recadré par ses proches) que dans son scénario (le film est remarquablement écrit et ne cherche jamais l'effet choc ou un quelconque voyeurisme malsain) ou dans son montage (l'art du champ-contrechamps qui, sans être scolaire, cherche toujours à être au plus près des protagonistes). On a d'un côté des victimes qui, pendant des siècles et des siècles, ont tenté de contenir leur trauma ; quand enfin la parole est libérée, elle est pourtant loin de partir dans tous les sens : pour un Ménochet bouffeur de curé, il y a toute une armada de victimes qui ne cherchent, purement et simplement, que justice ; comme elle ne risque pas d'être divine, il s'agira d'avancer pas à pas pour que toutes les responsabilités soient reconnues : la pédophilie de Preynat (qu'il ne cherche même pas à nier) et l'absence de réactivité de sa hiérarchie (la loi du silence, mon fils, amen). De l’autre, on a nos amis prêtres / traîtres : Preynat apparaît sous les traits d'un gros à lunettes même pas dégueulasse, juste pourri de l'intérieur, qui a toujours su rester caché pour pratiquer ses sévices (son labo photo aux couleurs de l'enfer). Ses supérieurs, Barbarin en tête, usent quant à eux de la langue de bois avec une maestria évidente (Bayrou a définitivement manqué sa voie : il aurait fait un parfait prêtre, voire même un pape - il a une langue taillée dans la croix) : sa façon de toujours relativiser, de botter en touche, de tourner autour du pot est sans doute ce qu'il y a de plus réussi dans ce film - c'est lui qui, de par son attitude, fait monter progressivement la colère du spectateur ; l'on applaudit du même coup à deux mains (amen) cette façon qu'ont les victimes de se contenir (même Ménochet, par ses excès, n'a rien d'un va-t’en guerre : grande gueule, il sait rester lucide au moment crucial) pour tenter de lutter contre une institution soit disant inébranlable (le dérapage est contrôlé pour ma part). Le personnage incarné par Poupaud (mon idole) est en cela remarquable, personnage pris entre sa volonté de faire éclater la vérité et sa foi chrétienne ; le roseau croyant plie mais ne veut point rompre - alors que. Ménochet a pour sa part des idées un rien extravagantes (cette bite aérienne au-dessus de Fourvière eut été néanmoins du meilleur effet) mais il sait au besoin raison garder pour combattre avec la même arme que les hommes d'église : la parole (de Dieu !). Arlaud (pas évident pourtant de jouer sobrement un type avec la bite en forme de coude) est en effet le plus émouvant dans ses colères (ses fêlures se révèlent aussi bien dans ses emportements envers sa compagne (ô combien toxique) que dans ses troubles physiques - des crises épileptiques qui rappellent la réaction un rien exagérée de Gols à la sortie de chaque nouveau Lelouch). Un trio, un quatuor, une association partie de rien qui tente tant Bien que Mal de faire entendre sa voix justement indignée face à celle des saigneurs aussi dignes en façade qu'hypocrites et fausses en dedans. Bien écrite, solidement montée (Ozon gère avec une grande maestria, dans la première demi-heure, les échanges de courriels et de sms : jamais chic et choc, jamais ennuyeux, il reste toujours entièrement au service de son sujet, de façon juste et efficace), joliment dirigée, une œuvre tout en maîtrise et rendons pour cela au passage (cela faisait trop longtemps que le François était relégué en auteur de seconde zone) grâce à Ozon.  (Shang 23/08/19)

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22 août 2019

Synonymes (2019) de Nadav Lapid

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Voilà un film curieux, troublant, déstabilisant, original et inégal. Le personnage central, un Israélien fuyant son pays et tentant de "s'adapter" au climat français, est une sorte de mule, entêté, marchant le front bas, radical, modelable, décidé, plein de doutes. On le voit, il est un peu tout et son contraire, mais il fonce, rebondit, se cogne, repart, espère, s'énerve, aime, désaime... Il a un petit côté sauvage qui n'est pas sans rappeler (enfin, pour ma part) l'un des caractères dérangeant de The Square, celui qui effarouchait par son comportement sans retenue les bourgeois... Yoav, c'est son nom, fuit son pays, se retrouve littéralement mis à nu en France, neuf comme un oeuf, prêt pour un nouveau départ. Mais celui qui aime à raconter des histoires de son pays, qui aime à suivre ceux qui l'entrainent dans un taff ou dans un plan (à trois... son meilleur ami lui propose sa femme en mariage - si généreux et con à la fois, ce petit bourgeois bobo bien de chez nous), n'est pas non plus du genre à tout accepter en bloc. Certes, il acceptera de se faire photographier par un pornographe dans des positions guère avantageuses (la séquence la plus dérangeante du film, sans doute) mais il n'acceptera point quelques plans plus tard un plan avec une Palestinienne sous les yeux de ce même photographe... Yoav prendra la fuite, une fuite qui, franchement, ressemble à une éternelle fuite en avant dans ce pays où il semblerait à la fois vouloir s'intégrer (les cours de civisme qu’il suit pour accéder à la nationalité) mais où il semble être, par sa colère, son caractère, ses humeurs, sa façon d'être entier, voué à être en constant décalage : comme si cette société un peu molle semblait avoir perdu en route quelques-uns de ses principes de base...

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Le film, disais-je, est assez déroutant, pour le meilleur (on ne sait trop ce que chaque séquence pseudo-symboliques va nous révéler) et parfois pour le moins bon (Lapid déroule autant la liste des synonymes que celles des antonymes et part un peu dans toutes les directions : cet amour / haine de la France peut signifier à la fois tout et rien). On finit bien par comprendre, qu'à force de subir ce pour quoi il n'est point fait (on sent dès le départ son côté pur et dur, son sens du jusqu’au-boutisme), ce personnage risque aussi bien d'exploser en route (son emportement finalement face aux musiciens de quartiers durant laquelle il finit par exprimer toute sa colère rentrée) que de se cogner contre les murs (il tentera bien d’ailleurs de défoncer une porte fermée (lui qui aime à se servir de son front pour ouvrir une porte : un petit côté rhinocéros...) en se rendant une ultime fois chez son ami ; mais il ne fera qu'y rebondir - comme si tous ses efforts pour s'intégrer en cette nouvelle terre était vaine). J'avoue, et je vais conclure, avoir ressenti des sentiments un tantinet ambivalents devant la chose : parfois touché par ce personnage en free-lance, marginal, au regard curieux et laconique, parfois un peu sur la touche devant ces aventures qui s'enchaînent sans que l'on ait vraiment de clés pour donner un quelconque sens à la chose – un petit côté verbeux, aussi, un peu énervant). Intrigué, donc, mais un peu mitigé (j'attendais sans doute un peu trop de ce film annoncé ici et là hors des sentiers battus).

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Woodstock de Michael Wadleigh - 1970

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Je n'avais jamais vu ce film dans sa version "uncut" de 3h45, c'est chose faite pour célébrer l'anniversaire de ce festival qui accueillit en son temps un public, disons, nombreux (un demi-million de gusses). Retour en août 69, dans cette bonne vieille campagne de l'état de New-York, pour un événement qui devait accueillir 200000 personnes et se dérouler sans façon et qui fut au final l'apogée du mouvement contestataire de ces années-là et une des dates-fleurons de l'histoire du rock. Le film rend compte de l'intérieur de cette effervescence incroyable, de ces quelques jours où on y a cru, où quelques gamins à cheveux longs ont pu prouver qu'un monde de paix était possible... jusqu'à, quelques jours plus tôt ou plus tard, l'assassinat de Sharon Tate (tout est lié) et le festival d'Altamont qui mit fin à l'utopie hippie. En tout cas, sur les trois journées que dura le festival de Woodstock, le hippie est à l'honneur, les coiffeurs moins, et ça fait ma foi bien plaisir de retrouver l'esprit du mouvement et d'écouter quelques solides morceaux de country, de rock, de blues et de folk balancés par les stars (la plupart du temps hallucinées par le monde) du moment.

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De ce côté-là (celui de la musique) on est plus que comblé. Ils sont pratiquement tous là, et l'importance du moment (ainsi que des injections massives de LSD) semble donner des ailes à la plupart, qui livrent des sets hallucinés, intenses, très inspirés. Dans le rang des déceptions, notons avant tout la partie de Janis Joplin, assez inécoutable, en roue libre avec ses vocalises à la con ; et curieusement, celle de Hendrix, pourtant mythique parce qu'on n'en a retenu que le morceau "Star Spangled Banner", mais sinon trop technique, trop savante, en un mot assez chiante. Il faut y ajouter la musique affreuse de Jefferson Airplane, grand moment de gêne sous acide. Mais à part ça, on a droit à des prestations géniales, notamment celles de Joe Cocker, de Ten Years After, de Santana (et son batteur de 20 ans incroyable), de Canned Heat ou des Who. Cocker entre autres à tout compris à la solennité de l'instant, et envoie un "With a little help from my friends" inoubliable, avec ce long cri rauque au milieu, ce corps secoué de spasmes, cette simplicité d'exécution, popopooo. Woodstock enregistre ces performances dans la durée, attentif aux petits détails de chacun, captant l'effervescence, la transe qui s'empare d'eux, attrapant aussi l'avant et l'après, ce moment où on leur tape sur l'épaule, où ils ouvrent les yeux pour regarder la marée humaine, ou le moment où ils se plantent (Joplin et sa voix qui pète, John Sebastian en extase mais qui n'arrive pas à entraîner la foule). L'énergie du film est communicative, on a vraiment l'impression d'être immergé dans la musique, par cette caméra très mobile, qui parfois décadre complètement, parfois attrape juste un mouvement et devient abstraite. Wodstock n'est pas qu'un film sur le rock, c'est un film-rock, qui n'est pas seulement le spectateur d'une énergie, mais est empreint de cette énergie elle-même.

