Shangols

19 décembre 2014

La Dame de la Nuit (Lady of the Night) (1925) de Monta Bell

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Voilà une oeuvre de Monta Bell qui bénéficie d’une magnifique restauration et qui permet à Norma Shearer d’endosser deux rôles antinomiques : celui de la petite fille de bourgeois bien sage et rangée et celui de la fille des rues un peu vulgos mais au bon cœur. L’histoire sentimentale  n’a rien de bien sorcier : un jeune homme un peu manche aime Norma Vulgos qui aime un jeune inventeur qui aime Norma Bourgeoise. Il n’y a pas vraiment de hic car cette dernière aime son inventeur ; elle doute simplement  un chouïa avant de l’épouser quand elle voit dans le regard de Norma Vulgos tant d’amour pour son amant. Mais bon, elle a déjà, la Vulgos, un courtisan, elle n’a qu’à s’y lier et à laisser les jeunes gens beaux et riches ensemble… On sent qu’au niveau des classes sociales The Lady of the Night n’est pas franchement révolutionnaire. Quoique, en creux - on y revient…  Il y a également deux-trois petites belles idées, au-delà du jeu de la Norma qui s’en donne à cœur joie, qui valent d’être citées.

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On sent le soin de Monta Bell, parfois, à ne s’attacher qu’à un simple geste : ainsi le petit gazier amoureux de Norma Vulgos qui tente de capter un rayon de soleil dans la cuisine d’icelle : il ferme son poing et se rend bien compte quand il le rouvre, que l’éclat n’est plus là… C’est bien sûr à l’image de sa Norma qui, depuis peu, est tombée raide dingue de son inventeur. Elle lui échappe. Il y aura aussi beaucoup plus tard cette saynète tragi-co-mimi-que : Norma Vulgos a pris son parti, elle va épouser le petit gazier pour cesser d’interférer dans l’histoire d’amour entre la bourgeoise et l’inventeur. Elle est dans sa cuisine avec son gazier peu futé et soudain, poum-poum-badaboum, surgit l’inventeur ! Il se glisse entre ses deux amis et là, Norma fait un petit geste amicalement amoureux qui fait fondre : du bout du doigt, elle remet en place sur le front de son inventeur une petite mèche qui dépasse. C’est presque rien, juste une petite attention en passant,  et c’est aussi énorme : il s’agit pour elle, avec cette ultime attention « touchante », de dire adieu à cet homme aimé, sans même qu’il s’en rende compte. Un vrai petit moment de grâce.

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On pourrait également relever les parallèles incessants entre les deux femmes : Bell se plaît à les mettre en scène dans les mêmes postures pour souligner parfois leur point commun (les deux femmes sont à la fenêtre… l’une voit partir son homme,  l’autre attend le sien…) ou leur différence…  (les deux femmes se maquillent : l’une met un soupçon de rouge, l’autre les peint à la truelle). Ces deux femmes n’ont certes pas eu la même éducation, n’ont certes pas le même rang mais sont, dans leur for intérieur, les mêmes (l’idée de les faire interpréter toutes les deux par Norma Shearer prend ainsi tout son sens : la formidable séquence où elles se prennent dans les bras l’une de l’autre est parfaite - dans le fond et dans la forme)… Mais, mais, la société  étant ce qu’elle est, ce sera à la Vulgos de se sacrifier, ce qui est tout à son honneur - l’inventeur, lui, n’en sort point grandi. La société est injuste et, pour les femmes, une jungle, Bell l’a compris. Bien vu.

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Si bémol et fa dièse (A Song is born) (1948) de Howard Hawks

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Alors oui, forcément une forte impression de déjà-vu puisqu'il y a environ deux ans je me matais Ball of Fire de ce même Hawks... qui reprend presque à la virgule le même scénario (admirez au passage le parallélisme des photogrammes, il vous en prie) : une jeune femme recherchée par la police (son mari est un mafieux) trouve refuge dans une Fondation musicale tenue par des petits vieux... L'un d'eux (un poil plus jeune, tout de même) va forcément tomber amoureux d'elle sans savoir que la gorette joue la comédie... Il ne s'agit simplement plus, en toile de fond, de traiter de l'évolution du langage mais de l'histoire de la musique - fine variation... Le film, mes bons amis, est forcément plus musical (on s'en doute) avec la présence de quelques pointures jazzy : Dorset, Armstrong, Hampton et j'en passe... Mais sinon, cette version plus colorée tient-elle vraiment la comparaison avec l'original ?

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Soyons franc jeu : il y a Virginia Mayo, une Virginia qui illumine de sa grâce et de sa verve ces gentils petits vieux. Sa bouche rouge cerise est une invitation au péché et on comprend que son vis-à-vis soit tout tournebouler quand elle lui propose de faire yum-yum. Ce vis-à-vis, c'est ce sympathique Danny Kaye (genre d'Alain Chabat roux, s'il fallait tenter un truc) qui tente avec quelques grimaces et un air penaud de prendre la place du génie Cooper (oui, la comparaison est forcément rugueuse)... Leur flirt, leur baiser et la fameuse déclaration d'amour du héros dans le noir (l'instant romantique du film, inside the bungalow) demeurent les meilleurs moments de cette comédie musicale policière... On ne va pas cracher sur la musique - un peu plus sur l'aspect polar traité grossièrement - puisque cela permet d'entendre quelques boeufs inspirés mais avouons que ce n'est pas non plus ce qui nous a le plus passionné... Cette seconde mouture perd indéniablement en humour - il y a le charme de la voix de Mayo pour contrebalancer mais cela ne suffit guère à faire pencher la balance... Le dernier morceau qui convoque toute l'armada de musiciens - Hawks reprend les mêmes très grosses ficelles pour mettre à mal ces mafieux d'opérette - traîne un peu en longueur et l'on finit par avoir hâte d'assister à l'ultime yum-yum... Un Hawks qui joue sans doute un peu trop aisément sur du velours, connaissant par coeur la recette... Bel exercice d'auto-remake, mais on préférera l'original... On ne se refait pas...

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Howard, ô desespoir, ici

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18 décembre 2014

Le Conte de la Princesse Kaguya (Kaguyahime no monogatari) (2014) de Isao Takahata

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Voilà une petite chose toute en délicatesse : il s’agit donc de l’histoire d’une princesse signée par les fameux studios Ghibli ; le trait du dessin est fin, digne d’estampes japonaises pour les arbres en fleurs, les couleurs des aquarelles très douces et la trame simple comme une pousse de bambou : pourquoi chercher le bonheur dans le mariage avec l’Empereur alors qu’il est, le bonheur, dans les prés, tout près. Il est donc question d’une jeune fille née dans une pousse de bambou que va élever un couple de paysans japonais. Notre héroïne pousse à vue d’œil (à chaque petit événement de sa vie) sous le regard attendri de ses parents ; ces derniers n’ont pas fini de bénéficier de la manne de ces bambous magiques puisqu’ils trouvent au pied de l’un d’eux des monceaux d’or puis moult étoffes. La chtite s’éclate avec ses amis dans la cambrousse mais les parents, bien intentionnés, décident de l’installer en ville dans un palais : elle ne tarde pas à acheter son rang de princesse et de nombreux admirateurs, jusqu’à l’Empereur, viendront essayer de la courtiser… La petite semble tendre mais il faut se méfier des multiples coups de bambou du destin : les courtisans hauts placés risquent en effet de tomber de haut… Et si elle n’était tout simplement pas faite pour « ce monde », hein ?

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On apprécie, disais-je, le dessin à la dentelle, la candeur et la bonne humeur de ces personnages qui s’ébattent dans la nature, et la fourberie, en contrepoint, de ces riches hommes qui vont se fourvoyer en voulant s’allier à cette petite âme trop pure. Il s’agit bien de nous démontrer que la chtite, en liberté dans la nature, trouve son dû ; une fois qu’elle est enfermée dans ce palais, prise dans le carcan de son éducation, des ambitions de ses parents, la chtite stagne comme de l’eau dormante… Le réalisateur nous régale de quelques changements de style dans le dessin (la course folle de notre princesse qui rêve de revenir dans sa campagne « natale », petite tache rouge en colère qui finit le nez dans la neige ;  la vision cauchemardesque de ce prétendant qui doit faire face à la fureur du dragon marin et se perd en pleine mer ; ce premier passage très poétique où l’on aperçoit la Terre depuis la Lune ; cette envolée lyrique sur la toute fin quand l’héroïne et son amoureux d’enfance flirtent avec les cieux…) et les 2h17 passent comme un charme. Bon, avouons tout de même pour mettre un petit bémol que la toute fin est un peu cucul-la-praline avec ces personnages lunaires mystiques qui abusent de la clochette et de la zénitude. Mais balayons d’un revers de la main ce petit nuage, cette princesse Kaguya reste l’une des meilleures surprises animées de l’année.

