Shangols

26 février 2017

Pictures of the old World (Obrazy starého sveta) (1972) de Dusan Hanák

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Voilà un documentaire d'origine slovaque (pour peu que l'on fasse cas de "régionalisme" à cette époque) qui touche droit au cœur. Dans une mise en scène simplissime "à la Depardon", Hanák interroge des anciens de la campagne, des petits vieux tout ratatinés qui vivent dans une grange ou dans leur ferme d'un autre temps. Des vidéos mais aussi des photos de nos vieux pris sur le vif viennent compléter ces différents portraits. On est dès les premières minutes à la fois ému par la spontanéité et les propos sans filtre de ces anciens pour la plupart peu éduqués mais qui philosophent sur la vie et sur ses "valeurs" d'une façon lapidaire et fulgurante. A chaque fois que l'on déniche dans son repère l'un de ces petits vieux dissimulés derrière ses rides, on sent qu'on va être touché par un simple regard d'outre-tombe ou par une simple phrase qui résume toute une vie. "Si je ne bois pas, je tombe malade" (comment ne pas être d'accord avec ce véritable onzième commandement), "Ma Manda (un chat), elle me connaît" (dit cet autre qui a depuis longtemps oublié les femmes), et puis il y a tous ceux qui, interrogés, regardent le micro d'un sale œil ou ne répondent tout simplement "je ne sais pas" avec les deux dents qui leur restent et une dernière étincelle de vie dans les yeux. Difficile, entre autres, de ne pas être sidéré par ce type qui fabrique des œuvres hallucinantes avec des automates ou par cet autre qui continue de s'occuper de sa ferme avec deux jambes qui furent broyées par une charrette : quand on le voit sortir de l'étable à quatre pattes derrière sa vache ou ouvrir la porte, toujours dans la même position forcément, à ses moutons, on a l'impression d'être projeté douze siècles en arrière, dans un autre temps, un temps où chacun dans son coin doit se démerder avec ses propres moyens.

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C'est d'ailleurs sûrement ce qui sidère le plus dans ce documentaire, c'est cette capacité à capter les témoignages, dirait-on, des survivants d'une autre ère, d'un monde en train de disparaître. On est également totalement happé par la beauté des photos en noir et blanc et par l'étrange vigueur de ces personnes qui condensent devant la caméra tout ce qu'ils ont à dire sur leur vie en deux minutes (un modèle pour tous les types qui passent de nos jours des entretiens) en faisant preuve parfois d'une sagesse ancestrale. On est tout autant étonné de découvrir ce vieillard qui parle douze langues, que cet autre passionné par les étoiles et qui transporte sur lui, semble-t-il, toute sa bibliothèque sous forme de coupures de journaux ou encore par ce simple homme pour qui le paradis sur terre se trouve en compagnie de ses moutons. Il y a ceux qui s'essaient à jouer d'un instrument local (un immense flutiau ou une cornemuse du cru), les sons sont absolument affreux le plus souvent mais cette dissonance convient finalement parfaitement pour décrire ces individus qui sont très loin des "normes" actuelles, vivant leur vie comme ils l'entendent, et l'ayant toujours vécu comme ils l'ont entendus. Une leçon cinématographique au niveau de la beauté brute du doc et une leçon tout simplement de vie. Scié par la chose.  

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25 février 2017

Affair in Reno (1956) de R.G. Springsteen

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Voilà ce qu'on est en droit d'appeler un tout ptit comico-thriller de The Republic qui permet simplement au gars Springsteen de faire son entrée sur Shangols. Il est donc question d'un certain Bill Carter (John Lund, bien peu de charisme même torse-poil) qui se rend à Reno pour tenter de régler les affaires d'un certain Del Monte : la fille d'icelui (la belle plante Angela Green as Gloria, bête comme une truite) veut se marier avec un type de la pègre (le bourrin John Archer as Tony Lamarr) ; Bill Carter doit filer 100.000 $ à Tony pour qu'il refuse de se marier ou convaincre Angela de la bêtise de ce mariage qui donnerait une bien mauvaise image de sa sacro-sainte famille. Bill se fait bousculer par des malfrats à la solde de Lamarr dès son arrivée à Reno et se voit mettre à sa disposition une garde du corps : une certaine Nora Ballard (Doris Singleton, frêle comme un roseau mais pensante), ouais, une femme.

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Bill Carter est non seulement nul dans son taff mais en plus misogyne comme mon père : quand il découvre que la personne à son service est UNE femme, ahaha, ça le fait bien marrer. Comment elle peut se battre, d'abord, puis ensuite être plus efficace que lui, hein, je vous le demande... Bon c'est vrai qu'elle peut éventuellement se révéler utile la nuit pour tenir chaud au lit. Un porc, je vous dis, ce Bill, qui va avoir le don de compliquer la situation : il se fait virer manu militari du casino de Lamarr après des propos pas vraiment pesés, il a un rencart avec Gloria (laisse tomber Ballard, j'y vais seul), il se fait proprement dépouiller... Heureusement que la Nora, elle, assure et qu'elle le tire de ces divers mauvais pas en ayant toujours deux trois coups d'avance sur ce couillon. Là où la Nora nous déçoit, c'est qu'après avoir tancé Bill sur ses sales manières (il la sert à la moindre occasion (en bagnole, sur un canap, dès que la nuit tombe...)), elle va quand même se laisser aller dans ses bras... Super décevante, on a presque cru un moment que c'était le premier film féministe hollywoodien. Que nenni. Et l'histoire dans tout cela ? Bah, bien prévisible : Lamarr fait le cake, l'oie blanche Gloria revient sur terre et Nora, prise de judo à l'appui, fout la misère à Lamarr ; Bill Carter a servi à rien dans cette histoire mais choppe quand même la donzelle et du flouze - pas de justice... Un tout petit polar sur lequel on se rabat à défaut d’avoir encore des films noirs dans les tiroirs (ben oui, j'ai épuisé mon stock...)

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LIVRE : L'absolue Perfection du Crime de Tanguy Viel - 2001

l-absolue-perfection-du-crime_couvMe suis encore régalé avec ce petit polar de Tanguy Viel que l'on imagine aisément transposable au cinéma (mais on n'a plus de réalisateurs de polar ambitieux, c'est dommage). Le narrateur, dès le départ, nous fait part de son petit côté désillusionné, peu impliqué, et vit comme un cauchemar l'un des ultimes coups programmés de la "famille" (trois types et un "oncle" mourant plus une pièce rapportée de dernière minute) : le casse d'un casino. Viel s'étend plus sur les états d'âme du gars que sur les préparatifs de ce gros coup, mais l'on sent tout autant la pression monter à l'approche de ce hold-up commis un jour de réveillon de l'an. Les quatre hommes et la compagne d'un certain Marin (que le narrateur exècre) se retrouvent une dernière fois ensemble quelques minutes avant de passer à l'action : deux seront en salle pour provoquer un scandale et attirer l'attention du directeur de l'établissement, l'un jouera au chauffeur, Marin s'occupera de l'anéantissement du système d'alarme et "la pièce rapportée" sera chargé de guider une montgolfière depuis le toit de l'établissement pour faire sortir l'argent du lieu ni vu ni connu. C'est ambitieux. Avant même de raconter en détail le déroulement du casse, on retrouve le narrateur encadré par le juge, les flics et les journalistes pour la reconstitution du bazar. Bref, cela a merdé quelque part et l'on a hâte de savoir pourquoi, de savoir à cause de qui... Le narrateur risque bien de payer pour toute la bande (si tant est que certains s’en soient sortis indemnes) mais l'on se dit qu'il ne sera pas du genre à pardonner : à sa sortie de prison le(s) coupables risque(nt) d'avoir de mauvaises surprises - ou pas.

On pense que Viel pète un peu en route la progression et le rythme de ce "roman d'action", mais c'est pour mieux nous faire ressentir l'état psychologique de son personnage central, un taiseux qui n'est pas non plus du genre à s'écraser. Le casse nous sera tout de même raconté par le menu et l'on se demande à chaque ligne à quelle étape le truc a pu foirer, qui a pu chier dans ses bottes... La préparation, le casse en soi et la sortie de prison de notre narrateur, sont tout autant palpitants et l'on se surprend à ne pas vouloir lâcher la chose faisant fi du découpage en chapitres - un dernier et puis je fais une pause, tu parles. Un récit ramassé qui nous met sous pression dès le départ et nous captive jusqu'à la dernière ligne. Délicieusement prenant, un récit qui respecte dans les règles de l’art les bons polars de casse. J'achète les droits, qui veut produire et réaliser la chose ? (on prend Bernard Giraudeau et Gérard Lanvin et on cartonne - ah oui déjà fait et plus possible dorénavant...)