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La grande trouvaille de mise en scène, c'est le split-screen qui, dans les moments musicaux, explose véritablement : l'écran est découpé en trois, les parties gauche et droite montrant le même plan inversé, et la partie centrale un autre plan, rendant l'écran complètement chaotique (d'autant que les parties se chevauchent souvent légèrement), ajoutant encore à l'effet transe de l'ensemble. Sur la partie des Who, notamment, ça donne une plongée spectaculaire dans la musique, une plongée presque incarnée ; on comprend comment elle s'articule, comment elle fonctionne, c'est spectaculaire. L'effet fonctionne aussi très bien sur les autres scènes du film, les plans entre les chansons, où Wadleigh tente de saisir les ambiances de la foule, les à-côtés, l'incroyable bordel de l'organisation et pourtant la joie qui en est issue. Jeunes mecs drogués jusqu'aux yeux, baignades à poil dans le lac du coin, hilarité générale sous la pluie, queue aux toilettes, longues files de bagnole (un des bouchons les plus spectaculaires de l'état), prophètes à deux balles ("quelle est la couleur de la jalousie ?"), c'est souvent très drôle et complètement allumés. On a aussi le contrechamp, ces flics chargés de l'ordre, ces militaires envoyés en renfort sanitaire (et qui se font copieusement huer), ces paysans du coin maugréant contre la perte de leurs récoltes, ces nanas en pleine crise d'agoraphobie, ou ces deux organisateurs hilares qui constatent leur ruine financière et celle de leurs partenaires (d'abord payant, le festival a été victime de son succès et ses barrières ont été joyeusement défoncées). Ce qui se dégage est l'impression que ces trois jours se sont déroulés sans heurt, dans la joie, l'amour de la musique, l'entraide ; ce n'est presque plus un festival de musique, mais un acte d'identité, un manifeste politique marqué par l'opposition au conflit au Vietnam (Country Joe Macdonald et son "I-Feel-Like-I'm-Fixin'-to-Die Rag" pacifiste insolemment sous-titré), un moment où les hippies ont connu leur apogée dans l'hilarité générale et la fumée de la marijuana. Et on se dit, à voir leurs tronches épanouies, que la jeunesse a toujours raison d'aimer le rock, le sexe, la drogue et qu'on devient bien con en vieillissant (on aimerait pas savoir ce qu'ils sont devenus aujourd'hui). A l'heure où nos jeunes cons à nous écoutent Maître Gim's en rêvant de dollars, il est sain et bon de revoir Woodstock. Give me an F. !

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LIVRE : Un Peu de nuit en plein jour d'Erik L'Homme - 2019

9782702166222,0-5864589La rentrée littéraire est bien partie pour nous donner de tout et du n'importe quoi. Un petit tour du côté du n'importe quoi avec ce roman inepte d'Erik L'Homme saisi au hasard, et qui me laisse complètement indifférent. L'Homme vient de la littérature jeunesse, et n'en déplaise à un de nos meilleurs lecteurs, je dirais que Un Peu de nuit en plein jour s'en ressent, pour le pire et pour le pire. Autant le dire : une telle solennité alliée à une telle naïveté dans le style confine à l'aveuglement pur et simple. Le roman se prend au sérieux comme pas possible, ça pourquoi pas ; mais encore faudrait-il qu'il soit correctement écrit dans ce cas-là. Or il cultive une espèce d'ésotérisme niais parfaitement poilant, et son style est un amas de clichés dans le meilleur des cas, un gloubi-boulga néofuturiste dans le pire. Je n'ai pas trop aimé.

Dans un futur proche, comme on dit quand on lit de la SF, le monde est clairement divisé en deux camps : ceux qui s'en sortent et ceux qui sont condamnés à vivre dans les caves et à se battre. Dans la deuxième catégorie se trouve Féral, mastodonte aubracois tout en muscles, devenu vaille-que-vaille un as de la "cogne". Il rencontre Livie, son alter-ego féminin et en tombe raide dingue. Celle-ci étant embringuée dans un brumeux contrat de tueuse, il faudra que Féral aille jusqu'au bout de ses forces et de sa passion pour s'en sortir et sauver sa belle. Oui, je ne vous le fais pas dire, c'est naze. Dès le départ, on sent bien que la vision de L'Homme fleure bon les éternels motifs de SF usés jusqu'à la corde ; et on sera bien vite confirmé : tout ce qui arrive à Féral et sa belle semble obéir à un cahier des charges suranné, de la psychologie (rudimentaire) des personnages aux détails de l'action, qu'on devine 30 pages à l'avance. Au niveau de l'écriture, le gars pratique un charabia ("L'amour est mélodie autant que froissements", ah oui ?) qui, c'est vrai, donne de temps en temps, une fois sur dix, des phrases étranges et originales (les pages sur la danse notamment), mais qui la plupart du temps plonge le roman dans un univers risible et idiot. Féral suit les préceptes d'un livre que lui a offert Livie, "Les Songes du Chamane", et le style ampoulé, niais et ésotérique du livre imprègne le roman lui-même, jusqu'à lui donner un aspect collégien bien dommageable (genre les phrases qu'écrivait votre amoureuse dans votre cahier de texte en fin d'année, voyez ?), et on se dit que la belle lui aurait offert un Hemingway, on aurait préféré. Bref, un roman raté, ou peut-être pas pour moi. Next.

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21 août 2019

LIVRE : Alto Braco de Vanessa Bamberger - 2019

ob_38bf37_alto-bracoComme une envie d'explorer les territoires enfouis, pour ne pas dire perdus de notre bonne France ? Nous voici donc rendus dans l'Aubrac, terre aride où le paysan pauvre tente d'exploiter la vache molle. Oui, bon, ne tombons pas non plus directement dans les clichés d'autant que l'histoire, plus que celle d'une terre de tradition (...) est avant tout celle d'une femme et de ses deux "grands-mères" : Brune, rapidement sans parents (une mère morte en bas âge, un père aux abonnés absents), fut élevée par sa grand-mère et sa tante qui ont décidé très tôt de quitter l'Aubrac pour gérer un café parisien. Lorsque sa grand-mère décède, ce sera l'occasion de convoquer, suivant la formule éculée, les souvenirs (ahhh cette tendresse, cette attention qu'eut Brune), de revenir au pays (l'Aubrac et ses secrets), mais aussi de se remettre en cause (et si je changeais de vie, moi, tiens, puisque tout est signe du destin...). Un roman de gare régionaliste, quoi ? Non, vous y allez un peu fort même si, même si, on est dans une certaine tradition du, comment dire, roman familial avec petit goût de terroir. On goûtera (pour les plus gourmets) aux bonnes vieilles descriptions des grands espaces du centre perdu de la France et on se passionnera (pour les amateurs de thriller) pour les multiples rebondissements du récit : car Brune, en revenant en ces terres ancestrales, va se taper des révélations en série... sur sa grand-mère, son père... De quoi y perdre un peu son latin.

On n'est pas franchement dans le roman punk, si vous voulez mon avis, plus sur des petits sentiers gentiment balisés : même si les diverses surprises du récit (...), ces secrets en chaine ont de quoi mettre en émoi notre héroïne, il n'y a ici rien de bien nouveau sous le soleil ; dois-je continuer dans ma petite voie tracée ou dois-je revenir aux sources pour retrouver mon identité ? On a peur que Bamberger tombe un peu dans cet écueil - et Brune quitta Paris, son amant, et s'acheta des vaches (sur fond d'élevage de vaches bio - une petite tendance du moment, n'est-il pas), mais, heureusement, elle possède suffisamment de finesse pour signer une œuvre et un final un peu plus nuancé. Roman des bons sentiments (la famille, son cocon, ses tensions - ce qui, parfois, comme ici, peut faire chaud au cœur), roman du sol (la France, ses agriculteurs, forces et faiblesses), Vanessa Bamberger signe un livre à mi-chemin entre la tradition régionaliste (l'Aubrac, terre de...) et une certaine tendance moderne (la viande italienne plus dangereuse que Tchernobyl ? Ma vie a-t-elle un sens, bordel ?) qui aurait sans doute plu à ma grand-mère si elle avait eu le temps de lire. Gentillet "roman de voyage" avec ancrage...

