Shangols

31 juillet 2015

Vice-Versa (Inside out) de Pete Docter - 2015

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Un film qui fait la jonction entre l'intelligence de Pixar et le sucre de Walt Disney, entre les brillants scénarios de Toy Story et Wall-E et les piètres réalisations de Up et Monsters Inc. : un cocktailqui vous laisse un peu partagé au bout du compte. On passe donc de soupirs énervés en satisfactions au cours de ce cartoon échevelé, annoncé comme le premier film pour adultes de Pixar. Pour adultes, parce que, oui, pour une fois, on s'y intéresse à l'abstraction, voire à l'indicible : le film tente de rendre concrètes els circonvolutions du cortex d'une petite fille. Depuis l'intérieur de sa tête, on apprend donc ce que sont les émotions, comment fonctionne la mémoire, ce que c'est que le subconscient, etc. Ambition tout à fait louable, et qui fonctionne très bien : les meilleurs moments sont ceux où Docter rend "lisibles" des concepts complexes, comme cette séquence d'ouverture où on comprend en quelques minutes comment fonctionne le cerveau de cette fillette : le tri des informations, la mémoire à court et à long terme, l'importance de chacune des émotions pour constituer une existence viable, les "pôles" principaux qui fondent sa vie (parmi lesquels la sacro-sainte Famille, on ne change pas un Walt qui gagne). Très claires, ces informations scientifiques sont données dans le gag, dans l'énergie, et ça passe comme une lettre à la poste. Le "narrateur" de l'histoire est en quelque sorte l'une des émotions en question, la Joie. Accompagnée de ses quatre accolytes (Peur, Dégoût, Colère et Tristesse), elle gère cette gamine façon vaisseau de Star Trek, et tente de faire de sa vie un enchantement. Quand elle sera expulsée, par un malheureux concours de circonstance, hors du cerveau de la miss, les ennuis (déprime, rébellion, crainte de l'extérieur) vont commencer. Joie apprendra à ses dépends qu'il faut de tout pour faire un monde, et que si tristesse n'était pas là, sa propre existence ne servirait à rien.

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On est donc dans le cartoon intello à lectures multiples. Pour les mômes, le bazar est un film d'aventures, Joie et Tristesse devant traverser toutes les zones du Ca, du Moi, et du Surmoi pour retrouver les commandes du vaisseau ; pour les grands, on assiste à une tentative d'illustrer l'émancipation d'une enfant, sa mutation en ado, les traumas qu'elle subit, et surtout ce qui constitue réellement l'essence de l'existence : les souvenirs, bons et mauvais qui finissent par constituer une identité. Côté aventures pures, c'est très décevant : mal rythmé, déjà vu, le film déploie l'habituel éventail d'écueils ouvrant sur d'autres écueils encore pires, de rencontres de personnages (le complètement raté jouet d'enfance qui résiste à l'annihilation), de rigolades suivies de larmes suivies de rigolades, on est dans le tout-venant. Docter et ses sbires sont d'autre part très paresseux dans la réalisation de la chose : arrières-plans au rouleau ("Pour savoir si tu es devant un bon film d'animation, regarde les arrière-plans" - Lao Tseu); couleurs gerbatoires qui sentent le copié-collé (le facile décor de boules colorées), personnage principal pas très sympathique (l'hystérique Joie, forcément jeune, mince et brillante ; les parents, d'une normalité à faire pleurer), et fatigante surrenchère dans les formes (toujours plus, le fameux credo de ce genre de production). On regrette aussi que le film contienne dans son joli message d'autres tendances moins glorieuses : le cerveau serait donc dirigé par seulement 5 émotions qui ne se mélangent jamais ; la culture, l'intelligence, la connaissance semblent absentes de la formation intime de cette petite fille (qui sera plus tard complètement con, à mon avis) ; tout est très schématique et souligné : Tristesse, par exemple, malgré son utilité avouée, est une grosse dondon bleuâtre au pull à col roulé qui gratte, comprenez : "c'est berk". Ca en dit long, finalement, sur la vision qu'ont les créateurs du film envers leur public : tout ne doit qu'être émotion, jamais réflexion, et tout doit tendre vers la Lumière et l'enthousiasme, bon...

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Côté "émancipation d'une fille", c'est beaucoup plus satisfaisant. On frôle des zones sombres, la dépression, le complexe d'Oedipe, on peut parler de l'utilité de laisser tomber certains de ses amis pour grandir, de celle de se révolter contre ses parents, de celle d'oublier des pans entiers de son enfance pour commencer à mûrir réellement. Ce n'est pas rien, dans un film de cette catégorie. Docter parvient parfois à atteindre une vraie émotion, et est capable le coup d'après de partir dans un gag très drôle, souvent subtil (l'humour est franchement impayable). Si les principaux sont fades, les personnages secondaires sont très bons, surtout Tristesse, qui semble surgie d'un film de Tim Burton. Et il y a une séquence parfaite, celle où les héros traversent la salle des concepts, où le film passe brusquement en 2D, puis explore la déconstruction, l'abstraction, le conceptuel pur. Pour tout dire, Vice-Versa est profond, il parvient à rendre compte, sous des dehors de cartoon simpliste, de ce qu'est une existence, et contient dans sa propre folie specatculaire un secret mélancolique, dépressif, nostalgique qui le rend très troublant. C'est si rare qu'il faut bien le mentionner. Quand Pixar et Disney auront vraiment envoyé les mômes au lit et dénicheront de bons metteurs en scène, ils seront grands.

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29 juillet 2015

20000 Days on Earth de Iain Forsyth & Jane Pollard - 2014

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Que ceux qui n'aiment pas Nick Cave arrêtent ici la lecture de ce texte (et quittent ce blog : si vous n'aimez pas Nick Cave, nous n'avons rien à nous dire) : le film lui est tout entier consacré, et pendant 1h45 on a l'impression de côtoyer le maître, voire d'entrer carrément dans sa peau tannée par les ans et les drogues. Ni documentaire ni fiction, c'est une tentative de renouvellement du genre du portrait, et on ne peut que saluer les louables efforts de Forsyth et Pollard pour trouver une nouvelle grammaire, une nouvelle forme pour dessiner la personnalité complexe de leur sujet.

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Soit donc le 20000ème jour sur Terre d'un vieux chanteur néo-punk passé par tous les excès et toutes les expériences de la vie. On prend Cave au saut du lit, et on va le suivre jusqu'au plus profond de la nuit. Entre temps, on aura assisté à une journée "ordinaire" de son existence : errance sur les plages de Brighton, conversations avec son psy, répétitions, rigolades avec ses potes des Bad Seeds, concerts, reconstitutions de sa vie pour les besoins des archives, etc. Bonne occasion de tenter de rendre compte de toutes les inspirations du gars, et qui évite les sempiternelles interviews à base de "c'était un gamin très éveillé" ou les fatigants coups de destin soulignés par des violons. Beaucoup plus qu'à la vie de Cave, les réalisateurs s'intéressent à la création elle-même, tentative rare et payante : la construction d'une chanson (en l'occurence, la splendide "Push the Sky away") est filmée pas à pas, des recherches textuelles aux mini-arrangements jusqu'à la scène. C'est ce qui manque souvent sur les docs concernant la musique : arriver à filmer celle-ci, depuis la fameuse et irreprésentable "inspiration" jusqu'à ses détails techniques. Ce film y parvient souvent, et les meilleurs moments sont sans conteste ceux puremant musicaux, où on voit notre Nick s'échiner sur un piano, tenter des inflexions différentes, diriger une chorale d'enfants pour les choeurs, ou travailler avec ses accolytes par petits signes discrets.

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On aime pourtant aussi beaucoup ses séquences où le gars parle, en roue libre dirait-on : anecdotes sur Nina Simone, souvenirs amoureux (une belle séquence caraxienne avec Kylie Minogue), ou introspection face au psy. On y entend de très belles sentences sur l'univers du gars ("Dès que je comprends une chanson, je l'abandonne") ou sur sa vie de frasques ("Avant j'allais le matin à la messe pour expier mon usage de la drogue, puis l'après-midi je me droguais. Ma femme m'a dit : C'est très dangereux, arrête la messe tout de suite.") On perçoit vraiment toute l'intelligence du gars, sa sensibilité. Quand dans les séquences finales de concert on découvre ce que donne cette sensibilité sur scène, on est bluffé : les réalisateurs ont parfaitement réussi à capter, en quelques plans, à travers la musique, les gestes et la mise en scène, ce qui unit Cave à son public.

