Shangols

03 février 2023

LIVRE : Mes Fragiles de Jérôme Garcin - 2023

011128020Et si on parlait de la mort, tiens, là maintenant... Jérôme Garcin, dont l'éternelle voix me berça pendant certaines nuits malgachisées il y a bien longtemps (j'écoute moins la radio, depuis, je sais, c'est un tort), évoque ici en quelques lignes pleines d'émotion retenue, la mort de sa mère, de son frère, de sa tante... Des proches, des très proches, qui, en l'espace de quelques mois disparaissent et le laissent tout de guingois... Plutôt que de se morfondre, que de nous servir une longue litanie pénible, Garcin revient, avec lucidité et amour, sur les derniers jours de ces êtres, leur personnalité, le bonheur constant qu'ils lui apportèrent. Des pages sincères, tout bonnement, qui sans faire fondre notre petit coeur ému trop facilement, content avec une grande tendresse les raisons pour lesquelles ces deux êtres comptèrent pour lui plus que tout. Déjà touché par le passé par des morts prématurées (celle de son frère jumeau, puis de son père), Garcin tente juste de mettre quelques mots sur ces vides sans s'épancher de façon tristoune. Cette mère, ce frère, tous les deux aimant peindre, essayèrent par le biais de cet art de révéler leur sensibilité ; elle si joyeuse, lui touché par un syndrôme handicapant, proche de l'autisme, tentèrent d'exprimer sur ces toiles leur vision personnelle. Garcin revient particulièrement sur ces peintures qui, elles, demeurent, quand ces deux êtres s'en sont allés à jamais. C'est un petit bouquin sobre, plein de vitalité et de fatalité, qui évite les écueils du larmoiement et touche par son style gentiment proustien - ces longues phrases qui s'étalent et qui reviennent en douceur sur leur pied. Honnête et touchant petit recueil de deuil.

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Konopielka (1982) de Witold Leszczynski

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On aime ce genre de petit film miraculeux, sorti de nulle part (enfin, si, de Pologne), réalisé par un cinéaste inconnu au nom imprononçable ("szcz", faut être soigneusement bourré à la vodka pour sortir la chose correctement), ce genre de film beau, drôle ce qu'il faut, teinté d'un érotisme suranné et qui se conclut en beauté, dans un voile du fumée mystérieux... Il est question ici d'une campagne polonaise bien reculée, dans l'après-guerre, un village aux confins des marais. Des cul-terreux avec leur petite vie... Lorsqu'un curieux clochard débarque, cela ravive semble-t-il quelque peu les superstitions et les croyances - à l'image de ce veau qui semble tout droit sorti du ventre du jument (celle-ci, en tout cas, semble vouloir clamer la maternité de la chose). Rien de bien neuf sous le soleil dans ces arrière pays-là. Plus révolutionnaire sera l'arrivée dans le village, en particulier pour notre héros fermier à moustache, non pas tant de l'électricité mais de cette blonde maîtresse venue apporter, enfin, aux gamins du coin quelques enseignements de base... Notre homme, lui, dont les derniers rêves avaient déjà quelque chose de prémonitoires et de fantasmagoriques, voit la jeune femme venir s'installer dans sa propre ferme, ce qui va pour le moins le troubler : non seulement les connaissances acquises par son gamin vont quelque peu mettre à mal son autorité, mais surtout, cette charmante jeune femme qu'il côtoie de près va quelque peu troubler son quotidien et son repos... Pour le pire ou le meilleur ?

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Leszczynski, après nous avoir bien installés dans ce décor champêtre, avoir filmé cette nature dépouillée mais belle, avoir donné aux propos de son héros (qui considère chaque arbre comme un être - et chaque hêtre comme son bras (? pfff)) des accents panthéistes, bref après avoir soigneusement planté le décor de ces villageois qui craignent tout progrès, ont des croyances préhistoriques (un mystérieux trésor serait enfoui sous la colline), s'esclaffent dès lors que l'un d'eux pète en réunion, va laisser à cette jeune femme tout le champ des possibles pour venir troubler les habitudes de notre héros. Son autorité, son côté patriarcal et sa prétendue sérénité sexuelle vont forcément en prendre un coup sur la tête. On rit à sa mauvaise foi, on craint son voyeurisme (il mâte la belle maîtresse quand elle accueille un jeune homme dans sa chambrée : sa façon langoureuse, plus lente qu'un pou, de faire l'amour le rend complétement dingue...), on se moque de ses soudains accès de colère... On ne sait trop si notre homme ne va pas finir par craquer... Passer à l'acte avec la jeune femme (en fantasme ou en vrai...), va-t-il lui ouvrir les portes de la liberté ou le conduire tout droit en enfer (que sont les autres...) ? La fin, délicieusement ambiguë, jouera subtilement de ces deux éventuelles interprétations... Un récit qui embrasse la nature (et qui la filme dans toute sa beauté : le noir et blanc est somptueux), qui décrit de façon caustique les différents habitants de ce village quelque peu arriérés, qui joue de cet éternel féminin venu sur terre pour troubler les hommes, qui évoque également, de façon à la fois merveilleuse et réaliste, le monde des rêves (le cinéaste filme Marie et Dieu dans la scène d'ouverture de façon terriblement crédible)... bref, pour faire plus court et conclure, une œuvre qui alterne esthétisme et causticité avec la même maestria... Sont forts ces "ski" - spéciale dédicace à notre petite Bambi à nous polonaise.

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Snowpiercer, le Transperceneige (Seolgungnyeolcha) de Bong Joon-Ho - 2013

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C'est toujours un délice de se taper un Bong (comme dit souvent mon amoureuse), et encore une fois le gars nous surprend et nous bluffe. Rien pour me plaire a priori : un film de SF burné, avec acteurs américains et se dirigeant vers un twist final un peu attendu. Mais la mise en scène, le sens des personnages, l'humour et le rythme de la chose transcendent sans souci cette trame un peu passée : c'est un vrai spectacle de cinéma comme on l'aime, un peu bas du front dans l'écriture mais justement défoulant, un peu trop clinquant dans la forme mais justement virtuose.

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Ça se passe dans un train du futur, au sein duquel ce qui reste de la population du monde a pris place après une bête catastrophe climatique. Entassés comme des sardines, les gars des basses couches sociales survivent à l'arrière du train ; à l'avant se trouvent les nantis, guidés par un Dieu mystérieux qu'on imagine logé dans la locomotive. Le train roule éternellement, s'il s'arrête le gel le détruit. On démarre le film au moment où une poignée d'hommes de l'arrière décide de remonter tout le train pour aller en découdre avec les dirigeants à l'avant. De wagon en wagon, tels des niveaux de jeux vidéo, les gusses vont gravir les échelons sociaux (mais à l'horizontale), traverser toutes les strates de la société, et se frotter à leurs ennemis les aristos, armés jusqu'aux dents. Ça charcle grave, ça décime à tours de bras, le sang gicle façon geyser, et autant le dire, peu seront les élus qui parviendront enfin au saint Graal : les commandes du train.

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Brillante idée de départ que ce train immensément long, dont chaque wagon représente un état de la société, en mouvement dans le vide. Il y a indéniablement quelque chose de métaphysique à voir ce bolide traverser le blanc total simplement troué de vestiges du temps passé (carcasses de buildings, cadavres gelés), et Bong semble bien inventer ici le travelling éternel parfait : un groupe d'homme qui avance de gauche à droite (seul mouvement de caméra possible, a-t-on l'impression) dans un train lui-même en mouvement dans le même sens. Du coup, temps et espace se confondent : on fête d'ailleurs la nouvelle année à chaque fois que le train franchit un certain pont, tous les ans. C'est une très belle situation de départ, qui permet de parler à la fois de lutte des classes de façon concrète, de notre rapport à Dieu, et aussi de la durée de l'existence elle-même. Au gré des wagons, nos amis traverseront une école propagandiste, un resto de sushis, une serre tropicale, un fumoir pour vieilles bourges, un bordel, une boîte de nuit, etc., belle traversée en accéléré d'endroits emblématiques d'une vie.