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Hula, Fille de la Brousse (The Jungle Princess) (1936) de Wilhelm Thiele

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Voilà une petite chose qui pourrait sembler de prime abord un peu cucul (en vacances, on explore des territoires parfois un peu easy...) mais se révèle sur le fil un peu moins prévisible que prévu. La chose vaut pour la rencontre en pleine jongle entre l'aventurier Ray Milland (aussi crédible en chasseur perdu dans la brousse malaisienne que moi en scout à Nevers) et la très fraîche Dorothy Lamour (qui fait preuve d'une hygiène de vie, notons-le, assez remarquable bien que vivant dans une grotte entre un chimpanzé et un tigre) ; certes, on est dans l'instant cinématographique des plus convenus, des plus téléphonés (la rencontre entre deux mondes, deux civilisations, l'anglais policé et la jeune sauvageonne) mais Thiele parvient à créer une atmosphère assez particulière pour rendre la chose un tant soit peu craquante. Milland est gauche comme un arbre mort, Lamour est aussi peu farouche qu'un doryphore dans un champ de pommes-de-terre mais il y a une sorte de sensualité qui se dégage de leur duo absolument palpable ; il sourit comme un benêt en lui faisant un cours de FLE, elle répète gentiment des mots sans franchement donner l'impression qu'elle a inventé l'eau de source (rah, les deux post ados...) mais il se dégage de ces petites saynètes d’approche une sensation plus revigorante et amusante que totalement niaise. Une complicité se crée entre un inconscient (il ne connait rien de la jungle ce couillon) et une ingénue (elle ne connait rien de notre société de consommation la bougresse) et on est tellement naïf qu’on serait presque prêt à y croire.

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On est content également de pouvoir réviser au passage ses notions de malais (je maîtrise parfaitement le mot "jalan") et de découvrir un sens du dressage animal remarquable (mention spéciale pour le chimpanzé dont le naturel devrait être un exemple pour beaucoup d'acteurs français) ; après, le scénario est con comme un bol percé : Ray Milland pourra-t-il ramener sa sauvageonne dans son campement anglais sans créer d'esclandre ? - d'autant qu'il s'y trouve tout de même sa fiancée... Les séquences mettant en scène les autochtones malais peureux face à cette sauvageonne et son tigre n'ont que guère d'intérêt ; en revanche la confrontation entre les deux femmes est plus finaude : on pressent que Ray ne pourra pas réussir à défendre jusqu’au bout sa sauvageonne face aux quolibets et aux remarques ricanantes de ses pairs ; de même, la pauvre petite risque de se faire croquer toute crue par cette anglaise si sophistiquée - croit-on... Thiele donne sa chance, en tout bien tout honneur, à sa "fille de brousse" (la finesse du titre français...) qui tentera de gagner le cœur d'un Milland plus ouvert qu'on ne l'eut cru au premier abord. Un petit film de genre vintage plutôt mignon dans son exploration... sentimentale.

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LIVRE : L'Invention des Corps de Pierre Ducrozet - 2017

9782330081751Ducrozet nous emmène dans un parcours assez chaotique (passer des violences de la police mexicaine envers les étudiants aux quartiers friqués de San Francisco avec ses passionnés de high tech, c'est tout de même peu banal) mais prend le soin de garder tout de même un fil rouge : ce fameux corps outragé, brisé, martyrisé mais toujours prêt à être réinventé. On commence en effet comme dans une sorte de polar avec un jeune prof pris en chasse lors d'une manif par la police mexicaine. Notre homme, alpagué et maltraité, parvient in extremis à s'extraire d'un convoi qui l'emmenait inexorablement vers la mort... Notre petit héros malgré lui perd dès lors les pédales, erre dans ce Mexique fantôme qui pour lui a perdu son sens, et décide de passer la frontière ricaine malgré tous les dangers : notre petit prof semble n'avoir plus rien à perdre. On change alors de ton en changeant de lieu et le roman devient une sorte de réflexion sur l'évolution du petit monde informatique et les recherches laborantines sur la régénérescence éternelle des cellules. Le corps de notre héros, broyé, malaxé, meurtri, va devenir le centre d'expérimentation pour un richard qui croit en la vie éternelle... Un mexicain devenu souris de laboratoire mais qui n'a pas encore dit son dernier mot : retrouvant quelques plaisirs sensuels auprès d'une scientifique frenchy, il est possible qu'il retrouve une certaine soif de vivre, une soif de liberté qui le mènera tout droit dans les grands espaces américains... une nouvelle fuite qui donnera lieu à une traque palpitante.

Même si son roman part un peu dans tous les sens (on passe d'un personnage à l'autre pratiquement à chaque chapitre dans la deuxième partie)), d'une thématique à l'autre (de la violence étatique aux thèses transhumanistes), d'un ton (romanesque) à l'autre (qui lorgne plus sur l'essai et l'évolution du monde informatique), on apprécie ce besoin de toujours revenir sur le véritable personnage principal de ce livre : le corps. Un corps victime (il sera question au passage d'Hiroshima, des camps de concentration...), un corps "déshumanisé" (cette scientifique notamment, véritable "tête", qui semble avoir perdu comme son amant mexicain tout désir sexuel), un corps ultime (et si la création d'un petit élixir de "jouvence éternelle" était dorénavant possible ?). C'est vaste, aussi bien dans ces descriptions des grands espaces nord-américains que dans cette appréhension du monde virtuel (on a droit au passage à un petit historique des grands noms de l'informatique et à une petite remise à jour sur les recherches au niveau des cellules) : Ducrozet brasse avec plus ou moins de bonheur ces différentes thématiques, se montrant résolument plus à l'aise dans le roman pur (les premiers et les derniers chapitres sont haletants) que dans la réflexion essayiste (le petit manuel pour les nuls sur l'avancée des technologies modernes et les théories transhumanistes sont un peu ronflantes). Au final, un roman ambitieux, assez bien tenu, mais aussi un peu inégal à l'image justement de ces deux personnages centraux, un Mexicain qui s'accroche désespérément à la vie et se révèle assez touchant (un éternel survivant) et ce ponte informatique mégalo un peu creux (un éternel dominant).

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20 août 2019

LIVRE : La Terre invisible de Hubert Mingarelli - 2019

9782283032244,0-5830028C'est reparti pour le morne marathon annuel de la rentrée littéraire. Autant commencer par un auteur discret et sobre, qui semble se moquer des modes de rentrée et de la course aux prix, en l'occurrence Hubert Mingarelli, dont j'avais déjà pu apprécier la minutie, le classicisme et la grande pureté de style. Rien ne change, puisque notre auteur use toujours d'une langue magnifique pour raconter son histoire, une de ces histoires qui ne devrait pas faire beaucoup bander les rédacteurs des Inrocks ou Télérama et plonger ce livre dans les oubliés de septembre, y a pas de justice. C'est l'histoire d'un photographe de guerre confronté en 1945 à la libération d'un camp de concentration. Les tas de cadavres hantent tellement son esprit qu'il décide, sans trop savoir pourquoi, de partir pour aller photographier les voisins du camp, ces gens banals et ordinaires qui ont vécu à côté de l'horreur et n'ont rien fait, rien dit, peut-être rien ressenti. Il se fait accompagner par un chauffeur taiseux, un petit gars pas super courageux qui semble, lui aussi, rongé par un passé douloureux. Une quête en forme de questionnement, sans réel besoin de but, qui se transforme en errance pure à la recherche d'on ne sait quoi : les deux hommes sillonnent la région en cherchant parfois le danger, et laissent le temps filer comme s'ils recherchaient seulement une rédemption, une façon de comprendre, un sens à leur triste sort d'humain.

Un roman pas très gai, un peu tout gris, oui. Mais Mingarelli a ce talent-là de donner une patte très humaine à ses livres. Ses images et ses symboles sont toujours incarnés, transformant ce qui pourrait être une tragédie en aventure tristement humaine, et lui donnant de ce fait un aspect empathique très émouvant. Que ce soit dans le personnage principal, dont on distingue d'autant plus mal le caractère qu'il s'exprime à la première personne et occulte ainsi sa propre biographie, ou dans son acolyte, qu'il entrevoit d'abord comme un simple chauffeur avant qu'il ne devienne plus épais à ses yeux, et jusque dans ces hommes et femmes qu'ils croisent au gré de leur errance, tout est baigné de ce profond amour pour l'humain, de cette tendresse triste qui fait de ce roman un très bel objet secret et douloureux. Mais Mingarelli sait aussi très joliment rendre les détails de la nature, la texture des jours et des nuits, sans en faire trop, par de simples et modestes annotations. Un adjectif pesé, un verbe mesuré, et ça suffit pour évoquer un paysage, une heure, une atmosphère ; le livre ne dévoile pas tous ses mystères, laisse de larges parts d'ombre, et c'est tant mieux : ça met en relief la minutie de cette écriture "à l'ancienne", qui sculpte les mots façon orfèvre. La rentrée commence bien.

