Shangols

04 décembre 2021

LIVRE : Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes (The Motion of the Body through Space) de Lionel Shriver - 2020

9782714494375,0-7425915Voilà un roman tout indiqué pour mon Shang puisqu'il s'attaque aux méfaits du sport intensif pour la vie de couple et pour la santé en général, ce qui, au vu de ses photos de randonnée où il affiche une forme insultante, pourrait bien lui claquer sa grande gueule. C'est à l'âge de la retraite bien sonnée que le syndrome s'attaque à Remington, le mari de la narratrice : c'est décidé, il veut tenter un marathon, lui qui n'a pour l'instant jamais approché un stade ou un banc de course, lui qui se pète un tendon dès le premier kilomètre, lui dont la santé est même déclinante depuis quelques temps. Il oppose donc à sa femme une fin de non-recevoir en bonne et due forme : elle a su jadis faire du sport de façon intensive, à la grande indifférence de son mari d'ailleurs, c'est son tour maintenant, et il est bien décidé à surpasser sa moitié dans l'exploit. Et elle est priée de supporter cette nouvelle lubie avec enthousiasme, d'aller l'encourager sur le bord des routes et de faire des pâtes à ses nouveaux amis sur-entraînés et dopés à la victoire. Parmi eux, une sorte de coach robocopisé, Bambi, représente à elle seule la faillite de cette société hygiéniste persuadée que le corps n'a pas de limite. Entre cette faune sevrée au culte du corps, une fille rancunière atteinte de mysticisme, un fils dealer et des problèmes de santé lancinants, Renata plonge dans la perplexité, et en profite pour nous balancer sa vision du monde moderne, guère reluisante mais franchement hilarante.

Shriver est dotée de ce regard très acéré sur ses contemporains qui remporte le morceau des les premières lignes. On se tape à priori du sujet, mais pourtant cette simple décision met en danger toutes les fondations du couple, au point de le faire vaciller. Armée de son humour cynique mais très juste sur notre société de compétition à tout va, de développement personnel à la con et de coach personnel surpayé, elle se paye la tête aussi bien de ces néo-sportifs adeptes du culte de la personnalité et du BPM que de leurs conjoints souvent dépassés et amers face à ceux qui les dépassent. L'écriture de la dame est acide, et on plonge avec délice dans ce monde horrible des sportifs de haut niveau qui ne sont que des êtres comme tout le monde. Le couple qu'elle décrit est capable d'une honnêteté totale, qui le pousse à s'autocritiquer avec froideur et justesse ; et le constat est terrible. On ne sait si l'on doit rire au pathétique de ces êtres qui ne se comprennent plus alors qu'ils ont été si complices, qui s'éloignent alors qu'ils ont été fusionnels, ou s'il faut pleurer devant ce portrait de l'existence désespérant : le vieillissement, chez Shriver, est avant tout une ruine des relations sociales, un affaissement du corps, alors qu'à l'intérieur vibrent encore des pulsions d'adolescent. Dommage que le livre ne tienne pas son miraculeux ton parfait jusqu'au bout : dans la deuxième moitié, Shriver rame un peu pour trouver sa trame, se perd dans les détails, oublie son ton moqueur, se laisse aller aux répétitions. On termine la chose pas très convaincu par cette fin un peu bâclée. Mais pendant les 200 premières pages, on se sera bien marré tout de même, et on aura constaté avec la narratrice que ce monde est bien triste et bien drôle. Qui aurait dit qu'un livre sur le sport puisse parler aussi justement du rapport amoureux, de la jalousie, du vieillissement, du dépassement de soi, de la confiance dans les autres, et puisse en parler qui plus est aussi irrésistiblement ? Délicieux moment.

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Sabata (Ehi amico... c'è Sabata, hai chiuso !) de Frank Kramer (aka Gianfranco Parolini) - 1969

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Ah il ne faut pas s'attendre à du bon goût dans les westerns italiens de la fin des années 60, surtout quand, comme ici, ils sont des parodies de parodies, en l'occurrence des pastiches de Sergio Leone, qui avait déjà pas mal déconstruit le genre. On sera donc un peu en peine si on cherche l'esthétisme avec ce Sabata italianissime : tout, de la musique tonitruante à la photo terne, du jeu d'acteurs qui ferait passer Jim Carrey pour Alain Cuny au montage bourrin, tout, absolument tout est moche. Est-ce à dire que c'est mauvais ? Non. Si vous voulez passer deux heures pétaradantes sans réfléchir une seule seconde, ce film est pour vous : il cherche à vous en mettre plein les mirettes, constamment, en surenchérissant toujours dans le côté plastique des corps touchés par des balles, des chutes de cheval, des cris d'oie à chaque impact, du côté pop et pulp de chaque scène. Et il y réussit fort bien, soyons honnête. Porté par un Lee Van Cliff très marrant dans ses postures de super-héros invincible, capable de vous décaniller toute une bande de hors-la-loi en un clin d'oeil, de tuer un mec dans son dos ou d'enfler tout le monde avec des reflets dans les miroirs, le film, criard et baroque, déploie sa trame-prétexte avec une santé de fer et une absence complète de scrupules.

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Soit donc Sabata, cow-boy solitaire et as de la gâchette, qui récupère en deux-deux un magot piqué à la banque voisine par une bande de marlous (non sans avoir dézingué toute la bande de marlous au passage). Oh le brave garçon. Sauf que, à la manière du Eastwood des grands jours, Sabata joue sur plusieurs tableaux, et à force de ruse, et bien aidé par ses deux co-équipiers (dont un trampoliniste complètement inutile mais bien spectaculaire quand il bondit de store de saloon en toit de prison), il va finir par obtenir encore plus de dollars que pour le hold-up lui-même. Bon, il aura quelques bâtons dans les roues quand même, en la personne d'un joueur de banjo ambigu qui pourrait bien savoir jouer autre chose que du banjo (un vrai bricoleur, le gars), ou une bande de hargneux méchants, notables véreux et gringos grimaçants, prêts à le cribler de plomb. On s'en fout un peu. Ce qui compte, c'est l'aura de Van Cliff, vrai badass à deux tranchants, et la somme d'actions d'éclat à laquelle il se livre, assassinant dans de grands yaaargh la majorité de la distribution et une bonne partie des comptoirs en cartons et des bouteille en mousse des saloons. Paroloni, aux abonnés absents de son côté, fait la sieste en cadrant très mal des scènes en scope, au cas où, en bâclant ses dialogues et en dirigeant ses acteurs au plus rapide, dans un flou complet de mise en scène. C'est un peu dommage : avec un gars un peu plus consciencieux, on aurait eu un post-western très fun, tout aussi con peut-être, mais en tout cas agréable pour les yeux. Là, c'est le minimum syndical : le moment est agréable, mais restera en mémoire le temps que se lève la fumée des colts.

Go west, here

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Le Diable et les Dix Commandements de Julien Duvivier - 1962

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En 1964, pour rencontrer le succès, il fallait pas être un grand devin : si vous avez les moyens de vos ambitions, vous mélangez un casting de vieille garde (Michel Simon, Fernandel, De Funès, Gaston Modot, Madeleine Robinson, Danielle Darrieux) et les jeunes acteurs aux dents longues de l'époque (Brialy, Delon, Ventura, Aznavour, Dany Saval, Françoise Arnoul), vous alternez comédie farcesque et drame bourgeois, et vous voilà à la tête du box-office, ou c'est que je n'y entends rien. Duvivier, fort de son carnet d'adresse de jet-setteur, convoque donc tout ce joli monde, appelle ses potes scénaristes et réalise un film à sketches mélangeant les genres et les âges, avec comme vague fil conducteur : les 10 commandements, et la présence du diable au détour de chaque saynète. C'est ma foi assez agréable, même si l'ensemble manque franchement de rythme : mollassons et souvent un peu vides, ces sketchs partent sur de bonnes bases avant de retomber comme des vieux soufflés. On apprécie au détour de l'un ou l'autre tel duo d'acteurs (Brialy/De Funès, délicieux), tel trait de plume (pour une fois, révérences à Michel Audiard), telle situation (l'épisode du collier mis à la consigne, déjà vu ailleurs mais une nouvelle fois efficace), mais on patine aussi plus souvent qu'à son tour devant l'inanité de certains épisodes : un sketch avec un admirateur de strip-teaseuse (Tisot/Saval) qui ne mène à rien d'autre qu'à un final tristounet, un fil rouge avec Michel Simon sans forme, un mélodrame avec Aznavour et Ventura très appuyé.

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Parmi les bonnes surprises, notons quand même cette séquence très joliment jouée par le tout beau et jeune Delon, confronté à un coup du sort : il découvre que ses parents ne sont pas ses vrais parents, et que sa mère (Darrieux) est en fait une actrice de théâtre capricieuse et légère. Leur rencontre est bien écrite, et le duo d'acteurs apparaît comme une évidence. C'est d'autre part le sketch le plus subtil, qui ne cherche pas forcément une fin à chute, mais se termine sur un bizarre sentiment amer et gai à la fois, un peu comme une nouvelle de Maupassant. Autre surprise : la séquence avec Fernandel, qui ressort pour l’occasion son costume de Don Camillo pour interpréter ni plus ni moins que le personnage de Dieu himself : l'acteur est sobre, l'ambiance rurale est délicieuse, c'est pas mal. Enfin, ma préférence va vraiment au sketch déjà cité où Brialy, en plein exercice de légèreté Nouvelle Vague, est confronté à un De Funès impayable (ses borborygmes face à l'agent de police, une école) pour une improbable histoire de valise de billets volés, et qui se termine avec la face effarée de Jean Carmet, toujours drôle en brave type concon. Face à cette pléthore de stars, Duvivier n'a pas grand-chose à faire au niveau de la réalisation : il filme ces messieurs-dames en train de bosser, sans en rajouter ; et si c'est souvent très paresseux et vieille école, on peut goûter ce petit côté vintage et artisanal. Bon, tout ça est très inégal, sent un peu le sapin, vous calera juste un petit peu un samedi soir, mais se laisse regarder sans déplaisir, ne serait-ce que pour retrouver tous ces acteurs (et même 3000 autres, planqués ça et là dans les tout petits rôles).

