Shangols

31 octobre 2014

Scarface (1932) de Howard Hawks

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Que dire sinon que l'on est dans l'incontournable film d'anthologie, une œuvre qui ne prendra jamais une ride - à peine une légère cicatrice. Ce motif, cette croix qui raye le visage de Paul Muni (minutieux méchant), est génialement déclinée tout au long du film par Hawks : elle apparait à l'aune d'un massacre de Scarface ou juste après, elle va jusqu'à s'inscrire sur le dos de sa sœur - celle qu'il aime plus que tout, celle qui forcément causera sa perte, sa chute... Les quelques photogrammes qui émaillent cette chronique sont un petit clin d'œil au bel ouvrage de Hawks qui fait feu de tout bois (de croisillons) pour placer ce signe, cette signature sur ses images (ombres, jeux de lumière, ventilateur légèrement flou au second plan et j'en passe...). Scarface, avant de rentrer dans le vif (sanglant) du sujet, c'est aussi un casting de rêve : Muni versatile à souhait, Raft tout jeune et déjà suavement inquiétant, Boris Karloff auquel on n'oserait même pas demander l'heure, Ann Dvorak aux yeux mangeurs d'hommes, la sublime Karen Morley (faut-il vraiment que je vous mette sur la piste d'un jeu de mots ?). C'est enfin un Hawks dont le montage est tellement bluffant, trépidant, mitraillant qu'on en finit par avoir les yeux qui clignotent pour graver un maximum d'images dans sa petite cervelle.

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Hawks s'attaque aux films de gangsters sans putasserie : que fait le gouvernement pour arrêter ce carnage ? Ces types au top of the world ne sont que de vulgaires esprits qui ont décidé de mettre une croix sur toute humanité : Scarface représentera le top du top - habillé richement mais avec autant de goûts et de finesse qu'une purée Mousseline, supprimant ses ennemis avec un sourire carnassier et un jusqu'au-boutisme de grand malade mental, trahissant son boss, son meilleur pote et allant jusqu'à être responsable de la mort de la seule femme qui pouvait provoquer chez lui un sentiment humain : la jalousie (leur relation incestueuse apparaissant à la toute fin du film comme un bouquet final de fleurs du mal : Scarface est une ordure qui mérite de mourir la tronche dans un caniveau ou sur l'asphalte - l'oracle se réalisera. Certes, tout réussit à cet homme Muni mais l'esprit de ce héros souriant apparaît si visqueux, si vicié (il ne désire la femme de son boss... que parce qu'il s'agit de la femme de son boss - une fois obtenue, une fois l'option cochée, on ne la reverra plus) qu'il n'est jamais question pour le spectateur d'avoir une quelconque empathie envers ce tueur de masse (l'incroyable tuerie gratuite dans ce garage surplombé de motifs en croix). Il tentera une ultime fois de s'échapper comme un rat, en biaisant. Mort au rat, gloire à Hawks.

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Dès le début, Howard nous trousse un petit plan séquence d'anthologie avec une caméra qui balaiera intelligemment le décor et qui jouera déjà admirablement des hors-champs, des jeux d'ombre. On retrouvera plusieurs fois au cours du film cet art d'Hawks dans la construction de certains plans - la mort de Karloff dans le bowling qui chute comme une quille - just perfect. Les scènes d'action sont légion, font la part belle aux pétarades souvent absurdes (les bibelots morflent), aux courses de bagnoles qui finissent le nez dans un réverbère ou dans le ravin. Il s'agit d'un véritable feu d'artifices de violence qui laisse derrière lui une multitude cadavres qui ressemblent à des loques - ces polochons humains qu'on jette des voitures, porteur de lettres, morts. Il y aussi et enfin une belle petite touche de sensualité (les gambettes de Morley, la danse langoureuse de Dvorak...) qui injecte une jolie petite dose de venin féminin dans ce film d'hommes abjects. Un must, un vrai film du faucon sur de vrais.    

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29 octobre 2014

LIVRE : Quand vient la Nuit (The Drop) de Dennis Lehane - 2014

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Lehane gonfle une ancienne nouvelle en roman pour faciliter une adaptation sur grand écran : ça n'augure rien de bon, et effectivement, on est très loin des grands livres du maître. Mais c'est pas non plus aussi terrible que ça en a l'air. Voilà une cuvée lehanienne bien gouleyante, qui se déguste comme un de ces vieux films noirs, et qui comporte son lot de personnages attachants, de pics de violence et de style bluesy. Le seul défaut à lui reprocher, c'est presque son trop grand classicisme, justement : on a lu et vu 100 fois cette histoire de petit mec rangé des voitures et qui est rattrapé malgré lui par des mafieux sans pitié et des femmes au lourd passé. C'est ce qui arrive au barman de Quand vient la nuit : parce qu'il sauve un chien trouvé dans une poubelle (ce qui est arrivé au moins 10 fois à la femme de Shang), parce qu'il rencontre une gonzesse fatale, parce qu'il ferme les yeux sur les trafics troubles de son patron qui fraie avec la mafia tchétchène, il va se trouver embringué jusqu'au coude dans un imbroglio criminel à base de faux braquages, de bras coupés dans des sacs poubelle, de biffetons ensanglantés et de libérés de prison avides d'en découdre. On sait dès le départ que ça ne va pas se terminer par une joyeuse ronde entre tout ce petit monde, et c'est exact : la violence fuse, et notre héros va devoir se salir les mains pour en réchapper, ou pas. Bien, rien de nouveau sous le soleil, qu'il soit de Brooklyn ou d'ailleurs. Mais malgré ces chemins tout tracés, on apprécie de retrouver ses marques, de se laisser faire sans réfléchir par une trame bien huilée, à la carrosserie nickel et aux finitions impeccables. Les personnages sont relativement bien dessinés, et Lehane, cinéma oblige, les décrit par le dialogue plus que par les actes, évitant tout discours indirect. C'est donc super vif, raconté dans la rapidité, efficace et direct. A mon avis, le film sera moyen, parce que, même s'il fait mine de n'écrire que pour le grand écran, Lehane conserve cette part de mystère d'évocation qui n'appartient qu'à lui (ou qu'à la littérature, disons) : dire en très peu de mots beaucoup plus que ce qui est dit, arriver à planter toute une atmosphère par une tournure de phrase anodine, faire "rêver" finalement... Dispensable, mais pourquoi s'en dispenser ?

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Journal d'un Curé de campagne de Robert Bresson - 1951

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Ce n'est pas en adaptant Bernanos qu'on va nous dérider le Robert Bresson, et effectivement : voilà le film le plus épuré de la chrétienté, un modèle de rigueur et de sobriété, qui parvient à passer très habilement entre les écueils de son sujet et à rester fidèle au fond et au style même du roman. Autant dire que c'est pas tout à fait la fête à la saucisse de Morteaux.

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Ce qui est très fort, c'est que le film ne parle presque pas de foi, ou en tout cas de perte de celle-ci. On voit bien que ce (trop) jeune cureton souffre mille douleurs morales, qu'il ne parvient jamais à se faire aimer de ses ouailles, de ses collègues ou des bourgeois du village où il est nommé. Mais le vrai sens de sa détresse demeure inconnu. Plus qu'une perte de foi, c'est le dialogue qui manque à notre ami : la rhétorique n'est pas son fort, et à chaque fois qu'il essaye de débattre avec l'un (le comte du coin) ou l'autre (sa femme), il déclenche des tragédies, des malentendus, qui le renvoient inlassablement à sa solitude d'alcoolique, à son sacerdoce mal abordé (excessif dans toutes les "apparences" de la religion, il se laisse mourir de faim), et à sa déprime. Un gars qui n'est pas à sa place, c'est ça la vraie histoire du film, et Bresson est vraiment excellent pour le suggérer autant par les longs dialogues directement repiqués à Bernanos que par la façon de planter son personnage au milieu du paysage. La campagne revêt une puissance impressionnante tout au long du film : arbres squelettiques au crépuscule, transformant les plans en images fantastiques façon Murnau ; cuisines de ferme austères qui enferment notre héros dans des cadres hyper-géométriques ; chemins boueux qui semblent être une représentation du mental vacillant du curé... Le film est fort visuellement, et compense par cette force le mystère de son histoire, et la rigueur janséniste de son dispositif.

