Shangols

20 juin 2019

L'Étoile cachée (Meghe Dhaka Tara) (1960) de Ritwik Ghatak

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Voilà un film culte indien (ou bengali, je ne voudrais me fâcher avec personne) au travers duquel j'étais jusque-là passé... Sa sortie prochaine dans la collection Criterion m'a rappelé à son souvenir. Alors, oui, vous qui êtes des spécialistes de l'Histoire de l'Inde, vous ne pourrez pas vous empêcher de me faire remarquer que le film traite d'une famille du Bengale (suite à sa "partition" en 1947, souvenez-vous) exilée (avec la pauvreté qui va avec) dans les faubourgs de Calcutta et que, d'une certaine façon, le déchirement de cette famille est comme une mise en abyme de ce « déchirement historique »; c'est vrai, on pourrait faire tout un laïus sur le sujet. Mais, voilà, têtu comme je suis, je préfèrerais m'en tenir au personnage central, à cette femme, qui symbolise, à elle seule, le combat de toutes les femmes de l'univers (et je reste sobre).

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Nita est charmante, toute en formes, et le retour de son amoureux secret la met en extase... Alors oui, tout n'est pas facile, chez elle, car ses frères, sa sœur, sa mère se reposent sur elle pour vivre, manger, s’habiller, se rase... Chaque début de mois, on l’alpague pour lui taper quelques sous... Elle distribue sa thune volontiers, toujours avec le sourire, elle semble être, mes bons,  le bien et la bonté incarnée. Elle passe outre les remarques acides de sa mère, elle écoute avec plaisir son branleur de frère chanter aux vents et elle se languit de recroiser le regard de cet étudiant à lunettes qui n'est pas tout à fait étranger à son charme. Si elle donne de sa personne constamment, elle le fait avec bonne volonté et cette première heure, malgré les difficultés quotidiennes de cette famille qui peine à joindre les deux bouts, passe comme un charme. Et puis patatra, tout va s'écrouler sur les frêles épaules de notre héroïne... Son père, d'abord, qui était déjà un peu borgnole, fait une crise cardiaque, perd son taff et devient tout patraque... Elle doit donc travailler double et mettre du même coup son mariage en attente pour consacrer tous ses revenues à sa famille... Mais l'engrenage est enclenché... Son amoureux, impatient, fait les yeux doux à la sœur de Nita (que tous les hommes soient damnés bon sang !), son frère (pas le chanteur, l'autre, le plus jeune, celui qui a fini par trouver un petit boulot dans une usine) est victime d'un accident, et notre Nita, elle, aux abois, esseulée, de cracher du sang - ça sent la tuberculose à plein nez et c'est affreux... Nita, si belle, si douce, se décompose peu à peu face aux avanies de cette chienne de vie et c’est toute sa condition de « femme courage » prête à se sacrifier qui lui explose à la tronche. Ghatak multiplie les plans de Nita derrière les barreaux mais on avait compris sans cela que ce bel oiseau, dans sa cage sociale, ne pouvait que dépérir.

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Alors oui, je l'avoue, je rougis, je ne suis pas un farouche défenseur de la musique indienne et les instruments de musique dudit pays ou les chants me laissent un peu pantois... Mais fi de ces réserves, tant cette œuvre, dramatique à souhait, est magnifiquement montée, découpée et "sonorisée" (il y a la musique mais il y a surtout des effets sonores particulièrement pointus qui vous font froid dans le dos). On suit pas à pas (c'est le cas de le dire, puisque dès le premier plan elle pète sa sandale) le calvaire de cette gentille Nita qui se prend tous les malheurs du monde les uns après les autres... Un amoureux guère amoureux, une sœur fourbe, une mère langue de vipère, un père perdu dans les tréfonds de son esprit et le destin qui s'acharne. Ghatak par ses cadres alambiqués, sa gestion intelligente de la profondeur de champ et ses sons stridents qui s'ajoutent à la bande sonore, nous fait subir presque physiquement, ou tout du moins sensiblement, cette véritable plongée en enfer. Une plongée qui tranche avec les moments apaisés de la première partie où elle se baladait paisiblement dans la campagne avec son promis (traître homme qui se mariera bien avec sa sœur...). Nita mérite d'être sauvée, on se dit, mais son sauveur surviendra trop tard - le mal/mâle est fait ; les femmes (avec cet autre plan sur cette femme qui, à la fin, casse à son tour sa sandale) semblent malheureusement destinée à suivre ce triste sort sur cette basse terre, une vie de sacrifices et de déceptions. La composition et la décomposition de Nita donnent toute sa puissance à cette œuvre filmée et découpée au cordeau. Un combat cosmique perdu d’avance, une étoile, filante, forcément, à voir.

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Rolling Thunder Revue : A Bob Dylan story de Martin Scorsese - 2019

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Serait-ce sur le terrain du documentaire qu'il faut maintenant attendre impatiemment le prochain Scorsese ? En tout cas le bon maître nous bluffe une nouvelle fois, après quelques docs fameux, avec ce film sorti de nulle part, miracle pour tout dylanophile qui se respecte (et vous me voyez dans le nombre, je ne suis pas qu'un génie de l'analyse filmique). Scorsese sort de ses malles magiques des images impressionnantes d'un concert de Dylan débuté en 1975, une dizaine d'années après sa disparition des radars, quand son mythe allait de plus en plus grandissant, quand sa légende de protest-singer commençait à lui peser, quand il remplissait les stades en quelques minutes sur son seul nom. Dylan choisit l'option opposée à cette image : une tournée des petites salles, pour défendre son album génial (Blood on the Tracks, chef d'oeuvre) et lancer son prochain (Desire, chef d'oeuvre), loin des tubes engagés qu'il proposait autrefois, accompagné d'une bande de joyeux trublions auxquels il laisse toute leur place. L'inverse du star-system, en quelque sorte, impression augmentée par le choix de porter une sorte de maquillage-masque de kabuki qui rend son identité presque floue (et qui permettra à Joan Baez de se faire passer pour lui pendant quelques minutes). Dylan aborde donc cet exercice dans un esprit hippie et décalé qui lui sied à merveille, et qui sied également à ses chansons, de plus en plus étranges, aux textes souvent incompréhensibles, aux mélodies répétitives. S'il reprend bien quelques tubes de son passé, le gars est résolument tourné vers un nouveau visage de lui-même ; en route pour la modernité, et pour le Dylan d'aujourd'hui, mystérieux sphinx opaque que Scorsese filme d'ailleurs comme il aurait filmé le chat d'Alice au Pays des merveilles. Il revient donc sur ces années, cette tournée, avec quelques autres témoins de l'époque, chanteurs, musiciens, producteur du spectacle, cinéaste, voire même spectateurs (Sharon Stone en fan privilégiée, que Dylan embarque quelques temps avec lui).

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On le sait maintenant ; tout ce que le film raconte au présent est faux. Le film s'ouvre sur de vieilles images de Méliès et de ses tours de magie, Dylan sort une petite formule sur les masques qui disent la vérité ou un truc comme ça, et le film est ainsi immédiatement placé sous le signe du faux-semblant. Pas de cinéaste engagé pour filmer la tournée, pas de producteur ruiné et maugréant, pas de Sharon se faisant susurrer "Like a Woman" par un Dylan énamouré, tout est inventé. Curieusement, cette idée ne donne pas grand-chose, et pour tout dire, on se demande un peu pourquoi Scorsese a ainsi voulu brouiller les pistes de la fiction et du documentaire. Peut-être pour rendre compte de cet état légendaire de Dylan, de ses multiples visages dont la plupart sont fantasmés, inventés, de l'état du chanteur à l'époque (disparu, mystérieux, souvent envapé, mutique). Mais le film ne va pas assez loin dans cette voie, n'utilise que très peu l'ambiguité, et y perd un peu au change : ne sachant pas si les anecdotes relatées sont véridiques ou non, on n'écoute ces témoignages que d'une oreille distraite.

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Par contre, tout ce qui est images d'archive (soit 90% du film) est impressionnant. D'abord les images de concert. Dans une restitution parfaite, avec ces images nettes comme si on était dans la salle, un Dylan très en forme chante avec une intensité saisissante ces nouvelles chansons, souffle comme un damné dans son diabolique harmonica, et prend des airs de prêcheur vaudou. Très bien entouré par des musiciens au taquet, il scande ses morceaux très longs, hypnotiques, avec une sobriété totale, qui n'exclut pas la force d'interprétation, balançant ses regards hantés sur ses partenaires, se permettant même (et c'est énorme pour qui connaît les concerts du Dylan d'aujourd'hui) quelques plaisanteries entre les chansons. Scorsese filme tout ça très simplement : 3 caméras, une fixe sur le profil gauche, une sur pied sur le profil droit et le public, une portée qui capte les musiciens. La simplicité du procédé rend toute sa puissance à ce concert extraordinaire, qui nous fait réentendre ce qu'a été Dylan à son apogée, et qui nous présente un personnage plus vivant, plus incarné que ce que sa légende a imprimé. Ses partenaires de jeu, tous plus fêlés les uns que les autres (ça va de Joni Mitchell à Joan Baez, d'Allen Ginsberg à Ramblin'Jack Elliot) font le job avec une joie communicative, conscient d'être là où il faut être, et chargés jusqu'aux yeux de produits illégaux qui font rire. On apprécie surtout Ginsberg, dont les interventions allumées furent assez vite réduites à peau de chagrin par le producteur, et qui continue à suivre la tournée comme porteur de valise, abnégation totale. En dehors de ces concerts, les images que Scorsese rapporte de ces années-là sont sidérantes et géniales : une Patti Smith complètement allumée, un Dylan qui se rend avec Ginsberg sur la tombe de Kerouac, un concert donné pour le peuple indien, un portrait halluciné de la violoniste Scarlet Rivera, ainsi que des images "d'ambiance" prises dans la rue qui témoignent de l'intense activité "poétique" de ces années-là. Rolling Thunder Revue devient beaucoup plus qu'un film sur un concert de Bob Dylan, un film qui capte l'esprit d'une époque : comme avec les Stones ou déjà avec Dylan, Scorsese sait comme personne parler de la musique en tant que création artistique, en profondeur, tout en restant un spectateur et un auditeur passionné. Génial !

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19 juin 2019

Domino de Brian de Palma - 2019

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Tiens, de Palma fait encore des films ? Oui, enfin, ne nous emballons pas : de Palma ESSAYE encore de faire des films, mais de plus en plus fauché comme les blés, de plus en plus lâché par les financeurs, de plus en plus boudeur aussi sûrement face aux obligations du tournage, l'ancien génie nous sert maintenant, depuis deux ou trois films, des kouglofs assez indigestes, vagues réminiscences de son talent de jadis, éternelles figures de style qui ont du mal avec aussi peu de moyens à trouver leur éclat. Et Domino est sûrement le pire de tous dans cette voie. On ne sait s'il faut mettre l'échec sur le dos de de Palma, pris ici en flagrant délit de paresse et de manque d'imagination, ou si c'est à la production qu'il faut imputer ce film kitsch et assez gênant. Mais le fait est : voici le désastre de son auteur, le film de trop. Après un roman poussif, le cinéphile trouvera ici une nouvelle occasion de se tordre les mains de douleur.

