Shangols

27 février 2020

Le Cas Richard Jewell (Richard Jewell) de Cint Eastwood - 2020

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Entre deux envolées pro-Trump ou pro-Bloomberg, Clint trouve encore le moyen de faire des films malgré son âge avancé et son mental vacillant (en atteste le début de cette phrase). En l'occurrence cependant, il est en terrain connu, puisque le voici pour la énième fois sur les traces du mythique Héros Américain qu'il a toujours traqué dans ses films, et qu'il réalise là un quasi-remake de Sully. Tom Hanks a pris du poids toutefois, puisque voici à sa place Richard Jewell, gros et brave crétin de base, qui se retrouve par hasard là où il ne fallait pas : c'est-à-dire devant un mystérieux sac à dos planqué sous un banc lors d'un concert donné pour les JO d'Atlanta en 1996. Affecté à la sécurité, le gars respecte le protocole et sauve ainsi des centaines de gens de l'explosion du dit sac. Aussitôt, tac, l'Amérique a sa nouvelle icône, Richard fait la une. Mais le FBI tique : le gars a le profil parfait pour être le poseur de bombe : mythomane, puceau, zélé, frustré, fils à maman pleurnichard, de droite, armé jusqu'aux dents. Le héros devient alors un paria au fur et à mesure d'une enquête à charge. Il faudra que Richard accepte de se secouer et de mettre en doute l'autorité policière, aidé en cela par son avocat (très marrant Sam Rockwell) pour que justice soit faite, holy God.

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On connaît le topo, l'Amérique qui fabrique ses icônes et les malmène, les petits anonymes de l'Histoire hissés au firmament de l'héroïsme, le sacro-saint pays déifié par le patriotisme guerrier, le "do it yourself" élevé au rang des Beaux-Arts, bref du Eastwood tout craché, qui ne perd rien de son chauvinisme et de ses valeurs avec le temps. Le seul intérêt de ce nouvel opus, c'est que, pour une fois, le héros en question est antipathique, loin des Tom Hanks, Matt Damon ou Clint himself des films passés : Richard Jewell (et Paul Walter Huser se roule avec délice dans les excès de son personnage) est gros, con, menteur, déférent, mielleux, fils-à-moman, en un mot le client idéal pour être accusé de perversion. Entre ce déclassé et son avocat un peu minable se dessine une complicité marrante, le premier étant complètement respectueux de l'uniforme et des valeurs éternelles de l'Amérique (il se fantasme en flic alors qu'il ne porte que l'uniforme de gardien de campus), le second étant gentiment malpoli avec les institutions. Leur duo fonctionne, surtout lors des interrogatoires où Jewell ne peut s'empêcher d'intervenir pour préciser qu'il adore le FBI ou qu'il n'est pas homo alors que son avocat lui a recommandé le silence. La métamorphose du mouton bêlant en rebelle (c'est-à-dire, dans l'imaginaire d'Eastwood, en bonhomme) est intéressante à suivre, et fait que Le Cas Richard Jewell échappe un peu à l'indigence complète.

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Mais toute l'étrangeté du personnage est annihilée par un scénario bourrin qui ne laisse aucune nuance ni aucun doute au spectateur. D'abord parce que, dès le départ, on sait Jewell innocent de ce dont on l'accuse ; pour le suspense ou le doute, on passera donc son chemin. Ensuite parce que tous les personnages sont caricaturés à l'extrême; surtout les méchants du film (ceux qui ne comprennent pas Jewell), FBI (représenté par un Jon Hamm en sur-régime, insupportablement mal dirigé), presse (représentée par une Olivia Wilde grimaçante, à la limite du machisme, ce qui prouve une nouvelle fois que Eastwood ne sait absolument pas écrire pour les femmes), voire même maman de Jewell (Kathy Bates, en charge de la partie mélo de la chose, bien embêtée dans ce registre). Avec de tels gros sabots, le brave spectateur se sent pris en otage dans un film qui lui dit exactement quoi penser de toute cette intrigue, qui sont les bons et les mauvais. Eastwood ne soigne même pas les grandes scènes (rares) de son film : la séquence d'explosion de la bombe est mal filmée, sans crescendo, sans suspense, sans rythme ; le désarroi de Jewell quand la roue tourne pour lui est mal expliquée, et on s'en moque un peu ; le final qui aurait du être une explosion mélodramatique (Eastwood sait être bon dans le genre) est terne. Il y a même des idées hyper mauvaises, comme ce montage parallèle entre un coureur du 400 mètres et le chronométrage du parcours de Jewell, mise en scène pataude et pas pertinente. En guise de musique jazz coolissime, on aura droit cette fois à "La Macarena" (!), et à la place de la photo soyeuse et mélancolique habituelle on doit se taper le travail assez moche d'Yves Bélanger, qui excelle à rendre les visages repoussants (cf. les deux dernières photos)... On cherchera en vain le savoir-faire artisanal d'Eastwood dans ce barnum patriotique vain, même si le film est indéniablement eastwoodien. Raté.

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Poto and Cabengo (1980) de Jean-Pierre Gorin

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Jean-Pierre Gorin se lance sans Godard (mais avec Les Blank à la caméra ce qui est un atout majeur) dans un docu qui m'a forcément intéressé de par son sujet de départ (la linguistique, la phonologie, l'alphabétisation : mes grandes passions professionnelles même si j'en entends certains qui se marrent). Poto et Cabengo sont les petits noms que se donnent deux jumelles, Ginny et Gracie ; la particularité qui leur a valu de faire plusieurs unes des journaux : elles ont inventé une sorte de langage incompréhensible. Gorin fait le déplacement aux States et enquête sur les raisons éventuelles de cet énigme. Un petit travail d'observateur direct sur leur entourage pendant que des linguistes tentent de se pencher sur la question plus technique du langage en soi.

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Gorin n'a pas besoin d'aller bien loin pour lever le loup : 1) les deux gamines, pronostiquée déficientes mentales à leur naissance, sont restée totalement isolées - d'où un lien particulier qui les lie, forcément, et qui a favorisé une connexion interne 2) dans la famille il y a le père à l'anglais trainant, la mère d'origine allemand à l'accent fort et surtout la grand-mère qui ne parle qu'allemand. Isolation + cacophonie phonologique, un bon cocktail pour que les deux gamines développent leur propre verbiage. Quant à la langue, une bonne étude phonologique permettra rapidement d'en lever le secret : les deux jumelles (avec une syntaxe simpliste (influencé par l'anglais) et un vocabulaire limité) échange des mots en déformant les sons (elles n'ont apparemment pas fait de "cristallisation phonologique", expression que je ressortirai au besoin en soirée) : un mot comme "patate" se retrouve prononcé sous seize formes différents – avec, au passage, quelques petites variations de phonèmes (pudadah, pudadoh... bref). Rien d'extraordinaire donc dans ce phénomène mais un cas tout de même intéressant pour tout enseignant en herbe.

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Il demeure néanmoins à la vision de ce doc un petit malaise qui n'est point tant dû à l'attitude un peu autiste des gamines que par celle vénale des parents. S'ils laissent Gorin avec les deux chtites, c'est autant pour qu'elles s'ouvrent à lui que parce qu'ils ont été (on l'apprend sur la fin du reportage) rémunérés pour le faire. Ils semblent en effet plus intéressé par l'argent que peut leur ramener les gamines que par leur problème psychologique - un bon filon qu'ils sont finalement pas peu fiers d'exploiter ; certes ils vivent dans des conditions précaires (et se servent notamment de l'argent du film pour déménager) mais cela n'empêche qu’il y a une "récupe financière" de leurs gamines qui n'est pas saine. Gorin (vite dépassé par l'énergie de ses gamines ce qui est assez drôle) livre un doc a minima sur le cas des deux gamines (qu'il ne semble finalement pas avoir fréquenté plus d'une semaine) mais prend tout de même la peine de revenir 6 mois plus tard aux States pour voir leur évolution - on sent qu'elles sont enfin partie, chacune de leur côté, vers une certaine autonomie dans leur apprentissage (reste le problème des parents limite "cassoces"...). Au niveau de la forme, j’ai bien aimé les petits arrêts sur l’image de Gorin qui prend ainsi le temps, à plusieurs reprise, de se focaliser plus sur ce qui se dit que sur ce que l’on voit ; en tant que narrateur, Gorin se révèle tout de même aussi neurasthénique que Godard et l'on ne peut pas dire que sa voix soit super entrainante (une certaine nonchalance qui donne un ton un peu planant au doc). Un petit cas d'étude curieux qui est parvenu  à titiller ma curiosité et mon intérêt pour ce fait divers « linguistique » - c'est déjà bien.