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Mais de toute façon, même sans ce fond très agréable, le film se suffirait à lui-même s'il n'était que le bazar d'action qu'il est. Bong est absolument impeccable pour doper son suspense, rendre lisible une scène de baston, enchérir sans cesse dans le spectaculaire. Surtout, marque très nette de son auteur, le film désamorce sans arrêt le sérieux qui menace (c'est un scénario de SF, et du coup ça pourrait se prendre facilement pour plus que ça n'est) par un humour et un humanisme constants. La grande trouvaille, c'est un ingénieur coréen drogué jusqu'aux cheveux et cynique façon Escape from New-York (Song Kang-Ho, hilarant), contraint de faire tout le chemin avec le héros type américain (Chris Evans, beau mais un peu fadasse) : ça devient alors un de ces films de duos dépareillés (c'est buddy-movie qu'on dit ?) comme on les aime. Bong ne cesse de nous surprendre, poussant son humour de mauvais goût très loin : les scènes malaimables de la salle de classe, ou la composition en sur-surjeu de Tilda Swinton sont des sommets d'absurde, qui sont comme des pavés dans la mare du sérieux papal de ce genre de films. Certes, ça tombe du coup de temps en temps dans une imagerie too much à la Terry Gilliam, et c'est dommage. Comme il est dommage que la résolution du film soit si prévisible et si pesante (quoi que le dernier plan, hein, soit magnifique). Mais franchement, pendant deux bonnes heures, notre compère nous aura baladés à la manière des montagnes russes entre le bon vieux blockbuster à l'ancienne et la comédie burnée, et ça, on lui en sait gré. Techniquement, c'est en plus irréprochable : musique, couleurs, lumière, rythme, et même costumes, tout est parfait. Je veux bien une autre tournée de Bong. (Gols 13/11/13)


Vous connaissez mon amour pour les films de train, hein ? J'ai seulement l'impression ici que trop de wagons, finalement, tue le film de train. Il est étrange de voir, en intro, que j'avais accroché (les wagons ?) à Last Train for Busan (Gols moins, de mémoire), alors que ce film-ci, signé du gars Bong, me laisse pour le coup un peu froid... Comme l'impression fâcheuse (la chose est pourtant adaptée d'une BD que ma douce vient de finir - moi, j'y touche pas, aux BD, trop compliqués...) d'entrer ici dans un jeu vidéo (survivre à chaque wagon) que d'assister à un vrai grand spectacle cinématographique métaphysico-écologico-sociologique... Tout est intéressant dans cette idée de départ, dans cette façon en effet de "traverser la vie" horizontalement comme le rappelle subtilement le gars Gols, mais tous ces personnages hirsutes, violents, grandiloquents, fou furieux n'ont guère plus d'épaisseur que des ombres mouvantes... Non seulement la foule de figurants n'a guère d'intérêt (comme dans une série, genre Lost, qu'importe qu'une cinquantaine d'entre eux meurt, il semble toujours y avoir un réservoir infini : on peut donc enchainer les carnages ad libitum, tant que les héros demeurent), mais les personnages principaux n'ont eux même que peu de "valeurs" : le bourrin ricain et le drogué rêveur coréen, on aurait voulu faire plus stéréotypé qu'on ne s'y serait pas pris autrement... Du coup, rapidement, après un début pourtant prometteur chez les pauvres (Bong soigne les détails comme le passage rapide dans le gourbi-couchette du personnage du dessinateur, mémoire vivante de cette populace assemblée dans ces wagons plombés), c'est parti pour défoncer les portes une à une de ce train plus long qu'une attente dans une gare SNCF... Une résistance d'abord molle, puis dure, avant de traverser les wagons sans réaction de ces cons de nantis qui planent (une petite rébellion quand ils n'ont plus de drogue, oui, certes, mais un peu tardive) et cette résolution philosophico-crétine aussi crédible que la retraite à 50 ans. Le divertissement, moui, il est là, parfois, même si on décroche (les wagons, still ?) un peu trop rapidement en route devant cette marche forcée jusqu'au-boutiste (bon, c'est quand qu'il arrive ?). Une traversée pas inintéressante dans son concept et sa folie du décorum, mais aussi consistante au final qu'une névé sous le soleil (levant) (Shang 03/02/23)

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02 février 2023

LIVRE : Crépuscule de Philippe Claudel - 2023

f0dd3f0f21b20b5c8503eaad0a944133efadfcd7a0458b9bdab617c581cb5445Faut-il voir dans le dernier roman de Philippe Claudel une allégorie ? Peut-on lire au travers de cette histoire de meurtre de curé et de chasse au musulman une satire de notre époque, voire d'une autre plus ancienne où les Juifs furent massacrés ? Mmmm ? Je me le demande bien, et c'est vrai que le bougre avance à peine masqué avec son livre, qui se veut ample et tragique comme l'Histoire, mais aussi léger et fun comme un polar, mais aussi raffiné comme du Flaubert. C'est un peu trop d'ambition à la fois, dirais-je. Si le roman finit par convaincre, c'est en pointillés. Il faut se taper des pages et des pages de verbiage, de piétinement d'intrigue, de style inutilement ampoulé, pour de temps en temps trouver un paragraphe un peu inspiré, une idée de rebondissement maline ou un personnage attachant. Le roman se situe dans un petit village perdu, au sein d'un pays imaginaire qui tient plus ou moins d'un pays de l'Est, battu par les neiges, arriéré et gai comme une porte de prison. Mais les communautés vivent en harmonie dans la ville. Jusqu'au jour où le corps du curé est retrouvé assassiné d'un coup de pierre. Le policier de la ville, Nourio, se lance (mollement) dans l'enquête, assisté de son grand dadais d'adjoint. Mais les manipulations politiques, les comportements des habitants persuadés que la communauté musulmane est responsable du crime, les pièges tendus par les uns ou les autres, tout ça va entraver sérieusement notre flic, plus préoccupé pour sa part par la poitrine naissante de la (très) jeune fille du sabotier que par la résolution de l'énigme. Il faudra 400 pages pour venir à bout de ce simple crime. D'ici là, Claudel s'intéresse beaucoup plus à  la désintégration de l'harmonie entre les hommes, à la violence cachée derrière la placidité, aux tares de ses héros, qu'à l'assassinat du cureton.

Il s'intéresse aussi beaucoup à son écriture, ce qui est tout à sa gloire. Mais celle-ci devient en quelque sorte le personnage principal du roman, et finit par avoir la tête qui enfle. C'est bien beau de s'essayer aux phrases très longues, au rythme classique, aux formules savantes et complexes ; mais Claudel n'a pas les épaules pour ça. Le style de Crépuscule est criant de lourdeur : les phrases, saturées de relatives, alambiquées à l'envi alors qu'une simple ponctuation aurait suffi, deviennent illisibles, et on doit s'y reprendre plusieurs fois pour parvenir à identifier leur construction. Les chapitres s'alignent sans que rien ne bouge, sans que rien n'ait avancé dans l'intrigue comme si Claudel tirait à la ligne, comme s'il prenait un malin plaisir à nous dire : "vous voudriez que l'enquête avance ? eh ben c'est moi qui décide, et je préfère décrire ce petit brin d'herbe". Au milieu de ce chaos littéraire, étonnant chez le vieux briscard qu'il est, si bien qu'on se demande si cette complexité n'est pas une sorte d'effet comique voulu, il y a, c'est vrai, quelques jolies choses : une partie de chasse à l'ours très "à la russe", une manière de traiter le personnage principal avec ambiguïté (au départ noble et courageux, à la fin pathétique), quelques personnages secondaires pas mal troussés (l'idiot du village, ou l'imam), une atmosphère proche du Roi sans divertissement de Giono. C'est très inégal, un peu flou, mais allez, je donnerai un satisfecit à ce roman pour sa figuration de l'histoire récente (on reconnait la France post-Charlie Hebdo) et ancienne (on reconnaît quelques massacres du temps passé, comme chez Maurice Pons) qu'il effectue avec intelligence.

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Metalmeccanico e parrucchiera in un turbine di sesso e di politica de Lina Wertmüller - 1996

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Peut-on être un communiste convaincu et tomber tout de même amoureux de la militante de droite basique ? Je connais bien le problème, ayant été moi-même amoureux d'une végan complotiste antivax et fan de yoga, je peux donc vous le dire : oui. C'est aussi l'opinion de Tunin, fier défenseur de la cause ouvrière. Le jour des élections, son parti est laminé par la droite, il sort pour en découdre, tombe sur la militante la plus farouche du camp opposé, et à la faveur d'un frottement son entrejambe le condamne : il va devenir obsédé par la donzelle. De son côté, elle est bien décidée à dompter ce viriliste tout en orgueil, tant pour le rallier à son parti que par fierté féminine. Commence alors un ballet très enlevé de "je te prends, je te jette", sur fond, on est chez Wertmüller, de féminisme et de masculinisme subtilement chroniqués. Car derrière la grosse farce, qui peut même verser dans la vulgarité, il y a un discours, et beaucoup plus subtil qu'il n'en a l'air, sur les caractères des deux sexes et l'éternité de leur combat. Sous prétexte d'opposition politique, elle parle d'opposition des sexes, et même d'une certaine conception de la vie.