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C'est curieux : on reconnaît là-dedans toutes les inspirations et toutes les inventions formelles du bon gars. Mais elles sont comme transparentes, comme si elles ne servaient plus à rien d'autre qu'à brandir l'identité de son auteur sans sens, sans envie. Notons d'abord qu'au niveau formel, le film est immonde. Photo affreuse, en vidéo, qui plaque tout en un seul plan ; acteurs indigents, qui font péniblement le taff, ne dégageant ni glamour ni intelligence (surtout Søren Malling, très mal distribué) ; musique décalée, mal construite, qui semble plaquée sur le film de façon complètement aléatoire (Donaggio pourtant à la composition, mais sans moyens, sans orchestre, sans souffle) ; manque totale de vision pour filmer les villes européennes auxquelles de Palma est désormais condamné, Copenhague, Bruxelles, le sud de l'Espagne, filmées sans imagination, sans originalité ; et mise en scène dans les choux, simple succession de scènes de dialogues au mieux, scènes d'action dénervées au pire. Il y a tout, les split-screens, les plans acrobatiques de drones, le travail sur la subjectivité, les ralentis, les zooms sur les objets-clé, les légers décadrages pour filmer le personnage étrange qui n'a rien à faire là, bref toute la panoplie depalmesque ; mais tout semble plaqué sans nécessité, et on n'a même pas le plaisir simple et jouissif de l'exercice de style virtuose de ses grands films passés. Le maître semble toujours suivre les traces d'Hitchcock, notamment en ce qui concerne l'utilisation des clichés du pays filmé pour prolonger le suspense, pour les incorporer à la trame ; mais ça donne ici une pause sur la route à côté d'un moulin en Hollande, ou une corrida très mal filmée en Espagne ; tout n'est que prétexte, sans idée.

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Pour être sympa, reconnaissons qu'il y a quelques pistes, au début surtout, avec cette course au ralenti sur les toits, ce montage pas inintéressant ; et dans la fameuse scène-climax de la corrida, donc, où à tout le moins on sent le potentiel formidable de la séquence : imaginez la mort étatique (un attentat politique) qui prend place au centre d'un lieu où est donnée la mort éternelle (le taureau), avec de la technologie (un drone) qui s'oppose à l'artisanat (un marchand de hot-dogs), avec tout un réseau de points de vue variés et de visions tronquées de l'événement... Oui, on aurait pu avoir un nouveau Snake Eyes, je ne vous le fais pas dire. Mais de Palma, aux abonnés absents dans cette séquence, ne parvient jamais à doper sa scène, à lui donner cette force qu'il savait transmettre jadis. Il se contente d'y accoler une version du Boléro de Ravel arabisante, de pratiquer un montage maladroit, et de dérouler une scène dont on ne comprend pas les enjeux. La leçon d'Hitchcock a été mal comprise : pour qu'on tremble, il faut qu'on sache où se situe le danger, à quel moment la bombe va exploser.

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On espère alors qu'au niveau de la trame, on va enfin avoir un peu d'idées, un peu de matière à s'extasier et à pratiquer notre désormais célèbre mauvaise foi, bref à crier au génie. Las : de Palma enregistre un certain état de la société, fascinée autant que terrifiée par les attentats islamistes. Il envoie donc deux flics paumés à la chasse au grand salafiste barbu ; mais les deux flics ne savent pas que la CIA est elle-même sur la trace du Ben Laden de service. Nos héros parviendront-ils à enrayer le funeste projet de gros attentat des arabes extrémistes ? la CIA butera-t-elle le petit délinquant utilisé comme fusible dans sa traque ? Si sur le papier, le truc est déjà un peu fumeux, le résultat est pire. Mise à part une vision assez personnelle du pouvoir de fascination des images de Daesh (thème issu directement du splendide Redacted), la traque tourne court : les méchants sont aussi dangereux qu'un gosse de huit ans et se promènent dans des camions de fruits gros comme la barbe au milieu du visage d'un jihadiste ; les flics sont complètement cons, et empêtrés dans une histoire de cul ridicule et invraisemblable ; et le bandit infiltré casse des bras sans aucune espèce de nécessité. On ne frémit pas, on ne tremble pas, on ne s'amuse pas, et on finit ce film digne d'un épisode des Experts les bras ballants et la mâchoire pendante. Domino (c'est quoi, ce titre, en plus ?) : double zéro.

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LIVRE : La Vie dangereuse de Blaise Cendrars - 1938

9782246390428, 0-605867C'est quand le bon Blaise raconte la vie telle qu'elle est, sans artifice, sans souci de narration, qu'il est le plus pertinent. Dans ses poèmes et dans ses récits autobiographiques, qui sont ce que le bougre a laissé de plus beau. C'est donc avec plaisir qu'on lit ce bouquin qui s'appuie sur son expérience de grand voyageur, recueil de cinq nouvelles éclectiques dont certaines confinent au très grand journalisme. Ces cinq textes sont aussi disparates que les inspirations de Cendrars, peu connu pour son homogénéité de style et la rigueur de ses plans. Il y a donc à boire et à manger là-dedans, mais on doit reconnaître que quand il y a à manger, on mange bien. Dans le rang des nouvelles oubliables, notons quand même la plus longue d'entre elles, un texte consacré à un serial-killer brésilien : Cendrars voudrait en un seul texte condenser la rigueur journalistique (Albert Londres est convoqué), la puissance d'évocation, l'éruditon historique, la foi en la nature humaine, la poésie, mais ne réussit pas vraiment à nous captiver : sa nouvelle est trop longue, assez chiante, on a du mal à s'attacher à ce personnage complètement dément qui invoque les esprits avant de sacrifier ses victimes ; on veut bien qu'il soit le symbole d'un certain état du Brésil à cette époque, mais Cendrars, perdu dans ses divagations mystiques et ses notes historiques, n'arrive pas à nous faire partager sa passion pour ce monstre. Ce texte est emblématiques des limites de son écriture romanesque : trop d'érudition tue la force de narration, défaut de plusieurs de ses récits plus longs. Parmi les nouvelles ratées du recueil, notons aussi la première : si elle reste charmante par ce qu'elle dit du caractère parfois bourru et misanthrope de Cendrars, elle reste trop anecdotique pour toucher ou dire des choses vraiment pertinentes.

Par contre, les trois autres textes sont passionnants. L'un évoque Saint-Exupéry, le personnage qu'on imagine parfaitement fait pour l'écriture et le goût de Cendrars. Les deux hommes ne se rencontreront pratiquement pas, mais ce petit hommage rendu à l'aviateur-aventurier est empreint d'admiration, et vaut toutes les rencontres. Cendrars y relate une anecdote mettant en valeur le caractère héroïque et nonchalant de Saint-Ex, avec un sens de l'humour et du suspense parfait. Le deuxième coup de coeur ira à ce magnifique morceau de vérité qu'est la nouvelle sur un opéra commandé à Cendrars : une diva de ses amies désire interpréter un livret moderne, qui sera donc confié à notre romancier, et le voilà parti pour raconter une très belle histoire d'amour sur fond de Pôle Sud et de survie, un machin qu'on croirait tiré d'un recueil de London et qui vous plonge immédiatement dans une ambiance extraordinaire. Les suppléments de la Pleiade nous donnent d'ailleurs une sorte de brouillon de l'opéra tel qu'il aurait dû s'écrire (la nouvelle se terminant sur un drame et la commande tombant à l'eau), et c'est une merveille de concision, de style direct. Un modèle de style cendrarsien. Enfin, cerise sur le gâteau, il y a dans La Vie dangereuse un des sommets de la carrière du sieur : "J'ai saigné", nouvelle impressionnante qui revient sur la période où Cendrars fut blessé pendant la guerre. Enfermé dans un hôpital de campagne misérable, souffrant comme un damné, il écrit pourtant ce texte, coup de poing à la face des médecins sadiques et indifférents, hommage aux infirmières dévouées, portrait pathétique de ses frères de misère, et véritable précis de littérature, où pas un mot n'est en trop, où l'équilibre entre la tragédie totale et la légèreté est miraculeux. On voit véritablement ce pauvre soldat mutilé placé à côté de lui, et dont il décrit la triste fin, simplement grâce à ses quelques mots sobres, simples, épurés ; on se demande comment il fait, comment il arrive avec une telle économie de moyens à décrire cette horreur des hôpitaux de guerre, tout en restant par moments étonnamment drôle. Il y a de la graine de Londres dans ces lignes-là, de la graine d'Hemingway, de la graine de très grand. Rien que pour ces quelques pages-là, et pour certaines autres très agréables, il faut lire, relire et apprendre par coeur La Vie dangereuse.

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18 juin 2019

Perceval le Gallois (1978) d'Eric Rohmer

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Ayant été deux années consécutives champion du monde d'ancien français, c'est un réel plaisir d'écouter la traduction "modernisée" du texte de Chrétien de Troyes qu'en fait Rohmer - tout en octosyllabes, monsieur. Luchini, en particulier, savoure chaque mot et sa diction est absolument nickel pour donner à chaque terme toute sa saveur. Cela donnerait presque envie d'apprendre certains morceaux par coeur pour faire le mariole en fin de soirée. Rohmer fait dire par ses personnages aussi bien les passages narratifs que les dialogues, et ce respect absolu "du verbe" est un parfait hommage au texte original de Chrétien de Troyes. On se régale de ces tournures alambiquées qui retombent toujours sur... leurs pieds et de ces rimes ultra riches qui prouvent au demeurant toute la beauté de la langue française - ah si, je ne plaisante point, c'est vous dire. Bon maintenant, c'est vrai aussi que les aventures de ce Perceval luchinien taillé dans une serpe qui fracasse tous ses ennemis avec un haussement d'épaule, dans un décor qui ferait passer un film de Rivette pour une super production, sont diablement austères. Je dis pas qu'il faut avoir une certaine patate pour ne pas avoir les paupières qui tombent lors du "calvaire" final (pour le héros, mais aussi le spectateur qui subit cette chanson latine pendant des plombes), paupières qui avaient d'ailleurs commencé à battre lors de l'épisode de Gauvain sur la toute fin... Soyons franc, 2h15 à ce rythme ça use l'armure.