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LIVRE : Temps sauvages (Tiempos Recios) de Mario Vargas Llosa - 2021

imagesJe ne suis pas du genre à m'emballer à la moindre broutille (tu parles) mais j'avoue avoir été une nouvelle fois cueilli par cette oeuvre fourmillante de Vargas Llosa. Le sujet, en tant que tel, n'est peut-être pas le plus sexy de l'univers : comment une compagnie américaine a su, a pu manipuler son propre gouvernement pour qu'il intervienne en Amérique latine (en particulier au Guatémala) et protège les intérêts financiers de cette même compagnie (de bananes) ; en d'autres mots, il s'agirait de voir ici comment les states ont pris les présidences d'Amérique latine comme de simples républiques... bananières pour les renverser à la moindre occasion, au moindre prétexte (il a tourné à gauche, il est communiste !) ; on a beau connaître cette petite leçon de géo-politique par cœur, c'est toujours effarant de plonger au cœur de ces imbroglios à base d'espions, de trahisons, de coucheries, de tuerie, de coups d'état, de rebellions armées, d'exécutions, de propagande soigneusement dosée, au cœur de ces jeux d'influence et de manipulation. La grande plus-value de Vargas Llosa c'est d'être documenté comme jamais sur les faits et de ne pas en donner l'impression : priorité au sens de la narration  (on te mélange les époque avec une maestria et une clarté effarante), aux personnages (ce n'est plus un roman choral, c'est un concours de chorales tant il y a de personnages principaux magnifiquement dessinés et de personnages secondaires jamais sacrifiés), au suspense, à l'action... On se retrousse les manches au cours des dix premières pages pour s'engouffrer dans la jungle politique guatémaltèque et on en ressortira plus jusqu'à la dernière ligne, jusqu'au dernier témoignage qui une nouvelle fois gomme les frontières entre fiction et réalité. Entre-temps, on aura connu des tueurs de sang froid, des hommes politiques finauds ou grossiers, des miss opportunistes, des bourgeois sans affect, des maris trompés, des profiteurs, des idéalistes... Chaque chapitre nous fait surfer d'un personnage à l'autre, d'une époque, d'un pays à l'autre et la facilité et la virtuosité avec lesquelles Vargas Llosa mêle ces récits sont assez jubilatoires. Tout est extrêmement précis, fouillé, aucune piste n'est oublié et certaines séquences sont tellement spectaculaires, les personnages tellement typés, qu'on rêverait de voir un Scorsese en grande forme en faire une adaptation - ces politiques latino-américains aux allures de mafieux, le tout à l'échelle d'un continent, serait du pain béni pour un Martin encore ambitieux. Bref que du plaisir, du romanesque, du pur, du dur, et de l'écriture virevoltante. Une lecture sauvage.

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Nitram (2021) de Justin Kurzel

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Autre invité cannois cette année (et récompensé du prix d'interprétation masculin, on y revient), Nitram suit la trajectoire d'un type pour le moins azimuté : pas besoin d'un miroir d'ailleurs pour se rendre  que son surnom-même n'est qu'un reflet de sa folie bipolaire. Nous sommes dans les 90's, dans un petit bled de Tasmanie (on voyage, sur Shangols) où l'ami Nitram fout le bordel ; rien de vraiment étonnant de s'amuser avec des pétards quand on est gamin, c'est plus inquiétant quand on est adulte ; le type avec ses longs cheveux gras, son teint rouge et son air constamment buté ferait passer Greystoke pour un trader. Aucun doute que le type n'a pas l'air franchement bien dans sa peau et ses petites crises de colère semblent assez symptomatiques d'un caractère pour le moins trouble et fougueux. Pour "veiller" sur lui il y a sa mère (Judy Davis, ultra pincée et coincée : on sent qu'elle aurait préféré avoir un enfant plus calme) et son pater bonne pâte devant l'absolu : il cherche toujours à apaiser les choses et à trouver une excuse devant les excès de son gamin... Bien... Nitram va commencer de faire preuve d'un petit poil d'autonomie en rencontrant par hasard une curieuse dame entre deux âges, friquée et solitaire ; elle le prend sous son aile, le couvre de cadeau (allez tiens, une bagnole) et notre Nitram, qui prend la confiance, vient s'installer chez elle après une énième crise chez ses parents : le chemin de la rédemption ou le point de départ de la déliquescence ?

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Le problème avec ce genre d’œuvre c'est de faire d'un type dingue le personnage principal comme pour mieux attirer notre empathie - genre, "bon, il a pas l'air tout à fait net, mais il est juste un peu marginal, soyons tolérant"... Du même coup, on avale certaines couleuvres (on passe sur la gravité de certains faits, j'y reviens), on a tendance à prendre sa défense contre ceux qui le rejettent (la mère, en particulier, très critique envers les actions de son bambin, paraît affreusement revêche et cruelle) comme s'il s'agissait plus d'une victime que d'un danger potentiel ; puis, on finit par assister à l'inimaginable (alors, vous non plus vous n'aviez rien vu venir !) le réalisateur nous plongeant soudainement dans l'horreur comme pour mieux nous cueillir ; c'est un tantinet manipulateur... Le pire, c'est que le scénario fait, quand ça l'arrange, l'impasse sur nombre de justifications : le type conduit sans permis, ok ça passe, c'est la Tasmanie, le type provoque un accident en voiture (comme passager : il tourne le volant de la conductrice, il est coutumier du fait) et hérite d'une rondelette somme d'argent, il n'y pas d'enquête. Le type frappe son pater, on laisse faire. Il menace des propriétaires de les chasser, il n'est pas inquiété par la suite. Il achète des armes sans permis, tout le monde s'en fout... On assiste à une suite d'irresponsabilités citoyennes et l'on se dit que soit le réalisateur charge la mule, soit les Tasmaniens font un peu preuve de laxisme... Cette chronique d'un massacre plus ou moins annoncé (un scénario déjà copieusement usé) ne fait finalement guère dans la dentelle à l'image (tout se recoupe) du jeu pour le moins "incarné" de Caleb Landry Jones : on assiste-là plus à une performance "pour l'Oscar" qu'à la cannoise (on n'est pas dans la subtilité fine, voyez) et le film repose finalement un peu trop sur ce personnage de "gentil fou mal dans sa peau" qui se transforme au contact des armes à feu "en vrai fou vengeur". La faute principale revenant aux armes à feu, d'ailleurs ? Hum, sans être mauvaise langue (même si cela fait mal aux fesses pour le coup), on assiste juste à un enchaînement d'irresponsabilités grossières qui fait méchamment froid dans le dos - le type aurait pu tuer toute la population à coup d'arbalète avec la même liberté de champ. Une illustration honnête d'un fait divers avec un personnage marquant, selon la formule, mais avec des ficelles scénaristiques un peu élimées et faciles.

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02 décembre 2021

Spencer (2021) de Pablo Larraín

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Pablo Larrain semble s'être spécialisé dans le biopic (c'est un créneau) et comme on avait franchement bien aimé sa vision de Jackie, on s'est dit, tiens, pourquoi pas, même si on se fout de Lady Di comme de son premier permis (quoique). Une "icône" des années 80, dirais-je, dont on nous rabattait parfois les oreilles à la téloche pour ses œuvres de bienfaisance, sa popularité présumée et avec laquelle on nous a rabattu les couilles avec son accident mortel... Entre les deux, franchement, qui était-ce, hein, cette madame Di ? Pablo Larrain, le temps des fêtes de Noël, dans une demeure mortifère, prend le parti suivant : la Lady, elle avait un sacré vague à l'âme... On la voit dès le départ se perdre dans la cambrousse, comme pour mieux déjouer le protocole, on la voit défaite devant sa garde robe, on la voit muette devant ces majordomes sorti d'un placard, on la voit hagarde à l'heure des repas... Bref, on sent qu'elle n'y est pas, mais alors pas du tout. Larrain, l'esthète, nous sert travelling sur travelling pour suivre cette héroïne qui va d'un point à un autre, qui suit sa petite route balisée, mais dont la tête, l'humeur, la motivation sont aux abonnées absentes ; les teintes de ce château sont chaudes, d'un joli orangé, l'entourage au petit soin mais là encore la Di semble être totalement déconnectée de cette mise en scène devant laquelle elle ne montre que froideur. Kristen Stewart est dans la composition en plein, regard fuyant, petite mine, regard en arrière quand elle marche, un jeu apparemment sous influence qui tourne un peu trop vite à l'affèterie : on a compris son angoisse, pas besoin de nous montrer toutes les secondes cette mine si terriblement préoccupée, vacillante... Un jeu qui, malheureusement, va être un peu au diapason de ce scénario qui tourne en rond : Lady Di n'y est pas et s'emmerde dans tout ce qu'elle entreprend : elle mange pour mieux vomir, le regard, quand elle le croise parfois, bovin du Charles n'arrange rien et le silence absolue d'une reine mère déjà transformée en gisant non plus ; la présence, à la messe, de cette Camilla qui la jauge, ou les précautions d'usage de ces servants qui la servent sans comprendre ses états d'âme ne font qu'ajouter à son désarroi... Larrain enfonce son message comme un clou dans du sapin lors de séquences de plus en plus évanescentes, presque abstraites (cette séquence un poil onirique où elle semble revisiter son passé (des scènes plus ou moins légères - on la voit sourire un peu - mais toujours en solitaire, déambulant tel un fantôme dans ces pièces immenses, quasi vides), on sent qu'il voudrait donner du souffle à son portrait, de la hauteur mais il ne fait que nous endormir sous ces multiples couches de scènes muettes qui ne captent au final que le regard définitivement perdu d'une Di qui se dissout... Seule une servante lui parle franchement et cela semble libérer la lady qui lors d'une partie de chasse organisée par ce con de conservateur de Charles décide enfin de dire stop, stoppe la mécanique de la chienlit et embarque les deux bambins (vers un KFC (!)). Alors oui, c'est très soigné dans les apparats, dans le montage, dans cette musique, dans ces jolis mouvements de caméra mais cela ne suffit pas à sauver véritablement cette œuvre au scénario un brin convenu, aussi répétitif que soporifique. Une Spencer dispensable.