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Pioneer (Pionér) d'Erik Skjoldbjærg - 2015

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On a peu d'occasion de se taper un film de sous-marin norvégien, autant donc commencer par un pas trop mauvais. Pioneer s'oublie au fur et à mesure qu'il se regarde, mais au final on aura passé une heure et demi tranquille et sans dommages, à regarder des scènes subaquatiques anxiogènes et des ambiances glacées, pourquoi pas. Le film s'appuie sur un fait divers ayant eu lieu dans les années 70 : des gusses norvégiens, collaborant avec les Etats-Unis, sont envoyés faire des travaux sur un gisement de pétrole au fond de l'océan. Mais quelque chose foire, un des gars meurt, et son frère se met alors en quête de la vérité. Qui a déconné dans cette histoire ? Peu à peu, à force de jouer les mouches du coche, il finit par mettre à jour un sombre et machiavélique complot à base de gaz périmé, de manipulations politiques et d'omerta, et se retrouve avec toute la Norvège aux fesses. Un thriller d'espionnage, quoi, c'est ça, ce qui explique que je n'ai rien compris aux tenants et aboutissants de l'intrigue, je ne sais pas qui est coupable ou pas ; disons pour résumer que tout le monde est coupable, que ce monde est pourri et révoltant, que notre héros Mike va en faire la cruelle expérience, et tirons-nous à bon compte de cette histoire complexe et dépourvue d'intérêt au bout de 43 personnes impliquées.

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Pas grand chose à noter de ce film honnête mais transparent, si ce ne sont les deux courtes scènes sous l'eau. Non seulement ces plongées sont particulièrement claustrophobiques, mais Skjoldbjærg parvient à y insuffler une certaine poésie inattendue dans le contexte : de grosses machines s'apparentant à des vaisseaux spatiaux ou à des véhicules extra-terrestres ; un jeu subtil sur le lien ténu qui s'installe entre la surface et le fond (avec même cette marrante idée de nous faire croire qu'on est dans les abysses alors qu'on est seulement dans une expérience de laboratoire) ; ou encore une intéressante utilisation de l'hallucination qui courra tout au long du film (ces goélands apparaissant au moindre signe de faiblesse mentale du héros). Ces deux scènes qui rythment le film sont très réussies, et on aurait bien aimé qu'elles constituent l'essentiel du métrage, tant Skjoldbjærg excelle à mêler angoisse et beauté dès qu'il est sous la flotte. Malheureusement, le compère se laisse emprisonner dans un scénario à tiroirs inintéressant et pour le coup mal mené : on se tape comme de l'an quarante de l'enquête fiévreuse menée par notre petit marin, pourtant pas trop mal campé par Aksel Hennie, parce que les méchants sont caricaturaux, parce que les arcanes de la chose sont trop complexes, parce qu'à force d'accumuer les coups de théâtre, on se lasse de ce qui peut arriver. Les bons sont peu attachants, d'autant qu'on a n'a pas eu le temps de les découvrir vraiment, dans la volonté de Skjoldbjærg de nous donner immédiatement de l'efficacité spectaculaire ; et les scènes d'action, mille fois vues ailleurs, se déroulent mollement sans qu'on se sente vraiment concerné. Bref, moyen moyen, ce Pioneer...

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Les Emigrants (Utvandrarna) (1971) de Jan Troell

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Dans la peau d'un migrant suédois en route pour les States en ce milieu du XIXème siècle. Jan Troell, c'est la certitude d'avoir de la belle ouvrage, de la reconstitution au micron (tous les tissus datent de l'époque, j'en mettrais ma main sous la hache) sans jamais donner l'impression d'un livre d'images. C'est vivant car royalement interprété (Max von Sydow, Liv Ullmann... on a le gratin) et l'ensemble des petites saynètes de vie est assemblé avec une grande fluidité, une évidente cohésion. L'on suit principalement la vie de Karl Oskar et Kristina (notre couple en tête d'affiche) et de leur vingt-huit enfants (Liv tombe enceinte tous les 15 jours ce qui n'est pas du luxe vu le taux de mortalité sous ces climats ardus). Ils s'aiment, cultivent, récoltent rien, continuent de s'aimer, travaillent, vivent des drames, s'aiment quand même mais n'en voient pas le bout. D'où le désir d'émigrer, une mésaventure que Troell va nous conter par le menu : carriole chargée à bloc, vaisseau de la mort, train, re-bateau, marche... Quand je dis qu'on vit avec eux, je ne mens point : on finit le film soit avec le scorbut (ça dure plus de trois heures... et c'est d’ailleurs pas totalement fini) soit avec le choléra - le mieux est encore de prendre une douche sitôt le générique terminé pour se débarrasser de toutes les scories et les microbes amassés. Karl et ses faux airs de Gols tient la barre, Liv crache le sang et sa peau diaphane se fait transparente, les gamins blondinets tentent, eux, de passer entre les gouttes - au pire si on en perd un, on pourra le remplacer par celui qui est à nouveau en préparation (refusez toute méthode de contraception suédoise, c'est mon avis). C'est un peu caustique mais faut reconnaître que cette vie est rude et Troell ne fait l'impasse sur rien : les conditions climatiques dégueulasses, les maladies, les morts qui finissent enrobés dans un linceul (on les jette à la mer ou on les enterre, le fait est que la poussière se régénère très vite), les efforts, la faim, les yeux qui se creusent, les tensions, les sourires aux forceps… On est dedans dès les premiers flocons de neige et on se laisse peu à peu submerger par les malheurs et les rares instants de bonheur de cette famille qui ne pouvait qu'espérer trouver de l'herbe plus verte ailleurs. Se greffent sur notre couple d'autres individus : le petit frère d'Oskar qui, après s'être fait tabasser en Suède, fantasme à mort sur les Etats-Unis : il apporte un peu de fraîcheur et d'optimisme (au côté de son gros compagnon débonnaire) dans ce voyage éreintant. Il est aussi question d'un pasteur un tantinet allumé qui, fuyant les persécutions dont il est victime en ses terres (faut dire que son discours religieux est pour le moins radical : il vit dans sa bulle christique), va emmener une partie de ses ouailles dans la traversée. Il va se rendre compte que Dieu n'a pas prévu que des super choses pour lui mais cet exalté va continuer de s'accrocher aux lambeaux de ses croyances.

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Une fois qu'on pénètre dans cette atmosphère suédoise vintage, il est difficile de ne pas s'y sentir à l'aise. Max et Liv donnent le meilleur d'eux-mêmes pour qu'on s'illumine quand ils se rencontrent (attrape-moi sur la balançoire), qu'on pleure quand ils perdent un enfant, qu'on serre des fesses quand l'un d'eux perd son sang-froid (mais il y a personne là-haut, c'est pas possible !). Le sort s'acharne (quand Max casse la charrue, on peut dire qu'on atteint le climax) et partir devient le seul remède à leurs maux. Tout quitter, espérer et recommencer. C'est clair qu'ils auront trois mille fois l'occasion de regretter leur décision au cours de ce voyage qui dure une vie, mais il faudra bien que cette quête infernale, un jour, s'achève... Dans les dernières secondes de cette première partie (eh oui, car il y a une suite comme annoncé plus haut) un vol d'oies sauvages annonce sans doute la fin de la galère et le début d'une ère plus sereine. C'est tout ce qu'on souhaite à nos suédois dans Le Nouveau Monde qu'on ne tardera pas à découvrir. Une aventure périlleuse mais qui ne manque pas de souffle et qui nous fait pénétrer avec tact et justesse dans l'intimité d'une époque. Du travail avec de hautes finitions bien loin d'être à la truelle.