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16 décembre 2014

LIVRE : 14 de Jean Echenoz - 2012

7753204673_14-de-jean-echenozC'est pas forcément sur ce sujet-là (la guerre de 14) qu'on attendait le compère Echenoz ; et pourtant une nouvelle fois, il réussit haut la main un de ces petits romans aussi terribles que dynamiques, aussi intrigants que (faussement) simples. Une vraie réussite, oui, d'autant qu'il y avait de quoi se casser les dents : en quelques 120 pages, le livre aborde un peu tous les thèmes concernant la Grande Guerre, mobilisation, enthousiasme des premiers jours, lendemains qui déchantent, horreur des tranchées, hôpitaux, quotidien des combats, retour au pays plus ou moins amoché, reconstruction ou échec d'icelle... C'est très ambitieux, d'autant que Echenoz consacre également tout un chapitre aux différentes bêtes qu'on peut trouver sur les champs de bataille (des poux aux rats, des chevaux aux renards), raconte aussi ceux qui restent au pays, aborde le thème de la désertion, et n'en oublie pas pour autant de camper 5 personnages solides et crédibles. Tout ça ramassé en quelques phrases fulgurantes, directes et pourtant très souvent d'une troublante poésie.

Il s'agit en effet de 5 gars, pris comme au hasard dans la masse des jeunes gens de l'époque, desquels il va raconter le destin plus ou moins dramatique au cours de la guerre. Entre ceux qui n'en reviendront pas, ceux qui en reviendront en morceaux et ceux qui en reviendront à moitié détruits psychologiquement, on a l'impression d'un portrait complet des comportements et des dommages de cette guerre. L'intrigue est passionnante, tant on sent que Echenoz s'est documenté en détail sur les choses (le côté presque scientifique de certains chapitres), sans pour autant que ce ne soit jamais purement didactique ou lourdement laborieux. Mais ce qui marque le plus, c'est le style, sans aucun doute. Le gars utilise un style qu'on ne peut qualifier que de léger pour décrire les horreurs les plus terribles : le rythme des phrases, rapide et superbement balancé, le choix des mots directs, l'espèce de poésie qui réside dans les détails (le prodigieux chapitre d'ouverture où, pour décrire le moment de la mobilisation, il place son personnage en haut d'une colline dominant toute la vallée : il aperçoit d'abord le sommet des églises qui change de couleur, puis entend les cloches), l'aspect presque onirique qu'il atteint parfois (l'errance du type dans les bois jusqu'à ce qu'on le choppe comme déserteur), tout ça constitue un texte aérien, presque léger, qui prend à contre-pied toute la littérature existante sur le sujet. Sur le fil, le livre ne vire pas pour autant à l'exercice de style : les personnages sont épais, attachants, l'intrigue est passionnante même si on en connaît par coeur les motifs, l'alternance entre le calme (la femme restée en arrière) et la tempête (les batailles, décrites "nettement" mais avec une sorte d'humour, de ton "livre d'aventures" qui épatent) parfaitement gérée. Bref : c'est assez génial, clamons-le.  (Gols 02/11/12)


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Pas grand-chose à rajouter à la brillante analyse de mon comparse qui survole la plupart des thèmes (oui, même le passage sur les bêêêtes..) de ce magnifique petit livre sur la grande guerre. Dès le départ en effet, à travers le regard de ce simple petit gars de la campagne qui se balade en vélo, on comprend qu'il va être pris dans un tourbillon qui le dépasse, qui dépasse le village, qui dépasse le pays... Nos cinq gars vont tomber comme des mouches, parfois de haut (le plus planqué d'entre eux finira en omelette), parfois en ne perdant qu'une de leurs ailes - les obus sont sans pitié et dieu sait que je ne m'y connais rien en la matière. Difficile d'échapper à ce massacre, même les plus candides, qui tentent de porter à nouveau sur le monde un regard humain, le temps d'une balade, en seront pour leur frais... Tué par ses propres camarade. Un carnage, pas mieux. Echenoz parvient néanmoins toujours à lâcher une petite expression familière qui fait... mouche, histoire de dédramatiser une seconde ce récit de la fatalité entre deux volées de balle. Voilà un bouquin parfait pour le centenaire de cette boucherie campagnarde. Et même au-delà.  (Shang 16/12/14)

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15 décembre 2014

LIVRE : Escarmouches d'Emily Dickinson - 1850-1886

9782729121365,0-2265306La poésie est moins présente sur ce blog que les films d'horreur et les films noirs, c'est un peu ballot. Une pierre à l'édifice avec ce recueil de poèmes choisis de la petite Emily Dickinson, dont la vie même est un doux poème : retrait du monde, effacement, refus d'être publiée, mort dans l'anonymat, c'est très beau. On a avec ces poèmes courts une sorte de quintessence de la dame, puisque la modestie et le tact y sont de rigueur. Ca s'apparente souvent à des haïkus tant elle est est économe en mots et en grands sentiments, tant, par l'épure, elle cherche toujours à mettre le mot le plus simple sur les sentiments. La Mort, thème récurrent, peut par exemple être doucement évoquée par la seule présence d'une mouche, dans la plus belle pièce du recueil ("There interposed a Fly - / With Blue - uncertain stumbling Buzz - / Between the light - and me - / And then the Windows failed - and then / I could not see to see -"), tout comme la fin de l'été peut juste être tracée par un détail de lumière. Les thématiques sont la plupart du temps glauques, hantées par la souffrance, la mort, la fin proche, mais pourtant les poèmes en eux-mêmes ne sont jamais morbides, grâce à ce ton très doux, à cette façon presque apaisée de regarder les choses mourir. Il y a une nostalgie d'un monde perdu (l'enfance ? la société ?) qui s'accompagne d'une passion totale pour la Beauté, deux sentiments qui, loin d'exalter l'écriture de Dickinson, la rendent musicale, rythmée, apaisée. Très méfiante par rapport à son corps, qu'elle considère comme le simple "refuge" de l'esprit et de l'âme, complètement vouée à la sensation, à la pensée, la belle devient parfois quasi-mystique (ses appels à Jésus) mais jamais gnangnan : elle écrit délicatement certes, mais pas comme unn vendeur de porcelaine de Limoges : les mots sont là, nets et clairs. La fulgurance de certains poèmes force le respect :

On apprend l'Eau par la soif
Et la Terre - par les Voyages en mer -
La Passion - par les affres -
Et la Paix - par les récits de guerre -
L'Amour, par la Mort
Et les Oiseaux, par l'Hiver.

et on aime cette netteté de trait toute américaine, peut-être issue de lectures de Whitman ou de Thoreau. Mieux encore, cette litanie à la Mort n'est pas dénuée, ici et là, d'un certain humour, désabusé et froid certes, mais quand même. Un livre précieux et secret, quoi, d'autant que les belles éditions La Différence ont la bonne idée de présenter le texte en bilingue, ce qui, malgré le talent de la traductrice Charlotte Mélançon, permet de juger de la supériorité de l'anglais sur le français dans le cas qui nous occupe.

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14 décembre 2014

Au Bord de la Mer bleue (U samogo sinego morya) (1937) de Boris Barnet

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Jules et Jim au kolkhoze, rien de moins, avec leur petit pull marin et leur amour pour la même girl next door, la souriante et blonde Misha. Le temps de la propagande a sonné (l'état d'esprit du kolkhoze est simple : "tous pour tous" et vice versa) mais Barnet parvient à hausser le ton et le pavillon pour nous conter une histoire d'amour et d'amitié quasi mythique - quasi parce Boris n'est pas la Truffe, hein... Nous voici donc sur une petite île de la mer Caspienne où ont échoué nos deux héros russes - héros que nos appelerons pour plus de commodité Yussuf et Aliosha (interprétés par les Borgnine et Depardieu russes de l'époque). Ils ont bouffé de la vague, sont salés à mort mais ils sont fin prêts et motivés pour bosser dans ce formidable kolkhoze poétiquement nommé "la lumière du communisme". La lumière elle viendra surtout de la chtite Misha pour laquelle nos deux hommes ont immédiatement le coup de foudre. Comme le Russe n’est guère partageur, l'ambiance tourne vite au vinaigre entre les deux hommes. Je vais me marier avec, non c'est moi... Rien ne sert de discourir, il faut d'abord parler du point avec l'intéressée... Va-t-elle brouiller les deux hommes à jamais, va-t-elle les réconcilier ou va-t-elle tout simplement mourir noyer ? (ce peuple de pêcheur partant en mer dans leur barcasse même quand elle est démontée - la mer, puis la barcasse). Du suspense, de la poésie, du romantisme qui ne feront guère marrer Marx (dont le buste reste impassible) ni les cocos d'alors (une œuvre d'art rimant définitivement mal avec « portrait sans concession du prolétariat »).

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Ce qu'il y a d'étrange, d'abord, dans ce beau film russe, c'est ce curieux mélange entre film muet et parlé... Il y a au départ des cartons, puis des images de cette mer agitée portée uniquement par la musique et, lorsqu'après moult péripéties, nos deux amis causent dans le kolkhoze on est un peu pris de court... Ce petit côté muet donnera d'ailleurs lieu à l'une des plus belles séquences du film lorsque Misha brisera le collier de perles offert par Aliosha (il a sacrifié l'intérêt du kolkhoze pour exprimer son amour) celles-ci se répandant comme une poignée de larmes sur le sol : moment certes propagandiste, sur le fond, mais d'une terrible beauté dans la forme... qui finit magiquement par bouffer ce fond un peu rance. Mais revenons à nos deux zigotos qui ne vont avoir de cesse de se chamailler pour s'emparer du coeur de la douce ; le point culminant de cette dispute aura lieu en mer, en pleine tempête. Misha avec une tonne d'eau tombe du pont pour se retrouver dans la cabine des deux hommes et ces derniers tentent, chacun leur tour, de s'en emparer alors que le bateau tangue... Une dispute bien vaine qui provoquera l'ire de la mer ; par la suite celle-ci enverra par-dessus bord et dans l'écume la blonde aimée. Torpeur à bord, nos deux hommes restent comme deux ronds de bouée : lors d'une tentative désespérée, ils chercheront à la sauver mais l'espoir est mince.