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01 décembre 2021

Chair pour Frankenstein (Flesh for Frankenstein) (1973) de Paul Morrissey

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Nouveau petit tour dans la bande à Warhol avec cette variation seventies sur Frankenstein... Si le film ne constitue pas en soi une grande réussite, il faut souligner un aspect pour le moins surprenant et presque drôle à la longue (malgré un ton sérieux comme la mort) : tout foire... Tout est en effet foireux, foiré, dans cette version du monstre Frankenstein : Udo (Kier, santé) est marié à sa soeur Monique (van Vooren), ce qui ne semble pas franchement le plus grave - ils ont deux beaux enfants, un peu portés sur le morbide, c'est vrai, mais quel enfant ne l'est pas ; Udo, avec son assistant qui ne sort pas franchement de la cuisse de Jupiter, essaie de constituer un couple, un mâle et une femelle, classique, avec divers morceaux (de corps, de membres, de tête) pour qu'ils enfantent à leur tour un gamin parfait (un Frankenstein aryen... ça sonne un peu bizarre...) ; forcément, notre scientifique va quelque peu se tromper puisqu'il choisit notamment au niveau de la tête du mâle non pas un étalon mais un type qui se destinait à devenir moine (ça va pas le faire au niveau de la libido...) ; de son côté, Monique, qui s'emmerde grave, se choisit justement l'étalon comme amant (Joe Dallessandro, de tous les combats) : elle pense, que ce pauvre hère va constituer le parfait esclave sexuel - elle se plante ; si le Joe aime la bagatelle, il va vite se lasser de cette Monique qui lorsqu'elle fait un 69 lui suce l'aisselle (j'invente rien)... Deux bourgeois, que dis-je, deux aristos, qui pensent pouvoir tout contrôler (les âmes comme les corps) et qui vont salement tomber sur un os ; le final, sans spoiler of course, est aussi sanglant qu'une scène shakespearienne où les échecs et les erreurs de chacun vont se régler dans le sang...

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Morrissey s'immisce dans le gore (on a des tripes et du sang bien rouge fluo), exhibe de la chair (plus ou moins fraîche), s'essaie à une certaine sensualité (Joe, toujours prêt à se taper tout le casting féminin) mais son film, ce qui est terriblement paradoxal au vu du sujet, manque affreusement de nerfs... Les acteurs, au-delà de leur accent anglais à couper au scalpel (qui paraît forcément un poil superficiel), semblent tous sous xanax et ce quelque soit leurss activité : quand le laborantin insère sa main ou son sexe dans des tripes, il le fait avec une morgue absolue ; quand la bourgeoise se tape son amant, elle le fait avec la joie d'un caniche mort... Tout est lent, lymphatique, mollasson, et les quelques éclats de sang, les quelques scènes d'organes exhibés, les quelques parties de jambes de l'air, n'amènent que peu de passion et d'action dans ce film somnambulique, frappé d'hébétude hébétée... Il faudra du temps pour que le Joe sorte de ses gonds, agissent, réagissent, comme s'il n'avait lui-même jamais vraiment été dans le rythme de la chose... du même coup, pris au piège de sa propre passivité, il ne pourra qu'être le témoin impuissant du carnage final... alors bon, pour tenter de trouver une excuse au bazar, il faut mentionner qu'il fut tourné pour une vision en 3D (d'où le relief de ces cicatrices purulentes et de ces diverses éventrations - on ne pourrait d'ailleurs pas en dire autant de l'érection très sage de Joe). Certes, le voir en vidéo diminue l'impact visuel éventuel... Mais tout de même, la chose, quoique sanguine, est affreusement pâle dans le fond et dans le forme et n'apporte pas grand-chose à la franchise du Frank. Triste chair.

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29 novembre 2021

Les Poings désserrés (Unclenching the Fists) (2021) de Kira Kovelenko

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Prix un Certain Regard à Cannes cette année, voilà un film âpre, de famille, de haine et de liens tangibles, comme on les aime. On est en Ossétie du nord (cela n'existe pas sur la carte) dans une bourgade aussi sexy qu'une jarretière de Régine - oui, c'est morose. On fait rapidement connaissance avec l'effarouchée Ada, victime d'un traumatisme par le passé qui lui a laissé des cicatrices au corps et à l'âme. Un personnage central que l'on va suivre de bout en bout et qui doit trouver sa voie entre quatre mâles aussi pressant que quatre murs ; il y a tout d'abord le père, barbu à l’œil chafouin qui la couve un peu plus fort qu'une mère poule : on sent qu'Ada est sa canne, sa possession, son dû ; il lui a d'ailleurs confisqué son passeport au cas où cette dernière aurait des envies de liberté ; il y a ensuite les deux frères, protecteurs, aimant, collant ; le plus jeune est resté au foyer tandis que le second, qui vit en ville, vient tout juste de revenir ; elle aimerait qu'il l'emmène dans ses bagages, mais c'est oublier la pression du père ; enfin il y a un chtit gazier pas vraiment costaud, mais gentil, qui lorgne sur l'Ada ; pas sûr qu'il ait les épaules pour devenir son fiancé mais il s'accroche... Ada, ou l'ardeur de pouvoir s'émanciper. Va-t-elle y parvenir ?

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On est dans un climat tendu, dans une ville borgnole, avec des gens tout de traviole, dans un monde où les rapports humains semblent plus dictés par une certaine violence que par la tendresse. On sent dès le départ la main mise, littéralement, par ce père sur sa fille : tant qu'il décidera qu'elle reste, elle restera et elle n'a pas intérêt d'ici là à faire le moindre écart ; ce père, forcément, elle y est attaché, par "la force des choses" mais elle aimerait aussi pouvoir définitivement s'en détacher ; les aléas vont faire que ce père va connaître une petite faiblesse physique ce qui donnera lieu à une scène assez violente et forte entre cette fille soudainement sans filtre et ce père enfin muet... mais là encore, les liens familiaux demeurent... La relation avec les frères est aussi quelque peu ambiguë ; sans que l'on puisse parler d'inceste de façon claire et évidente, on sent que les deux brothers entretiennent un lien presque passionnel avec cette sœur qu'ils finissent par prendre dans leur bras (lors d'une soirée dansante aussi joyeuse qu'un pinson mort) à la limite de l'étouffement : l'attachement des uns envers les autres est indéniable mais les démonstrations d'amour ne sont jamais totalement exempt d'une certaine tension ; enfin il y a cet amoureux potentiel qui tourne comme une mouche autour de la réservée Ada : peut-elle, doit-elle se laisser aller auprès de ce joli cœur un peu tendre (et une scène d'amour pathétique, une !)... Outre ces rapports humains qui sont loin de respirer la candeur et la tranquillité, on assiste au sein de cette ville à des petits jeux, entre mâles, virils et sots : lacement de pétards, baignade nocturne qui vire à l'empoignade, rodéo en caisse dans la poussière... Tout cela instaure un climat pour le moins pesant et l'on sent qu'il faudra une grande pugnacité chez l'Ada pour pouvoir tirer son épingle du jeu. Film rugueux, interprété par des acteurs amateurs d'un naturel confondant, qui donne à voir une héroïne plein d'allant et de ténacité dans un monde de mâles un peu barbares et souvent barbants. Un film bien tenu, tendu, qui nous fait mordre la poussière. Mention bien.

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Ascension (2021) de Jessica Kingdon

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Après les limbes de l'imaginaire extra-sensoriel, petit retour à la réalité, celle que l'on affectionne parmi tant d'autre, cette bonne vieille réalité chinoise et son monde heureux et clairvoyant du capitalisme et de la production industrielle. Kingdon pose sa caméra dans diverses entreprises et se contente de filmer (du cadre propre, de l'image léchée) nos petits pions chinois en plein ouvrage, râlant parfois tout bas (le Chinois peut lui aussi être exaspéré et énervé - il ronge plus son frein qu'il pète une durite, certes) ou nos nouveaux petits cadres chinois pleins d'espoir et d'ambition. Tout est édifiant, ici, mais ce qui finit peut-être le plus par nous étonner c'est que plus rien finalement nous étonne, nous surprend, nous prend de court. Oui, on ressent cette terrible fatigue des ouvriers qui se tapent des boulots à la chaîne comme même Chaplin n'eut osé en imaginer dans ses pires cauchemars - assembler quinze milliards de bitonios par jour, ça scie son homme ; oui, on se gausse de ses employées qui écartent méthodiquement les jambes de ces poupées gonflables faites apparemment sur mesure ; oui, on serre des fesses devant ces types que l'on forme comme agents de sécurité qui se prennent des coups de pieds dans le bide par le formateur quand ils déconnent (je devrais faire ça, tiens, aussi, en formation, quand le type se foire dans son évaluation : ça donnerait de la consistance à mon message) ou qui s'infligent entre eux des grandes baffes sur le torse (bilan, tu as toutes les veines explosées à la fin de la journée - oui mais putain, no pain, no gain, tu le sais, ça) ; oui, on sourcille devant ces cours pour apprendre à sourire (ça s'improvise pas femmes d'accueil) ou pour apprendre aux jeunes loups et louves de start up à fixer des objectifs méga ambitieux (10 millions la première année, 100 millions dans trois ans - j'ai inscrit Gols de force, je sens que les sirènes artistiques vaporeuses lui ont faire perdre tout sens des réalités et de la réussite capitaliste); oui, on reste pantois devant ces bassins remplis jusqu'à ras bord de jeunes types faisant la fête ; oui, on sourit cyniquement devant cette jeune modèle aux jambes aussi maigres que le cerveau qui foule cette pelouse où un pauvre employé sous son chapeau d'un autre temps sue sang et haut sur chaque motte de gazon (métaphore, moi je dis) ; et j'en passe, et des moments encore plus ridicules et des instants encore plus aberrants (ces discussions entre jeunes riches parlant de gastronomie française)...