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Tout ça est construit parfois un peu "clinquant", mais même quand les gusses se laissent aller au simple dispositif spectaculaire, le film reste agréable, intéressant. C'est que leur sujet est d'une modestie totale, sachant reconnaître toutes ses limites et ses défauts, et acceptant sans problème d'aller fouiller dans les aspects peu reluisants de sa mémoire. Il faut sûrement être fan pour aimer réellement ce film, qui ne s'intéresse qu'à la grandeur de Cave, mais si vous l'êtes, je vous présente un des docs les plus originaux et les plus profonds sur la musique rock. Amen, and push the sky away.

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25 juillet 2015

Femmes et Voyous (Hijosen no onna) (1933) de Yasujiro Ozu

dragnet_girl2_1_Pendant que les Chinois filment la route, Ozu enchaîne les chefs-d'oeuvre. Film muet (un de ceux qui restent donc parmi la vingtaine de ses films perdus), Femmes et Voyous propose une variation sur la jalousie et l'amour à la vie à la mort à la Bonnie and Clyde sauf que là, l'espoir est de mise.

Tokiko est un petit bout de femme que convoque le fils de son patron : il lui offre rubis sur ongle (au sens propre) mais celle-ci, si elle accepte le cadeau, ne lui permet rien de plus, ne lui fait aucune promesse. Elle est en fait acoquinée avec Joji, un ancien boxeur qui, avec ses hommes de mains, vivent de malversations. Un petit jeune, poids plume au gauche bien affuté, veut rejoindre le clan, mais c'est sans compter sur sa soeur protectrice, Kazuko (Sumiko Mizukubo, une poupée de porcelaine) qui demande à Joji de le renvoyer à ses études. Le dur à cuir obéit, sous le charme de cette apparition nocturne (on le comprend, fusil)... Il commence d'ailleurs à devenir mou du genou en repensant à cette hallucination, et c'est la grosse scène de jalousie avec sa douce et tendre - celle-ci n'y va pas par quatre chemins, prend un flingue (aussi rare chez Ozu qu'un Noir chez Woody Allen...) et entreprend d'aller lui régler son compte. Seulement, une fois en présence de la poupée de porcelaine, elledragnet_girl5_1_ hésite, lui parle, tombe sous le charme et range son arme (et on la comprend... ben oui, je me répète). Retour à la maison, des fringues volent, des valises se ferment, des portes claquent, c'est la séparation... Si Tokiko s'épanche trente secondes avec le fils de son boss, rapidement elle fait machine arrière et revient à la casa ; quant à Joji, plutôt que de se saouler la tête, il commande dix verres pour les casser les uns après les autres (ça permet un meilleur réveil, c'est plutôt pas bête). Ils se retrouvent finalement chez eux, chacun mettant de l'eau dans son vin et décidant de repartir du bon pied, ensemble. Joji veut cependant tenter un dernier coup pour rembourser les dettes de ce bâtard de frère de Kazuko qui a piqué dans la caisse, dans le magasin de sa soeur, et a déjà perdu une bonne partie au billard... Toki et Joji braquent le fils du patron qui fait beaucoup moins le malin. Mais là Tokiko, dans un accès de lucidité, décide de ne pas prendre la fuite et demande à son Joji de se laisser arrêter, pour pouvoir tout reprendre à zéro après quelques années de prison... L'autre, pas fou, veut se barrer, et comme elle est plutôt têtue, elle lui tire une balle dans la jambe ; les flics les arrêtent en douceur, leur idylle pourra recommencer sous de meilleures auspices.

Bon je me flingue un peu à résumer l'histoire, même si l'intéret demeure tout autant chez Ozu dans son sens du cadre et du montage : tout est parfait, et je dis pas ça pour faire le malin, tout tombe au millimètre, chaque plan s'impose comme une évidence, chaque insert ou gros plan est légitimé... c'est fracassant. Il y a quelques courts travellings cadrés uniquement sur les jambes des personnages qui sont d'une beauté!!! (ainsi l'on suit les pas de Tokiko se résolvant à aller vers Kazuko pour lui faire une bise plutôt que de lui tirer 930_1_1_une balle - l'on devine par la suite le coup de la bise car celle-ci se touche la joue - et ce plan de quelques secondes sur ses jambes est une merveille de poésie - seul Mizoguchi dans L'impératrice Yang Kwei-fei réalise à la fin du film un plan aussi magistral). Il y en a trois ou quatre comme cela dans le film, assez impromptus, tout comme ces quelques gros plans sur les mains des deux héros lorsque le policier leur passe les menottes et fouille dans leur poche - toute la fin du film d'ailleurs est magnifique, avec ces plans fixes sur les policiers qui font signe à chaque coin de rue que la recherche est terminée ; puis la caméra s'arrête sur une pelote de laine qu'un policier vient de jeter à terre en quittant l'appartement, enchaîné avec d'autres plans fixes sur le désordre de l'appart puis enfin sur la fenêtre d'où l'on voit le jour se lever... AHLALALA mazette. Bon on va pas en faire des tonnes non plus, Ozu est le plus grand, que voulez-vous ?   (Shang - 28/11/06)


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Ah on est bien d'accord, c'est un petit trésor, rempli de minuscules trouvailles de mise en scène d'une discrétion totale. Ozu place sa caméra systématiquement là où il le faut, et la fait bouger toujours avec justesse et mesure (ces deux très beaux travellings autour d'une théière, comme une nature morte en mouvement). Ce n'est jamais dans l'esbroufe, toujours au service du sentiment, comme ces très beaux plans de fin, effectivement, qui montrent un couple se disloquer : ils sont serrés l'un contre l'autre, comme un seul corps, les flics accrochent des menottes à deux bras et tirent lentement chacun de son côté, et ce couple qui se sépare est filmé comme un déchirement physique ; mais alors que le mélo menace, Ozu enchâine aussitôt avec des scènes calmes, quotidiennes, presque lumineuses, sur ces flics qui reprennent leur rythme normal de taf. Une sorte d'équivalence aux splendides plans sur des lieux vides, sur des objets, que le maître place en parenthèse de ses scènes, pour refermer un chapitre, montrer le temps qui passe, ou laisser une respiration. Ozu place toujours ses personanges par rapport à ce qui les antoure, à l'image de ce plan d'ouverture très habile : un travelling latéral sur des chapeaux pendus à des patères, puis le même travelling sur des employés qui tapent à la machine ; quand la caméra s'arrête sur un chapeau qui tombe de son crochet, on voit en même temps un personnage suspendu dans son travail : il y a de l'amour dans l'air. Subtil.

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Côté scénario, c'est vrai que je suis un peu moins convaincu que mon camarade. Notre nippon fait ici complètement allégeance au film noir américain, rspectant scrupuleusement chaque code du genre. Il y perd un peu en identité, comme s'il voulait copier les films hollywoodiens qu'il a vus et s'éloigner de sa propte culture, de son propre univers. Certes, il a toujours fait des clins d'oeil vers les USA, mais Femmes et Voyous semble bien être son film le plus américain, et donc le moins japonais. Du coup, c'est cousu de fil blanc, très sage dans la construction. Cela dit, il y a pas mal de pointes d'humour qui atténuent le côté typiquement noir ou typiquement mélo de la trame (les gars qui massacrent un voyou dans l'arrière-salle, bagarre que l'on suit uniquement grâce au regard de ceux qui sont dans la pièce à côté). Mais on préfère quand même quand le gars garde ce qui est bien dans les autres cultures mais sait rester dans la sienne. A part cette réserve, d'accord avec mon Shang d'il y a 10 ans : c'est superbe.   (Gols - 25/07/15)

sommaire ozuesque : clique là avec ton doigt

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Vincent n'a pas d'Ecailles de Thomas Salvador - 2015

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Un premier film, et le moins qu'on puisse dire c'est qu'il ne ressemble à rien de ce qu'on connaît, ce qui est une qualité. Salvador tente un genre dont il est jusqu'alors le seul représentant : le film de super-héros français. Il se pose donc de vraies et bonnes questions : comment faire entrer le genre comics dans le territoire français, faire se rencontrer le blockbuster et les ambiances pialatoises ou varda-esques bien d'cheu nous ? Contre toute attente, il parvient à mixer les deux genres, parfois un peu au chausse-pied c'est vrai, mais avec une indéniable vision, une vraie confiance dans l'hybridation des genres, et qui plus est un humour feutré et un grand sens de l'espace : son film est donc parfaitement intrigant et singulier, c'est déjà beaucoup.