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On connaît l'audace de la dame, sa tendance à s'opposer aux discours politiquement corrects ambiants. Ici, on est en plein dedans. Comme dans le merveilleux Travolti da un insolito destino nell'azzurro mare d'agosto (beauté des titres...), elle renvoie soigneusement dos à dos nos deux personnages, aimant et moquant tour à tour l'un et l'autre. Si Tunin est sa tête à claque favorite, elle ne se prive pas non plus de montrer la légèreté et la vanité des femmes : Rossella est une fieffée salope qui mène notre pauvre homme par le bout du nez. On s'amuse beaucoup, franchement, à regarder ces deux acteurs hystériques s'envoyer des noms d'oiseaux, trouver un terrain d'entente pendant  minutes pour ensuite s'arracher les cheveux, incapables de faire la paix par fierté, par orgueil, par vanité. Les deux ne comptent par leur énergie et sont entourés par tout un tas de seconds rôles parfaitement compétents : l'ami de Tunin par exemple, qui présente un personnage un peu à l'opposé de notre héros, fait un pendant parfait dans le pathétique des hommes, faible et concon. Et les femmes officielles de ces deux hommes, même si elles sont autoritaires et peu aimantes, s'avèrent de sacrées caractères féminins, émancipées et libres. Ce petit monde s'agite beaucoup, et les scènes de pure comédie sont savoureuses, comme celle où Tunin campe devant le salon de coiffure de sa belle, fulminant de jalousie, trouvant n'importe quelle ruse à la con pour la déranger.

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Par-delà cet aspect, on apprécie aussi beaucoup le portrait du monde du travail mis en scène ici. Le contexte est celui d'une libéralisation du travail, les robots font leur apparition, et les braves ouvriers se retrouvent avec plus de temps libre, dont ils ne savent pas quoi faire. C'était déjà difficile pour Tunin de travailler comme carrossier chez Ferrari (le luxe des bourges par un marxiste convaincu, pas simple), mais quand on le renvoie, remplacé par une machine, ça se complique vachement. Wertmüller s'amuse avec la valeur travail et le chômage, sujets qui ne sont portant pas d'une gaieté folle, et réalise, en même temps qu'une comédie de mœurs, une farce politique très attachante. Vous aurez compris que j'aime beaucoup ce petit film, et que je me prosterne une nouvelle fois devant Lina Wertmüller, une des cinéastes les plus originales et audacieuses que cette terre ait comptées.

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01 février 2023

À vot' bon cœur de Paul Vecchiali - 2004

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Je découvre après coup la filmographie de Paul Vecchiali, et je dois dire que mon bonheur est grand de trouver ainsi un cinéma libre, artisanal, d'une extraordinaire sincérité et finalement très touchant. A vot'bon cœur n'est certainement pas un grand film à afficher en tête de liste des palmarès, mais il a ce côté "envers et contre tout" qui marque des points. C'est d'ailleurs sur un sentiment de colère qu'il repose : voilà 20 fois que Vecchialli propose son scénario de La Guêpe à la Commission d'avances sur recettes, voilà 20 fois qu'elle lui dit non : trop bordélique, trop dépassé, trop expérimental. Le bougre sort de ses gonds et, avec la complicité de l'équipe du film et de sa femme, décide d'exécuter chaque membre de la Commission. En parallèle, on suit deux pistes : un voleur en roller qui dépouille les riches pour donner aux pauvres ; et la vision erratique des bribes de La Guêpe déjà tournées, un film qui tourne autour d'un couple pris dans la drogue. A noter aussi, sinon le film serait presque normal, qu'une grande partie est chantée par les acteurs eux-mêmes ; car en plus de faire un film social sur la drogue, de faire un polar, de faire un film politique sur le partage des richesses, Vecchiali veut faire une comédie musicale.

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C'est foutraque comme c'est pas permis, mais assumé comme tel. Côté polar, on a une suite d'assassinats "pour rire", l’exécution des fameux dirigeants de la Commission étant la plupart du temps franchement improbable. Il faut voir Vecchiali rouler placidement avec sa voiture sur tel gars, ou voir tel autre avaler une tasse de café empoisonnée, pour se rendre compte que les visées du cinéaste ne sont pas si vengeresses que ça. C'est pourtant une saine colère qui l'anime, et le film prend souvent des airs de défense d'un cinéma frondeur, loin des circuits, libre et passionné, que ces professionnels de la profession ne veulent pas voir. Pour enfoncer le clou, il filme dans la longueur le président de la Commission rappeler les origines de ladite commission (les nazis en sont à la base, bien avant Malraux !). Il y a une certaine jubilation de la part de notre Vecchiali à réunir sa bande de comploteurs assassins du dimanche, et le plaisir est évident de jouer les serial-killers. Côté film politique, c'est moins convaincant, on a du mal à voir où il veut en venir avec ce Robin des Bois muet ; même si les pauvres gusses qui découvrent des enveloppes pleines de biffetons sont assez marrants, le film se perd un peu dans cette direction-là, surtout quand il complique cette trame avec une histoire d'amour inutile.

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Deux aspects sot particulièrement réussis : 1 / le film dans le film, c'est-à-dire les extraits de La Guêpe. C'est vieillot, certes, cette histoire d'écorché vif qui se ruine dans la drogue alors qu'il aime d'un amour fou sa blonde. Mais les deux comédiens (Elsa Lepoivre et Mathieu Marie) sont super, et Vecchiali les filme avec un amour évident. 2 / la comédie musicale. C'est l'aspect le plus artisanal, le plus improbable, le plus mal foutu, mais c'est de lui que vient la grande authenticité et la vérité du film. Les comédiens chantent comme des patates, et la caméra les attrape souvent en plan serré et fixe pour mieux augmenter la gène. De gène, il n'y en a pas, tant la confiance du réalisateur envers ce procédé et sa tendresse envers ses acteurs sont totales. Les chansonnettes, parfois très émouvantes (Françoise Lebrun qui chante un hommage à Jacques Demy) donnent un aspect encore plus bricolo au film, et on sort du machin convaincu par les parti-pris très radicaux de Vecchiali, qui nous a offert un film désarmant de sincérité.

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Tár de Todd Field - 2023

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Je ne sais pas ce que valaient les premiers films de Todd Field (pas grand chose, si j'en crois mon camarade), mais ce retour se fait par la très grande porte. Voilà longtemps que je n'avais pas vu deux fois de suite un film au cinéma : Tár est si beau, si complexe, et un tel coup au plexus à sa première vision, qu'il fallait bien y retourner pour en admirer en plus toute l'intelligence. C'est du cinéma très maîtrisé, qui peut faire penser dans sa tenue très radicale et son cérébralisme froid à P.T. Anderson ou à Kubrick. Mais ce vernis glacial cache un film vibrant de sentiments et de sensations, et on ne peut que rester baba devant la rigueur de la mise en scène qui ne se laisse jamais aller à la facilité ou au grandes orgues. La première heure a même tout du génie pur : dans une installation super froide, faite d'intérieurs ouatés, de salons feutrés, de tunnels interminables (le premier dialogue dans la voiture est enfermé pendant de longues minutes dans un de ces tunnels), on nous présente Lydia Tár, cheffe d'orchestre adulée et célébrée, au faîte de sa gloire. Elle s'apprête à couronner sa carrière par l'enregistrement de la 5ème de Mahler, sort ses mémoires, est interviewée par les grands spécialistes de la musique classique et a sous sa baguette un des meilleurs orchestres du monde, le Philharmonique de Berlin. En de longues scènes aussi épurées que possible, aux champs-contre-champs de toute beauté, au cadrage mathématique, Field nous présente son personnage tout de maitrise, et en profite pour nous parler également de musique. Jamais je n'avais eu l'impression de toucher d'aussi près à ce qui fait la nature de la musique classique. C'est érudit, parfois même pédant, mais les dialogues arrivent à mettre en mots l'abstraction de cet art, ainsi que la subtilité du métier de chef d'orchestre. Le personnage est porté par Cate Blanchett, qui mérite franchement tous les prix du monde pour son interprétation habitée, profonde, hyper-intelligente du rôle ; observez ses mains surtout : un poème. Elle est certes dans la composition à l'américaine, mais aussi dans un jeu super naturel et incarné, très très loin des tics de ce genre d'emploi habituellement. Elle est géniale, voilà tout.

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Interviews, cours (la splendide séquence où elle s'en prend à un élève qui refuse de jouer du Bach parce que celui-ci était misogyne), conversations de travail avec son assistante (la fragile et grande Noémie Merlant) ou avec ses pairs, choix de la pochette du disque : on a l'impression qu'on fait le tour des aléas du métier de star de la musique classique. Mais le film ne se contente pas de ça (qui est déjà miraculeux). Peu à peu, le personnage de Tár se densifie, devient plus complexe, plus discutable. Si au départ on applaudit à deux mains sa condamnation du wokisme, si on admire le raffinement du personnage, on se rend compte peu à peu que cette femme n'est pas si impeccable qu'on nous le dit. Ça commence avec de minuscules détails, qui prennent la forme de faits étranges mais pas graves du tout : un son de sonnerie qui la dérange, une voisine foldingue, un métronome qui se déclenche tout seul, des cris dans un bois où elle fait son footing, une vague silhouette derrière son piano (que je n'ai vue qu'à ma deuxième vision). On se dit que cette Tár a peut-être un peu de folie en elle, et que tout ça n'est pas très sain. Mais peu à peu on comprend que quelque chose la harcèle plutôt, un sentiment de culpabilité pugnace qui la sape doucement. Derrière la façade se cache en fait une manipulatrice perverse, ce que prouve le suicide d'une musicienne qu'elle a harcelée, passé qui la rattrape en même temps qu'une foule de problèmes liés à son autorité légèrement sadique.

