Shangols

31 août 2015

Le Trésor du Guatémala (Treasure of the golden Condor) (1953) de Delmer Daves

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Remake de Son of Fury avec la divine Tierney, ce film d'aventures vieille école (m'est avis que mieux vaut le découvrir à 12 ans... il y a 30 ans) de notre ami Daves patine un peu dans la semoule. Après 30 minutes de longuette exposition, Jean-Paul (mon père incarné par Cornel Wilde) décide de fuir la France, sous la pression de son enfoiré d'oncle : ce dernier l'a non seulement spolié de tous ses titres de noblesse mais il voit surtout d'un sale oeil le fait qu'il fricote avec sa fille - sans commentaire. Jean-Paul part donc au Guatémala, à la recherche d'un fameux trésor. L'aventure est en soi assez plate : certes ils croisent des autochtones en tenue d'apparat (ohoh c'est bigarré) et des sauvages en pagne dans la jongle (ohoh ils ont des flèches) - qui s'écartent gentiment en échange de collier de Toutatitou - mais la quête est dans l'ensemble un peu baclée : oh un temple maudit, oh un méchant serpent (une séquence que l'on devrait d'ailleurs à Preminger...), oh des toits qui s'effritent sous les secousses d'un tremblement de terre... c'est un peu court pour nous faire frissonner et le trésor s'offre à notre Cornel sans qu'il ait vraiment bougé un cil... Il reviendra en France, riche, sera accusé lors d'un procès par son oncle et frôlera la pendaison, mais le tout finira bien, je vous rassure.

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Seules petites éclaircies dans ce film d'aventures vintage mollement mené : la présence de la toute jeune Bancroft dans l'un de ses premiers longs et d'une fille aux yeux mauves (pour laquelle Cornel finira par fondre) : Constance Smith, une jeune donzelle prometteuse qui tournera d'ailleurs mal en privé (tentative de suicide, coups de couteau à son partenaire, prison... On connaît la chanson). Elle apporte un petit rayon lumineux dans ce récit qui se traîne : même les scènes de "baston" - entre Cornel et l'oncle - semblent tournées au ralenti. Bref, on regarde la chose avec une certaine bienveillance envers le Daves mais c'est clair qu'on n'en ferait pas un film de référence, même dans le genre série B... Les aléas des fins d'odyssée shangolienne.  

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  Delmer street, here

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Les Charognards (The Hunting Party) (1971) de Don Medford

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Don Medford (dont la carrière est plus faite de séries-télé (de L'Homme qui tombe à Pic à Dynastie en passant par des Hitchcock présente...) nous livre un western de série B qui a indéniablement ses moments forts et qui sait mettre volontiers mal à l'aise : qu'il s'agisse du personnage de Candice Bergen, guère à la fête puisqu'elle est violée à la fois par son mari (redoutable Gene Hackman, la mâchoire scellée) et par l'homme qui la kidnappe (excellent Oliver Reed au regard bleu acier - celui-ci se montrant à la réflexion un meilleur parti que son époux : pas forcément le film le plus féministe qui soit, convenons-en) ou du jusqu'au-boutiste Brandt Ruger (Gene) qui semble prendre un pied affolant à buter la vingtaine de compagnons de la bande à Calder (Oliver), il faut bien reconnaître qu'on n'est pas vraiment dans une ambiance fleur bleue. The Hunting Party est l'histoire d'une tuerie implacable menée par l'embusqué Ruger qui aime à descendre ses proies en toute sécurité tel un sniper du Far West (il possède une carabine longue portée à viseur qui fait des trous de mammouth dans la tronche ou dans le corps de ses victimes). Cela nous donne à voir quelques scènes de carnage qui font froid dans le dos (la séquence impitoyable où les hommes de Calder prennent un petit temps de repos au bord d'une petite mare avant de se faire littéralement canarder), ce d'autant que l'ami Gene aime à voir s'étaler les cadavres les uns contre les autres comme s'il s'agissait d'un tableau de chasse. Notre homme tue de sang-froid (les blessés abandonnés en cours de route en sont pour leur frais), mécaniquement, se gardant le morceau de choix (Calder) pour la fin. Le final, en plein désert, vire véritablement au cauchemar, la pauvre Candice Bergen subissant une dernière fois "l'assaut" (je vous laisse la surprise... guère alléchante) de ce véritable pervers...

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Comparé à Gene Hackman, brute épaisse aussi dénuée d'empathie que de sentimentalisme, le bandit de grand chemin Oliver Reed paraît forcément un tantinet plus humain : certes, il a bien du mal à assurer la sécurité de ses hommes de main, certes "son entrée en matière" avec la Candice n'est pas reluisante mais il va quand même, par la suite, tout faire pour tenter de la protéger. Il y a d'ailleurs au sein du film une scène assez hallucinante et relativement drôle qui scelle la complicité entre les deux amants : Candice Bergen, affolée au milieu de cette bande de cow-boys hirsutes tente une grève de la faim ; Oliver Reed essaie de la faire craquer en suçotant sous ses yeux des pêches au sirop (il avait dû piquer le bocal chez ma grand-mère, j'en mettrais ma main au feu). Medford s'amuse des mines surjouées de son acteur et du regard fuyant de son actrice : la séquence se termine dans un éclat de rire bon enfant et on jurerait que les acteurs se marrent pour de vrai - un petit moment de douceur assez surréaliste dans cette œuvre tendue comme un slip en bronze. Medford réalise un film, au final, qu'on pourrait qualifier de "radical", jouant des instants de "repos", de transition, de "détente" pour mieux faire éclater le moment voulu la cruauté incarnée principalement par Hackman. Saisissant et saignant.

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Suit yourself or Shoot yourself 2 : The Escape (Katte ni shiyagare!! Dasshutsu keikaku) de Kiyoshi Kurosawa - 1995

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Deuxième volet des aventures comico-gangsteriennes de notre improbable duo de Pieds nickelés nippons. On avait apprécié le ton bon enfant du premier opus, pas génial mais rigolo ; on retrouve les mêmes recettes dans cette suite, avec toutefois, chouette, un scénario meilleur. Cette fois, nos deux lascars, qui en ont marre de piquer des télés dans les décharges pour se faire trois ronds, sont engagés pour kidnapper et livrer à un parrain un jeune gars qui a trop lorgné sa fille. A la clé : 2 millions de yen, qui pourront leur permettre d'aller tenter la belle vie en Australie. C'est compter sans leur sens de l'empathie et le bon coeur qu'ils essayent de cacher sous les crâneries : ils prennent leur otage en pitié, s'intéressent à ses affaires sentimentales, et commence alors un incessant jeu de kidnapping/évasion/re-kidnapping qui fait monter les enchères. Mais ça fait monter aussi le nombre de candidats à l'évasion australienne : peu à peu, le trio grandit déraisonnablement, dans une surenchère assez marrante. A force de jouer double jeu, nos yakuzas du dimanche vont devoir régler quelques factures...