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On aurait sans doute aimé un peu plus de "scènes à trois" pour évoquer toute la complicité du trio - dommage, disais-je, que le Russe soit si possessif. On apprécie tout de même toute la fougue, toute la candeur de ces jeunes gens qui partent en vrille à la moindre occase (qu'ils dansent comme des canards sur leurs genoux, se disputent ou qu'ils courent sur la grève). La séquence en mer constitue quant à elle une belle scène d'action humide : elle est tout à l'image de leur désespoir intérieur (le Russe pleure à l'intérieur, il faut le savoir, c'est tout) quand ils prennent conscience de la disparition de leur petit rayon de soleil - la vie au kolkhoze, sinon, serait carrément chiante avec tous ses marins qui ne sourient guère. Une histoire douce-amère pleine de vie, d'embruns et de charme et une belle entrée en matière avec pour découvrir Barnet - qui débarque enfin sur Shangols. 

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Angoisse (Angustia) de Bigas Luna - 1987

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Voici la preuve que Shangols suit parfois les conseils de ses lecteurs fervents, pour peu qu'on lui en laisse le temps ; preuve aussi qu'il fait bien de les suivre, puisque Angoisse est un excellent film horrifico-expérimental comme on les aime, ou comme, toutes proportions gardeés, De Palma ou Hitchcock les aimèrent jadis. Deux références qui imprègnent d'entrée de jeu le film : un tueur hanté par sa mère et entouré d'animaux empaillés (et subissant en plus des attaques d'oiseaux par la suite), et nous voilà dans Psycho ; le même tueur obsédé par l'idée du regard et des yeux, volant ces derniers à ses victimes, et nous voilà dans l'oeuvre complète de De Palma. Les 20 premières minutes posent les bases d'un cinéma de thriller assez classique, mais on sent que Luna en a sous la pédale, et qu'il attend le bon moment pour déployer toute sa thématique sous-jacente.

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Le twist arrivera à la 22ème minute exactement, et je vous préviens que je vais balancer un spoiler, sinon je ne pourrai jamais m'en sortir. Le film qu'on est en train de regarder est en fait projeté dans une salle de cinéma, et ses spectateurs vont peu à peu être comme hypnotisés par les images et en reproduire les faits. Ainsi, à l'instar du tueur "fictif", un gars va se mettre à assassiner le public du cinéma, dans un incessant aller-retour entre écran et salle. C'est là qu'Angoisse devient vraiment intéressant, autant dans son fond que dans sa forme. Avec une science du montage vraiment impeccable, le film mèle très habilement la partie fictive et la partie réelle, opérant un trouble étonnant entre les deux. Sur "l'écran dans l'écran", on assiste à un beau film à l'européenne, hérité du giallo italien, du surréalisme (les yeux coupés au rasoir, ça vous rappelle rien ?), de l'expressionnisme allemand, teinté d'une touche de surnaturel ; dans la salle, un tueur nettement moins charismatique assassine des jeunes filles avec une moche arme (un pistolet avec silencieux), et c'est le cinéma américain, réaliste, terre-à-terre, dans sa pauvre expression qui est invité. Discours sur la supériorité de l'un sur l'autre ou exercice d'amusement de comparaison, on ne sait trop ; mais en tout cas, Luna dresse des ponts invisibles, grâce au montage parallèle, à la profondeur de champ, à une sorte de rythme parallèle, entre ses deux "strates" de réalité, et parvient donc à en dresser aussi entre le film et nous-mêmes.

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Il est question de puissance du regard, de capacité hypnotique du cinéma, qui peut même se lire comme un discours un peu moraliste sur les dangers de l'image (le tueur qui reproduit ce qu'il voit à l'écran). Mais le film est d'abord une forme brillante, malgré les actrices vraiment nulles, malgré quelques défauts visuels inhérents aux 80's, malgré une fin un peu attendue. On se promène là-dedans avec le plaisir d'esthète, admirant les belles contre-plongées, la façon parfaite avec laquelle le film alterne les points de vue, et surtout ce brillant écheveau de personnages qui se répondent de l'un à l'autre. Une vraie expérience de spectateur, qui côtoie les grands films sur les cinéastes-voyeurs, ceux de Powell, d'Antonioni ou donc, de De Palma. Bravo, et merci à notre aimé lecteur Bondy Troouf.

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13 décembre 2014

La Fougère d'or (Zlaté kapradí) (1963) de Jiří Weiss

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Après une petite parenthèse godardienne, retour au cinéma - qui est bien vivant, n’en déplaise à notre monteur son - avec cette petite merveille signé Weiss - auquel on devait déjà l’excellent Roméo et Juliette et les Ténèbres. Après le film romantico-historique, voici venu le temps du film romantico-fantastique : un jeune berger qui, vaillant, se promenait la nuit, tombe sur une fougère d’or. Il s’en saisit malgré d’inquiétants bruits forestiers et les cris et les griffes de zoziaux en colère. De retour dans sa cabane, notre homme voit surgir une jeune beauté sylvestre qui cherche à récupérer la fougère. Ni une ni deux c’est lui qui l’attire dans sa demeure, monnaye un premier baiser en échange du rameau brillant et puis l’on sait très bien comment tout cela finit… Notre jeune femme, malgré l’appel de la forêt, verse une dernière larme de rosée et  se laisse héberger par notre berger. Notre couple pourrait vivre d’amour et d’eau fraîche mais nan, l’homme ne peut s’empêcher de montrer sa merveille au village. Il s’en mordra les doigts car il se fera dans la foulée embarquer par des militaires : en route pour le front pour combattre les Turcs… Notre blonde âme se fait une sève d’encre et lui coud un tricot magique : tant qu’il le portera, rien n’arrivera… Ouf. Notre homme défiera alors plusieurs fois la mort, tout d’abord pour avoir l’autorisation de rentrer rejoindre sa belle, puis pour… émerveiller une beauté brune - la fille de son chef. Il joue gros et risque d’y perdre sa chemise… et donc l’amour, et donc la vie.

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Le noir est blanc, n’hésitons point à taper du poing sur la table d’entrée de jeu, est tout simplement sublime, les créatures tchèques à se damner et notre héros héroïque. Tout commence comme un joli conte de fée dans les bois - même si la nature se fait des plus menaçantes envers sa blonde créature  ; on fera ensuite la connaissance de la (méchante) femme envoutante qui fera trois vœux (classique) et tentera de faire perdre pied à notre héros…  Craquera, craquera pas ? Tout ce que l’on sait, depuis qu’on a vu douze fois tout Rohmer, c’est qu’à courir deux lièvres, on risque de les perdre tous les deux… et de se prendre une balle, aussi, accessoirement, en période de guerre ou de chasse. Notre héros est vaillant, disais-je, mais malheureusement un peu bas de plafond… Le type ne supporte pas qu’on se marre en sa présence… Le type susceptible quoi. Rien d’étonnant à ce qu’il tombe comme un bleu dans le petit jeu de cette femme (elle lui offre des fleurs et son petit doigt saigne… je ne vous fais pas un dessin) qui le mène par le bout du nez : va me chercher un étalon (…) dans les écuries du grand vizir et tu pourras rentrer chez toi. Elle le baise (dans tous les sens du terme) et lui donne une nouvelle mission : va me chercher un collier de perles (…) et je m’offrirai à toi… ou pas. Le type est dingue, ne se rend pas compte que cette femme n'a pas de coeur (juste un mini tatouage...), qu'elle avance masquée la perfide (pourtant de masque, elle en portera justement un… Long à la détente, le berger) et i lira défier une troisième fois le vizir en allant lui piquer dans sa tente son rossignol - si après cela, la fille, il n’arrive pas à la faire jouir, je ne vois plus à quoi sert la symbolique… Il ne fallait pas la prendre au sérieux, cette donzelle, mon gars, elle n’était pas faite pour toi (« une faveur aristocratique se termine toujours dans le sang » - je cite, mal, de mémoire). Mais c’est lorsqu’on a tout perdu, même la vie parfois (si), qu’on est capable de revenir sur terre.

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Weiss nous fait virevolter sentimentalement et physiquement (ces scènes endiablées de danse où la caméra tourne à dix mille à l’heure), nous fait sentir les odeurs de la forêt en en rendant tous les frémissements, nous fait palpiter le cœur à chaque mission chez le vizir - qu’elles sont jolies, ces cavalcades à cheval !… Même si notre héros est un peu couillon, on le prend en sympathie et l’on espère de tout cœur qu’il ne brisera pas celui de sa sylvestre aimée… Une fougère, franchement, qui méritait la palme… malheureusement le film fut présenté à Venise... Le cinéma est une chose vivante, magique, inspirée, mon cher…

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12 décembre 2014

Adieu au Langage de Jean-Luc Godard - 2014

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Toujours tâche ardue que de parler des longs-métrages récents de JLG, tant la majeure partie du sens se retrouve en général dans les limbes de l'expectation dubitative. Adieu au Langage ne faillit pas à la règle, et se situe à l'exact endroit de ma perplexité. On avait laissé notre Jean-Luc en plein accès morbide, on sait depuis les Histoire(s) du Cinéma qu'il creuse sa tombe et fait ses adieux à tout. Or, malgré le titre de ce nouvel opus, le voilà étrangement léger, ce qui veut dire que, dans ses grands moments, le film est d'une poésie lumineuse, et, dans ses petits moments, qu'il frôle, mais oui, le superficiel. Autant dire que je préfère quand Godard joue les spectres prophétiques plutôt que quand il est gagné par cette inspiration rigolarde qui lui va assez peu ; autant dire, donc, que je ne suis pas très amoureux de ce film.