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Car, fidèle à son style alors naissant, Bresson met son point d'honneur à éviter tout ce qui pourrait ressembler à du pathos, ou même à de l'émotion dictée par les personnages. Avec leur jeu froid, les acteurs ne laissent pas de place à l'empathie : on constate les sentiments des personnages, sans les ressentir, de manière cérébrale, alors même que ces sentiments sont surpuissants et placés dans une nature très prenante. C'est que Bresson, gloire à lui, s'abstient aussi de tout psychologisme, ne cherchant pas à nous expliquer les personnages, nous les montrant agir et nous laissant le soin d'en déduire les conclusions. C'est un très beau jonglage entre un behaviorisme froid et une force de sentiments indéniable : on parle de choses très profondes et intimes en ne montrant que des gestes, mais ces gestes, pris ainsi dans ces cadres rigoureux, laissent exploser l'intimité des personnages beaucoup plus que le discours. Le discours semble d'ailleurs être le principal ennemi de cette poignée d'êtres qui ne se comprennent pas et qui finissent par mourir de ne pas savoir communiquer. Le film devient alors profondément religieux (pas mystique, religieux), dans le sens où il questionne la nature de la foi : est-ce par la présence des autres qu'on peut l'atteindre ? ou au contraire nous renvoie-t-elle à notre solitude, et ne peut-elle s'exprimer que par le silence et le retrait ? Questions beaucoup trop graves pour ce curé trop jeune (très beau choix de casting : Claude Laydu est physiquement parfait), qui écrit sur ses cahiers d'écolier avec une grosse écriture d'enfant. Beau film, difficile et pas forcément super fun, mais beau film.

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tout sur Robert : ici

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28 octobre 2014

LIVRE : Retour à Béziers de Didier Daeninckx - 2014

9782864327714,0-2334967Pendant que Zemmour vend ses Bibles anti-homos à tour de bras, Didier Daeninckx, beaucoup plus modestement et discrètement, publie ce texte tout en pudeur et nostalgie, petit essai sociologique, petite chronique d'une ville qui part en couilles, petit témoignage engagé pour la diversité, tout ce que déteste le maire actuel de Béziers, en gros. Le gars adopte un ton légèrement romanesque, mais on sent bien vite que la tramette (le retour dans la ville après 50 ans d'absence d'Houria, immigrée deuxième génération) ne va servir qu'à une chose : se balader le long des rues du Béziers de 2014, ville-fantôme au centre complètement déserté, abonnée à la petite délinquence, aux boutiques fermées et aux pitoyables fêtes du patrimoine, et faire le compte de ce qui a été gâché. Daeninckx ne s'attaque pas directement à Ménard : son texte se passe durant les élections municipales, et il lève aussi bien les yeux au ciel devant les excès racistes et populistes de celui-ci que devant les coup-bas internes des socialistes ou l'incompténce de l'extrême-gauche (son camp, pourtant). Si Béziers est devenue ce qu'elle est devenue, il le sait, c'est à cause du maire précédent, qui a laissé tout pourrir, qui a ouvert des énormes centres commerciaux de périphérie, qui n'a pas su mettre en valeur son patrimoine, etc. Mais subtilement, en montrant ces habitants gagnés par un racisme ordinaire qui n'a plus peur de s'avouer, en décrivant les tactiques poujadistes de Ménard, en montrant comment les communautés gitanes ou maghrébines font le jeu des fachos, il dessine un futur assez affreux à la ville. Et le fait est que quelques mois plus tard, on constate qu'il a bien raison.

Mais le livre n'est pas qu'une touchante tentative de s'élever contre la droitisation d'une ville jadis communiste, jadis vivante, jadis belle. Il est aussi une promenade vraiment bien écrite dans les quartiers de Béziers, et pas seulement les plus touristiques. Daeninckx aime regarder les friches, les quartiers pauvres, les banlieues ternes, tendance héritée du polar sans doute. Il s'attriste certes de voir Béziers s'enfoncer ainsi dans le médiocre, mais il retrouve aussi, ça et là, sur les traces de son Houria, quelques traits de beauté ; dans les lieux, mais aussi dans les gens, pas tous complètement lepénisés, pas tous complètement cons. Certains continuent de se battre, de protester, et le livre les montre, sans angélisme mais sans misérabilisme non plus. L'écriture simple et fluide accompagne cet effort d'humanisme, cette épure et cette justesse dans la façon de regarder les choses. Ce livre ne renversera sûrement pas le sinistre clown assis sur le trône à l'heure où j'écris ce texte, mais il mettra au moins un petit coup de pied aux crétins qui l'ont mis au pouvoir. Nécessaire, donc.

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25 octobre 2014

LIVRE : Constellation d'Adrien Bosc - 2014

32303Touchant premier livre que celui d'Adrien Bosc, avant tout par son sujet. Le 27 octobre 1949, un avion se crashe dans l'Archipel des Açores. A son bord, Marcel Cerdan, certes, mais aussi 48 autres passagers ou personnel de bord. Aucun survivant. 65 ans plus tard, Bosc compulse la liste de ces disparus, célèbres (à bord se trouvait aussi la virtuose du violon Ginette Neveu) ou anonymes, et décide de leur donner une seconde vie en les abordant tous, un par un. Chacun de ces petits destins brisés aura droit à ses quelques lignes, quelques pages, petites anecdotes, ou simples mentions, dans une émouvante élégie. Par courts chapitres, Bosc revient sans cesse sur ces gens, et tente de montrer la force du destin en multipliant les coïncidences, coups du sort et autres bizarreries qui entourent ce drame : et si Piaf n'avait pas insité pour que Cerdan prenne l'avion plutôt que le bateau ? Et si le luthier de Neveu l'avait accompagnée comme prévu ? Et si Neveu n'avait pas porté une robe rouge ? Et si, et si... Le roman tresse ainsi tout un réseau de correspondances entre morts et vivants, et met à jour des rouages inattendus dans la marche du destin. C'est habile, même si pas toujours probant (le fait que Kathleen Ferrier joue le lendemain de la mort de Ginette Neveu, ou que Howards Hugues ait conçu l'avion en question, par exemple, ne saute pas aux yeux comme une extraordinaire coïncidence). Mais c'est aussi très touchant de voir défiler cette liste d'anonymes, dont Bosc arrive toujours à nous parler avec empathie, qu'il s'agisse d'un groupe d'agriculteurs du Cantal en vadrouille, d'une mère esseulée ou d'une hôtesse de l'air. Ce profond respect des personnages, cette passion même que l'auteur met à dévoiler les petites existences brisées de ces anonymes (ça fait penser à Sophie Calle suivant des inconnus dans la rue) emportent le morceau, et compensent une écriture parfois assez chaotique et pas très bien balancée : gros défauts de rythme de phrase, quelques couacs dans la construction, de ce côté-là, c'est moyen. Mais encore une fois, on doit aller chercher le charme de ce livre secret ailleurs, dans ce petit murmure triste qui nous arrive à l'oreille, dans cette mélancolie discrète qui vient illustrer un drame pourtant énorme. Très joli texte.