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Rien d'immortel dans ce petit film sans façon, pure récréation kurosawaienne avant qu'il ne s'attaque aux grandes oeuvres. Mais il y a indéniablement un ton là-dedans, assez habilement mené d'ailleurs : on est du côté de la comédie, mais ça n'empêche pas le film de faire survenir parfois des accès de violence (un personnage se fait buter froidement) qui en sont d'autant plus marquants. Le contexte est noir : le chômage, les gangsters, la mafia, mais le développement clownesque, jonglant ainsi avec adresse entre noirceur et gag. Les deux acteurs principaux ont trouvé leur rôle et affinent leur jeu encore flou précédemment : complémentaires et complices, ils sont très bons pour montrer cete sorte d'amitié qui passe par de constantes engueulades. On est pleinement avec eux dans cette aventure rocambolesque qui peut évoquer les Marx brothers par endroits : ils se sortent des pires emmerdes un peu par hasard, très miraculeusement, et quand enfin ils peuvent vraiment être libres, leur bon coeur les fait pousser leur inconscience encore un peu plus loin. Kurosawa, encore une fois, préfère les plans larges aux portraits : toujours très ancrés dans le contexte géographique et social (la ville moderne filmée comme une triste chose, en contrepoint de cette Australie fantasmée, les personnages sont pris de loin, dans une subtile disposition des corps à l'écran, dans une belle utilisation aussi des arrière-plans). Oubliable bien sûr, mais très plaisant. Envoyez le 3.

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28 août 2015

Hans le Marin (1949) de François Villiers

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Vous cherchez un film vintage sur Marseille ? Voilà votre affaire. Vous cherchez un bon film sur Marseille ? On va revenir à la première question si cela ne vous ennuie pas. Le problème de ce film noir avec femme fatale c'est que Villiers n'est pas Jules Dassin - ni même Marcel Carné -, Aumont n'est pas Gabin - mais un jeune premier avec brushing aussi crédible quand il se bat que moi quand je tricote un pull en grosse laine - et Maria Montez (mon Dieu, elle joue avec ses bras comme si elle incarnait Yvette Horner - et je ne parle pas de sa diction terrible ni de ses regards caméra... Je serais moins sévère avec la craquante Lilli Palmer en tsigane enamourée ou avec le toujours excellent Marcel Dalio en petite pourriture qui aime à jouer les balances), Maria Montez, disais-je, n'est pas Michèle Morgan... L'histoire est cousue de fil blanc sur une marinière : Aumont, un marin québécois, fait escale à Marseille ; il croise les jambes puis le regard de Maria Montez-chez-moi. Il en tombe raide-dingue, se fait détrousser en sortant de chez elle (featuring Marcel D.) puis erre pendant des jours dans les rues de Marseille à sa recherche (il a paumé son adresse, le bougre)... Il fera la connaissance en route de la chtite Lilli, fricotera avec icelle avant de recroiser finalement la route d'une Maria un brin amnésique sur ses promesses : ça sent le drame, drame il y aura.

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Les amoureux de Marseille pourront trouver leur plaisir en revisitant cette ville du port aux faubourgs en ruines en passant par la Canebière et les calanques. La ville, souvent filmée de nuit, est sans aucun doute le personnage le plus intéressant de cette histoire sans surprise. Au-delà de ça, on a peine pour ce pauvre Aumont qui est tout chagrin de bout en bout, pour cette femme fatale (sa compagne d'alors, ce qui ne l'empêche point, lui qui a écrit les dialogues de la traiter de "salope" (sic) - le seul véritablement moment qui m'ait fait sursauter) si fatalement mauvaise, pour ce scénar si terriblement prévisible. On tentera de sauver une scène très lumineuse entre Aumont et Palmer sur une si jolie petite plage et ces plans sur ces petites rues tortueuses et coupe-gorge de la cité phocéenne. Un film peu connu mais qui le vaut assez bien.

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Millennium Actress (Sennen joyū) de Satoshi Kon - 2001

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L'animation n'est pas le genre préféré de vos serviteurs de Shangols, mais quand on tombe sur un film d'une telle maturité et d'une telle sensibilité, on veut bien reconnaître que le dessin animé peut être parfois bougrement beau. Avec Satoshi Kon, on est à mille lieux des niaiseries mangaesque de Miyazaki ou de la virtuosité à tous crins des écoles américaines : Millennium Actress ne parle que de sentiments, avec une finesse qui doit beaucoup plus à Ozu qu'aux cartoons, avec une poésie mélancolique qui vous berce doucement. Un vrai film pour adultes, fait par un gars qui, en plus de posséder parfaitement la science de l'art graphique japonais, a dû mater quelques films de Sirk, de Griffith ou de Kubrick avant de s'attaquer à la tâche.

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C'est l'histoire d'une femme qui devient actrice pour retrouver l'homme qu'elle aime ; qu'elle n'a entrevu que quelques minutes, mais qu'elle aime. Croisé du temps de son adolescence alors qu'il fuyait la police, il lui donne une petite clé en lui disant seulement qu'ils se reverront un jour. Elle fait de cette promesse son idée fixe et part à sa recherche en Mandchourie, se faisant engager comme actrice sur un tournage qui a lieu là-bas. Dès lors, sa vie à la recherche de cet homme et ses rôles au cinéma ne vont cesser de se confondre, Satoshi mettant son point d'honneur à habilement mêler la réalité à la fiction. Le film traverse ainsi une sorte d'histoire du cinéma japonais, depuis les fresques mélodramatiques jusqu'à la SF, depuis le documentaire de propagande jusqu'aux Godzilla, en y mélant en parallèle les espoirs et les échecs de la quête amoureuse de Chiyoko. Excellente idée, qui plonge peu à peu le film dans une atmosphère éthérée, iréelle, qu'on croirait faite de chair de fiction et non de réalité ; et magnifique hommage au cinéma en tant que dopeur d'espoirs, porteur de rêves et mouvement vital. La réalité est toujours là (notamment les guerres internes au Japon) mais Satoshi la traverse par la fiction, poursuivant sa chimère de façon déraisonnable. Elle se heurtera d'ailleurs in extremis à la crue réalité des choses, la violence du monde venant la frapper une fois l'écran noir de ses nuits blanches relevé.

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Graphiquement, ce n'est pas toujours parfait. Enfin, disons plutôt : ça manque un poil d'originalité. Mêmes personnages aux grands yeux que ses accolytes, même excès dans le "jeu" des acteurs, même comique visuel un peu fatigant (on peut se demander d'ailleurs si le comique était bien un choix judicieux dans ce mélodrame flamboyant qui n'en demandait pas tant). La plupart du temps, Satoshi fait du beau, sans plus, du beau parfois même un peu facile. Mais au niveau de la mise en scène, le film est superbe. Par exemple cette idée magnifique d'un duo de documentaristes sensés réaliser une film sur l'actrice, et qui se retrouvent immergés dans les flashs-back, comme dans un film de Bergman, suivant l'action depuis l'intérieur, à la fois spectateurs et acteurs des évènements. Par exemple, cette utilisation très raffinée des travellings qui brasse en un seul mouvement des années d'existence ; par exemple, ce montage haletant, là aussi d'un seul geste. Mais le plus beau reste bien sûr l'utilisation des grands films de cinéma japonais, qui fait de cette femme "l'actrice du millénaire" : un vrai plaisir de retrouver des allusions à Kurosawa, à Ozu, à Mizoguchi, à Oshima, à travers des évocations qui ne sont jamais de simples vignettes illustratives. Le film parle d'émancipation féminine, de destin, de modernisation du Japon, comme les grands cinéastes qu'il cite presque textuellement. Il se conclue dans un semblant de film de SF qui finit la boucle, dans une modernité de palma-esque (beaucoup pensé à Mission to Mars tout au long du film), et dans une symbolique profonde qui finit de remporter le morceau. On a beau faire la fine bouche dès qu'un réalisateur s'empare d'un crayon de couleur : Millennium Actress vous cueille par sa sensibilité et son intelligence.