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Vincent est un mec banal, timide et solitaire, qui découvre qu'au contact de l'eau, ses forces se voeint décupler. Il se baigne donc longuement dans le lac voisin, et fait découvrir à sa copine ébahie son nouveau pouvoir dont il ne sait que faire. Un incident va mettre les flics à ses trousses, pour une longue course-poursuite sur les petites routes de France qui prendra une bonne moitié du film. Il y a un côté absurde dans ce gars aux super-pouvoirs inutiles, qui va les utiliser pour des besognes purement pratiques : abattre un mur (il travaille sur les chantiers), épater son amoureuse ou s'ébattre gaiement dans les lacs. La découverte de sa force va de pair avec celle de l'amour, la petite Virmala Pons (un peu agaçantre dans son imitation d'Anna Karina) est la spectatrice parfaite des perfortmances du compère. Elle n'est pas en reste de super-pouvoirs elle non plus, réalisant une magnifique scène de "plus longue caresse du monde", apportant fantaisie et énergie dans la vie morne de ce garçon. Le scénario, allangui, flou, privilégiant les petites routes aux grands boulevards, est très agréablement relâché, et Salvador prend tout son temps pour faire exister ce personnage sans qualité (joué pas super bien par lui-même).

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Mais surtout, il travaille sur la notion de territoire, géographique et cinématographique, avec une belle fantaisie. Vincent n'appartient pas à l'endroit où il évolue, son aspiration est américaine, et on dirait que le film épouse cette soif d'Amérique. Il est plein de clins d'oeil, au splastick (des copié-collé de Cops de Buster Keaton), au gros spectacle américain (les amoureux du Spiderman de Sam Raimi reconnaitront sans peine une scène culte de celui-ci), au cinéma de trucages (très bien réalisés, d'ailleurs) mais il reste pourtant profondément ancré dans la campagne française : la fuite de Vincent se fait dans de petits villages déserts, le long de chemins de la Côte d'Azur, dans des lacs qu'on croirait sortis d'un film de Guiraudie. C'est cet entre-deux qui fonctionne, entre une incarnation, un physique, une poétique du corps inspirés du cinéma américain, et un intellectualisme, un humour et un sens de l'identité qui appartiennent à une veine française. Du coup, on se balade interloqué dans cet objet étrange, pas toujours bien foutu, pleins d'imperfections (le jeu d'acteurs, le montage), mais qui affirme son originalité avec une belle santé. Très prometteur.

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23 juillet 2015

Kumiko, The Treasure Hunter de David Zellner - 2015

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Typiquement la bonne idée gâchée. Zellner avait entre les mains le projet en or, le film de et pour cinéphiles qu'on guette toujours un peu : Kumiko, petite Japonaise introvertie et tristoune, est fascinée par le film Fargo, des frères Coen. Elle le scrute inlassablement sur sa VHS toute pourrie, et particulièrement les minutes qui montrent Buscemi enterrer une valise pleine de biffetons dans la neige. Son but désormais : retrouver l'endroit exact de cette scène et déterrer le magot. Elle va entreprendre un long voyage vers Fargo, laissant derrière elle boulot, lapin nain et identité pour atteindre ce but fantasmatique ultime. Est-elle complètement folle ou consciente de l'utopie de sa quête ? On voit tout ce que cette idée peut amener en terme de pouvoir du cinéma, de croyance dans la supériorité de celui-ci sur la vraie vie, et on attend avec un sourire ravi que Zellner transforme cette idée en or, et réalise LE film de cinéphile-obsédé de notre génération.

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Il faut malheureusement assez vite déchanter. Les options de style choisies par le réalisateur sont systématiquement à côté de la plaque. Plutôt que d'accepter le potentiel onirique de son scénario, il choisit de tout montrer de façon réaliste, accrochant sa Kumiko dans son quotidien (boulot, logement, etc.), très minutieux sur le contexte alors que tout est intéressant sauf ça. Du coup la quête de Kumiko semble menée par le seul appât du gain, et tout l'aspect "cinéphile" de la trame est sacrifié. Elle veut du fric, point, et peu importe qu'elle ait trouvé sa carte du trésor dans un film ou ailleurs. Pour meubler, Zellner filme les personnages fades qu'elle croise sur sa route, qui font sortir le scénario de son but et disperse le film aux quatre vents. Peu à peu, on voit nos espoirs fondre à mesure qu'on s'approche des neiges du Dakota. Quand le gars se rend compte que son idée est gâchée et qu'il a oublié de parler de fantasmes, d'obsession, de puissance du regard, il tente de raccrocher avec quelques minutes finales enfin un peu senties et décalées, mais c'est trop tard. Il est resté au ras de la moquette, rendant très antipathique son personnage (montrée comme un mystère opaque, décrite uniquement dans ses gestes, mais finalemnt vénale et légèrement con), très banale sa quête et très fade sa réalisation. De temps en temps surgit une bonne idée, comme ces longs plans sur le film des Coen complètement haché et illisible, dans lesquels on scrute les détails du rêve de Kumiko ; ou comme ces moments d'hébétude, de vide, où le personnage selmble pris dans ses pensées, dans ses obsessions. Mais ces plans sont beaucoup trop rares, et ensevelis sous un souci d'efficacité bête qui n'a rien à faire là. Donnez-moi le même postulat de départ, je vous écris le Vertigo d'aujourd'hui ; Zellner, lui, a réalisé un film inutile.

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Une aussi longue Absence (1961) de Henri Colpi

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En pleine nouvelle vague, le Colpi secondé par la boute-en-train Marguerite Duras signe ce film sage comme une image : un décor (un bar), une trame dénudée (les retrouvailles entre une femme et un homme amnésique), des dialogues durassiens éminemment littéraires, un jeu empreint d’accents tragiques (Valli, ni vraiment ma tasse de thé ni mon demi)… Bref, on n’est pas vraiment dans le olé-olé qui fleure le parfum de liberté, plus dans le carré qui transpire le bon vieux classicisme. La photo noire et blanche est bien jolie, Copi ne cesse tel un bon chef de gare de nous servir travelling sur travelling dans son bar - une vraie école du rail - et tente de faire monter doucement la tension entre ces deux individus : la Valli va-t-elle parvenir à persuader cet homme qu’il est bien celui qu’elle aimait, celui qui l’aimait ? Vaste programme tant notre clochard guère céleste semble perdu dans ses vieux magazines et ses pensées ; seuls quelques airs d’opéra et une bonne bière fraîche semblent pouvoir le ramener à la vie pour un temps avant que le brouillard retombe sur l’esprit de notre gars déphasé. On peut apprécier cette obsession de Colpi de tourner autour de son sujet, de montrer par le menu tous les stratagèmes employés par la Valli pour ramener cet homme à la réalité, à leur ancien amour auquel elle croit dur comme zinc… mais l’ambiance anxiogène finit plus souvent qu’à son tour par nous faire pousser quelques soupirs d’ennui. Est-ce la diction de la Valli, l'air hagard de Georges Wilson ou la langue durassienne au cordeau qui finit par nous peser sur les nerfs ? Difficile à dire, n’empêche qu’on est point surpris de voir notre homme finir par prendre les jambes à son cou comme s’il cherchait plus à fuir l’ennui que son passé - qui le rattrapera joliment, je l’avoue, au coin de la rue.  Une œuvre formellement intéressante mais quelque peu pesante - comme pourraient l’être des rideaux rouges de théâtre trop amidonnés.

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Quand Cannes,

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La Femme est l'Avenir de l'Homme (Yeojaneun namjaui miraeda) de Hong Sang-Soo - 2004

18378474_w434_h_q80Gardant un très bon souvenir de Conte de Cinéma du même Hong Sang-Soo, je m'apprêtais à passer un aussi bon moment avec ce film. J'avoue ma petite déception : La Femme est l'Avenir de l'Homme reste dans le domaine du joli film, mais l'amour de Hong pour l'ellipse devient trop abscons ici. En fait, on ne comprend pas grand-chose à l'ensemble du scénario ; ou, si on le comprend bien, c'est trop superficiel pour être vraiment intéressant.