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24 octobre 2014

7500 de Takashi Shimizu - 2014

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Takashi Shimizu est un nom qui me plaît depuis qu'il réalisât voilà 15 ans Ju-On, film d'horreur nippon à petite fille fantomatique parfaitement effayant. On attaque donc cet opus 2014 avec confiance, tiquant à peine devant le "direct-to-DVD" annoncé sur la jaquette, ou sur les photos de la distribution féminine aux prothèses mammaires à 40000 dollars. La chute est d'autant plus rude, environ 2 minutes après le générique : voilà un des films les plus mauvais que j'aie pu voir depuis longtemps (depuis Laurence Anyways, en gros, c'est gratuit et ça n'a rien à voir mais ça me soulage). Comment est-il possible qu'un cinéaste pourtant aussi habile ait pu accepter un tel scénario, de tels acteurs ? Et comment un producteur a-t-il pu penser que, oui, on pouvait tirer quelque chose de cette histoire d'avion envoûté par le fantôme d'un passager qui traîne une poupée vaudou dans sa valise associé avec un monstre (?) et qui déclenche une malédiction diabolique parmi les voyageurs avant qu'ils se rendent compte, que, finalement, non, y a pas de monstres ni de fantômes, c'est juste qu'ils sont tous morts ? Oui, je viens de balancer la fin, mais sincèrement, je vous exhorte  quand même de le voir, ne serait-ce que pour le croire.

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Tout est au-delà du consternant là-dedans : le scénario qui n'a ni queue ni tête, qui choisit de sortir toutes les batteries du film d'horreur (claustrophobie + monstre + fantôme + complot + fumigènes funestes) et se vautre dans le grand n'importe quoi ; les acteurs, affligeants, mais qui, à leur crédit, sont forcés d'endosser des personnages caricaturaux (la gothique à gros seins, le geek con, le beau médecin, l'hôtesse de l'air à gros seins tourmentée, la bourge à gros seins...) et à jouer des situations impossibles (faire un test de grossesse pendant que son avion tombe, faire un selfie avec un cadavre) ; la mise en scène, qui se contente d'aligner des personnages au visage terrifié devant ce qu'ils voient sans jamais nous montrer, nom de nom, qu'est-ce qu'ils voient de si horrible : le film se retient ainsi pendant 1h20, avant de... se retenir encore dans les 5 dernières minutes, si bien qu'on n'a strictement jamais eu peur durant toute la durée du truc. L'horreur est reléguée aux vestiaires, et strictement rien de valable ne sort de ce gloubi-boulga normé et complètement inutile. Le plus mauvais film d'horreur depuis Les Amours imaginaires.

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LIVRE : Chéri-Chéri de Philippe Djian - 2014

product_9782070143184_195x320Le Djian nouveau est arrivé. Et le moins qu'on puisse dire c'est que le Philou est en forme au niveau de l'humour. Je n'attends plus grand-chose du gars au niveau de l'histoire (il s'agit de la traditionnelle histoire d'un écrivain (qui se travestit la nuit par plaisir, certes, mais aussi pour arrondir les fins de mois, les temps sont durs...) qui tente de survivre entre sa bimbo de femme, sa nympho de belle-mère et son fou-furieux de beau-père : bref, un gars qui voudrait vivre paisiblement mais qui doit constamment arrondir les angles pour ne pas sombrer dans la folie douce ambiante...). Je reste tout de même sensible au rythme de l'écriture de notre bon vieux Djian (des dialogues qui fusent, quelques descriptions avec des adjectifs à rallonge qui font leur petit effet) et surtout à sa causticité légendaire. Djian c'est un peu chaque année comme un Woody (la sénilité, pardon la stérilité imaginative ne permettant plus guère de parier sur ce dernier) : on sait pertinemment qu'on n'assistera pas à un chef d'oeuvre cinématographique ou littéraire, mais on prie pour que le gars soit suffisamment bien luné pour nous sortir des vannes et des réflexions dont il a le secret. Et j'avoue que dans la première partie tout du moins, lors des échanges tendus entre Denis/Denise, notre héro(ïne)s et Paul, son beau-père plus mafieux que De Niro dans un film de genre, on a plus d'une fois le sourire aux lèvres. C'est l'éternel débat entre la brute, le truand et le type naïf et cool, c'est loin d'être original dans l'oeuvre djiannesque, mais on a l'impression, que, à l'im(âge) de son héros, le Philippe a retrouvé ses jambes et ses crochets (stylistiques) de ses quarante ans (oui, faut pas pousser non plus). Djian aime ce combat incessant du gars qui puise dans ses réserves, qui tente de faire pour le mieux (comme travesti/critique/écrivain), qui reste intègre et droit dans ses bottes contre ces sombres individus violents, incultes, vénaux, intolérants. Oui, le gars Djian tente de défendre une certaine idée du gars "juste" et pacifique dans ce monde qui suit une sale pente... Heureusement, la démonstration n'est jamais trop pesante grâce à ces petites saillies drolatiques qui arrivent à la fin d'une phrase comme un mini SCUD. Chéri-chéri se lit d'une traite, en deux-trois heures, convenant parfaitement pour sauver de la misère une journée un peu terne : avec Djian, la nuit prend soudainement des teintes rose-pêche qui n'ont pas grand-chose à voir avec la choucroute ni avec la grande littérature, certes. Mais on ne peut s'empêcher, juste avant de plonger dans un sommeil réparateur, de lui être reconnaissant pour nous avoir amusé le temps d'un cessez-le-feu a minima entre deux guerres mondiales. Chéri-Chéri vaut tout de même un peu mieux que sa couverture... un chouïa putassière.   (Shang - 11/10/14)


919051coverDans le même état que mon compère après lecture de ce très bon cru djiannesque. Voilà bien longtemps qu'on ne lui demande plus de nous ravager, et il ne cherche plus à le faire ; mais retrouver ainsi ce bon vieux poteau qu'on perd de vue très souvent est bien agréable. Cette fois, ses coquetteries et crâneries de style aboutissent à de vrais beaux passages. Deux figures qu'il a déjà tentées par le passé : 1/ effacer toute ponctuation autre que le point et la virgule : lui appelerait ça épuration de l'écriture et en appelerait à Hemingway ; calmons-nous, et disons plutôt que ça fabrique une intrigante musique, un à-plat des dialogues qui fonctionne bien. C'est comme si les personnages parlaient en sachant déjà ce que l'autre va répondre, grâce à l'absence de points d'interrogation surtout. Ca fabrique mine de rien une fatalité omniprésente sur les épaules de ce brave anti-héros. 2/ supprimer les interlignes, et surtout insérer les dialogues dans les passages de discours indirect : là aussi, très beau travail de recherche formelle, qui donne un flow impeccable à l'écriture. Les scènes s'enchâssent les unes dans les autres parfois avec pas mal d'audace (des ellipses acrobatiques qui marchent, pour une fois), un personnage peut prononcer une phrase sans qu'on n'indique qu'il s'agit là d'un dialogue, ça construit son rythme avec beaucoup de force. Osons le mot : Djian écrit bien, et écrit original. On reconnaît, comme le dit Shang, notre auteur à la valeur de ses vannes, mais on le reconnaît aussi à cette écriture : 9 fois sur 10 on soupire en le suppliant de revenir à la simplicité, mais cette fois cette sophistication fonctionne, et on retrouve l'expérimentateur sincère qu'on aime.

Pour le reste, autrement dit la trame, il est vrai qu'elle passe très au second plan, mais Djian ne s'en cache pas. C'est le minimum syndical, faire tenir ensemble des personnages qui se parlent et qui baisent, le gars ne cherche pas plus. Agréable allégorie, cela dit, que celle de cet écrivain travesti, investi de sa noble tâche littéraire le jour, et contraint aux putasseries du show-biz la nuit venue. Voilà un autoportrait aussi drôle que cynique, et sous couvert de parler de numéros de cabaret, Djian arrive à placer ça et là quelques jolies remarques amères sur le statut de l'écrivain aujourd'hui, et sur le sien propre (des difficultés à être un ex-auteur à succès revenu de tout). Bref, notre gars revient en forme, ça lui arrive encore de temps en temps.