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L'Autre (The Other) (1972) de Robert Mulligan

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On reste dans les histoire de jumeaux avec ce film résolument tortin et "vicieux" de l'ami Mulligan : une petite ferme bien tranquille, des gens du cru, une mère apathique, une grand-mère russe espiègle, deux petites têtes blondes adorables, véritables Claude François en herbe... A priori, on semble plus dans une ambiance "petite maison dans la prairie" que dans un film d'horreur, ou disons d'angoisse. On se met résolument une fourche dans l'oeil, jusqu'au milieu du manche. Aïe.

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Il s'avère en effet rapidement que l'une des petites blondes, un certain Holland (sans commentaire... l'autre ne s'appelle point Valls mais Niles, on n'est pas si loin), est un vrai petit démon en puissance. Non point qu'il fasse les 400 coups en arrachant les ailes des libellules ou en en coupant une cuisse à une grenouille, non, notre petite tête blonde est juste à la base... de morts effroyables - je vous laisse volontiers l'effet de surprise. Niles semble en comparaison un petit ange incarné malheureusement de plus en plus sous la pression de cet aîné - de 20 minutes - méchant comme la gale. Niles possède un pouvoir qui n'est tout de même point négligeable - et qui lui vaudrait automatiquement un job dans Games of Throne -, il parvient à pénétrer l'esprit d'un corbeau (et de voler ensuite avec lui), voire d'un mort... Ce don, que lui a enseigné sa grand-mère, lui permet notamment d'observer de loin les exactions de son twin brother. On est pendant une heure dans une ambiance de plus en plus tendue et teintée de mystère… jusqu'au coup d'éclat du film qui nous fait sombrer doucettement dans la psychologie, pour ne pas dire la folie - pas vu venir le coup, pris.

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Mulligan parvient intelligemment à passer de ces petits instants pastoraux mignons comme tout à ces surprenantes séquences où le couperet tombe soudainement sur un des personnages. Il laisse également volontiers en suspens le rôle joué par un lieu (pourquoi ce puits stresse autant la mère ?) ou par un banal objet (le double retour du sécateur... brrr) : ces petits détails prennent brusquement une importance terrible et l'on voit rarement venir par avance les divers rebondissements du récit - tout comme on donnerait le bon Dieu sans confession à ces jumeaux souriants et blonds comme les blés alors qu'ils cachent de troubles secrets intimes. Bref, encore une bonne surprise dans la filmographie du Robert qui nous a jusque-là jamais déçus. Checkez volontiers cet Autre-là...

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27 août 2015

Mon vingtième Siècle (Az én XX. Századom) (1989) de Ildikó Enyedi

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Voilà un objet bien étrange qui nous vient de Hongrie, un film où les instants magiques, sensuels, troublants compensent une trame narrative pas toujours évidente à suivre. L’histoire pourrait se résumer en trois lignes comme en cent : deux sœurs jumelles, à l’aube du XXème siècle, vont être séparées ; l’une va devenir une courtisane bourgeoise, à la fois femme volage et voleuse, l’autre une militante active (elle lit Kropotkine et veut assassiner le ministre de l’Intérieur) à la condition plus modeste – deux femmes qui incarnent deux facettes symboliques (l’éternel féminin et le féminisme) de ce siècle-là. Elles vont croiser sur leur route le même homme, un homme qui confond les deux femmes et qui se retrouvent forcément quelque peu désarçonné par ces deux tempéraments opposés (l’une résolument ouverte, l’autre résolument plus empruntée). C’est une ligne directrice qui paraît claire mais qui est loin de prendre en compte d’autres éléments dans cette œuvre à la structure narrative « éclatée » : on suivra également en parallèle la contribution d’Edison (un Edison quelque peu désabusé et amusant) à ce siècle (de l’électricité au télégraphe), le témoignage d’un singe en captivité ou les aventures d’un chien s’échappant d’un labo ou encore des discussions entre les étoiles toujours prêtes à venir en aide à l’un des individus (ou à l’un des animaux) de ce récit à l’allure plus fantasmagorique que réaliste. Bref, que du bonheur pour le spectateur en quête d’expérience cinématographique originale et dépaysante (Enyedi nous trimballant sans cesse d’un endroit à l’autre de cette planète).

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Difficile de ne pas tomber sous le charme de cette héroïne (Dorota Segda) qui endosse trois rôles différents (celui de la mère et des deux sœurs jumelles) – la séquence érotique (rhaaa, ces multiples jupons et porte-jarretelles qu’il faut savoir retirer avant de s’introduire) sur le bateau vaut à elle-seule le détour -, de ne pas s’amuser de ces digressions animalières, de ne pas admirer ce noir et blanc sublimement éclairé par Edison himself… Même si ces deux figures féminines symboliques sont quelque peu figées dans leur rôle, même si l’on se perd parfois sur les divers chemins de traverse qu’emprunte la cinéaste, même si… fi des réserves et sachons aussi parfois se laisser embarquer dans les visions oniriques et délirantes d’une créatrice dont l’univers « surréaliste » (tout en traitant de l’évolution scientifique et de concepts politiques et soiétales) aime à passer du coq à l’âne – un âne, justement, comme véritable guide des rêves. Magistralement destabilisant.

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I'm here (2010) de Spike Jonze

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Etre amoureux d'une femme peut vous coûter un bras... voire plus. C'est à partir de ce principe vieux comme le monde que Spike Jonze réalise ce court mignon comme tout. Il nous transporte dans une ère où les robots (construits plus à base de vieux TO7 70 qu'à partic de Mac) et les humains cohabitent (un monde qui fait plus penser à l'atmosphère très contemporaine de Real Humans qu'à celle de Transformers). Les robots, forcément, semblent plus cantonner à effectuer des boulots de tâcherons (conducteur de bus, ouvrier, bibliothécaire (...)...) que des tafs de cadres. On suit le parcours d'un certain Sheldon, un type-ordi ultra-timide, petit employé de bibliothèque : sa vie est morne entre deux branchements, le soir, assis comme un gland sur sa chaise. Un jour, il se fait accoster, ou disons brancher, par une fille elle-même super branchée : elle conduit (alors que c'est fortement déconseillé pour les gens dans sa branche qui sont des catastrophes au volant), sort avec des humains (featuring Chabal), se marre comme une andouille. Sheldon hésite, se laisse séduire, reprend des couleurs grises. Seulement c'est bien connu, quand tu commences à donner ça à une femme (geste), elle te demande souvent ça (autre geste)... Notre ami robot met un bras dans l'engrenage, il n'a pas fini de perdre des boulons.

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Jonze joue la carte du doux flirt lambda pour nous conter l'histoire de ce robot aux yeux de cocker et de cette jeune femme fofolle un brin maladroite. Nos petits tourtereaux en fer sont touchants comme tout quand ils vont se balader dans la nature, assistent à un concert, elle la tête sur son épaule à lui, se donnent la main. Lui, est humain au possible, quand il devient extraverti sous le feu de l'amour, s'inquiète des retards ou des absences de sa douce, courent pour lui porter secours. Il y tient comme à la prunelle de ses yeux, est prêt (littéralement) à tout donner pour elle, à tout sacrifier... Jonze nous amène en 27 minutes au bout de la logique et nos petits robots tout rafistolés finissent par nous paraître beaucoup plus humanistes que l'humanité elle-même. Craquant et malin.  

