Shangols

26 avril 2015

The Bamboo Blonde (1946) d'Anthony Mann

 

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Cette odyssée Mann oblige à faire les fonds de tiroirs : non, The Bamboo Blonde (incarnée par  Frances Langford : personnellement, pas fan) n’est pas le chef d’œuvre inconnu de Maître Anthony. Une histoire d’amour during the war un peu sotte et un trio d’acteurs un peu fallots pour l’incarner : soit le gars Ralph Edwards (un sourire figé crispant…) fiancé à la piquante brune Jane Greer  ; cette dernière n’a, dès le départ,  que faire de ce type un peu transparent. Ils se sont tout de même fiancés car le gamin a apparemment des parents riches. La brune, hautaine,  ne vient d’ailleurs point au départ pour le front de son fiancé et ce dernier se retrouve en solo à errer dans un club. Il y croise une blonde peu farouche  qui l’invite à manger dans un resto tenu par une bonne vieille mama. La blonde sympa et popu versus la brune bouche en cul de poule et tirée à quatre épingle, on voit tout de suite le dess(e)in. Notre petit ricain va faire des miracles dans le Pacifique avec son avion : normal, la carlingue est ornée des courbes de sa blonde, un porte-bonheur en puissance. La blonde se fait une joie de le revoir à son retour triomphant mais la brune, saloperie de petite opportuniste, va tenter de reprendrela main ; seulement dans cette Amérique des 40’s, alors que l’effort de guerre bat son plein, il n’y a point de privilèges, ma bonne dame. Tout le monde a ses chances et la blonde, bien gentille petite chanteuse toute en modestie, tient la corde…  C’est la petite la petite leçon de morale et sociale de ce film bien raplapla et formaté. Pas de quoi donner un coup de bambou à un chat…

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My man Mann, here

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Tonnerre de Guillaume Brac - 2014

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Premier long réalisé par le compère qui m'avait bien intrigué avec Un Monde sans femmes. Même filiation (Jacques Rozier convoqué en fantôme, et représenté ici par Bernard Menez), même ton romantico-mélancolique, mêmes qualités et mêmes défauts que dans le moyen-métrage : Tonnerre a du charme, c'est certain, a un ton, c'est indéniable, mais est quand même un peu trop court en bouche pour vraiment calmer les appétits du spectateur.

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Un musicien vient s'installer pour quelques temps dans la petite ville de Tonnerre, pour y travailler sur son prochain disque. Il va très vite y rencontrer une mignonne journaliste, de laquelle il va tomber irrémédiablement amoureux. En vrai romantique, il n'acceptera pas que l'amour soit éphémère, et quand la belle le quittera pour un beau footballeur, notre gars va littéralement pêter un boulon. C'est tout, et c'est déjà beaucoup : il y a dans cette historiette sentimentale une véritable déclaration d'amour à l'amour, et une lutte sans merci contre son côté instable. Brac, avec son héros, refuse que tout s'arrête, et c'est assez joli de voir ce pauvre type tomber dans le pathétique, la violence incontrôlée, simplement pour sauver une histoire sentimentale dont il est évident qu'elle n'est guère sérieuse. La filiation de Jacques Rozier est du coup subtile et pertinente : comme dans Du Côté d'Orouët, il y a cette tristesse des choses qui passent, cette douce nostalgie qui s'affiche sans grands évènements, sans vrais cris. Notre héros se roule bien de douleur dans son lit, s'arme bien d'un flingue pour aller en découdre ; mais tout ça reste dans le réalisme, ne tombe jamais dans le spectacle. Menez, très bon, est là pour insuffler la part de quotidien nécessaire pour contrebalancer ce romantisme exacerbé : il est le porteur du trivial, avec son chien poète et ses tenues de ski bariolées, sans qui le film serait allé vers un ton trop dramatique. Le choix de Macaigne pour incarner le personnage principal est là aussi bien vu : aussi beau (sa voix cassée, sa discrétion) que minable (sa tonsure, ses excès de sentimentalité), il est le brave gars d'aujourd'hui, petit et fort à la fois.

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Malheureusement, à force de parler de petites choses, le film devient lui-même un peu petit. Le ton adolescent ne colle pas avec ce qu'on voit à l'écran : un adulte qui s'éprend d'une jeune fille. Macaigne, pas du tout crédible en chanteur (on sent Brac un peu emmerdé quand il s'agit de le filmer en train de chanter ou de jouer de la guitare, et il botte en touche systématiquement), devient un peu agaçant, surtout dans la première partie : il a à vue de nez 35 berges, et il fait des glissades dans la neige ou danse la java pour séduire sa belle, c'est un peu anachronique. Sa belle (Solène Rigot, moyenne) n'est pas plus crédible en journaliste ou en femme fatale. Ce romantisme suranné finit par devenir légèrement gênant, comme si Brac avait voulu réaliser un film d'ados mais avec des adultes, comme si son univers mental était resté bloqué sur ses 15 ans. Ça pourrait être joli, mais son écriture et sa technique ne sont pas encore assez au taquet pour éviter de grosses maladresses dans le scénario et la mise en scène. Trop long, trop démonstratif, le film se perd, surtout dans ses deux premiers tiers.