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Bref, toute la Chine dans une assiette, sans qu'il y ait besoin de voix off, de sous-titres, d'explication ; marche ou marche, accepte ou accepte, trime pour un salaire de misère et tais-toi, trime pour réussir et écrase ton prochain. La réussite est à ce prix, ptit con, pas de temps à perdre avec des notions vaseuses et des connaissances inutiles : bosse, bosse, bosse et meurs heureux, ou plus précisément meurs et sois heureux. Caustique, clinique, chinique. No comment.

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28 novembre 2021

Memoria (2021) de Apichatpong Weerasethakul

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Et il voulut se refaire un film de Weerasethakul. Une fois devant Dieu, personne ne pourra m'accuser de ne pas avoir fait preuve de pugnacité ni de mauvaise foi par excès (juger un film sans l'avoir vu, suivez mon regard). Je me suis dit "allez putain, cela doit presque faire 20 ans que je n'ai pas osé remettre le doigt dans un film d'Apich, aller mon gars, celui-là s'annonce comme le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre du sieur (pour le haut panier de la critique, celle qui trouve un film génial avant même de le voir - politique des auteurs oblige), allez"... Il y a ceux qui le portent au pinacle, ceux qui ne vont pas au bout, je me suis dit c'est le moment de trouver un créneau, une position à la marge et de simplement trouver le truc moyen... Eh ben voilà, je ne fais pas durer le suspense, je me suis encore ennuyé comme un poisson mort au bord d'une rivière. J'ai beau y mettre toute ma foi, j'ai beau tenter de voir de la signification, de la parabole, du symbole, de la poésie partout, j'essaie bordel, je me fais chier, c'est plus fort que moi... Une femme qui entend un gros bang, qui s'interroge, qui tente de retrouver ce bruit (mémoire du son ?), qui croise un chien (mémoire du flair ?), qui visite des catacombes (mémoire de l'histoire ancienne ?), qui croise des soldats (mémoire de l'actualité récente ?), mais qui continue d'écouter mystérieusement son bang... Elle se casse et rencontre un homme qui n'est pas d'ici, une sorte de disque dure de l'humanité toute entière, se branche dessus (elle est l'actrice qui transmet les choses ? elle est la réalisatrice qui traduit le monde ? - toutes les interprétations sont possibles dans les films creux, c'est l'intérêt du vide) et nous donne à attendre la mémoire sonore du monde, elle se fait, en quelque sorte ?, l'écho de tous les sons depuis le premier big bang (?), ou devient, tout simplement ?, le témoin du dernier son cosmique (?)... Manquerait plus qu'un vaisseau spatial eheh - ne vous marrez pas trop vite non plus... Oh et puis lâchez-moi avec toutes ses interprétations. LA Critique celle avec un grand C (ou Gols avec un grand G) évoque, évoquera le côté extra-sensoriel du bazar (le bruit de fond lynchien, mouais ?), le côté poético-extatico-zénifiant du truc (filmer un mec qui dort pendant cinq minutes, Warhol a fait mieux, si je me puis permettre - et c'était déjà chiant), encense, encensera l'univers urbain tout en lignes claires ou celui de la forêt colombienne tout en arbres (...)... Je veux dire, allez-y, faites-vous plaisir, parlez-moi de "rêve éveillé" auquel je serais insensible, dites tout et son contraire, faites-vous plaisir, alors même que le truc m'a simplement mis une mandale pour me faire dormir le plus normalement du monde... Je veux bien, putain, je veux bien vous laisser dire que le type a une vision des choses pour le moins originale, ose des scènes infinies que personne n'oserait, je serais même presque prêt à admettre que cette petite scène de huit heures où Tilda tente de retrouver le bruit d'une boule de béton qui tombe dans un couloir de métal est sympathoche (pas facile de définir un bruit, hein, ou de trouver le sens de l'univers, eheh, non, pas facile), mais bon dieu de bon dieu ces séquences infinies frôlent tout de même la posture arty qui vous flingue son homme... Et le pire, le pire, c'est que je suis certain que je ne garderai de la chose pas même une séquence, pas même un plan, pas même une impression, une émotion particulière, que je ne garderai pas une trace du truc dans ma mémoire... juste le souvenir d'une tentative motivée et d'un dimanche soir plombé. Weerasethauskour a encore frappé. Mais je reste confiant en l'ami Gols qui sera capable (en fermant les yeux) de relever tous les aspects génialissimes et passionnants du bazar. Not for me, definitely.  (Shang - 22/11/21)


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"C’est peut-être ça que je sens, qu’il y a un dedans et un dehors et moi au milieu, c’est peut-être ça que je suis, la chose qui divise le monde en deux, d’une part le dehors, de l’autre le dedans, je suis la cloison, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d’un côté c’est le crâne, de l’autre le monde, je ne suis ni dans l’un ni dans l’autre." (Beckett)

Bah, je voulais avant de voir le film en découdre, mais après tout peu importe ce qu'en pense le Shang : Memoria est immense, qu'il mette ça sur le compte de mon esprit moutonnier s'il veut, qu'il m'accuse de suivre je ne sais quels critiques si ça lui chante. Je crois finalement que mon gars Shang n'est pas sensible à Apichatpong, ce n'est pas si grave : moi, il m'a une nouvelle fois plongé dans un délice non-pareil. Weera nous offre une nouvelle variation poético-onirique sur l'appartenance au monde, et jamais je n'avais éprouvé aussi nettement la vérité de cette phrase de Beckett (que j'adore, et que je ne cesse de citer dans Shangols, j'en suis conscient) : le personnage de Tilda Swinton est un tympan, une caisse de résonance symbolisée par cette détonation qu'elle entend, et qui est le son du monde. Quel meilleur cinéaste que celui d'Oncle Boonmee pour rendre compte de cet état transitoire, entre deux, entre monde réel et sommeil, entre vie et mort. Tout le film se déroule dans cet état de torpeur incroyable, où tout, personnage, nature, événements de la trame, dialogues, accessoires et costumes, semble irréel, appartenir à des sortes de limbes, à une antichambre du rêve. Lentissime, calculé au millimètre, le tempo du film est incroyable, plongeant souvent l'ensemble dans un dispositif hyper-contemporain, où l'observation dans la longueur des détails du cadre serait le sujet, par-delà cette histoire étrange d'une femme à la recherche d'un son. Au milieu de cette lenteur, solennelle mais jamais pesante, Swinton travaille une posture de corps illogique, comme si elle était déjà un spectre, où déjà rendue à la nature, ce que prouve cette fin qui laisse tomber toute trame pour ne plus se livrer qu'à la beauté des cadres, des sons, de la sensation. Ce plan hyper long où la Terre semble suspendre sa rotation, où on entend la pluie, des voix du passé, le silence, le vent, alors que nos deux petits personnages se tiennent face à face, main dans la main, est sûrement ce que j'ai vu de plus beau cette année : on y voit la femme découvrir enfin son statut d'abstraction, de caisse de résonance de tout ce qui l'entoure, qui se rend compte que le monde qu'elle vient de traverser est mystérieux et infini, mélange les temps et les lieux. 

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Nulle logique effectivement dans les déplacements et dans les agissements de Swinton : elle peut d'un moment à l'autre se retrouver dans un hôpital, au restaurant, en pleine jungle ou dans un tunnel. Elle peut passer un long moment avec un homme qui n'existe pas, ou un autre capable de s'endormir les yeux ouverts. Elle peut éprouver la mort d'une fillette de 6000 ans, une mystérieuse onde peut subitement faire sonner les alarmes des voitures, un homme peut se coucher par terre en pleine rue après une détonation, tout peut arriver puisque le monde n'est plus tout à fait le même depuis qu'elle a entendu ce bruit. La mise en scène de Weerasethakul, tout en plans éloignés, comme s'il mettait à distance son personnage, épouse parfaitement le propos, et on ne cesse de s'extasier devant la beauté des cadres : non seulement les plans de la fin, qui m'ont fait penser à Gerry de Van Sant, mais ces dizaines de cadres sublimes, montés avec beaucoup de soin (très peu de plans par scène, mais de légers décalages de points de vue qui changent toute la donne), dont celui placé en tête de gondole par Shang n'est pas le moindre. Quand arrive le seul gros plan du film (je crois), à la toute fin, l'impression est forte : c'est pour montrer Swinton enfin incluse dans ce monde, ayant enfin obtenu réponse à son questionnement : ce son reste inexpliqué (de la folie du personnage à un vaisseau spatial, tout y passe), mais elle a trouvé son rôle de passeur, de fantôme, de simple présence. Il faut être en forme, je ne dis pas, c'est éprouvant et exigeant, et il faut aussi ce me semble voir le film dans une bonne salle avec un bon son ; mais si vous vous laissez aller à la chose, je vous promets un émerveillent de chaque instant, qui titillera votre intellect, bouleversera votre petit coeur, et vous donnera à assister à un moment qui ne ressemble à rien d'autre de ce qui se fait. Rien que pour l'hébétude bienheureuse qu'il vous procure, Memoria est génial. Et Weerasethakul est un génie, qui sait donner une traduction directe à nous rêves les plus enfouis.   (Gols - 28/11/21)