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26 août 2015

Les Merveilles (Le Meraviglie) (2015) d'Alice Rohrwacher

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Nous voici donc dans le thème "film de ruche européen" qui a donné par le passé de bonnes oeuvres - pour ceux qui suivent. Que penser de cette histoire de famille de Rohrwacher dont l'image semble datée d'une autre ère (les années 80, tenterais-je gentiment) ? Ben justement, on dirait un film familial "à l'ancienne" : un père colérique, une mère muette, quatre filles qui s'ébrouent dans la nature et voltigent, justement, telles des abeilles ; on suit en particulier l'une d'entre elles dans son passage en douceur à l'adolescence : elle a toute la confiance de son pater qui ne jure que par elle, est rêveuse et opiniâtre (elle inscrit sa famille, malgré les fortes réticences du dit père, à un jeu télé à la con sur les meilleurs artisans de la région) et commence à bourgeonner (en présence un très jeune garçon délinquant qui se "met au vert" dans leur ferme). C'est un peu celle qui a le plus la tête sur les épaules dans cette famille un peu olé-olé, celle qui donne du "suc" à cette oeuvre d'un autre âge (en 2014, le palmarès du festival de Cannes ne fut décidément guère avant-gardiste).

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Alors bon, ces petites anecdotes familiales se savourent comme un bon miel 100% naturel (la mauvaise foi du père qui gueule toujours dans son coin et qui se ridiculise un brin quand il a l'occasion de parler de son travail devant des (télé)spectateurs ; les pitreries des deux plus jeunes filles ; l'attirance très "ptite fille" de l'héroïne pour la présentatrice féérique du jeu télé - Monica Bellucci, quasi muette, son meilleur rôle - et son apprentissage de l'autonomie face à ce père ultra-protecteur...), Rohrwacher nous livre ici ou là quelques jolis plan-séquences qui "en disent long" (la scène de jeu dans la grotte des deux ados à l'esprit plus ludique que lubrique, le plan sur la fin pour exprimer toute la nostalgie de cette époque disparue...) mais reconnaissons que l'on reste un peu sur sa faim : le miel, c'est sain, mais tout seul, c'est un peu léger. Une sympathique chronique rurale familiale teintée de nostalgie adolescente (l'époque des possibles et des premières responsabilités) - tout ptit prix du jury.

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Rêves d'Or (La jaula de Oro) de Diego Quemada-Diez - 2013

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Sur le papier, on s'attend à l'éternelle cascade de bons sentiments et de dignité oecuménique (Quemada-Diez a été l'assistant de Ken Loach, ce qui augmente le soupçon) : l'odyssée d'un trio d'ados qui tente de franchir la frontière entre le Mexique et les States, avec ce qu'il faut de cavales dans le maquis, de solidarité et de drames, on se dit, oula. On a bien tort : voilà un film très intelligent et très tenu, qui évite la plupart des écueils et s'avère un très joli portrait d'enfance en même temps qu'un exemple d'écriture. Pour exagérer un peu, le réalisateur se fout un peu de son sujet principal, l'immigration clandestine. L'intéressent plus le cheminement intime de ses personnages, et son parallèle possible avec la traversée d'un territoire et d'une "histoire du monde". Bon, je m'explique, je vous sens pantois.

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Pendant tout le film, on a l'impression que Quemada-Diez filme une sorte d'Eden retrouvé : on y voit des enfants souriants courser des poulets, danser la salsa ou jouer aux premières amours, sur un décor de forêt vierge, tout à la joie de l'aventure. L'un des petits héros a même un physique à la Tom Sawyer, et le fait qu'il soit Indien (du Guatemala), donc d'un autre dialecte, ajoute encore à cet aspect primaire de l'esthétique : il s'agit pour ce groupe d'ados de découvrir le monde, apprendre à communiquer, s'ouvrir à l'amour, expérimenter la mort (très belle scène de mise à mort d'une poule), se dresser contre les adultes. Un petit monde certes rude et injuste, mais que nos trois petits héros découvrent avec un entrain et un intérêt communicatifs. Complètement privés de passé, puisqu'ils entrent dans le film presque brutalement, comme s'ils avaient toujours été là, ils sont les Adam et Eve du Mexique, traversant le jardin des Délices avec énergie. L'ambiguité étant bien sûr que leur seul but est de quitter cet Eden pour aller se frotter à l'Enfer, les Etats-Unis, gardé d'ailleurs par un Cerbère dont on n'apercevra que le funeste fusil à lunette. Très loin du misérabilisme, mais sans non plus occulter la dureté du voyage, le film joue sur cette curieuse idée, sur cet intéressant parallèle entre la Genèse et le Mexique d'aujourd'hui.

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Il le fait dans une forme passionnante : superbement éclairé, le décor naturel est regardé avec passion. Les plans simplement contemplatifs sont nombreux, filmés depuis des trains par exemple, ou à travers les branches des forêts.  Quemada-Diez aime de toute évidence les paysages tantôt arides tantôt luxuriants de son pays, et nous les fait voir à travers le regard encore plus subjectif des enfants. On y découvre un réseau de personnages solidaires, dignes et joyeux, même si la cupidité est souvent aussi de mise. La mise en scène alterne ainsi des moments de tension et des moments de plénitude, parfaitement équilibré. Et les deux ou trois coups de théâtre qui viennent donner au film des virages à angles droits sont parfaitement bluffants. On regarde ce récit initiatique sans trop savoir, du coup, qui est le vrai héros de cette histoire, se projetant tour à tour sur chacun des ados (dont les postures vis-à-vis des évènements sont très différentes, et du coup embrassent tout le spectre des émotions, de la peur à la joie, de la rebellion à la pitié). Les petits acteurs sont d'ailleurs impeccables. Dommage que le final soit un peu appuyé, et vienne presque en contradiction avec l'atmosphère presque onirique de l'ensemble. Mais tant pis pour ces 5 dernières minutes : Rêves d'or est à la fois radical et simple, épuré et riche ; un bien beau film sur le passage à l'âge adulte et sur l'appréhension du monde. (Gols 09/03/14)


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Je suis d'accord avec mon pote Gols et ce d'autant que je viens de l'avoir en visio-conférence en direct-live et que je le trouve très beau. Je ne vais pas revenir sur cette analyse si fine du "territoire" (Gols étant plus un gars de terroir qu'un géographe - il situe Mayotte dans les Bermudes et pense toujours qu'on a 12 h de décallage horaire), peut-être un peu plus sur le fait qu'il s'agisse d'une version guatémaltèque adolescente de Jules et Jim (Oui, c'est plus fort que moi, à toutes les sauces, d'autant que le guaqamol... mais je dérive). Quemada-Diez amène très joliment ce quidam indien sous le charme duquel, bien qu'il ne parle point la même langue, la chtite héroïne va tomber - la phrase est retorse, le film l'est moins. Forcément le petit copain de notre héroïne (un gars bas du front, fort en gueule mais beaucoup moins dans l'action) va être jaloux à mourir et envoyer balader à plusieurs reprises ce petit pignouf qui leur colle aux basques. L'héroïne fait le lien, pour ne pas dire le pont entre les deux, et c'est elle qui va donner de la cohésion à ce trio ; ce trio, comme le soulignait Gols, est embarqué avant toute chose dans une aventure intime : du flirt à l'attirance sexuelle, du mépris à l'amitié à la vie à la mort. Quemada-Diez, contrairement à d'autres sur le même thème, ne joue pas dans l'ultra-violence et nous coupe d'autant plus un bras ou un doigt à chaque fois qu'il y a un brusque rebondissement - alors même que ce trio se soude de l'intérieur, des éléments extérieurs vont faire imploser la chose. Quemada-Diez ne joue jamais sur les retournements de situation à la con (un personnage disparaît, va-t-on le recroiser plus tard ? Nan) et cela permet à la chose d'avoir une belle patine réaliste. Un film au ton juste, point "film du monde" - pas si courant de nos jours. Beau premier essai. (Shang - 26/08/15)  