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Du Sang dans la Prairie (Hell Bent) de John Ford - 1918

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"Quand y en a plus, y en a encore", semble nous clamer le vigilant Shang, qui a déniché cette copie d'un Ford qui manquait encore dommageablement à notre odyssée. Proclamation à prendre dans tous les sens du terme, puisque ce film est un véritable bonheur de petites inventions, d'audaces et d'acrobaties, et prolonge la joie de regarder éternellement les films du sieur. Même dans ces petits westerns de série produits à la chaîne dans ses années-là, Ford parvient à trouver un ton très personnel et à expérimenter des trucs. Il réalise ici un film trépidant, rigolo et contenant pas mal de morceaux de bravoure. A commencer par sa première séquence : un écrivain, pensif, se tient devant une toile pour chercher l'inspiration, et boum, la toile s'anime, dans un fondu-enchaîné à faire rougir les cinéastes modernes. Nous voilà donc dans l'Ouest sauvage et brutal, sur les traces de Cheyenne Harry (Harry Carey), joueur de poker louche qui fuit la foule qui veut le lyncher. Il débarque dans une petite ville sous l'emprise de bandits sans pitié, avec à leur tête le suave et beau Beau Ross. Il y a une histoire d'or détourné, qui reste assez brumeuse (la copie n'est pas toute jeune), mais l'essentiel réside dans l'irrésistible Bess, sujet de toutes les convoitises. Son frère, lâche et veule, la prostitue pratiquement ("Qu'est-ce qu'il y a de mal à se faire engager comme danseuse légère au saloon du coin ?") ; le beau Beau la harcèle ; et notre Harry en pince pour la dame, en perd tous ses moyens, fait gaffe sur gaffe, fait tourner son chapeau, et finit par trouver une bonne occasion de briller aux yeux de la belle puisque la voilà enlevée par les vilains et amenée aux confins du désert.

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Commence alors le clou du spectacle. Dès ce film, Ford prouve avec panache qu'il a tout compris des arcanes du western, et fait éclater devant nos yeux ébahis des cadres larges sur ces paysages sauvages et déserts dont il a toujours eu le secret. Souvent en plongée, pris d'une colline, ces plans magnifiques mettent en valeur l'aspect microscopique des cow-boys au sein de l'immensité, et on peut parler de plans métaphysiques à mon avis. Ford sait les distiller avec une précision de montage diabolique, alternant ces grands plans lyriques avec ceux beaucoup plus triviaux montrant ces solides gaillards entre eux. Le film est agréablement éclectique, ménageant des scènes de comédie au milieu du drame, ne se prenant jamais trop au sérieux. Il y a notamment la complicité entre Harry et un ivrogne du coin, qui donne lieu à des scènes poilantes à base de cheval qui bouffe un lit, de chansons beuglées et d'accolades viriles. C'est plein comme un oeuf, mais chaque petit personnage a son mot à dire. Il y a même quelques idées presque hitchcockienens là-dedans, comme cette apparition impressionnante de jumeaux dans le délire éthylique du héros (ce qui fait que le gars pense voir double), ou l'irruption du même à cheval dans un hôtel. De même, quelques séquences brutales viennent rompre ce ton léger, comme le quasi-viol de la jeune première (une scène digne de Bosch), les cascades tonitruantes des chevaux, ou ce plan faramineux d'une diligence chutant d'une falaise, se brisant 40 mètres plus bas, et dépassée par les chevaux qui la tractaient plus haut ; plan complexe et superbe qui prouve qu'on a derrière la caméra un pro de chez pro, un visionnaire et un type qu savait déjà impressionner son monde.

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Même si la trame est franchement floue, la forme est donc parfaite . On apprécie aussi ces jeux d'ombre savamment orchestrés, les roulements d'yeux mélodramatiques de Neva Gerber (assez tartouille par ailleurs), la bonne vieille tête de lâche de son frère, et surtout le final : une longue errance dans le désert digne des Rapaces, avec mirages et morts de soif à la clé, où deux ennemis jurés se traînent misérablement dans le sable en levant les bras vers un secours hypothétique avec un bel élan. Harry, assez minable au début du film, en sortira glorieux et épousera la belle, tout va bien, et nous on refermera ce film passionnant rassasiés et émus. Magnifique.

Ford à la chaîne
Go west, here

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17 août 2019

LIVRE : 10000 Litres d'horreur pure de Thomas Gunzig - 2007

9791030702446,0-5512343Hommage au genre de la part de Thomas Gunzig, un genre bien souvent dédaigné par la littérature, le pulp, le trash, le gore, le visqueux, le tentaculaire, le avec-des-crocs. Et hommage tout à fait agréable, même si en ouvrant ce livre, je m'attendais à du bien crade comme j'aime, à la manière du marrant roman d'Olivier Bruneau. Ici, on est plus dans Lovecraft, si vous voulez, plus dans la bête informe tellement monstrueuse qu'il est impossible de la décrire sur papier, genre. Moins fan, mais cette lecture m'a quand même fait bien plaisir pour plein de choses : d'abord l'humour, très noir bien sûr. Les "héros" du livre sont un groupe d'adolescents, bien entendu légèrement crétins, buveurs de bière et priapiques, qui s'installent pour un week-end dans un chalet isolé et coupé du monde. Très vite, l'un d'eux se fait à moitié assommer par un redneck local. Le groupe se disperse alors (erreur fatale et éternelle), qui pour aller pêter la gueule du coupable, qui pour chercher de l'aide : ce sera leur perte, chacun se trouvant alors confronté à quelque monstre visqueux, quelque fantôme du passé ou quelque débile mental armé jusqu'aux dents et passionné de vivisection. On le voit, la trame est tellement surfaite, tellement éprouvée depuis des années, qu'on ne peut prendre qu'avec dérision les aventures de ces victimes sur pattes emblématiques du genre. Et c'est vrai qu'on se marre bien à voir Gunzig préparer des tortures raffinées pour chacun d'eux, surenchérissant toujours dans le crade (la sodomie par poulpe est un summum).

La deuxième chose agréable dans ce roman, c'est son côté poétique, allant chercher dans des recoins inattendus son style coloré et parfois presque surréaliste (le livre est illustré par Blanquet, qui semble avoir compris parfaitement l'esprit de Gunzig). Une fois cette rame "evildeadesque" mise en place, Gunzig ouvre les vannes de son bestiaire improbable, entre Bacon et Lucio Fulci, et son imagination force le respect. On sort bien vite des chemins tout tracés du slasher de base pour se trouver confronté à des visions entre l'absurde et l'horreur, entre des terriers à la Lewis Carroll et des créatures gluantes parfaitement rendues. Créatures d'ailleurs assez aberrantes elles aussi, puisque malgré leur apparence (une sorte d'amas d'organes dégueulasses) elles parviennent à disserter avec une certaine verve. Le scénario, il faut le dire, part en sucette dans tous les sens, on se désintéresse peu à peu de toute logique et de tout suivi (la construction en chapitres éclatés s'intéressant à chaque fois à un des protagonistes de l'histoire aide bien à se paumer complètement) pour se laisser aller au simple plaisir de l'imagination du bougre, qui n'en manque décidément pas. Finalement, derrière la farce, on sent un véritable amour du genre, on sent les heures passées à visonner de vieilles VHS cradouilles, et on sent même un vrai sens du sérieux par rapport à ce qui est raconté : quand un des personnages s'enfonce à la fin du livre dans un lac mystérieux et symbolique, on voit bien que Gunzig comprend que le genre de l'horreur sait parler comme aucun autre de métaphysique, d'angoisse de la mort et de mythologie. Satisfait donc par 10000 Litres d'horreur pure, petite récréation finaude et vomitive dans ce monde trop lisse.

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14 août 2019

Traîné sur le Bitume (Dragged Across Concrete) de S.Craig Zahler - 2018

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Voilà du cinéma en béton armé, qui en a la même rudesse, la même couleur et la même simplicité : Zahler, toujours au taquet, et toujours distribué comme un clochard, continue son entreprise de nihilisme avec ce très beau polar aride et viril. Si Tarantino n'avait pas les moyens qu'il a, si Michael Mann faisait encore du cinéma, si Cimino était né 30 ans plus tard, ils auraient peut-être pu rencontrer ce style et réaliser Dragged Across Concrete. Eh oui, c'est à ce point là : on dirait que ce film emprunte un peu à tous ces gens-là, trempe aussi un peu dans le film d'horreur des 80's, et en ressort tout neuf, ayant avalé ces références sans ressembler à une copie. En tout cas, voilà un film noir, très noir, et absolument enthousiasmant avec sa pâtine classique, ses personnages forts et sa trame implacable. C'est l'histoire ultra-simple de deux flics, un peu ripoux sur les bords, un peu vieille école, qui sont mis à pied pour une petite bavure (ils ont secoué un peu trop fort une petite frappe). A la fois offusqués et frappés d'ennui, ils vont organiser un casse risqué, qui bien entendu va tourner mal et faire couler le sang.