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26 février 2020

Rêves de Printemps (Haru no yume) (1960) de Keisuke Kinoshita

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Petit peuple et bourgeoisie, amour arrangé et amour impossible, lutte des classes... C'est à un drame vaudevillesque romantique que nous invite Kinoshita dans cette grande maisonnée. Un boss irascible (il éructe du matin au soir, contre ses employés comme contre ses enfants : une véritable teigne moustachue intolérante et intolérable), sa belle-mère, guère mieux, à cheval sur ses principes et puis la faune et la flore qui vivent alentours... Il y a les enfants, malheureux comme des pierres (la dévergondée fofole reniée par les siens, l'amoureuse d'un peintre... qui doit se marier avec le futur patron, le gamin philosophe en culotte courte qui erre dans cette demeure comme une âme en peine), les "aides" (secrétaire ou assistante) traitées comme des vieilles filles en puissance, les bonnes traitées comme de la vulgaire piétaille... Mais ces dernières (la secrétaire qui lorgne sur le docteur de famille (et vice versa), l'assistante de la vioque qui a un lourd secret, les petites bonnes qui flirtent avec les fournisseurs) ont aussi un petit cœur qui bat et elles tentent tant bien que mal dans cette maison de maîtres menée comme une dictature en miniature de grappiller leur petites doses de rêve, d'espoir sentimental. Ça court, ça s'agite, ça discutaille... Difficile pour le vieux vendeur de patates (autre fil rouge du film) victime d'une crise cardiaque dans la maison (et alité depuis dans le salon) de trouver le repos entre toutes ces personnes survoltées - sans parler des nombreuses visites de ces voisins (qui lorgnent tous sur son porte-feuille...). Vénalité à tous les niveaux, petite crise de pouvoir bourgeois, vieux sage « rédempteur » et doux songes sentimentaux : vaste programme.

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On sent qu'il y a dès le départ une belle énergie dans cette maison avec ces portes qui s'ouvrent, qui claquent et ces visites ininterrompues ; dehors, également, les ouvriers agitent les drapeaux rouges et l'heure du changement est peut-être enfin venu : à l'intérieur (cette jeunesse avec son mal de vivre qui ne cesse de demander plus de liberté) comme à l'extérieur (les ouvriers ne veulent plus se faire mater par les flics ou les yakuzas). Bien. Malheureusement cette énergie retombe assez vite : on se concentre sur les petits problèmes de chacun dans la maisonnée et le vaudeville, filmé un peu trop souvent à plat, tourne un peu à vide. On discute, on discute, et c'est vrai que cet entrain du début, qu'on présupposait devoir durer sur la longueur, retombe un peu. Faut dire que le climat est plutôt gris avec ce vieux qui agonise, ces demoiselles qui ne trouvent pas l'amour et ces deux chefs de famille qui imposent leur vue. On sourit enfin lorsque la toujours excellente Yoshiko Kuga exulte : cantonnée jusque-là à un rôle de secrétaire devant tenir son rang, elle explose lorsque le docteur lui fait comprendre qu'il a flashé sur elle ; elle nous fait un petit saut de joie croquignolet et elle en pète ses lunettes - un peu de légèreté et de fantaisie dans ce vaudeville qui ronronnait et où chaque scène devenait un peu trop théâtrale. On se laisse malgré tout divertir jusqu'au bout grâce à la foule de personnages et le petit côté renoirien de la chose (toutes les classes y passent et ont chacune droit à leur petit temps de parole) ; Kinoshita, dans un ultime sursaut d'optimisme finit par nous servir un happy end : la modernité prend enfin le pas sur la tradition à la con des mariages de raison. Un petit drame avec foule de caractères (le petit côté ambitieux) dans une mise en scène malheureusement un peu trop souvent engoncée (l'aspect plus ennuyeux).

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24 février 2020

De la Bouche du Cheval (The Horse's Mouth) (1958) de Ronald Neame

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Shangols et les films anglais épisode 378. On essaie, on se bat, on y croit parfois, on grimace souvent mais on s'accroche. On connaît Neame, on connaît Guinness et on se dit qu'on va peut-être parvenir à se dérider... Mouais, pas gagné d'avance malgré tout... Guinness sort de prison : peintre râleur, il a cherché des noises à l'un de ses riches "protecteurs" ; cela ne l'empêche pas, tout juste libéré, de recommencer pour lui demander des sous. Notre homme, à la voix digne d'un cancer de la gorge, semble être le parfait chieur prêt à tout pour avoir deux kopecks et qui doute aussi de tout, en premier lieu de son talent. Après avoir titillé son protecteur, une tenancière de bar et son ex-femme, il parvient à ferrer du lourd en s'installant (contre leur gré) chez un couple de riches, férus d'art. Leur seule erreur : partir alors en vacances... Guinness se fait un devoir de repeindre à sa façon le mur principal de leur appart : c'est vite le souk dans la tanière (modèles et amis défilent). L'épisode culminant (et j'avoue le plus drôle) c'est lorsque l’une de ses connaissances, un sombre sculpteur, décide de squatter dans l'appart... et défonce tout le plancher avec la pierre qu'il fait livrer par grue - pas de souci, il s'installera dans l'appart de dessous dont la locataire est aussi vacances. Des artistes enfin libres de s'exprimer ? Pas forcément, vu qu'un artiste, au-delà d'être un emmerdeur né, est un type qui se remet également tout le temps en cause.

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Guinness, grabataire, fait le spectacle au milieu d'un casting dont la moyenne d'âge flirte avec celle d'une maison de retraite. On n'est pas franchement ; en cette fin des années 60 ; dans un nouveau vent de fraîcheur cinématographique outre-manche. A défaut de jeunesse, on doit se coltiner ce bougon d'Alec qui va avoir le chic pour emmerder son entourage. Le personnage est pathétique, lourdaud même mais on finirait presque par trouver attachant le côté sans gêne du type ; même si c'est son « ami » sculpteur qui provoque l'effondrement du plancher, on se dit que c'est bien dans la lignée des proches de Guinness : tout oser jusqu'à faire franchement n'importe quoi... Notre peintre se bat avec son entourage mais aussi avec les affres de la création (et sa déception est grande) : il tentera alors un ultime « coup » en peignant un mur promis à la démolition... mais échouera une nouvelle fois à faire triompher son art. L'artiste ne croit guère en lui, mais le monde lui-même croit-il encore aux artistes ? C'est une sorte de morale gentillette de la chose. Avant de parvenir à cette conclusion qui en vaut une autre on aura suivi notre Alec dans sa progression un peu poussive, tenté de trouver un peu de rythme dans ce film de vieux où les répliques fusent malgré tout et souri un brin devant le petit côté cataclysmique de ces artistes qui emmerdent la bourgeoisie. Bref, an English movie qui se suit au petit trot...

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Always for Pleasure (1978) de Les Blank

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On part en cette fin des années 70 à la new Orleans avec l'ami Les Blank. L'ultime lieu de la fête, des parades, du feel good, de la liberté ? Sans doute. Le local danse, se pare, chante, défile comme un Français manifeste et le moins qu'on puisse dire c'est que ce doc regorge de cuivres et de couleurs - et de jouââ de vivre. Toutes les occasions semblent être bonne pour se lancer dans la rue : qu'il s'agisse d'un enterrement (les hommes de front et leur petit pas de danse unique), de la Saint-Patrick (on s'habille en vert, on picole, on jette de la canette, on se marre, on sait pas pourquoi on est tous fiers tout d'un coup d'être irlandais) et surtout du Mardi-gras, l'autochtone ne refuse jamais une invitation sur le goudron. La rue déborde d'énergie, de bruits, de joliesse et de costumes plus clinquants qu'une petite sauterie à Venise. On se focalise durant toute la seconde partie sur nos amis blacks qui s'habillent en indien - l'indien, c'est le rebelle, celui qui résiste... Bleues, roses, blanches, nos hommes se parent de plumes et dépensent des fortunes pour être les rois de la fête ; automatiquement, ça coûte un max de sious mais l'on sait bien depuis longtemps qu'on a rien sans rien : la tradition c'est d'être fringué comme un Indien et chaque chef, chaque année, passe des heures à embellir son costume éphémère. Le carnaval de Rio peut aller se rhabiller ce qu'il ne fait d'ailleurs guère. Blank lance sa caméra dans la foule et entre deux rares interviews pour la forme nous fait sentir toute la folie électrique des cortèges. Tout le monde s'éclate sans qu'apparemment une once de violence ne survienne (au moins à cette époque...). Chaque quartier, depuis la nuit des temps (et la période de l'esclavage), a ses particularités et prépare en amont, chaque dimanche, l'événement ; autant dire que tout est rôdé au niveau musical et qu'une fois que tout le monde est lâché dans la rue l'ambiance pète le feu. Le flic, bon enfant, regarde la chose l'air goguenard et laisse filer ces pacifistes fêtards sans inquiétude. Bref rien que de la joie et des ondes positives dans ce pays de Cocagne du costume et de la bombe musicale. Une petite tranche d'exubérance multicolore en groupe qui ne fait pas de mal dans ce monde dorénavant virusé de l'intérieur.