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25 août 2015

Jurassic World (2015) de Colin Trevorrow

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S'il y a bien un truc qui m'excite dans la vie, c'est quand les raptors et les T. Rex se battent contre les traptosorus. Soyons sérieux deux minutes : comment deux parents peuvent être aussi cons pour envoyer leur gamin dans ce genre de parc alors qu'à chaque fois, je dis bien à chaque fois, la sécurité est aussi légère que dans un Thalys - sans vouloir jouer sur la polémique, on ne mange pas de ce pain-là dans Shangols. Cette fois-ci, ce petit con de chinetoque, pour faire plaisir à son boss indien (je dis ça, je dis rien, mais la mondialisation n'a pas que du bon) crée un monstre ultra hybride en le croisant, je n'invente rien, avec une sèche : résultat ? Ben le traptosorus de 15.000 tonnes arrivent à passer inaperçu derrière un cèdre - véridique. Pendant qu'on est d’ailleurs dans le petit côté limite crédible, est-ce qu'il y en a un parmi vous qui a déjà fait de la moto en pleine jungle ? Attention, pas sur un chemin déjà tracé, je parle bien d'un type qui prend sa moto et qui fonce à 200 km/heure en pleine jungle, comme ça, tout droit. On est d'accord, tu fais 12 mètres, tu te prends au minimum une grosse racine. Eh ben pas là. Le héros fonce à toute blinde avec quatre raptors à ses côtés (pfff) en pleine jongle et ça passe comme papa dans maman. Là j'ai vraiment commencé à voir les grosses ficelles du bazar - au moins Omar Sy (son meilleur rôle depuis Omar et Fred, même si dans l'histoire, il ne sert absolument à rien), il est sur un quad, ça le fait un peu plus (Omar sur un quad dans Jurassic World... Déjà rien que ça, ça prouve le grand n'importe quoi du projet).

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Sinon sur le fond - ouais sur la forme c'est toujours les mêmes bestiaux en troupe : tu les remplaces par des ânes ou des ours, tu produis franchement le même effet et pour moins cher en plus -, comme c'est produit par Spielberg, on aura donc droit à une analyse psychologique profonde des rapports familiaux. Deux parents divorcent au début - tu sais déjà qu'à la fin, ils seront ensemble. Deux frères qui ne s'entendent pas au début - tu sais déjà qu'au cours de l'aventure, quand ils auront un rhinopharungus au cul, ils vont s'entraider comme des frères. Une tante frigide anti-gamin au début - tu sais déjà qu'à la fin, elle se tapera le héros et qu'elle aura les yeux qui brillent en pensant à tous les mioches qu'elle va pondre (progéniture qu'elle amènera sûrement connement dans le prochain épisode, Jurassic Cosmos (oh merde, il y avait une faille dans la barrière du T. Rexharrisonfordus !!!!!, comment est-ce possible ?), alors que le parc Astérix est à deux heures. Bref, on décroche rapidement, les 30 dernières minutes d'action ne valant guère en soi le coup : elles ont  d'ailleurs fini par faire pleurer ma gamine de deux ans qui ne supporte pas la violence gratuite. Jurassic film, déjà fossilisé.

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24 août 2015

Le Journal d'une Femme de Chambre (2015) de Benoît Jacquot

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Jacquot, à l'image du valet Joseph interprété par un Lindon la mâchoire serrée et la démarche lourdaude, livre un film fruste, sec, rugueux. S'il prend un soin tout particulier dans la reconstitution (admirez messieurs-dames ces pinces à linge vintage), c'est bien sûr la gâte Léa Seydoux (toute en frustration et en colère rentrée) qui se retrouve au centre de cette troisième adaptation, après celle de Renoir et de Buñuel, du bouquin de Mirbeau. La Léa, qui n'a pas la langue dans sa poche, va aller de Charybde en Scylla avant de trouver une "échappatoire" guère glorieuse, par dépit pourrait-on dire. Trois flash-back qui rentrent en résonnance avec les différentes épreuves qu'elle subit chez les Lanlaire viennent éclairer son parcours de combattante : frustration sexuelle de ses maîtres - hommes et femmes (ce gode a fier allure, ne me dites pas le contraire) -, expérience douloureuse de la mort (Cet ex-beau gosse qui meure en jouissant dans le sang... brrrr), appel du pied à la prostitution. La Léa a beau jouer la fière, elle se prend mur sur mur. Elle, la servante rebelle, se verra finalement confier son destin en cet homme aux idées (très) arrêtées (raciste et sans doute violeur et pédophile - le sac est plein, sans parler de l'argenterie qu'il dérobe à ses maîtres...) qui lui propose une porte de sortie guère reluisante. Une technicienne de surface qui se cogne à tous les coins avant de prendre la poudre d'escampette, ses idéaux en cendre.

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Jacquot, c'est le moins qu'on puisse dire, ne cherche guère à plaire, dans cette version des plus rêches de cette société peu aimable. Même si cette petite musique lancinante au piano, cette intelligente structure narrative, un travail intéressant sur le montage des séquences, ce filmage (de ces mouvements très fluides en caméra portée "à la Dardenne" - producteurs du film soit dit en passant - à ces légers zooms sur les personnages aux moments cruciaux) font leur petit effet, le "carcan" du film avec ces personnages enfermés dans leurs petits principes peine à séduire, à emballer sur la durée. On a l'impression, toujours à l'image du personnage de Lindon fait d'un bloc, d'un film qui ne laisse guère la place aux nuances, qui ne fait rien pour donner une quelconque chance de rédemption à ces êtres pris au piège de leur position sociale. Un peu terne et glaçant malgré une mise en scène souvent bien (voire trop ?) "pensée".

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23 août 2015

Le Paradis (2014) d'Alain Cavalier

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Petite œuvre précieuse que ce dernier opus d’Alain Cavalier : une véritable leçon de mise en scène pour tout apprenti cinéaste ayant à porter de main des clous, une oie mécanique, un robot, des feuilles de papier, du bois sec ou une papaye… Cavalier, d’une voix off feutrée, conte des histoires bibliques ou retrace des épisodes de l’épopée d’Ulysse sur un ton un brin familier pour ne pas dire cavalier. Des histoires simples qui évoquent la conception humaniste et terre-à-terre du gars Jésus ou de l’ami Ulysse… En plus de ces historiettes qui laissent souvent songeurs (qu’il s’agisse de réfléchir aux actions de dieux humains ou d’humains divins), des jeunes gens livrent des « anecdotes essentielles » qui les ont touchées, façonnées (leur premier souvenir, l’expérience de la mort…).

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Le mot « Paradis » du titre trouve des échos tout au long de ces courtes séquences qu’il s’agisse de monde idéal ou de paradis perdu. Il est bien sûr également question de mort (paradis promis…) avec la mort de ce petit paon (pan !) et de ce tombeau en pleine nature que l’on retrouve en fil rouge de ces micro-tranches de vie. Une œuvre précieuse disais-je, apaisée et apaisante, qui fait de Cavalier un maître filmeur des petites choses de la vie ; le coquin Alain se permet même sur la fin un petit clip jazzy chaud comme la braise mettant en scène notre fameuse oie mécanique et ce petit robot rouge. Rihanna peut aller se rhabiller – deux fois même, ne prenons pas de risque. Minimaliste dans son concept, humaniste par son approche, une œuvre cavalièriste pleine de douce sagesse.