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Attention : il contient encore assez de moments purement fulgurants pour mériter plusieurs fois le détour, hein. C'est normal : JLG met tout dans ses films, et dans celui-ci encore plus. Le bazar regorge jusqu'à ras-bord de citations, de formes, de sons, de musique, de références, de jeux de mots, de cris de corbeaux, de peinture, de plans de Fritz Lang, de femmes à poil, de chiens, de couvertures de livre, et de tout ce qui fait le folklore godardien. Au milieu du magma, c'est évident que la poésie fait plus qu'à son tour de nombreuses apparitions. Formellement, d'abord : Godard expérimente la 3D (dont je ne parlerai pas ici, puisque le co***rd de gérant de mon cinéma a cru bon de nous proposer une copie en 2D), mais il prolonge surtout les triturages d'images jusqu'à atteindre une grande beauté. Les paysages, sur-saturés de couleurs primaires, sont solarisées et contrastées au maximum jusqu'à obtenir une sorte de tableau abstrait à la Pollock absolument renversant. L'écran s'emplit de couleurs, et du coup les paysages quiets de l'univers godardien y gagne une force incroyable. Il y a également cet éternel choix d'images justes, d'extraits de films faramineux : on reconnaît Cocteau, Laughton, Lang, mais on assiste aussi à des tas de bribes d'images sans repère, que le gusse ralentit, répète, accélère, stoppe à l'envi, comme de la matière, c'est splendide. Au son des très belles musiques, on éprouve cet apaisement du vieil ermite, qui court cette fois-ci derrière son chien Roxy, véritable fil rouge du film, qui en donne le ton : humour, mélancolie, danger, silence... 

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Dans le fond, le film est souvent vertigineux, même si on ne comprend pas tout. On peut entendre des citations comme : « Ne pas peindre ce qu’on voit, puisqu’on ne voit rien, mais peindre ce qu’on ne voit pas », typique pirouette godardienne (la phrase est pourtant de Monnet), ou quelques taquineries genre : « On va bientôt tous avoir besoin d'interprètes, ne serait-ce que pour se comprendre soi-même.» Il est d'ailleurs question de ça surtout : comment le langage a fini par disparaître, et comment le cinéma de Godard peut travailler à en inventer un nouveau, qui n'a rien à voir avec la conversation ou avec la parole, mais qui serait un outil de communication neuf et inédit. On le voit, loin d'être un vieillard fini, JLG continue à travailler sur le monde actuel, tout en s'en désolidarisant de plus en plus. La somme de mots qu'on entend dans Adieu au Langage constitue finalement un nouveau langage, qui ne passe pas par l'échange ou par l'information : le choc des phrases sans lien entre elles fabrique une nouvelle langue, un peu comme le montage de deux images en fabrique une troisième. Eprouvant, intellectuellement et même physiquement (le travail sur les volumes sonores, diable !), le bazar vous envoie 4000 questionnements/seconde, desquels émergent beaucoup de belles choses.

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Mais il en émerge aussi beaucoup de médiocres, sauf le respect dû à l'idole. En-dehors de son fascinant catalogue de données, JLG se remet à tourner avec des acteurs, et le moins qu'on puisse dire est qu'on regrette le temps de Je vous salue Marie. Quand ils ne sont pas mauvais comme des cochons, ils sont en charge de dialogues lourds, pris dans des atmosphères assez clicheteuses. Godard sait pourtant filmer des couples dans un appartement, mais là il en profite pour faire un peu n'importe quoi. Elans scatologiques douteux, poses artificielles, scénario qui s'effiloche, cette partie-là est terne, et ce ne sont pas les subites sorties en extérieur (qu'on croirait tirées d'un Straub) qui y changent quoi que ce soit. L'ensemble est de toute façon beaucoup trop goguenard, un peu comme si Godard voulait faire son malin, ce qui ne lui va pas. En gros, son humour est assez désolant, ne l'invitez pas à un concours de blagues. On apprécie que le gars soit encore assez vert pour mater des filles à poil et jouer avec son caca (...), mais on aimerait aussi qu'il se ressaisisse et enlève un peu ces tendances gaguesques. On en arrive du coup à être lassé de ces jeux de mots écrits (Ah dieux ! Oh Langage!) et on subit un peu le film par endroits. Pour tout dire, allez, avouons-le, on s'ennuie un peu. Peut-être que le gars est désormais plus à l'aise dans la forme courte. A voir bien sûr, de toute façon, si vous aimez les chiens, et puis parce que c'est un des derniers Godard. (Gols 02/07/14)

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Adieu à Godard, aurais-je presque envie de dire, et ne regrettons rien... Comme notre ami à truffe dans le film guette chaque bruit, chaque variation du vent, l'ami Jean-Luc est à l'affût de la moindre citation perfide (je pense que plus rien n'est de lui au niveau de l'écriture... Il n'a plus de jus, plus d'encre, délaissé, délesté qu’il est - on a envie de se lâcher après 70 minutes dans le coaltar, c'est normal) et nous sert un gloubiboulga imagé qui laisse pantois, souvent. L'histoire d'amour conté vaguement en fond est tellement bordélique qu'il faudrait trois paires de ciseaux et dix tubes de colle pour tout remettre dans l'ordre (ah il sagouine proprement toute idée de récit, l'animal ! Que du mépris, vieux fou !) et l'on finirait presque par être rassuré (la nature, JLG, on la sent, ta nature) par les images muettes de ce chien gambadant simplement en forêt ou veillant sur son lac - plus il se tait, mieux on entend Godard finalement... (A noter tout de même ces paroles de Godard citant Darwin citant Buffon citant un chien : "A noter que le chien est le seul être sur terre qui vous aime plus qu'il ne s'aime lui-même" - vraiment dommage que Basti*n ne soit pas dans le coin, on aurait pu vider vingt futs de bière, le temps d'épuiser la question... Hein, moi, bien sûr, je serais d'accord, lui serait contre, mais ça ne veut pas dire que je ne serais pas à un moment d'accord avec lui, voyez (comptez 10 futs pour en arriver là, dix autres futs pour tomber tous les deux d'accord - ouais, on aurait surement oublié la citation entretemps). Bref, je bifurque, je bifurque mais faut dire que cet Adieu ne m'a pas franchement scotché. Oh oui, je pourrais aussi faire le malin en disant avoir apprécié certains rapprochements d'images diablement provocateurs (la foule acclamant Hitler, puis une autre acclamant un coureur du Tour de France - on rit jaune), certaines pensées diablement profondes - ainsi Mao disant qu'il était trop tôt pour juger les événements de 89 (1789, hein, on s'entend... 1989, cela fait bien longtemps que tout le monde a compris le message dans l'Empire en pire de mille lieux) - remarquez aussi, au passage, que Godard prend l'histoire et l'Histoire avec des pincettes : on ne sait jamais, avec le temps, qui seront les vrais vainqueurs et les vrais vaincus... Hum, hum… Bon on risque malheureusement d’en voir plus que lui à ce sujet… On est content, contrairement à Gols, de voir la version de ce film en 2D car avec juste un oeil on aurait risqué d'avoir mal à la tête - déjà que ; on pourrait enfin aussi s'extasier devant ces gros coquelicots tout rouges qui bouffent l'écran - ah oui, niveau couleurs saturés, on mange grave (cela doit d'ailleurs presque être dangereux quand on est daltonien) - et trouver les citations de Monet ou les clins d'oeil (pubiens) à Courbet relativement intelligents - et je ne parle de ce chieur de Rodin qui remet tout le monde à égalité sur son trône. Mais comme Godard s'en fout (ou serait contre), on n’en fera rien. Allez, Adieu l'ami on t'aimait bien, Adieu l'ami on t'aimait bien, tu sais...  (Shang 12/12/14)

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God-Art, le culte : clique

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LIVRE : La Danseuse de Mao (The Mao Case) de Qiu Xiaolong - 2008

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Qiu nous plonge cette fois-ci dans la vie privée du ce grand poète que fut Mao (l'ironie est de mise). Amateur de femmes, et en particulier d'actrices et de petites danseuses, il est possible de lire en filigrane dans l'œuvre révolutionnaire du gars d'intimes déclarations d'amour. A noter au passage que Mao fut loin de se comporter vis-à-vis des femmes comme un parfait gentleman ce qui casse une nouvelle branche à son étoile... L'inspecteur Chen doit marcher sur des œufs (d'au moins 50 ans...) pour mener à bien cette enquête qui l'emmène de Shanghai à Pékin. Avouons une nouvelle fois qu'on en apprend des vertes et des pas mures sur cet Empire du milieu, Qiu évoquant aussi bien la période trouble et assassine de la révolution culturelle que la pourriture corruptrice qui ronge la Chine contemporaine - son ouvrage n'étant en rien un portrait à charges pour le fun, l'écrivain parvenant tout aussi bien à nous régaler avec ses connaissances sur la poésie chinoise classique, son goût pour la gastronomie et son empathie pour cette jeunesse chinoise. Chen est une nouvelle fois sur un terrain mouvant, dangereux, explore de multiples pistes avec une rigueur toute professionnelle (qui l'emmène jusqu'au mausolée de Mao - on apprend d'ailleurs que le gars a perdu des joues dans son sarcophage communiste) et risque plusieurs fois d'y passer - mais il est finaud, le bougre, il est finaud (en tout cas plus que dans sa vie privée qui reste au point mort : Chen et Wallander même combat). La résolution apparaît certes un peu simpliste et tiré par les cheveux…  mais bon, les 28 chapitres précédents nous ont suffisamment tenus en haleine pour qu'on n'en tienne pas rigueur à notre inspecteur de la vieille école (Mao). Autant dire qu'on est bien parti pour se faire dans les mois qui viennent l'intégrale des enquêtes de Chen qui nous relie toujours par un petit fil à Shanghai. De la nostalgie ? Nan, juste une question de fidélité, voilà... 