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LIVRE : Au Travail avec Eustache de Luc Béraud - 2017

9782330072537,0-3725868On n'a pas souvent l'occasion de lire des livres sur Eustache, cinéaste secret et éphémère, surtout écrit par un type qui l'a cotoyé dans les grandes heures. Luc Béraud fut l'assistant du maître sur La Maman et la Putain, Mes petites Amoureuses et Une sale Histoire, ce qui lui donne toute légitimité pour parler du bonhomme. Il en parle avec une très grande tendresse, en se mettant toujours du côté de l'empathie et de la compréhension. Y compris quand Eustache faiblit, victime des coups de colère, des bouderies ou des vraies dépressions dûs entre autres à des ingestions massives de Jack Daniel's, d'anxyolitiques, et à de brusques accès de nostalgie négative. Le livre revient très en détail sur ces tournages chaotiques, avec force détails techniques (on apprend tout des focales, des amorces, ou des rails de travelling) mais aussi avec plein d'anecdotes qui montrent en creux la souffarnce d'Eustache à faire correspondre ses films à ses fantasmes. Le gars éprouve une obsession très étrange à filmer les faits exactement là où ils se sont passés, quitte à jouer avec les autorisations de tournage ou avec le côté pratique des lieux. S'il s'est fait larguer devant une affiche de Pagnol, il lui faut l'affiche de Pagnol, point, ou alors il disparaît trois jours du plateau pour se souler la gueule. Une vraie souffrance que son ami Béraud raconte avec beaucoup d'amour, narrant les petits arrangements de son équipe technique soudée dans la solidarité et la foi dans le film.

Le texte est très pudique : pour raconter une fêlure du maître, il préfère en passer par les détails d'une direction d'acteurs (inexistante) ou d'une note de service (douloureuses) plutôt que de s'étendre sur des considérations psychologiques. Il retrace en détails les étapes de l'écriture, du casting, du tournage, du montage, de la sortie des films, et met à jour la grande qualité des oeuvres d'Eustache : l'expression d'un caractère, unique, sans concession, même si écorché vif. Le côté à l'arrache des tournages est lui aussi bien rendu, surtout pour La Maman et la Putain, dont les gars ne se doutaient pas qu'il allait devenir un film-culte. La métamorphose du petit gars de Narbonne en grand cinéaste le précipitera contre un mur, et Mes petites Amoureuses s'en ressentira, trop bourgeois pour les critiques, trop intello pour le public. Dès lors la suite de sa vie sera une lente descente en auto-destruction, ponctuée de passages cyniques (Une sale Histoire) et de moments lumineux (les tournages de ses copains). En tout cas, assister à l'envers du décor des deux chefs-d'oeuvre du gars est bien agréable, et ce livre modeste, qui reste toujours derrière son modèle, transcrit ce grouillement, cette inspiration vacillante, ces faiblesses et cette grandeur, avec beaucoup d'habileté. Un livre d'amour, touchant et simple.

Il faut que tout s'Eustache.

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Dívka na kosteti (1972) de Václav Vorlícek

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Toujours un petit plaisir de retrouver le réalisateur du culte Dr Mracek pour une comédie ensorcelante qui ferait passer Harry Potter pour Garcimore. Vorlícek nous conte ici l'histoire réjouissante d'une jeune apprentie sorcière, Saxana (séduisante Petra Cernocká), qui va décider de faire l'école buissonnière chez les humains. Ses sorts ne sont pas vraiment au point (quand elle veut se transformer en corbeau, elle se retrouve en poule ou en vache) mais elle a soif d'apprendre... Elle ne va pas tarder, une fois dans notre monde, à rencontrer une bande de djeun's et commencer à transformer leur entourage...

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Oui, bon, c'est aussi léger qu'un balai dans les airs et parfois même un peu cucul la praline, je vous l'accorde. Notre jeune amie Saxana est la reine de la boulette, transformant les profs en lapins et les docteurs en vaches (lol), et a souvent bien du mal à rattraper ses petites incartades. Elle va se lier d'amitié avec un jeune garçon (pendant que trois autres boutonneux lui veulent la misère - ils se retrouveront avec des oreilles de lapins (re-lol)) qui va l'initier à l'amour de façon simple et naïve : l'amour c'est quoi, demande-t-elle, c'est comme une tasse et une soucoupe, répond-il, l'une ne peut vivre sans l'autre. C'est mignon tout plein, souvent cocasse, parfois même presque délirant (le jeune homme sans tête dont le corps s'orne d'un buste sculpté de Napoléon - la poilade ; la poursuite en balai volant des trois djeun's qui se transforment dans leur fuite en émirs, en prêtres puis en déménageurs, ahah) mais reconnaissons que ça vole aussi un peu au ras des pâquerettes. Vortícek soigne ses effets spéciaux et ses différents personnages "féériques" (le directeur aux quatre mains, l'ensemble des apprenties sorcières et leur costume vintage de sorcière de carnaval) et mène tambour battant pour ne pas dire à la baguette cette petite historiette qui part souvent en sucette. On se demande tout du long de ce qui va advenir de ses professeurs transformés en lapins rayés, lapins qui sont souvent consommés en ragout par une cuisinière peu scrupuleuse... C'est un des grands suspenses du film avec le fait que la chtite Saxana puisse parvenir ou non à rester parmi le monde des humains (mais en valent-ils bien la peine ?). Bref, soixante-quinze minutes sympathiques et rigolotes qui donnent un peu de couleurs et de gaieté à cette journée affreusement pluvieuse.

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Dancer in the Dark de Lars von Trier - 2000

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Ce film m'avait emballé en son temps, mais sa revoyure me pose souci. C'est brillant dans le concept, mais pas très réussi au final, que ce soit dans la forme et surtout dans le scénario. On ne peut qu'être épaté par la nouveauté de ce cinéma-là : on n'a jamais vu ailleurs ce style étrange, purement formel, et on n'a jamais écouté une histoire racontée comme celle-là. Malgré sa soit-disant "objectivité", Von Trier est partout ultra-présent dans ce film, comme un empereur qui aurait la main sur chaque élément, et il est indéniable que Dancer in the Dark est sur-signé, parfois même un peu trop. En tout cas, le gars réalise ici un mélodrame musical qui charcle dans tous les sens, ne se mettant aucune limite dans le too much. Björk interprète une simple d'esprit, en passe de devenir aveugle, qui lutte vaillamment contre son handicap en faisant croire à son patron que son travail à l'usine est normal. Elle économise sou par sou pour faire opérer son fils, destiné à avoir la même cécité à terme. Mais un flic un peu chelou l'arnaque et la pousse à le tuer. La descente aux enfers de notre chanteuse sera rude, et Von Trier semble prendre un malin plaisir à la pousser (ainsi que son spectateur) dans le plus hystérique des mélodrames. Le truc, c'est que Salma a un jardin secret : elle aime les comédies musicales, et compense la noirceur de son existence par des décrochages "rêvés", dans lesquels elle danse et chante libérée de toute contrainte.

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C'est dans ces scènes qu'on sent vraiment le regard du maître. Filmées paraît-il avec 100 caméras placées à des angles différents, elles éclatent dans tous les sens. Les plans d'une fraction de seconde, certains décadrés, alternant les échelles de plans au petit bonheur la chance, s'enchaînent hystériquement. On ne sait s'il faut hurler au génie devant la place que le gars laisse au hasard, ou tiquer devant l'absence d'émotions de ces scènes. La musique de Björk est déjà très froide, s'appuyant sur les bruits du quotidien, et surtout composée de vocalises étranges, mais le dispositif mis en place met encore plus à distance ces scènes-là. Pourtant, on est admiratif de l'expérience : les danseurs ne sont jamais filmés comme un groupe harmonieux, mais comme des pantins sans âme, et le caractère intrinsèquement émotionnel de la comédie musicale est piétiné sans vergogne. Mais il y a là un véritable hommage au genre, une ode à l'évasion qui fait sortir Salma de sa vie aux moments les plus durs. Touchant de voir la nana s'accrocher à cet héritage fantasmé. On ne sait si Von Trier cherche de nouvelles façons de filmer les parties chantées, ou s'il accuse la fin du genre en cassant tous ses jouets. Dans le doute, disons qu'on accroche bien à ces moments très expérimentaux, et qu'on reste ébahi, une nouvelle fois, par le style (de petit malin, mais efficace) de LVT.