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23 février 2020

Maladie d'Amour (1987) de Jacques Deray

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Je règle des comptes avec de vieux malentendus adolescents : essayons d'affronter la vérité en face trente-trois ans plus tard... Oui, par cette entremise Deray apparaît au bout de 14 ans sur Shangols dans la liste des réalisateurs... Mouais. Mais attention, regardez-moi ce casting de choc : Anglade (post 37°2), Piccoli (post Mauvais Sang), Nastassja Kinski (post Klaus) et Jean-Claude Brialy dans un rôle minime mais tout de même... Et puis, chose pas négligeable, Maladie d'Amour c'est les Landes, eh oui, Lit-et-Mixe, pas loin de l'endroit où je passais justement des vacances post adolescentes... Bon, on s'en fout certes, mais j'avoue avoir un vrai passé avec ce film (comme Hôtel de la Plage...) qu'il me fallait bien un jour régler dans ces colonnes. Ce sera enfin chose faite. L'histoire est con comme une huître fermée : Kinski sort avec le vieux Piccoli (directeur d'hôpital), puis flashe sur le jeune Anglade (interne), puis revient à Piccoli et souffre d'une curieuse maladie... d'amour. C'est aussi couillon que le titre, me direz-vous… Je vous l'accorde d'autant que les motivations psychologiques de Kinski sont aussi troubles que l'eau de la Garonne : pourquoi quitte-t-elle sur un coup de tête Anglade ? Parce qu'il a eu un petit moment de faiblesse (il pleure quand il apprend la mort d'une gamine qu'il n'a pu soigner - normal quoi) ? D'autant qu'au début du film (eh oui, moi j'ai pris des notes), Kinski avouait à Piccoli que "les gens forts la faisaient chier". Bref, c'est totalement incompréhensible comme décision... tout comme d'ailleurs ce cancer (!) soudain qui va la ramener in fine dans les bras d'un Anglade - pour nous servir un happy end franchement pathétique. Bref, un scénario de Danièle Thompson (!) sur une idée d'Andrzej Zulawski (!!), aussi superficiel qu'un bigorneau. L'intérêt est où alors, s'il y en a un ?

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Eh bien voilà, on revient justement au casting : Anglade est au top de sa forme en 1987, aussi à l'aise pour dire "Bonjour Mathilde" que "Merci Thérèse" (il est génial dans les répliques creuses, sûrement le plus grand acteur de son temps dans ce registre) et il porte en lui encore toute l'énergie et l'incandescence d'un Zorg. A tel point d'ailleurs que Deray recopie presque plan par plan une scène de 37°2, remplaçant simplement derrière le piano Béatrice Dalle par Kinski : Anglade, lui, fait la même tête d'amoureux transi devant le minois de sa promise. Bref J-HA apporte toute sa foi et sa fougue à ce film – et comme sa carrière fut plus courte que prévu, c’est déjà pas mal. Bon, Piccoli, dans le rôle du vieux qui se donne une dernière chance de connaître l'amour, a un rôle quant à lui affreusement ingrat ; il tente malgré tout, avec la finesse qu'on lui connaît, d'endosser cette posture pour le moins délicate. Ses moues de désespoir passent tout de même à peine la barre et on sent qu’il s’emmerde terriblement dans ce petit rôle mesquin. Reste la Nastassjia, fine comme un elfe, et au jeu d'ailleurs aussi approximatif qu'un elfe dans la jungle urbaine... On sait que son physique demeure son grand atout (des yeux de biche, un sourire infini) sans vouloir être méchant (et ce d'autant que je n'avais d'yeux à l'époque que pour elle, tout comme d'ailleurs dans Tess ou Paris, Texas) ; il n'empêche qu'ici elle demeure parfaitement crédible dans ce rôle de fille un peu gourde perdue dans ses hésitations... avec quelques creux dans ses tirades, oui. Faut dire que Deray, en ce milieu des années 80, ose certaines scènes d'un cucul sans égal : Anglade et Kinski courant de joie, comme deux chevaux batifolant ; Anglade faisant une déclaration d'amour à deux balles à Kinski après l'avoir violemment éjectée d'un bus... On serre des dents plus souvent qu'à son tour devant le côté romantique bêta de la chose (merci Danièle !) avec en bonus une musique de Romano Musumurra dégoulinante de violons... Bref, une histoire d'amour fadasse, sans relief (le froid du monde hospitalier pétant définitivement tout aspect sexy à la chose) mais avec Anglade et Kinski beaux comme une affiche de cinéma. C'est terriblement faible, réalisé sans style, sans passion mais (ne nous renions pas complétement et ce même si on a un peu honte) Anglade (et le minois de Kinski) sauve(nt) bienheureusement quelques meubles. Uniquement pour nostalgiques non repentis... (Encore une lourde page de tournée, pfiou...)

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22 février 2020

LIVRE : Les Services compétents de Iegor Gran - 2020

9782818049174,0-6278589Iegor Gran navigue toujours de livres bâclés en réussites, et bien heureusement Les Services compétents est à verser dans la deuxième colonne. Peut-être parce que le gars sert enfin un projet qui sent la sincérité, oublie ses acrobaties un peu tape-à-l'oeil, et se montre tout à la fois tendre et taquin dans ce livre d'aventures autobiographique. Il s'agit en effet d'un épisode de la vie de son père (si on en croit en tout cas l'apparition de l'auteur en bébé vagissant dans les bras de papa), Russe anonyme qui va diffuser sous le manteau, dans les années 60, des écrits dissidents qui vont nous mettre le KGB en émoi. Dans une Russie encore mal remise de la mort de Staline, encore chamboulée par le prix Nobel de Pasternak, mal située entre adoration nationale et violences politiques, voici donc qu'un mystérieux Abram Tertz publie en France des textes anti-soviétiques et révoltants, insultant ni plus ni moins le système. Le but d'Evgueni Ivanov, lieutenant zélé du KGB, vire à l'obsession : qui est Tertz ? De filatures en surveillances micro, de recoupements littéraires en indics interlopes, le gars mène l'enquête, et on découvre avec lui les méthodes artisanales employées par les gusses pour débusquer les traîtres à la patrie et les expédier au goulag se refaire une santé. Avec toujours cet écrivain qui multiplie les provocations, et qui va donc s'avérer être le père de Gran.

Celui-ci trouve un biais très pertinent pour parler de ces années noires du bloc. Il aurait pu livrer un roman noir et violent, ou un essai historique fumeux ; il choisit la voie de la farce, ce qui s'avère au final tout aussi sombre qu'un roman noir et tout aussi instructif qu'un essai fumeux. L'odyssée de Ivanov à la poursuite de Tertz prend des airs de critique acide du régime soviétique, de portrait au vitriol de ces années-là, tout en restant en surface un livre pro-russe. C'est assez habile de la part de Gran d'avoir tenté un style finalement propagandiste tout en étant très ironique, et le roman y gagne en drôlerie. On se marre bien devant les enquêtes improbables du lieutenant pour découvrir l'identité du fameux écrivain, ses contacts avec des indics louches (la palme au "Monocle", qui mériterait un livre à lui seul), ses analyses littéraires et ses recoupements intrépides ; et on se lamente dans le même temps devant toutes ces têtes qui tombent, devant l'incompétence crasse de cette bureaucratie, devant les ambiguïtés du communisme russe, devant les à-peu-près, les arrestations arbitraires et les décisions tatillonnes des dirigeants russes. Gran possède une sorte de politesse du désespoir qui fonctionne parfaitement ici, qui lui permet de parler d'horreurs, et parfois de drames très personnels, par le biais de l'humour, comme il a pu le faire dans le passé, avec l'écologie ou l'exclusion par exemple. En tout cas, Les Services compétents se lit comme un polar à rebondissements, dans un souffle, et a le don de vous faire rigoler comme une baleine. Ce n'est pas rien.