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LIVRE : Soleil amer de Lilia Hassaine - 2021

indexOn change définitivement de braquet avec ce roman de Lilia Hassaine qui était tout de même dans la première sélection du Goncourt... On n'est plus du tout dans la même tenue du style, dans la même ambition qu'un Sarr... Ici, il est aussi question pourtant d'un étranger (d'origine algérienne) venu vivre en France... Les années 60, travail et cité (HLM) prometteuse, les années 70, premières désillusions (l'intégration, la reconnaissance ?...) et cité en berne, les années 80, marasme et cité poubelle... Ce parcours de cet homme (manœuvre devenu ouvrier spécialisé), aux idées basses du front, avec sa femme, au foyer, ses enfants n'a en soi rien de bien révolutionnaire, ni de bien nouveau... On est dans de l'attendu, du triste lieu commun... Seule petite pointe d'originalité, ici, en fil rouge, l'histoire de ces jumeaux  : l'un des deux enfants de ce couple se voit confié au frère du mari, puisque le brother ne peut en avoir, puisqu'il est installé, plus riche, bla-bla-bla... On suivra en parallèle l'évolution de ces deux gamins, l'un débrouillard, l'autre plus chétif, l'un plus branleur, l'autre plus travailleur... Bon, pourquoi pas. Le problème ici vient sûrement avant tout de l'écriture d'Hassaine : si les phrases sont proprettes, les comparaisons, les métaphores tournent plus souvent qu'à leur tour aux poncifs, au style à peine plus recherché que celui d'un roman de gare qui chercherait à faire littéraire. On sent qu'Hassaine s'applique comme une bonne élève, se donne entièrement dans ce récit où l'on sent en arrière fond une histoire personnelle, l'on sent son besoin de faire "poétique", d'enturbanner ses phrases mais tout cela tombe tristement à plat ; le roman se lit avec la même légèreté qu'on croquerait un radis, sans beurre demi-sel et avec du pain mou. C'est, pour parodier l'ami Gols, un roman comme il en existe déjà plein, pas mieux écrit, ni plus passionnant ; ne méritait d'ailleurs pour le coup pas plus le Goncourt que celui des lycéens (qui avait pourtant salué une sacré daube l'an dernier, mouarf). Amer.

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LIVRE : La plus secrète Mémoire des Hommes de Mohamed Mbougar Sarr - 2021

9782848768861,0-7439211Hosannah ! on se plaint (moi, en tout cas) de ne trouver dans la littérature contemporaine française plus aucune trace de style, ni d'ambition, ni de puissance, de n'avoir affaire qu'à de minuscules récits écrits sur un coin de nappe et témoignant de la santé des nombrils de leurs auteurs. Mohamed Mbougar Sarr, en 400 pages, me prouve qu'il n'en est rien et me redonne du peps pour au moins un mois à venir. Oui, il y a encore des écrivains qui prennent la littérature au sérieux, qui s'en servent comme d'un rituel, qui considèrent l'écriture comme un acte magique. C'est le cas de cet auteur d'origine sénégalaise, qui s'occupe ici de Littérature avec un grand L, puisque son sujet, passionnant, lui est consacré : un livre à la fois maudit et génial, Le Labyrinthe de l'inhumain, arrive un jour sous les yeux du narrateur, un jeune écrivain. Génial, parce que sa lecture transporte immédiatement notre homme, comme il transporta jadis tous ceux qui l'ont lu, parce qu'il fait le lien entre la "négritude" et la culture européenne, parce que justement il n'est plus le roman d'un Noir mais un roman universel qui fait carrément passer la société africaine dans une modernité enfin délestée de son folklore. Et maudit parce que, après avoir été vu comme le nouveau Rimbaud africain, son auteur, T.C. Elimane, a été accusé de plagiat, puis a disparu sans laisser de trace, et sans jamais écrire d'autres livres. Le narrateur part donc sur les traces de cet homme, et sa quête très conradienne lui fera croiser moult personnages qui vont reconstituer façon puzzle la vie d'Elimane : de son enfance africaine à sa fuite en Argentine, de ses amitiés françaises à son exil sénégalais, on découvre ainsi un être façonné dans le mystère, charismatique au point de laisser sur son passage des êtres essorés, un être entièrement fait de littérature, qui impressionne même jusqu'à ses amis Gombrowicz et Sabato, et qui effectivement pourrait bien représenter une sorte de Rimbaud à l'envers, fuyant son africanité pour devenir un être universel, échouant à donner une suite à son chef-d’œuvre. La plus secrète Mémoire des Hommes est aussi, parallèlement, l’occasion de croiser les hommes et les femmes qui ont côtoyé Elimane, tous porteurs à eux seuls d'autres histoires tout aussi passionnantes que Sarr nous narre avec un art de conteur inégalable.

Car le roman, d'une construction hyper complexe, n'est constitué en fin de compte que de légendes qui s'encastrent les unes dans les autres. Tel personnage raconte telle histoire dans laquelle agit et parle tel personnage qui raconte son histoire, qui contient... etc. Cette construction en poupées russes pourrait être trop sophistiquée ; mais Sarr est un vrai génie pour garder toujours son cap ; et si, au sein parfois d'une même phrase, deux protagonistes différents prennent la parole, il parvient à ne jamais nous perdre dans le foisonnement. Comment fait-il ? Franchement, c'est de la magie... Mais les récits s'enchâssent dans un tourbillon étourdissant. Légendes, histoires de bordels, grands faits historiques, récits de Shoah, contes macabres, confessions, tous les niveaux d'écriture se côtoient, et pourtant le livre est parfaitement cohérent. C'est que l'ambition y est forte, que la soif de parole y est constant. Renouant avec la tradition africaine, Sarr aime l'oralité, a le goût du conte étrange ; mais son roman, justement n'est jamais "que" africain : il doit aussi beaucoup à une tradition réaliste poétique pas si éloignée des auteurs d'Amérique du Sud qu'il met en scène ou non (Sabato, Cortazar, Garcia Marquez), et aussi à une histoire de la littérature bien française celle-là. Refusant d'être cantonné à une négritude facile, mais ne reniant rien de ses origines, Sarr montre ici que la littérature déborde des cadres bêtement posés jadis : il est à la fois sénégalais et français, et se sert de ces deux cultures pour faire éclater les clichés des littératures locales. Qu'il parvienne ainsi à nous intéresser autant à la vie de deux petits éditeurs, à un conte fantastique à base d'inconnu se rendant au bordel, à la révolution au Sénégal, à une histoire d'enfant caché dans un puits ou aux seins d'une écrivaine, est remarquable. D'une inventivité prodigieuse, d'un style miraculeux ("La pudeur, unique faste des morts", on dirait du Valéry), son roman apparaît peu à peu comme une longue prière, comme un appel destiné à rendre la vie à un écrivain perdu, et donc à toutes les légendes dont il est porteur. Car c'est ça après tout qui nous est raconté là : comment un homme porte en lui mille récits, mille mensonges, mille livres, et comment tout commence et tout finit par le conte. Un Goncourt amplement mérité (remarquez comme je prends des risques...) (Gols 26/10/21)


C'est absolument flamboyant, très plaisant et teinté d'une douce ironie littéraire qu'il est bon de savourer... Dans les cent premières pages grosso modo, Sarr tente, en parallèle de son récit, de faire une sorte de bilan de ce qu'est le roman francophone, de ce qu'est la littérature, à la fois très simplement, avec méthode, tout en essayant de faire voler en éclats les idées reçues, les clichés, les poncifs... Une fois ce petit travail pour le coup purement littéraire, un rien théorique, effectué, il va s'enfoncer dans les méandres d'une histoire à tiroirs sur les traces de ce fameux Elimane, d'une façon finalement qui doit presque plus à Borges qu'à la littérature française ou africaine... Sarr plonge certes son récit dans la culture africaine, son roman possède certes un souffle romanesque très français mais encore une fois il surfe sur ces incontournables références comme pour mieux suivre son propre fil et livrer un roman qui échappe à ces différents carcans, à ces différents modèles. Il y a la quête du narrateur, qui fut celle d'une autre femme, une amie, proche d'Elimane, il y a la quête d'Elimane lui-même... Sarr multiplie les quêtes dans les quêtes, les mises en abyme dans les mises en abyme, non point pour nous perdre, pour nous noyer, pour faire le malin mais simplement pour nous décrire le chemin tortueux que doit suivre tout écrivain digne de ce nom - l'écrivain francophone d'origine africaine semblant devoir, encore plus que les autres, déjouer toutes les attentes du microcosme littéraire parisien, éviter toutes les ornières dans lesquelles il est si facile de tomber par facilité, par volonté de plaire, etc... Le récit est foisonnant, n'a de cesse de multiplier les époques, les personnages, de passer d'un continent à l'autre, d'un fait historique à l'autre (de la première guerre mondiale à la révolte sénégalaise) mais en gardant encore et toujours le même point de mire : faire à son tour une œuvre littéraire qui ne doit rien à personne tout en plongeant ses racines dans de multiples terreaux culturels. Roman qui joue avec les genres, qui joue avec les registres de langue, un roman plein de sensualité et de mésaventures, de paraboles et de réalisme qui se lit avec un immense plaisir. Que du bien à en dire et puis trop peur aussi, comme tout critique mal intentionné d'Elimane, de mourir soudainement. Un Goncourt plus que mérité, je prends encore moins de risque. (Shang 28/11/21)