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Dans les scènes plus "simples" (encore que ce terme ne fait pas partie du vocabulaire vontrierien), on passe de l'accablement à l'enthousiasme. Björk est assez moyenne, on n'aime pas son personnage de simplette victime des hommes et de la vie, alors que le film fait tout pour nous la faire aimer. La direction d'acteurs pose d'ailleurs problème, et si les vieux de la vieille s'en tirent sans dégat (Deneuve par exemple, semble prendre tout ça avec distance), on est plus dubitatif sur les débutants, Björk en tête donc. Elle n'a que deux expressions, le désarroi et le sourire niais. Et puis on peut trouver que le gars y va un peu fort quand même du tire-larmes : son film est sans doute un hommage à Douglas Sirk, mais il a du mal à trouver la mesure (la scène finale est drôle tant elle est poussée). Avec Von Trier, on le sait, c'est tout ou rien ; là, c'est tout. Le scénario est moyen, pour tout dire, et on sent bien que ce n'est pas ça qui intéresse le bougre. La mise en scène, à l'épaule, remplie de faux raccords, de découpages intempestifs, de cadres bizarres, de mouvements désordonnés, est anti-conventionnelle à fond, et c'est pour ça qu'on l'aime. Le gars filme à l'emporte-pièce, dans un style très voyant, qui parfois fait mal aux yeux, et parfois laisse admiratif, parfois laisse entrevoir un crâneur manipulateur sans sentiments, et parfois laisse deviner un visionnaire et un inventeur hors paire. Voilà ma foi un film qui ne peut pas laisser indifférent, mais contrairement à ceux qui pensent que Von Trier, on aime ou on déteste, vous me voyez pour ma part à cheval entre les deux sentiments, entre l'impression que ce n'est pas son meilleur film et l'impression que je viens de regarder un chef-d'oeuvre formel. Ça vous aide ?

Quand Cannes,

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Libera mon Amour (Libera, amore mio !) (1975) de Mauro Bolognini

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On va finir par comprendre que j'ai une indéniable petite faiblesse pour Mauro Bolognini même si certains de ses films de la décennie seventies m'ont un peu moins charmé. Ici, on est dans du grand classique mélodramatique : une femme, fille d'anarchiste, qui n'a pas sa langue dans sa poche, va traverser la seconde guerre mondiale (ou pas) sans jamais vouloir renier ses convictions ; on serre dès le départ des fesses au niveau de la "reconstitution historique" et de la leçon de moral à venir. On a tort, parce qu'on a sans doute oublié deux choses au passage : d'une part c'est Claudia Cardinale, diablesse toute de rouge vêtue qui fait la nique aux chemises noires dès la première séquence, qui incarne ce rôle de femme libre (normale quand on s'appelle Libera Anarchia) et d'autre part parce qu'on a l'ami Mauro Bolognini aux manettes, un cinéaste qui semble bénéficier d'un budget à la mesure de ses ambitions pour soigner justement l’aspect historique (au niveau des décors comme des figurants) : Claudia Cardinale demeure au centre de l'histoire mais peut évoluer dans un cadre très réaliste sans jamais pour autant se laisser enfermer dans la lourdeur de cette reconstitution.

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Cette dernière, bien qu'attachée à son mari, couturier travailleur et discret, et à ses deux enfants, ne perd jamais l'occasion d'ouvrir son bec face à un représentant du pouvoir, provoquant scandale sur scandale. La petite famille ne cesse de déménager de ville en ville, son mari ayant à chaque fois la patience de repartir à zéro... Jusqu'au scandale de trop : les fascistes descendent dans leur appartement pour rechercher un prisonnier politique... que Claudia cache au grenier (et pour lequel elle a un petit faible... Une histoire d'amour qui ne veut pas dire son nom et qui ne le dira jamais, démontrant par là-même que la Claudia a aussi ses petites faiblesses). La police ne parvient pas à le trouver mais la Claudia sera quand même jugée pour trafic de faux-papiers : cinq ans d'exil... auprès de son père, champion du monde toute catégorie de la résistance face à tout pouvoir (un anarchiste pur et dur opposé à toute institution - dont celle du mariage). Alors que la guerre fait rage, Claudia sera évacuée de son île d’exil et pourra rejoindre son mari ; des retrouvailles brèves puisqu’elle rentrera rapidement (comme son fils, fidèle aux idées de sa mère) dans la résistance auprès des partisans : une jeune femme qui n'a pas froid aux yeux dans ce monde d'hommes et qui n'est pas à l'abri de se faire arrêter... On tremblera pour elle jusqu'au bout...

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Un récit somme toute classique qui ne révolutionnera pas le cinéma mais qui contient des personnages très attachants (le père de Claudia (Adolfo Celi) par son jusqu'au-boutisme et son mari (Bruno Cirino) par sa discrétion et son dévouement pour sa femme) et qui permet à la Claudia, rayonnante de beauté et modèle de pugnacité, de trouver un rôle à sa juste valeur : elle incarne la parfaite héroïne incapable de renier ses convictions et combattive jusqu'au bout ; elle fait preuve d'un panache admirable de bout en bout, même si elle reconnaît elle-même faire preuve parfois d’une certaine inconscience dans ses décisions : elle a en elle l'ADN de son père et rien ne le fera bouger d'un iota dans ses combats. On n'est pas dupe des ficelles de la chose mais la Claudia parvient à faire tomber les moindres réserves que l'on pourrait avoir envers ce personnage de wonder woman : totalement investie dans son rôle et ultra crédible dans ses rapports chaotiques avec son mari, la belle nous donnerait envie de manger des chemises noires au petit déjeuner. Bref, une vraie réussite du Mauro qui montre qu'il en a encore sous le pied dans le fond et dans la forme plus de vingt ans après ses débuts... et qu'il sait surtout toujours aussi bien filmer les femmes.

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24 février 2017

Une Femme coquette (1955) de Jean-Luc Godard

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Avouons que c'est un peu comme tomber sur le Graal (vous pouvez pas comprendre) : le tout premier court de JLG (Jean-Luc Godard présente un film mis en scène par Hans Lucas (sic)) est soudainement visible ! Autant dire que c'était quelque chose d'inespéré, le genre de bobine qu'on ne pensait trouver que sous une latte de l’appart du cinéaste après sa mort. Godard fait alors dans l'adaptation littéraire, oui monsieur, en s’inspirant d’une nouvelle de l'ami Maupassant intitulée "Le Signal". L'histoire est celle d'une jeune femme mariée bien sous tous rapports qui est intriguée par la facilité avec laquelle une femme aux mœurs beaucoup plus légères parvient à draguer les hommes depuis chez elle. Un petit coup d'œil, un sourire, un hochement de tête et hop voilà notre homme ferré, prêt à monter dans les escaliers pour coucher avec la jeune femme. Forcément, la gourgandine, elle trouve cela carrément obscène mais n'a qu'une envie celle d'essayer - ah les femmes, et cette insatiable curiosité... Godard décide dans son court que la jeune femme mariée n'exécutera pas son petit numéro de séduction depuis chez elle mais à l'extérieur, sur l'île Rousseau précisément, à Genève. Maria Lysandre, notre jeune femme, repère un homme sur un banc avec son journal (Roland Tolmatchoff), minaude à mort, n'arrête pas de tourner autour de sa proie avant de s'asseoir à côté de lui en tentant d'attirer son attention par tous les moyens. L'homme finit par bondir, littéralement, et suivra la belle jusqu'à chez elle sans qu'elle puisse s'en départir. Mince alors.