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Mais, malgré tout, les passages notamment entre Perceval et ces gentes dames (la pucelle du départ "qu'il baisa et dont il prit l'anneau" - sens propre (oups, pardon) et Arielle Dombasle en Blanchefleur - son tout premier rôle d'ailleurs) sont délicieusement narrés et possèdent un charme évident : on jubile de voir ce Luchini tout naïf accueillir dans sa couche cette pure demoiselle, le couple "se baisant et s'accolant" comme deux tourtereaux qui découvrent l'amour ; c'est un peu spartiate dans la mise en scène, certes, mais il y a quelque chose d'original - presque d'originel, si j'osais - dans ces séquences à fleur de peau qui donnent, qui plus est, au texte tout son sel. Rohmer réussit même la gageure de faire taire Luchini pendant toute la séquence du Graal - il n'ose questionner le roi-pêcheur, bien mal lui en prend...-, une absence de curiosité et de bagout qui causera sa perte et sa longue errance... Bref, ce n'est sûrement point l'oeuvre de Rohmer avec le plus de punch - et pourtant on a moult cascades, 'tention - mais sûrement celle où l'art du langage est le mieux mis en exergue. Austère mais juste, en quelque sorte - pour peu qu'on supporte les types et les bougresses qui chantent sur des airs de viole, j'en conviens aisément, cela peut irriter les plus impatients, dont la concentration facilement s'étiole.   (Shang - 18/02/10)

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Ah c'est vrai que c'est exigent, et que c'est même assez marrant de voir, dans es bonus de mon DVD, le gars Rohmer y aller sans aucune espèce de méfiance, ne doutant pas que l'octosyllabe, le langage ancien, les décors cheap et les chants moyenâgeux plairont sans problème à ses contemporains. Râté, le film fut un échec. Tu m'étonnes. Complètement décalé par rapport aux attentes du public (et c'est en partie pour ça qu'on l'aime), Rohmer prend un plaisir de gosse à réaliser son film médiéval à lui, tout en érudition et en amour de la langue. Shang a parlé du travail sur l'écriture, et c'est vrai que c'est remarquable, d'autant que les acteurs attaquent cette langue avec un naturel confondant. On dirait qu'ils sont nés avec. Lucchini met tout son coeur dans la chose, et on dirait même que ce film est le départ de sa carrière théâtrale consacrée aux mots. C'est ahurissant de voir avec quelle naïveté ce film est fait, avec une foi absolue dans la beauté de ce qui est raconté et dans la façon dont c'est raconté. Pourtant, les sentiments chevaleresques, ses valeurs, ses aventures, semblent à mille lieues du public du XXème siècle. Mais il y a là-dedans une candeur, une innocence qui semble renouer avec quelque chose des origines, comme si le cinéma avait été inventé par un peintre du XIIème siècle. Tout l'aspect visuel, notamment, est fait en résonnance avec les tableaux de l'époque, avec ces personnages qui ne sortent pas du cadre, avec ces chemins sinueux et sans perspective qui donennt l'impression d'un long périple alors que le cheval ne fait que quelques mètres, avec ces châteaux plaqués sur la toile peinte qui semblent aussi grands que les acteurs. Loin d'être cheap à mon avis, cet univers est très culotté, et tente de renouer avec la peinture du Moyen-Âge par les moyens les plus candides, les plus directs et les plus beaux.

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Dans le même esprit, les chansons qui scandent le récit sont parfaites. Ah c'est pas du PJ Harvey, on est d'accord, mais tout de même, là aussi on a l'impression de gusses directement issus de l'époque. Leurs chants expliquent, prolongent, un peu à la manière d'un choeur antique, et c'est aussi une grande idée de faire dire aux acteurs non seulement les parties dialogiées, mais le commentaire de ce qu'ils sont en train de faire, comme une distance par rapport à la trame, élément très important du roman de cette époque-là. Il importe d'édifier le lecteur (et par la bande le spectateur) plus que de l'émouvoir, de raconter plus que d'imaginer. Il n'y a que dans les scènes de combat que Rohmer montre un peu ses limites, le carcan dans lequel il enferme tout ça étant trop rigide pour se laisser déborder par l'action. Même si la toute fin, ok, est un peu chiante si on parle pas latin, on admire le jusqu'au boutisme du film, qui ne cède rien à la mode et au goût du jour et reste fidèle jusqu'au bout du bout à son idée kamikaze. Non, pas d'ennui pour moi, au contraire, une grande admiration pour ce film, un des plus radicaux et un des plus émerveillés de Rohmer.

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L'odyssée rhomérique est

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Hondros (2017) de Greg Campbell

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Hondros n'est autre que le nom d'un photo-journaliste de renom disparu prématurément lors du conflit lybien - un tir de mortier bien placé, c'est malheureusement souvent fatal. Comme dans tout doc ricain qui se respecte, on a droit à la même sempiternelle construction : images d’archives enquillés avec des interviews de proches plus ou moins admiratifs (plutôt plus que moins), plus ou moins émus selon les circonstances. Hondros, qui semble avoir couvert tous les conflits sur terre de ces dix dernières années (Iran, Sierra Leone, Libéria, Lybie, Afghanistan...) ne semble pas forcément rentrer dans cette catégorie des "trompe-la-mort" prêts à tout pour la gloire. Certes, le type se trouve toujours en première ligne mais plus pour être proche des personnes qui subissent le conflit que pour réaliser des images "spectaculaires" ; oui, il prend souvent des risques inconsidérés mais il parvient toujours au final à être là au bon endroit, au bon moment pour capter la photo symbolique d'un conflit, l'instant crucial ; journaliste de la compagnie Getty, il pourrait notamment se targuer d'avoir apparemment influencé l'opinion ricaine en couvrant le conflit au Libéria et en Iran.

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Ce doc permet certes de découvrir une personnalité relativement à la coule, solitaire mais toujours proche de ses fixeurs locaux ou de ses collègues photographes, mais surtout de plonger dans quelques-unes des milliards de photos qu'il a ramené de ses périples. Toujours soucieux de montrer les gens, en particulier les enfants, au coeur du conflit, il faut bien reconnaître que certains de ses clichés sont particulièrement saisissants sans jamais tomber... euh... dans les clichés. Sens du mouvement, du déclic sur le vif qui capte toute l'expression d'un visage, toute la "dissonance" entre un simple individu et son entourage cataclysmique, Hondros semble avoir clairement marqué son temps et sa profession. Un petit doc pour rendre hommage avec une certaine sobriété à son œuvre réalisée sur le front avec une absolue et incroyable sérénité.

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LIVRE : Bacchantes de Céline Minard - 2019

zoom-bacchantesOn retrouve Minard malgré les quelques réserves d'usage faites ici ou là. Il est question dans son dernier ouvrage d'un braquage dans des bunkers transformés en cave à vin. De quoi mettre l'eau à la bouche vu les litrons millésimés entassés et offerts à une dégustation intime. Les trois donzelles à la tête du braquage (La Brune, La Clown, la Bombe et son rat) ne semblent pas particulièrement se prendre au sérieux et se jouent des forces d'intervention : elles semblent en effet particulièrement au fait de leurs méthodes et de leur incapacité d'agir... Le responsable de la cave, le gosier sec et serré, finit par être admis dans son antre pour tenter de régler le conflit... Minard campe une ambiance plutôt débonnaire, à la Casa del papel oserais-je, pour nous décrire ce braquage dont on a un peu de mal à saisir les tenants et les aboutissants. La tension est là, chacun tentant de défendre son bifteck avec adresse, mais force est de reconnaître que les trois gonzesses expérimentées dans les explosifs et la tchatche s'en tirent sans trop avoir à forcer beaucoup mieux que ces forces de l'ordre pour le moins hésitantes et maladroites. Un petit jeu de menaces et d'entourloupes se met en place jusqu'à ce dénouement un peu "précipité" (oui, il y a un jeu de mot ultra finaud...). On prend un certain plaisir à lire la chose (Minard a le sens du détail et sait trousser un dialogue) mais il est un peu dommage que l'ouvrage soit, pour le coup, un peu court en bouche... L’écrivaine semble un peu trop rapidement à court d'inspiration pour décrire les attentes des braqueuses et nous laisse une certaine impression d'amertume en bouche - comme une entrée prometteuse qu'elle n'a pas su faire tenir sur la durée. Un roman un rien circoncis qui se termine en peau de chagrin...

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Randy le Solitaire (Randy Rides Alone) de Harry L. Fraser - 1934

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Un western pre-code avec un John Wayne prépubère, ça se tente, d'autant que Randy rides Alone est suffisamment court pour supporter une vision même morne. Et mornitude, malheureusement, il y aura au cours de ces 53 minutes longues comme un jour sans pain. Le film apparaît très curieusement fagoté, avec ses sons faits à la bouche (cataclop, font les chevaux ; paf, font les coups de poing), sa musique anachronique balancée au petit bonheur la chance et ses aspects encore très "cinéma muet". Même le méchant principal se fait passer pour un muet, et rythme le film avec ses petits papiers qu'il utilise pour s'exprimer, palliatif aux inter-titres d'antan. Le film a l'air d'avancer à vue, Fraser compensant les problèmes techniques ou ceux de scénario avec trois élastiques et un trombone ; ça se voit hélas pas mal, et on grince souvent des dents devant les faux rythmes et les grosses ellipses de narration. En parlant d'ellipses, d'ailleurs, là aussi une curieuse manière de laisser des trous béants dans le scénario (comment John Wayne s'échappe-t-il de la traque du shérif et de ses adjoints ? pourquoi ne tue-t-il pas les vilains quand il en a l'occasion ?) mais use par ailleurs d'un rythme lentissime pour raconter tout ça : si un type monte à cheval, on met 17 minutes à nous le montrer avant qu'il ne disparaisse de l'écran. L'essentiel du métrage est donc ainsi complètement vidé de sens et de nerfs, comme si les acteurs étaient sous Prozac.

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Bon, notons quand même les qualités de la chose, essentiellement groupées sur les dix dernières minutes un peu plus remuantes. D'abord, notre bon John Wayne, déjà impeccable avec son sourire même dans les pires situations et sa démarche étrange (manière de montrer que ses parties génitales sont très importantes ?). Il interprète ici un justicier pris malgré lui pour le coupable d'un braquage foireux. Il va devoir prouver son innocence tout en traquant les bad guys, en démasquant le muet (qui se déguise super bien en mettant une moustache : personne le reconnaît), et en draguant gentiment la bécasse de service (Alberta Vaughn, pas vraiment le physique d'une belle de l'Ouest). Le tout en affichant un sourire cool. Il va y arriver, mais il lui faudra quand même subir bien des avanies en fin de film, et c'est l'autre qualité de la chose : les cascadeurs font un taff impressionnant. Non seulement dans leur maniement du canasson, très élégant, mais aussi dans la somme de baffes, chutes, dégringolages des arbres et autres avanies qu'on leur fait subir. Il y a notamment une impressionnante acrobaties de la doublure de John Wayne où le gars tombe d'une échelle, se prend un pin, dégringole le long des branches avant de se ramasser lourdement sur le sol, à mon avis c'est un mois d'hosto direct. Pour tout le reste, c'est électro-cardiogramme plat, et on passera notre tour sur ce film banal, mou et sans âme.