Deux garçons ont aimé la même fille au temps de leurs années d'études ; devenus adultes, ils la retrouvent pour tester ce qui reste de leur amour et de leur rivalité. Point barre. Le film pratique une nostalgie un peu passée (jolie petite musique capturefilm7sentimentale, paysages de neige enfantins) sans parvenir à toucher vraiment. La faute en partie à cette forme trop sophistiquée mise en place par Hong : mêlant flashs-back et présent sans transition, laissant de nombreuses scènes sans dénouement, se concentrant souvent sur les temps de latence plus que sur les temps de crise, il laisse son film tomber dans le banal. L'expérience est méritoire, qui tente de parler de l'aspect morne du temps qui passe, mais le film lui-même devient un peu morne. Quelques scènes étranges viennent heureusement réveiller un peu la trame de temps en temps : des colères surgies de nulle part, des scènes de sexe qui arrivent comme un cheveu sur la soupe, des comportements de personnages bizarrement en porte-à-faux, des séquences répétées à l'identique avec d'autres acteurs. Mais tout ça devient à la longue un peu trop conceptuel, oubliant en chemin de parler réellement de sentiments. C'est oubliable, quoi. (Gols 03/08/08)


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Je serais un peu moins dur que l’ami Gols sur ce coup. Hong Sang-Soo se plaît à mêler en effet flash-back et présent mais retombe toujours sur ses pieds pour traiter de ces amours bancales - le titre respire d’ailleurs l’ironie, tant les femmes semblent plus le passé de ces hommes-là que leur avenir. Oui, nos deux jeunes gens « en devenir professionnel » (l’un aspirant cinéaste, l’autre professeur visant une université de renom) mènent des amours quelques peu pathétiques tournant autour d’une jeune femme, Sunhwa, qui va de l’un à l’autre, draguant des serveuses, en se disant en quête d’actrice ou de modèle, et prenant des râteaux magistraux, cherchant la compagnie d’étudiantes et finissant par se faire glauquement à demi-sucer dans un motel pourave. Bref, les femmes sont belles mais la chair est un peu triste - et souvent rapidement consommée (la femme est l’avenir de l’homme sauf en cas d’éjaculation précoce répétée). Même si l’on est souvent dans le marivaudage bon enfant - un film tout en dialogue où le cinéaste laisse le temps à ses interprètes pour aller au bout de leur pensée -, ces flirts finissent souvent en « tête à queue » si on ose se permettre l’image (en bête à deux dos au lit - le Coréen baise classique - mais en pleurs à la sortie). Morne disait Gols, je dirais plutôt léger, ironique (le gars avec son sac de caillou « pour se muscler » et qui se fait mal au premier coup de poing : excellent) et déceptif, comme peuvent l’être les montées de sève, les ambitions adulescentes et la réalité qui finit toujours par reprendre le dessus. Un film qui constitue une parfaite entrée dans la filmographie de ce cinéaste doué pour conter les amours contemporaines qui se perdent en route… (Shang 23/07/15)

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22 juillet 2015

LIVRE : La Villa du Jouir de Bertrand Leclair - 2015

villaIl fait chaud, le cerveau est en ébullition, les filles vont quasi-nues par les rues, les yeux des garçons sont hagards, il est plus que temps de se taper un livre de cul. J'ai choisi cet auteur reconnu dans le genre visiblement, et ma foi vous m'en voyez ravi, tant dans mon cerveau que dans mes extrémités. On est loin du génie dans l'écriture, c'est clair ; mais le plaisir vient aussi de ce style à l'ancienne, de cet érotisme chic narré dans une langue colorée, fine, légèrement ampoulée, qui fait qu'on se croirait plus dans un roman début XXème que dans un livre de 2015. Leclair fait vraiment un effort louable pour s'inscrire dans la tradition du genre, donner un aspect "grand crin" à ses scènes de fesses, pour les inscrire dans une histoire de l'érotisme littéraire tendance Pierre Bourgeade plutôt que Philippe Djian. Leclair aime le cul élégant, sophistiqué, on ne le lui reprochera pas, même si ça donne une patine un poil ringarde à son écriture. Tout comme peut passer pour ringarde sa tendance à vouloir inscrire son histoire dans une veine "espionnage" qu'il n'arrive vraiment pas à tenir : le monde concret et la politique sont des univers bien trop loin de lui, qu'il n'arrive pas à rendre pertinents ; on le préfère dans l'univers du pur fantasme, où, là, c'est vrai, il est très bon.

Le héros est un écrivain engagé par une mystérieuse mécène pour une résidence d'écriture dans une villa grecque de rêve. Il découvrira vite qu'il est en fait engagé comme "putain mâle" au service d'une galerie de femmes toutes plus fascinantes et imaginatives les unes que les autres. Dirigées par cette princesse fatale, les femmes assouvissent sur lui tous leurs désirs, de petites scènes SM en partouzes échevelées, et notre écrivain se sent bientôt à la fois humilié par son rôle d'homme-objet et prisonnier de ces délices sexuels qu'elles lui font éprouver. Leclair ne manque pas d'imagination dans la variété des scènes, et sait parfaitement qu'une vraie scène de cul est un savant mélange entre frustration et jouissance, entre dit et non-dit : il sait vraiment bien, quand il le faut, doser son vocabulaire pour qu'il soit à la fois cru et évocateur, descriptif et elliptique. C'est ce mélange de sémantique contemporaine (on appelle une bite par son nom) et de classicisme littéraire qui fait tout le charme de ces scènes échevelées. La trame varie les situations avec beaucoup de maîtrise de la montée du désir, on a toujours envie d'aller voir plus loin ce que sont capables de faire ces diablesses pour assouvir leur soif de sexe, et le roman se termine sur une percutante scène de partouze, où les identités sexuelles se brouillent jusqu'au trouble. Car, oui, Leclair trouve qu'on peut prendre son plaisir partout, et ne se gène pas pour envoyer paître les a-priori sur l'amour homosexuel ou le plaisir de la douleur, par exemple. Bref, un roman très agréable, autant pour vous madame, que pour votre compagnon ligotté sur le lit.

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21 juillet 2015

Finis Terrae (1929) de Jean Epstein

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En cette période estivale, je ne vois personne en mesure de s’opposer à un film sur l’exploitation du goémon en Bretagne - le goémon est riche en soude, il faut le savoir. Ces fiers marins, bravant l’isolement, se retrouvent trois mois par an sur une île avec une miche de pain dur et quelques litres d’eau de pluie... Dit comme cela, c’est vrai que vous risquez d’avoir envie de zapper la séance. Eh bien vous auriez tort : parce que tout d’abord, il s’agit d’un document en soi, montrant très joliment les conditions de vie de ces marins-là et la vie des Bigoudènes d’Ouessant retranchées derrière leur rocher à attendre l’arrivée d’un père, d’un mari, d’un fils - ou pas, et de s’évanouir, dans ce dernier cas, dans leur robe noire en corolle du meilleur effet. Aspect sauvage et vérité, si vous voulez. De plus, les images, en noir et blanc, forcément, et les cadres sont véritablement de toute beauté : Epstein sait quel détail, dans le décor, dans un visage, quel plan large il veut et l’on sent tout le soin méticuleux qu’il a pris avant de tourner chaque plan. Il n’hésite pas d’ailleurs, quand il le faut, à porter ladite caméra de 10 tonnes pour que l’on suive au plus près les courses des personnages : des effets ma foi ultra-modernes qui renforcent ce sentiment de reportage « dans l’action ».

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Enfin, et c’est là qu’il faut parfois s’agenouiller, Finis Terrae se révèle une véritable école de montage à lui tout seul : jamais ennuyeux, jamais longuet, Epstein dynamite le peu d’action (il ne s’agit finalement que de l’histoire d’un gars qui se coupe le pouce, tombe malade et doit rentrer sur Ouessant pour être soigné : voyez, c’est plutôt sobre et digne comme pitch) par cette véritable science du montage qui tient notre esprit constamment éveillé. Les cartons sont en nombre extrêmement limité tant le langage imagé d’Epstein est efficace. Grâce à ce montage savant qui entremêle les plans sur les personnages, les plans serrés sur des objets précis sur lequel se pose leur regard et les plans larges (notamment sur la mer) qui rappellent constamment le contexte - on finit par deviner le bruit de cet océan, l’odeur dégagée par cette fumée de goémon brulé -, on perçoit instinctivement les pensées et les paroles de ces hommes. Pour preuve ces images traduisant la fièvre de notre homme malade : on entrevoit de brèves images légèrement décadrés, un mix de souvenirs et de visions actuelles qui rend parfaitement son état nauséeux : notre homme est inapte à réagir, perdu mentalement et géographiquement. Finis Terrae est un voyage cinématographique dans le temps et dans l’espace breton qui vaut son kilo d’algue marine. Un must du Jean.

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18 juillet 2015

Le Procès de Viviane Amsalem (גט - המשפט של ויויאן אמסלם) de Shlomi & Ronit Elkabetz - 2014

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Digne et sobre, ce sont les deux mots qui viennent à l'esprit devant ce cinéma cultivant l'effacement, laissant la force du propos faire l'essentiel du taff, quitte à produire une mise en scène un peu transparente. L'ambition est pourtant grande : les Elkabetz filment un procès, et rien qu'un procès, étalé sur de nombreuses années, entre une femme et son mari. Elle veut divorcer, a quitté déjà le domicile conjugal, n'éprouve rien pour son mari, qui la délaisse et se montre très froid. Lui s'accroche à cet amour qui s'éteint, autant par vrai sentiment que par orgueil, s'arc-boute sur son refus de séparation. Or, en Israël, tant que le mari ne répudie pas officiellement sa femme, le divorce, décidé par un tribunal rabbinique, ne peut être prononcé. D'où la longueur usante de ce procès, qui va de déceptions en espoirs, au gré des manipulations sentimentales du mari, fuyant comme une anguille. Il n'y a que ça dans le film : les auditions éternellement répétées, les passages des témoins, les énervements d'avocats, les minuscules manoeuvres et les pièges d'éloquence. C'est le challenge : ne montrer que les longues discussions du procès, dans une unité de lieu et d'action très théâtrale. Pas facile, à moins d'être Preminger ; les Elkabetz échouent un peu de ce côté-là : un montage amidonné, une certaine raideur dans les rythmes, des champs contre-champs un peu scolaires, et quand ils sont dans la construction esthétique de plans (quatre ou cinq personnages disposés géométriquement dans l'espace), ils sont un peu trop solennels et systématiques. Ce n'est donc pas vraiment dans la mise en scène que le film est bon, malgré le pari.