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L'idée principale, on le sent, est celle de filmer ces avenues humides de Genève avec cette femme qui arpente la ville en tous sens. La séance de drague ressemble plus, disons-le, à une séquence de cinéma muet avec ces multiples mines de la donzelle et cette réaction un brin démonstrative de l'homme qui se jette sur elle. Une voix off, quasi omniprésente, reprend dans les grandes lignes la nouvelle de Maupassant, un procédé très proche de celui qu'usera Rohmer lorsqu'il adaptera lui aussi en début de carrière Edgar Allan Poe. Godard parvient à se distribuer un petit rôle, celui du premier jeune homme attiré par la femme aux mœurs légères. Il traverse la rue, clope au bec, d'un pas allègre et, sous les yeux des passants scandalisés, regarde s'il a assez de monnaie dans son porte-feuille. Sacré JL, pas le dernier pour la gaudriole. On comprend que le Maître ne soit pas forcément pressé de montrer cette première œuvre comme un étendard, même si, en cherchant à positiver, on y trouve déjà une certaine liberté à filmer des acteurs allant leur petit bonhomme de chemin au milieu des passants (qui se retournent tous sur le passage de la donzelle, la caméra devant être un peu voyante - JLG saura y remédier). Voilà, encore un Graal bu et plus à boire.   (Shang - 17/02/17)

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Toujours ce foutu XIXème siècle qui ne lâche pas nos apprentis de la Nouvelle Vague, bien pratique pour les scénarios, et donnant un cachet littéraire très savant à leurs oeuvres. Bon, on ne va pas s'en plaindre, ça leur donne l'occasion de tresser de jolies petites choses, comme cette Femme coquette. Rien de grandiose, certes non, mais il y a dans ce petit film une légèreté, un humour et un côté fait main qui réjouissent. L'actrice joue et lit comme une tâche, mais son joli minois fait tout le charme de cette comédie sans conséquence. Les femmes, c'est bien connu, aiment toutes jouer aux prostiputes, et notre jeune fille, peut-être plus madrée qu'il n'y paraît, l'apprendra à ses dépends. JLG s'amuse de l'ambivalence de son héroïne, à cheval sur une pudeur très XIXème et une rouerie dans l'air du temps : il importe que ces demoiselles s'émancipent, même si elles le font en s'en cachant. Dans ce sens, la lettre qu'elle écrit à son amie, et qui sert de prétexte au film, est complètement faux-cul, prenant des airs de sainte nitouche là où la belle a l'air de bien s'amuser. Oui, c'est mal joué, monté au petit bonheur, trop bavard, mais tout de même : Godard s'amuse avec sa caméra, tente des travellings acrobatiques faits depuis des voitures, et réussit assez bien le montage principal de la chose, la fille qui drague le gars sur un banc. C'est moderne malgré le côté désuet du texte, rigolo (JLG en client hilare, très drôle), et on voit déjà où tout ça va mener, dans le soin accordé au décor naturel des rues de la ville (sûr qu'on peut suivre la belle dans Genève), et dans ce regard porté sur les femmes : frivoles, enfantines, craquantes, capricieuses, mais enfin libérées et acceptant leurs fantasmes. Un petit trésor, au final !   (Gols - 24/02/17)

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Le Boucher de Claude Chabrol - 1970

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La province vue par Chabrol : tout un poème, vu et revu par son auteur, et qui trouve dans Le Boucher une de ses plus directes expressions. Nous voici dans un petit village anonyme, avec ses mariages où est invitée toute la population, ses commères, son école, son bistrot, et son boucher. Rien que de très normal a priori, et Chabrol filme les rues et la campagne de son décor en plans-séquences de toute beauté, enregistrant la tranquillité éternelle et l'aspect bon enfant de cette ruralité très réaliste. Mais tranquille, le village ne l'est qu'en apparence. En bordure d'icelui se trouvent des forêts opaques et des grottes préhistoriques, et ce décor antique va servir de lieu où vont s'épancher les sentiments les plus reptiliens des personnages. En l'occurrence, amour, désir sexuel, et surtout meurtre. Une série d'assassinats est en effet signalée dans la région, des femmes jamais violées mais découpées façon autopsie. Le prétendant timide de la jeune institutrice, le boucher débonnaire, est-il l'auteur de ces crimes ? Chabrol fait très lentement monter la sauce, mêlant dans le même mouvement Simenon et Hitchcock, jusqu'à un final quasi-fantastique et effrayant.

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Saluons d'abord l'interprétation parfaite des acteurs, professionnels (Jean Yanne, Stéphane Audran) ou non (toute la population du village, rivalisant de réalisme). C'est surtout le couple principal qui tient le film, puisque la plupart des scènes, à première vue anodines, sont discrètement portées par lui. Popaul aime la belle Hélène, qui se refuse à lui mais aime bien en même temps jouer les séductrices, et ce petit jeu de séduction-rejet est tout à fait bien rendu par le cinéaste. Il soigne également son contexte, la guerre d'Indochine et d'Algérie, toujours en fond d'écran pour induire une véritable bestialité sous le quotidien de ce paisible village. Dans un tel contexte, la noirceur peut éclater. Pendant une heure, il ne se passe pas grand-chose là-dedans, mais une foule de petits indices sont là, pour témoigner de l'approche régulière du danger : un briquet perdu par le meurtrier (un petit clin d'oeil à Strangers on a Train), quelques gouttes de sang qui tombent sur la tartine d'une belle enfant, un gigot découpé suavement par Jean Yanne, autant de bizarreries qui vont peu à peu faire éclore le drame. Il éclora en effet, dans la dernière demi-heure, très stylisée. Il y a des inspirations de "giallo" dans la façon dont Chabrol filme la nuit fatidique de l'institutrice, et aussi des inspirations baroques tout à fait démodées et tout à fait plaisantes : les grandes ombres qui s'étalent sur les murs, les gros plans sur le visage effrayé d'Audran, et le long suspense sur les portes (l'ai-je fermée à clé ou non ?). Autour d'elle rôde le boucher prédateur (ou simple amoureux ?) dans une réalisation qui resserre subitement son champ sur le drame qui se joue entre quatre murs. Pas de doute, Chabrol sait envoyer du style quand il faut du style. Allez, peut-être que, côté critique acerbe des atavismes français, le gars est un peu plus malhabile, ou dépassé en tout cas : le film est un peu ringard quand il regarde les rapports de couple, ou dans certaines séquences, comme cette curieuse parenthèse de répétition d'une fête d'école, où tout le monde est déguisé en marquis du XVIIIème siècle. Les intentions sont trop soulignées, Chabrol n'a pas tout à fait la main légère. Mais voilà une chronique sociale encore et toujours efficace, à défaut d'être super fine.

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L'Enfance nue (1968) de Maurice Pialat

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Le premier des 11 chefs-d'oeuvre de Pialat est un film, produit en partie par Truffaut, qui peut se lire sur 2 couches, au moins.

Tout d'abord, un portrait très réaliste de la vie d'un gamin de l'Assistance publique. Avec un étrange air de ressemblance avec Léaud, François (ben oui) est vraiment le gamin que vous souhaitez à Sarkozy : les conneries il les fait toutes - et après avoir fini, il en invente d'autres. Un best of : jeter le chat du 6ème étage, jeter sa sandale dans une bouche d'égout, balancer du haut d'un pont un morceau de ferraille volé sur une voie de chemin de fer sur une D.S. et provoquer un accident, jeter un couteau contre un autre garçon... C'est vraiment la plaie. Et pourtant, recueilli à Arras par pêpêre et mêmêre (un film inexploitable en cours de FLE, y'z'arrêtent pas de parler super mal avec les mauvais pronoms relatifs et vraiment un sale âccênt du Nord). il n'est pas à plaindre. D'un autre côté, c'est pas pour le défendre, mais la vie à Paris en 1949 a l'air dix fois plus moderne et excitante qu'à Arras en 1968 (Ah, même en 2006?).

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Pialat nous met constamment au centre de la scène, n'hésite pas à nous montrer les coups, entre adultes et enfants, ou entre ces derniers eux-mêmes, les dialogues sont d'une telle spontanéité et justesse qu'ils feraient passer Cassavetes pour un écrivain classique et pourtant... et pourtant... Dans une interview (extrait de Hors champs dans lequel Pialat revient 5 ans plus tard sur son film... sans langue de bois...), il dit primo qu'il ne serait jamais allé voir ce film au ciné, deuxio qu'il n'y a que 30-45 minutes à sauver, et tertio qu'il "a baissé son froc et fait la pute" d'une certaine façon en n'allant pas jusqu'au bout de son projet, puisque l'un des garçons dont il s'est inspiré s'est pendu dans "les chiottes avec la laisse du chien". Et de se demander si finalement il n'a pas cherché à plaire ce qui, putain, le foutrait hors de lui. Sacré Momo.

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La deuxième lecture en filigrane, et que Pialat avoue lui-même lors de l'interview, est que ce film serait sa propre projection du sentiment d'avoir été mal aimé, abandonné affectivement par ses parents (et par les critiques et le monde entier, mais ça se sera pour plus tard). En tout cas, toujours dans cet entretien (quel bonheur d'écouter quelqu'un parler sans question du journaliste toutes les 30 secondes et une page de pub toutes les minutes), on découvre un homme rigoureux, qui malgré toutes ses contradictions ne pose jamais à l'artiste, ne plastronne pas. Il n'en a pas besoin, certes. Pialat EST un artiste et il t'emmerde. De sa voix douce, il ne cherche pas à faire de grandes théories, il a déjà assez de problème à se comprendre, se démêler lui-même. L'Enfance nue est en tout cas un très bon pendant aux 400 coups, encore moins fanfaron, encore plus terre-à-terre, encore plus rude.