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Si bien qu'on assiste peu à peu à une variation sur le harcèlement sexuel de nos jours, sous la forme non d'un homme mais d'une femme ; qui plus est une femme éduquée, érudite même, et apparemment parfaite. Jamais le film n'est moral ou accusateur, jamais il ne joue le jeu de "les femmes aussi peuvent être de fieffées salopes". Avec un tact infini, Field  montre une surface se craqueler petit à petit, un personnage se révéler. On n'est jamais complètement contre Tár, elle est trop intelligente et elle a souvent des comportements tout à fait normaux ; mais on n'est jamais avec elle non plus, et sa perversion, qui frôle parfois le pathétique quand elle s'éprend de sa nouvelle violoncelliste ou quand elle doit virer son fidèle assistant, empêchant la sympathie. Cette mesure extraordinaire dans le personnage, ajoutée à une mise en scène qui ne dévoile pas tout son jeu, qui nous laisse la place pour la réflexion et le jugement, fait toute la grandeur de Tár. Même si le film est parfois trop long (surtout dans sa dernière heure), on reste admiratif devant l'intelligence du procédé, devant ces acteurs tous impeccables (je n'ai pas parlé de Nina Hoss, mais c'est également un modèle de subtilité) et devant cette merveille de mise en scène d'une maitrise diabolique. L'année démarre très fort.

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31 janvier 2023

Un Homme médiocre en cette époque de prétendus surhommes d'Angelo Caperna - 2012

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Encore un docu intime fabriqué à partir d'images d'archive, se dit-on au moment où on lance Un Homme médiocre en cette époque de prétendus surhommes (encouragé par le gars Ba***en, qui n'est pas le dernier en conseils pointus). Oui, mais alors je vous arrête tout de suite : ce témoignage-là est d'une importance capitale, puisqu'on assiste ni plus ni moins au témoignage d'un personnage historique. Médiocre, certes, comme il le dit lui-même, mais ayant expérimenté un truc incroyable. Bandinelli, jeune intellectuel italien, fut engagé dans les années 30 pour servir de guide, le temps d'une journée, à Hitler et Mussolini pour une visite des plus grands musées d'Italie. Cet esthète qui pourtant n'a pas caché son hostilité au fascisme, se retirant même de la vie publique en protestation, est pourtant enrôlé pour emmener nos deux hommes devant les plus beaux tableaux italiens. Et c'est lui qu'on voit donc sur ces vieux films, entraînant Adolf et Benito le long de ces musées. Si Hitler est un connaisseur, feignant en tout cas l'érudition et la sensibilité par rapport aux œuvres, Mussolini ne cache pas son inculture et son mépris pour les tableaux. A travers cette visite, ce sont deux cultures qui s'affrontent, une partisane de l'ordre et de la beauté, l'autre prônant un bon sens populiste, et c'est donc à une joute politique que se livrent nos deux dictateurs. Avec au milieu ce petit mec sans importance, qui a pourtant noté ses impressions sur un carnet ; impressions qui nous parviennent aujourd’hui, et qui sont restituées par la belle voix off de Caperna.

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Les plus belles choses du texte, ce sont les aveux de lâcheté de cet homme, qui ne va pas au bout de ses convictions. Il envisage un attentat, songe à un refus, mais il finira par obéir servilement aux ordres. Et qui n'aurait pas fait la même chose ? Le texte interroge avec de larges béances, de grands silences très bien sentis, notre posture par rapport à l'Histoire : quand on est plongé dedans, que reste-t-il de nos convictions ? Le texte et la façon de le dire sont assez formidables, mais je me suis heurté aux images. Mises à part ces rares images d'archive, où on voit les deux gusses arpenter les couloirs des musées, jetant là un œil courroucé sur l'autre, passant ici devant son homologue pour un moment de gloire, on est moins convaincu par les images du présent. Au début, ce rythme très lent induit par des images de lieux vides, au ralenti, fait son effet : on est dans la tristesse du texte, dans cette sorte d'oubli que l'Histoire entraîne forcément, et on comprend l'esprit. Il ne reste plus rien maintenant de cette époque, à part une Italie sans âme, à part quelques rails qui ne mènent nulle part, l'effigie du Duce sur des serviettes de plage et quelques terrains vagues pluvieux. Mais peu à peu on se lasse. Le film ne fonctionne que sur une seule émotion (la mélancolie), et sur 1h20 c'est trop peu. C'est dommage, mais Caperna a peut-être plus réalisé un documentaire de radio qu'un vrai film de cinéma, faute de matière. Un film assez troublant tout de même, et qui vous fout un cafard durable.

UN HOMME MEDIOCRE

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LIVRE : Eteindre la Lune (Shoot the Moonlight Out) de William Boyle - 2023

554Petit tour aux States, plus précisément à Brooklyn, avec ce bouquin de type "choral" : Boyle construit son ouvrage en se focalisant tour à tour sur divers personnages, personnages qui vont forcément se croiser, se rencontrer, se retrouver même ensemble lors d'un climax sanglant... Le bouquin s'ouvre sur un stupide accident fatal : deux gamins jettent des cailloux sur des bagnoles, jusqu'à ce qu'une jeune conductrice soit touchée et termine prématurément et sa course et ses jours... On retrouvera quelques années plus tard ce gamin pour le moins maladroit, un peu couillon, Bobby, et le père de la jeune fille décédée, Jack. Ce dernier croise une certaine Lily dans un atelier d'écriture, celui-là fait la connaissance d'une certaine Francesca pour laquelle le coup de foudre est immédiat... Quelques jours de tranquillité pour ces deux "couples" (Jack retrouve en Lily une certaine image de sa fille, cette dernière trouve là des bras protecteurs ; Bobby oublie pour un temps ses soucis dans les bras d'une Francesca aspirante cinéaste qui rêve enfin d'un peu d'aventures) avant que le "destin" et une certaine inconscience les fassent se retrouver dans une position pour le moins délicate... Bobby braque en effet son employeur (un financier chelou), le tue, et se terre... Les circonstances et les accointances vont faire, pour boucler la boucle, que Jack va se retrouver fatalement sur le chemin de Bobby pour un final pour le moins explosif... Une œuvre où les morts rôdent (outre les cadavres, chacun a perdu un proche, un parent accidentellement), où l'amour et l'amitié tissent des liens inattendus, et où la violence n'est jamais très loin... Un Brooklyn où chaque âme en peine tente de ne pas sombrer, où chaque âme reprend parfois espoir, où chaque âme n'est jamais à l'abri d'une balle... On saute d'un personnage l'autre (d'un tueur à gage à l'animatrice empathique d'un atelier d'écriture en passant par une poignée d'individus un peu perdus), d'une ambiance l'autre, et plus les fils se nouent entre les êtres, plus le sac de nœuds devient inévitable... Une écriture fluide, des personnages complexes au passé lourd assez bien dessinés, touchants même, et une intrigue, un brin téléphonée, certes, pleine de rebondissements. Easy reading mais assez bien ficelé. Good Boyle.

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Thérèse d'Alain Cavalier - 1986

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On ironise parfois (ou on se fait chambrer) sur le terme de "mise en scène". Eh bien, si vous cherchez ce que j'entends par là pour ma part, revoyez donc Thérèse : vous y assisterez à un modèle de mise en scène, c'est-à-dire de choix, d'options mûrement réfléchies, sur la place de la caméra, le décor, l'atmosphère, la couleur des costumes ou le rythme général et interne de chaque scène. On est en tout cas sidéré par la maîtrise formelle de la chose, qui n'empêche jamais une émotion directe et simple de s'exprimer, preuve que avec la mise en scène on peut arriver à déclencher l'émotion. A priori pourtant, rien n'est plus éloigné, dans le monde décrit ici, de notre monde contemporain à nous, même en 1986. Cavalier y raconte la vie de la petite Thérèse, jeune fille obsédée par son désir de rentrer au couvent pour se consacrer enfin pleinement à son bien-aimé : Jésus. Une fois la belle consacrée, une ou deux messes, trois prières, et la voilà atteinte d'une tuberculose qui l'enverra ad patres. Le cinéaste s'inspire de la vie édifiante de Thérèse de Lisieux, qui sera canonisée pour sa dévotion. Loin des clichés doloristes sur le sujet, loin de l'imagerie austère (mais sans l'oublier non plus), Cavalier filme une jeune fille "ordinaire" face à un destin extraordinaire, une femme véritablement touchée par la grâce, heureuse avec ses sœurs, dans le dénuement et la prière mais une femme capable de rire, de faire des petites blagues ou de regarder les hommes. Catherine Mouchet, elle-même touchée par la grâce, est une merveille de naturel et de vie, et l'univers construit autour d'elle semble une vraie déclaration d'amour non seulement au personnage, mais aussi à l'actrice.