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Refroidis (Kraftidioten) d'Hans Petter Moland - 2014

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Avec de l'humour tout passe, y compris les thèmes les plus douteux. Il en a fallu à Moland pour nous faire avaler cette histoire de vengeance digne des grands Charles Bronson de notre enfance : un jeune type est retrouvé mort d'overdose. Son père, brave conducteur de chasse-neige sans histoire, est convaincu qu'il a été assassiné. Il remonte donc la piste de plus en plus dangereuse des commanditaires de la mort de son gosse, assassinant un par un la distribution complète du film, et déclenchant même une guerre des clans sanglante. "Par ordre de disparition" est le titre anglais de Refroidis, et on comprend rapidement le principe : à chaque mort, et il seront nombreux, un écran noir nous montre façon pierre tombale le nom de la victime, et ce processus s'accélère de plus en plus au fur et à mesure du film, si bien qu'il n'est presque plus la peine, au bout d'une dizaine de macchabées, de nous montrer les modalités de son assassinat : c'est d'ailleurs quand il pratique l'ellipse que Moland est le plus drôle, surtout qu'il alterne ce principe avec des scènes beaucoup plus gore (la dernière mort est la plus marrante et la plus brutale), dans un bien bel équilibre entre violence frontale et distance humoristique. Vous voyez où je veux en venir : oui, il y a un esprit tarantinesque là-dedans, surtout que Moland est aussi un adepte des dialogues décalés et étirés qui n'en finissent pas et qui se terminent par de sévères fusillades. Quitte parfois à en faire trop (les deux hommes de main amants, par exemple, ça n'était pas utile).

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Il a trouvé dans Stellan Skarsgård l'acteur parfait pour interpréter ce mélange de petit mec sans envergure et de tueur froid. Qu'il le montre déblayer la neige (très beaux plans larges sur des paysages tout blancs, avec ces gerbes de neige qui jaillissent sur le bord de la route) ou assassiner un gusse (et il est souvent bien amateur dans cet exercice), il est excellent, avec son visage fermé et ses accès de panique quand il sent qu'il a été un peu trop loin. Le film lui oppose deux gangs : si l'un est dirigé par un mec pas très subtilement choisi (un sosie de Julien Doré qu'on sent toujours déplacé), l'autre, celui des Serbes, est impayable : une bande de farceurs bruyants et bordéliques, mené par un Bruno Ganz dictatorial et taciturne, mais qui se transforment en moins de deux en psychopathes. Le catalogue des morts, et la variété des façons de l'administrer, est assez marrante et on passe un sympathique moment sans façon devant ce film gentiment décalé. Bon, c'est un peu long, un peu creux, ça ressemble à beaucoup de films post-Tarantino, mais le jeu des acteurs, la mise en scène honnête, et le ton pince-sans-rire remportent l'adhésion. Du bon divertissement.

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21 février 2020

À Genoux (2005) de Frank Beauvais

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Ah oui, Beauvais, c'est tout de même, par le passé, des petits produits cinématographiques étranges. Une rupture, et maintenant que vais-je faire ?, reste la nature... Voilà en trois temps ce que l'on pourrait éventuellement dire de la chose, quitte à être un brin réducteur. Une jeune femme se trémousse dans un filet (il est grand le filet) à oranges (enfin, chacun ses fantasmes sur les filets), un texte delanoesque (la célèbre chanson de Bécaud) sur ce désespoir d'avoir été quitté est énoncé par un homme, puis par une femme, mot à mot, on s'y perd, on perd pied mais on comprend l'essentiel : chienne de vie qui sert à quoi d'être, dorénavant, vécue ? Et puis l'image si floue se fait plus claire en se rapprochant de la nature, de roses fanées, de sous-bois, de gouttelettes de rosée, bref l'ambiance se fait plus douce, plus apaisée comme si la nature pouvait apporter sa petite dose de réconfort - ou pas, c'est en tout cas comme cela que je le perçois. Un montage saccadé, tendu qui laisse place peu à peu à des plans plus posés, assagis, comme une sorte de zénitude retrouvée. Objet étrange, sorte d'œuvre clipesque floutée sur un mal être avant que le point se fasse, sur les images, en soi, comme si la nature pouvait permettre de se régénérer. Bien, on continue d'explorer a posteriori cette œuvre intrigante de Beauvais qui aime à triturer les images et les effets sonores. Et à laisser planer un certain mystère.

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Mickey and the Bear d'Annabelle Attanasio - 2020

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Voici mine de rien le 341ème chapitre de notre blog consacré au passage à l'âge adulte, vous ne pouvez pas dire qu'on ne fait pas d'effort de ce point de vue-là. Mickey and the Bear est le même flm que les 340 autres sur la même sujet, et déploie paresseusement sa tramette courue d'avance sur les 90 minutes somnolentes de la chose. Ça ne serait pas grave si c'était fait par un de ces vieux artisans fatigués d'Hollywood ; ça l'est plus quand on voit qu'il s'agit d'un premier film. A croire que les jeunes sont déjà désabusés, leur cinéma sent la maison de retraite. Bon, ici, c'est une maison de retraite un peu luxueuse, plutôt amicale, puisque le film se regarde sans problème et dans une indifférence polie. Mickey est la jeune fille qu'on trouve toujours dans ce genre de production : jolie, compétente, remplie de rêves, mais emprisonnée dans une petite ville (du Montana, ce qui tend à l'obsession sur Shangols) qui les lui brise, ses rêves. En l'occurrence c'est papa qui pose problème : le "bear" du titre est un lascard hanté par la guerre, bourré de médicaments, complètement immature, qui a littéralement mis sa vie entre les mains de sa fille, elle lui procurant gîte, couvert, binouzes et argent de poche et n'obtenant en échange que les exemples du caractère bipolaire de son paternel. Pourtant Mickey aimerait bien partir avec son nouveau boy-friend et faire sa vie : mais que deviendrait papa ? Le film scrute la relation ambiguë entre ces deux-là, à grands coups de scènes bien senties qui semblent être faites d'un montage d'autres scènes prises dans des films récents.

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La spécificité du cinéma d'Attanasio, celle qui lui fait dire quelle ne fait pas du cinéma "naturaliste", c'est que sa caméra, quelle audace, est fixe. Foin de ces caméras à l'épaule à la mode depuis 1980 : elle fait dans le cinéma classique des grands paysages, et veut ancrer ses personnages dans un territoire. C'est tout à sa gloire, mais c'est raté : de la petite ville rurale, on ne voit rien ou presque, Attanasio restant collée aux basques de son actrice, beaucoup plus intéressée par les dialogues et les situations que par la géographie intéressante qu'elle a à filmer. Les indices de la ruralité du film ne sont donnés que par les situations, ici des flics bon enfant qui connaissent tout le monde, là une psy qui prend le temps de s'intéresser de près à la jeune fille. Mais les décors naturels apparaissent presque par la bande et on ne sent jamais l'enfermement à ciel ouvert subit par Mickey. Sur 90 minutes de film, il y en a bien 45 en trop, tant les rapports avec les amoureux sentent le déjà-vu, tant cette comédienne rivalise de mines piquées aux autres actrices, tant ce père, dans sa volonté de surprendre, est balisé par tout une histoire du cinéma indépendants américain. Parmi le marasme surnage un plan, vraiment magnifique, le tout dernier du film : Mickey, filmée en travelling arrière en gros plan, qui court sur une route. La fixité du cadre fonctionne cette fois en plein, c'est le corps de la nana qui explose en son sein, devenant presque abstrait, c'est magnifique. A part ça, les rapports de personnages, y compris les plus ambigüs, y compris les plus sincères, fatiguent par manque de style pour les exprimer. Passable.

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Father (Chichi) (1988) de Keisuke Kinoshita

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Ah les fins de carrière sont parfois difficiles et on se dit que Ozu ou Naruse ont su s'arrêter au summum de leur art. Pas Kinoshita. Il nous sert là un film tristement conventionnel et sans guère d'intérêt sur un padre plus pathétique qu'excentrique. Il aime son gosse, mais l'abandonne chez sa mère, se lance dans des aventures douteuses qui foirent toutes (un chanteur brésilien au Japon - dommage qu'il ahane les paroles) et n'est même pas capable de réussir son divorce (ce tampon qu'il pose à l'envers). Il est plein de bonne volonté, est même prêt à porter la moustache, volontaire, irascible, égoïste et surtout un peu minable. Son fils et son (ex) femme sont pourtant relativement conciliants envers lui mais cela n'aide pas vraiment le bougre à garder les pieds sur terre...