[Cela reste entre nous mais j'ai cru voir pendant une demi-seconde, en photographe, au mariage (1h 01 mn 33 sec) Jean-Pierre Darroussin!!!... il n'avait que 15 ans à l'époque (mais il est de Courbevoie dont parle Pialat dans son court) et bon j'ai pas rêvé!!!!... Jean-Pierre si tu nous écoutes, tu pourrais confirmer?]   (Shang - 17/03/06)


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Quel magnifique film, nom de Dieu ! Voilà le genre de truc que j'adule au cinéma, l'impression d'une seule personne qui s'exprime, malgré l'énorme appareil du tournage, l'impression de voir transposée l'âme d'un cinéaste. Et s'il est vrai que Pialat n'a pas été abandonné, si cette histoire, dans les faits, semble loin de lui, on sent à chaque instant, derrière ce simple portrait, que c'est son âme qu'il dévoile, une douleur profonde, et surtout la peur de l'abandon, motif éternel de ses films. Une solitude qui s'exprime, tout simplement. Car dans le personnage de François, il y a toutes les angoisses de Pialat : solitaire, effronté, mutique, partagé entre la hantise d'être aimé et ses tendances à la colère, attachant à mort... Et puis, dans le style réaliste, cette façon de montrer la vie telle qu'elle est (même s'il n'est pas arrivé à filmer le suicide de l'enfant tel qu'il l'a vu), dans toute son horreur. Curieusement, la plupart des personnages de L'Enfance nue sont plutôt positifs, ils veulent tous aider le garçon à s'améliorer ; et pourtant, ce qui en ressort, c'est l'incapacité de la société à rendre un enfant heureux, et la chiennerie de cette existence.

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Le style Pialat est déjà entièrement là, dans cette simplicité, dans cette frontalité. Dans des scènes presque déconnectées les unes des autres (difficile de mesurer la durée dans les films de Pialat, on ne sait pas si cette histoire dure des jours ou des années), le gars filme des situations, attrapées dirait-on sur le vif, dans un réalisme cru qui n'est jamais supérieur ou moraliste. C'est une vision héritée de Renoir, sûrement, où chacun a ses raisons, où le jugement n'a pas sa place. Dans les "décrochages" de la trame, dans les longs monologues de pépère et mémère, on sent que Pialat ne veut pas tout expliquer, ne veut pas dire mais montrer. La vie se déroule, tout simplement. Les cadres sont pourtant extrêmement soignés, on sent le regard du peintre dans ces papiers peints soigneusement choisis, dans ces scènes filmées entre deux portes, ce n'est pas parce que c'est "pris sur le vif" que ce n'est pas calculé avec un vrai regard de cinéaste. La caméra semble attraper comme par hasard le regard triste d'un enfant (la scène du train, bouleversante) ou la tendresse (les deux acteurs qui font les parents aimants méritent tous les Oscars), mais on voit bien que tout est pesé et réfléchi. On pense aux 400 coups, oui, et pourtant Pialat ne doit pas grand chose à la Nouvelle Vague (malgré le nom de Truffaut à la production) : son cinéma est encore plus fièvreux, urgent, douloureux, ne cherche pas à faire du grand style. C'est juste une recherche désespérée de la vérité, dans un jeu le plus dénué d'affects possible (on pense aussi à Bresson ou à Eustache), dans une photo la plus honnête possible. C'est dans les micro-détails que Pialat trouve sa force : la lettre écrite par François en toute fin de film ne dit rien, et dit tout. C'est ce qu'on appelle la pudeur. Et quand elle est comme ici si marquante, on peut hurler au génie.   (Gols - 24/02/17)

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beghin1_1_En bonus track, le premier court métrage de Maurice Pialat, L'Amour existe (1961) un court chef-d'oeuvre, portrait à l'acide sur les banlieues et la société française. Quelques plans en noirs et blancs et une voix off, morceaux choisis:

"La banlieue triste grise qui s'ennuie défile grise sous la pluie" chantait Piaf, l'ennui est le principal agent d'érosion des paysages pauvres.

La grande banlieue c'est la folie des petitesses: ma petite maison, mon petit jardin, un bon petit boulot, une bonne petite vie bien tranquille.

[Les gens en banlieue sont des] vivants qui achètent tout au prix du détail et qui se vendent aux-mêmes au prix de gros.

Le pavillon de banlieue peut être une expression mineure du manque d'hospitalité et de générosité du Français (...) pour être sourde, elle n'en est par pour autant silencieuse [au moment où un avion décolle au-dessus d'une zone pavillonnaire, à quoi 3 mètres ?]

Maurice un gars très critique, très auto critique et stupidement trop critiqué.

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La Ferme du Malheur (The Day of Reckoning) in Les Cadavres exquis de Patricia Highsmith (Chillers) (1990) de Samuel Fuller

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Eh oui, jusqu'à 78 ans, le gars Sam continue de s'accrocher au cinéma même si on le soupçonne sur ce coup de chercher un complément retraite. Au niveau du casting que des stars avec le regretté Philippe Léotard et son jeu toute en nuances (ou pas) et l'éternel futur jeune premier Cris Campion (Pirates puis Plus Belle la Vie...) ; une série présentée par Anthony Perkins himself qui nous fait un petit laïus introductif exquis sur nos amis les bêtes qui ont malheureusement tendance à devenir plus tard simplement notre bouffe. On se demande bien dès le départ, avec Cris Campion, ce qu'on est venu faire dans cette ferme (du malheur). Léotard, à la tête de cet élevage de poulets en batterie, est fier comme un coq et gave tout le monde à table (au menu aujourd'hui : poulet et demain aussi) avec l'extraordinaire modernisation de son exploitation.

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Fuller nous inflige quarante minutes de cette vie campagnarde moderne sans qu'on ait grand-chose à becqueter à part peut-être un cauchemar de Cris Campion qui s'imagine déchiqueté par les poulets (images en noir et blanc, montage et musique ignobles). On s'accroche, on se dit qu'on tient le bon bout, on pense que le Cris va sauter sur la femme de Léotard puis qu'ils vont le tuer, on se fourre la crête dans l'œil (au moins dans un premier temps) : la jeune fille du couple est retrouvée ensevelie sous les grains consommés par le poulet (symbole de la production en masse, je pense) : panique à bord. Les poulets sont lâchés, Léotard (la vengeance du poulet) trouvera une fin funeste (l'abus d'alcool, il le paye dans chacun de ses films) et nos deux jeunes gens sur fond de ferme en folie (on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs) peuvent enfin tomber dans les bras l'un de l'autre ; morale de l'histoire : l'élevage de poulets en batterie est dangereux pour tout le monde, seul l’amour dans ce monde peut vaincre. On remercie Fuller pour ce message écologique sur le fil et pour ce film noir sur fond de poulets exploités - putain, ça se mérite une odyssée.

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Full Metal Fuller

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23 février 2017

LIVRE : Coup de Foudre d'Eric Laurrent - 1995

1734886-gfUn premier bouquin d'Eric Laurrent qui part sur les chapeaux de roue : un homme se fait lourder par sa femme, virer de son appart, apprend la mort de sa mère et se retrouve avec le flingue d'un tueur sur la tempe... Il parvient à s'échapper en se réfugiant dans un camion poubelle (ce qui s'appelle toucher le fond), boit quelques bières pour se remettre de ses émotions – en créant un immense embouteillage - et se retrouve entraîné par un drôle de type dans une soirée... C'est là que notre héros, Chester, a le coup de foudre pour la femme de son hôte, une certaine Venus à la toison de feu. Dès le départ, on sent que le récit part dans tous les sens, Chester enchaînant les catastrophes comme Alfred les malheurs. Laurrent soigne son langage en dégottant des mots peu usuels de la langue française (ça donne toujours un minimum de crédit quand on commence) et fait preuve dans ces premières pages d'un indéniable sens du rythme. Avouons tout de même que dès que l'on commence à évoquer cette histoire d'amour, même si l'ami Chester n'est toujours pas à la fête et enquille les impairs, on perd un peu de son intérêt pour cette histoire : elle est certes toujours un peu foldingue et imprévisible, Laurrent s'amuse certes toujours autant à faire usage de mots de plus de trois syllabes, mais le rythme retombe et notre attention avec... On sent que l'écrivain est dans le loufoque pur et dur, et même s'il ose s'aventurer sur le terrain social (un héros qui finit par vivre dans un ascenseur la nuit, se retrouvant le jour dans un bureau où il n'a rien à faire (il y a vingt ans, il était déjà difficile de trouver quelque chose à faire faire... "Le boulot ne court pas les rues" dit, de mémoire, notre écrivain)) et sur celui de l'amour fou, débridé, on peine à trouver un point d’accroche, une réelle subtilité... La forme se veut toujours aussi dynamique mais lasse et le fond n'est pas d'une originalité folle. Un premier roman où l'auteur, avec plus ou moins de réussite (notamment sur la durée), se fait les dents.