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Cet univers est unique, bien que dans le lignée du travail de Cavalier : un dépouillement mystique, une austérité qui peut évoquer Dreyer ou Bresson, des décors réduits à leur strict minimum (une table, deux chaises devant une toile peinte unie, et c'est tout), une manière de vider l'écran, de tout ce qui pourrait compliquer la trame et le déroulé du scénario. Une manière qu'il poursuivra par la suite de chercher la plus grande simplicité, trouvant la beauté dans le dénuement. C'est très chrétien, oui, mais pourtant Thérèse n'est jamais lénifiant, ne tombe jamais dans la bondieuserie. Il a au contraire les deux pieds bien sur terre (même si la tête est dans les limbes), nous présentant en Thérèse un personnage très humain, très crédible ; et finalement pas si éloignée d'une jeune fille normale, avec cette différence qu'elle a choisi comme amoureux d'adolescente Jésus en personne. Par de courtes vignettes magnifiques, de véritables tableaux composés au millimètre, photographiés avec sensibilité par Philippe Rousselot, de simples intérieurs rehaussés ici par une bougie, là par une porte, là par un voilage, il raconte ce parcours avec un sens du rythme incroyable : c'est souvent juste une image, une impression, un moment fugace, entouré de deux fondus au noir rapides. Derrière cette simplicité apparente, il doit y avoir un travail énorme pour atteindre une telle grâce. On sent toute la sensibilité de Cavalier dans ces plans dénudés, dans cette épure qui est aussi bien esthétique que mentale : un auto-portrait en même temps qu'un splendide exemple de cinéma à l'état pur.

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Le Sens de la vie (Monty Python's The Meaning of Life) de Terry Jones - 1983

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Il est toujours bon de revenir aux films fondamentaux qui ont forgé notre univers mental (n'est-il pas ?), surtout quand il s'agit d'un de ceux qui nous ont fait le plus rigoler et ont fabriqué cet humour légendaire et envié que tout le monde nous connaît. Retour donc sur The Meaning of Life, la comédie que je connais par cœur et qui me fait toujours autant rire même après 250 visions. Même si, trop copiés, quelques sketches apparaissent aujourd'hui un brin vieillots, on ne peut qu'être renversé par le pouvoir imaginatif des Monty Python, qui semblent n'avoir aucune limite dans le délire... tout en restant dans une logique imparable : le caractère anglais en plein, quoi, raffiné et élégant en surface, non-sensique à mort en profondeur. Quand les bougres tiennent une idée, deux solutions s'offrent à eux : soit ils vont au bout du bout de cette idée, ne s'arrêtant que quand ils ont épuisé le gag. Ainsi le sketch sur le don d'organes (sur personne vivante) qui va très loin dans le gore ; ou la fameuse partie sur un énorme gars qui s'empiffre dans un restaurant, et qui va jusqu'à l'explosion, gros délire cracra parfaitement jouissif ; ou le faux court-métrage d'ouverture, qui montre une compagnie d'assurance tenue par des petits vieux réduits en esclavage et qui se révolte tout à coup pour devenir un véritable pirate de la finance (sûrement le sketch qui a le plus mal vieilli). Dans tous ces cas-là, les Monty Python poussent le plus loin possible leur idée, et vont systématiquement un peu plus loin que ce que l'imagination du spectateur peut attendre. D'où une admiration totale pour ce goût de l'excès, pour ce ton très politiquement incorrect qui va souvent très loin : qui, aujourd'hui, oserait faire du gore dans une comédie populaire, ou montrerait des femmes seins nus poursuivre un misogyne jusqu'à sa tombe, ou déplier un lit et utiliser sa femme pour un cours d'éducation sexuelle pour les collégiens ? L'audace est là, et nos amis ont même un petit ton punk (là aussi très anglais), caché derrière une façade de grand sérieux et de bourgeois tranquilles.

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Deuxième option quand une idée barrée leur vient à l'esprit : la saccager, la faire se terminer en queue de poisson. Là, c'est le non-sens poussé à son point d'incandescence. C'est une chasse au tigre dans la jungle, improbable et hilarant n'importe-quoi ; c'est ce serveur de restaurant prenant 5 minutes pour nous emmener sur les lieux de son enfance... avant de reconnaître que ça n'a aucun intérêt ; c'est un interlude surréaliste à la Dali ; ou c'est mon sketch préféré : une comédie musicale grand crin autour du sperme et de la fertilité des catholiques par rapport aux protestants : toute la panoplie du "musical" (et au-delà) est là autour de paroles bien punk : "Every sperm is sacred". Les gars poussent d'ailleurs volontiers la chansonnette, et bellement puisque plein de mélodies restent en tête, preuve que leurs talents sont vraiment multiples. On a l'impression en tout cas qu'ils ne s'interdisent rien, que tout est bon à prendre. Même si, attention, le film est loin d'être amateur ou désordonné. La mise en scène de Terry Jones, certes fonctionnelle et un peu transparente, est droite dans ses bottes, et nos amis déploient un jeu d'un sérieux total. On sent que tout est très maîtrisé, et je dirais que c'est un peu là que le film me plaît moins que Sacré Graal ou La Vie de Brian : doté de moyens conséquents, les Monty Python oublient un peu leur amateurisme précieux, leur façon de faire rire avec des bouts de chandelle. Le sketch de la compagnie d'assurances, ou celui de la guerre contre les zoulous est trop clinquant, trop "soigné" pour ainsi dire ; l’humour se dilue sous les effets. Inégal donc, mais les parties réussies sont tellement géniales qu'elles font oublier les autres. Un jalon dans l'histoire du cinéma comique, aucun doute.

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29 janvier 2023

Bad Sister (1931) de Hobart Henley

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Prépare-t'on, à l'avenir une odyssée Bogart ? Allez savoir... Cela expliquerait au moins la vision de cette (micro) œuvre des débuts signé Henley (une marque de champagne ? de tee shirt ? ah un réalisateur, ok)... Outre un Bogart tout jeune, dans un rôle (est-ce un spoiler ? pas vraiment, tellement on le voit venir de très loin) d'arnaqueur, on peut noter la présence de Bette Davis pour ce qui semblerait être son tout premier rôle (elle sort du berceau véritablement et son physique est encore (déjà ?) un peu ingrat... elle se tape donc le rôle de la soeur moche, forcément, mais gentille). Bogart, lui, ici, embobine la fille bonasse (Sidney Fox) de la maison Madison pour gagner la confiance du père et celle de ses amis investisseurs... Petit sourire en coin, numéro de charme, discours enjôleur et poli, il incarne le gendre idéal - ce qui cache forcément quelque chose, "CQFCraindre". Pour finir tout de même le tour de la famille, il y a une troisième sœur (au physique et au destin encore plus ingrats) et un gamin qui joue à la perfection le rôle du petit dernier casse-couille : il intervient tout le temps, se mêle de tout, a toujours un mot à dire, un cauchemar... Le père et la mère sont, eux, assez débonnaires, bonne pâte, quant à la servante (Zasu Pitts as Minnie !) ses plaintes intempestives ajoutent un brin de comédie dans ce petit drame familial par trop prévisible... Tout repose ici sur les choix de Sidney : un premier cavalier servant trop en chair, un second cavalier servant docteur sans grand moyen, et puis Bogie, donc, qui l'emballe en moins de deux avec sa grosse caisse et ses promesses de lendemains qui chantent... Pour un film pré-code, on se contentera de deux scènes en nuisette très camouflantes (je disais, tout est décevant), et on essaiera de se rattraper en mâtant l'ami Bogie faisant encore ses premières armes, avec sa voix trop fluette canardeuse (il a bien fait de se mettre au tabac, je dis ça...) et son sourire encore un peu trop timide et fadasse... Un petit bretzel apéritif sans grand intérêt formel mais avec deux futures grandes stars tout juste sorties des cartons. Bouarf, à tout prendre, en fermant ici ou là les yeux, ça passe...