Go west, here

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17 juin 2019

L'Homme de la Loi (Lawman) (1971) de Michael Winner

"I'm not a cowman, I am a lawman"

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Voilà ce que l'on est en droit d'appeler du western "sérieux", carré, avec au casting des gloires un peu sur la descente (Robert Ryan (deux ans avant trépas) dans le rôle du shérif Coton Ryan (ouais, on ne cherche à duper personne) qui eut son heure, son jour de gloire (mais alors juste un) et qui coule depuis des jours paisibles (même s'il peut encore avoir des relents de courage), Burt Lancaster (58 ans, dans la fleur de l'âge, encore tout fringant et pugnace comme un poux sur un chauve), Lee J. Cobb (60 berges et toujours autant de prestance même si l'ombre de la mort plane sur lui - dans la réalité comme dans la fiction), ou encore Robert Duvall (le jeunot de l'histoire à 40 ans tout juste)) mais des gloires qui ont toujours un certain charisme. L'histoire est limpide : après une fête qui a foiré dans une petite ville (un vieux s'est pris une balle perdue), Burt se rend dans la ville de Sabbath pour mettre la main sur les six fêtards ; seulement voilà, cinq hommes bossent pour l'homme fort de Sabbath, un certain Bronson (Cobb) qui, également présent sur les lieux lors de l’incident, n'est pas du genre à lâcher ses hommes. Burt est têtu comme une musaraigne et surtout rapide comme l'éclair pour dégainer (il a déjà tué un des hommes qui a voulu résister) ; Bronson est têtu comme une mule et lent comme une limace pour faire cesser les hostilités. Bref, c'est le carnage assuré, tant qu'il y aura sur terre un des deux hommes...

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Michael Winner (oui, je le découvre), producteur et réalisateur, n'est pas du genre à tomber dans l'excès de style mais sait se montrer pro ; on sent qu'il a bossé son petit Leone (zoom sur le regard, musique tonitruante au besoin) mais il sait aussi parfois nous trousser deux-trois petits mouvements de caméra tout en souplesse (pour contourner un personnage et changer de perspective, pour aller de deux amants à deux amants en faisant un pano sur la chambre - c'est un peu gratuit, mais ce genre de futilité est toujours agréable). Au-delà de ces mini effets de style, on peut prendre aussi notre plaisir à suivre ces caractères bien trempés (Burton en tête, il ne lâche rien, le bougre - même quand on croit que), à découvrir des paysages gentiment exotiques (sympa ce petit lac pour pêcher) et à prendre son pied (soyons un peu pervers, il est bon de l'admettre parfois) devant des poussées de violence rugueuses ; le final est en soi un véritable carnage qui vous fait aussi bien lâcher des raffff (ouah la giclée de sang) que des popopohh eheh (toute tuerie ayant tendance à provoquer chez moi un petit rire nerveux). On sentait que Burt n'était pas du genre à rigoler, prenait son taff particulièrement au sérieux (quitte à oublier parfois ses propres émotions... il s'adoucira, pourtant, mais pas longtemps...) mais on ne s'attendait pas à le voir aussi décisif dans le dernier set. On sent que Winner se plaît justement à trousser une fin sans concession, à l'image de cet homme de loi peut-être d'une autre époque, sans doute un peu daté (incorruptible, aveugle aux femmes et à l'alcool, pur et dur quoi malgré une petite bedaine rigolotte - il a dû abuser des carbonara, le bougre) mais qui a au moins le mérite de ne jamais tergiverser. Le réalisateur, tout en avouant à demi-mot que l'on est dans "une autre époque" (les hommes de main de Bronson veulent aller descendre « en bande » Burt, Bronson lui-même les calme : on peut d'abord essayer de discuter... tu parles ; on peut noter aussi une certaine considération envers les indiens à chaque fois qu’il en est (rapidement) question) s'amuse malgré tout à revenir sur ce genre de figure de légende de l’ouest au faciès buriné, intransigeant. Le film qui sait prendre son temps pour nous présenter chaque homme de Bronson (qui va l'un après l'autre au casse-pipe) fait preuve d'une belle énergie à chaque échange de coup de feu - chaque tir de Burt claquant comme un coup de sabre : sobre et efficace. Pas d'extravagance, une œuvre peut-être déjà un peu « datée » mais définitivement solide et plaisante. Un winner en son sous-genre.

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Go west, here

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LIVRE : Sauvage (The Wild Inside) de Jamey Bradbury – 2019

9782351781722,0-5610347Aaaah l’Alaska, ses espaces infinis, ses étendues neigeuses, ses chiens de traîneau, ses habitants rustiques et un rien… sanguins. The Wild Inside nous offre une petite plongée dans l’esprit de la sauvageonne Tracy : un peu bagarreuse (elle vient de se faire virer de l’école à dix-sept ans), totalement passionnée (elle rêve de participer à la plus grande course de traîneau du monde, après avoir testé l’épreuve en junior), solitaire et enfin, comment dire, un peu vampirisante… On apprend en effet, au fil de ses échappées dans la forêt, que notre chère Tracy aime à sucer le sang de ses proies prises dans ses propres pièges, partageant ainsi leur âme animale… Bon, le problème, c’est que cela ne se cantonne pas aux bêtes et qu’elle est parfois un tantinet tentée de mordre dans la chair humaine pour partager les pensées de ses congénères. Bref, très nature, la Tracy, mais un peu sauvage, définitivement.

On pense s’atteler au départ à un bon vieux récit d’aventures dans le Grand Nord américain : des aventures il y aura, du vent frais et du gibier piégé à foison tu trouveras mais c’est surtout les circonvolutions de la pensée tracienne que tu exploreras. Après avoir longuement évoqué, en dehors de ses escapades qui rythment ses journées, sa mère (qui semble lui avoir légué ses petites envies sanguines et qui a disparu tragiquement), son père (aimant mais avec lequel elle est devenue un peu distante), son petit frère (qui ne partage guère ses passions), notre héroïne va se retrouver obsédée, en un sens, par deux individus. L’un, Tom Hatch, lui est « tombé dessus » en forêt et a été retrouvé poignardé (tout indique que c’est elle la responsable de cet acte ; l’homme a pu être sauvé in extrémis de ses blessures par le père de Tracy mais comme elle lui a dérobé au passage un petit pactole (4000 boules, pas rien), elle craint qu’un jour il ne se venge) ; l’autre type, Jesse, employé par son père et qui a eu des relations « tordues » par le passé avec ce même Tom, présente quelques caractéristiques troublantes qui pourrait réveiller non point tant la sauvagerie que la libido de notre âme solitaire… Le cerveau de Tracy est en perpétuelle ébullition, constamment aux aguets et l’on craint que notre héroïne se retrouve à un moment ou un autre un peu en surchauffe… voir que ces petites randonnées dans les bois deviennent un poil mortelles.

On s’attache forcément à ce personnage marginal qui sort de toute évidence un peu des rails laissés par les traîneaux… L’écriture de Bradbury, sans être d’une ambition et d’un lyrisme délirants, parvient à malgré tout à nous attendrir, notamment lorsqu’il est question de ces chiens toujours volontaires ou encore de ces paysages glacials et glaçants qui nous font tout du long frissonner. On sent que Tracy, en proie à ses démons intérieurs qui la rongent, risque à tout moment de vriller ; si l’on regrette un peu que ses aventures sur traîneau se finissent un peu en eau de boudin, on sera jusqu’au bout sur les nerfs en attente d’un dénouement qui ne peut être que sanglant. Pas du London, hein, certes, on en est même loin, mais un premier roman blanc et rouge qui se laisse sauvagement dévorer.

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16 juin 2019

Le Portrait (Shōzō) (1948) de Keisuke Kinoshita

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C'est notre bon vieux Akira Kurosawa qui est au scénar de ce film d'après-guerre qui ne cesse d'osciller entre un certain climat dépressif et un petit vent d'optimisme. Au départ, deux agents immobiliers veulent faire un bon coup : acheter une maison, la retaper et la vendre le double. Bien. Seul problème, il faut virer le peintre qui squatte dans ces locaux avec toute sa famille. Ok. L'un des deux agents, avec sa jeune maîtresse, prend donc possession des lieux en espérant que le peintre finisse par craquer – et ce d'autant que sa maîtresse n'est pas d'un caractère facile facile... Seulement voilà, le peintre et sa famille accueillent notre homme avec le sourire, prennent sa maîtresse pour sa fille (et l'appellent Miss - cette dernière, par coquetterie, ne les contredit point) et font tout pour se rendre serviable et agréable (en leur offrant du potiron, ce qui n'est pas rien, ou en faisant le portrait de la jeune femme - portrait, on s'en doute, qui va devenir central dans l'histoire)... Pas facile de les virer dans ces conditions... La jeune femme, malgré tout, commence à mal vivre cette situation de proximité et surtout de mensonge... Plus gênant pour elle, elle ne se reconnaît pas dans le portrait du peintre : vénale à mort, elle ne se projette en rien dans la peinture de cette jeune fille pure qui resplendit sur la toile. C'est l'heure des remises en question ontologiques...

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Il y a quelques jolis moment de grâce dans cette œuvre parfois un peu décousue (on a l’impression de s’éparpiller parfois entre les différents personnages), et par certains aspects un peu déprimante (la jeune femme et sa copine, c'est pas la joie à tous les étages... Ça boit, ça pleure, ça se morfond, pouhlala) : il y a notamment cette magnifique séquence, lors d'une nuit de pleine lune, alors que l'électricité a été coupé, durant laquelle le peintre, sa femme, sa fille et les petits enfants se mettent à profiter totalement de l'instant présent : observation minutieuse de la lune puis petite dans improvisée au clair de lune, un petit moment de bonheur gratuit parfaitement à leur image (ils n'ont pas un cale mais font contre mauvaise fortune bon cœur) - alors même que l'agent et sa femme à l'étage rongent leur frein : ils ne pensent, eux, qu'à la thune et s'emmerdent tranquillement... On retrouvera cette même sérénité chez le peintre et sa femme lorsqu'ils attendront paisiblement à la gare le retour de leur fils de la guerre... Ce calme, cette sagesse tranchent définitivement avec le personnage de la jeune femme en proie à tous les doutes : est-elle, comme elle le pense au fond d'elle-même, pourrie de l'intérieur (on devine un passé pas olé-olé et un sens de l'opportunisme poussé) ou ce portrait reflète-t-il véritablement le fond de son âme ? On assiste à une véritable tempête sous un crâne (va-t-elle déchirer le portrait ou finir se suicider lors d’une scène cruciale ?) dont elle sortira finalement relativement apaisée. On devine forcément derrière ce portrait, cette difficulté d'assumer son passé (et plus généralement ce passé nippon), et cette difficulté à repartir de l'avant sur des bases saines. Mais l'art n'est-il point là pour révéler le meilleur au fond de nous ? A moins que l'art soit menteur ? - c'est une autre piste, hein, forcément.  Des hauts (dans la sagesse et les valeurs artistiques), des bas (dans les doutes existentiels) et au final une œuvre qui dresse un "portrait" intelligent et torturé de cette nouvelle génération nippone à la sortie de la guerre. Belle alliance de talents aux manettes, pour sûr.   