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LIVRE : L'Appel du Monde sauvage (The Call of the Wild) de Jack London - 1903

9782070146475,0-3422880Cinquième ou sixième relecture de ce roman fondateur, à l'occasion de la superbe nouvelle traduction de Marc Amfreville et Antoine Cazé dans la Pléiade. Les deux bougres s'en tirent magnifiquement, sortant enfin le roman des versions légèrement édulcorées de la littérature enfantine, et lui rendant toute sa sauvagerie, toute sa profondeur cosmique. Toute la puissance de London est là : avec 300 mots, en racontant une histoire vue du point de vue d'un chien, il parvient à atteindre une grandeur et une richesse incroyables, rendant chaque détail de sa trame non seulement crédible, mais en plus immense, noble, fort. Buck est un chien de compagnie paisible, jusqu'au jour où, volé, il est vendu à un attelage de chiens de traineau partant pour la ruée vers l'or. Au gré des maîtres, violents, inconscients, maladroits ou aimants, il va redécouvrir ce qui, en lui, résonne de sauvagerie, et peu à peu passer vers l'autre rive, celle des loups, celle de la violence dopante, celle de la solitude.

Magnifique histoire que London narre en se mettant toujours du côté de l'animal. Il faut dire que la frontière entre le monde animal et le monde humain est floue, les gusses se comportant souvent pire que les bêtes. Rivalités entre chiens, survie en milieu hostile, défense contre les hommes, Buck va subir, dans ce récit d'apprentissage à l'envers, toutes les avanies, et va se relever de toutes. Le plus fort, c'est que London ne cède jamais à un anthropomorphisme naïf : son héros ressent des émotions toutes animales, toutes instinctives, et l'auteur arrive à mettre des mots, simples, directs, sur ces émotions. La nature est regardée dans toute sa splendeur, toute sa désolation, et le lyrisme employé est sec, même si constamment présent. Qui mieux que London pour mettre ainsi des mots sur de pures sensations, sur le mystère de la nature, sur les impressions d'un chien ? Lui connaît parfaitement les bêtes, décrit à la perfection leurs postures et leurs comportements, mais connaît tout aussi bien les hommes, leur brutalité, leurs rivalités, leurs absences de pitié. Les deux camps survivent ensemble au milieu du rien, de la glace fragile et des -50°F, et le gars London enregistre ça dans la grandeur. On aimerait citer toutes les phrases, tant toutes sont merveilleusement équilibrées (le gars est capable d'écrire un truc implacable genre : "John Thornton est mort.", et d'enchaîner avec des phrases qui doivent tout à la poésie naturaliste la plus lyrique) ; mais on vous conseillera plutôt de vous ruer sur ce livre ramassé comme un chien prêt à vous bondir à la gorge. Un chef-d'oeuvre incommensurable, oui, messieurs-dames.

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Záhrada (1995) de Martin Sulík

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Voilà un petit film slovaque absolument épatant et réjouissant pour lequel j'avoue avoir eu un très gros coup de cœur (eh oui, ces choses-là arrivent encore même quand on pense être bon pour une AVC). Un homme, un jardin, des animaux, une jeune fille sublime, un drôle de père, une amante possessive, voilà que faut-il de plus pour réaliser un film parfait ? (A noter tout de même, en guest star, la participation exceptionnelle de Jean-Jacques Rousseau qui débarque en 2CV et de Wittgenstein). Découpé en quatorze chapitre, ce Jardin raconte les mésaventures d'un certain Jakub qui, viré de chez son pater, va prendre possession de la vieille ferme familiale située au milieu de nulle part. Le verger est accueillant mais tout le reste en ruines : Jakub, tel un Pierre Richard ou un Buster Keaton slovaques et modernes, a tôt fait de plier en deux tout ce qu'il touche ; la maison est infesté par les oiseaux, le jardin par les abeilles, (et le matin la chambre par les moutons) mais cela ne va pas l'empêcher d'y prendre ses quartiers. Il est là, paisible, au milieu de la nature, ne demandant rien à personne, mais ne va pas tarder de voir sa petite vie rythmée par des visites.

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On tombe amoureux en même temps que lui de cette jeune Helena qui débarque de façon impromptue et qui a la particularité d'écrire à l'envers : c'est elle qui va l'initier aux merveilles et aux secrets de la nature, voire plus car affinités - même si la sauvageonne n'est pas du genre à se laisser saisir par le premier venu. On craque en même temps que lui pour cette femme mariée, Teresa, qui n'a de cesse de venir l'importuner dans sa cachette campagnarde pour s'offrir à lui (la donzelle est tentante et entreprenante, admettons) ; suite à la visite de Teresa accompagné de son mari jaloux et de ses deux enfants, Jakub la jouera finaude (et un peu hypocrite) et viendra mettre fin à cette liaison sans avenir. On s'engueule avec son père en même temps que lui mais on est bien content, aussi, de les voir se rabibocher ; on se marre quand l'un rase la tête à l'autre et vice versa, on chante avec eux à tue-tête quand ils sont ronds comme des cochons au restaurant... On disserte enfin en même temps que lui lorsqu'il reçoit la visite surprise de philosophes d'un autre temps qui n'hésitent pas à lâcher pour l'occasion quelques-uns de leurs préceptes. Bref, on s'imagine à la perfection vivre dans ce jardin et à ce niveau-là ce n'est plus de l'empathie que l'on ressent pour notre héros : on se projette carrément, tel un hologramme, à ses côtés pour partager ces petits instants à la coule.

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Sulík donne une place non négligeable aux éléments naturels et autres animaux divers, ce qui donne à son film à la fois un petit cachet vivifiant mais également une véritable dimension magique : les fourmis sont capables de soigner tous les maux, les chats sont capables de ramener à la vie une personne que l'on pensait mourante, les grosses chenilles blanches finissent par prendre "forme humaine" (quand les deux amants s'enroulent dans la bâche blanche du jardin) ; la jeune fille apporte aussi son petit lot de surnaturel (l'étonnante séquence de lévitation) dans ce film léger et drôle comme tout (cela faisait longtemps que je n'avais pas autant grommelé dans ma barbe (mon idée du rire) devant un film. Bref, le meilleur film slovaque de tous les temps ? Bon, ne nous emballons point mais en tout cas un film emballant que l'on ne saurait que conseiller aux personnes au moral en berne. 

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A Good Wife (Dobra zena) de Mirjana Karanović - 2016

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Fin du cycle yougoslave, avec ce petit film honnête, d'une belle force, qui tourne autour d'un personnage féminin tragique. Milena est une bourgeoise heureuse, entourée d'amis, sans souci. Mais elle va découvrir en une jounée à la fois qu'elle a un cancer du sein, et que son mari, qu'elle croyait irréprochable, est en fait un criminel de guerre, et qu'il s'est livré à des éxecutions sommaires dans le passé. Son monde idéal va alors s'effriter tout doucement. Karanović prend des gants pour montrer ce monde de confort qui se fissure, restant happée par son actrice (euh, elle-même), par les toutes petites variations de son visage, par les petits actes qui font que sa vie prend alors un tournant radical. Du très beau premier plan, portrait en plan fixe d'une femme opaque, au dernier, tout aussi beau, la même femme qui ferme les yeux sur une table d'opération, la belle aura traversé plusieurs vies, fait le compte de ses désillusions, et rangé pas mal de ses affaires.

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Le souci du film, c'est son scénario. On a du mal à croire que tout ça arrive en un seul jour, que Milena ait mis toutes ces années à découvrir la vérité sur son mari, alors que tant d'indices se font jour (des disputes entre collègues dans les couloirs, un ex-camarade alcoolique qui est à deux doigts de tout balancer...), et qu'elle se rende compte des faits en trouvant une vieille cassette VHS dans son grenier... A croire qu'elle a fermé les yeux toute sa vie. Ce gros souci de logique gâche un peu le film, trop écrit, trop caricatural dans les dialogues. Mais sa grosse qualité, ce sont les acteurs, tous remarquables, tous dotés d'une belle profondeur de caractère. Surtout il a le mérite de poser de bonnes questions : comment reconstruire une société qui s'est déchirée quelques années auparavant ? Jusqu'où va l'amour ? Aime-t-on un homme entièrement ? Milena a construit toute son existence sur un leurre, et sa prise de conscience se fait dans la douleur, malgré les apparences toutes en surface (elle fait le ménage, prépare des tartes à la cerise ou reçoit ses enfants comme si de rien n'était). Karanović filme tout ça sobrement, sans en faire trop, ne laissant jaillir le désarroi de son héroïne qu'à de rares occasions. Mais le geste final n'en sera que plus fort. Un bien beau fim, peut-être un peu anonyme au niveau de la mise en scène, peut-être un peu maladroit dans l'écriture, mais un bien beau film quand même.