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Eraserhead Stories (2001) de David Lynch

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Que du plaisir que cette petite vidéo-confession de Lynch qui revient comme un seul homme, face caméra et micro, sur le tournage (long : 5 à 6 ans de gestation) de son premier long-métrage mythique, culte, et déjà si merveilleusement incompréhensible (magnifique petite confession de Lynch sur le fil : voilà 25 ans que je lis des critiques, des analyses, personne n'a véritablement compris ce que j'avais vraiment en tête - ouf, ça me rassure... mais il a pas lu Shangols non plus, je pense). Il revient sur ces années passées comme "étudiant", au début des années 70, à l'American Film Institute... Ses profs marquants, ses rencontres professionnelles, un scénario qui n'en finit pas de ne pas se faire et puis la décision d'attaquer Eraserhead avec un scénar d'une vingtaine de pages... Il faudra investir des lieux (immenses), s'entourer d'une équipe de techniciens, fidèles, et choisir des acteurs (le choix est souvent rapide pour Lynch : ce type, là ? Oui, oui, très bien) pour aller jusqu'au bout de ce très très long tournage. Il raconte, tranquille, fumant sa clope, aidé parfois par l'intervention téléphonique de sa fidèle assistante-femme à tout faire Catherine Coulson avec laquelle il revient sur des anecdotes de tournage. Il est plus question de la coupe de cheveux de Jack Nance et d'anecdotes étranges de "transe" expérimentée par ses collaborateurs que du projet, que du fond du film. Lynch revient sur la conception "concrète" de cete oeuvre, la conctruction des décors, pour ne pas dire la rénovation du local dans son ensemble (on le voit pelle à l'appui - extraordinaire ce visage poupon : on croit reonnaître, bizarrement, sous certains angles, le futur visage de Kyle McLachlan !!!!...), le choix des lieux de tournage, l'investissement des acteurs, le génie de son chef-op ou encore la fabrication de la bande-son (à partir essentiellement de chutes de tournage d'un autre studio...). C'est un Lynch véritablement habité par son projet et habitant d'ailleurs sur les lieux-même du tournage (couchant dans le lit du héros pendant toute cette période...), un cinéaste qui s'est dévoué corps et âme à cette première réalisation - qui fera heureusement date... Une sélection pour Cannes bêtement ratée et un Lynch qui, un soir, décide de couper cette oeuvre de quatre heures en 90 minutes... On ne désespère pas de voir un jour cette version "complète" ou au moins de visionner quelques-unes des scènes coupées précuiesuement gardées par Lynch. Si on ne pénêtra pas vraiment dans les fissures du cerveau de Lynch, on a droit ici à un très beau récit en toute simplicité sur cette aventure de cinéma marquante, de par la nature de cette oeuvre, et de par la naissance effective de ce cinéaste résolument venu de nulle part. On t'aime, Lynch, on l'a dit déjà.

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Les toiles de David

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28 janvier 2023

LIVRE : Nein nein nein ! de Jerry Stahl - 2022

23bf20d5eb8c96114f97052c124b3075960b8cfb0d1bb8e661411af46fdf2e49"Mon message d'espoir, c'est que la Shoah n'était guère une exception. L’exception, ce sont les laps de temps entre chaque holocauste. Alors un conseil : savourez-les, ces moments."

Je fais connaissance avec Jerry Stahl, alors que depuis des années j'aurais dû m'y intéresser : un pote de Hubert Selby et de Hunter Thompson ne peut qu'avoir ma sympathie. Et ça se confirme avec Nein nein nein, récit en immersion dans un voyage organisé infernal. La proposition de l'agence : faire le tour des  "hauts lieux" de la Shoah en Pologne et en Allemagne. Stahl, juif, alcoolique, dépressif et en panne d'inspiration pour la nouvelle série qu'il est en train d'écrire, se lance dans ce Jewish Tour, bien décidé à rendre un hommage plein de dignité à ces morts. Mais il se heurte bien vite à la trivialité du tourisme de masse : crétins qui ne connaissent rien à l'histoire, blagueurs à deux balles, antisémites notoires, jeunes filles en quête de spectaculaire... tout finit plus souvent à la cafétéria d'Auschwitz (oui, il y a une cafétéria à Auschwitz, et des toilettes payantes gardées par un employé) que les yeux baissés devant les fours crématoires. Misère de nos contemporains, oubli de l'Histoire, irrespect et grossièreté seront le lot commun de ce voyage, à la fois pathétiquement drôle et désolant. Comme tous les grands cyniques, Stahl possède l'élégance et la politesse de l'humour : il se décrit lui-même sans du tout s'épargner au sein du marasme que constitue ce voyage, ricanant à ses propres vannes ironiques et à sa dépression chronique, n'hésitant jamais à raconter l'anecdote honteuse qui l'a mis en fâcheuse posture. Il n'est pas le dernier non plus pour critiquer ses compagnons de voyage, ramassis de trous du cul incultes qu'il décrit comme des habitants du purgatoire. On se marre vraiment beaucoup devant cet exemple de vanité humaine, d'idiotie et de comportements inappropriés. Stahl profite des pauses du parcours pour nous parler de sa vie minable d'écrivain de séries télé, revenant sur ses origines juives mal assumées, racontant telle ou telle aventure peu glorieuse de son passé. Mais le gros du bouquin consiste à opposer son sentiment plein de compassion, de dignité, d'horreur aux faits et gestes de ses contemporains, tous plus déplacés les uns que les autres. Stahl a visiblement hérité d'un humour de "stand-uper" qui lui permet de balancer des vannes souvent incroyablement culottées façon staccato, son statut de Juif le mettant à l'abri de tout soupçon d’antisémitisme. Une bonne blague sur Hitler ou sur les tortures de Mengele, ça fait parfois du bien à la catharsis. L'écriture façon gonzo, prise sur le vif, fonctionne parfaitement avec ce goût pour la vanne, et on a parfois l'impression d'un texte en direct, écrit sur le terrain, ce qui est très agréable. Surtout, le texte n'est pas qu'un gag : ça et là, au gré d'une réflexion, d'une page, de la description d'un lieu funeste, Stahl sait la fermer, tenir son cynisme à distance, et livrer quelques phrases bouleversantes sur les horreurs de cette tragédie. In extremis, il livre même un formidable kaddish à ses frères, preuve que même chez cet affreux monstre de cynisme se cache aussi un être sensible et empathique. Excellent moment.

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SERIE : En Place de Jean-Pascal Zadi - 2023

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On ne sait pas trip où placer Jean-Pascal Zadi sur l'échiquier du cinéma contemporain, dirais-je : est-ce un sombre abruti à la mode pour quelques mois, ou son talent singulier est-il viable ? Pour s'en assurer, pourquoi pas jeter un œil à cette série qui s'annonce comme une continuité de Tout simplement noir. Cette fois, le bougre interprète un brave éducateur de banlieue poussé un jour, à cause d'une altercation avec un politique relayé par les réseaux sociaux, à se présenter à l'élection présidentielle. Le gars très cash et un peu naïf, y va avec la candeur qui s'impose, soutenu par un conseiller douteux (Eric Judor) et par une bande de bras cassés assez réjouissante. Et peu à peu, il grimpe dans les sondages jusqu'à menacer les candidats officiels : un socialo très opportuniste (Poelvoorde), une militante écolo radicale (Marina Fois), et un facho zoophile (Pierre-Emmanuel Barré). Sans programme autre que "on va bouffer gratos", notre candide parviendra-t'il au sommet en évitant les pièges de la politique politicienne ?

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Le fait est que la série est assez marrante, grâce notamment aux saillies toujours irrésistibles de Judor et à quelques seconds rôles savoureux (le garde du corps complotiste). Le film déroule avec fraicheur ses événements et sa candeur, en vrai bon feel-good movie, et on finit par s'attacher à ce brave type et à sa campagne. A la fois présent et absent, Zadi use d'un jeu étrange, ni tout à fait burlesque ni tout à fait réaliste, et ça marche parfois : lors du débat télévisé face à Fois, par exemple, où il finit par être plus convaincu par les arguments de son adversaire que par les siens, son personnage trouve une vérité et une épaisseur intéressantes. Souvent résumé à une suite de sketches plus ou moins réussis (comme l'était le long métrage), En Place touche parfois, fait rire souvent, mais déçoit aussi pas mal. La faute à ce ton finalement très populiste que Zaid semble manier au premier degré. En gros : les politiques habituels sont tous grossiers, corrompus, félons ; et le petit candidat de banlieue arrive comme un sauveur tout de bonté. Zadi est pris en flagrant délit de bons sentiments avec son "Mr Smith" et son discours "non à la guerre et à la misère" très naïf. On aurait aimé assister à un jeu de massacre plus sanglant, à une critique plus intelligente du petit monde politique, à une vraie réflexion sur la viabilité ou non d'une parole enfantine (car la parole de ce candidat de banlieue l'est) dans ce monde complexe. Ce genre de choses, quoi. Mais Zadi préfère se draper dans son opportunisme facile, et affiche une vision politique proche du zéro. Il se montre bien plus habile pour déranger sur des scènes de pur gag (un gospel entonné sur un parvis d'église, une conseillère voilée qui devient la cible des remarques racistes de Judor) que sur le fond de son film. A noter aussi que, contre toute attente, il évite complètement l'écueil du communautarisme, le moquant même a détour de quelques répliques : non, ce n'est pas l'histoire d'un candidat noir à l'Elysée ; c'est l'histoire d'un "sans-dent" à l'Elysée. Sympathique moment bête et gentil, mais drôle et réconfortant.