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Rome Express (1932) de Walter Forde

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Un bon vieux film de train pour se remettre sur les rails, rien de tel, et ce n'est pas l'ami Bastien qui me contredira. C'était l'époque où les trains faisaient encore tchoutchou, fumaient comme un pompier dans un tunnel et étaient à l'heure – voire en avance. Dès le départ, on sent que Forde n'est pas né de la dernière pluie : il nous mitonne une petite mise en scène pas dégueulasse dans cette gare parisienne où la dizaine de personnages principaux se croisent : Conrad Veidt et son air louche (Philippe Khorsand, paix à son âme, lui avait décidément tout piqué), son associé, le jeune Tony (Hugh Williams et ses faux air de Kyle MacLachlan), une star de cinoche blondinette (Esther Ralston), un couple doublement adultère (Harold Huth et sa fine moustache et la craintive Joan Barry), un type tout flageolant qui transporte un tableau volé (Donald Calthrope), un chiant de chez chiant qui s'écoute parler et se croit drôle (excellent Gordon Harker as Bishop - "by name not by nature ohohoh"), un flic français adepte de coléoptères (Frank Vosper), un milliardaire radin comme un bougnat... La caméra virevolte, travelling un max, passe à travers des barreaux (un exploit du cameraman (...) dont on ne se lasse jamais), tout cela est vivant, agité, chaque figurant à une trajectoire parfaitement réglée : on aime forcément cette petite mise en bouche avant de se retrouver coincer dans un compartiment. Pas facile, alors, de jouer longtemps au jeu du chat et de la souris, dans ces couloirs où chacun s'excuse en se croisant et le hasard, souvent taquin, n'arrange pas les choses... Le malfrat Veidt tombe rapidement sur le voleur de tableau qu'il pourchassait, des porte-documents (dont celui avec le tableau, forcément) changent de propriétaire de façon involontaire et puis c'est l'engrenage... Un type est assommé, un autre poignardé, et les petits secrets des uns (les tromperies) comme ceux des autres (un passé peu glorieux, un trafic) vont se retrouver rapidement exposé – tout cela, forcément, sous l'œil goguenard du Commissaire Jolif (il se croit fin, ne comprend en fait pas grand-chose mais parvient malgré tout à mettre la pression sur chacun). A Rome, les jeux seront faits.

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Forde est un as pour donner le rythme et de l'entrain à son film, coupant son film en de courtes saynètes qui se jouent dans divers compartiments, s'amuse au passage avec quelques vignettes mignonnettes (on nourrit son homme comme on doit nourrir la machine) et donne à chacun de ses voyageurs un caractère bien trempé : très rapidement on identifie chacun et on ne se perd jamais dans la demi-douzaine de petites intrigues qui se jouent en parallèle. Chaque acteur joue son petit rôle avec classe : l'inquiétant Veidt et son sourire narquois (on sent bien que, le cas échéant, il sera toujours capable du pire), le couple de jolis cœurs (Tony et la star) qui a peur de ne jamais pouvoir repartir à zéro, le couple adultère qui pâlit de rail en rail, le type ronflant qui se révèle roi de la gaffe, le milliardaire "philanthrope" avec ses grands airs d’enfoiré qui s’avère être un véritable bandit de grand chemin... Différents milieux sociaux se croisent et la bassesse morale se révèle joliment partagé au sein de chacune des couches de la société. Le meurtre, finalement, en deviendrait presque secondaire devant les petits arrangements foireux et la petitesse de chacun. Un des grands-pères des films de train ? Eh bien ma foi, il se porte vaillamment ! Bien belle production Gaumont-British Picture qui a gardé tout l'éclat du charbon (Et la terre se remit à trembler (aucun train pourtant alentour), il était temps que j’achève ma chronique, diable).

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15 juin 2019

Douze Hommes en colère (12 angry Men) (1957) de Sidney Lumet

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Ce film est tout simplement remarquable et pas seulement parce que c’est la première fois que Bas**en me file un bon film (je plaisante, hein, camarade). Une certaine idée de la justice, douze hommes avec chacun une personnalité bien marquée, un huis clos qui aurait pu virer facilement au téléfilm plat. Et Lumet en fait un film passionnant de A à Z, pour ne pas dire capital.

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Un jeune homme que tout condamne à première vue et qui risque la chaise électrique. Pour qu’une décision de justice soit prise, elle doit l’être à l’unanimité. Onze personnes réunies dans la salle de délibération lèvent fatalement la main pour se prononcer pour l’exécution,… mais Henry Fonda est là et ses deux mains reposent bien à plat devant lui. Il a un doute, il en fait part, et c’est le début de l’histoire. Face au calme et serein Fonda, il y a toute l’humanité avec ses petits défauts et ses faiblesses, les coups de gueule et la compassion, les doutes et les revirements ; si Henry se plaît à jouer dans un premier temps, paradoxalement, à « l’avocat du diable », c’est qu’il sait très bien que la vie d’un homme mérite plus qu’un haussement d’épaule, que cela vaut la peine que coûte que coûte on s’y arrête, ne serait-ce qu’une heure, quitte à examiner le moindre minuscule soupçon qui subsiste. Ce qu’il y a de proprement génial dans cette oeuvre c’est qu’on est souvent dans l’illustration de ce principe de Cioran (« Dans toute critique, il y a une auto-critique ») et il est hallucinant de voir à quel point les arguments farouches des uns ou des autres finissent par leur revenir en pleine volée dans la tronche. Et forcément quand la porte de l’incertitude commence à s’entrouvrir, on ne sait jamais jusqu’où elle peut béer. La grande force de Lumet est de ciseler une personnalité à chacun des protagonistes sur le cordeau : l’homme colérique père de famille, le fan de sport dont chaque expression est tirée du vocabulaire de sa passion, le vieil homme qui garde l’œil, l’organisateur impartial, le modeste… chacun est dans sa bulle et a voix au chapitre ; ce ne sont pas ceux qui beuglent le plus fort, ni même les choses les plus évidentes, qui finissent forcément par triompher. Le scepticisme fait œuvre de loi et c’est un délice de voir cette discussion s’échauffer à grands coups d’arguments plus tortins les uns que les autres. Henry Fonda tente de garder la tête froide pour permettre à chacun de soulever véritablement le poids de sa décision.

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Si dans le fond, cette mécanique est huilée dans ses moindres engrenages, la mise en scène est également royale. Lumet ne s’adonne que très peu de fois à quelques effets « théâtraux » – lorsque onze hommes debout font corps devant le douzième, ou qu’une grande partie de la bande se retrouve dos à la table après avoir changé leur fusil d’épaules… – et ces deux séquence sont émotionnellement tellement fortes qu’elles gardent tout leur poids et leur symbolique. Car le reste du temps la caméra de Lumet est proprement invisible tant elle tangue autour de ces douze hommes. Il y a bien ici un ou deux gros plans, ou un jeu sur le cadre lorsque les gens votent – cette main (de la justice) faisant une soudaine apparition dans l’image -, mais le reste du temps elle semble démultiplier l’espace tant elle est au diapason des passions humaines qui habitent ce lieu restreint. Il y a une variété dans le cadre et le montage proprement sciant et c’est là qu’on reconnaît la marque d’un grand cinéaste, capable de signer le plus grand des thrillers (autour de la notion de culpabilité et non autour de la recherche du coupable) avec un décor, 12 hommes et une caméra. Signé Lumet.   (Shang - 12/03/08)

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Critique parfaitement juste de mon gars Shang, qui rend pleinement justice à la discrète puissance de la mise en scène de Sidney Lumet et du scénario de Reginald Rose. J'avais le souvenir d'un brillant exercice de style, mais c'est beaucoup mieux que ça. C'est même très impressionnant de voir un film aussi riche restant dans les quelques mètres-carrés d'une salle de délibération. Au travers d'une trame forte, le film est un exemple de rigueur de mise en scène, où chacun des douze personnages a sa place, son épaisseur, son mot à dire, et où chacun est aussi utilisé pour sa forme graphique : les tableaux d'ensemble orchestrés par Lumet, avec cette utilisation du moindre coin de l'écran, ces étranges ballets de groupe, sont tout aussi impressionnants que les gros plans très stylisés qui isolent les êtres, mettent en valeur leurs fêlures ou leur force. Humain et noble, le film réussit le pari d'éviter la thèse, alors même qu'il est un film à thèse : chaque personne représente une certaine idée de la loi, celui qui veut l'équité à tout prix, celui qui n'a pas conscience des répercussions de sa décision, celui qui veut régler des comptes personnels, celui qui agit par mépris des autres, celui qui est convaincu de la valeur de la peine de mort, celui qui agit par panurgisme... Chacun est un symbole, mais chacun est tellement humain, tellement dense, qu'on oublie qu'il représente une idée. C'est la grande force du film : ne pas être seulement théorique, et parvenir à faire un grand spectacle intime, se rapprochant presque parfois d'une tragédie classique (la règle des trois unités est respectée) avec ses longs dialogues et ses personnages forts. On a l'impression que sont rassemblés autour de Fonda tous les acteurs de seconds rôles les plus efficaces, certains vieux de la vieille appartenant au grand cinéma d'avant, d'autres déjà un bon pied dans la modernité ; comme si ce film se situait à un moment-charnière du cinéma américain. Un grand film, en tout cas.   (Gols - 15/06/19)

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14 juin 2019

Bécassine de Bruno Podalydès - 2018

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Envie de retrouver votre âme d'enfant, honteusement spoliée par la trivialité du monde moderne ? Voyez Bécassine. En quelques secondes, le film va vous replonger dans des émotions oubliées, et vous filer des souvenirs qui ne sont peut-être pas les vôtres, mais qui semblent immédiatement universels et partagés par tous. On peut craindre, je veux bien l'entendre, cette nostalgie un peu rancie d'une France fantasmée, rurale, remplie de bonnes gens à l'esprit simple ; le syndrome Amélie Poulain, quoi. Et c'est vrai que dans les premières minutes, on doute un peu de la véracité du projet : en quelques saynètes croquignolettes, Podalydès nous brosse un portrait de l'enfance de Bécassine, ses tours pendables et son gentil tonton, dans une campagne mirifique. C'est mignon, rigolo, mais on a un peu l'impression qu'on nous prend pour des gosses de 4 ans, et on frémit devant la gentillesses revendiquée de cet univers de carton-pâte hyper-fabriqué. Il y a bien quelques éléments un peu plus noirs, en la personne des parents démissionnaires ou de la voisine sauvageonne assez méchante (Vimala Pons, toujours marrante), mais tout ça respire la pub pour le jambo Herta de façon un peu trop ostensible.