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Ce qui saute aux yeux d'abord, c'est les acteurs. Et ce ne sont pourtant pas les deux meilleurs du monde : Vince Vaughn est impressionnant de précision dans son jeu très behaviouriste, très "faussement quotidien" ; et Mel Gibson est génial (je pensais pas écrire ça un jour) en flic taiseux, dépassé par le monde et tentant de réagir comme il peut. On sent dès le départ que, malgré son professionnalisme, cette idée de braquage est super foireuse, mais le gars encaisse les coups avec un flegme et une sagesse extraordinaires. Les meilleurs moments, finalement, sont ceux où ces deux flics attendent dans leur bagnole et discutent infiniment sur des détails : Tarantino peut se rhabiller, c'est merveilleusement écrit dans l'absurdité. L'absurde métaphysique semble d'ailleurs être le fil conducteur de ce film : la preuve en est avec cette séquence sidérante qui prend bien son temps pour faire exister un nouveau personnage avant de le flinguer brutalement quelques minutes après. On comprend dès lors où va aller le film : la mort frappe, elle frappe fort et de façon complètement illogique. Tout le dernier tiers, très violent, confirmera la chose. On est toujours à cheval sur le burlesque et la tragédie, sur les excès et la grande simplicité d'écriture et de réalisation. Mais il y a dans cette pâte classique, qui rappelle le Hollywood des années 70-80, quelque chose qui entérine définitivement le côté tragique : certes, c'est marrant de regarder un mec fouiller l'estomac encore chaud d'un cadavre pour y trouver une clé ; mais c'est surtout terrifiant, et ça ouvre le film vers un nihilisme total qui marque des points. Derrière ce style minutieux et clinquant, on suit une histoire passionnante qui tient en haleine, mais finalement ceci est secondaire : ce qui importe c'est la coolitude du film, sa très grande classe. Ce Zahler est décidément un type intéressant.

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13 août 2019

Toy Story 4 de Josh Cooley - 2019

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Même si on n'est pas des fous du film d'animation sur Shangols, il y a quand même des repères dans notre cinéphagie, et je me permets de parler pour nous deux en mentionnant, dans le haut du panier, la saga Toy Story. Je replonge pour ma part inlassablement dans le 3ème du nom, une de mes grandes émotions en ce qu'il faisait pénétrer dans le dessin animé pour enfants des notions très sombres, la mort, le temps qui passe, l'abandon, la vieillesse, etc. C'est donc avec des bonds frénétiques que j'ai couru assister au 4ème opus, armé de mon goûter et serrant la main de ma maman. Et avec une légère suspicion aussi, il faut le dire : la parfaite trilogie supportera-t-elle cet ajout tardif, qui plus est réalisé par un inconnu ? Le suspense est à son comble.

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Eh bien oui. En quelques secondes, en quelques plans colorés et dynamiques, on replonge comme dans un bain chaud dans l'univers de Woody le cow-boy, et on retrouve avec un plaisir très proche de l'enfance ses poteaux dinosaures, chiens à ressorts, patate ou cosmonaute. Pour tout dire, dès la première scène, les larmes montent aux yeux, par cette prodigieuse façon qu'ont les réalisateurs de Pixar de charger d'émotion le moindre plan, de dire des choses hyper douloureuses avec des images très directes. Ici, c'est une séparation déchirante entre Woody et sa bergère, des adieux bouleversants et ce plan ravageur : Woody, déglingué, affalé, démembré, privé de vie sur un trottoir pluvieux, et le camion qui emporte sa belle s'éloignant, image simplissime du ravage de la séparation. Même si on sait pertinemment qu'il va la retrouver, et que le film va même plus ou moins ré-organiser cet amour manqué, c'est l'image qui reste : Toy Story 4 est un film sur l'abandon, celui des personnes qu'on aime, celui de soi-même, celui de son statut, et il est empreint de tristesse. Après cette première gifle, on retrouve un lieu sûr, la chambre d'enfant, mais c'est pour mieux retourner dans une sorte de dépression domestique : Woody a vieilli, est désormais délaissé par la petite Bonnie, et passe sa vie dans un placard en attendant qu'elle veuille bien le choisir pour ses jeux. Toujours aussi brave gars, il s'embarque dans un cartable pour la rentrée en CP de la petite. Il va alors assister à la naissance d'un personnage génial : Forky, une fourchette en plastique que Bonnie transforme en jouet en deux-deux. A moitié déchet, à moitié jouet, ce personnage, inévitablement attiré par les poubelles, va devenir l'enjeu du film, le bébé monstrueux qu'il faut sauver de lui-même (le convaincre qu'il est devenu quelqu'un, qu'il est plus qu'un déchet) et de la série de catastrophes qui s'abat sur nos amis joujoux.

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C'est toujours aussi trépidant, même si peut-être un peu moins inventif que jadis. Le rythme impeccable de tout ça force le respect, d'autant qu'on ne perd jamais les personnages dans le chaos, que l'émotion est toujours là entre deux cascades, et que même l'humour est omniprésent (le film est franchement fendard avec ses nouveaux personnages, notamment un cascadeur canadien hystérique craquant). On y croise une galerie de méchants particulièrement inventive, entre ces gardes du corps monstrueux, à la démarche de handicapé, au regard inexpressif, à la tête trop lourde, et cette merveilleuse poupée à l'ancienne, d'abord diabolique puis peu à peu bouleversante : elle veut récupérer la boîte vocale contenue dans Woody, la sienne étant cassée. On sent le gore, le dépeçage en règle, mais on apprend bien vite que cette voix est sa seule porte d'accès vers l'adoption, que c'est la seule chose qui lui manque pour être reconnue. La greffe se fera d'ailleurs sans gros problème. Cette grande idée ouvre d'ailleurs la voie à une deuxième thématique très intéressante dans le film : la voix intérieure, et la liberté qu'elle induit (ou non). Buzz croit ainsi être guidé par sa voix intérieure alors que c'est ses injonctions programmées en série qu'il entend, un moche jouet mi-poussin mi-lapin veut suivre sa voie intérieure mais elle ment comme jamais ; et Woody va suivre finalement, après avoir perdu sa voix synthétique, sa vraie voie en devenant un jouet perdu, en acceptant de quitter un enfant pour mieux se consacrer à l'enfance. Face à cet univers chargé en émotions, les adultes du film sont étrangement moches, au mieux maladroits (la famille de Bonnie), au mieux crétins. Toy Story propose un monde parallèle, secret, invisible aux yeux des grands, plein de dangers certes, mais dont on comprend bien la part rassurante qu'il ouvre aux spectateurs enfants.

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On était resté sur la fin magnifique du 3, violente, adulte, bouleversante. Le 4 n'ira pas aussi loin, certes, mais on aura quand même droit à une ou deux scènes d'anthologie : les retrouvailles donc entre Woody et sa bergère, condamnés qu'ils sont à rester immobiles alors que leur petit coeur bat à tout rompre ; cette poupée abandonnée (joliment jouée en français par Angèle) qui devient soudainement touchante dans sa solitude ; et puis la fin, où on peste encore une fois que ces bougres arrivent à nous faire pleurer avec des pantins de plastoque dessinés en images de synthèse. Tout n'est pas parfait là-dedans, on est d'accord, c'est parfois un peu répétitif (les allers-retours incessants dans la boutique d'antiquités), pas toujours super drôle (le poussin-lapin, pas assez poussé, ou la toute petite poupée, anecdotique)... Mais une fois encore, les créateurs se sont mis au service d'une émotion intelligente, rarement mièvre, et on a l'impression que cet épisode, encore une fois, est plus destiné à l'enfant qui sommeille dans notre psyché d'adulte qu'aux enfants eux-mêmes. En tout cas, une saga parfaite.  (Gols 10/07/19)


Alors oui, bon, moins emballé que l'ami Gols, ayant un peu la sensation que cet opus privilégie la forme (l'action) au fond (belle émancipation des jouets mais on avait déjà pris l'habitude à les voir suivre leur libre arbitre) et à l'humour. Il y avait quelque chose d'intéressant à fouiller dans le personnage de cette fourchette abandonnée, ce déchet à tendance suicidaire qui se jette dans la première poubelle venue ; la série ayant une certaine tendance à explorer à fond certaines thématiques (les jouets en tant que produits de consommation de masse dans le 2, les montagnes de déchets dans le 3 et cette fin dantesque (hautement symbolique) aussi tragique qu'émouvante), on pouvait penser que cette fourchette pouvait se retrouver au centre d'une nouvelle réflexion sociétale... On est déçu de ce point de vue : on est content de voir la chtite Bonnie capable de créer son propre jouet, de voir ce morceau de plastoc ressusciter et échapper au monde du "consommable-jetable" mais on n’ira finalement guère plus loin dans la réflexion ; on est tout autant déçu d’ailleurs de voir les fidèles partenaires de Woody réduits à la portion congrue... Ils n'interviennent que pour dynamiter l'action et voient leurs dialogues se limiter à quelques interventions peu fendardes. C'est bien Woody, comme le soulignait mon camarade, qui se retrouve au centre de ce tome 4, un Woody jusque-là chien fidèle en toutes circonstances qui va devoir trouver la voie de l'indépendance... et ce grâce à l'amour. Son personnage prend ainsi un peu de relief (en tant que sex toy... – oups, désolé, il fallait quand même que je pimente un peu cette chronique que j'ai mis 15 jours à écrire) même si au final le concept n'est guère original. On se bouffonne devant les conneries du canadien volant au ras des pâquerettes, on frissonne devant ce petit musée d'horreur de la brocante mais au-delà de ces deux nouveautés, on peine à retrouver l'intelligence et la finesse humoristiques des opus précédents. Un opus à la coule avec quelques idées mais qui ne donnent pas forcément envie de s'y replonger à l'avenir (contrairement aux trois premiers absolument trépidants, finauds et désopilants). Une belle story un peu trop mignonne et sans grandes surprises.  (Shang 13/08/19)