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27 janvier 2023

Salvatore Giuliano (1962) de Francesco Rosi

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La grande idée de Rosi dans Salvatore Giuliano est qu'on ne voit jamais Salvatore Giuliano - si ce n'est sa mort. Il réussit le coup de Jarnac à la fois de laisser planer son ombre sur tout le film et surtout de nous faire comprendre que ce Salvatore qui a terrorisé la Sicile pendant 7 ans n'est peut-être qu'une pauvre marionnette que la police, les carabinieri, la mafia, le gouvernement, la CIA (...?) a laissé faire - là repose le coeur du film, comme si Rosi se refusait qui plus est de faire de ce meurtrier le "grand héros" de son film - rien à voir donc avec la bouse du Sicilien, avec un Lambert gominé omniprésent, genre de Robin des Bois à l'eau de rose.

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Sous le soleil blanc de Sicile, Rosi prend de la hauteur pour filmer en plongée les petites rues des villages, les collines alentours, le massacre de Portella della Ginestre, prenant volontairement du recul sur son sujet ; il ne veut pas faire corps avec la population locale pour tomber dans la corde sensible, il ne veut pas être dupe des fils qui s'emmêlent dans le dos de sa vedette - et le scénario semble parfois partir dans tous les sens, multipliant les allers-retours entre le présent et le passé, la caméra passant constamment d'un camp à l'autre, donnant de multiples points de vue. Rosi, quitte à brouiller un peu les pistes, veut montrer que son histoire est beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît, et le spectateur suit à ses côtés les différents pans de l'histoire, refaisant l'enquête. L'essentiel de la dernière partie du film est consacré au procès des "bras droits" du Salvatore et des petites gens embringuées dans ses coups les plus sanglants ; après une certaine confusion - le spectateur ne sait pas vraiment sur quel pied danser et se dit que définitivement les affaires politiques en Italie c'est le bordel -, peu à peu les langues se délient, l'écheveau se dénoue, et chaque personne qui ose se découvrir, qui donne sa propre version des faits en avouant le rôle qu'il a joué, accuse par ricochets les véritables responsables  (gouvernement, mafia, ...), les vrais manipulateurs. Seulement ces derniers ne sont nulle part dans le box des accusés, tout au plus participent comme témoins et aucune de ces personnes ne sera jamais directement inquiétée.

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Si la dernière partie du film est plutôt bavarde, Rosi semble s'être contenté auparavant de reconstituer précisément et simplement les faits, pour coller au plus près de la vérité, sans jamais que sa caméra donne l'impression de porter un jugement sur tel ou tel participant ; c'est un véritable tour de force car cette absence de repère moral force le spectateur à se faire sa propre opinion, à se plonger dans le film pour essayer à son tour de faire coller les morceaux. Rosi parvient ainsi à toucher au plus près de la réalité tout en parvenant magistralement à nous faire réfléchir à l'envers du décor ; un grand grand film politique, ça faisait longtemps que je l'avais pas sorti.  (Shang - 28/09/07)


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Du classique âpre et sobre comme savaient le faire Rosi et le cinéma italien engagé d'une certaine époque : Salvatore Giuliano est un modèle de rigueur et de mise en scène, avec ce cinéaste omniprésent mais en même temps derrière son sujet, avec cette façon de raconter très ample mais pas tonitruante, avec cette sobriété de chaque plan que n'exclut pas un filmage solaire et dynamique. En occultant complètement la figure centrale du bandit, on passe dans le camp d'une certaine mythologie : ce n'est pas tant Giuliano ou tel autre homme qui font la pègre, c'est la Sicile elle-même. Tout le monde en effet semble plus ou moins impliqué là-dedans, ceux qui agissent, ceux qui suppléent, ceux qui traquent, ceux qui dénoncent, ceux qui aident... La terre elle-même a l'air imprégnée de cette idée de mafia. Rosi filme cette communauté organisée autour de la figure de Giuliano, montrant finalement moins la traque que l'essence de la Sicile. Le talent pour filmer les-gens-les-vrais est extraordinaire : ce sont de grandes fresques avec moult figurants, c'est une manière toute simple de filmer un message qui passe de gusse en gusse, ou une solidarité qui s'organise de village à village. Du coup, quand un des membres de la communauté trahit, c'est tout l'édifice qui est ébranlé, et les scènes de procès, même si elles sont moins intéressantes dans la mise en scène, sont emblématiques d'un état de la politique italienne à ce moment-là. Avant ça, le montage soigneusement désordonné, qui mélange les temporalités, permet à Rosi de désamorcer l'émotion : dès qu'elle pointe, il coupe et filme autre chose. Il se méfie visiblement comme de la peste de la déification de son héros, se refusant au folklore ou aux bons sentiments. A la place : implacabilité du soleil sur les hommes et meurtres secs dans les collines. Du travail solide.   (Gols - 27/01/23)

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Godzilla 1980 (Gojira tai Megaro) (1973) de Jun Fukuda

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A force d'abuser de la franchise, les idées forcément s'épuisent... Rien de bien nouveau dans cet opus assez merdique ; on commençait pourtant sur du lourd : une bombe atomique explose, les monstres réunis sur leur île isolée en font les frais (une attaque en masse, par vengeance, comme au bon vieux temps ?)... mais c'est finalement des fondus engloutis qui vont passer à l'action... Ils pourraient jouer les redresseurs de tort, montrer aux Terriens (au sens de ceux qui habitent SUR Terre) leurs erreurs, mais ces types sont dès le départ présentés comme des guignols : un non Jap en leader de la secte (c'est jamais bon signe, c'est forcément un vilain), des adeptes aux allures de fans de Nana Mouskouri (no offense, mais tout est dit quand même : quand on s'habille comme un cierge, même si le voile est transparent, on a l'air d'un con) et surtout une réaction immédiatement ultra belliqueuse envers nous : ils ont eu la paix pendant des siècles, la bombe a détruit une partie de leur royaume, certes, mais ils se conduisent comme des sapajous en dépêchant sur le globe un monstre-cafard et cet enfoiré de Gigan : la loi du talion, destructeur contre destructeur, ils finiraient presque par faire passer les Terriens pour des petits joueurs... Une morale générale, en gros, dans les chaussettes... Pour contrer ces deux monstres (le cafard, Megalon, saute comme un kangourou et a vite l'air Megacon), on a droit cette fois-ci à une sorte de Bioman qui s'allie avec Godzilla (ah oui, on l'avait presque oublié... Il n'intervient que dans le dernier quart d'heure, en sauveur, dorénavant : ce statut lui est acquis)... Godzilla puncheur, puis Godzilla catcheur, les combats tournent franchement au grand n'importe quoi : les créateurs ne savent apparemment plus trop quoi inventer, prenant de plus en plus plaisir à donner aux monstres des attitudes humaines : ils brandissent le poing (ou leur bras en forme de foreuse eheh) comme un sportif qui se la pète sur le ring ou se déhanchant comme une pom-pom girl à chaque coup gagnant. Les attaques les deux pieds en avant de Godzilla atteignent le comble du ridicule - mais nous font au moins nous esclaffer...

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Sinon, c'est portion congrue niveau scénar : deux jeunes adultes et un gamin se font kidnapper au départ par nos sbires qui descendent en droite lignée des habitant de l'île de Pâques (Gosh !) : ils leur confisquent le Bioman, créé par l'un des adultes, pour emmener leur cafard à la victoire... Bioman, heureusement, prendra vite son indépendance, communiquant en langue des signes pour les nuls avec Godzilla, nos deux compères alliés mettant leur race, après un âpre combat, aux deux monstres... On se contentera, niveau maquette réalisée à grande échelle, d'un très joli barrage détruit par Megacon ; c'est sinon, encore et toujours, des tirs de tanks et d'avion contre Megacon pendant des plombes, cela n'a guère évolué depuis le premier opus. Godzilla 1980 ? aussi décevant que le retour de la gauche.

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Douce nuit, sanglante nuit (Silent Night, Deadly Night) de Charles E. Sellier Jr. - 1984

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Les années 80 n'ont pas produit que des chefs-d’œuvre en termes de films d'horreur, et quand on tombe sur un navet comme Douce nuit, sanglante nuit, on se rend compte du talent des quelques génies qui ont œuvré dans cette décennie (les Raimi, Craven et autres Carpenter). A vrai dire, le film est tellement raté et ridicule qu'on en vient presque à l'apprécier, si on éprouve cette perversion du nanar. Voilà donc le scénario le plus improbable qui soit censé nous filer les miquettes : une nuit de Noël, un psychopathe déguisé en Père Noël assassine sauvagement les parents du petit Billy sous ses yeux. Il en développe une véritable terreur du bonhomme en rouge, et devenu jeune homme, cette hantise grandit encore. Engagé dans un magasin de jouets et contraint d'endosser lui-même le costume et la barbe fatals, Billy se transforme en tueur fou, bien décidé à planter sa hache (qu'il a aiguisée) dans les dos et les crânes de ses contemporains. Un peu comme le clown tueur de Stephen King, le film cherche à nous inquiéter avec le personnage le plus apaisant du monde, et c'est une bonne idée. Mais handicapé par ce scénario ridicule et par une mise en scène consternante, il ne parvient qu'à nous faire doucement rigoler et soupirer de dépit. Paresseusement écrit, il patine en tout cas méchamment à mi-chemin, quand notre Billy se trouve enfermé à l'orphelinat : la description de sa paternatalophobie (c'est le terme) se fait avec une lenteur insane. Ensuite quand enfin il se décide à péter un câble, on ouvre un peu plus les mirettes, retrouvant sporadiquement quelque chose de la crasse des films de ces années-là, de leur côté punkoïde. Sans s'embarrasser de mise en scène, Sellier filme notre ami user de sa hache sur l'ensemble de la distribution, pantins sans finesse ne servant qu'au défoulement du Père Noël. Psychologie zéro, trame zéro, personnages zéro, invention de mise en scène zéro : ça pourrait être réjouissant par ce côté nihiliste justement, ça pourrait constituer une honnête catharsis sans complexe. Ça pourrait, mais non : des acteurs dans les choux, des caricatures de situation, une absence totale de second degré, empêchent la chose de devenir intéressante. Un bon gros nanar sanglant, bon...