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LIVRE : Vilaines Pensées de Iegor Gran - 2014

9782357660748,0-2229214Iegor Gran sévit chaque semaine dans Charlie Hebdo, propageant sa mauvaise foi salvatrice comme un fiel, et s'attaquant à de vastes sujets, depuis les Manifs pour tous à l'écologie, des déboires de DSK au problème épineux des bites fleurissant sur les trottoirs de Paris, en passant par les handicapés (qui doublent dans les queues d'Eurodisney), les enfants (affreux), les rapports hommes (brutaux)-femmes (soumises), le sport (pour les bovins) ou Oscar Pistorius et ses envies de pisser. Ce recueil est donc un condensé de venin, balancé dans une langue assez fine malgré les nombreux coups en dessous de la ceinture. Pas de doute, l'esprit Charlie est là, on a même souvent l'impression de voir ressucité le duo Font et Val des années 70 : c'est sexué, malpoli au possible, scandaleux même parfois (le texte sur le cinéma porno envoie du steak), en un mot assez punk, et très réjouissant. certes, tout ne fonctionne pas : quand Gran tire sur les ambulances (DSK, BHL, Hollande), on se dit que son courage n'est pas toujours au sommet. Mais quand il se frotte aux sujets délicats (les handicapés, donc, ou les enfants pauvres accueillis par Jean-Marc Ayrault à l'Elysée, ou les femmes battues), on est scié par la frontalité de ces textes. La bien-pensance, de droite mais surtout de gauche, en prend un coup ; l'ennemi principal, déclaré, qui fait son apparition dans une bonne vingtaine de textes, c'est l'écologie, la mode du tri et de l'éco-responsabilité, l'hygiénisme ambiant, que Gran fusille avec une joie communicative. On n'a plus qu'une envie : s'allumer une clope dans un lieu public, mettre un coup de pied au gosse de pauvre qui passe à sa portée, jeter sa bouteille en verre dans la poubelle jaune et s'en reprendre une dose. Un livre salutaire et marrant.

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11 décembre 2014

Despair (1978) de Rainer Werner Fassbinder

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Il peut sembler parfois un peu ardu de « pénétrer » dans une œuvre de Fassbinder mais comme il y a toujours une petite stimulation intellectuelle au passage, on ne regrette que rarement la découverte d’une de ses créations. En 1978, il décide d’adapter (avec l’aide de Tom Stoppard) un roman de Nabokov, La Méprise. L’histoire se déroule à la fin des années 20 à Berlin. Le contexte politique est celui qu’on connaît - le parti National Socialiste prenant peu à peu son envol - : il constitue ainsi la toile de fond de ce film centré sur un homme (Dirk Bogarde, rien à dire) qui s’enfonce apparemment de plus en plus dans ses illusions ; cherchant à nier une certaine réalité (les coucheries de sa femme avec son propre cousin, les difficultés financières de sa chocolaterie… Il est d’ailleurs forcément tentant de faire un parallèle avec cette  partie de la population qui reste aveugle à la montée du nazisme - la scène où les nazillons fracassent une boutique juive sans que personne n’intervienne), il va chercher à se « créer » un double - en soudoyant un homme qu’il considère comme son sosie. Son plan est à ses yeux limpide : il va assassiner cet homme en le faisant  passer pour lui-même ; ainsi sa femme pourra toucher son assurance-vie et pourra venir le rejoindre en Suisse pour recommencer une vie idyllique… Bien beau projet… si ce n’est que ce fameux sosie ne lui ressemble guère…

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Avouons que l’on est un peu perdu pendant une bonne partie du film… On admire, comme d’hab, les sublimes mouvements de caméra « circulaires » de Fassbinder (le roi du travelling en demi-cercle), le ballet de sa mise en scène (ces personnages qui n’ont de cesse de se déplacer au sein d’un même décor, l’ensemble filmé dans un même mouvement - et ce héros qui finit parfois « coincé » dans un élément du décor comme s’il s’enfonçait de plus en plus dans son monde) mais l’on a un ptit peu de mal à mettre le doigt sur le sujet… On voit bien que notre homme est frustré (les séquences avec son « double réel » : au début du film, Dirk se dédouble ; il assiste ainsi « en spectateur » à des scènes d’amour avec sa femme (comme s’il ne s’agissait que de la projection de ses fantasmes), il assiste là encore « en spectateur »  (dans les deux sens du terme puisqu’il se trouve dans un cinéma) à la relation privilégiée entre sa femme et son cousin (le coup du mouchoir)) et pour tenter de résoudre ce problème il va partir de plus en plus dans son délire, dans sa « vision » : vivre une autre vie, ailleurs ; seulement, comme pour le coup des deux tableaux qu’il confond alors qu’ils sont totalement différents, il ne semble pas très doué pour dénicher un sosie… L’on sent bien que l’affaire est mal engagée…

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Plusieurs petits indices viennent en cours de route nous renseigner sur les tourments de notre héros (le fameux coup de la canne emprunté à son « sosie » : un symbole plus que buñuelien révélant probablement son impuissance ; sa façon de mater le corps dénudé de son sosie et la répétition sur la toute fin de l’expression « I’m coming out » pourraient même nous laisser supposer une homosexualité latente) un héros qui, obsédé par son plan, finit par ne plus ouvrir les yeux sur la réalité (lorsqu’il se met à chercher un tableau dans l’atelier du cousin, il ne voit même plus sa femme… pourtant en petite tenue - son cousin étant lui-même à poil). Il se voile la face, se perd dans ses rêves (il s’imagine même, lors d’un rêve justement, sous les traits de son sosie lorsqu’il sera en Suisse : changer d’identité, de vie, de corps… la totale) et notre homme, par trop confiant en son stratagème, risque un jour de tomber de haut… Un film assez envoutant au final où l’on a de cesse de pister toute les subtilités de la chose (un film labyrinthe où les interprétations restent ouvertes, multiples). Ardu, disais-je, à l’approche mais toujours gratifiant. Du Fassbinder de haut calibre.

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Alle Fassbinder Filme sind hier

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10 décembre 2014

Blow Out de Brian de Palma - 1981

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Bon, là, les gars, avouons-le : nous voilà au sommet de l'oeuvre de De Palma (qui en comptera une douzaine d'autres, c'est vrai), le genre de film éternel qui, même après 817 visions émerveillées, garde encore de nouvelles lectures possibles, de nouvelles beautés. On a sûrement déjà tout dit et tout écrit sur cet essai divinement intelligent, et tout est vrai. Influencé comme toujours par Hitchcock (c'est Vertigo ici qui sert de matrice, mais Rear Window fait aussi son apparition), il en contient le même romantisme noir, le même désespoir sentimental soigneusement caché sous des dehors de film d'action classique. On dirait que De Palma donne sa version de l'assassinat de Kennedy, il réalise en fait une oeuvre tourmentée sur l'amour impossible, sur la puissance du cinéma et sur le "méta-cinéma". Oui, m'sieurs dames.

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Il va s'agir en effet d'élargir le cadre d'un film pour découvrir une vérité cachée, la résolution de l'enquête tenant dans la façon de mettre en scène l'évènement, de le regarder aussi, donc de devenir à la fois le chef d'orchestre et le public du drame. Jack est preneur de son pour des films de série Z, et enregistre par hasard le crash mortel d'un candidat à la Maison blanche. Convaincu qu'il s'agit d'un assassinat déguisé, il va s'efforcer d'obtenir par la cinéma les preuves de cette conviction : scruter le son enregistré, y adjoindre les images, puis organiser une série de focales, de hors-champ, afin de dénicher le sens caché d'un évènement. Expliquer la vie par le cinéma, quoi, dans un acte de cinéphile romantique que Travolta, fiévreux, exalté, joue à la perfection. Sa soif de vérité tient à la fois de l'obsession et de la recherche passionnée de la forme parfaite (sa recherche de l'image et du son toujours plus nets). Excellent technicien à la carrière ratée, Jack veut faire de ce qui lui arrive dans la vie un film parfait, et c'est très beau. La métaphore est filée également dans l'embryon d'histoire d'amour qu'il vit avec Sally, petite teupu craquante, qui va rentrer dans le plan cinématographique que Jack met en place : pour que son film mental soit parfait, il faut que Sally entre dans le cadre. Elle y rentrera de façon inattendue, par sa voix, dans une conclusion hyper-cinéphile, hyper-fétichiste, qui laisse baba.