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Mais pour tout le reste, il faut reconnaître que Le Procès de Viviane Amsalem est intéressant. Par le savant équilibre du scénario par exemple, qui joue sur la tragédie mais sait faire entrer dans le champ des personnages hauts en couleurs, assez drôles (la soeur, l'avocat populiste du mari), et qui sait même habilement user d'une certaine absurdité (les juges caricaturés en pères-la-morale). Par le jeu d'acteurs, très intense, avec une courbette surtout devant Simon Abkarian, d'une sobriété et d'une opacité presque effrayantes. Et surtout parce qu'il évite complètement l'écueil de faire de ce procès d'une femme délaissée un pamphlet féministe ou un film mondialiste de plus. Après tout, il n'est presque pas question de religion là-dedans, et relativement peu de la domination masculine en oeuvre en Israël (seule une jolie séquence entre une femme et son mari, appelés comme témoins, et qui joue sur les rapports de domination, traite ce sujet). Mais il est question de la définition de l'amour : le mari, en effet, n'a rien à se reprocher, il donne à sa femme ce dont elle a besoin ; mais on comprend pourtant sa position à elle : si l'amour n'est pas là, à quoi bon rester ensemble ? Toutes les ratiocinations des jurés vont donc tourner autour de la nature exacte du sentiment amoureux, et c'est très beau. Le mari, Elisha, refuse de voir son amour finir, et son énervante inflexibilité se comprend, tout comme se comprend l'indignation de cette femme qui rêve de cette libération symbolique d'une histoire d'amour qu'elle n'a jamais validée. C'est donc à un duel sentimental qu'on assiste, et le film est bon quand il isole, au sein des longues discussions entre avocats et juges, ce couple qui ne sait plus communiquer. Habile détournement de ce qu'on pouvait attendre de ce genre de productions. Du coup, satisfait.

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17 juillet 2015

The Myth of the American Sleepover de David Robert Mitchell - 2011

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La mise en scène de It Follows était fascinante, il était donc nécessaire de jeter un oeil sur le premier film de ce réalisateur intrigant. A priori, on est en terrain connu : même goût pour la période adolescente, même étrange lenteur dans le rythme, même décor de lotissements petits-bourgeois à pelouses vertes, mêmes personnages opaques... Cette fois, la trame n'est plus consacrée aux fantômes et autres malédictions, mais ça n'y change rien : les héros du film le traversent comme des spectres un peu hébétés, et la malédiction de devoir grandir est tout aussi angoissante que celle de combattre inlassablement des démons. Car il s'agit de ça (éternel sujet) : filmer la période de latence, de flou artistique, qui sépare l'adolescence de l'âge adulte, et pointer finalement ce fait : l'adolescence n'existe pas, il n'y a que des enfants et des adultes, et la métamorphose de l'un en l'autre se fait difficilement. On suit donc en chapitres entremélés la soirée d'une poignée d'adolescents, tous au bord de quelque chose : découvrir le sexe ou le premier baiser, retenter une dernière fois sa chance avec la fille qu'on convoitait avant de partir à la fac, solder un amour qui s'effrite, bref les soucis des ados. Le tout se passe sur fond de "soirée-pyjama" (sleepover en anglais), une réunion de filles à la fois très enfantine (on se fait peur en faisant tourner les tables, on parle coiffure) et déjà adulte (les garçons tournent autour de la maison comme des loups).

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Mitchell est très sensible quand il s'agit de filmer les infimes montées de désir ou d'adrénaline qui envahit ces enfants. Deux doigts qui se rapprochent timidement, une conversation maladroite, un baiser furtif, et voilà toute une séquence qui se déploie en prenant tout son temps, en filmant en gros plans les motifs qui vont irrémédiablement marquer à vie l'esprit de ces personnages. Réaliste dans la narration, le film sait être d'une jolie poésie (soulignée par la légèrement clicheteuse musique de Magnetic Fields), se faire parfois plus abstrait. Comme dans It Follows, c'est l'élément aquatique qui portera ici la symbolique du film, l'eau servant de rite initiatique, de surface à y traverser ou d'élément sexuel. La plus belle scène montrera ainsi un couple au bord du premier baiser descendre le long d'un toboggan aquatique, s'arrêter au milieu du chemin pour savoir où ils vont, regardant leurs pieds qui se rappochent dans le filet d'eau, et reprendre leur descente, avant de laisser la place à un très beau cadre vide ouvert à toutes les possibilités. Arrivés en bas, ces deux-là ne seront plus les mêmes qu'au départ en haut du toboggan ; l'eau les a amenés vers une autre étape de leur vie, c'est très beau. Le film regorge de ces micro-détails mignons, et on aime tous les personnages pour leur fragilité, leur douceur : Mitchell aime réellement les ados, sans ambiguité, sans supériorité.

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Mais le film peine tout de même à être vraiment convaincant. Peut-être parce qu'il y manque un vrai fond, un truc à raconter. Oui, on se reconnaît dans ces jeunes gens prêts à faire le grand saut ; mais ça ne suffit pas à rendre passionnantes ces saynètes ordinaires de la moyenne bourgeoisie américaine du XXIème siècle. Le style très lent de la mise en scène construit une sorte de distance étrange avec les personnages, le montage aussi, mathématique, froid, et si ça fonctionne très bien avec le film d'horreur, ça le fait moins avec cette trame sentimentale qui se voudrait émouvante. On reste au-dehors, admiratif devant le savoir-faire technique du cinéaste, mais pas pris par cette histoire, pas en empathie. Sur le sujet, on placera quand même The Myth of the American Sleepover dans le haut du panier, par sa façon très personnelle de parler de ce sujet éculé, par la rigueur de sa mise en scène et par sa belle écriture. Il faut maintenant que Mitchell mette un peu d'eau dans son vin, lève le pied, et se rende compte qu'il n'y a pas qu'une seule façon de filmer tout, comédie sentimentale et film de zombies.

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16 juillet 2015

LIVRE : Une Grosse de Jean-Louis Bailly - 2015

une grosse142 pages, 150 nouvelles... autant dire que Bailly est le spécialiste de la forme courte. Le challenge, donc : écrire chaque jour une nouvelle complète, au maximum de 200 mots, en variant soigneusement les atmosphères, les styles et les genres. Le résultat part forcément dans tous les sens, mais il y a de vraies pépites dans ce magma de bribes de fictions, de fragments d'intrigues. Bailly essaye tout, la farce, le polar, le drame réaliste, le fantastique, la SF, le roman sentimental, la comédie raffinée, le gag. Tous les genres ne lui vont pas (ses nouvelles à chutes, notamment, sont souvent capilotractées et sentent le petit malin, alors qu'elles sont assez attendues dans leur dénouement), c'est vrai, mais comme les nouvelles font une demie page, on s'en fout : c'est assez rapide pour permettre les facilités et les défauts. Quand le gars prend sa tâche au sérieux, sort de l'anecdotique et du léger, il sait atteindre parfois une vraie profondeur, et une écriture poétique qui fonctionne. C'est dans le naturalisme à la Flaubert que Bailly est le meilleur, genre qu'il aborde malheureusement trop peu : "Par un joli temps de décembre, au bord d'un océan bienveillant qui promenait dans le ciel clair, comme rescapés de tempêtes lointaines, des nuages en charpie, on enterrait Hervé le Gallo.", phrase d'un merveilleux équilibre, qui ouvre des boulevards de fiction possible. Dommage que Bailly ne prenne pas le même soin à chacun de ses textes, c'est un peu la limite de cette contrainte de régularité qu'il s'est imposée (et qu'il aurait peut-être dû revoir, on n'en comprend pas vraiment la finalité). Mais baste : même dans la fine comédie, il sait être bon plus souvent qu'à son tour, et atteint parfois une sens de la formule absurde que ne renierait pas le Chevillard de L'Autofictif. Une lecture agréable, surprenante et incontestablement excitante.