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Pour terminer sur une note positive (parce que, quand même, le film se laisse regarder), ajoutons quand même que Brac est décidément excellent pour filmer la nature : ici, des paysages de neige ou de forêt de toute beauté, magnifiquement éclairés façon naturel, ainsi qu'un lac idyllique (godardien, dirais-je). Et surtout, la petite bourgade de Tonnerre, parfaitement incluse dans l'histoire jusqu'à en devenir le personnage principal : Brac sait regarder ces bleds de province, sans les magnifier, sans les enlaidir, dans leur vérité. Rien que pour ça (et pour plein d'autres choses aussi, hein), Tonnerre fait bien d'exister.  (Gols 25/02/14)


 

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Je trouve l'ami Gols un peu dur lorsqu'il s'agit d'évoquer les deux jeunes comédiens (Rigot, fraîche comme la neige, Macaigne, ma caille) mais doit reconnaître qu'il marque une poignée de points lorsqu'il parle de "film d'ado". Oui, Macaigne, réagit comme un ptit gars de 14 ans et c'est vrai que cela tranche un peu avec ses airs sages er débonnaires au début du film. J'ai d'ailleurs pour ma part un peu moins apprécié le dernier tiers du film, avec ce "kidnapping amoureux" qui traîne un peu en longueur. On est donc dans le thème "film d'amour en province avec retour dans le cadre étriqué de la maison des parents" et même si cela est un thème plus ressassé que la pluie après le beau temps, Brac réussit globalement l'épreuve. Menez apporte indéniablement quelque chose de truculent à la chose - les pères, leur nostalgie et leur dernier coup de collier en souvenir d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître - , Macaigne la dégaine à la coule - les hommes, leurs coups de coeur soudains et les conneries qui en découlent - et Rigot avec son teint de porcelaine apporte la petite touche de fragilité - les femmes, leur doute et leurs excuses qui nous échappent, souvent, à nous, les mâles... C'est une histoire vieille comme la nuit des temps avec un ptit grain de folie venant du gars le plus terre-à-terre du monde (Macaigne, toujours un bonus, jusqu'alors, dans ce nouveau cinoche français - tant qu'il aura ce regard si doux, cette voix si tenue et des cheveux). Ces alentours enneigés magnifiquement filmés comme le soulignait Gols apporte une pointe de luminosité dans cette petite ville de province si terne ; c'est d'ailleurs le lieu rêvée pour l'échappée belle de Macaigne avec sa douce, un Macaigne prêt à tout pour retrouver le désir de la page blanche. L'atterrissage final sera également relativement bien maîtrisé par Brac. Bonne petite surprise française, allez, disons-le gaiement.  (Shang 26/04/15)

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Vinyl (2000) de Alan Zweig

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Tout collectionneur un brin compulsif se doit d'avoir vu ce film (chroniqueurs et "consommateurs" de Shangols inclus, of course) : Alan Zweig fait une sorte d'auto-thérapie sur son besoin d'accumuler les 33 tours en filmant ses propres "confessions" (une auto-analyse en bonne et due forme) et en interviewant d'autres fous furieux du vinyle. Que les choses soient claires : il ne s'agit point tant de parler musique (la passion musicale reste en filigrane mais demeure superficiellement abordée) que de s'interroger sur ce besoin affreusement envahissant de posséder toujours plus de disques. Zweig brise rapidement la glace avec ses interlocuteurs et les emmène rapidement sur le terrain qui l'intéresse : pourquoi ?