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Le fond du film est infini, à la fois discours sur le sentiment amoureux, déclaration d'amour à la supériorité du cinéma sur la vie et variation sur les techniques du cinéma en tant qu'actes de magie. De Palma scrute avec minutie les gestes techniques de l'artisanat du cinéma, les bandes qui tournent dans les magnétophones, les images fixes qu'on assemble, etc., et prend tout son temps, au sein du film à suspense, pour décrire amoureusement ce travail. On pense bien sûr au film de Coppola sur le même thème, mais chargé ici, en plus, d'une urgence douloureuse, d'une patte humaine qui échappait au dispositif glacial de Coppola. La petite Nancy Allen, absolument parfaite, est pour beaucoup dans cette sensibilité qui éclaire le film. De Palma insère ces thématiques presque gothiques (il est question, in fine et comme dans Vertigo, de ressuciter une morte) au sein d'un spectacle formel hallucinant : on est dans le maniérisme complet, c'est sûr, mais j'avoue que quand le Brian se lâche comme ça avec sa caméra, je jubile. Festival de split-screens, de ralentis, de fausses profondeurs de champ, de labyrinthes visuels, de montage parallèle, de panoramiques à 360°, chaque plan est travaillé pour être spectaculaire et envoyer paître les tenants d'un cinéma sobre et retenu. Une petite grammaire de toutes les figures de style en matière de cinéma condensée en 1h40 pétaradantes, colorées et parfaites. Le plus beau de Palma, sachant que tous ses films sont les plus beaux de de Palma.

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09 décembre 2014

L’impossible Monsieur Bébé (Bringing Up Baby) (1938) de Howard Hawks

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Je me faisais une grande joie de revoir ce Hawks avec Grant, Hepburn, les léopards, le chien et toute la troupe... et le début tout du moins joie me donna, comme dirait maître Yoda : Grant et Hepburn en mister et miss catastrophe sont comiquissimes dans leur duo à la sauce "s'il te plaît sors de ma vie, ok mais je t'aime et je reste". Dès que Grant croise la balle de golf et le regard de Kate, les imbroglios, pour ne pas dire les imbroglii car ce n'est pas correct, commencent : elle va tout lui faire foirer (la rencontre avec le représentant d'un mécène qui doit verser 1 million de $ au musée où le Cary bosse, son mariage...), tout lui ruiner (sa veste en queue de pie, sa caisse, son chapeau...) et l'entraîner dans des aventures de plus en plus farfelues (courir après un chien qui a enterré une clavicule de brontosaure ou rattraper un léopard qui est parti en goguette...) ; elle le brouille avec le monde entier, le ratatine, le mène par le bout du nez jusqu'à ce qu'il se le fracasse contre le mur... Un film de Hawks mené tambour battant par une femme volontaire et un poil maladroite : du féminisme pus jus, cocasse à souhait, qui font des hommes des pauvres marionnettes... consentantes. Mais (…).

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Alors c'est vrai qu'on rit grâce au tourbillon Hepburn : lorsque celle-ci déchire sa robe et montre son joli fessier (rapidement escamoté par un Grant à cran mais véritable chevalier servant) ou lorsqu'elle attrape le Cary tout décati dans un filet à papillon, bien difficile de ne pas laisser échapper un grumpf d'hilarité. Mais, mais, disais-je... je ne sais pas ce qui s'est passé dans ma passion pour la chose : de la chasse au léopard dans cette cambrousse de studio jusqu'à la scène de prison sur la fin, j'ai senti comme une légère surchauffe. J'ai eu, pour être plus précis, l'impression que nos amis avaient perdu en route le timing des gags - tous ce gens qui parlent en même temps sans s'écouter les uns les autres pour que les quiproquos puissent s'enchaîner, il y a un ptit moment où l'on frôle l'overdose... Croyez bien que je suis un fervent admirateur de la screwball comedy (et vais me refaire... avec joie, soon, His Girl Friday, que j'ai toujours considéré comme un must), mais il y a un moment, j'ai bien vu, où j'ai un peu décroché... Peut-être parce qu'Hepburn finit par en faire des tonnes en sosotte et laisse Grant (au potentiel comique démentiel) un peu dans l'ombre, peut-être parce que cette chasse au léopard tourne un peu en rond, peut-être parce que les mêmes gags sont repris deux-trois fois... J'avoue, avec une petite rougeur de honte aux joues, que le tourbillon ne m'a pas happé tout du long malgré ce montage hawksien d'enfer... Un ptit coup de faiblesse momentané (aurais-je abusé des mangues ? nan, j'pense pas) ou une screwball qui parfois déroule un peu trop (vous pouvez me huer, pas grave, je suis loin), I don't know, toujours est-il que la chose m’a semblé plus proche, à la revoyure, des deux étoiles que des trois (sur l'échelle de Reiser qui en compte quatre (…)). C'est déjà un beau score, attention... et puis rien que la tronche de Grant dans le filet à papillon et les multiples moules du couple, ça vaut le voyage, hein, pour rester sur du positif.

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Running on Karma (Daai chek liu) de Johnnie To et Wai Ka-fai - 2003

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C'est toujours pareil avec Johnnie To, on sait jamais si on doit se taper sur les cuisses en constatant la nullité du truc, ou si on doit considérer ça comme un avant-gardisme insensé. J'avoue quand même que, sur Running on Karma, c'est la première tendance qui se dégage. Je veux bien reconnaître que c'est une autre culture, un autre humour, d'autres références que les miens, mais tout de même : comment s'enthousiasmer vraiment pour ce gentil nanar hystérique, aussi consternant dans son scénario que pauvret dans sa réalisation ? Mmmm, comment ?

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C'est l'histoire d'un ancien moine devenu strip-teaser (Andy Lau, engoncé dans un costume en mousse sensé nous faire croire qu'il a la musculature de Schwarzenneger, mais qui le fait ressembler en fait au lapin de chez Flunch) qui décide d'aider une fliquette dans sa traque des brigands. Il possède un don, si j'ai bien compris, celui ce capter le karma des gens, c'est-à-dire qu'il connaît les incarnations précédentes de chacun, et en déduit leur espérance de vie. La porte ouverte à un galimatias new-age mâtiné de bouddhisme pour les nuls, augmenté d'une touche de philosophie issue des arts martiaux ("tu frape une fourmit, elle te frapera ossi", genre). C'est risible, d'autant que le scénario, après une première moitié encore relativement tenue, s'effrite complètement, prenant des bifurcations qui ont tout de sorties de routes, abandonnant des récits pour en commencer d'autres, et se termine dans une bouillie incompréhensible. On ne sait plus où ni quand tout ça se déroule, on se contente de baver légèrement devant le bombardement d'évènements déconnectés les uns des autres (bon sang, mais c'est qui le méchant qu'ils chassent à la fin ?), consterné par l'amateurisme de la construction.

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On me rétorquera que là n'est pas l'important, qu'un film de Johnnie To se regarde d'abord pour l'action. Je veux bien, moi. Mais franchement, si on reconnaît l'efficacité du maître sur certaines scènes (le combat dans la grotte bouddhiste), la plupart sont tellement extravagantes qu'elles perdent toute efficacité. On se croirait dans un bon vieux comics où les héros sont tellemnt surpuissants qu'on ne craint jamais rien pour eux. Entre ce bad guy contorsionniste indien qui flotte littéralement dans les airs, ce cambrioleur tellement enduit d'huile qu'il échappe à tout le monde, et Andy Lau tellement balèze qu'il peut voler d'immeubles en immeubles, on ne sait plus où pousser ses soupirs. Ca peut être drôle, je sais bien, mais c'est aussi un peu ennuyeux, et d'une kitscherie qui confine souvent au ringard total. D'autant que les acteurs, très nuls (à commencer par cette petite Cecilia Chung) en rajoutent des caisses, et alourdissent les moindres scènes : Andy Lau qui ne sait pas conduire sa moto, ouarf ouarf, 47 minutes de vautrage ; Andy Lau qui se fait tabasser par des flics, eheheheh, 8 heures de mimiques, etc. Bref, c'est non seulement complètement con, mais très faible esthétiquement. Take some holidays, Johnnie.

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08 décembre 2014

Alamo (The Alamo) de John Wayne - 1960

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Ce film est en quelque sorte le "film d'une vie" de John Wayne, projet pharaonnique qui lui a pris des années, qui a pompé toute son énergie... et s'est terminé par un quasi-bide, si bien que personne ne s'y intéresse plus vraiment (les DVD existants sont honteux techniquement). C'est très injuste, car franchement on est là face à un peplum-western d'une grande puissance, qui sait admirablement méler la petite histoire à la Grande, l'intime à l'action, et qui plus est superbement mis en scène "à l'ancienne" par Wayne. On dit que Ford était plus que présent sur le plateau, ce n'est pas étonnant : Alamo n'aurait pas juré dans la filmographie du maître.

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Voici donc narré un des épisodes les plus fameux de l'histoire américaine, un siège insensé, opéré par les forces armées de ces félons de Mexicains, et contre lequel a résisté une centaine de braves Texans désireux d'émanciper le Texas, au sein du minable Fort d'Alamo. A la tête de ces Américains au coeur noble, 3 symboles de l'Amérique : Travis, chef inflexible et impopulaire, mais juste et droit ; le mercenaire Jim Bowie, qui passe presque là par hasard ; et le vaillant Davy Crockett, archétype de l'aventurier rigolard et populaire. Ensemble, ils iront jusqu'au bout du sacrifice, au nom d'un idéal qu'on peut résumer par les mots habituels du cinéma conservateur de l'époque : courage, héroïsme, camaraderie, patrie, honnêteté, protection de la femme et allégeance au bourbon. Le sujet idéal pour Wayne , bien sûr, mais après tout le sujet idéal tout court : cet épisode permet au réalisateur de mêler en un seul flot les petites relations entre les personnages, les minuscules moments de bravoure personnels, les dialogues au coin d'une table de bistrot, et les grandes scènes de bataille, les chevaux explosant en l'air et les figurants tombant par rangées de 16. Le moins qu'on puisse dire est que le spectacle est total, tant dans les moments de calme et d'humour que dans ceux de pure bravoure.