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LIVRE : Cinéma de Tanguy Viel - 1999

"...il y a des imbéciles qui rient en voyant ce film, mais pas moi, jamais. La phrase que je mets toujours sur mon cahier : pas ri. Même la première fois je n’ai pas ri, parce que j’ai tout de suite pressenti le tunnel sans horizon pour eux deux, et aussi parce que je ne ris pas facilement, à cause de ma très haute idée du rire, que j’essaie de préserver de la vulgarité, et voilà mon sentiment sur les effets comiques, toujours cette idée de concession faite par les uns pour se préserver des autres, et c’est trop souvent que j’ai subi à côté de moi, chez moi, des indésirables pliés en deux devant le film, quand il n’y a aucune raison. Sourire à la limite, j’ai pu le tolérer quelquefois, mais rire, voilà, il y en a toujours un qui se force devant les autres, ou alors ce n’est pas un vrai rire, et donc même le vrai rire donne une vision terrible du monde où il y en a toujours un qui se force devant les autres, j’insiste. Rien de comique alors à regarder Andrew rester de marbre à l’annonce d’un meurtre, et d’attendre que Milo donne la suite des règles de son nouveau jeu à lui. En cela je suis content : mes meilleurs amis n’ont jamais ri, et même : ils sont devenus mes meilleurs amis parce qu’ils n’ont jamais ri, et non seulement cela, mais ils ont saisi profondément l’œuvre de Sleuth à l’intérieur d’eux-mêmes, voilà ce que j’appelle, moi, des amis, des gens capables des marques les plus grandes de respect à l’égard de Sleuth, très loin de la vulgarité du regard, et la vulgarité du jugement, des gens avec qui réellement nous avons des choses à dire, des vraies images, des espaces avec leurs dimensions, des expressions de visage, voilà ce qui traverse nos mots quand on parle ensemble..."

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Voilà un ouvrage qui constituerait sans doute la meilleure chronique de Shangols si Tanguy Viel écrivait sur Sleuth pour Shangols alors que malheureusement c'est Shangols qui écrit sur Tanguy Viel qui écrit sur Sleuth tout en écrivant aussi (mais moins bien) sur Sleuth sur Shangols. Voilà un ouvrage qu'on aimerait faire partager dans la foulée à ses proches, non point ceux qui trouvent les perles du septième art juste "formidables" ou qui, pire, ne les trouvent "pas formidables", mais ces proches que Viel appelle tout simplement ci-dessus des amis et dont il donne au passage une remarquable définition. De quoi s'agit-il donc ici dans ce petit bouquin précieux ? L'écrivain se fait, s'écrit son cinéma, écrit son Cinéma, en analysant point par point, image par image, réplique par réplique, tout ce qui fait la beauté, le charme, la sève de cette ultime oeuvre de Mankiewicz qui se joue des faux-semblants et par-là même atteint une certaine vérité. Si vous ne connaissez pas Sleuth c'est l'occasion de se pencher sur ce film avant de se repaître de cette interprétation, cette vision ultime de l'ami Viel. L'oeuvre, il a vue, revue, rerevue, des dizaines de fois, notant à chaque fois les impressions qu'elle lui inspirait, relevant à chaque fois des détails qui lui avaient échappé. Ce n'est point tant au final l'analyse qu'il en fait qui est jouissive (même si elle l'est) que cette volonté exprimée d'expliciter point par point sa démarche, sa motivation, sa logique. Le narrateur (si l'on veut faire le distingo) tient Sleuth pour son compagnon le plus intime, un compagnon qu'il a pris le temps d'aimer, de déchiffrer, de comprendre, un ami dont il ne peut dorénavant se défaire. On aime en particulier son attachement pour chaque anecdote, anecdote qui pourrait se révéler n'être que des détails mais qui comme chaque anecdote, est signifiante ; on aime ce passage très sérieux et d'une bien belle ironie sur le rire (petit passage mis en exergue) ; on aime enfin aussi cette obstination à gratter le verni de chaque scène, de chaque séquence pour en extirper tous le sens, toute l'essence cinématographique. L'ouvrage, sans paragraphe, se lit comme on visionne un film, d'une traite, sans qu'il soit possible à un quelconque moment de faire un arrêt sur image, pris que l'on est dans le flux de ces vingt-quatre explications par page. On sourit souvent, on aurait envie de tenir parfois l'auteur sous la main en lui adressant un empathique putain t'es con là, on prend tout simplement plaisir à lire un tel texte enamouré sur un film. A conseiller donc à tous ceux qui ne se contentent jamais de balancer un "formidable" ou un "pas formidable" en sortant d'une salle mais qui cherchent toujours à couper les cheveux en quatre pour dénicher l'éclat de la moindre des pellicules.

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13th (2016) d'Ava DuVernay

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Un doc qui tente de nous expliquer les raisons de l'explosion du nombre de personnes incarcérées aux States depuis 1970 et la forte proportion de blacks (tu es noir aux Etats-Unis, tu as une chance sur trois aujourd'hui d'aller faire un tour en prison (contre un sur dix-sept si tu es mauve)). On commence en douceur avec un petit historique qui revient sur l'esclavage et sur l'image véhiculée par le cinéma (The Birth of a Nation se tire la part du lion) sur ces salopiots de violeurs noirs. Il sera ensuite question, en vrac, de la mise à mort de certains leaders noirs pour décapiter tout mouvement de rébellion (classique - la classe d'Angela Davis, au passage, qui passa miraculeusement entre les balles), des différentes politiques de Nixon à Clinton qui ont favorisé grandement le développement des prisons (Merci Reagan, même si Clinton (qui reconnut par la suite ses erreurs) lui tient la dragée haute - un clin d'œil aussi en passant à ce porc de Trump et ses discours réacs d'un autre âge), des lobbies permettant la mise en place de ces politiques (le rôle crucial d'Alec (American Legislative Exchange Council - pour plus de précisions... ben voyez ce doc eheh ou wiki) soutenu au départ par diverses compagnies comme Walmart (qui s'est gavé sur la vente d'armes) ou ACC (boîte privée pour la gestion des prisonniers : normal), avant de conclure par les exécutions (c'est le mot) ces dernières années de blacks innocents et désarmés en pleine rue et le rôle des réseaux sociaux. Entre chaque partie on a droit à une petite chanson de rap vintage en adéquation avec le sujet ce qui est du meilleur effet.

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Même si on est dans la tradition du doc ricain avec force interviews de personnes concernées par le problème qui n'ont souvent le temps que de balancer deux trois phrases sur le thème, montage ultra dynamique et musique omniprésente, le fond demeure des plus instructifs (moins le côté historique que l'analyse succincte des différentes politiques mises en place par les différents gouvernements au cours de ces dernières décennies (la droitisation évidente des démocrates, notamment) et l'évocation de ce fameux ALEC (qui représente des groupement d'intérêts privés) qui a soufflé aux politiques différentes mesures à mettre en place au niveau de la loi (autant dire que le Black est moins bien protégé que le White : ce cas "d'école" d'un blanc tirant sur un Black désarmé, le tuant, et qui se présente au tribunal comme non-coupable, ayant agi en état de légitime défense... Il sera "forcément acquitté" comme si un noir qui rode la nuit était forcément suspicieux - Zemmour, pars aux Etats-Unis...). Le documentaire permet ainsi d'expliquer avec une grande clarté à la fois l'explosion du milieu carcéral (qui concentre aujourd'hui un paquet de pognon et des intérêts privés évidents) et le superbe rôle de boucs-émissaires joués par les Blacks tout au long de l'histoire américaine - pas chère la main d'œuvre, les gars, grosse promo. Bref, une petite chose efficace et didactique qui permet de creuser en profondeur tout le petit côté putassier de ce treizième amendement de la constitution américaine. 

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22 février 2017

Silence de Martin Scorsese - 2017

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C'est à croire qu'en vieillissant, on devient une grenouille de bénitier. Scorsese nous balance son plus mauvais film, et je dirais même qu'on est assez proche de l'horreur pure en contemplant cet objet de luxe ni bien écrit, ni bien réalisé, et surtout fait avec une inspiration de pucelle de couvent. Ajoutez à cela une totale perte du sens visuel, et une vision très douteuse de l'Histoire, et vous obtenez un sombre navet, osons le mot. Silence, c'est 2h40 de style pompeux et de catholicisme fervent érigé en sine qua non. Quand on pense que c'est le même gusse qui a réalisé La dernière Tentation du Christ, on se dit que l'auto-flagellation fait bien du mal.