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Et puis, peu à peu, quand Bécassine grandit et trouve les traits de l'épatante Emeline Bayart, le projet se définit de plus en plus, et on tombe finalement sous le charme de ce petit film mineur. Il s'agit pour l'équipe habituelle de Podalydès de jouer comme des enfants, mais avec un sérieux irréprochable, renouant ainsi avec les ambiances désuètes de la BD. Il y a une grande candeur et une grande confiance dans la force toute simple des personnages dans le travail des acteurs, tous attachants, tous marrants. Bien sûr, au jeu de la naïveté, c'est Denis Podalydès qui s'en tire le mieux, dans le personnage pourtant peu engageant d'un grand bourgeois trop sérieux, passionné de découvertes scientifiques mais qui se fait piquer sa place de joli-coeur par un marionnettiste légèrement charlatan. Le film épouse d'ailleurs assez intelligemment son époque, enregistrant l'arrivée des nouvelles technologies (l'eau courante, le téléphone, le cinéma) et leur rendant leur aspect magique originel : Bécassine découvre ces inventions émerveillée, et ses inventions à elle (un lance-oeufs...) paraissent à la fois décalées et dans l'air du temps. La supposée idiotie du personnage est ainsi envoyée dans les choux, Bécassine apparaissant comme une fille simple mais pas simplette, bien finaude et maligne quand il le faut, mais simplement empreinte d'amour de tout ce qui l'entoure. Les autres acteurs, eux aussi, jouent à cheval sur un grand professionnalisme et une part de lâchre-prise enfantin, de Karin Viard à Michel Vuillermoz, et réussissent à fabriquer un film d'équipe, très cohérent dans le style qu'il a choisi, très amoureux des albums originaux, très confiant dans les histoires pourtant oubliées parce qu'un peu bêbête de la brave Bretonne.

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Le film se rattache aux autres films de Podalydès : toujours aussi naïf, toujours aussi joyeux et vif, toujours aussi poétique sur les petites choses du quotidien, Bécassine ne s'embarrasse d'aucune mode et d'aucune obligation de succès. Certes, il est aussi léger qu'une bulle, et ne restera pas dans l'histoire du cinéma ; mais c'est justement cette modestie, ce petit jeu avec le public, cette "suspension de l'incrédulité" qui en fait le sel. Quand la Tour Eiffel, symbole d'un ailleurs inatteignable, apparaît au bout d'un champ de blé, quand les personnages dansent avec des mannequins en bois pour faire croire à leur prospérité, quand le charlatan revient de son voyage en Amérique les poches gonflées de dollar, on a envie d'y croire, et on se laisse porter par la poésie prévertienne de ce mignon machin pour enfants, doux et délicat, jamais poseur et très sincère. Bécassine, c'est ma copine.

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13 juin 2019

La Fille des Prairies (Calamity Jane and Sam Bass) de George Sherman - 1949

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Revoilà George Sherman sur Shangols. Et ce ne sera toujours pas cette fois-ci qu'il redorera son blason, puisque La Fille des Prairies, malgré ses aspects très agréables, n'est qu'un western de plus, un de ces trucs de série pas passionnants et victimes du manque de moyens de son auteur. Tout est honnêtement fait dans ce film, mais rien ne ressort au bout du compte, et on s'ennuie assez mollement dans cette histoire de bandit malgré lui et de canassons. On se dit en voyant le titre qu'on aura au moins droit à une jeune première pimpante, interprétant une Calamity Jane enflammée et pétaradante ; mais on doit déchanter aussi de ce côté-là : le film ne s'intéresse qu'à peine à cette légende de l'Ouest, et préfère se concentrer sur le personnage moins connu de Sam Bass, compagnon éphémère de cette dernière, brave couillon devenu bandit sous les coups de butoir du destin. Mal en a pris aux scénaristes, parce que ce personnage-là est très faible : imaginez un crétin des Alpes descendant de son Indiana profond, ne sachant pas manier le flingue, passionné par les canassons et rêvant toutes les nuits d'un joli ranch avec épouse (le rêve de tous les cow-boys de western, les ambitions ne sont pas délirantes). Avec son sourire niais et sa gentillesse de gosse de 6 ans, il se gagne vite les faveurs de la gente féminine des alentours : Kathy l'épicière (Dorothy Hart, bien craquante) et Calamity la rebelle (Yvonne de Carlo, fadissime). Mais le gars s'engage dans les courses de chevaux, l'argent circule, les félons s'organisent, et quand un félon plus félon empoisonne son canasson préféré, c'est le drame : Sam jette son épicière, prend le maquis, et passe du côté du mal avec deux-trois bouseux tout aussi déçus que lui par l'âme humaine. La chose se terminera, on s'en doute, dans le drame, et malgré l'absence presque totale de méchants dans ce film, le destin se chargera de Sam, qui mourra criblé de balles dans le souvenir de son cheval, mais aimée par les deux gorettes affligées.

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Edifiante histoire, on en conviendra, qui sous l'oeil d'un cinéaste de talent aurait pu donner un film plein de glamour, d'actions, et d'ambiguité (puisque le bad guy est cette fois presque du bon côté, on compatit à son malheur, et ses vols, au départ en tout cas, sont "justes", simplement faits pour le rembourser). Mais sous les lourds sabots de notre George Sherman il se transforme en un ennuyeux parcours cousu de fil blanc, aux sentiments gluants et aux personnages sans âme. Howard Duff dans le rôle-titre fait une composition d'élève de théâtre de Marvejols section poussins : pour lui, exprimer la candeur de son personnage consiste à afficher quelques sourires béats et un regard d'agneau , là où il aurait fallu un grand acteur pour arriver à faire passer les invraisemblances de son personnage (le félon qui poste une lettre de dénonciation, Sam qui le choppe, l'autre qui s'en sort en disant "euh... j'écris à ma femme", et Sam qui répond "ah oui, super !") sans le transformer en dindonneau. Sherman loupe le coche de toutes les scènes un peu spectaculaires, comme les courses de chevaux, illisibles, ou le siège de la fin, qui se termine en queue de poisson. On ne reconnaît un peu de talent que dans le dessin des deux filles, rivales sans haine, jalouses sans caricature ; et dans les seconds rôles, parfois pas mal : j'ai toujours aimé ce salopard de Norman Lloyd, la traîtrise incarnée, mais Willard Parker en shériff obtus est pas mal non plus. Voilà, bon : avec un héros d'une autre carrure, avec une Calamity Jane plus fidèle au mythe, avec un scénario moins décousu et avec une réalisation moins terne, on aurait eu un bon film ; avec Gary Cooper, Katharine Hepburn et Budd Boetticher, quoi...

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Go west, here

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12 juin 2019

Parasite (Gisaengchung) de Bong Joon-Ho - 2019

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Énorme plaisir pour ce film de Bong qui, comme d'habitude, réussit à mélanger les genres en virtuose, à faire de la comédie tout en nous dérangeant, à tricoter un thriller tout en faisant de la politique, à traficoter un hommage au cinéma français tout en restant dans ses codes coréens, le tout avec une apparence de simplicité totale et un goût pour le premier degré réjouissant. Il faudrait ne rien écrire sur ce film pour conserver au spectateur la fraîcheur de la première vision : une grande partie du plaisir vient des surprises multiples d'un scénario retors, qui vous emmène toujours aux endroits que vous n'attendiez pas, et qui prend énormément de plaisir lui-même à nous surprendre. Il y a un goût du jeu chez Bong qui a toujours fait merveille, une manière tout à fait personnelle de prendre de brusques virages narratifs et formels à chaque fois qu'on aurait tendance à trop s'installer. Ici, la comédie sociale du début plonge soudainement dans la fable politique, dans le polar sombre, dans l'horreur, tout en gardant systématiquement des traces de la piste précédente. Ce qui donne au final un film très riche, très intelligent, très novateur, tout en restant un grand plaisir de spectateur et un film très populaire.

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Bong s'intéresse cette fois à la lutte des classes en filmant deux familles située chacune d'un côté de la barrière. D'un côté, les prolos : ils vivent en sous-sol d'un quartier crasseux, traficotent vaguement, survivent vaille que vaille dans la fumée, le bruit et l'abrutissement des voisins ; de l'autre, la famille Ricoré, parfaite, avec enfants éduqués, villa d'architecte et cours d'anglais particuliers. Deux caricatures pourtant jamais trop chargées : Bong arrive à rendre ces deux univers crédibles, et plus fort encore, attachants. Cette famille pauvre est unie et solidaire, ses débrouillardises sont amusantes, on l'aime ; et ces grands-bourgeois tout confits de bien-pensance et d'empathie pour le moindre souci de leurs enfants, on les aime aussi. Le film va alors orchestrer la rencontre des deux, qui va se faire dans un premier temps grâce à une entourloupe des pauvres : il s'agit de phagocyter les riches, de s'infiltrer dans leur milieu, de faire sien leur habitat, en un mot de s'offrir pour quelques temps (personne n'est dupe chez les prolos) le luxe du luxe. Première partie franchement drôle, où on assiste à cette révolte silencieuse assez pathétique : les pauvres ne se rebellent pas contre les riches, mais en adoptent tous les codes, se faisant passer pour riches eux-mêmes, dans un rapport de classe que n'aurait pas renié le Zola de Germinal. La mise en scène supérieurement élégante, les cadres somptueux, la caméra très mobile et très souple dans l'appartement de cette famille, tout ça est merveilleux : regardez juste comment Bong cadre les rues, comment il les éclaire, comment il bouge très légèrement sa caméra pour recadrer tout ça, et dites-moi si ce n'est pas du grand cinéma.