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10 août 2019

Un grand Voyage vers la Nuit (Di qiu zui hou de ye wan) (2019) de Bi Gan

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Le cinéma chinois retrouve toute sa verve en ce début d'année 2019 : après Hu Bo, film unique dans tous les sens du terme, Bi Gan nous revient avec un second film qui tient toutes ses promesses, à la fois délicieusement envoutant et d'une audace folle ; il faut s'accrocher, je ne dis pas, notamment dans la première heure, Bi usant des flash-backs avec la même dextérité qu'un Wong Kar-wai grande époque. Le fil rouge est pourtant assez simple (surtout une fois qu'on a relu le scénario, je dis pas) : un certain Hongwu a connu il y a 15 ans une certaine Wan Qiwan, petite amie du tueur du meilleur ami de Hongwu - voilà pour la partie « analepse ». On suit dorénavant notre gars Hongwu (il a eu raison de se faire pousser la barbe pour qu'on puisse faire la différence) de retour à Kaili (15 ans plus tard donc) pour la mort de son père... Il est sur les traces de Wan Qiwan mais aussi de sa mère dont il ne possède qu'une photographie en partie brûlée. On s'arrêtera là pour rester sur cette idée de simplicité.

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La première heure ne cesse de faire des allers-retours entre ce passé (un rien troublé) et ce présent (un rien troublant). Dans la seconde heure, Hongwu, installé dans une salle de cinéma, va effectuer ce "grand voyage vers la nuit", véritable rêve éveillé durant lequel de multiples correspondances pourront être fait avec son "histoire" : un plan séquence magistral dans le labyrinthe de ses souvenirs, de ses fantasmes, dans un lieu nocturne qui a des allures de « forteresse déchiquetée de sa psyché ». Ici, on l'aura compris, le scénario (une histoire d'amour avortée, une mère disparue, un ami assassiné, un enfant que le héros aurait pu avoir...) semblerait presque un simple prétexte pour que pouvoir jouer sur des motifs répétés, des correspondances, des obsessions... Grâce au retour vertigineux et hitchcockien de la femme perdue, au mélange wong Kar-waien des cendres du temps, à l'esthétisme ultra chiadé des images, au travail lynchien sur le son (la scène bluevelvesque du crooner-tueur…), Bi Gan nous emmène dans un univers à la fois déjà connu et d'une originalité totale. Certains pourraient n'y voir que prétention, qu'œuvre de petits malins, qu'ennui soporifique... Il n'en est rien (voilà, taclons toute critique de façon lapidaire...) tant tout est maitrisé jusqu'à la folie - encore faut-il aimer se laisser entraîner sur des chemins non prédéterminés et faire confiance à la magie totale de ce cinéma-là : personnellement, tout en reconnaissant avoir envie de le revoir dans la foulée pour tout éclaircir, j'en suis ressorti totalement abasourdi, ne cessant depuis de tracer des liens entre le passé du héros, son "présent" et cette "projection" fantasmagorique dans la salle de cinéma.

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On pourrait s'amuser à faire une longue liste des éléments récurrents : de la raquette de ping-pong (jeu que Hongwu voulait enseigner à son enfant, raquette-cadenas (...), match que le héros, dans la seconde partie, livre contre cet enfant d'outre-tombe, raquette-volante (...)) au motif du feu (l'incendie dans lequel a disparu la mère, l'incendie de la chambre des amants, le petit feu d'artifice éternel sur la fin), on n'a de cesse de rebondir, de percevoir des échos qui renvoient autant à la poésie baudelairienne qu'au flou modianesque des souvenirs. J'évoquais plus tôt le travail sur le son qui est absolument admirable : entre les grondements lynchiens et les petites mélodies nostalgiques, on est plongé tout du long dans une atmosphère qui nous hypnotise littéralement les oreilles (si, c'est possible, la preuve) ; le plan séquence final, digne d'un Sokurov grand crin (on rase les murs, on vole, on voyage avec la même maestria sur terre et dans les airs), est prodigieux en ce qu'il nous donne le temps de réfléchir avec le héros à tous ses traumas, au puzzle de sa mémoire, ou encore à ses ultimes désirs. Bref, je m'arrêterai là parce que j'ai vacances mais cette œuvre de Bi Gan tient parfaitement toutes ses promesses pour peu que l'on aime à se perdre dans la conscience hallucinée et hallucinante d'un pur cinéastophile.   (Shang - 10/08/19)

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Magnifique texte proustien de mon grand sentimental de Shang (je le vois ce soir, faut que je fasse attention à ce que je dis), mais il me faut admettre que j'ai pris beaucoup plus de plaisir à le lire qu'à voir ce film, qui présente à peu près tous les défauts que Shang lui dénie. Alors attention, ne me faites pas dire : c'est brillant, spectaculaire, impressionnant, et je suis même prêt à admettre que je suis passé complètement à côté ou que je n'ai pas su sentir l'aspect indicible du film, sa nostalgie, sa symbolique. Mais disons-le tout cru : je me suis pas mal emmerdé devant la chose, même si Bi Gan a courageusement cherché à m'en mettre plein la vue. D'abord parce que je n'ai strictement rien compris au scénar. La première heure est un puzzle hyper-complexe qui mélange les temps, les lieux, les points de vue, si bien qu'au bout de 4 minutes on n'arrive plus du tout à saisir qui est qui, ce qu'il vient faire là, pourquoi il a un flingue ou pourquoi il pleure. Complexifiant à l'excès sa façon de raconter, suivant le vieil adage quil est toujours plus arty de faire compliqué quand on peut faire simple, ou simplement (voyez comme je ménage la chèvre et le chou) pour donner un aspect proustien, sensitif à son histoire, Bi Gan livre une trame éparse, trop elliptique, qui perd volontairement le spectateur jusqu'au vertige. On regarde donc les séquences s'enchainer, désespéré d'y trouver un quelconque lien, le cerveau dans le rouge, mais accroché quand même par la mise en scène, brillante jusqu'au maniérisme, très proche de Wong Kar-Waï effectivement dans la forme et dans le côté "amour manqué" du scénar (c'est le seul truc que j'ai capté).

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Bien sûr  on attend la fameuse deuxième heure, qu'on nous annonce incroyable. Et elle l'est, c'est vrai. Comme dans son précédent film, Bi Gan expérimente le plan-séquence halluciné et hallucinant, et réussit une expérimentation magnifique. On ne sait pas comment il est parvenu à régler cette scène qui dure quand même 1h et qui traverse les lieux avec une virtuosité bluffante. Mais autant dans Kaili Blues, la chose était justifiée, et nouvelle, et plus virtuose encore (puisqu'il y avait des changements de temps au sein de la séquence), autant là on tique un peu devant le formalisme un peu roublard de la chose : ce plan-séquence ne semble avoir d'autre justification que de nous plonger dans une atmosphère onirique proche d'un Lynch, ce que ne préparait pas la première partie, et arrive comme un cheveu sur la soupe. Aucune utilité à la chose pour moi, et si cette figure est maniée réellemment en maître, on regrette qu'elle ne soit qu'un gadget un peu facile. Malgré tout, on suit cete deuxième partie toujours aussi pantois (mais qu'est-ce que ça raconte, bon sang ?) mais en tout cas embarqué dans cette longue séquence erratique très douce, très romantique. Voilà, je reconnais : ce n'est pas un film pour moi, et je laisse à Shang le champ pour chanter les louanges de Bi Gan avec toute sa verve.   (Gols - 10/08/19)

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09 août 2019

LIVRE : Les Meurtres de Molly Southbourne (The Murders of Molly Southbourne) de Tade Thompson - 2017

9782843449499,0-5650554Les éditions Bélial continuent de nous donner, à intervalles réguliers, d'excellentes nouvelles de la littérature SF contemporaine. La preuve avec ce roman intelligent et très beau, qui n'appartient d'ailleurs pas vraiment au genre SF mais plutôt à un fantastique psychologique de la plus belle eau. Je ne connais rien de ce Tade Thompson, qui est interviewé de façon très pointue à la fin de l'ouvrage, mais tout ce que je peux dire c'est qu'il a l'air d'être un grand connaisseur de la littérature de genre, qu'il sait qu'on peut arriver à dire des tas de choses en la pratiquant, et que les bonnes allégories ne semblent avoir aucun secret pour lui. Le gars parle sans scrupule de la transformation d'une enfant en ado puis en adulte, avec ce que ça comporte de métamorphoses physiques, de corporalité floue et de sexualité en construction. Mais il le fait en s'aidant de monstres, de morts brutales et d'obsessions torves. Molly Southbourne, en effet, est une jeune fille qui grandit ; on lui a donné une consigne quand elle était enfant : ne pas saigner, et si elle le fait tenter de se débarrasser du sang par tous les moyens. Car chaque goutte de sang versé par Molly, qu'elle vienne de ses blessures ou de ses règles, se transforme aussitôt en "molly", double maléfique d'elle-même, doppelgänger en négatif qui bientôt devient violente et meurtrière de son modèle. Le seul moyen, c'est d'assassiner ces doubles et de les faire disparaître dans la chaux. Molly se transforme donc peu à peu en meurtrière de masse, éternellement condamnée à s'assassiner elle-même dans une spirale de violence irrépressible.