Ah oui, la couverture... j'ai pas d'avis.   (Gols - 24/10/14)

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23 octobre 2014

La Chambre bleue de Mathieu Amalric - 2014

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Un virage dans la carrière de cinéaste d'Amalric, le voilà qui s'attaque au polar "à la française", un genre en soi, surtout qu'il s'agit de l'adaptation d'un roman de Simenon (déjà narré par mon collègue, complémentarité au taquet). C'est le premier souci : embourbé dans son dandysme littéraire coutumier, et qui lui va bien au teint je ne dis pas, Amalric a du mal à se dépatouiller des vieilloteries de Simenon : dialogues précieux (surtout ceux concernant le sexe), situations dignes d'un Tintin, interrogatoires de flic à gabardine et surtout enquête policière complètement anachronique. Assassiner des gens avec de la confiture empoisonnée, ça peut passer dans un vieux Club des Cinq ; dans un vrai polar, moins. Amalric, peu conscient de la ringardise du scénario, modernise pourtant l'ensemble, replace ça dans un contexte contemporain, mais sans changer le style. Résultat : on n'y croit pas une seconde, et on a souvent l'impression, au niveau scénar, de se retrouver dans une dramatique ORTF d'il y a 60 ans.

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Le gars est pourtant habile (tout comme l'était Simenon, si j'en crois Shang) pour retarder le plus possible les informations. Pendant une grande partie du film, on ne sait pas qui a tué, certes, ça c'est normal ; mais on ne sait pas non plus qui a été tué, ce qui apporte une petite touche de cruauté délicieuse. Amalric est accusé de meurtre, bon. Mais qui a-t-il tué ? Sa maîtresse trop envahissante qui menace son confort bourgeois ? Sa femme qui l'empêche de vivre sa passion amoureuse ? Sa belle-mère, qui ne l'aime pas ? Très adroit d'arriver à nous faire tenir sur un joli suspense tout en nous cachant l'essentiel du drame. On suit donc, dans une succession d'allers-retours entre flashs-back et présent, l'interrogatoire que subit ce brave bourgeois face à un juge implacable. Ces scènes de commissariat sont les plus réussies : Amalric a un vrai sens du huis-clos, et la variété de ses angles donne une belle énergie à un exercice de style qui pourrait être fastidieux : dialogues infinis, pas de mouvement, des répétitions, et pourtant on est bien tenus.

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C'est beaucoup plus laborieux dès qu'on sort de cette pièce. Trop pressé sûrement, Amalric bâcle ses scènes extérieures. Montage aléatoire, direction d'acteurs médiocre, technique dans les chaussettes. Mon conseil : dans un film, regardez les figurants, et vous aurez une idée du soin qu'un réalisateur a mis dans son projet. Dans La Chambre bleue, les figurants sont empruntés, on a l'impression de lire les consignes qu'on leur a données, tellement ils semblent téléguidés. Tout le film est ainsi, sentant l'amateurisme et le vite-fait. Si Amalric acteur est plutôt très bon dans ce personnage fiévreux et dépassé, ses partenaires sont dirigées avec simplisme : Stéphanie Cléau caricature sa femme-mante religieuse, tout est tellement fait pour la rendre froide et opaque qu'on se doute très en avance de son innocence ; Léa Drucker n'a rien à défendre, et se retrouve prise dans des scènes impossibles (discuter avec son mari en tenant chacun un bout de guirlande de Noël par exemple). Amalric voudrait bien pourtant se la jouer sexuello-romantique, sulfureux et moderne : il filme le sexe de sa maîtresse en gros plan, joue sur les ambiguités des relations amoureuses, s'amuse de montrer cette sexualité au milieu d'une province tranquille ; mais, mis à part la splendide musique tourmentée et herrmanienne de Grégoire Hetzel, le souffle manque pour parvenir à une vraie exaltation des sentiments. On reste au ras des situations, souvent complètement invraisemblables, et on se retrouve avec un très sage polar de début de soirée sur FR3, où le Colonel Moutarde assassine Mademoiselle Rose avec un chandelier dans la cuisine.

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22 octobre 2014

The Homesman de Tommy Lee Jones - 2014

366735-the-homesman-620x0-2Tommy Lee Jones a dû entendre dire quelque part que réaliser un western aujourd'hui équivalait obligatoirement à en réaliser un désenchanté, qu'il n'y avait plus de place pour la foi dans le genre depuis que Leone et Eastwood avaient éreinté le genre. The Homesman est donc un western désenchanté, tellement privé de sève et de foi que cette impression gagne aussi peu à peu le spectateur. On regarde la chose légèrement hébété, tentant désespérément de s'accrocher à quelque chose ; mais non, Jones travaille sur l'ineffable et l'évidage, on n'aura aucun point d'appui. A force d'user le genre, il n'en reste aujourd'hui plus qu'une étoffe hors d'âge. C'est comme si Tarantino et son amour du genre n'étaient pas passés par là : Jones ne croit pas en son film.

12_09_14_4_ntsIl n'y croit pas non plus en tant qu'acteur. Il réunit la bande à Clint (lui-même, donc, Hilary Swank, Meryl Streep), et croit que ça suffira. Mais, très mauvais directeur d'acteurs, il mène ceux-ci au plus simple, leur confiant des rôles caricaturaux. Swank en tête, qui est en charge d'interpréter une vieille fille en manque d'homme, et qui est envoyée à travers le Far-West hostile pour convoyer des folles jusqu'à un asile lointain. Elle n'a jamais été aussi laidement regardée, et il s'avère que l'idée d'en faire une sorte de cow-boy fragile et féminin est une fausse bonne idée : elle n'a aucune marge de manoeuvre, et n'a à jouer que des bribes de situations convenues. Le film est complètement dépourvu d'évènements. On nous fait croire que le danger rôde partout, mais il ne se passera pratiquement rien, sauf tout ce qu'on attend (la fugue d'une des folles, le contact ardu avec les Indiens, l'amour naissant entre l'héroïne et ce vieux the-homesmanbriscard revenu de tout censé l'escorter, etc.) C'est vrai qu'il y a un coup de théâtre aux deux tiers qui surprend un peu, et qu'on apprécie les très rares moments un peu plus dynamiques (une bagarre assez bien filmée). Mais pour le reste, on s'ennuie comme un rat mort, sans même la consolation de voir de beaux paysages : Jones n'a aucun sens de l'espace, croit qu'il suffit de cadrer des ciels pour faire du John Ford, et nous perd complètement dans ce territoire ; le paysage aurait pourtant dû constituer l'intérêt de la chose, celui à qui on appartient, celui qu'on traverse, celui vers lequel on va. Jones ne voit pas ça, tout comme il n'a pas vu ce qui faisait la grandeur de son mentor Clint Eastwood. Complètement raté, quoi.

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20 octobre 2014

LIVRE : Philippe Djian en marges de David Desvérité - 2014

DjianVoici la première vraie bio quasi-complète (elle s'arrête à "Oh...") de notre maître à penser à tous, Philippe Djian, celui qui changeât jadis la vie de votre serviteur (et je ne crois pas trop m'avancer en ajoutant que celle du Shang a dû vaciller aussi sur ses bases à ce moment-là) avant de se fourvoyer dans les années 95 pour revenir plus ou moins en forme depuis quelques romans. David Desvérité devait avoir en gros la vingtaine à l'époque des premiers Djian, c'est l'âge idéal pour aborder l'oeuvre et la vie du sieur. Avec une admiration totale, qu'il ne dissimule jamais, il re-raconte par le menu ce que c'était que de tomber sur un machin comme Zone Erogène il y a 30 ans, et parvient joliment à retrouver et transmettre ce sentiment. On a l'impression, à lire sa bio, et pour peu qu'on ait lu le sieur à cette époque, de rencontrer un pote, et que Philippe Djian en marges a tout du livre générationnel : comme Desvérité, on a vibré aux mêmes endroits, on a erré dans les mêmes coins pour retrouver le fantôme du gars (Gruissan et Biarritz, c'est Djian pour nous), on a été déçus au même moment (Sotos...), on a disséqué les mêmes chansons. Ce parcours de vie, finalement, est un peu celui de la nôtre, gloire à l'auteur.