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Mad Max : Fury Road (2015) de George Miller

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C’est clair qu’après Vincent n’a pas d’écailles, on a la méchante impression que George Miller avait un budget de 3-4 euros supplémentaires au niveau des effets spéciaux. On est dans le pur cinéma d’entertainment, dans la lignée de Mélies pour les puristes, et reconnaissons que deux heures durant ça dépote sa mère : il s’agit bien d’un road movie mené à 12.000 à l’heure ne laissant aucun repos au spectateur tant au niveau de l’action que du son (ceux qui n’aiment pas le tambour passeront leur chemin). On pourrait arguer que c’est con comme un bidon d’essence mais le film parvient tellement sur la longueur à maintenir une certaine tension qu’on ne va pas faire la fine bouche. Oui, c’est vrai, même si les bagnoles sont toujours trafiquées de bric et de broc, on est plus vraiment dans le côté artisanal et purement démerde du premier opus fondateur : l’essence coule à flot, Michelin a pignon sur rue et Feu Vert doit vendre une quantité non négligeable de plaquettes de frein. Niveau armes de guerre, on est également plus dans les rayons de chez Dassault que dans une armurerie du Far West traficotée. Bref, ces petites réserves mises à part (passons négligemment sur les bimbos nullissimes (Charlize Theron exceptée) et sur ce joueur de guitouse électrique grand-guignolesque) que peut-on tenter d’extraire du fond ? Œuvre féministe (les femmes comme éternelles gardiennes du temple de la re-naissance), écologique (la pénurie d’eau a remplacé la pénurie d’essence), oui, pourquoi pas même si on ne peut pas dire que Miller parvienne à pousser le bouchon vraiment loin. Œuvre héroïque ? Ah ben, il y a forcément le personnage de Max (il est libre, still) interprété par un Tom Hardy qui tente de s’aligner sur Nick Cave dans les basses (un peu pénible ce côté voix caverneuse – et cette tronche inexpressive…) : fool, puis insane puis enfin juste mad Max (il finit par dévoiler son identité après avoir joué au mystérieux tout du long : Max a encore un semblant de personnalité et de sensibilité), notre ami est un type définitivement sans espoir mais qui ne renacle point à aider ceux qui veulent encore bien y croire : un personnage ombrageux mais qui carbure toujours autant quand il faut exploser de l’ennemi. Voilà, si vous voulez bouffer de la poussière deux heures durant les cheveux flottant follement au vent, n’hésitez pas tant ce Fury Road porte son nom à la perfection.  Miller en a encore sous la pédale.

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Vincent n'a pas d'Ecailles de Thomas Salvador - 2015

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Un premier film, et le moins qu'on puisse dire c'est qu'il ne ressemble à rien de ce qu'on connaît, ce qui est une qualité. Salvador tente un genre dont il est jusqu'alors le seul représentant : le film de super-héros français. Il se pose donc de vraies et bonnes questions : comment faire entrer le genre comics dans le territoire français, faire se rencontrer le blockbuster et les ambiances pialatoises ou varda-esques bien d'cheu nous ? Contre toute attente, il parvient à mixer les deux genres, parfois un peu au chausse-pied c'est vrai, mais avec une indéniable vision, une vraie confiance dans l'hybridation des genres, et qui plus est un humour feutré et un grand sens de l'espace : son film est donc parfaitement intrigant et singulier, c'est déjà beaucoup.

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Vincent est un mec banal, timide et solitaire, qui découvre qu'au contact de l'eau, ses forces se voient décupler. Il se baigne donc longuement dans le lac voisin, et fait découvrir à sa copine ébahie son nouveau pouvoir dont il ne sait que faire. Un incident va mettre les flics à ses trousses, pour une longue course-poursuite sur les petites routes de France qui prendra une bonne moitié du film. Il y a un côté absurde dans ce gars aux super-pouvoirs inutiles, qui va les utiliser pour des besognes purement pratiques : abattre un mur (il travaille sur les chantiers), épater son amoureuse ou s'ébattre gaiement dans les lacs. La découverte de sa force va de pair avec celle de l'amour, la petite Virmala Pons (un peu agaçantre dans son imitation d'Anna Karina) est la spectatrice parfaite des performances du compère. Elle n'est pas en reste de super-pouvoirs elle non plus, réalisant une magnifique scène de "plus longue caresse du monde", apportant fantaisie et énergie dans la vie morne de ce garçon. Le scénario, allangui, flou, privilégiant les petites routes aux grands boulevards, est très agréablement relâché, et Salvador prend tout son temps pour faire exister ce personnage sans qualité (joué pas super bien par lui-même).

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Mais surtout, il travaille sur la notion de territoire, géographique et cinématographique, avec une belle fantaisie. Vincent n'appartient pas à l'endroit où il évolue, son aspiration est américaine, et on dirait que le film épouse cette soif d'Amérique. Il est plein de clins d'oeil, au splastick (des copié-collé de Cops de Buster Keaton), au gros spectacle américain (les amoureux du Spiderman de Sam Raimi reconnaitront sans peine une scène culte de celui-ci), au cinéma de trucages (très bien réalisés, d'ailleurs) mais il reste pourtant profondément ancré dans la campagne française : la fuite de Vincent se fait dans de petits villages déserts, le long de chemins de la Côte d'Azur, dans des lacs qu'on croirait sortis d'un film de Guiraudie. C'est cet entre-deux qui fonctionne, entre une incarnation, un physique, une poétique du corps inspirés du cinéma américain, et un intellectualisme, un humour et un sens de l'identité qui appartiennent à une veine française. Du coup, on se balade interloqué dans cet objet étrange, pas toujours bien foutu, pleins d'imperfections (le jeu d'acteurs, le montage), mais qui affirme son originalité avec une belle santé. Très prometteur. (Gols - 25/07/15)


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A la vision de la première demi-heure, le constat est là : ce n’est pas un film de Rohmer. Les scènes d’exposition s’enchaînent, les dialogues sont ultra-minimalistes, au moins on ne pourra pas reprocher à Thomas Salvador de tomber dans la bonne vieille qualité française bavarde. Au-delà de ça, et ce malgré l’originalité citée par mon comparse, le film, sans écailles, on était prévenu, est terriblement lisse. Le super-héros à la française ne peut être que le French lover d’une gentille petite girl next door bien de chez nous (j’ai cela dit connu sous d’autres latitudes une Vimala mais je m’arrêterais là sous peine d’être hors-sujet) emmerdé plus que servi au final par ses superpouvoirs : l’éternel problème de l’exception culturelle française à bien y réfléchir. Le gars a beau tenter de se noyer (…) dans la masse en enchaînant les petits boulots de merde, il est rattrapé par ses dons qui tournent rapidement à la tare ; chez les Américains, le gars aurait sauvé les baleines et le Commandant Cousteau, chez nous il en est réduit à faire des longueurs dans des lavoirs pour échapper à la police – c’est plus fort que nous, faut qu’on se distingue du commun des mortels. Lisse, disais-je plus haut, car après le tournant du match - une baston qui tourne mal – nous voilà dans une bien longuette course-poursuite (un hommage à French Connexion ?) qui ne peut se terminer qu’en queue de poisson outre Atlantique (Vincent n’a pas d’écailles 2 tourné par Luc Besson est malgré tout en prévision avec Patrick Duffy et s’annonce d’ores et déjà comme un blockbuster à  la con qui remplira les salles et videra les crânes – mais je m’égare par manque de matière). On ne peut reprocher, once again, au gars Salvador de prendre les chemins de traverse et de nous servir un film minimaliste qui rend hommage au passage aux jolis paysages touristiques français. C’est louable, j’en conviens, et d’une sobriété sympathique ; ces 70 minutes sont malgré tout bien courtes en bouche. Une histoire d’eau bien légère qui ne laissera dans les mémoires qu’un petit filet d’écume. (Shang - 23/08/15)

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Thé et Sympathie (Tea and Sympathy) (1956) de Vincente Minnelli

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Minnelli et l’ami Douglas Sirk sont définitivement les plus grands pour traiter des sentiments, de l'affection, de la tendresse, pour jouer sur la corde délicate de la sensibilité ; certains pourraient ajouter qu’ils sont les chantres de cette notion appelée « amour » mais le terme paraît trop galvaudé, pas assez fin pour décrire l'univers cinématographique de ces deux artistes d'exception. L'autre point commun entre les deux cinéastes résiderait dans la maîtrise des couleurs : Tea and Sympathy est une merveille dans sa capacité à mêler le bleu (les sentiments à lui, J. Kerr) et le jaune-orangé (les sentiments à elle, D. Kerr) (ouvrons au passage une parenthèse pour saluer une énième fois le travail de John Alton à la photo et pour souligner la présence de ces deux Kerr au générique qui n'ont rien a priori en commun (pas plus d’ailleurs qu’au niveau de la parenté) et qui se trouvent en parfaite adéquation (ce sont des white & des Kerr, forcément)...