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Wayne s'intéresse à tous ses personnages, à la manière de Ford. Le film est choral, et contient une épaisseur humaine incroyable. Que ce soit les têtes d'affiche (Wayne lui-même, Widmark, Harvey) ou le plus petit des combattants du fort, tous ont leur moment de bravoure, leur petite ligne de dialogue, leur particularité. Certes, on va parfois au plus pressé (la troupe de Crockett est une bande d'alcoolos illettrés et facilement bernables, les rapports entre Bowie et Travis sentent la virilité facile), mais tout de même : au sein de l'énorme barnum de cette troupe, chacun trouve son mot à dire. Si bien que, dans l'épique dernière demi-heure, quand tout ce beau monde tombe tour à tour sous les baïonnettes mexicaines (oui, ça se termine mal), on se lamente à chaque cadavre. Les acteurs, catalogues de trognes là aussi déjà aperçues chez maître Ford, sont pour beaucoup dans cette patte humaine qui éclaire le film. Wayne choisit un angle de narration très efficace : nous faire raconter la chose par un second rôle, en l'occurrence un petit môme complètement fan de Davy Crockett, qui ratera l'essentiel (la bataille), mais dont le regard naïf ajoute encore à la chaleur de cette histoire. Face au groupe de rebelles, les troupes mexicaines, anonymes, rangées dans un ordre impeccable (contraste avec le joyeux bordel de nos Texans), sont un danger implacable, et Wayne parvient à rendre visible le poids de la fatalité : on sait dès le départ que tous vont mourir, et ils vont à la mort en rigolant.

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Le film n'est pas dénué d'humour, un humour purement ricain et assez brut de décoffrage, mais un humour quand même. Les scènes de beuverie, la gouaille des compagnons de Crockett, les ruses entreprises pour voler du bétail ou saboter un canon, tout ça est assez fun et raconté dans la légèreté. Mais quand il faut envoyer le lyrisme, Wayne est on ne peut plus présent : grandeur des séquences où les soldats disent adieu à leurs épouses dignes, par exemple, filmées dans la lenteur, avec une majesté puissante ; profonde attention à toutes les scènes où les personnages doivent prendre des décisions importantes, où on nous fait comprendre comment ce groupe d'hommes court à la mort ; très beaux moments de camaraderie virile entre Crockett et Bowie, et donc entre ces deux vieux briscards de Wayne et Widmark, dans un duel où chacun laisse la place à l'autre (les deux sont excellents) ; beaux moments aussi entre Wayne et la petite Linda Cristal, toute mimi dans sa timidité. Le tout est filmé sous l'implacable soleil du Texas, cadré dans de somptueux plans larges qui inscrivent les personnages dans le contexte avec force. Musique solennelle et ample, photo précise, décors magnifiques (ce fort qui s'apparente à une ruine d'église, défendu pathétiquement par ces hommes), sens aigu du rythme, vraiment c'est beau et bon. On regrette du coup que ce soit le seul essai de notre John Wayne derrière la caméra : voilà un vrai cinéaste classique comme on les aime.

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07 décembre 2014

Plus dure sera la Chute (The harder they fall) (1956) de Mark Robson

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Petite émotion à la nouvelle vision de ce film, tout d'abord parce que c'est l'un des plus grands films sur l'envers de la boxe, ensuite parce qu'il s'agit du dernier film du gars Bogart et enfin parce qu'il clôt notre cycle films noirs ricains : 34/64 (mais bon, je vais continuer de dénicher quelques perles dans le genre, don't worry). Alors oui, on sent bien que Bogart, le visage amaigri, n'est pas à son mieux mais il peut partir la tête haute œuvre sur cette œuvre digne. Même s'il incarne un type qui se vend (il s'occupe de la publicité d'un boxeur géant et tocard... qui gagne tous ses matchs parce qu'ils sont achetés d'avance...), il parvient sur la ligne... à se racheter : il distribue toute sa thune (pourtant durement acquise) et revient à "ses véritables amours" : sa femme (Jan Sterling) et le journalisme. Pendant tout le film, Bogart baisse la tête, cherche des compromis, fait le tampon entre les mafieux et le "champion" (grand couillon des Andes pas méchant pour un rond) ; comment en est-il arrivé là à jouer les serpillères ? toute sa vie, il fut intègre... mais cela ne l'a pas empêché de perdre son job et de se retrouver avec des clopinettes. Il décide donc, sur un coup de poker, de gagner gros tout en rognant sur ses principes. Ce n'est pas glorieux, il le sait, il encaisse, il serre des dents... jusqu'au moment où il explose moralement.

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Face à un Bogart réservé, tout en nuances, (on voit bien, de toute façon, que, s'il s'énerve, il ne finit pas le tournage), il y un extraordinaire Rod Steiger, genre de Joe Pesci vintage. Le type est un escroc, un mafieux de la pire espèce : il te noie tellement de parole, le gars, que tu finis forcément par saisir la main qu'il te tend pour "te sauver". Steiger se lance dans un numéro fantastique de baragouineur qui te saoule jusqu'à ce que tu lui aies acheté un container de chaussettes. Le type excelle à prendre chacun à partie pour se lancer dans une grande démonstration sans queue ni tête, sans aucun rapport avec la réalité : il ment, le salopiot, comme il respire, mais au final tout le monde finit par lui donner gain, juste pour qu'il arrête de causer. Un enragé, un bonimenteur, un Eric Z. dans le milieu de la boxe... Outre ces deux figures, place au milieu de la boxe (pourri jusqu'à la moelle : un boxeur intègre c'est aussi rare qu'un homme politique avec des convictions), place au ring et aux combats truqués (le géant est aussi élégant sur un ring que Carlos sur des patins à glace et les hommes qui tombent sous ses coups sont aussi crédibles que des clowns). C'est farcesque jusqu'au combat final sans pitié, jusqu'à la boucherie, la charcuterie, le dépeçage, le scalp de faciès... Notre champion veut résister et tombe sur un rouleau compresseur. Bogart est écœuré. Les mafieux, eux, font la fête et parlent gros sous pendant que le boxeur tente de réparer sa mâchoire (le muscle sans le bagou, laisse tomber…) sans avoir gagné le moindre kopeck (géniale idée en passant que celle de ce type qui prie avant d'aller au combat et finit les bras en croix sur le ring...). Le milieu de la boxe, pris en flagrant délit de magouille, en sort KO. Un film (au beurre) noir qui montre magistralement l'envers du spectacle, tout le pathétique de ce sport dont les acteurs principaux sont des marionnettes en foin. Bogart peut partir tranquille et rejoindre les Dieux du cinéma.

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La Carrière de Suzanne (1963) d'Eric Rohmer

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Ce que j'aime dans La Carrière de Suzanne, c'est surtout la façon qu'a Rohmer de décrire l'ennui ou peut-être plus exactement la déception. Le gars Eric ne cherche jamais à tricher pour tenter de décrire cette folle jeunesse qui ne l'est jamais. Dans un bar : On boit un café ? peut-on lancer d'un air exalté... puis viennent de longues secondes d’un silence plombant comme si on avait pas grand-chose à dire à la personne qui est en face de soi. On sort en boîte ? Et l'on se retrouve avachi sur une table avec des verres vides tristes comme un clown sans maquillage. On va chez machin faire une surboum ? Et l'on se retrouve à danser mollement un slow avec un type ou une fille moches histoire de faire un truc entre deux clopes... Rohmer choisit comme personnage principal - il fait fonction de narrateur - sûrement l'individu le moins intéressant de l'histoire : timide, attaché à un pote fils à papa qui se plaît à jouer les Don Juan de pacotille et qui n'est jamais le dernier pour jouer "les crapules", incapable de se laisser aller, bloqué sur des études pour lesquelles il ne semble même pas doué, ce gars Bertrand est aussi jouasse, passionnant et rieur qu'un fer à repasser en panne. Il voit la vie des autres se dérouler devant ses yeux et ne semble avoir aucune prise sur la sienne. Dépendant de son pote (qu'il estime sans que l'on sache vraiment pourquoi - disons qu'il a tendance à vouloir "agir" alors que le Bertrand subit), se moquant de la collante Suzanne (qu'il dit ne point estimer mais qu'il ne repousse jamais ; cette "cruche moche" à laquelle il se sent sûrement au fond de lui-même si supérieur lui donnera au final une petite "leçon de vie" - on est dans les Contes moraux, hein, rappelons-le tout de même), le Bertrand traîne son mal-être et finira par se l'avouer. Sa vie est petite, sclérosée, étroite. Un fantastique héros rohmérien...