Avec des mots simples, avec méthode, sagement chronologiquement, sans déborder, le livre retrace cette vie somme toute très simple, ce caractère moins complexe que la légende le dit. Il parvient à mettre des mots sur ce que Djian a tenté d'insuffler dans la littérature française sclérosée de l'époque, en replaçant les romans dans leur contexte, en scrutant le style (parfois plein de coquetteries), en proposant différentes lectures de la chose. On découvre par exemple une vision très surprenante de Djian sur 37°2 le matin, qui explique pourquoi il estime que Beineix n'a pas compris son roman. On traverse aussi les malentendus qui ont créé une légende fausse d'écrivain-rockeur, les difficultés à se dépétrer du succès de 37°2 le matin, le chaos du changement d'éditeur, et (dans le dernier tiers, pas exempt d'une certaine tristesse) en quoi Djian a fini par mettre un peu d'eau dans son vin dans la dernière partie de sa carrière, notamment au niveau des médias : Desvérité dit sans le dire le train-train un peu bourgeois avec lequel le gars sort régulièrement ses 200 pages depuis quelques temps, soupire un peu sur le côté dispendieux de son idole (Djian dépense son fric...), lève un sourcil devant les apparitions télévisées ou scéniques (avec Eicher) du gars, évacue vite fait le prix Interrallié, et est beaucoup moins disert sur les derniers romans que sur les premiers. Il a bien raison. Ces réserves, presque amusantes tant elles sont feutrées, n'empêchent pas cette biographie d'être une véritable déclaration d'amour à Djian, qu'on suit presque jour par jour. On apprend notamment beaucoup de choses sur son enfance et ses boulots "pré-écriture", sur son obsession du déménagement et sur sa vie de famille (on pourrait s'en foutre, mais la famille est un thème si récurrent chez lui depuis Lent dehors qu'on ne peut que féliciter Desvérité d'être entré ainsi dans le foyer Djian, pour montrer son rapport avec ses ados, par exemple), sur ses amitiés et son éternelle haine de la littérature normée type Académie française, sur sa méthode de travail, sur cette inlassable passion pour les écrivains américains, sur sa recherche constante de la musicalité de la phrase au mépris de la trame, pour le pire ou pour le meilleur. En gros, disons-le, ce livre fait à peu près le tour de son sujet : il y manque peut-être juste un appareil critique un peu plus élaboré, une plus grande mise à distance par rapport à l'admiration qu'il lui voue. Mais le gars a réuni plein de documents et de témoignages précieux, et on finit la chose en se disant que, "malgré qu'on en a" comme dirait le Djian lui-même, on a bien raison de penser que celui-ci est un auteur important. Il suffit, pour finir de s'en convaincre, de lire la belle préface de Despentes, témoin du nombre d'écrivains qui sont nés sous l'influence de Djian. Passionnant et touchant.

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19 octobre 2014

Si nos Maris s'amusent (The Cradle Snatchers) (1927) de Howard Hawks

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Même s'il y a un "petit trou" au  milieu du film (25 minutes de perdues, 45 de retrouvées...), cette comédie hawksienne reste ma foi assez plaisante. On pourrait traduire aujourd'hui Cradle Snatchers par couguars, au féminin, et par sugar daddies (ou tout simplement "hommes"...) au masculin. Le point départ est plutôt rigolo : trois maris entre deux âges laissent leurs femmes entre deux âges pour sortir avec des poulettes (the oldest story of the world, hum). Les femmes se rebellent et décident de "louer" trois jeunes hommes (l'un d'eux étant le propre petit copain de la fille d'une des mères, prêt à marcher dans la combine) pour donner une petite leçon aux maris respectifs - ces derniers, de retour d'une nuit chaude (enfin, on devine... la bobine manquant alors...), interrompent ladite fiesta et découvrent le pot-aux-roses. Scandale et... splendide décision finale de la gent féminine - Hawks serait-il un pur féministe en herbe ?   

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Ce qu'il y a de drôle, c'est surtout l'extrême "dramaturgie" des jeunes gens lorsqu'ils doivent séduire une jeune femme... ou impressionner pour ne pas dire draguer les mothers : entre le gars qui se la joue espagnol (pour une raison qui nous échappe un poil) pour faire fondre sa "loueuse" (il faut la voir revenir du balcon avec ses deux chaussures à la main (...!?) toute émoustillée - la plus vieille, qui veut y mettre de l'ordre - elle sent que la blague dégénère -, reviendra du balcon plus dépeignée qu'une fouine au réveil) et le Viking - un garçon très timide sauf après deux verres - qui pourchasse littéralement sa proie (effarouchée), on a droit à quelques situations gaguesques sympathiques. On apprécie chez Hawks ce sens du rythme (même si au départ, pour la présentation des personnages, les cartons sont un peu envahissants), du montage (le joli parallèle entre la fille qui embrasse son ptit copain et la mère délaissée qui pleure sur le lit - la fatalité de l'amour ?) et de la mise en scène - notamment lors de cette fameuse soirée entre les 3 jeunes et les 3 couguars ; il y a également une poignée de scènes, lorsqu'une jeune fille puis ensuite deux jeunes gens courent dans l'immense maison, assez impressionnantes (un mix entre caméra portée et  travelling (avant et arrière) !!) : l'image tremblote sa mère mais l'effet de speed est réussi. Une bonne petite comédie hawksienne, certes amputée, mais qu'il est bon d'avoir exhumé pour montrer que, dès le départ - il s'agit de son troisième film -, le Hawks avait un sens évident du tempo, de l'efficacité.   

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I used to be darker (2013) de Matthew Porterfield

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I used to be darker sent le ptit film indie à plein nez et en met en effet plein les narines à ce niveau-là : un scénar avec des trucs trop embêtants pour ne pas dire moches - des parents qui divorcent, une jeune fille de 19 ans qui tombent enceinte -, des adolescentes ultra languides qui se cherchent, une impression générale de banalité et de "naturalisme" qui confine à l'anecdotique... Bon, vous allez peut-être trouver que je charge d'entrer de jeu un peu la mule. Certes, d'autant que le film, malgré ces maudits tics indie, est loin d'être aussi désagréable que cela : tout d'abord il y a Adèle Exarchopoulos (ok, un rôle de 3 secondes lors des toutes premières scènes mais cela suffit, dès le départ, à mettre une petite étincelle : eho Adèle, t'es parti aux States, ça va, tu t'es bien remise de ta rupture avec l'autre aux cheveux bleux ? - on a forcément beaucoup de compassion pour notre Adèle même si on sort totalement du sujet) ; ensuite, le film, grâce à Dieu, n'est pas bavard : et ça franchement c'est ô combien appréciable. On aura tout juste droit à une petite explication entre nos deux jeunes divorcés (sans hystérie ni composition d'acteur qui se pète la voix, ouf). De même, lorsque les deux jeunes filles échangent quelques paroles, ce n'est pas pour nous faire croire qu'elles ont déjà lu tout Kant et Nietszche et nous faire sentir, à nous, vieux con du siècle dernier, qu'elles ont tout compris de la vie, tu vois. Enfin, l'ensemble est truffé de petites ballades folk (ah ben oui, qui dit film indie, dit guitare sèche les amis ; allez, je suis mauvaise langue, il y a un morceau de guitare "lourde" : des ptits jeunes qui essaie de faire du Nirvana énervé - c'est bien d'essayer tant qu'on est jeune), des ballades folks, disais-je, qui constituent de jolies petites pauses musicales aux paroles lourdes de sens - l'entêtant refrain d'"American Child".