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26 janvier 2023

Mon Crime de François Ozon - 2023

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A chaque fois, je me dis que je vais finir par arrêter d'aller voir les films de Ozon, et à chaque fois, je ne sais pas, un concept marrant, un comédien, une idée, je vais voir le nouveau. Après le très beau Peter von Kant, il revient cette fois-ci à un genre qui a fait sa gloire par le passé : le théâtre de boulevard ringard. 8 Femmes était réussi, Potiche beaucoup moins, qu'en est-il de ce nouvel opus en kitcherie et en humour antique ? Eh bien c'est très moyen. On se demande bien ce qui pique Ozon de vouloir ainsi ressusciter des pièces délibérément passées, aux enjeux complètement désuets de nos jours, aux gags lourds comme une pièce de Victorien Sardou. Ce texte-là, en tout cas, est bien pataud : une histoire de meurtre d'un producteur de théâtre qui passe de main en main, d'abord endossé par une jeune comédienne peu farouche, puis par une vieille actrice du muet, sous les yeux interloqués des guignols de service : un juge incompétent, un père de famille à l'ancienne, un protecteur méridional, un flic à la Pieds Nickelés... Ozon convoque tout le gratin, mélangeant les jeunes acteurs en devenir (les poussives Nadia Tereskiewicz et Rebecca Marder, le sympathique Edouard Sulpice), les gardiens du Graaaand Théââââââtre (Luchini, Huppert et Fau), les seconds rôles engagés pour leur ringardise (Boon, Laspalès, de Lapersonne), proposant un festival de têtes connues qui semble bien constituer le seul véritable projet du film. L'histoire, sans intérêt, même pas un petit suspense sur le whodunit, même pas très maline dans les rebondissements, se déroule dans l’indifférence générale, déroulant paresseusement ses personnages hauts en couleurs et ses petites surprises sans passion. Certains acteurs s'en tirent mieux que d'autres, c'est vrai : Luchini, dans son imitation de Jouvet, est plutôt rigolo ; Huppert, pas du tout dirigée (sa bouche est rongée de tics) est amusante en vieille Cruella (elle effraye même un Dalmatien) prétentieuse. Mais l'ensemble va au plus rapide, ni fait ni à faire, comme si Ozon avait laissé son machin se dérouler entre deux siestes. Je veux bien comprendre qu'il ait eu des envies de travailler, en tant qu'exercice, sur l'esthétique des années 30, mais ce qu'il en extrait tient à la fois des pires décors d'Amélie Poulain et d'une imagerie gentillette et sirupeuse très fade.

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Le seul point qui s'avère intéressant là-dedans joue contre Ozon. On se demande bien ce qui l'a pris de vouloir filmer en 2023 cette histoire de domination masculine déjouée. La jeune fille accusée du meurtre de son harceleur devient un symbole de la lutte des femmes, et se trouve riche et célèbre, ce dont elle avait toujours rêvé. Le film cache à peine son cynisme et son regard cruel sur ces femmes qui utilisent la mode du féminisme et de Metoo pour se hisser en haut de l'échelle. Ozon serait-il un infâme mâle dominant ? On pourrait le croire quand on découvre le personnage de Danny Boon, bienfaiteur bon enfant qui refuse les avances explicites de la bombe de service sous prétexte qu'il "aime sa femme". Tous les hommes ne sont pas des pervers, allez, certains sont même super. Par contre les femmes, ces salopes...", semble dire le cinéaste, pris un peu en flagrant délit de sexisme. Second degré sûrement, je ne dis pas. On connaît les provocations du sieur, et on met ça sur le compte de son caractère de collégien mal élevé. Mais était-il bien nécessaire d'ajouter cette pierre blanche dans le jardin des mâles ? Si tout le film a été fait pour ça, on se dit que Ozon y va peut-être un peu fort pour affirmer la suprématie de son sexe, ou pour rire de la lutte des classes qui se développe tellement actuellement. De toute façon, le film est raté et ne restera certainement pas dans les annales du 7ème art pour être discuté moralement. Un coup de provoc dans l'eau.

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LIVRE : L'Âge de détruire de Pauline Peyrade - 2023

9ffa5ea751aa0b1157f7b1e512be3ce2169a6a04540bbcbc065035fbe43a3a7dMon respect est acquis à Pauline Peyrade pour son travail théâtral, ça va de soi. Pour ce qui est de son travail romanesque, elle a encore un peu de boulot, révérences gardées. En fait elle exporte ses réflexions théâtrales (le non-dit, le silence...) dans le monde du roman, et là où la densité était de mise dans ses pièces, on se retrouve avec L'Âge de détruire devant un texte tellement indicible et sensible qu'il en devient inexistant. Le sujet, ô combien original de notre temps où 42 romans par mois sortent sur ce thème : le harcèlement sexuel, la manipulation mentale, les parents toxiques, et les fatales conséquences que cette violence domestique a sur ses victimes même des années après. La particularité de ce texte, tout de même, soyons justes, est que la menace vient non pas d'un père brutal ou d'un oncle aviné, mais de la mère de la narratrice, personnage singulier dont on a du mal jusqu'au bout à deviner si elle est vraiment complètement folle, juste un peu trop aimante ou si ce n'est pas la narratrice elle-même qui est folle. En tout cas, autoritaire et cyclotomique, en soif inextinguible d'amour et d'attention, elle exerce sur sa fillette de 7 ans un pouvoir délétère et flippant que le roman rend assez bien. Il ne se passe pas grand chose en surface dans ce récit du quotidien ; mais en profondeur, au détour d'une phrase, d'un comportement, d'une situation gênante, on devine que tout n'est pas si lisse : une mère qui se glisse dans le lit de sa fille toutes les nuits, qui refuse de recevoir du monde chez elle, qui verse le chaud et le froid sur ses rapports avec sa gamine, voire qui, le temps d'une seule phrase, se livre à des attouchements sur elle, c'est louche. La petite subit et vit dans la terreur. Le pire étant que le livre, bâti en deux parties (Elsa à 7 ans, Elsa à 22 ans), se conclue sur un bien triste constat : la folie est héréditaire...

Est réussi ce travail sur l'angoisse diffuse qu'exerce cette femme toxique sur sa fille. On ne sait pas trop de quoi on doit avoir peur, mais on a peur, non seulement de la mère, mais de la fille. Celle-ci dérive franchement lors d'une scène assez bien vue de rencontre avec une copine d'école, au cours de laquelle Elsa semble reproduire les actes de sa mère. Celle-ci, lors d'entrevues avec sa propre mère, aura aussi l'occasion de montrer que le mal passe de génération en génération. Il y a comme ça des scènes saillantes dans le roman, qui font qu'on continue à lire malgré tout, qui relancent l'intérêt et font entrevoir le cœur du projet de Peyrade. Il y en a bien besoin, tant le texte est raté à plein d'autres endroits. L'écriture, notamment, est si épurée, si soucieuse de ne raconter que la surface des choses en évitant la psychologie, qu'elle en devient transparente, beaucoup trop blanche. Phrases courtes (comme les autres), au présent (comme les autres), notations très précises du quotidien et des choses banales qui entourent notre fillette pour mieux faire saillir les pointes de drame qui arrivent parfois, on en a un peu assez de ce modèle de style transposable à tous les romans de Minuit. On finirait par croire qu'il n'y a que ce moyen de valable pour parler de déviance sexuelle et de domination, tant on retombe éternellement dans les mêmes rythmes, les mêmes détails, les mêmes modèles de trame. A force de ne pas vouloir dire tout en disant, Peyrade finit par être plate ; et c'est bien dommage, car son sujet aurait mérité une autre réflexion sur la façon de le décrire, plus incarnée, plus sanguine. Du coup, L'Âge de détruire rentre dans le rang et menace d'être oublié dans les minutes qui suivent sa lecture...

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