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Le scénario, familial, en vaut bien un autre : le père raté, le fils gentillet, la grand-mère increvable, la mère serviable, bon cela pouvait permettre des séquences un peu relevées... Mais le résultat (qui ne dure heureusement que 70 minutes) est morne ; peu de choses sont franchement à retenir : ces plans sur ce volcan au moment cruciaux (père et fils, fils et petite amie), la chanson à boire du père qu'il entonne à la moindre gouttelette de satisfaction ou encore son petit scandale durant l'enterrement d’une tante (on ne sait plus trop contre quoi il gueule mais il y va franco). Mais c'est bien tout. Le récit est affreusement décousu, on change de ville tellement de fois qu'on finit par ne plus savoir qui se trouve où, on navigue d'un personnage à un autre sans que l'on sache vraiment ce que la chose voudrait tendre à démontrer… C’est verbeux, plat. Le père (Eiji Bandô) fait moult grimaces pour donner un peu de vie à son personnage mais cela ne suffit pas à faire monter la sauce. C'est finalement tristement inconsistant comme si Kinoshita (et son cinéma) était totalement déconnecté du monde contemporain. La marque des grands, c'est définitivement d'avoir su arrêter à temps (Hitch, c'est pas pareil, il avait plus le temps de réfléchir à tout...)

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Anne, la Gitane (Fante-Anne) de Rasmus Breistein - 1920

Fante-Anne, Garden of Silence

Ce qui est rare n'est pas forcément génial, ce qui est vieux peut être naze, c'est la leçon qu'on peut tirer de ce film. Effectivement peu vu, indubitablement centenaire, il promet a priori monts et merveilles de par son statut de "premier chef d'oeuvre norvégien", en tout cas le premier qui est sorti de l'amateurisme, a engagé des pros et a proposé une vision un peu artistique des choses. Mais dès que la projection commence, on grimace pourtant : voilà une bluette hyper-attendue et guère passionnante, qui plus est réalisé sans génie par un cinéaste qui semble découvrir que le cinéma peut raconter une histoire. C'est l'histoire hyper-balisée d'une jeune orpheline abandonnée, Anne, qui grandit dans une ferme d'adoption et s'éprend du demi-frère dont elle écope. Les deux gamins grandissant, cet amour se développe, mais, contingences sociales obligent, la voilà reléguée comme simple bergère dans les alpages pour l'éloigner de la tentation de l'amour. Elle y développera une méchante rancune envers ces cochons de bourgeois, se vengera, frôlera l'arrestation et partira finalement avec un prétendant plus à son niveau pour l'Amérique, où "on a le droit d'être qui on veut".

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Du début à la fin, on ne se départit pas du système "un intertitre pour décrire une situation - un plan pour la montrer", ce qui donne à tout ça un aspect illustratif et scolaire assez dommageable. Mettons ça sur le compte des fameux "premiers temps du cinéma" où on découvrait les choses, et notons quelques qualités à ce médiocre Anne, la Gitane. Si le film est dans l'ensemble très poussif, quelques scènes attrapent le regard : surtout celle très belle où Anne va foutre le feu à la ferme, toute en cadres visuels et en plans lents, suivie par celle où elle croise son prétendant dans la campagne. Le regard halluciné de celui-ci sur les flammes est le sommet du fim (rehaussé lors de ma vision de la chose par la très belle musique en direct de Virgile Goller, qui a su placer exactement le silence adéquat sur la scène). Bien aimé aussi le dynamisme des séquences qui suivent, où Anne est confrontée à la justice et lui répond avec effronterie, enfin un peu dynamiques. Et aussi la naïveté des scènes d'emprisonnement de Jon, qui s'est sacrifié pour elle, et qui regarde les montagnes à travers les austères barreaux de sa cellule. A part ces quelques jolies petites scènes, il faut se fader des plans manquant totalement de puissance (alors que le film a du potentiel à mon avis), des acteurs mauvais (brrrr, ce Haldor) et un cinéaste qui a l'air embarrassé par sa caméra, qui ne propose que des plans fixes (quand un travelling avant apparaît aux deux tiers du film, on respire) sur une nature mal sentie (on ne sait jamais si on doit utiliser la plongée ou la contre-plongée pour filmer la nature norvégienne, du coup on fait les deux). Content d'avoir vu la chose, mais le résultat est moyen...

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20 février 2020

Androclès et le Lion (Androcles and the Lion) (1952) de Chester Erskine

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La collection Criterion nous amène parfois sur des chemins étonnants... C'est le cas avec ce « péplum chrétien animalier » qui oscille entre sérieux papal (ces pauvres chrétiens condamnés à se faire bouffer dans les arènes) et comédie qui dérape (vous avez déjà vu un tango avec lion ?- oui, même les Monty Python n'auraient sans doute pas osé un tel ridicule)… Avec, en bonus, une sorte de romance absolument inimaginable : quelle idée de vouloir mettre en scène un flirt entre la fine et éthérée Jean Simmons (catho jusqu'au bout des ongles) et le bourrin commandant militaire Victor Mature : tout les oppose, moralement et physiquement, mais on revient à plusieurs reprises dans l'histoire à cette romance impossible. Jean Simmons n'a beau cesser de répéter qu'il est "beau" (nom d'une yourte !), le truc est aussi crédible qu'une refonte de la gauche. Bref. L'histoire sinon ? Brièvement : des catholiques sont expédiés en masse à Rome pour être sacrifiés au Colisée (les hommes par les gladiateurs, les femmes par les lions). Mais, ce jour-là, dans le Colisée, une sorte de miracle se produit : les catholiques se verront finalement graciés par l'empereur après une suite de mésaventures improbables...

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Voilà donc un film qui part dans tous les sens : le grand n'importe quoi comique (Alan Young, coiffé comme un Playmobil as Androclès, incarne un personnage zen et grimaçant qui dompte toute bête par sa gentillesse...) ; le grand n'importe quoi romantique (je n'y reviens pas) ; le grand n'importe quoi historique (les chrétiens qui chantent comme des scouts et s'en vont sur les chemins qui mènent à Rome en gardant la banane malgré leur mort certaine). Si les décors en carton-pâte sont plutôt pas mal, le casting lui demeure méchamment surprenant, comme si on avait pris les types de jeu les plus opposés et qu'on les avait mis dans le même sac : Simmons, pure, Mature, dur, Young, burlesque, Robert Newton, déménageur. Un peu comme si on avait mis en ensemble Seberg, Gabin, Chaplin et Bud Spencer dans le même film... Du coup, on regarde la chose en gardant les yeux souvent écarquillés, incrédule, en se demandant franchement comment une telle production a pu voir le jour. Le pire c'est qu'on dirait qu'Erskine ne doute pas une seconde de son projet et ose toutes les fantaisies : le baiser impossible, la violence sanguinolente, ce putain de tango et un empereur sanguinaire ou à la coule selon les plans... C'est une sorte de bouillabaisse cinématographique assez hallucinante qui finirait presque par rendre la chose attirante - Erskine est tellement loin des calibres du genre qu'on peut lui concéder l'audace de mettre en scène un tel ovni peplumesque. Rugir ou vomir, difficile de choisir... Un truc strangely bancal quoi.

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On l'appelait Roda de Charlotte Silvera - 2018

🎼 "Joe le Taxi, il va pas partout, il marche pas au soda", "Si on chantait, si on chantait, si on chantait lalalala", "J'ai plus d'appêtit qu'un barracuda, ba-rra-cu-da", "Il neigeu sur le Lac Majeu-euuuuur".