Après lecture de la chose, on se dit que Thompson a trouvé une des façons les plus pertinentes de parler de croissance, d'émancipation. Qu'est-ce que grandir en effet sinon être remplacé ad nauseam par un double de soi-même, ni tout à fait le même ni tout à fait un autre ? Un être nouveau mais qui nous ressemble trait pour trait, plus brutal face à la vie, mieux armé, et contre lequel il va falloir lutter ou avec lequel il va falloir accepter de collaborer. Thompson change cette belle idée en roman fulgurant, violent, passionnant dans son déroulement, mais aussi étonnamment triste : son héroïne est parfaite, entre la fighteuse de base et la petite fille, et les apparitions de ses doubles inquiétants sont autant d'occasions de vérifier que le piège ne sera jamais fini, qu'elle est condamnée à la solitude et au combat sans trêve. Les gens meurent autour d'elle, assassinés par les "mollys" de plus en plus avides, et il faudra ce dénouement assez épatant pour mettre fin à la malédiction... mais est-ce la fin ? Le roman se termine dans la mélancolie pure, mais avant ça il nous aura donné l'occasion de vibrer devant la beauté de sa protagoniste, et d'éprouver une incarnation impressionnante dans l'écriture, une façon de rentrer droit dans la viande du sujet, sans prendre de pincettes. Autrement dit, un grand petit texte (110 pages, et c'est fini), moderne, intelligent, fun, et superbement écrit. Coup de coeur, sans aucun doute.

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08 août 2019

Midsommar d'Ari Aster - 2019

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On attendait beaucoup (moi, en tout cas) d'Ari Aster après le passionnant Hereditary, qui avait mine de rien constitué une petite révolution dans le cinéma d'horreur en réinventant les manières de faire peur et en proposant quelques images parfaitement traumatiques (je rêve souvent de cette femme se cognant la tête sur une porte). On peut dire qu'il répond présent avec ce nouveau film, qui cherche lui aussi d'autres voies, d'autres angles pour déclencher l'effroi. Il s'agit cette fois-ci d'un des seuls films d'horreur qui se déroule en plein jour, ce qui est déjà intrigant : on est même dans la clarté perpétuelle puisque nous voici embarqués en Suède, dans une communauté idyllique qui organise comme tous les 90 ans la fête du solstice. Au programme : danses, tambourins, élection de reine, ateliers couture, colliers de fleurs, sourires niais (bref de quoi s'intégrer sans problème à la communauté de Pézenas en été). Bon, au programme aussi, il est vrai, quelques activités para-artistiques moins fédératrices, comme le sacrifice de petits vieux, le dépeçage de jeunes gens et la défloration forcée de jeunes filles. En pénétrant dans ce festival new-age déviant, la petite Dani (excellente Florence Pugh) et ses potes ne se doutent de rien : le but est pour elle d'oublier le deuil brutal qu'elle a subi (sa soeur et ses parents ont été expédiés ad patres durant une séquence de pré-générique franchement géniale), pour eux de boucler une thèse d'anthropologie. L'étau de l'angoisse va lentement, très lentement, se refermer sur eux, et ils vont vite apprendre qu'il ne fait pas forcément bon danser la gigue au son des vielles à roue.

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Premier constat : Aster est définitivement un très grand metteur en scène. Il arrive à rendre très palpable cette impression abstraite d'enfermement au grand air, par une façon unique de filmer ce petit lieu à ciel ouvert : quelques maisons, un champ, la forêt autour, et on a la même impression que dans l'hôtel de Shining, celle de ne pouvoir s'échapper, celle que c'est le dernier lieu qu'on verra. Il parvient à cette sensation en usant de travellings très complexes, qui englobent peu à peu l'intégralité du décor pour mieux en montrer l'étroitesse. Jamais perdus, mais toujours un peu déstabilisés, les spectateurs sont pris à cheval sur la très grande précision de l'espace et sur cette façon de nous égarer dans ce petit espace. Après la maison de poupées d'Hereditary, voilà une nouvelle façon de nous enfermer dans un espace, celui-ci baigné de soleil et extérieur. Aster sait aussi à merveille suspendre l'action, l'étirer jusqu'à plus soif, l'amener par touches infimes, pour mieux la faire éclater soudainement : pour une ou deux scènes gore parfaitement rebutantes, il faut assister à des dîners longuissimes, immobiles, à des cérémonies pourries qui durent des plombes. Certes le film y perd en rythme, est sûrement beaucoup trop long (ça ne tient pas sur 2h30) ; mais ça fonctionne par le fait que les scènes d'horreur y apparaissent dans un relief éclatant. Celles-ci ont d'autre part l'immense particularité de mélanger le gore avec l'absurde : on se marre beaucoup dans ce film qui fustige la naïveté de ces communautés sectaires new-age tout en leur reconnaissant une part de vérité ; après tout, choisir son amant en fonction de sa beauté ou tuer les vieux pour leur épargner les EHPAD sont des théories extrêmes mais valables. Quoi qu'il en soit, ces allumés respectent tellement au pied de la lettre leurs croyances qu'on rigole bien quand par exemple, un des garçons pisse sur un pauvre tronc d'arbre symbolique, ou quand on explique à ces jeunes gens que le grand-père éclaté qu'ils ont à leurs pieds a souhaité sa mort. La violence est toujours teinté d'un brin d'humour (y compris dans ce gros ours final), leçon empruntée à Kubrick, qui est la principale référence de Midsommar.

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Tout ça n'est certes pas dépourvu de défauts : c'est trop long, c'est parfois complaisant (un plan sur les visages déchiquetés, c'est bien, 17 c'est trop), très prétentieux, un peu premier de la classe. Mais c'est tellement beau, tellement efficace, tellement maîtrisé qu'on ne peut que s'incliner devant cet exercice de style très étrange, qui réconcilie le folklore avec le naturalisme, le brulesque avec l'horreur, le symbolique avec le film de genre, offrant une sorte d'univers païen et panurgique aux scènes gore. On comprend bien que tout ça est allégorique, et oui, on comprend à la toute fin que tout ce festival n'est sûrement que mental, et qu'il n'a servi à Dani qu'à expulser la bête noire qui la hantait, ce deuil impossible à faire qui se trouve ainsi enfin résolu. Toute cette histoire ne mène qu'à ça : faire acte de résilience, se débarrasser des choses noires qui encombrent l'existence (c'est le sens de cet incendie final tout symbolique), repartir à zéro, même en ayant traversé la violence et le chagrin de la perte. Oui, car en plus de nous servir un film spectaculaire, Aster écrit un scénario fin et douloureux très bien construit. Allez, avouons-le : on a trouvé là un des jeunes gars les plus prometteurs de ces dernières années.

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Le Chant du Loup d'Antonin Baudry - 2019

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Contre toute attente, mention honorable pour ce film qui, sur le papier, avait toutes les chances de s'attirer les sarcasmes : premier film, film de genre, Omar Sy à l'affiche, accrochez-vous. Et c'est vrai que les premières bobines font craindre le plantage : on est dans un sous-marin français, accroché aux oreilles du jeune Chanteraide, capable de repérer le plus infime son dans l'immensité aquatique et de vous donner le type de véhicule, la grosseur, et la marque du slip du capitaine rien qu'à l'écoute. On tique franchement devant cette reconstitution beaucoup trop toc pour être honnête, beaucoup trop appliqué pour ne pas sentir le bon élève studieux, plus préoccupé par ses soucis de marine que par ses problèmes de cinéma : acteurs faux (François Civil, Redda Kateb, et l'infâme Omar Sy), situations sur-écrites, figuration de fête foraine, tout ça sent la sueur et le travail à la table, et on se dit qu'en s'aventurant dans le genre hyper-américain du film de sous-marin, Baudry a certes visé haut mais s'est planté, si on doit se fader deux heures de cette démonstration poussive de recherches (on sent que le moindre détail a été validé par l'armée, ce dont on se fout complètement). Bref, "Chaussette" (tel est son surnom) repère un type de missile que tout le monde croyait hors d'usage, on découvre le joli métier "d'oreille d'or", ses copains le vannent mais sont bien admiratifs, fin du premier acte, retour sur terre.