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De quoi est-il réellement question dans ce film de Minnelli ? Deux âmes en peine (elle, mariée à un prof, le mâle par excellence, avec un lourd accent circonflexe ; lui, jeune étudiant à l'écart des siens qui se voit affubler du surnom de "sister boy" - tout est dit) se retrouvent sur ce terrain si mouvant de la sensibilité ; il y a entre eux une évidente différence d'âge, de statut, d'expérience mais, comme deux couleurs qui se marient pour en faire une troisième, leurs pigments sentimentaux semblent identiques. Lui, John, a perdu sa mère très jeune et son père, un brin gentillet, n'a guère comblé le vide ; élevé par une maid, il est plus dans l'esprit couture que dans l'esprit sportif. Elle, Deborah, est une femme aimante qui se sent de plus en plus délaissée par ce  mari qui aime à jouer les forts-à-bras, les bons vieux leaders bourrins de jeunes garçons lors de jeux de plages ou d’excursions en montagne. Bref, entre elle, Deborah, protectrice et sensible, et lui, John, puceau et sensible, des affinités électives ne peuvent que voir le jour. Elles le verront.

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Parce que c’était lui, parce que c’était elle. Côté mâles, sur un campus ricain, il faut faire partie de l’esprit de meute : en gros être sportif (plus lutteur qu’être de la raquette) et avoir de la testostérone (parler de filles quitte à mentir sur ses prouesses de dragueur). Peu glorieux. Côté femelles, Deborah n’a guère d’équivalent : principalement des femmes BCBG dont l’activité intellectuelle principale se joue entre les terrains de golf et la plage. Il y a sinon une pétasse de bar qui aime à déniaiser les étudiants. Guère plus glorieux. Ces deux-là, isolés, frustrés (car entourés de frustes), différents, will kerr for each other, par la force des choses. Minnelli nous montre deux individus à l’écoute l’un de l’autre, elle, experte en son jardin, prenant soin de cette jeune pouce comme une mère aimante, lui, sans guère de repères affectifs, cultivant dans son jardin secret des sentiments pour cette fleur qui se fane en son intérieur. Ils se retrouvent loin des tensions diverses (elle subit la jalousie de son mari comme il subit les vexations de ses pairs – à l’exception de son comparse de chambrée qui le prend sous son aile : la sublime séquence où ce dernier tente d’apprendre à John à marcher : d’une belle légèreté comique) pour partager un thé, une sympathie réciproque (dans tous les sens du terme : il partage aussi bien leur douleur que leurs goûts – littéraires notamment) et plus si affinités. Le final, quant à lui, plein de tact et d’empathie – même envers la personne la plus antipathique de l’histoire – est tout aussi intelligemment mis en scène – les nuances sur les couleurs étant une nouvelle fois à tomber à genoux. Les goûts et les couleurs ne se discutent pas, diront les plus sceptiques, mais toute personne insensible à cette œuvre si fine (dans la fond) et « haute-en-couleurs » (dans la forme) est soit daltonienne, soit un lanceur de nains. Minnellissime.

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22 août 2015

LIVRE : 1974 (Nineteen Seventy-Four) de David Peace - 1999

1974Les auteurs de polars pourvus de style ne courent pas les rues. Les écrivains sachant compter leurs mots avec parcimonie non plus. Il est donc primordial de lire David Peace, qui prolonge avec brio la tradition américaine de l'épure, entamée avec Hemingway et filant jusqu'à Ellroy. Le gars est pourtant anglais, et le plus anglais qui soit, puisque sa trame est fortement ancrée dans le territoire du Yorkshire, et que son souci de la tradition le pousse aussi vers les ambiances à la Jack l'Eventreur. On a fait le tour des influences ; il importe avant tout de préciser que Peace est l'auteur de polars le plus original qui soit, et que la lecture de 1974 est un moment de pur bonheur stylistique. Rien de bien nouveau dans le scénario, même si le gars sait sans conteste monter une trame retorse et crédible. Des fillettes disparues, un probable serial-killer qui rôde, des implications politiques et policières louches par-dessus, et un journaliste poivrot pour enquêter là-dessus. Peu à peu, les personnages se multiplient, le réseau se complexifie, et notre Edward Dunford court après cette satanée vérité, talonné en plus par son concurrent en scoop. Le mystère est parfaitement mené, les jeux de fausses pistes nombreux, les personnages les plus secondaires toujours crédibles, et ce avec une économie de moyens qui force le respect. Les caractères sont dessinés en deux mots, il faut que la trame avance coûte que coûte, dans une course contre la montre que le style de Peace rend parfaitement concrète.

Bon, c'est vrai que du coup, je n'ai pas compris grand-chose à la résolution de la chose. Il paraît que c'est normal, m'a-t-on dit, et puis il reste trois tomes pour lever les derniers mystères. De toute façon, on se moque bien de savoir qui a tué qui et qui escroqué qui. Ce qui fait que 1974 est un grand roman, c'est cette écriture incroyable (parfaitement traduite par Daniel Lemoine) qui s'apparente parfois à un style télégraphique. Peace ne s'embarasse de rien, enlève tout ce qui est inutile, et tente un style fulgurant, plein de trous qui marque des points. En quelques mots, en paragraphes courts et cinglants, il vous fait comprendre toutes les arcanes des situations. Lecture exigente, certes, puisque notre cerveau paresseux doit combler lui-même les béances, mais lecture fascinante. Ce style à l'os fait merveille dans les scènes violentes, qui dans le dernier tiers virent carrément au gore. On termine ça à bout de souffle, emporté par un rythme millimétré qui confine à la cavalcade. Le polar le plus percutant et génial qui soit.

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21 août 2015

LIVRE : Les Loups à leur Porte de Jérémy Fel - 2015

loupsUn premier roman français qui flirte avec le noir américain, ça éveille l'attention. On plonge donc avec délice dans ces ambiances délétères, violentes et trash déployées par Fel, disciple de toute évidence de Stephen King. Ambitieux, son roman tente de faire de la violence le personnage principal de la trame. A partir de l'assassinat de deux vieux par leur fils, la noirceur se transmet de chapitre en chapitre, de personnages en personnages, comme un virus qui semble condamner chacun soit à être envahi par cette brutalité, soit en être la victime. La violence de cet acte primaire s'étend, et si le jeune homme du début, transformé en serial-killer sans pitié, refait de temps en temps son apparition, les autres personnages sont peu à peu gagnés, eux aussi, par ces pulsions meurtrières. La construction du récit est de ce point de vue très habile : chaque chapitre semble ouvrir une nouvelle fiction, comme si on avait affaire à un recueil de nouvelles, mais en fait tous les personnages sont liés par la présence de ce funeste personnage de serial-killer, et par la violence elle-même. Ce qui fait que la pléthore de personnages différents finit par paraître homogènes, par-dessus les époques (beau maniement des flashs-back), les lieux et les atmosphères. On peut trouver que Fel se complait un peu, à la longue, dans la violence pure, gore, glauque, et qu'il peine à trouver de l'oxygène dans son récit ; mais le fait est que ce portrait d'un élan meurtrier en marche est impressionnant dans son projet, et qu'on admire le plan d'ensemble.