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26 novembre 2021

Murder a la Mod de Brian de Palma - 1968

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En plein trip Nouvelle Vague, De Palma fait ses débuts en se fendant d'un film tout ce qu'il y a de plus foutraque et moche, mais en même temps tout ce qu'il y a de libre et de personnel. Sans un sou en poche, mais armé d'une belle confiance en lui et d'une bonne dose, déjà, de talent, le voilà donc marchant, déjà, sur les traces de son maître Hitchcock (8000 détails formels jalonnent le film, depuis la bonde de la douche jusqu'à la filature excessivement longue), en inventant une histoire de meurtre sordide observée par trois points de vue différents. Soit donc un film assez soigneusement monté et découpé en trois parties : 1/ la préparation du meurtre sordide d'une femme mannequin objet de toutes les convoitises, avec un portrait cruel et cynique du petit milieu huppé et branché de Manhattan ; 2/ le meurtre en lui-même et 3/ la vérité sur son (ses) vrai(s) coupable(s) selon le point de vue où on se place. Comme en plus, De Palma a vu Godard, Truffaut et Varda, on a droit à quelques envolées toutes soixante-huitardes sur la trace des motifs de ses contemporains français, notamment sur la façon de filmer le temps (cette heure fatale autour de laquelle on tourne, comme dans Cléo de 5 à 7) ou sur l'utilisation du cut-up (comme dans les premiers JLG) ou sur le mélange de plans documentaires filmés dans la rue et de plans studio (comme dans Les 400 coups entre autres). Je vous autorise aussi à voir là-dedans des allusions à Rashomon, pour parfaire la cinéphilie compulsive du gars, qui à l'époque recycle frénétiquement ses modèles (qui a dit qu'il le fait toujours aujourd'hui ?). Comme en plus, dès le départ, la carrière de De Palma est d'une homogénéité impressionnante, malgré l'éclectisme de ses films, on a aussi là-dedans, en germe, toutes les thématiques à venir : la mise en scène trompeuse, qui cache des choses suivant le point de vue ou le champ ; le burlesque mélangé à l'horreur ; le faux coupable ; l'Amérique considérée comme un vaste terrain de complots tous azimuts ; et même notre bon William Finley, déjà de la fête en ces années 60.

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Bon alors bien sûr, c'est le moment ou jamais où il fallait être rebelle, expérimental et mauvais garçon : Murder a la Mod est donc vraiment rock'n roll, pour le pire et le meilleur. Si on apprécie le ton bordélique de l'ensemble et ses emprunts au théâtre d'avant-garde et au warholisme, on aime moins l'image affreuse, et la façon un peu agaçante de tordre tous les plans pour jouer au malin : les ombres de personnages, grimaçants, sont filmés avec une laideur totale, que ce soit les hommes, tous pourris, tous monstrueux, ou les femmes, regardées de façon un brin gênante par un cinéaste voyeur un peu priapique. Dans un noir et blanc crayeux, De Palma monte des plans en rafale, cherchant la gêne, le malaise : il y arrive, certes, mais justement : le mauvais goût est permanent, et on eût aimé que le film ne soit pas qu'une forme, douteuse qui plus est, mais raconte aussi des choses, nous présente de vrais personnages, travaille sur une histoire un peu plus concrète. Mais baste ; si le scénario est foutraque, si la réalisation même laisse encore parfois à désirer, le film est suffisamment captivant par sa façon de faire de la mise en scène le sujet principal de l'action. Déjà fasciné par le pouvoir des images, le compère s'amuse avec les limites du cadre, avec les mouvements de caméra, qui peuvent ou non dévoiler tel ou tel détail qu'on n'avait pas vu et qui révèle le pot aux roses. Après une première vision du meurtre, il rembobine, revient quelques minutes avant, adopte un autre point de vue, et refait tout sous un autre angle, nous révélant des vérités cachées (oui, comme dans Snake Eyes, Blow out ou Redacted). Passionnant de voir un jeune cinéaste déjà en possession de tous ses moyens intellectuels et théoriques. On lui pardonne donc ses excès de jeunesse (vouloir tout filmer de façon stylé, utiliser tous les boutons de sa caméra, regarder les femmes comme un puceau libidineux, tirer le jeu des acteurs vers l'hystérie, compliquer parfois inutilement la trame déjà complexe) et on se laisse aller à ce film expressionniste et baroque, insolent et pop, grinçant et violent, en se disant que, oui, en 68, un génie est né.

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25 novembre 2021

Cry Macho de Clint Eastwood - 2021

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30 ans que Clint Eastwood nous fait des films testamentaires, il était temps de justifier quand même l’appellation, et de tirer enfin sa révérence (je doute tout de même qu'il fasse encore un film après celui-là (mais je disais déjà ça du temps d'Impitoyable)). Cry Macho est en tout cas le prétendant idéal pour jouer le rôle d'adieu au cinéma de Clint, recensant finalement pour un dernier tour de piste pas mal des inspirations du maître, convoquant les fantômes de quelques-uns de ses grands chefs-d’œuvre, jouant en mode (très) mineur la minuscule mélodie qui l'a finalement accompagné toute sa vie. Une pincée de Un Monde parfait dans ce rapport entre un vieux marlou et un gamin, une lichette de Sur la route de Madison avec ce vieil homme dansant dans une lumière tombante avec une femme triste, un brin d'Honkytonk Man avec cette traversée de territoire sous le signe de la transmission inter-générationnelle, un soupçon de Pale Rider avec ce néo-western métaphysique, et même une nuée de La Mule avec cette histoire de traversée de frontière avec un paquet indésirable : je vous le dis, il y a tout Clint dans ce film de vieillard qui jongle agréablement avec les motifs et les grands thèmes de sa vie. Le plus fort étant qu'il le fait dans une œuvre très effacée, qui enlève à peu près tout pour ne garder que l'essentiel : un vieil homme, une légende du cinéma, qui meurt sous nos yeux.

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En effet, le film est tout de même bien piteux par tous ses autres aspects. Au niveau du scénario surtout : cette histoire de vieux croulant traversant le Mexique pour aller récupérer un adolescent et le ramener à son père est une joue tendue pour que s'abatte la gifle du bon sentiment, et ça ne manque pas : il y a dans ce duo désaccordé vieux cow-boy buriné et taiseux / jeune mec en rupture de ban quelque chose que Clint ne parvient jamais à rendre intéressant, à cause d'une écriture sans sève, qui ne dégage aucun moment saillant, aucune émotion. Clint se contente donc de tenter de nous tirer des larmes avec des maximes de pépé assénées à la jeune génération, mais ses leçons de virilité hors d'âge ringardisent complètement le film. Le scénario est dépourvu de scènes d'action, de scènes d'amour, de scènes de comédie, c'est une vraie épure, mais qui devient du coup très fade, sans sel, sans tension, dénervée au possible. Il faut dire que Clint, très diminué, n'est plus que l'ombre de lui-même, et qu'il s'est trouvé comme partenaire de jeu un gosse affreux, mauvais comme un cochon, sans aucun charisme. Heureusement, pour cette fois, les femmes sont un peu mieux traitées, ce qui est quasiment une première dans son cinéma : non pas tant Fernanda Urrejola, qui a bien du mal à nous faire croire qu'elle tombe sous le charme du vieux Clint et tient à l'allumer comme une torche vivante ; mais cette Natalia Traven est une bien belle quinqua ma foi, en charge d'un rôle pas si éloigné de celui de Meryl Streep jadis : la femme empreinte de sagesse qui danse au fond d'une cuisine avec son cow-boy. Bon, cette jolie image un peu glacée ne suffit pas à nous satisfaire, et on grimace sans arrêt devant les maladresses de jeu, les scènes ridicules (Clint qui mate un cheval, Clint qui te met des mandales dans la tête des méchants) et la pauvreté générale de la réalisation et de l'écriture, qui montre un Eastwood qui a perdu tous ses moyens.

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Mais les quelques minuscules trucs qui restent sont très beaux. Par-delà cette histoire déjà vue, ce que Clint parvient à nous faire ressentir, c'est sa présence à lui, physiquement ; et Cry Macho est peut-être plus un film sur lui qu'un film tout court. Il nous montre très frontalement comment il marche aujourd'hui (200 mètres à l'heure), comment il fronce ses sourcils (son expression favorite), comment il joue avec ses partenaires, simplement ; et c'est très beau de regarder cette légende rendue presque à l'état de squelette faire ainsi ses adieux à un personnage et à lui-même. Dans la simple observation de l'acteur, on voit tout un pan de cinéma s'éteindre. Et quand les mustangs courent en parallèle avec la voiture du gars, on a l'impression que c'est le western qui revient faire un dernier baroud, et que c'est son passé qui court à ses côtés. A l'instar des meilleurs westerns, c'est dans les scènes immobiles, les scènes de transition, qu'on voit si un film est bon. Cry Macho n'étant constitué que de scènes immobiles et de transition, on peut considérer qu'il est bon, Eastwood s'y laisse aller à une profonde mélancolie qui touche juste. Tant pis si tout ça a des allures de film "de trop", de "grand film malade" comme disaient les Cahiers, tant pis si tout ou à peu près est raté et poussif : on est là face à un Grand.