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Porterfield, même s'il ne fait pas preuve d'une inspiration démoniaque pour nous conter les petits travers de la vie (le guitariste un peu drunk qui kiss la jeune fille not really farouche ; la fifille, grande ado, qui préfère son pôpa à sa môman pasque - en plus celle-ci s'est tirée avec la poêle à gauffre, le truc le plus dégueulasse que j'ai vu depuis la dernière décapitation des types en noir), fait tout de même preuve d'indéniables qualités au niveau de la mise en scène et du montage : le film possède une fluidité, une légèreté qui fait que malgré le fond parfois un peu pesant (les multiples petites prises de bec), on a jamais l'impression que le pessimisme, la noirceur va finir par régner en maître dans cette vie moderne à la con. Sans jamais abuser de la caméra portée à l'épaule, Porterfield sait capter la démarche de grande ado un peu maladroite de son héroïne, sa fragilité, sa candeur, sa fraîcheur (les belles séquences dans la piscine quand les deux jeunes filles, complices, se mettent à nu - sens figuré, bien sûr...) alors même qu'elle vient de se prendre son premier mur en pleine tronche. Quand Porterfield (dont c'est le 3ème film tout de même) se sera totalement désundancisé peut-être que ses films pourront enfin réellement grandir. On l'espère pour lui, il y a du potentiel.

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18 octobre 2014

LIVRE : Charles Péguy dans nos lignes de Charles Pennequin - 2014

9782930440798,0-2345259Il est toujours bon de lire à intervalles réguliers un bouquin de Charles Pennequin, ne serait-ce que pour s'assurer que la langue française reste une matière vivante et charnelle qu'on peut violenter de temps en temps (l'anti-Foenkinos et Delacourt, pour faire un clin d'oeil à mon Shang qui lit tous azimuts ces jours-ci). Cette fois, l'homme met son flow heurté et logorrhéique au service d'une de ses idoles, Charles Péguy, qu'on n'attendait certes pas là. En quelques textes-poèmes, Pennequin rend hommage au poète, à ses engagements, à sa vie, à sa mort, mais surtout à son écriture, qu'il tente de définir par l'émotion, par la sensibilité plutôt que par un froid essai littéraire. La fusion des fièvres pennequienne et peguyenne accouche d'un volcan : encore une fois complètement pris dans le flot de mots et de correspondances de l'écriture du gars, on assiste bouche bée à une vraie ode à l'écriture, Pennequin parvenant à nous faire véritablement toucher du doigt la nature du style de Péguy (alors même que je n'ai pas lu cet auteur depuis mes vagues après-midi assoupies sur les bancs de la fac).

Le gars est passionné, et laisse sa langue se faire le témoin de cette passion, lui lâchant la bride pour qu'elle exprime tour à tour son amour pour le poète, sa défense de la langue, sa colère contre les a priori véhiculés par Péguy (réac ? trop catho ? poussiéreux ? tout le contraire !) ou son indignation de le voir si oublié aujourd'hui. Mine de rien, à travers ce style "de fil en aiguille", un mot en amenant un autre par un travail incessant de polissage des sons, par une sorte de sample infini qui fait s'enchasser les phrases les unes dans les autres, Pennequin donne des indications biographiques, stylistiques, factuelles, tout en rendant compte de ce qui fait la beauté de cette écriture (sans jamais citer un mot de Péguy, d'ailleurs). Mais avant tout, c'est une nouvelle fois un profond autoportrait, torturé, indigné, souvent drôle pourtant, rendu d'autant plus troublant qu'il semble avoir trouvé dans Péguy un frère d'armes, un alter-ego, un vrai camarade d'écriture. Réhabilitation d'un grand poète par un autre : c'est beau.

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17 octobre 2014

The Human Centipede (First sequence) de Tom Six - 2009

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Tom Six (le fils de Tom Five ?) apporte un peu de fraîcheur et de bon goût dans le panorama parfois un peu déviant du cinéma néerlandais, et c'est tant mieux. Réalisant a priori un film d'adolescent à la découverte du sexe, il ose en fait, habilement, un pamphlet politique profond sur la mondialisation et l'uniformisation des goûts. Chapeau l'artiste. Voici donc l'histoire d'un médecin allemand à la retraite, jadis spécialiste de la séparation des siamois, désormais désoeuvré mais très au point sur le rictus nazi et l'accent plein de ß. Deux jeunes Américaines qui ont crevé un pneu dans le voisinage viennent frapper à sa porte pour avoir une serviette et un verre d'eau, ainsi qu'un Japonais (j'ai oublié d'où il venait, lui). Notre doc, toujours aussi vif d'esprit, décide de tenter une désopilante expérience : souder ensemble nos trois amis, la bouche de l'un greffée à l'anus de l'autre, pour créer un mille-patte humain à l'utilité indéniable. C'est une bonne idée, et le docteur, tout en ricanant comme ça : iarr iarr iarr, charcute du cul jusqu'au succès. Ensuite c'est les scènes habituelles, déjà vues chez Lelouch par exemple : vas-y que je défèque dans ta bouche parce que tu es soudée comment veux-tu, vas-y que je suinte de la bouche parce que la greffe a mal pris, on connaît la chanson. En tout cas, nos trois camarades ont l'air de peu goûter l'expérience, et il faudra l'intervention d'un couple de flics issus d'un Fassbinder sous amphète pour les sortir de ce sac de noeuds... ou pas, la dernière image, qu'on peut qualifier de ballotte, laissant penser que l'échec de l'expérience médicale est avéré.

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Le sexe adolescent, disais-je, puisque les acteurs sont contraints de jouer la tête dans le cul de l'autre. Celle du milieu, une bombasse, a le beau rôle, puisqu'elle est enfouie dans le cul du Japonais et a sa copine américaine (une bombasse) collée au sien. Une belle mort, finalement. Ensemble, par l'expérience et parfois avec brutalité (le docteur est sévère, juste mais sévère), ils vont découvrir l'osmose de groupe, et surtout que si le gars en tête de cortège mange, celle en fin n'écope que de restes peu engageants. Mais surtout Six jongle très habilement avec les nationalités de chacun, déclenchant de troublantes questions : pourquoi avoir mis le Jap devant, alors que le docte professeur ne parle pas un mot de japonais ? Comment se fait-il qu'il comprenne pourtant parfaitement les mots (peu amènes) que lui adresse celui-ci ("salaud de Boche", ce genre de choses) ? Deux bombes et un Jap, moi franchement j'aurais mis le gars au milieu, vous me voyez venir. En tout cas, le docteur réalise un fantasme de mondialisation, et produit un animal grâcieux fait de plusieurs cultures qui fait plaisir à voir.

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Le jeu subtil des comédiens, notamment du docteur qui fait penser à Klaus Kinski mais en beaucoup plus excessif, ajoute au charme délicieux de ce film. On aurait bien vu, par exemple, Romy Schneider dans le rôle de la queue de mille-pattes : le rôle est complexe, laissant beaucoup de place à l'actrice pour exprimer les nuances de son désarroi (cf photo 3). Et puis, même soudées au cul de l'autre, les comédiennes gardent une coiffure et un maquillage impeccables, c'est du respect, ça. La photo, sorte d'image vidéo en 2D d'un marron vinaigre, et la mise en scène (magnifiques plans larges, forcément) finissent de convaincre : on tient là notre nouveau Claude Sautet. Espérons maintenant que la suite (réalisée par Tom Seven ?) saura garder cette tenue irréprochable dans les dialogues et la direction d'acteurs.