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Si vous chantez ces airs géniaux tous les jours sous la douche, c'est que vous êtes fan d'Etienne Roda-Gil, peut-être sans le savoir, puisque le bon bougre est l'auteur des ineffables textes de ces tubes, ainsi que de plusieurs centaines d'autres rengaines aussi sybillines que rentables pour Catherine Lara, Julien Clerc, Claude François, Vanessa Paradis, Johnny, Bob Marley (!) ou Sophie Marceau (!!). Charlotte Silvera, en tout cas, a l'air d'être fan elle-même, et décide donc d'aller filmer Roda et d'aller quêter sa bonne parole, dont il n'est pas avare. On l'appelait Roda est donc une sorte de longue (très longue, trop longue) interview où le gars est comme un coq en pâte et peut laisser libre cours à sa logorrhée parfois très pertinente, parfois juste fière d'elle-même. Il en ressort le portrait d'un homme libre et droit, qui a traversé cette carrière en étant bien conscient de la futilité d'écrire des chansonnettes mais aussi de l'importance de la musique populaire, et ayant aussi tenté quelques intrépides expériences : écrire des textes intellos pour Claude François, fabriquer un opéra révolutionnaire avec John Waters, ou se frotter libidineusement à une Vanessa Paradis allumeuse comme une chatte en chaleur, par exemple. De ce flot verbal ininterrompu surgissent quelques vraies beautés ("Il y a des chansons pour vivre, et des chansons pour mourir") et quelques passages très intéressants (quand il explique que la chanson incompréhensible sur les magnolias de C.François est une allégorie sur son père, où quand Julien Clerc relève qu'il n'est pas d'accord avec certains textes mais qu'il se met au service de leur auteur) ; mais souvent, le personnage s'écoute parler, balançant des formules et tirant sur sa clope avec un orgueil à peine dissimulé. Et comme Silvera le regarde comme un demi-dieu, il n'y a pas de raison qu'il s'en prive. Une scène est à ce titre un peu gênante : les deux marchent dans la rue côté à côté, Silvera lui balance quelques mots ("Et l'art ?", "Et la beauté ? " , "Et la poésie ?"), et le gars répond du tac-au-tac, par des phrases qui pourraient être inversées qu'elles seraient tout aussi vraies. C'est le souci avec lui visiblement : à la fois caché derrière ses interprètes et déifié par les mêmes, il joue sur un ambigü dedans-dehors, sur une frustration d'auteur génial et inconnu qui lui donne un air de petit malin assez pénible. Quand il sort "Pour moi il n'y a pas d'ego", on s'esclaffe...

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Ceci dit, le film recelle parfois de véritables petits moments de beauté qu'on aurait tort de bouder. Les témoignages de Waters et Clerc, précieux, intelligents, mesurés ; la relation de l'enfance catalane de Roda, et la lecture de sa propre oeuvre en regard de cette enfance ; l'écoute de tubes incontournables qu'on croit connaître par coeur mais qui prennent une autre saveur à l'aune des explications de leur auteur ("Alexandrie, Alexandra", "Utile") ; quelques accès de modestie de Roda, qui se fait très humble quand il parle de Gainsbourg ou de son amitié avec Mort Shuman ; les souvenirs de sa femme adorée ; et le décor de son appartement, véritable fouillis de souvenirs, de textes, de photos, qui dévoilent un solitaire nostalgique bien loin du libertaire désabusé qu'il croit être. Voilà des scènes qui font oublier les pénibles étalages avec Paradis ou les forfanteries du maître, et montrent un homme finalement aux prises avec ses contradictions (bourgeois mais anar, poète mais populaire, avide de célébrité mais caché), assez attachant, assez touchant, un homme, quoi. Pourquoi pas ce film certes trop fanatique mais sincère sur lui ?

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19 février 2020

The Atomic Submarine (1959) de Spencer Gordon Bennet

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Attention chef-d’œuvre absolu que ce film de science-fiction de Bennet puisqu'il ne se passe absolument rien avant les dix dernières minutes. Comment Bennet a réussi à tenir avec rien, c'est bien là l'incroyable mystère de ce film sans grand intérêt, si on veut rester sérieux. Un sous-marin en plastoc, une baignoire, une soucoupe volante, un extra-terrestre aux allures de bite cyclopesque ou franc-maçonne et une revendication d'icelui qui tombe à pic en cette fin des années 50 : il est venu pour coloniser la terre (euh, Dujoint, faudra attendre que l'Europe décolonise, déjà, dans un premier temps, merci d'attendre ton tour)... On pensait pourtant que la chose partait plutôt bien avec cette blonde oxygénée au faciès lunaire qui osait avec son petit copain s'entretenir faire de sombres sous-entendus sur les icebergs. On se disait que ce Bennet était un petit malin qui allait nous faire plein de délicieuses allusions sexuelles avec son sous-marin... Eh bien non, si ce n’est que l’engin tel un suppo pénétrera, sur la fin, dans la soucoupe. Sans qu’il y ait pour le coup de signification, c'est juste un accident très con. Nos sous-mariniers sont quant eux assez rigolos avec leur tenue d'hommes- grenouilles prêt à faire de la figuration dans un célèbre film de Woody Allen des seventies et on rouvre pour le fun un œil dans le dernier quart d'heure ; on ne regrettera pas son choix et ce pour deux raisons : d'une part parce que l'extra-terrestre qui capte la fréquence de ton cerveau (cela évite de lui faire une bouche) est particulièrement raté et fendard : d'autre part parce qu'on assistera à l'un des dialogues les plus surprenants du cinéma hollywoodien ; lorsque les spécialistes militaires du sous-marin mettent au point un missile air-sol, ils sont cette saillie extraordinaire : "c'est fou, c'est insensé, c'est fantastique !". Bref c'est la poilade à tous les niveaux. Le missile descendra dans un torrent de flammes la soucoupe et l'humanité pourra respirer pour un temps. Un film qui mérite une note négative, à atomiser résolument.

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El Otro Cristobal d'Armand Gatti - 1963

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Pendant que ses petits camarades Varda, Godard ou Marker allaient filmer Cuba le poing en l'air et sanctifiaient la révolution, Gatti, plus original, moins directement politique, y allait lui aussi de son long métrage sur le sujet, mais beaucoup plus dans sa veine, poétique, visionnaire et lyrique. Il en résulte El Otro Cristobal, un film tout accidenté et souvent très chiant, mais qui recèle ça et là quelques élans assez fulgurants et d'authentiques morceaux de poésie. Difficile de résumer la trame hautement barrée, mais disons qu'il est question justement de révolution, de l'avènement d'un nouvel homme providentiel et de son combat pour arriver (ou pas) au sommet de l'état ; en l'occurrence l'état est symbolisé par une sorte de territoire post-mortem, des limbes en quelque sorte, qui va rentrer en conflit avec l'île, ses habitants, ses coutumes et ses beautés. D'un côté donc, un monde baroque, extrêmement stylisé, felliniaque ; de l'autre le merveilleux et le naturalisme de Cuba ; le "bon" étant bien entendu le deuxième, puisque tout humain et nationaliste.

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Quand le père Gatti abuse d'onirisme (et d'opiacées), il se plante : toute la première partie est péniblement spectaculaire à tout prix, et on s'ennuie ferme devant ces élucubrations brassant des oiseaux empaillés et des écrans géants dans un au-delà fabriquée par une poésie surannée. Le film a beaucoup vieilli dans cet aspect-là, et Gatti a beau multiplier les jolis costumes et les plans tordus, on se lasse franchement de cet imaginaire à la Prévert. Comme on ne comprend goutte à la trame et que le cinéaste a une fâcheuse tendance à être répétitif, comme l'impression est grande de rentrer dans un cerveau mais aussi d'en être exclu, on se dit qu'on ne tiendra peut-être pas les 110 minutes (et on compatit en pensant aux spectateurs lors de la sortie à Cannes, puisque le film faisait 5 heures). Ça et là, le film est pourtant traversé de vrais beaux plans de cinéma, ce qui nous fait tenir.

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Heureusement, la deuxième partie, qui attaque enfin la révolution et les combats menés par l'armée populaire de Cristobal, est beaucoup plus intéressante. Non pas dans la trame, toujours aussi confuse, mais dans la mise en scène et la cohérence de la vision de Gatti. Côté mise en scène, outre l'aspect vraiment spectaculaire de ce noir et blanc enfin sorti de ces décors fatigants et qui déploie sa beauté dans les espaces extérieurs, il faut reconnaître que Gatti ne s'épargne pas pour tordre ses plans et leur donner un aspect hyper visuels : les lignes de fuite se perdent complètement, la caméra est rarement droite, et chaque petit recoin de l'écran est sans cesse occupé par un figurant. Le point culminant est la cérémonie d'enterrement de la Vierge, avec ces paysans frappant l'eau de leurs bâtons et ce cercueil qui coule doucement dans l'océan : une manière d'occuper l'espace de l'écran avec mille petits détails, de saturer son plan de motifs, le tout dans une énergie contagieuse. Certes, c'est baroque jusqu'au trop-plein, mais on voit bien que Gatti, quand il se sépare de ces plateaux de studio un peu mégalo, sait filmer les groupes, les paysages cubains, la liesse, la foule. Il ne le fait jamais naturellement, poétisant sans arrêt le moindre figurant et le moindre objet ; mais il le fait avec une vraie conscience du pays, développant un style "réaliste poétique" qui colle bien avec Cuba. Le film prend alors des airs d'hmmage au pays lui-même, et on est convaincu par cet usage d'une sorte de merveilleux naturaliste, qui convoque la magie, la croyance autant que la rudesse paysanne et les traditions festives de Cuba. Finalement, Gatti a tout autant voire mieux compris le pays que ses compères maoistes, malgré son abord tout en style et en excès de la révolution à travers son film.