All Clint is good, here

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LIVRE : Que sur toi se lamente le Tigre d'Emilienne Malfatto - 2021

9789973581228,0-6804194C'est quand même dingue le nombre de bouquins inutiles qui sortent, surtout à l'heure de la pénurie de papier, je dis ça comme ça. Cette Emilienne Malfatto est bien gentille, elle est même reconnue puisque vient de lui être attribué le Goncourt du premier roman, elle est diablement renseignée puisqu'elle sait que les femmes, en Irak, ne sont pas tout à fait à la fête, surtout quand elles ont "fauté" et que leur faute prend la forme d'un grossesse ; elle est même noblement indignée, puisque elles, les femmes spoliées, ça l'énerve. Bon, je n'irai pas jusqu'à dire qu'elle est travailleuse, ou ambitieuse de quelque façon que ce soit. En guise de travail, la voilà qui nous pond 80 pages appliquées comme celles qu'une élève de première pourrait produire après lecture de Jamais sans ma fille, ne cherchant jamais à aller chercher là où les 3544 autres écrivains sur le sujet auraient oublié de passer, reproduisant avec une belle constance les écrits passés sur le sujet, et aboutissant à cette conclusion qui a dû lui prendre des nuits et des nuits d'insomnie : les femmes sont maltraitées, ô Occident, et ça, c'est pas bien. Et en guise d'ambition, elle est prise en flagrant délit de transparence de style, produisant une écriture laborieuse, plate comme une limande puis subitement solennelle comme le Chœur de l'Armée rouge, en tout cas désespérément attendue dans ce type d'ouvrage concerné. Bien sûr, c'est inattaquable : on sait bien que cette femme enceinte d'un homme mort à la guerre, qui se retrouvera donc fille-mère, et se doit donc d'être assassinée par son propre frère avec l'aval de sa famille, existe, et qu'il y a encore des sociétés qui font passer la tradition, le on-dit et Allah par-dessus l'amour de ses proches ; on sait bien que c'est la révolte qui a poussé Malfatto à écrire, et que ça justifie peut-être les maladresses (à mettre sur le compte de son indignation) ; et on serait un monstre froid d'émettre une quelconque réserve sur ce bouquin. Mais après tout, la colère n'explique pas tout : pourquoi acheter Que sur toi se lamente le Tigre alors que les librairies, les bibliothèques et les étagères des vieilles dames inscrites au club de discussion du troisième âge débordent déjà de livres sur le sujet, mieux ou moins bien écrits ? Je n'ai pas la réponse, mais je ne crois pas que la construction un brin personnelle du livre (les chapitres alternent les points de vue autour de l'événement, et sont entrecoupés par des petits textes qui donnent la parole au fleuve Tigre...) suffise à la chose. Un livre pompeux, raide et surfait.

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My best Gal (1944) de Anthony Mann

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Eh oui, quand on attaque une odyssée, il faut aller jusqu'au bout du bout de la chose. Ce qui permet de découvrir parfois des merveilles cachées. Ou des pannouilles. Hum, hum... C'est vrai qu'ici, difficile de trouver dans cette légère pseudo comédie musicale une trace du futur talent du gars Mann. Tout est fonctionnel et repose sur un scénar bas du front : deux petits jeunes (elle chante, Jane Withers dit Hamster dame ; il écrit, Jimmy Lydon, douze ans) ont du talent à revendre (?) ; lorsque Jane chante sous la douche, par exemple, tous les voisins raboulent (pour se plaindre ?) ; seulement voilà, elle ne se voit pas en haut de l'affiche ; Jimmy, lui, avec sa petite troupe de djeun's a plus d'ambition : encore faut-il que quelqu'un croit en lui... Jimmy et le père de Jane complotent pour faire découvrir Jane à des types dans le show-business, Jane de son côté complote pour que le travail de Jimmy soit reconnu, bref, on s'attèle à croire en l'autre, en ses capacités... L'alliance entre Jane et Jimmy (qui doit partir pour l'armée, ben oui, on est en 44 les gars) devrait se révéler au final payante, malgré les coups durs de la vie (le père de Jane qui tombe malade, mince) et les coups de Jarnac du biz (la troupe de Jimmy pense que ce dernier les a trahis, mais, eheh, que nenni : Jimmy Lydon, c'est du sucre blond)... Comme le couple phare a le charisme d'une mobylette, que le scénar est aussi palpitant que celui du vieux qui fait une crise cardiaque, que les décors sont aussi laids que plats, on tente de se raccrocher aux petits morceaux musicaux balancés de façon spartiate dans des lieux inadéquates (une cafète, un restau...). Il y a de l'enjouement, de la gambette et du sourire, mais on sent que tout cela est quand même chorégraphié avec la même passion que l'on met à faire un lacet... Une croquignolade musicale de fin de guerre, avec un happy end d'usage (quelle belle morale !!!) et des GI qui battent la mesure. Mouarf. Mann, selon l'expression d'usage, se fait la main, il ne peut encore véritablement imposer son empreinte... Guère mieux que la gale.

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My man Mann

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24 novembre 2021

De Palma de Noah Baumbach et Jake Paltrow - 2015

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Toujours intéressant quand deux cinéastes se rencontrent et discutent cinéma, en attestent les brillants livres de Hitchcock par Truffaut ou de Billy Wilder par Cameron Crowe. C'est donc tout réjoui qu'on s'apprête à regarder ce docu consacré au mal-aimé De Palma (malgré ses succès, le gars passe toujours pour un copiste de Hitch et pour un réalisateur trop malin pour être honnête) par le sympathique (selon certains) Noah Baumbach qui, aidé de son confrère, choisit d'entrée de jeu la bonne direction, inspirée de celle de Truffaut : traverser toute l’œuvre dans son intégralité et par ordre chronologique, pour tenter de dégager dans la filmographie bordélique du garçon des lignes directrices, des thèmes, des périodes. Dispositif simplissime : Brian de Palma face caméra qui parle, et des extraits de ses films, avec de temps en temps quelques plans piqués à d'autres, point. Et c'est parti pour un tour exhaustif dans les films du compère, depuis Woton's Wake jusqu'à Passion (manque le funeste Domino, réalisé après). Passionnant de revoir en compagnie du maître les grands films soixante-huitard et Nouvelle Vague des années 60, le tournant "horreur" des années 70, les errances ponctuées de chefs-d'oeuvre des années 80, les blockbusters des années 90, et la fin de carrière plus fluctuante des années 2000. Sans surprise, De Palma adore Phantom of the Paradise et Outrages, Les Incorruptibles et L'Impasse, moins Furie ou Femme fatale, bon. C'est tout de même marrant de le voir d'une telle mauvaise foi, et défendre finalement bec et ongle Le Bûcher des vanités ou l'immonde Mafia Salad ; on retrouve le bougre assez amoureux de sa propre personne (quand un film est naze c'est la faute des autres, du manque de moyens, de la météo ou des producteurs, jamais de lui-même) et ne sachant pas reconnaître les failles de son cinéma. Mais après tout, on est bien d'accord avec lui : ses films, malgré leur éclectisme, se tiennent, et finissent par donner une carrière étonnamment homogène (le pont entre Murder a la Mod et Le Dahlia noir est étonnant, l'analyse de ses différentes utilisations du split-screen depuis Dionysus in '69 jusqu'à Mission impossible pertinente). De temps en temps, le gars se montre presque enthousiaste et rapporte certaines petites anecdotes sur le sale caractère de Sean Penn ou l'incompétence du scénariste Robert Towne qui sont parfaitement rigolotes ; il évoque bien entendu sa liaison avec Nancy Allen, qu'il a magnifiée dans Blow Out (son meilleur film et un de ses plus cuisants échecs commerciaux) ; il balance quelques petits détails techniques ou parle de son goût pour le spectacle, se souvient de ses potes Spielberg ou Scorsese, note ce qu'il doit à la Nouvelle Vague française, bref, tout ça est intéressant.

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Mais, mais mais, nous ne serions pas Shangols si nous ne trouvions pas à redire. Finalement, ce film n'ajoute rien à la gloire du bonhomme, et il ne fait que redire ce qu'il a déjà dit ici ou là au cours des années. Trop admiratifs, Baumbach et Paltrow ne posent pas les bonnes questions, restent en surface du personnage et de son œuvre, pourtant profonds, névrotiques, complexes. Trop court, le film reste une balade, et si le modèle était bien le livre de Truffaut, on peut dire que De Palma ne lui arrive pas à la cheville. Peut-être, c'est vrai, parce que De Palma n'est pas un intello, a du mal à théoriser, s'énerve même quand on parle de concepts, préfère parler chiffres et soucis de production que travelling et construction de scénario. Mais c'est aussi que les deux garçons se sont contentés de peu, et s'arrêtent à l'orée de chaque film pour n'y jeter qu'un petit coup d’œil alors qu'il aurait fallu y plonger avec précision. Du coup : le néophyte en depalmerie se verra un peu paumé devant cette impressionnante liste de films qui partent dans tous les sens, et ne saura guère par où commencer, ni comment envisager le type ; et l'adepte (dont je fais indéniablement partie) se retrouvera gros-jean comme devant devant ce catalogue trop rapide, peu profond et somme toute banal. Il aurait fallu aller à la chasse à l'ours, et ne pas se laisser impressionner par le caractère souvent bourru et secret de Brian de Palma, revoir tous ses films avec précision, traquer les petites thématiques et les grands tics formels, dresser des correspondances entre les films, etc. Quel meilleur modèle que ce mec-là pour se livrer à ce genre d'exercice, lui qui a tout fait, du petit cinéma fauché aux gros machins avec Tom Cruise, des échecs aux succès, du travail avec les studios aux films indépendants (voire familiaux), lui qui a fabriqué une œuvre si formaliste, si visuelle, si personnelle, lui qui a traversé tout un pan du cinéma américain ? On se contentera de ce bref aperçu trop énamouré, et on relira le livre de Blumenfeld consacré au maître pour plus de précision.