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Deux missionnaires portugais (parlant un anglais parfait) partent au Japon sur les traces d'un prêtre catho disparu, dont la légende dit qu'il a renié sa foi. Nos deux gars partent alors pour une odyssée qui les amènera à cotoyer paysans chrétiens torturés et chefs bouddhistes peu accortes. Dans une succession de champs/contre-champs hyper rigides, enchaînés avec des plans doloristes parfaitement ineptes, Scorsese se livre à une glorification de la foi en milieu hostile. On le sait bien, les chrétiens ont été opprimés et pourchassés, alors qu'ils ont toujours été blancs comme neige dans leur histoire (la saint quoi ? Barthelemy ? non, je ne vois pas). Pour un vieux mécréant comme moi, ça fait tout de même un peu mal au sein de voir ces scènes de crucifixion grandiloquentes et ces prêtres refusant de mettre le pied sur des icônes pieuses, et pour tout dire, c'est même quasiment incompréhensible. Je dirais même que le film n'est du coup constitué d'aucun enjeu, hésitant entre deux options : si vraiment la foi est intérieure, si elle se développe quoi qu'il arrive dans le silence, pourquoi ces tergiversations infinies sur le reniement, sur le symbole de l'abjuration ? si elle n'est qu'extérieure, pourquoi cette déification du monde intérieur des prêtres ? Le style tout en trompettes et en imagerie christique est effarant, et on verrait bien le film projeté dans une kermesse d'église. Il est vrai qu'au bout d'une heure et demi, Scorsese fait prendre un virage à son scénario : si le christianisme ne marche pas au Japon, c'est que cette religion n'est pas la leur, que les chrétiens ne sont que des marionnettes qui ne croient pas en Dieu : cette question, intéressante, est abordée dans des dialogues à peine esquissés, et filmés qui plus est dans une forme ennuyeuse au possible, comme des questions purement théoriques et qui ne donnent rien cinématographiquement. On peut y voir une remise en cause de l'obsession de ces pauvres curetons qui essayent d'implanter une religion sur un sol stérile. Mais la question reste vraiment en surface. Et s'il faut voir dans ce film historique une réflexion sur le monde d'aujourd'hui, s'il faut faire un parallèle avec l'Islam qui ne s'implantera jamais en Amérique à cause de sa culture, on est en droit de tiquer devant les tendances protectionnistes de Scorsese.

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Le scénario, impossible, n'est pas le seul en cause. La forme du film est affreuse. Les acteurs sont en-dessous de tout, notamment Andrew Garfield qui joue comme dans une série télé, un jeu de petit malin qui minaude dans son costumes de haillons et surjoue la douleur devant des figurants pas dirigés qui souffrent sous les tortures à l'eau chaude (on connaît pire comme torture). Liam Neeson, le pauvre, est dirigé en dépit du bon sens, sa reconversion en impie a l'air de lui coûter un bras, alors qu'elle devrait être simple et dénuée de culpabilité. 90% du film sont constitués de dialogues interminables, sans que Scorsese n'arrive jamais à trouver des équivalences visuelles à ses théories de bigot. Enfin, même dans les plans qu'il estime de toute évidence grandioses, il y a une pauvreté visuelle qui fait peur. C'est un festival d'écrans verts moches, de faux raccords impossibles, et pour une fois le montage de Thelma Schoonmaker laisse des trous béants dans la trame et semble réalisé par un amateur. L'image putassière finale n'ajoute rien à ce film assez inregardable, qui joue avec l'Histoire, n'a aucune distance ni critique par rapport à ses personnages, et a l'air réalisé par un aveugle. Décidément, le catholicisme a fait des ravages.

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LIVRE : Dans l'Ombre (Þýska húsið) d'Arnaldur Indridason - 2017

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Retour au polar avec la lecture de ce qui s'annonce comme le premier tome d'une trilogie. Le lieu : l'Islande. L'époque : les années 40. L'événement : l'arrivée des troupes américaines. Tout commence (mal) avec l'assassinat d'un petit représentant de commerce. Particularités : il semble avoir été exécuté avec un colt 45, arme de l'armée américaine. Problème : il n'était pas chez lui... mais chez un autre représentant, un ami d'enfance, porté depuis disparu. Un inspecteur et un traducteur islando-canadien sont sur le coup pour interroger tous les gens qui gravitent autour de ces deux hommes. Pistes possibles : une femme infidèle qui a déjà fait des siennes, une famille chelou qui a fait par le passé des "recherches" sur les descendants des criminels, le petit monde de l'espionnage allemand, britannique ou américain... Bref, il y en a des gens à interroger et c'est ce qui va se passer tout au long des trois cents pages : nos deux enquêteurs ne sont pas avares en kilomètres et en salive pour déverser des questions sur ces personnes qui ont connu de près ou de loin les deux hommes, ou des amis des deux hommes, etc... C'est un procédé devenu tellement basique et classique (mais qui a fait ses preuves : on saute d'un chapitre à un autre avec à chaque fois un nouveau témoignage qui pourrait nous lancer sur la piste de...) qu'il finit, notamment dans les polars nordiques actuels, par devenir un peu lassant. Oh ben ça se lit très bien en deux nuits, il y a un minimum de suspens mais avouons que les ressorts grincent un peu - d'autant qu'Indridason se focalise purement et simplement sur ce « simple » meurtre et qu'aucun autre "incident" (meurtre, coup de théâtre, accident...) survient pour venir vraiment troubler cette enquête : il y a un problème à régler, quatre-cinq pistes, on va les creuser à fond... Du coup, on finit forcément, avant même les révélations finales, par se faire une idée précise sur les éventuels responsables du meurtre et on lit les dernières pages sans véritable excitation, un peu mollement... Un déroulé attendu, des portraits psychologiques faiblards (on ne s’attache même pas aux enquêteurs dont on ne sait rien – ah si, l’un a des tendances homosexuels, super scoop), un style inexistant. Pas sûr de sauter sur le deuxième tome prévu en octobre...  

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Dark Crystal (The Dark Crystal) (1982) de Jim Henson et Frank Oz

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La vision du film de Topor m'a fait repenser soudainement à un autre film de "marionnettes" qui fut un must en son temps...Aaah Dark Crystal avec ces deux héros Gelfling, le fameux chien Fizzgig, les méchants Skeksis et les gentils Mystics... Autant de noms qui finissent par des consonnes et qui entameraient rapidement la patience d'un Gols (il n'a jamais la foi en l'heroic fantasy et cette onomastique magique à la con). Voilà un de mes films de chevet quand j'avais... 11 ans, ce qui prouve qu'on vieillit et que les films aussi. Attention, je ne remettrai pas en cause les multiples petites inventions du grand Jim au niveau des personnages (Aughra et son œil amovible, les fantastiques échassiers du vent, les fameux "grouillants" - ces petites boules, comme les noiraudes chez Miyazaki, qui filent à mille à l'heure et qui sont des mets de choix pour les Skeksis...) et la richesse des décors avec, à chaque coin de l'image, une bestiole plus étrange que la précédente... Pendant longtemps, l'imaginaire de ce film m'a servi de référence et nom de nom, je ne le renierai point. Seulement voilà, ce matin, ce fut peut-être la vision de trop (le besoin de faire découvrir le film à ma gamine m'a tué) : connaissant les "coups de théâtre" par cœur et la moindre réplique, force fut de constater la pauvreté risible du scénario (plus manichéen tu meurs, même si à la fin chaque pot trouve son couvercle) et la niaiserie de ces Gelfling qui ne dénoteraient pas dans un clip de Vianney (à chaque époque sa plaie). Si la musique indianajonesque d'un certain Trevor Jones a encore son petit charme, force est de constater que les couleurs de l'image ont méchamment pâli et que les décors peints en toile de fond ont perdu de leur pouvoir d'évocation... Un petit adolescent d'aujourd'hui craquerait-il devant la chose ou regarderait-il le bazar d'un oeil morne comme si Gols avait découvert cette oeuvre à 7 ans (il était mature très tôt) ? Difficile à dire. Il n'empêche que le crystal a perdu de sa force et qu'il n'y a plus que les amateurs de botanique (Henson est un dieu pour créer des insectes et des plantes) qui devraient trouver la chose à leur goût... Avec le temps va tout s'en va...

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