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Ensuite, on s'enferme dans la maison, et on n'en sortira plus guère jusqu'à la fin. Il faut dire que celle-ci regorge de recoins et de fausses cloisons, ouvrant à chaque fois sur une nouvelle piste narrative épatante. Elle devient ainsi le personnage central de cette histoire, et un joli symbole du combat qui se livre en son sein : l'ennemi est avant tout intérieur, on le sait depuis le début, et nos pauvres, de parasites qu'ils étaient au début, pourraient bien se trouver à leur tour un nouvel ennemi plus pauvre qu'eux. Impossible de vous raconter, ça serait salaud, mais disons que tous nos repères sont brouillés au premier tiers, et que le film ira ainsi de surprises en surprises. Tout en conservant ce côté pince-sans-rire irrésistible, qui rend les personnages patauds et grandioses à la fois, Bong mélange sa couleur claire avec des teintes beaucoup plus sombres, qui emprunte au Chabrol de La Cérémonie. Mine de rien, il arrive à parler avec intelligence du mépris de classe, ces petits humiliations pas graves mais blessantes subies chaque jour et qui finissent par déborder, cette fausse camaraderie entre nantis et démunis. Et mine de rien, tout en racontant son histoire forte, il n'oublie jamais de mettre en scène avec une précision parfaite. Il y a par exemple une séquence d'inondation (quel film coréen n'a pas sa scène d'inondation ?) magistrale, ou une scène très culottée de parodie de journal nord-coréen. Bref, c'est du plaisir constant pendant 2h15, un vrai plaisir de môme d'être brinquebalé dans tous les sens façon grand huit, et de ressortir non seulement rassasié, heureux et rigolard, mais en plus durablement dérangé et un peu moins con. Grand grand Bong.

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Quand Cannes, 

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Un Toast pour Mademoiselle (Ojōsan kanpai) (1949) de Keisuke Kinoshita

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Hosannah au plus haut des cieux : Setsuko Hara dans un film de Kinoshita, sur un scénario de Kaneto Shindô et face au gentil Shûji Sano as Kei... Franchement que demande le peuple, à part peut-être du pain ? Vous me voyez tout fondu devant cette histoire d'amour qui peine à vouloir dire son nom. Il est mécano, célibataire, a un petit pécule. Elle vient d'une famille bourgeoise (elle parle français et anglais, joue du piano : she's my girl) désargentée certes mais avec de la tenue. Kei, lui, ne semble pas vouloir s'embarrasser d'une donzelle mais dès qu'il la voit (pétard, c'est Setsuko quand même), même si elle a la tête baissée, c'est le coup de foudre immédiat sans paratonnerre. Alors oui, le père d’icelle est en prison pour une petite question d'argent, elle a l'air un peu timide, et puis d'un autre monde aussi, mais ils se donnent trois mois de test... Il l'emmène voir un spectacle de danse classique et chiale comme un gamin, il l'emmène à un combat de boxe et montre ses capacités à faire du air boxing... Setsuko, certes, n'est pas du genre ultra démonstratif, mais elle sourit mignonnement dans son coin, compatit. Ces deux-là, quoique de milieux différents, sont faits pour construire progressivement leur petite complicité... Mais cela patine... Il n'a pas l'impression, d’après lui, d'être au niveau (il ne connaît rien à la musique classique - il confond Chopin et Beethoven) mais surtout il la sent un peu froide à son égard... Oui, elle avoue qu'elle avait un fiancé, qu’il est mort en revenant de Mandchourie et que depuis son cœur est sec comme une graine... mais qui ne demande sans doute qu'à être arrosée. Kei tergiverse, continue de se torturer l'âme et l'on sent que cet amour tout fait risque malgré tout bel et bien d'avorter...

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Après une intro sans doute un peu molle, on prend rapidement plaisir à voir ces deux-là ensemble ; lui, souvent tout contrit, tentant de se maîtriser en toute occasion mais souvent un peu maladroit, elle, toujours divine, nous faisant monter au ciel dès qu'elle sourit (je suis fan, je l'ai dit déjà, non ?). C'est vrai qu'elle est parfois un peu sur la réserve mais son sourire est une offrande, sa façon de jouer du piano est du délire et... et... quand elle se lâche et embrasse à pleine bouche... le gant de Kei (on est au Japon, un peu de pudeur), on devient aussi liquide que le héros littéralement terrassé par ce geste fugace et passionné. Oui, eux deux, c'est bien possible que cela se fasse... Il leur faudra encore discourir sur l'argent, à la fois relativiser et reconnaître son importance, il leur faudra encore prendre du temps pour se mettre sentimentalement au diapason, évacuer les problèmes familiaux (gérer la famille de Setsuko, surtout sa mère, un peu braquée ; gérer le frère de Kei un peu fou-fou) et surtout il leur faudra un jour prendre leur responsabilité... Tout se jouera, sur un coup de dé, dans la dernière minute et la musique tendrement lyrique du frère de Kinoshita finira (ou pas) par emporter le morceau et un bout de notre cœur avec. Bien jolie romance (contrariée pour une bonne part) de cette fin des forties avec la présence de l'absolu féminin (oui, j'étais en manque). Kinoshita est décidément parfaitement à son aise dans ce registre sentimentalo-familial.

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Black Mirror saison 5 - 2019

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Grandeur et décadence d'une série qui s'annonçait géniale dans les deux premières saisons, et qui s'effondre lamentablement depuis. Il fut un temps où les créateurs de Black Mirror étaient en avance sur leur temps, parvenant à décrire un monde probable (et effrayant) quelques années avant que ce monde probable (et effrayant) devienne réalité, anticipant ainsi les excès de la virtualité, les débordements des réseaux sociaux, le repliement sur soi induit par les jeux viédos, les dérives de la drague sur internet, etc. Mais quand on se souvient du premier épisode, qui voyait un type contraint de baiser une truie, et qu'on le compare avec ces trois épisodes de la saison 5, on se dit que quelque chose s'est perdu en cours de route : non seulement les gars ne parviennent plus à être prophètes, à réfléchir aux nouvelles technologies, à nous présenter un univers crédible, mais en plus ils ne dérangent plus, nous servant des épisodes familiaux et gentils sans aucun intérêt. Pas un seul film pour sauver les autres dans cette nouvelle cuvée pourtant bien dotée visiblement (des films de plus d'une heure, friqués et techniquement impeccables) ; comme quoi les capitaux ne suffisent pas à faire une bonne série, et on préférait quand l'imagination compensait les effets spéciaux.

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A la rigueur, c'est le premier épisode qui convainc le plus. Non pas tant à cause de sa forme, absolument immonde, qu'à cause de son fond, qui nous fait renouer un peu (un tout petit peu) avec les ambitions du passé : il s'agit d'un jeu vidéo révolutionnaire, qui transporte les joueurs dans une réalité virtuelle hyper-réaliste. Deux potes de toujours s'y retrouvent pour fighter joyeusement... et baiser aussi, affirmant sans l'affirmer une homosexualité débridée qu'ils s'interdisent dans la vraie vie. La réalisation est affreuse, l'univers du jeu vidéo est très mal rendu, le scénario est maladroit dans son écriture, tout est raté. Sauf cette idée sympathique d'un monde parallèle où nos fantasmes pourraient trouver à s'exprimer. D'autant que les héros sont noirs, et leurs avatars très libérés de leurs conditions : l'un a choisi un asiatique musclé et souple, l'autre une bimbo hyper sexy, manière de transcender leur statut de la vie réelle. Les deux bougres ne s'assument pas du tout dans la réalité, finissent par se brouiller, mis ils ont au moins découvert qu'il existe peut-être une manière nouvelle de s'émanciper de la réalité. On fait vite le parallèle avec ces fameux "résossocio" dont on nous bassine toute la journée, qui deviennent effectivement le lieu de l'expression de nos fantasmes inassouvis. Rien que pour ça, et si on ferme les yeux sur tout le reste (dont le jeu des acteurs), on apprécie relativement, très relativement, cet épisode.

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Mais ensuite, on s'enfonce dans l'indigence complète. Le deuxième épisode, même pas futuriste, nous présente une morne prise d'otages orchestrée par un gentil gars qui fait un burn-out, et qui veut parler à Steve Jobs, en gros. Un film caricatural (le grand patron qui fait un jeûne dans le désert, au secours) et moraliste (arrêtez de regarder tout le temps votre portable, aimez-vous, faites des rondes, merde), très mal joué, qui ne raconte rien et ne contient aucun suspense : dès le départ, on ne donne pas cher de ce type, et le film a beau tenter de faire monter la tension, on reste dans la série policière la plus indigente. Le dernier épisode, un peu mieux réalisé, nous montre une jeune fille fan d'une pop-star et qui achète une poupée-robot à l'effigie de son idole. Plus la poupée est joyeuse, reproduisant l'image positive de la chanteuse, plus celle-ci s'enfonce dans la dépression et les problèmes familiaux, jusqu'à une rocambolesque histoire de coma, d'empoisonnement et de cerveau qui continue à créer, suivie d'une fin en forme de film d'action consternante. Un film pour enfants, dans le meilleur des cas, si vous voulez du mal à votre enfant, mais en tout cas un film indigne de la série, très mal joué là encore, simpliste, superficiel, mal tenu dans l'histoire et je-m'en-foutiste dans la réalisation. Reste une chanson finale de Trent Reznor qui vaut des points. Au final, complètement déçu par cette saison et par cette série qui commence à accuser le coup de son succès et de sa réputation. Le syndrome de la grosse tête, aucun doute.

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11 juin 2019

Under Eighteen (1931) de Archie Mayo

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Il y a de l'énergie à revendre dans cette petite comédie romantique des thirties qui sent un peu, au départ, les grosses ficelles sexistes et la vénalité féminine, mais qui, grâce à un ultime looping plutôt bien géré, retombe sympathiquement sur ses pieds : nos deux blondes mal embarquées trouveront bien l'amour... Deux sœurs donc, la fringante Marian Marsh et la plus godiche Anita Page, deux blondes comme des blés filmées en noir et blanc, qui ont chacune leur lover ; pour l'ainée, Anita, c'est un joueur de billard qui se la pète - il gagne de la thune mais on sent que cela ne va pas durer ; pour l'autre, Marian, c'est un petit livreur bien modeste mais totally in love... Anita va de Charybde en Scylla (son mari fait faillite, revient vivre chez sa mère et un jour lui file même une claque sur le coin de l'œil) quand Marian monte, socialement, en grade : petite main, elle devient modèle et croise des gens de la haute (dont le dandy Warren William qui, décidément, est à la mode sur Shangols). Anita demande le divorce (ça coûtait 200 dollars à l'époque - ce fut jamais bon marché, ce truc) et Marian, voulant absolument aider sa sister mais un peu désemparée financièrement, finit par se retourner vers le fortuné Warren ; il ne risque pas de s'offusquer pour 200 boules… Encore faut-il savoir ce qu'elle est prête à offrir en retour... Vénale, la donzelle, ou pas forcément ?