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14 juillet 2015

LIVRE : La Revanche de Kevin de Iegor Gran - 2015

kevinTout le monde sera d'accord : c'est une calamité de s'appeler Kevin. C'est à partir de ce constat assez peu consistant que Gran trousse un nouveau roman de petit malin. Le Kevin de cette histoire en a marre des frustrations que son prénom lui a values, et décide de se venger en attaquant là où on ne l'attend pas : l'arnaque littéraire. Le gars se fait passer pour un éditeur en vue, promet monts et merveilles aux auteurs facilement pêchables, et les laissent tomber comme des bouses avant de s'éclipser juste au moment de conclure les contrats faramineux promis. Sauf que cette fois, il va tomber sur une affaire un peu plus grosse que ça. On voudrait bien aimer ce roman de plage, le lire avec bienveillance en fermant les yeux sur le bâclage de l'écriture et l'insconsistance du projet ; après tout, on n'attend de Gran qu'une chose : qu'il nous fasse rire, si possible jaune. Mais ce coup-ci (comme à chaque fois ? rhôôôô comme vous êtes...), les défauts n'arrivent pas à cacher les qualités. Si on sourit parfois, si on reconnaît qu'on lit gentiment le livre en levant parfois un sourcil devant les surprises de la trame, si de temps en temps une formule est bien trouvée, on est assommé sous la construction hyper-floue de l'ensemble. Le roman est construit sur une base très hasardeuse, on ne comprend pas, dès le départ, les motivations de Kevin ; aussi mal assise, la trame est bancale, jamais crédible. Les personnages étant, eux, réduits franchement à des caricatures, et la critique du milieu de l'édition étant quand même franchement manichéenne, on ne cesse de soupirer devant le peu de consistance de la chose. On a l'impression que La Revanche de Kevin est un recueil d'aphorismes, plus ou moins drôles d'ailleurs, sans aucun souci de narration, de construction, sans aucune ambition (terme qui préoccupe Garn depuis le roman du même nom). Une toute petite chose, quoi.

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11 juillet 2015

L'Éternité et Un Jour (Μια αιωνιότητα και μια μέρα) de Theo Angelópoulos - 1998

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En hommage à l'histoire récente de la Grèce, entrée d'Angelópoulos dans ce blog. Il était temps : il faut reconnaître que Shang et moi on se renvoyait mutuellement la balle, peu pressés de se refrotter à ce cinéma compliqué, austère et pas franchement fun. On avait tort, gars Shang. La revoyure de ce grand moment de poésie fut un vrai plaisir d'esthète, et j'avais oublié la force de ce cinéma certes un peu passé, certes appartenant à une époque de "grands monstres" un peu ringarde, mais d'une maîtrise et d'une sensibilité absolues. Le film est le résultat d'une vision, osons les grands mots, et pourtant la modestie, la simplicité y sont de mise. On est même surpris de la grande linéarité du scénario, de la pureté des symboles, de l'épure dans les dialogues et dans la construction des séquences.

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Alexandre va mourir. C'est son dernier jour avant de partir pour l'hopital et y mourir. Le film commence par une sorte de grande nostalgie ample et sophistiquée, qui rappelle Les Fraises sauvages de Bergman : passé et présent se mèlent en un seul mouvement, l'Alexandre d'aujourd'hui se retrouvant face à son épouse jeune, face aux paysages qu'il a aimés, face à cette mère mystérieuse. Les premières scènes englobent en larges plans-séquences toute sa vie, mélangeant les flashs-back, les fantasmes et la réalité de cet homme dans un mouvement métaphysique parfaitement génial. On est scié par la justesse de cette vision de l'aspect éphémère de la vie, qu'Angeloupoulos transforme en mise en scène. Alexandre va ensuite croiser par hasard un enfant sans-papier, qu'il va prendre sous son aile pour ce dernier jour d'existence. Pour le reconduire à la frontière et le sauver, il va entamer une sorte d'odyssée concrète, onirique et intime, et découvrir un ultime sens à une existence qui s'effrite. Lente errance dans les paysages sublimes de la Grèce contemporaine, ses bords de mer irradiés de soleil, ses frontières embrumées, ses villes étranges, ses traditions opaques, L'Eternité et Un Jour est un film d'une profonde humanité, qui tente tout simplement d'englober  en deux heures ce qu'est une vie, un mélange de souvenirs, de regrets et d'espoirs.

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C'est le mélancolique Bruno Ganz, clairement dirigé en doublure de Mastroianni, qui tient le rôle principal, et c'est une grande idée de casting. Il est magnifique. Son duo avec le gosse tient très bien, on ne sait plus très bien si c'est celui-ci qui aide celui-là ou l'inverse. Dans de très longs plans d'une fluidité remarquable, Angelopoulos le place toujours au sein de son paysage, très attentif au contexte. Le film est constitué essentiellement de plans larges et de travellings soyeux, ce qui permet d'apercevoir la Grèce tout autant que ceux qui la peuplent. Et ça permet de faire surgir ça et là de vrais scènes purement poétiques ou fantasmées, comme ce mariage étrange où les personnages sont posés comme sur un décor de train électrique (et pourtant mus par une danse quasi-macabre) ; comme ce voyage en bus où sont convoqués les espoirs politiques déçus, la littérature et le thème de l'errance, juste avec un truquage vintage (le bus ne bouge pas) ; ou comme cette scène, la plus belle, qui évoque un Fellini en plus rude, avec une frontière symbolique plongée dans le brouillard, ces dizaines de clandestins épinglés aux grillages comme des insectes, et cette soldatesque fantasmée qui sort du néant.

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Au bout du compte, tout se termine par ce magnifique travelling enveloppant une nouvelle fois tous les "temps" d'existence de ce brave Alexandre, avec cet ultime cadre sur un homme face à la mer, simplissime et poignant. C'est du cinéma comme on n'en fait plus, quoi, qui raconte des choses surpuissantes et simples avec des outils de mise en scène maîtrisés en très grand poète. Un film magnifique, qui devrait à lui seul valoir à la Grèce l'effacement de toutes ses dettes pour les siècles à venir.

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Quand Cannes,

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10 juillet 2015

Utopia saison 1 - 2013

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A prendre et à laisser dans cette série britannique, mais la part à prendre reste la plus fournie. Utopia est original, anxyogène, culotté, c'est déjà beaucoup. Tout tourne autour du manuscrit d'une BD mythique, que convoitent pas mal de gens : des hommes d'affaires, un couple de tueurs sans pitié, une mystérieuse "Jessica Hynde" introuvable et une poignée de pauvres gusses balancés dans cette recherche malgré eux. Il faut dire que cette BD pourrait bien contenir le secret d'une machination de grande envergure, c'est ce qu'on apprend peu à peu, toujours un mètre derrière les personnages, toujours un peu en sueur de devoir les poursuivre, mais tendus comme des arcs vers la résolution du bazar. Le scénario est habile, rien à dire, et construit avec une complexité qui lui fait honneur : s'y mèlent théories du complot, terrorisme industriel, espionnage grand crin et violence brutale, alors que tout tourne autour d'un motif dérisoire, une histoire de geeks fans de comics et se constituant en réseau, de gamin qui possède une poignée de dessins qui peuvent changer le monde, etc. La série excelle à faire du très grand avec du tout petit, à donner une touche humaine à des complots mondiaux. Autre qualité : la brutalité des scènes d'action, bluffante. Dès le premier épisode, on assiste à une scène de torture vraiment impressionnante, et cette violence froide imbibe toute la série d'une belle inquiétude. Il faut dire qu'elle est amenée par le plus fort personnage du film, un tueur au visage poupin, absolument sans pitié, qui semble incontrôlable : c'est le vrai héros de la série (les méchants sont souvent excellents dans les séries, ça mériterait une thèse), sans conteste. Le scénario se permet de vrais pics de violence (un massacre dans une école, l'assassinat d'une femme devant les yeux de sa petite fille), comme il se permet des scènes de pure comédie ; parfois même il mèle les deux dans la même séquence (le personnage de Wilson Wilson est intéressant de ce point de vue), c'est bien écrit et très adroit.

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Bon, il faut reconnaître aussi que l'ensemble pâtit de gros défauts qui empêchent d'être complètement emballé. Les acteurs, pas géniaux, à commencer par la fameuse Jessica : elle est censée être une warrior en cavale depuis 20 ans, rompue à la tuerie et au camouflage ; l'actrice choisit donc comme option de lui faire ouvrir des yeux de biche (le côté animal, sans doute), de porter des habits moulants (le côté "je suis invisible" car je me glisse partout), et en matière de tueuse sans merci, elle est crédible comme moi en chanteur de metal. On n'y croit pas, et la mise en scène ne fait rien pour stopper cette impression : l'univers semble complètement privé de tout ce qui n'est pas lié à cette histoire de complots. Pas de monde extérieur, pas de figurants, les personnages agissent sans jamais être empêchés (on tue, on enlève des mômes, on rentre dans des endroits hyper-surveillés comme si on était dans un monde purement virtuel), ils sont totalement dépourvus de background, de vie. On comprend l'idée, mais ça décrédibilise à mort l'histoire, ça rend le film artificiel. Plus ancré dans son contexte, il aurait vraiment gagné en consistance. Assez vite, les ficelles de l'intrigue se font voir un peu trop clairement. Heureusement, les deux derniers épisodes emballent bien comme il faut le scénario, et nous laissent en attente de la suite. On regardera donc la saison 2 avec bienveillance sinon avec intérêt.