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Edge of Tomorrow (2014) de Doug Liman

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Comment ça, Shangols n'aurait pas le droit de se mater de gros blockbusters qui tâchent ? Allons donc. Ce n'est pas la première fois mais peut-être la dernière, par exemple (je dis ça, je finis toujours par succomber à la facilité... N'écouterais-je point le prochain Marillion quitte à faire une moue dépitée pendant deux heures ? Si, again and again). Bref, c'est Doug Liman à la barre, hein, et Tom Cruise sur le pont. Ce premier filme les scènes d'action comme ma grand-mère faisait cuire les pâtes : c'est impossible de rater la chose systématiquement et pourtant... (c'est pas le fait de mettre 3000 plans en une seconde qui donne du rythme, ça donne juste envie de se remettre des gouttes dans les yeux - je dis ça, je dis rien). Le second est pour sa part toujours aussi expressif : soit Tom Cruise ne bouge pas un des muscles du visage (et il y en a 60, cela reste une performance), soit il en bouge deux - lorsqu'il nous fait grâce de son fameux rictus pince sans rire (c'est souvent quand ce qu'il dit est drôle). Ce type me fait penser au musée Grévin dans sa totalité. Bon attaquons-nous au scénario : un type est embarqué malgré lui dans une guerre mondiale (enculés de Mimics qui ont même attaqué la France et sauvé, d'une certaine façon, François Hollande avant la fin de son mandat), meurt sur le champ de bataille... et recommence la même journée. Oh je l'ai déjà vu, avais-je envie de lancer comme quand j'étais petit. L'idée n'est pas originale mais peut être drôle - le comique est du répétitif plaqué sur du vivant, remember ? Et c'est drôle une ou deux fois - comment vous savez que je dois prendre trois sucres ? Tu me fatigues Emily. Oui, l'héroïne est interprée par Emily Blunt aussi fadasse qu'Enora Malagré mais moins vulgaire quand même. Les deux font la paire pour s'attaquer au grand cerveau des Mimics (Bourvil ? Soyez sérieux deux minutes sinon j'arrête) qui a pris possession du Louvre (!... Ils ont de l'imagination ces Américains... Et pourquoi pas d'un centre culturel aux Comores, hein ? Je sais, je m'énerve dans le vide). Je ne vous dis pas la fin du bazar mais juste quand on croyait que tout était mort, ohoh, re-open your eyes, you won't be disappointed. A part l'idée (pas vraiment maline) de cette guerre aux allures de jeu video (putain il ne me reste que 34 vies), on se demande vraiment s'il y a un fond... Au fond du trou, justement, on trouve le cerveau de la créature... Le blockbuster de trop ? Nan, tu verras le prochain Marillion devrait être pas mal, il y a un morceau de 65 minutes. Pffff... Edge of my ass, oui.

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LIVRE : Charlotte de David Foenkinos - 2014

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David Foenkinos, que je ne connaissais point jusqu'alors, s'attaque (sous forme de poème en prose, on y revient) à la vie de l'artiste Charlotte Salomon que je ne connaissais guère. L'intérêt principal de ce récit qui se lit rapidement est principalement de nous faire (re)découvrir la vie tumultueuse de cette femme et de cette famille de suicidaires - mais "les suicides allemands" aurait été un titre de mauvais goût, surtout dans le contexte actuel... Les amateurs de tragédie seront servis. Les amateurs de littérature le seront surement un peu moins : l'écriture de Foenkinos est terriblement descriptive (il semble vouloir botter en touche toute part de psychologie, et pire, toute part de mystère - comme si le gars voulait absolument montrer qu'il avait bien bossé pour faire son enquête, ne voulant rien laisser au hasard). La forme originale (ce poème en prose), qui a des allures de litanie, d'hommage, était au départ intéressante en soi. Le problème c'est que le style (et le vocabulaire) de Foenkinos est affreusement plat : tenter de jouer sur les sonorités ou sur le rythme ne semble jamais le tenter et la bonne idée de départ semble finalement être un peu vaine. Pire, lorsque l'auteur intervient lui-même (cette manie récurrente (Beigbeder, sors de ce corps) de vouloir se mettre en scène dans son oeuvre, sans que cela représente un quelconque intérêt pour le lecteur - Carrère, lui, sait déjouer ces pièges en traçant des parallèles entre sa propre vie et son récit de façon beaucoup plus fine), cela casse radicalement cette forme qui s'effondre totalement le temps de quelques paragraphes inutiles. Le livre de Foenkinos a malgré tout au moins un mérite, celui d'inciter le lecteur à se plonger illico dans les peintures de Charlotte Salomon : l'on découvre alors une fermeté du trait, une explosion de couleurs qui font paraître cet ouvrage de la collection Blanche encore un peu plus terne. Au final, l'impression d'avoir lu une introduction a minima au destin de cette artiste "totale" - cette façon très particulière de lier le texte, les mots à la couleur de ses souvenirs. Juliette Binoche dans le rôle de Charlotte Salomon ?... Sait-on jamais eheh.

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LIVRE : La Ligne des Glaces d'Emmanuel Ruben - 2014

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Bien que l’on ait (surtout actuellement) une expérience aux antipodes, il y a chez Emmanuel Ruben une façon d’aborder la « vie d’expate » qui nous le rend rapidement proche. On s’amuse particulièrement lors de la première partie du roman à s’intéresser aux espoirs, aux attentes de ce Volontaire International, des attentes qui sont rapidement suivies des premières désillusions, des premiers coups de cafard… Pas question pour son héros, Samuel , de vivre « à la Française » (et surtout de de se taper tous les soirs ses collègues, ses compatriotes et leur discussion qui tourne méchamment en rond), celui-ci se mettant rapidement à arpenter les petites rues de ce mystérieux (…) pays balte, à picoler le soir dans des bars louches, à faire des rencontres plus ou moins affriolantes… S’il prend à cœur, tout du moins au départ,  sa « mission » (définir une improbable frontière maritime), celle-ci s’avère tellement retors qu’il ne tarde pas à se demander qu’est-ce qu’il fout dans cette région : il commence, malgré de blondes amours, à trouver le temps un peu long dans ce petit pays aux confins de l’Europe où l’hiver dure  au moins trois ans… La seconde partie dérive quelque peu sur un questionnement plus en profondeur (mais aussi un peu moins passionnant) sur l’histoire de ce petit pays, sur les ethnies qui disparaissent progressivement ou survivent difficilement, sur les massacres (juifs) qui ont eu lieu dans un passé pas si lointain, sur l’évolution (peu reluisante) de cette nation qui fait désormais partie de l’Union européenne. Si l’on prend toujours un certain plaisir à suivre les annotations précises de notre voyageur avide de découvertes (Ruben a définitivement plus de vocabulaire que Djian… C’est la ptite pique du matin), on sent que l’ouvrage perd un peu en rythme.  Il est de moins en moins question des états d’âmes de notre exilé et de plus en plus de l’âme de cet Etat. La dernière partie, aux allures de grandes bacchanales, mêle avec un certain talent, rêve et décadence, tradition et ultra-modernité comme un voyage merveilleux en terre inconnue, une terre inconnue qui se trouverait tout près du gouffre… On apprécie la perspicacité de ce jeune héros, partageant à la fois ses doutes, ses petits instants de gloire et sa lucidité. La petite histoire de cet étudiant en géographie tente ainsi de se mêler à la Grande et même si notre ami semble parfois un peu perdre sa voie, s’égarer en route, ce voyage littéraire vaut indéniablement  le coup - Ruben a l’œil et souvent le bon.  