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Le dernier Passage (The Secret Ways) (1961) de Phil Karlson

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On a beau dire ce qu'on veut, même dans les Phil Karlson considérés comme mineur, il y a du grain à moudre... Voilà une oeuvre qui a quelque peu disparu des écrans radar et qui est pourtant un bien joli travail qui fleure bon la guerre froide. Aux manettes, Karlson, donc, à la production et devant la caméra Widmark, au scénar, sa femme, Jean Hazlewood, à la musique un certain John Williams qui débutait alors sa carrière (Johnny Wiliams ! Tu peux pas réussir dans la musique quand tu t'appelles Johnny...), et le gars Max Green à la photo qui terminait la sienne - autant dire un noir et blanc chatoyant notamment lors des scènes de nuit... Alors oui, je veux bien, le scénar tiendrait en une ligne : Widmark doit récupérer un "opposant" (on ne s'étendra pas vraiment sur les raisons politiques - on comprend vite le concept...) derrière les lignes hongroises ; infiltré comme journaliste (!), accompagné de la fille du type (la brunette Sonja Ziemann), il doit convaincre cet homme de le suivre... Forcément, le Richard en sera pour ses frais entre méchants flics, méchants militaires, et opposants méfiants...

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La première bonne chose, outre la présence du caustique Widmark, outre la musique emballante de Williams (on sent dès le départ qu'il n'est pas là pour faire dans la sourdine), c'est qu'on se tape un petit voyage vintage : d'abord à Zurich, puis à Vienne... puis à Budapest (même s'il ne faut pas rêver, la plupart des prises de vue extérieure semblent avoir été faites également à Vienne : ce n'est pas vraiment grave dès lors qu'on a de la vieille pierre authentique, du pavé qui suinte et de la ruine qui inquiète). Richard, admettons-le, mettra un certain temps avant de parvenir de l'autre côté de la frontière pour pouvoir sillonner la ville en solo à la recherche de sa cible (comptez une bonne heure) : entre-temps, il aura dû faire son petit détour à Vienne, se faire bastonner par des types louches, se faire recueillir par une blonde rotonde (Senta Berger, quelque chose de Santa Claus : très hot), contacter cette brunette capricieuse, patienter devant une armée d'inspecteurs hongrois suspicieux... Bref, il ne la joue pas easy easy et son sourire qui ne se déride jamais ne se déride jamais. Une fois de l'autre côté du rideau de fer, il devra se montrer un peu plus astucieux pour donner le change : on le voit jouer au con et au type saoul avec les flics locaux (il est très bon Widmark dans la comédie, même s'il est un peu en free lance) puis passer à la vitesse supérieure au moment des scènes d'action. Le film, peu bavard quand on y songe, laisse la place belle aux décors sombres et aux courses-poursuites nocturnes ; rien d'extraordinaire en cela mais on admire au passage cette atmosphère vintage et ce sens impeccable du cadre et du montage. Pas vraiment de profondeur psychologique ici, pas vraiment de scénar à tiroirs, non, mais une oeuvre qui visuellement coche les bonnes cases. On saura s'en contenter en continuant d'explorer la filmo du Phil.

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23 novembre 2021

Flee (2021) de Jonas Poher Rasmussen

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Il est vrai que je tente un peu le diable avec ma sélection "from a true story" mais avouons tout de même ici que c'est pour la bonne cause puisque Rasmussen se penche sur l'histoire "incredibeule" d'un Afghan qui, très jeune, avec sa mère et ses frères et soeurs, au début des années 80, tenta de fuir son pays. Oui, l'histoire se répète, on le sait, un peu trop souvent. Plutôt que d'essayer de nous livrer une œuvre d'un réalisme forcément poignant et too much, Rasmussen a l'idée de livrer la chose sous forme de dessins-animés (avec ici ou là quelques images d'archive des pays traversés). Avec des lignes claires,mais avec aussi une grande sobriété, les traits de ce dessin-animé revient sans trop chargé la mule sur les instants de doute, d'angoisse ou encore l'horreur de certains faits... Parce que, à force d'écouter parler des nantis de droite à propos des réfugiés sur des plateaux télé  (et de gauche, ah oui aussi... mais existe-t-elle encore ?), à force d'en écouter parler comme s'il s'agissait de simples pestiférés que l'on peut balayer d'un revers de la main ("moi je dis stop ! on ne peut accepter toute la misère... / eh b ien moi je dis ta gueule"), on oublie parfois, hein, que ces derniers n'ont pas toujours eu le choix de partir, déjà, et que secondo ils ont dû pour ce faire vivre des traumatismes tels qu'une vie ne suffira jamais pour les oublier. Ici, notre Afghan, arrivé à l'âge adulte, peu de temps avant de se marier avec son compagnon, tente, devant l'un de ses amis, de s'ouvrir enfin sur son passé : la perte du père, l'éparpillement de la fratrie, la dévotion et le combat de la mère, l'entraide, les voyages éprouvants, le stress, la terreur d'être sans papier quand on se retrouve notamment, en transit, dans un si beau pays que la Russie avec ses flics incorruptibles (!!!), la peur de ne plus voir le jour, de ne plus jamais voir les siens, l'obligation de faire confiance à des tiers et de se retrouver traiter comme des moins que rien... Oui, dans ce Flee, aucun de ces épisodes ne nous est épargné mais Rasmussen, disais-je, trouve le bon ton, la bonne distance, pour évoquer tous ces cauchemars éveillés sans tomber dans le misérabilisme, pour évoquer cette "déshumanité" galopante sans en faire des caisses : être réfugié, c'est devoir fuir sans espoir de retour, c'est devoir partir sans guère d'espoir d'être un jour accepté. Et c'est vrai qu'on l'oublie quand on s'est donné la peine de naître à Neuilly et que l'on passe son temps à devoir défendre des privilèges pour lesquels on ne s'est d'ailleurs jamais battu personnellement ; bref, je m'emballe, je suis à deux doigts de faire de la politique bordel. Un film qui n'a, apparemment, pour l'heure, pas encore  de distributeur en France, et c'est bien dommage tant il semblerait parfois utile de rappeler à certains blablateur la véritable souffrance des gens : pour l'estimer, au moins, pour ne pas dire de la merde, à défaut de la comprendre. Un témoignage dur mis en scène avec une belle humanité et une vraie humilité par un Rasmussen lucide et grave. Fi.

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L’Homme au masque de fer (The Man in the Iron Mask) de James Whale - 1939

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James Whale est capable de faire d'autres films que ceux d'épouvante, il le prouve avec ce sympathique moment de cape et d'épées, qui ne changera pas votre vie mais vous fera passer un agréable petit moment dans la Cour de France. Vous connaissez l'histoire, sinon révisez, bande de moules, ou relisez Dumas, c'est mieux, ou sinon apprenez qu'il s'agit d'un malheureux incident survenu dans la couche de Louis XIII : tout heureux de la naissance de son fils, il est très vite accablé par la venue d'un jumeau inattendu. Il ne peut y avoir deux prétendants au trône, le bon monarque doit prendre la décision qui s'impose : abandonner l'un des deux frangins aux bons soins de D'Artagnan, le faire grandir dans l'ignorance de sa lignée, et privilégier l'autre en le ceignant de la couronne royale. Mais las, le frangin élu, devenu Louis XIV, s'avère être un beau salopard, despotique et cruel, alors que l'autre, Philippe, n'est que bonté et courage. Un coup du sort, bien amené par la rivalité entre Fouquet et Colbert, va provoquer la rencontre de nos frères ennemis, et pousser le plus méchant à faire enfermer le plus gentil à la Bastille, caché sous un masque de fer, cruel châtiment. Mais c'est sans compter sur la bravoure des quatre célèbres mousquetaires, les manigances politiciennes de Colbert, et le joli minois de Marie-Thérèse d'Autriche (qui en pince pour Philippe) ; tout ça va se régler à coups d'épée et les méchants, sans spoiler, seront défaits juste avant le "The End".

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Bon, c'est très plaisant, dynamique, lumineux, simple et naïf. Whale fait le taff, modestement, filmant ce qu'il y a à filmer sans aucune identité, aucun caractère, aucune idée. Ça pourrait être un défaut, mais dans ce type de produit de divertissement efficace et tonique, nul besoin d'en faire des tonnes. il suffit de laisser tourner et de faire confiance au glamour des comédiens, au talent des cascadeurs et au sex-appeal de l'actrice principale (Joan Bennett, pas la dernière de ce côté-là). Bon, c'est vrai que dès le premier combat à l'épée, on tique un peu : les acteurs manient l'arme blanche comme Maïté le rouleau à pâtisserie, c'est assez bourrin et pas très soigné. On repense au grand Erroll Flynn et on grimace devant ces combats réglés en 2 minutes, où on ne tremble jamais pour les héros. Il faut dire ce qui est : Whale n'est pas un génie de l'action, et même les scènes plus vastes, où tombent les figurants et où se cabrent les chevaux, manquent un peu d'entrain, faute peut-être à un montage pataud. Il faut attendre une bonne heure avant que n'arrive LA bonne idée visuelle du film : ce masque de fer, superbement dessiné, apporte une dimension expressionniste inattendue dans ce bazar, et nous fait retrouver enfin le James Whale qu'on aime. Au fur et à mesure qu'il s'assombrit, le film devient plus intéressant, il est même permis d'y voir des ponts avec l'actualité de l'époque (1939), et un beau discours sur l'altérité, sur le double, déjà très présent dans L'Homme invisible ou Frankenstein. Du coup, on se retrouve assez touché par ce film qui s'annonçait comme un simple amusement tonitruant, et on se retrouve devant une œuvre triste et belle sur la solitude et l'exil. Satisfaction, donc.

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