Malheureusement, dans le détail, c'est beaucoup moins réjouissant. Pour tout dire, Fel écrit comme un pied. Grammaire de fin CE1, phrases bancales, musicalité de l'écriture dans les chaussettes, vocabulaire très limité, on se dit que le gars est sûrement un bon scénariste mais un très mauvais réalisateur, ou un excellent parolier mais très mauvais interprète. On se demande même comment Rivages, pourtant éminente maison, a pu laisser paraître un livre aussi truffé de fautes d'orthographe et de syntaxe, on prend ici les éditeurs en flagrant délit de non-relecture. Voilà qui casse complètement le talent de Fel à la construction d'ensemble : le gars ne sait pas écrire, et je veux bien qu'on mette ça sur le compte de la jeunesse, mais je doute qu'il s'améliore vraiment avec l'âge. Typiquement le genre de roman qui mise tout sur sa trame et en oublie le style, ce qui nous fait retrouver, effectivement, Stephen King en étendard. Un bel élan gâché, un beau roman raté.

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20 août 2015

Frank de Lenny Abrahamson - 2015

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Parfois, on ripe, et on regarde un film anglais. On s'en mord les doigts aussitôt, bien sûr, mais enfin le mal est fait. Frank ne déroge pas à la malédiction qui frappe depuis toujours le cinéma britannique : il est nul. Abrahamson a beau faire tout ce qu'il peut pour être original, il ne sait pas écrire, dirige mal ses acteurs, se trompe de point de vue, oublie le rythme en cours de route et pose systématiquement sa caméra au mauvais endroit. Dès le départ, ça sent la fausse bonne idée : un musicien du dimanche se trouve engagé par hasard au sein d'un groupe de rock expérimental, mené par l'énigmatique Frank, chanteur cassos tellement introverti qu'il porte jour et nuit une grosse tête en bois qui dissimule son visage ; une sorte de Daft Punk avant l'heure, quoi, et qui ressemble à un gros Playmobil. Le film va donc tenter de travailler sur les affres de la célébrité, en déployant ce complexe personnage, moitié fou moitié génial, sous les yeux de notre candide narrateur.

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La grosse erreur première, c'est de penser que ça va donner quelque chose : passée la surprise du premier plan où arrive Frank, on ne cesse de se dire pendant tout le film que ça aurait été tellement plus simple de ne pas lui faire porter ce masque ; plus simple et plus subtil : les gros sabots d'Abrahamson sont faits du même bois que la tête de Frank, et son lourdaud discours est asséné par des dialogues soulignés, bavards et sans aucune nuance. Dialogues portés d'ailleurs par des acteurs péniblement caricaturaux (sauf un ou deux personnages secondaires étonnament sauvés du massacre, François Civil notamment) : Maggie Gyllenhaal en punkette hardcore est épuisante de construction de personnage, Michael Fassbender en Frank arrive à faire 40000 grimaces/seconde alors que son visage est dissimulé (mais quand le masque tombe à la fin, c'est pire encore, Rain Man n'est pas mort). Mais la plus grosse erreur, de casting et d'écriture, tient dans le personnage interprété par Domhnall Gleeson : aucun charisme, aucun charme, on se demande ce qui a pris les auteurs de vouloir lui faire tenir le rôle du narrateur ; à moins qu'ils n'aient voulu le confondre avec le spectateur, ce qui en dit long sur leur vision d'icelui... Jamais drôle, musicalement maigrichon, pas intrigant pour un sou, le film déroule sa trame courrue d'avance en tentant à chaque séquence d'être sur-signifiant et original, et on a l'impression peu à peu de regarder un Gondry, mais qui n'aurait gardé de celui-ci que la panoplie de bricolo. Vide, inutile, chiant, oubliable comme un film anglais.

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LIVRE : Crash-test de Claro - 2015

crashLes livres de Claro sont toujours plus ou moins renversants, sachant qu'il alterne habilement les fantaisies mineures et les amples projets. Crash-test fait partie de cette dernière catégorie, et constitue sûrement le meilleur livre du bougre à ce jour. Lâchant enfin la bride à la pure ambition formelle, il est débarrassé de la dérision un peu encombrante qui rendait même ses grands livres passés (Tous les Diamants du ciel) un peu bancals. Pas d'humour ici, mais libre cours est donnée à une vision glacée d'une humanité qui se robotise et des corps qui se marchandisent. On pense bien sûr immédiatement à Ballard, à cause du scénario : on suit, tressés l'un dans l'autre, trois pans de vie ; celle d'un gars engagé pour faire des crash-tests, donc, et auquel on fournit de vrais cadavres pour calculer les impacts des chocs ; celle d'une strip-teaseuse en plein doute, fascinée par le destin chaotique de Linda Lovelace, l'actrice de Gorge profonde ; et celle d'un geek accumulant les visions hébétées de pornos sur son écran. Il est question d'une sorte de mélange entre chocs mécaniques et sexe, et Claro comme Ballard excelle à lier en un seul flot sexué les peaux, la ferraille, les fantasmes, la violence urbaine, l'obsession sexuelle, la mort et l'explosion des corps. Sujet insaisissable, presque apocalyptique (alors que ces histoires se déroulent dans les années 70) dont Claro ne livre pas toutes les clés : il fait légèrement déborder le destin de l'un sur celui de l'autre, comme si ces trois solitudes étaient liées par un pacte secret (qu'on appellera "Le Corps Supplicié", disons) ; mais le sens de cette association reste à la discrétion du lecteur. Ballard est donc aussi dans l'atmosphère du roman : une violence sourde imprègne tout le livre, celle des voitures qui écrasent les corps déjà morts, celle de ce corps érotisé jeté en pâture à la consommation de masse, celle qu'a subie Lovelace à la merci de son mari-maquereau, celle généralement d'une humanité abandonnée à la fascination du sexe et de la brutalité. Un roman de SF, finalement, prophétique et dystopique, mais qui se passerait il y a 40 ans.

Si le fond est déjà impressionnant, la forme laisse carrément hagard. Sans jamais tomber dans le gadget ou le procédé de petit malin, Claro se livre entièrement à la musicalité des mots et des formes. Il fait claquer les assonances et les allitérations, écrit des paragraphes entiers sous la contrainte d'une seule lettre, invente de nouveaux signes de ponctuation (le fameux ":::" qui rythme les phrases, grande trouvaille qui laisse attendre la suite en habillant le silence : oui, Claro réussit à écrire le silence avec un signe de ponctuation), alterne façon jongleur entre narration et poésie pure : la page, formellement, est envisagée comme un tout, le regard doit être satisfait autant que l'esprit, et il y a dans le livre quantité de calligrammes et de dispositions purement esthétiques des mots dans la page, qui en font un objet expérimental qui dépasse son sujet et même son style. Tout semble pertinent, et tout saute aux yeux avec une force impressionnante. Le livre agacera sûrement certains, c'est la marque des grands expérimentateurs ; moi, il me laisse pantois et admiratif.

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