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... où il nous faudra encore patienter quelques temps avant de voir pointer l'intérêt, puisque, à quai, Chaussette vit une histoire d'amour qui n'a d'intérêt que pratique (augmenter la durée du métrage, et ménager un salaire à la palote Paula Beer), mais qui nous fait dangereusement frôler la touche "Stop" de la télécommande. C'est fade, convenu, strictement dénué d'intérêt, joué au minimum syndical, on s'emmerde menu. C'est alors que le bon Mathieu Kassovitz fait son entrée, faisant enfin entrer le film dans une autre dimension, plus inventive, plus fun, libérée de son carcan de véracité à tout prix. Sur le modèle honorable de Docteur Folamour, Baudry invente une histoire tendue comme un string : croyant à une attaque nucléaire, la France réplique en lançant elle-même un missile contre les Russes, mais se rend compte bien vite que la première attaque n'était qu'un leurre pour déclencher un conflit mondial. Il s'agit donc d'interrompre le protocole de lancement du missile français ; mais une fois lancé, celui-ci est irrattrapable, et Kateb, capitaine incorruptible et inflexible fera tout pour qu'il arrive à bon port. Kasso, amiral tout en tics nerveux, arrivera-t-il, aidé par Chaussette et par Omar (excellent quand il est engoncé dans son scaphandrier et qu'il ne dit plus rien), à enrayer cette machination diabolique ?

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A partir du moment où la trame est lancée, où il n'est plus question que de trouver la solution pour éviter la guerre, Baudry se lâche enfin et réussit un très bon suspense, d'autant plus chaud à réussir que tout reste dans les quelques mètres carrés des sous-marins et que tout n'est que tergiversations tactiques relativement pointues. Baudry a un vrai sens du rythme et de l'espace, rendant toujours très nette cette histoire, mettant toujours en relief la petite seconde décisive où tout peut basculer, et surtout plaçant toujours l'humain au sein de ces grands déploiements politiques. On a l'impression que le sort d'un pays ne repose que sur le tympan de Chaussette. Certes, tout ça reste curieusement kitsch malgré les efforts de toute l'équipe technique (je n'arrive pas à comprendre pourquoi on n'y croit jamais complètement, les acteurs peut-être, l'image...), mais on passe une heure suspendu aux décisions de Kasso et à la perspicacité de Civil, et on ne voit pas le temps passer. Ce qui était après tout le but premier de ce petit machin sans façon et sans crânerie. Honorable, disais-je.

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07 août 2019

Dans l'Oeil d'un Tueur (My Son, My Son, What Have Ye Done ?) (2009) de Werner Herzog

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Si Bad Lieutenant était un film de flic sous acide (le film et le flic), on a plutôt l'impression d'avoir cette fois-ci sous les yeux le pendant opposé : une oeuvre et un personnage principal hallucinés, mais disons alors sous tranxène... Lynch étant producteur exécutif, on pouvait s'attendre à ce que la rencontre entre les deux maîtres livre quelque chose de relativement troublant pour ne pas dire de trouble, d'opaque. Sur ce point là, mission accomplie haut la main, vu qu'il n'est pas toujours évident de mettre le doigt sur les délires matricido-gréco-mystiques du héros. Le fait que le récit soit apparemment inspiré d'une histoire vraie n'est pas forcément plus éclairant... Mais essayons tout de même de décrire notre vision et notre impression de la chose, du petit rictus moqueur qui ne quitte point les commissures des lèvres aux paupières qui parfois, sûrement hypnotisées par les images ou la musique (omniprésente et lancinante, comme souvent chez Herzog), semblent terriblement lourdes...

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Deux flics sont en bagnole : Willem Dafoe a pour associé un certain Michael Pena et à l'air pour une fois de jouer un type totalement normal ; il raconte une chtite anecdote sur un flic qui l'a poursuivi : sa conclusion sur le fait de se demander parfois qui sont les flics et qui sont les voleurs fait une jolie transition avec Bad Lieutenant. La radio les appelle pour se rendre sur les lieux où un meurtre a été commis : une femme gît à terre, victime des coups de sabres de son fils (Michael Shannon, le regard plus inquiétant que Vincent Gallo) qui s'est réfugié dans la maison familiale située juste en face : pour l'instant, rien de bien méchant si ce n'est que l'arme du crime est somme toute originale. La petite amie du forcené et son ancien metteur en scène (Shannon répétait le rôle d'Oreste - qui tue sa mère - avant d'être renvoyé du plateau) viennent raconter les dernières semaines de notre homme à Willem, deux témoins filmés comme s'ils sortaient tout droit d'un documentaire de Werner. On fera ainsi plus ample connaissance avec la mère - femme un peu neuneu qui semblait couver son fils ; mais surtout avec le gars Shannon qui avait, ces derniers temps, un comportement un peu zarbi : depuis un récent trip au Pérou, il entendait des voix intérieures (on a po d'enregistrement...) et il s'était tellement investi dans le rôle d'Oreste qu'il avait donc fini - il partait totalement en free lance - par se faire virer de la pièce... Le récit d'un fou furieux qui confond réalité et fiction - pas nouveau chez Herzog -, un simple individu inadapté qui craque (son besoin de filer ce qu'il possède - de son ballon de basket aux coussins...), un illuminé presque drôle (l'image du quaker sur les boîtes de conserve qu'il reconnaît comme étant l'image de Dieu, le vieux chanteur qu'il écoute en boucle et dont la voix est, d'après lui, celle de Dieu - c'est une obsession, oui...) s'il n'était dangereux...

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Doit-on se marrer devant ce ton toujours décalé et les nombreux "décrochages" de la trame - le film tourne parfois au documentaire animalier - les iguanes et les crocos de Bad Lieutenant sont remplacés ici par un couple de flamants roses et un troupeau d'autruches (une autruche bouffeuse de lunettes qui vaut le détour, soit dit en passant), faut-il se laisser bercer et hypnotiser par ce conte d'où s'échappent de curieux instants suspendus (l'image figée, à la fin du repas, chez la mère, un passage hallucinant avec un nain dans la neige (...), notre couple qui s'avance vers la caméra alors que l'arrière fond est au ralenti), doit-on chercher un réseau de sens plus ou moins facile à déchiffrer (faire le lien entre ce dessert en gelée rougeâtre et le repas servi par Tantale, la séquence de l'ampoule placée au milieu des lunettes avec Shannon disant que c'est le moyen pour lui de faire "descendre le paradis sur Terre" est-elle une métaphore pointue du rôle du cinéaste (...!?)...), ou faut-il simplement finir par laisser le film nous "glisser dessus" et reconnaître que l'association Lynch-Herzog était plus excitante sur le papier que sur l'écran ?... A force de partir un peu dans toutes les directions - ah ça, on ne peut dire qu'on marche dans des sentiers battus : la patte Herzog est bien là -, cet exercice de style, qui ne cesse d'osciller entre le sérieux de façade et le grotesque sous-jacent, peut aussi finir par lasser - What the Hell have you try to do, s'entend-on même parfois murmurer intérieurement... Une bien étrange année pour Herzog, à mes petits yeux de fan...   (Shang - 01/09/10)


 

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Ouille, oui, force est de constater qu'après le disputé mais fameux Bad Lieutenant, Herzog se prend les pieds dans le tapis avec ce film bizarre sans être intrigant, absurde sans être drôle, complexe sans être intelligent. Pour tout dire, on s'ennuie ferme devant la chose, qui à mon avis est ouvertement une farce grinçante mais qui ne parvient presque jamais à nous arracher le rictus qu'il faudrait. Ce personnage complètement barge qui change le texte de Sophocle parce que le sien est mieux, qui cherche la lumière divine en approchant une ampoule de paires de lunettes et qui joue à la voiture téléguidée alors qu'il est assiégé par la police ne peut décemment pas être pris tout à fait au sérieux. C'est juste un bougre qui a eu la chance d'éviter un accident mortel sur une rivière péruvienne et qui pense qu'il est élu, un de ces innombrables imbéciles qui voient des signes partout et sont aveuglés par leur croyance... Personnage idéal donc pour le bon Werner adepte des demeurés, et qui aurait pu s'ajouter à la glorieuse liste des obsédés fous de son cinéma. Mais le gars semble avoir démissionné à tous les postes. A commencer par un des plus importants, la direction d'acteurs : malgré sa brochette de stars (Dafoe, Shannon, Sevigny, Kier, Dourif, Zabriskie), toutes férues du genre schyzo-barré, la pauvreté des dialogues et l'excès des situations ne parviennent à donner que des exercices d'acteurs assez pénibles : si Shannon est impossible dans sa démonstration de folie à laquelle on ne croit jamais, les autres, en faire-valoir, sont complètement nuls dans leur jeu déréalisé. Pourquoi être allé chercher de telles figures pour jouer des rôles aussi plats (pauvre Dafoe surtout) ? Et tant qu'on y est, d'autres questions : faut-il absolument, pour combler le vide, inventer des scènes complètement absurdes, histoire de tromper le chaland en lui faisant croire à de l'expérimental allumé (la scène des autruches, la scène (aberrante) du nain) ? peut-on encore aujourd'hui parler d'Oedipe et tout ça sans être un ringard ? où est passée l'originalité d'Herzog, sa folie, son amour du risque ? le bougre n'est-il bon que dans les documentaires depuis 30 ans ? Et était-il nécessaire d'ajouter ce film ni fait ni à faire à la liste des grands films de son auteur ?   (Gols - 07/08/19)

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