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L'Eau vive (1958) de François Villiers

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Ah c'est pas toujours facile d'assumer le fait d'être un fan de Guy Béart. On plaisante. Plus fan en revanche de Giono (et il s'agit, par ailleurs, même si tout le monde s’en fout, d'un prochain projet sous-titre – et ce même si les accents du sud me les broutent menues). Nous voici donc au païysss de la Durance, avec ses histoires de famille, ses brebis, ses problèmes d'héritage et ses projets de barrage qui vont mettre sous les eaux quelques villages. Pascale Audret est Hortense, une jeuneu filleu, qui ne pourra hériter de son père qu'à sa majorité. Dans quatre ans. En attendant, c'est la Famille qui va lui servir de tuteur. Drôle de famille comme il se doit : les cathos, le boucher rigolard, les vénaux, ceux dans l'asperge et ceux dans le melon... Tous n'ont qu'une idée : retrouver le magot (30 briques, diable !) que le vieux a caché avant sa mort. Plusieurs stratégies pour tenter de faire craquer la petite qui doit en savoir plus qu'elle n'en dit : lui fourrer le cousin dans les pattes pour la marier (la thune restera ainsi dans la famille), l'intimider en la pressant au quotidien et au besoin la séquestrer ; tous les moyens sont bons dans cette France arriérée, pardon dans ce doux pays des cigales, pour avoir le fric. La chtite tente de trouver refuge auprès de son oncle, un bon gars du coin qui philosophe avec ses moutons, mais la famille lui colle aux basques jusque dans les coins les plus reculés des collines pour toucher la thune avant sa majorité. Et pendant ce temps, suite à la construction du barrage, les eaux montent... Petite Hortense pourra-t-elle, au milieu de cette famille étouffante et intéressée, trouver sa voie (d'eau) ?

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On est dans le film régional, hein, avec ses acteurs du coin typiques (il va falloir faire une croix sur la traduction de tous les mots : ça leur casserait le cul d'articuler à ces paysans ?), ses vieilles harpies (la grand-mère qui te foudroie du regard et qui pense que la vie c'est souffrir), ses jeunes femmes célibataires à vie obsédées par l'argent, ses cul-terreux obsédés par leurs terres. La petite Hrtense, fraîche comme l'eau vive, peine forcément à trouver sa place au sein de cette famille doucement hypocrite et il n'y a qu'auprès de son oncle qu'elle peut trouver une certaine sérénité - il tentera de la protéger jusqu'au bout, envoyant même paître les gendarmes ohoh... Mais la pauvre Hortense, recluse dans une cave par ses proches, devra trouver une issue par ses propres moyens et retrouver la joie de vivre (merci l'eau vive ! Ah merde, j'étais sûr que le Guy allait finir par entonner sa chanson sur le générique de fin). Une petite histoire provinciale et d'héritage on ne peut plus classique. Villiers filme joliment ces mas et ces villages sur le point d'être abandonnés : la construction du barrage est partie prenante de l'histoire (nombreuses séquences sur les travaux) avec en tête une petite allégorie bien mignonne : malgré les barrages (et la famille), la Durance (tout comme Hortense), restera toujours libre... C'est mignon d'inscrire cette petite histoire dans ce paysage et ses transformations. Après, au niveau du filmage, Villiers n'est pas un précurseur de la Nouvelle-Vague, on s'entend... Une histoire de famille dans un cadre bigger than life mais sur lequel le progrès (l'arrivée de la télé, plusieurs fois évoquée) tente de marquer son empreinte – et le parcours d’une jeune fille bien de son temps qui tente d'échapper aux mauvaises manières de sa famille. Gentillet tout cela. Un film de soif.

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LIVRE : Love me tender de Constance Debré - 2020

9782081471733Constance Debré est lesbienne, urbaine et d'aujourd'hui ; elle fut une grande bourgeoise, puisque fille à papa et avocate ; elle fut incluse dans cette société, puisque mère d'un enfant. Mais aujourd'hui, elle en a marre, et décide de tout balancer par la fenêtre : son sentiment maternel, la notion d'amour, son ex, sa carrière toute tracée, son statut social, son besoin de fric. Elle nous fait partager cette expérience dans ce livre, bien entendu soigneusement trashouille et rock'n roll puisqu'il s'agit d'un livre écrit par une lesbienne urbaine d'aujourd'hui ayant choisi de tout larguer pour emmerder ta grand-mère et montrer qu'elle est libre. Le moins qu'on puisse dire est que Love me tender rentre dans le cahier des charges obligatoire du genre. Debré ne s'épargne pas pour nous montrer comme elle est hors-norme et punk dans ses idées : oui, elle refusera ce rôle de maman qu'on veut lui attribuer, quitte à perdre de vue son fils (confisqué par un ex-mari rendu fou par le divorce et l'homosexualité de sa femme) ; oui, elle fera la liste de ses maîtresses d'un soir, et ne se gênera pas pour dire que le sexe, c'est tout pourri, comme l'amour et les rapports humains ; oui, elle squattera chez ses potes, profitant de leur fric et de leur appartement jusqu'à ce qu'elle se lasse. Voyez un peu la punk à chiens, elle a même un tatouage "Fils de pute" sur son ventre, alors imaginez. C'est pas elle qui va vous écrire un roman avec des phrases agréables à lire ; non, elle, elle va faire des phrases très courtes, employer un style télégraphique tout sauf sexy, parsemé de saillies populaires et de gros mots, attends, fuck la société, quoi. Et nous, on lira ça, avec en fond comme une injonction d'admirer totalement cette femme libre, qui ne vivra jamais comme nous et avec nos pensées confortables, et d'avoir un peu honte finalement de n'être que nous et non pas Constance Debré. C'est ça, le livre : un portrait raide dingue de l'auteur qui renvoie tous les autres dans leur trivialité.

Le roman ne cesse de se placer au-dessus de son lecteur, très sûr de son bon-droit et de nous considérer comme des moins-que rien d'avoir choisi la voie classique et de ne pas nous être fait tatouer le ventre, même si son auteur fait semblant de s'abaisser ou de se la jouer hésitante. Dans un premier temps, on apprécie plutôt cette écriture moche, qui ne cherche pas à éblouir, et cette posture originale face à la vie et aux obligations sociales : le livre se lit très rapidement, et Debré possède un vrai sens du rythme, de la phrase qui claque, de la musique. Parfois, elle touche juste dans la simplicité du style, nous offrant quelques formules pas mal balancées. L'impression de lire les paroles d'un rap de garage, quoi. Mais peu à peu, on comprend que cette écriture obéit à des buts pas très nobles, et l'in-sincérité de Debré apparaît : la dame voudrait bien être Despentes, entrer dans le cercle fermé des lesbiennes punks qui démontent la littérature contemporaine, et donne tout pour y parvenir. On se lasse bien vite de cette posture d'adolescente insolente en pleine crise, on se met parfois à donner raison au mari de vouloir soustraire son fils à ce monde-là, et on ajoute Debré à la longue liste des filles qui jouent à être rebelles mais qui n'ont que la gueule (Castillon, Delaume...). Certes, c'est intéressant, cette histoire de femme qui décide de vivre selon ses envies et pas selon ce que lui dicte la société ("Puisque rien ne m'oblige...", dit-elle), mais c'est fait avec une telle application à nous choquer (sans jamais y parvenir) qu'on décroche bien vite de cet énième roman nombriliste et malpoli-pour-les-vieilles.

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