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LIVRE : Frank Sinatra dans un mixeur (Frank Sinatra in a blender) de Matthew McBride - 2013

sinaMcBride ressuscite le "pulp" à l'américaine, on lui en sait gré : voilà le roman le plus fun de l'été, croyez-moi, une sorte de film noir parodique et violent, qu'on pourrait placer dans une époque post-frères Coen si on veut. Le scénario archi-classique tient sur la tranche d'une étiquette de Bourbon : un magot piqué dans une banque, et plein de gens qui veulent le récupérer, quitte à semer sur leur passage cadavres découpés en tranche, chiens broyés (oui, Frank Sinatra est un yorkshire, je sens déjà mon gars Shang avoir les larmes aux yeux), partenaires trahis et traces de sang par hectolitres. Le fric passe de main en main, on se livre à arnaques sur arnaques, tout ça pour finir la plupart du temps pauvre (dans le meilleur des cas) ou disséminé aux quatre coins de la ville (dans le pire). C'est du roman, et pourtant on voit parfaitement les tronches des acteurs, flics obèses et suants, bandits crétins et brutaux, mafieux drogués jusqu'aux oreilles. En tête de casting : un détective privé littéralement bourré du matin au soir d'un mélange d'Oxycontin et de cocktails alcoolisés, génial personnage entre le clochard et le génie du crime, flanqué donc d'un yorkshire : il est méchant, il est véreux, il est intelligent, il est bourré, on l'adore dès les premières pages. Mouvementé, le roman va l'amener dans tous les bas-fonds classiques de ce type de production, et le gars va devoir utiliser fusil à canon scié, poing américain et ruse sournoise pour pouvoir tirer son épingle du jeu (c'est-à-dire faire croire à sa probité tout en piquant le pognon). On sait comment ce genre d'histoire se termine, et ça ne manquera pas d'arriver. D'ici là, on aura vécu une vraie poilade déjantée, vivre Frank Sinatra.

McBride ne joue pas à l'écrivain : il écrit efficace, sec, net, viril, sans crânerie. Ce qui n'exclut pas un vrai talent pour arriver à cette écriture à l'os, simple mais prenante. On retrouve parfois la trace des grands polardeux des années 40/50, mais le livre joue aussi avec l'époque actuelle, comme si Bogart était projeté dans notre société contemporaine. Surtout McBride cultive un humour bien à lui, on sent qu'il rigole bien devant les excès gore de sa trame, qu'il est doté d'un solide sens du pastiche et de l'ironie. Le livre est cela dit très respectueux du genre, jamais supérieur, si bien qu'on atteint l'équilibre parfait entre hommage au roman de gare et parodie des livres virils de la Série noire. Un livre vraiment très fun, quoi, tout simplement, un vrai plaisir.

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09 juillet 2015

LIVRE : Prendre Dates de Patrick Boucheron & Mathieu Riboulet - 2015

9782864328001,0-2640228Difficile de rendre compte exactement du mélange de stupéfaction, d'indignation et de flou artistique qui s'est emparé de la France au moment des attentats contre Charlie Hebdo de janvier dernier, difficile en tout cas sans tomber soit dans le béni-oui-oui soit dans la bête opposition au mouvement "Je suis Charlie". C'est pourquoi les auteurs de ce livre choisissent un angle intelligent : l'un est historien, et saura objectivement relater les faits, heure par heure, nous rappelant six mois après le déroulé de ces 8 folles journées (du 6 au 14 janvier) ; l'autre est écrivain, et est en charge de mettre des mots sur les émotions, d'humaniser le livre en quelque sorte pour tenter de trouver l'expression exacte de cette sensation collective complexe. Du coup, on plonge dans le bouquin en même temps avec le cerveau ouvert et le coeur aux aguets, c'est très bien. Avec finesse, Boucheron et Riboulet reviennent sur tout ce qui s'est passé, le flot d'images télévisées, la sensation étrange créée par la proximité géographique des tueurs, l'attachement presque familial envers ces dessinateurs, le mystère du mouvement de foule qui s'est déclenché de lui-même, les leçons tirées de cette subite solidarité mondiale. Mais les plus beaux passages sont sûrement les chapitres du début et de la fin. En faisant démarrer leur narration la veille des attentats, ils montrent une France avachie, ayant perdu tout sens de l'indignation, et qui se réveille brusquement le 7 janvier ; en la terminant quand tout est fini, ils s'interrogent sur le devenir de cette indignation collective, et on sent bien qu'ils ne voient pas forcément l'avenir en rose. L'essai se fait subtilement philosophique sur la fin, et propose quelques pistes pour que cette colère, ce refus, ne s'éteignent pas. Mais Prendre Dates est avant tout un livre nécessaire parce qu'il est une sorte de témoignage complet, concret et sentimental à la fois, qui fait oeuvre de recueillement collectif, qui permet aux lecteurs de communier une dernière fois en mémoire de tous ces morts (gloire aux auteurs, au passage, qui replacent les trois terroristes dans la liste des victimes des attentats), et qui restera comme une trace précieuse de ces bizarres journées. Histoire d'être encore "Charlie" pendant quelques heures.

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Game of Thrones - Saison 5 - 2015

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Pour tous les gens qui aimeraient gagner un poil de temps à la vision de cette bien longuette cinquième saison, je conseille de visionner directos le dernier épisode où l'on assiste à un festival d'événements - malheureusement, à force de tout vouloir concentrer sur l'ultime épisode, l'ensemble est lui bien pauvret. Un épisode basique de GOT, c'est une dizaine de mini-séries de cinq-six minutes qui nous fait apprécier la beauté des décors (la "salle des visages", très jolie), des costumes et nous désole devant la pauvreté des dialogues, des personnages qui n'évoluent plus guère (on comprend d'ailleurs pourquoi certains finissent par "se suicider" - ou se jeter dans la gueule du loup -, par manque de foi en la suite). Le royaume devient tellement décadent que c'est une sorte de secte bien-pensante qui prend la main : plus de sexe, d'alcool, de coups fumants, de trahisons, le temps de la pénitence et de la chienlit est en marche, amen. Même le générique du début finit par être plus passionnant que ces aventures donjonetdragonesques : des morts-vivants qui se rebellent, un dragon qui pète le feu, c'est un peu court pour que les mirettes continuent de s'ouvrir béatement lors de scènes d'action délivrées avec parcimonie - les producteurs doivent savourer leur cocktail en espérant faire durer la manne le plus longtemps possible : le syndrome Lost... Même notre ami le nain, seul personnage véritablement intéressant de la série, produit le minimum syndical, s'ennuyant comme jamais devant ces puissants en carton-pâte. Le trône est triste, il est grand temps de tirer la chasse.

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07 juillet 2015

LIVRE : Vernon Subutex II de Virginie Despentes - 2015

9782246857365,0-2547866Despentes nous avait laissés en plan avec son Vernon partant en sucette ; revoilà notre héros pour une nouvelle virée rock'n rollo-parisienno-littéraire du meilleur effet. Moins de "riffs" sonores qu'au premier tome, moins de solos virtuoses, moins de maîtrise peut-être même, on sent que ce tome-ci a été plus vite produit que le premier ; mais n'empêche : on perd en fulgurance ce qu'on gagne en intelligence, et ce nouvel opus redistribue très habilement les cartes entre les personnages, et débouche sur des pistes qu'on n'attendait pas.