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Ah, ces petites pépées des années 30, fines comme des ablettes, pesant 24 kilos dans leurs sous-vêtements en soie, dieu sait qu'elles avaient la tchatche et du dynamisme. Pétillante comme tout, elle est, la Marian, qui charrie un rien son livreur sur son salaire et ses ambitions mais qui est toute émoustillée quand il lui propose de la marier... pas longtemps, car l'aventure de sa sœur échaude salement Marian ; et celle-ci se dit, le temps d'une petite crise, qu'un homme riche et enjôleur vaudra toujours mieux qu'un amoureux sans le sou... Elle se rend donc au Penthouse de William (on savait vivre à cette époque décadente ! Piscine sur le toit, champagne à flot, gorettes sautillantes...), se retrouve dans sa chambre en petite tenue pour enfiler un maillot de bain avant que ce dernier lui paie une petite visite... et que survienne l'amoureux de Marian : en pleine crise de jalousie, notre livreur un brin dans son droit, fait une scène mais malheureusement il va un peu loin dans la colère... Cela va-t-il sonner le glas de leur amour ?... La petite Marian a certes la tête sur les épaules mais elle nous déçoit un tantinet quand elle tombe aussi facilement dans les filets du richard. On a peur que le scénario s'embourbe (les femmes, toutes les mêmes : jamais fidèles dans la difficulté) mais Mayo parvient finalement avec plusieurs petits twists à sauver la sauce. D'où l'impression finale d'une histoire relativement pimpante, d'une amourette proprette qui ne perd jamais en énergie. On a notre lot de petites saynètes glamours (dans le camion du livreur, la déclaration d'amour entre nos deux tourtereaux qui les sauvera du gendarme (le gendarme a un cœur derrière sa matraque, si j'ose dire)), de petites saynètes familiales (les deux sœurs et la mère qui font corps dans l’adversité), de petites saynètes luxueuses (la décadence, je vous l'ai déjà dit), avec en conclusion un happy end relativement inattendu comme pour mettre un coup de savate à la dépression, au pessimisme ambiant. Archi pas mal.

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Soupçons (Suspicion) d'Alfred Hitchcock - 1941

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On est là dans la crème de la crème, une pierre de touche dans l'oeuvre de Bouddha. Suspicion n'est peut-être pas truffé d'idées comme maints autres de ses films, mais encore une fois Hitch y fait la preuve qu'il est le master pour faire monter une ambiance, rendre ambivalent le moindre petit fait sans importance et servir un divertissement raffiné et retors.

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Ça commence par une demi-heure de romance classique parfaitement admirable. La rencontre entre Cary Grant et Joan Fontaine est fulgurante, menée tambour battant par un Hitch très attentif à la petite flamme qui naît entre les deux. Grant se la joue comédie enlevée, genre dans lequel il excelle totalement : corps élastique, sens de la répartie hilarant, glamourissime, il est le parfait dandy énervant et craquant dont doivent rêver toutes les jeunes filles en fleurs. Pour le coup, c'est Joan-Monkey Face-Fontaine qui craque, dans une sorte de spirale amoureuse parfaitement menée. Les scènes où elle se languit de son amoureux, cherchant désespérément son nom dans l'annuaire, retrouvant subitement son visage radieux quand il l'invite au bal, sont splendides : Hitch semble avoir tout compris de ce qui fait la passion amoureuse, ses attentes, ses espoirs, ses énervements et ses moments lumineux. Même si cette partie est relativement ironique, enfermant la pauvre Fontaine dans le piège avec sarcasme, on y sent un Hitch romantique et énamouré : le baiser pris dans un travelling latéral somptueux, les arbres qui épousent les mouvements des corps sur la lande, la musique viennoise, la naïveté du personnage féminin, tout contribue à nous mener sur la piste de l'amour fou, qui n'est d'ailleurs pas du tout une fausse piste comme le laissent entendre nombre de critiques.

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Car si la suite fait la part belle au suspense et à l'intrigue policière, c'est bien d'amour fou et exclusif qu'il va s'agir jusqu'au bout. Au fur et à mesure des soupçons qui assaillent Fontaine quant à la vraie personnalité de son mari, elle s'enfonce de plus en plus dans cette passion dont elle ne sait plus sortir. Plus Grant est ambigu, plus elle l'aime. C'est bien là toute la beauté du film : une femme découvre que son mari est un monstre, et elle l'accepte. Jusqu'aux splendides scènes finales, où on voit Fontaine se laisser aller complètement à l'emprise meurtrière de Grant. Quand elle le soupçonne de vouloir l'empoisonner, elle ne lutte pas, et se contente de demander "Est-ce que ça va faire mal ?". Fontaine joue à merveille de cet alanguissement, de ce renoncement, de cet abandon de son caractère au profit de l'homme qu'elle aime. Suspicion pourrait bien, finalement, être le film le plus "masculin" de Hitch. Mais celui-ci dirige également Grant avec une formidable intelligence : il reste attachant jusqu'au bout, par son exubérance, par l'amour qu'il porte à sa femme, par sa drôlerie et son côté gamin.

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Finalement, la peur qui habite Joan Fontaine apparaît bien étrange, même si on l'éprouve avec elle. Et on se met alors à rêver à une de ces fameuses lectures psychologiques qui viennent forcément à l'esprit à chaque film d'Hitch : c'est peut-être bien la peur de l'homme qui tient la jeune femme, la peur du sexe, la peur de l'inconnu. Il y a une curieuse insistance de la part de ses parents quant à son peu de sex-appeal, il y a de nombreuses allusions au caractère dépravé de l'homme qu'elle a choisi. Les regards effrayés et verticaux qu'elle adresse à Grant ne sont peut-être que le résultat d'une terreur d'être "initiée" à ce monde de perversion (représenté surtout ici par des lits vides, par une vie parallèle et mystérieuse dont elle est exclue (les affaires, les courses), et par un décompte de ses conquêtes passées auquel se livre un goguenard Cary Grant au début du film).

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Côté mise en scène, c'est bien sûr du génie total. Chaque petit geste, chaque fait, est disséqué par Hitch comme étant potentiellement dangereux. Il manipule encore une fois son public par le bout du nez, et le film est une infinie succession de soulagement et de tension. Toutes les 2 minutes, il renverse la situation, nous persuadant tour à tour que Grant est innocent, puis coupable, puis innocent, etc. Tout est basé sur les angles de caméra, sur les changements de points de vue : suivant celui qui regarde (principalement 3 personnages : le mari, la femme, le pote), notre regard à nous change. Si la fin est un peu trop chargée (les jeux d'ombre sur le visage de Fontaine, le final très décevant), tout le coeur du film est chargé d'électricité. Il y a bien sûr la fameuse scène du verre de lait, aussi tendue que la montée des escaliers dans Psycho, mais il y a mille autres plans gigantesques, comme ce poulet découpé par un médecin légiste tout en parlant de meurtre, comme ce montage hyper-serré sur une voiture qui s'affole dans des virages, comme ces ombres qui strient l'univers bourgeois de la jeune femme au moment de ses doutes, comme ces gros plans sur le visage tourmenté de l'actrice... Suspicion est grand, je ne suis pas le premier à le dire, mais je serai le dernier. (Gols 03/08/08)

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Alors, oui, non, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas envie d'écrire. J'adore Suspicion (un titre absolument parfait : tout est dit) et notamment la fameuse scène dans les escaliers avec ce verre de lait luminescent et le Grant, tel un veuf noir, qui avance vers sa proie - les ombres projetées sur les murs en raison de la présence d’un « oeil de bœuf » donnent parfaitement cette impression de toile d'araignée, une toile dans laquelle depuis le début Joan est prise. J'adore Suspicion parce que Grant, tout en jeu de sourcils, me semble le seul à pouvoir être aussi à l'aise dans la légèreté, dans la romance facile, dans le sérieux soudain et dans l'inquiétude profonde - il balance deux ou trois répliques à Joan, sur la fin, relativement tranchantes et avec toujours un naturel et une aisance hallucinants. J'adore ce jeu de dupe où Grant, avec ces airs de vautour, finit par se révéler un petit poussin faisant son mea culpa. J'aime aussi la piste de Gols sur cette attitude de Joan envers les hommes : il y a en elle un soupçon de crainte, de paranoïa (purement sexuelles ? pas forcément d’ailleurs) envers cette gente masculine qu'elle connaît si mal, sa seule expérience semblant se résumer au côtoiement de ce père  affreusement sclérosant ("castrateur" n'est pas adapté pour le coup, on est d'accord) ; ne les connaissant peu, pour ne pas dire pas du tout, elle se renferme un tantinet dans cette impression un rien fabulatrice qu'ils sont forcément contre elle... C'est une vision un peu "souterraine" du film, freudiennisante (oui, j'évite en général de faire référence au type mais comme cette fois-ci Gols me tend la perche...) qui peut lui donner encore plus de relief, de lecture possible.

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Vous attendez le "mais" et Gols se rapproche de son arbalète. Oui, j'avoue lors de cette énième vision avoir été un peu agacé lorsque le grand Hitch s'amuse à vouloir tomber dans le burlesque avec le grand Grant (associé à son pote Beaky) face à la timorée Joan. Les deux hommes tentent de "dérider" la pauvre Joan en pleine crise de doute : Grant se veut taquin pendant que Beaky fait des grimaces et la saynète dure simplement trente secondes de trop – Hitch n’est pas le king de la screwball comedy ; il l’est de tout le reste, ça va. Le scénar a également parfois un peu la main lourde avec cette pauvre Joan qui passe souvent pour une pauvrette un peu niaise et terriblement fébrile - elle finit d’ailleurs par s'évanouir par deux fois... Il y avait surement le moyen d'être un peu plus subtil pour ne pas la faire passer constamment pour le dindon de la farce (Hitch, sexiste - nan, nan, nan, pas son genre...) Quant au personnage de Grant qui finit toujours par s'en sortir, il a tout de même (au cours de cette « passion amoureuse » ? Mouais, c'est pas forcément l'expression dont j'userais) tout du parfait mufle : il ne confie jamais rien à sa femme, incapable qu'il est de lui faire la moindre confiance ; lorsqu'il le fait, ce n'est qu'acculé dans ses derniers retranchements, pour éviter la séparation ; Grant a beau user de tout son charme et de son sens de la répartie, il incarne bien le parfait mâle imbu de soi qui n'aime pas réellement sa femme (ou qui prend conscience de son existence... ce qui est pire) que lorsqu'elle annonce vouloir le quitter. Hum… Dommage que la charge sur ce personnage manipulateur à souhait soit là encore too much... et ce d'autant que, d'autant que... finalement, tout est bien qui finit bien ce qui forcément décevant pour un film noir... Mais restent la scène du lait (brrrrrr) et une histoire fantastiquement bien tournée - à défaut en effet de multiplier les petites trouvailles. (Shang 11/06/19)

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