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On trouve déjà en germe dans ce moyen-métrage, le goût du Rohmer pour les flirts, les marivaudages (qui peuvent réussir en une soirée ou péniblement traîner en longueur), cette attirance pour ces lieux parisiens (bar, cave, appart de bourge ou chambre de bonne) où la jeunesse tente de faire la fête (c'est pas vraiment l'ambiance Didier Super... Grande musique classique qui donne envie de se suicider en bouffant tous les mégots du cendrier), et cette mignonne psychologie où l'arroseur finit souvent par être arrosé. Un peu tristoune et gris, certes, mais heureusement on assiste à un final beaucoup plus lumineux et enjoué qui laisse augurer un Rohmer, au besoin, beaucoup plus solaire. Une gentillette petite leçon des débuts.   (Shang - 17/05/14)

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Tout à fait d'accord : une petite chose sans vraie conséquence, mais très attachante et sincère, et peut-être, si on creuse un peu, plus profonde qu'il n'y paraît. Cette Suzanne, potiche qui semble être la victime des jeux sadiens des garçons, l'archétype de la femme soumise des années 60, pourrait bien se montrer plus maline que ça et laisser nos coqs virils ou romantico-niais sur le carreau. Si le héros-narrateur est effectivement l'archétype du garçon rohmérien, mélange d'érudition, de coqueterie et d'ennui, Suzanne dessine déjà les archétypes féminins futurs du gars Eric : elle cache son jeu, et va bientôt mettre à jour l'émancipation de la femme telle que la conçoit la jeunesse moderne de 68. Car, au final du film, c'est elle qui a l'argent, le beau mec et le soleil exotique, alors que ceux qui l'ont utilisée pendant tout le film se retrouvent bien cons avec leurs marivaudages adolescents, leurs fêtes tristes et leur fanfaronnades. Les femmes mènent le jeu dans La Carrière de Suzanne (notez le côté cynique du titre, qui tend à définir le mûrissement et les manipulations sentimentales de la fille comme un taf), alors que tout apparaît exactement comme la norme de l'époque le veut : domination masculine, jeux de séduction sans conséquences, etc. Moral, oui oui, comme l'était déjà, sur un discours un peu parallèle, La Boulangère de Monceau.

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On voit aussi dans le film un côté qu'on retrouve souvent dans les premiers Rohmer : l'admiration pour le garçon grande gueule, celui qui ose. Prenant pour modèle son pote-concurrent Paul Gégauff (on est assez proche du même personnage dans Les Cousins de Chabrol), il n'hésite pas à dresser un portrait de lui-même en jeune mec assez coincé et timide en totale dévotion pour le brillant camarade. Mélange de fascination/détestation, l'ambiguité des sentiments approfondit un peu plus ce film. Et puis, comme le dit Shang, c'est un nouvel exemple de l'amour de Rohmer pour Paris, le nom de ses rues, les détails de son quotidien, etc : énormément de plans "inutiles" nous précisent la disposition des bâtiments entre eux, les nomenclatures, les temps qu'il faut pour se rendre de tel endroit à tel autre, on reconnaît bien là la précision diabolique et obsessionnelle de Rohmer pour la véracité de son contexte. Un film bien intéressant, moi je dis.   (Gols - 07/12/14)

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La carrière de Rohmer :

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Prince sans Amour (Paid to Love) (1927) de Howard Hawks

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Voilà une petite gâterie hawksienne muette qui, si elle déroule un scénario prévisible, n'en recelle pas moins de jolis moments érotico-féminins (oui, ne vous emballez pas non plus, dès qu'il y a un plan serré sur des jambes de femme, je trouve le film érotique... donc là comme il y en a trois, c'est limite « carré blanc »... - pour ceux nés au XXème siècle). Je tente de simplifier au niveau du pitch : un Ricain veut prêter de la thune à un vieux roi méditerranéen ; seulement, pour être sûr que cette monarchie soit viable et populaire, il faut que le fiston (jusque-là uniquement passionné d'automobile) se marie. Les deux vieux partent en quête d'une donzelle à Montmartre et trouve la perle : celle-ci doit réveiller l'ardeur viril du gars ; ce dernier devrait ensuite chercher chaussure à son pied parmi les gens de sa classe... Bon, bien sûr, cela ne se passe pas comme prévu. Le cousin du prince, dragueur comme pas deux, se fait passer pour l'héritier et chauffe la gorette (qui fait son job, jusqu'à une certaine limite) et le vrai prince, qui se fait passer pour un simple garde royal, tombe amoureux de la gorette - et réciproquement... Quand il est mis fin aux divers quiproquos, reste un problème de taille : le prince ne peut se marier avec une fille qui n’est pas de son rang... Enfin, quoique...

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Il est de petits instants rigolos : les deux vieux qui profitent de la moindre occase pour trinquer (on s'identifie alors facilement à ces deux vieux grigous), la mise en scène qui a lieu dans ce petit bar de Montmartre dès que les touristes ricains débarquent (il faut du typical, bordel, du typical : les apaches se font soudainement rugueux, les danses deviennent collés serrés et les femmes armées d'un couteau sont forcément fatales : du real, du pure, du brutal feints... Montmartre est déjà pourri par le tourisme...) ou encore les tranches de rires des deux vieux quand ils voient que leur subterfuge marche à merveille... Il y a de petits instants planant qui fleure bon l'érotisme vintage : les servantes (et ces fameux plans sur leur jambes et sur leurs chaussures à talon dont on finit par percevoir mentalement le bruit) qui se retournent dans les couloirs au passage du cousin (qui mate la donzelle à son tour - ne jamais rester seule dans la cuisine…) et du prince héritier (qui lui, candide, reste de marbre), la Dolores qui embrasse à pleine bouche son garde/prince (l'un des gros plans sur elle quand elle ouvre puis referme les yeux est super bath comme dirait mon père si je l’avais connu jeune !) ou encore (le top du top…) la Dolores qui se déshabille (elle pense qu'elle est seule) sous les yeux avides du cousin qui épluche délicatement sa banane (je ne vous fais pas un dessin... mais je balance quand même le photogramme tant la scène est édifiante !).

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Chez Hawks, il y a toujours ce sens impeccable du rythme et de la mise en scène (rien que le plan séquence quand Dolores arrive épuisée, la toute première fois, dans la maison du prince vaut le visionnage) qui permet à la chose de rester en bouche malgré quelques petites baisses de tension - un peu lourd le cousin... mais il en sera pour ces frais. Bref, payer pour voir, vous ne le regretterez point (ah, ces coquines de Françaises, quand même, qui n'ont pas froid aux yeux avec leur poignard glissé dans la jarretière... Toute une époque...)

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Howard, ô désespoir,

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LIVRE : Jeudi noir de Michaël Mention - 2014

6a0120a864ed46970b01b8d084aafc970cJ'ai lu deux livres sur le foot cette année, je pense que je file un mauvais coton, mais le fait est que les deux m'ont emballé. Celui-ci s'intéresse à un match absolument mythique, dont même le réfractaire quasi-intégriste de la cause footballistique que je suis se souvient : la demi-finale France/RFA de Séville en 82, qui vit le cassage de gueule de Battiston, qui affolât les scores et qui se terminâsse par la séance de tirs aux buts encore dans toutes les mémoires (non ?). Un match à la dramaturgie proche de la tragédie grecque, qui cristallisât en deux heures de jeu tous les sentiments humains, les plus vils comme les plus nobles : patriotisme virant au nationalisme raciste, brutalité, haine de l'autre, esprit revanchard, mais courage et abnégation, camaraderie et solidarité, il y a eu tout ça dans ce jeudi noir. Mention re-raconte donc le match par le menu, et même si on connaît par coeur les détails de celui-ci, on est accroché par son sens impeccable du suspense, de la narration, qu'il a hérité sans aucun doute de son passé de polardeux. Il choisit habilement de raconter ce moment du point de vue d'un des joueurs de l'équipe de France, fictif, dont on ne s'étonne jamais de la présence alors qu'il n'est pas sur la feuille de match : ça lui permet de traverser tour à tour tous les sentiments qui ont pu envahir les joueurs pendant la partie, de les décrire de l'intérieur, en direct pour ainsi dire. Ca lui permet aussi de trousser une quasi-trame policière, avec ce soupçon de trahison qui se porte sur chacun des joueurs tour à tour (le goal Ettori est-il un peu trop absent ? Didier Six a-t-il raté son penalty exprès ?)

En vrai afficionado du foot, Mention n'hésite pas à en rajouter des louches dans la mythification de ce match, c'est là où se place la limite du livre : que ce match ait condensé les haines anti-allemandes ataviques du Français, je le reconnais ; qu'il failler aller jusqu'à convoquer Hitler, Napoléon, ou les guerres de Prusse pour l'illustrer me semble un peu excessif. Mais tout de même, le livre parvient à restituer quelque chose de "l'esprit sportif" des années 80, mélange de racisme et de rancunes mal digérées autant que de fair-play et de sens de l'honneur. Même si la construction sent parfois le bon élève (cette volonté de citer sans arrêt des détails hors-contexte pour mieux ancrer le livre dans son époque, qui sent la documentation fiévreuse), même si le désir de baser le récit dans les références hard-rock (des citations un peu bêbêtes de chansons bourrines) ne sert à rien, même si ça sent parfois la facilité, Jeudi noir remplit complètement son rôle : nous replonger pendant quelques heures dans ce moment mythique, nous rappeler qu'un match de foot est un évènement qui dépasse le match de foot, et nous faire baver en enfilant les chapitres avec un suspense constant. Du bon travail d'artisan, finalement, maladroit et m'as-tu-vu, mais indéniablement efficace et au petit poil.

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