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16 octobre 2014

It Tolls for Thee in Le Virginien (The Virginian) (1962) de Samuel Fuller

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Pas toujours facile à dénicher les contributions cinématographiques du gars Fuller (ces maudites odyssées qui nous font devenir des Indiana Jones du septième Graal) ! Il s’agit, mes amis, attachez-vous bien, d’un épisode de The Virginian : si pour les plus vieux ou les plus morts d’entre vous cela peut rappeler une bonne vieille série ricaine sur fond de western, pour les plus vivants, cela ne parlera guère. The Virginian se concentre sur le destin d’un homme (The Judge :  Lee J. Cobb et son regard de traviole qui donne a priori peu de foi en la justice) entouré du Virginian (James Drury)  et de 2 gaziers toujours à cheval (« 3 cowboys » sélectionnés plus en fonction de leur regard qui tue et leur physique de « beau gosse » que par rapport à leur réelle compétence artistique). Dans l’épisode que Fuller écrit et dirige - attention -, The Judge se fait kidnapper par l’ignoble Lee Marvin et ses hommes de main. The 3 cowboys partent à leur trousse ainsi qu’un certain  Sharkey (et ses hommes…  le western, une inspiration pour les gang bang ?) qui, au tout début de l’épisode, a échappé à une tentative d’assassinat de l’ignoble Marvin. J’insiste sur la présence de notre ami Marvin (les cheveux blancs en bataille, la moustache en vrac, le bronzage aux UV) qui constitue l’intérêt principal de cet épisode fullerien. Qu’il le film de dos, pour mieux faire raisonner sa voie plus grave que Zemmour, de face, menaçant ses hommes ou souriant affreusement (dans les deux cas, il est inquiétant, l’enfant), Marvin imprime la péloche, l’ignominie dégoulinant des pores de sa peau rouge. On a droit également, parmi les méchants,  à une belle petite galerie de tronches au nez boxerisé ou à la fine moustache perverse et l’on se régale de ces gros plans qui mettent en avant la difformité de leur tronche à l’égale de celle de leur âme.

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The 3 cowboys  apparaissent en comparaison bien proprets (pas étonnant que la plus longue séquence qui leur soit consacré soit une scène de douches…) et beaucoup plus lisses et fadasses que ces trois bonnes vieilles tronches inquiétantes. On sent que le gars Fuller doit respecter le cahier des charges (rien de bien virevoltant dans sa façon de filmer les paysages ou la pétarade finale dont le suspense… traîne terriblement en longueur comme pour tenir jusqu’au générique de fin) se faisant plaisir surtout dans les discussions entre l’homme droit dans ses bottes, The Judge, et le Lee, toujours bavard pour défendre les abîmes du mal - pour bien prouver au juge que sa conception du bien est vaine, Marvin et son homme du main lui balancent parfois des beignes, juste pour le plaisir : hein, et alors, que se passe-t-il, personne nous punit ? Ohoho. The Judge ronge son frein sachant bien que ses hommes finiront par le tirer de ce mauvais pas. Un happy end attendu vu le format de la chose…The Virginian signé Fuller, cela fait aussi bien dans son salon qu’une assiette signée Ducasse (le parallèle ne s’impose pas immédiatement, j’en conviens). 

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La Dame de Musashino (Musashino fujin) de Kenji Mizoguchi - 1951

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Dommage que Mizoguchi ait choisi de privilégier les dialogues au détriment du silence dans ce film : on sent qu'il aurait pu être très grand, mais beaucoup trop bavard, il passe un peu à côté de sa puissance. Pourtant, dans les premiers plans, on pense qu'on va avoir à faire à un Mizo à son meilleur : un couple qui fuit une ville bombardée au loin, un autre vieillissant qui l'attend à la campagne, les deux se retrouvent, quelques lignes de dialogue et tout est planté en quelques secondes : une jeune femme, Michiko, a épousé le mauvais homme, profiteur, vénal et infidèle. Pas besoin de plus de quelques secondes pour imposer avec beauté un personnage fort. On apprend peu à peu que la voisine est elle aussi en manque d'affection, qu'il y a un cousin charmant qui rôde autour de Michiko, et on se doute bien que ce ballet sentimental va mal tourner. Tout ça se déroule sur fond d'après-guerre, où Tokyo tente de se redresser de ses ruines.

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Malheureusement, après ces belles scènes d'exposition, le film s'enferme pendant sa majeure partie dans des scènes longuettes, remplies de dialogues, dans lesquelles Mizo ne parvient pas à trouver une façon visuelle de traduire les émois amoureux de ses personnages. Mise en scène un peu fade, pour tout dire, de cette histoire qui vire au vaudeville sans conséquence, où on se promène le long des jolis sentiers et des rivières en ne se disant pas qu'on s'aime pour mieux se le dire, où on se frôle la main pour exprimer sa passion, et où on enterre sous les mots le moindre sentiment. Le fond de la trame est mélodramatique à souhait, mais Mizogushi feutre tout ça, utilise du pastel pour mieux mettre en valeur les couleurs éclatantes cachées derrière. On y gagne en modestie, on y perd un peu en caractères ; et on se désintéresse un peu de ces tromperies, adultères et autres serments trahis.

5

Tout de même, le maître réussit une très belle chose : mettre en place le parallélisme entre ce Tokyo torturé, en ruines, qui peu à peu reprend vie et s'étend jusque dans la banlieue, et les sentiments de ses personnages. Le Musashino du titre est en fait une province de Tokyo, mais dans son élan de reconstruction la grande ville vient peu à peu empiéter sur ce territoire. Et avec elle la gabegie de la civilisation. Mizoguchi pointe du doigt les déviances draînées par l'arrivée de la civilisation moderne : Mishiko est de la vieille école, celle des sentiments nobles et de l'amour éternel ; son mari ou sa voisine ont, eux, été bouffés par Tokyo, et s'abandonnent à la trahison et au cynisme. Ca pourrait paraître manichéen, mais Mizo parvient aussi, à de nombreuses reprises, à montrer les bienfaits de la modernité, et ridiculise même un peu les atavismes des anciens. C'est donc très subtil, mesuré et intelligent comme tout. La fin est touchante à souhait, avec cette femme représentant l'ancien monde qui s'éteint, et ce fabuleux travelling sur Tokyo qui approche, et cette musique (d'ailleurs pas du tout niponisante, très belle) qui dope le tout. Un beau film, au début et à la fin.

mise sur Mizo : clique

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15 octobre 2014

LIVRE : Ecoute le Chant du Vent de Haruki Murakami - 1979

big_fr_135575_haruki-murakami-ecoute-le-chant-du-vent_1383869611_24985Toute première œuvre de Murakami et premier volet de la fameuse trilogie du rat (suivront Pinball 1973 (sur ma table de chevet virtuelle) et La Course au Mouton sauvage - et éventuellement Danse, danse, danse…). Il y a dans ce premier jet un peu bancal - on passe d’un chapitre à un autre sans toujours repérer le fil rouge du bazar - déjà un petit ton murakamiesque (oui, on ne peut s’empêcher de voir ici ou là des traces de l’œuvre à venir) : ainsi ces dialogues assez légers entre un jeune homme et une jeune femme (deux cœurs solitaires qui ont peur de s’imposer dans la vie de l’autre), cette franche amitié entre deux jeunes hommes scellée à grands coups de bière (ça picole et ça fume sec…), ces digressions (l’histoire spatio-temporelle sur Mars…) et ces comparaisons, ces évocations systématiques (Murakami semble obsédé par les éléphants et Kennedy…) quelque peu farfelues. Le fil narratif est par trop décousu, disais-je, pour qu’on s’immerge totalement dans l’univers murakamien ; on apprécie déjà chez le gars ce regard plein de naïveté (on est jamais loin de Salinger… « où est passé le doigt broyé dans le moteur de l’aspirateur de la jeune fille ? » semblant faire écho à la disparition de certains canards en hiver à Central Park…), ces petites envolées sans prétention sur le sens (ou le non-sens) de la vie, cette passion pour la musique ricaine (California Dreaaaaaam) et le base-ball, ces événements tragicomiqes (l’accident de voiture, le corps de cette jeune femme sans vie ramassée dans un bar et le petit matin qui s’en suit… lorsqu’elle se retrouve nue avec notre héros). Aux origines de Murakami quand il tâtonnait encore…

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