Le tome 1 était celui de la dissolution : à partir de la mort de ce chanteur de rock mythique, Despentes orchestrait la fin d'une époque (le rock, donc), la fin d'une communauté, la fin des amitiés. Ces nouvelles aventures vont faire l'inverse : autour de la figure centrale d'un Vernon Subutex mythifié en clochard céleste, la quinzaine de personnages va se rassembler pour recréer une sorte de communauté. En gros, Vernon Subutex 1 était destroy, Vernon Subutex 2 est utopique. On ne pensait pas que le bulldozer Despentes avait en elle une telle tendance à l'optimisme : sur les ruines de ces amitiés défuntes, elle monte un nouveau bâtiment, fait de nostalgies certes, mais surtout fait d'un espoir dans une entente tacite entre des gusses qui ont vécu la même chose. Les années 80 et 90 se rassemblent autour de l'arbre qui abrite Subutex : le grunge, le cinéma porno, le cinéma d'auteur, la littérature bis, la violence et la révolution. La construction du livre tend toujours à la séparation des êtres : chaque chapitre s'intéresse à un personnage différent, qui en amène un autre par le système des poupées russes, et chaque personnage semble autonome, avec son destin propre, sa façon de se désolidariser du groupe. Et pourtant, quelque chose, un élan général du livre, semble s'opposer à cette dispersion. La grande idée, c'est d'avoir fait de Subutex un laissé-pour-compte, chose inadmissible pour ceux qui ont croisé sa route et vibré aux mêmes chansons (le gars était un disquaire légendaire) : c'est donc avec espoir que Despentes montre que, même si le rock est mort, quelque chose résiste encore chez ces cinquantenaires abattus. Si on touche à l'état d'esprit de leur époque, représenté par Vernon, ils se révoltent, point. C'est très beau de voir comment chacun, malgré qu'il en ait, se retrouve aux côté du héros dans des parcs, juste pour passer du temps ; et transmet également une sorte de fougue à la jeune génération, représentée par une poignée de personnages révoltés et violents dont Despentes avait le secret aux temps de Baise-moi.

Un livre de vieux con, alors ? Que nenni. Parce que Despentes a ce sens de l'écriture hyper-moderne, qui vient heurter le bon goût de la grammaire farnçaise de qualité, parce que ses personnages sont bien plantés dans cette époque, n'y sont d'ailleurs pas si mal, et que l'auteur appréhende le monde d'aujourd'hui avec distance mais avec amour. Ca peut paraître ringard, mais Despentes a un regard très bienveillant sur la faune qui peuple ses livres, qu'ils soient skinheads, star du porno, scénariste raté ou producteur véreux. Le livre est curieusement humaniste sous son faux cynisme, en tout cas très humain : on sent derrière les éructations punkoides une réelle tristesse, un tourment même, appelons les choses par leur nom. En tout cas, ça n'empêche pas le livre d'être drôle, provocateur et fun, avec ce grand sens de la narration, cette causticité trash, ce rythme superbe tout au long de la chose (moins de longueurs que sur le premier opus, d'ailleurs). Bref : envoyez le tome 3 quand vous voulez.

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True Detective saison 1 - 2013

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On ne va pas y aller par quatre chemins : True Detective est grand. Il est bien rare de voir une série aussi cohérente, aussi bien jouée et aussi bien mise en scène, trois qualités la plupart du temps sacrifiées au bénéfice du "tout-auteur" et du "tout-scénario". Cette série-là pourrait bien annoncer une nouvelle ère, où le gars à la réalisation pourrait enfin être reconnu, et on pourrait trouver une cohésion formelle autant que narrative filant sur tous les épisodes.

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Cette série est systématiquement "mieux". Mieux jouée donc, puisque dans le rôle des principaux protagonistes (outre une ribambelle de bombasses toutes plus à poil les unes que les autres, ce qui devrait inciter mon Shang à s'acheter un générateur de secours), on a quand même Matthew McConaughey et Woody Harrelson, qui sont quand même pas les plus malhabiles. Pas les plus sobres non plus, on est d'accord, mais le fait est que là, la surenchère dans le jeu est magnifique. Il faut dire que leurs personnages sont parfaitement border-line : le premier est un flic en proie aux hallucinations, dont la surpuissance intellectuelle va de paire avec une vision hyper-noire de l'Humanité, un détective métaphysique en quelque sorte ; l'autre est un brave flic viril a priori, mais cache sous sa carcasse un homme en proie à des addictions sexuelles dommageables pour son mariage, et des pulsions de violence qu'il assouvit souvent sur des suspects interloqués. La froideur et la distance versus le sang chaud et l'anti-intellectualisme, parfait duo mal accordé qui va pourtant faire des étincelles. McConaughey est à 200% sur chacune de ses répliques, trouvant un jeu d'une densité extraordinaire ; certes, c'est souligné, c'est américain à mort, c'est l'école de la "construction de personnage qui se voit et qui vise tous les Awards disponibles", mais le fait est que c'est bluffant : son personnage est parfait, mutique, triste, hanté, toujours crédible malgré son côté bigger than life. Mais c'est presque Harrelson qui mérite le plus notre respect, puisque son personnage est beaucoup plus classique, beaucoup plus modeste ; mais le gars, avec ses grimaces de gosse viril pas possible, lui donne lui aussi une force énorme, la violence contenue dans le personnage transparaît dans chacun de ses regards. La série est déjà géniale pour ça : regarder ces deux-là faire le taff.

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Une complicité naît peu à peu entre les deux, grâce à des dialogues traités dans la longueur sur le sens de la vie, et grâce aussi à une enquête retorse : qui a tué cette prostipute et l'a grimée en victime satanique dans cette Louisiane profonde pleine de pasteurs escroc, de paysans au front bas et de notables pervers ? Là aussi, la série est "mieux", mieux racontée. Par une série de flashs-back très judicieux, le scénario alterne la description de l'enquête avec la narration des deux héros 20 ans après. Ça donne des idées d'écriture formidables, flashs-back mensongers, variation des points de vue, et surtout suspense total : pourquoi tant de temps après les gars reviennent-ils sur cette enquête ? A mi chemin, le film change d'angle, redistribue ses cartes et, tout en restant très homogène avec les premiers épisodes, nous fait découvrir une autre vérité cachée. Le scénario est d'autre part beaucoup plus attiré par les personnages, par le contexte, que par l'enquête elle-même (sauf dans les derniers épisodes, un peu plus faibles parce qu'ils ne s'accrochent plus qu'aux évènements) : les meilleurs passages sont ceux entre les deux acteurs, le cynisme de l'un se heurtant au bon sens moral de l'autre, l'intuition de l'un s'incarnant dans les gros poings de l'autre. Des dialogues très finement écrits, filmés longuement dans des voitures, et qui montre une complémentarité attachante entre les deux personnages.

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Enfin, le "mieux" principal : la mise en scène. Les gars ont compris que ce pouvait être une bonne chose de confier les dix épisodes à un seul réalisateur, histoire d'être un peu homogène : c'est Cary Fukunaga qui s'y colle, et c'est énorme. Il y a bien sûr LE moment de bravoure, un plan-séquence de 7 minutes qui prend une scène d'action hyper-complexe à travers un décor grand comme un village, moment sidérant qu'on peut se passer en boucle pour se rendre compte de son intelligence de l'espace. Mais même dans les moments moins directement virtuoses, Fukunaga est toujours juste, toujours fort. Le territoire de la Louisiane est génialement rendu, entre moiteur et campagne, entre la monstruosité des freaks coincés dans le bayou et l'alcoolisme latent de petites villes. La réalisation des scènes d'action est très réussie (la brutalité de la fausse résolution à mi-chemin), mais aussi celles beaucoup plus calmes de trajets en voitures ou de quotidien. Une petite pointe bienvenue de sexe en plus, ajoutez une touche d'effets spéciaux, une musique blues imparable, les splendides lumières d'Adam Arkapaw, quelques brusques entrées du fantastique (ce type masqué, en slip, armé d'une machette, terrible), et vous avez le plus bel écrin qui soit pour raconter cette intrigue à rebondissements qui ira très loin dans la fouille des sentiments humains. Une série qui entre directement dans le très très haut du panier, pour ma part.  (Gols - 17/07/14)


Que pourrais-je ajouter de vraiment malicieux alors même que j'effectue mes devoirs de vacances ? Grand plaisir en tout cas de visionner cette perle hautement recommandée par Gols. Jouissance de la construction narrative, orgasme des personnages (voilà un vrai-faux "buddy movie" qui déchire - McConaughey est éblouissant, Harrelson au taquet), brio de la mise en scène, beauté et intelligence des plans (tous les plans aériens sur la Louisiane sont bluffants), profondeur des discussions (le point de vue de McConaughey sur les "sectes" americano-christianistes est un must), joie - tout court. Certes, on pourrait parfois trouver un petit peu "longuette" cette éternelle enquête-road moviesque qui nous fait rebondir à chaque épisode sur quatre ou cinq interlocuteurs plus cramés les uns que les autres mais il serait bien dommage de passer à côté de cette plongée, là encore très très noire, dans cet american way of life qui prend racine dans un marécage des plus boueux... Plus nos hommes veulent s'approcher de la "vérité", plus ils semblent se "perdre" (aussi bien moralement que physiquement : ils finissent, dans tous les sens du terme, "exsangues"), comme s'ils étaient les derniers chevaliers blancs (ou noirs) de la justice ricaine. Sataniquement relevée, cette série est un vrai bonbon au poivre que l'on prend plaisir à sucer jusqu'à la dernière saveur. La saison 2 vient de démarrer ? Alléluia.   (Shang - 07/07/15)

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