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Forcément, dans un premier temps, nos acheteurs compulsifs tentent d'éviter la question. On comprend d'ailleurs assez vite que certains plongent corps et âme dans cette "passion" pour éviter justement de se poser des questions ontologiques. Des personnes qui n'ont jamais vraiment recherché à remettre leur mode de vie en cause (j'achète des galettes, un point c'est tout - oui j'en ai des centaines de mille, je dois reconnaître que cela prend un peu de place dans mon petit appartement...) et qui parfois font un constat simple : ouais, il aurait peut-être mieux fallu que je fonde un couple,  que j’aie un gamin, ouais je me sentirais sans doute moins seul et misérable 23h sur 24 dans mon existence mais là putain tu es en train de marcher sur un 33t collector, tu fais chier, et c'est pour cela que j'évite d'inviter chez moi des gens, dégage. Bref, des types prêts à reconnaitre certains "torts", ou disons « un brin d'excès » dans leur comportement  mais qui souvent, au fond d'eux-mêmes, restent indécrottables ; il y a ce malade obsédé par les souris, ce type qui note tous ses achats depuis des dizaines d'années sur des carnets noirs, ce doux dingues qui a des duplicata d'Elvis en 12 exemplaires (je parle de chacune de ses chansons - soit des milliers de disques) et qui modestement ne voit pas trop l'intérêt d'avoir les éditions européennes (il faut se mettre une limite... ouais bien sûr… Mais j’ai des éditions européennes quand la pochette déchire… ne te justifie pas, fils), bref tout une brochette de geeks dont les murs de 33 tours semblent être un parfait rempart pour tenter de vivre en société... Heureusement, il y a des gens en couple (partager la vie d'un fan d'Elvis, le calvaire, sauf si tu aimes peindre l'idole de ton mari et en faire des oeuvres d'art plus kitsch que la garde-robe de Marine), des gens avec enfants (le photogramme avec la pochette du disque de Nina Hagen, j'adore - j'avais le 45 tours, d'ailleurs...) qui tremblent à chaque fois que le gamin explore la maison ou encore des... appelons des "collectionneurs anonymes" qui ont choisi un jour de se débarrasser de tout ce bazar (la thérapie de la terre brûlée, la plus radicale, mais qui laisse toujours des traces...). Pas facile de couper un jour le cordon ombilical avec ces magnifiques pochettes grands formats…

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On plaint parfois ces personnes "sans vie autre" comme ce divorcé dont la "salope" de femme est partie avec toute la collec. Le type est tellement dégouté que les quelques disques qui restent en sa possession sont enfermé dans des cartons : tant que le gars ne retrouvera pas un sous-sol digne de ce nom pour mettre sur des étagères  ce qui lui reste de son incroyable passion, que le monde entier aille mourir. On comprend vite que cela lui a fait le même effet que le kidnapping d'un gamin : il ne s'en remettra jamais vraiment - le type, sentimentalement, est mort... Un doc peut-être un peu foutraque dans son montage (ce qui convient cela dit parfaitement avec l'intérieur de ces vieux garçons) mais qui révèle en moins de 2 heures plus de finesse et de profondeur psychologique que n'importe quel thriller à la con. Un must... pour tout collectionneur, pour tout compulsif. On devrait commencer une odyssée Zweig, non ? J'ai rien dit...   

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25 avril 2015

L'Homme sauvage (The Stalking Moon) (1968) de Robert Mulligan

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Un western signé Mulligan, totalement épuré, taiseux, qui va mettre face-à-face a wild indian (il est prêt à massacrer la terre entière pour récupérer sa blonde et son gosse) et le sage Gregory Peck (impeck). La musique relativement inspirée (un peu envahissante aussi parfois) de Fred Karlin remplit les vides lorsqu'il s'agit de faire monter la tension (l'indien s'approche à pas de loup) ou de traduire l'aspect aventurier de notre ami Peck. On a droit à notre visite de l'ouest en bonne et due forme -  ses tempêtes de sable et ses paysages de garrigues - , à de doux regards qui en disent long entre Peck et cette fameuse blonde traumatisée (elle fut kidnappée très jeune par cet indien qui répond au doux nom de Salvaje), et dans le dernier tiers à de soudaines montées de violence : Peck livre un ultime combat pour trouver la paix, sera-t-il à la hauteur de la tâche, le bon vieux Peck ?

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Peu de dialogue disais-je (excellente petite scène comique lorsque, une fois dans cette cabane du bout du monde où Peck compte passer sa retraite, celui-ci annonce à ses occupants (Eve Marie Saint et son gosse) qu'ils sont les bienvenus pour dire quelques mots : dire simplement "passez-moi le sel » ou « passe-moi les pois" permettrait de rompre ce putain silence pesant comme du plomb), des occupations plutôt limitées (pour les hommes : coupage de bois, pour les femmes : lessive et marche dans la garrigue - le cauchemar de Nicki Minaj) : il faut bien reconnaître qu'on est dans l’ensemble face à une oeuvre relativement zen et apaisée. Chez les indiens toutefois, il y a ceux qui bossent avec les blancs et qui sont éduqués (ils jouent au poker) et les sauvages. Le jeune gamin au sang mêlé, devra bien sûr faire un choix crucial (suivre popâ ou devenir le digne héritier de jeu de blancs : le choix entre la hache et les cartes). Pour le reste, c'est simple : Peck et Eve se respectent tellement qu'ils ne se touchent pas (une fois, elle lui sent l'épaule mais on voit bien qu'elle est surement juste fatiguée : pas de sesk), il ne reste donc que l'affrontement entre Salvage et Peck pour donner un peu de piment et d’action à ce plat aride (mais assez envoutant sur la longueur : la sobriété et le calme marquent des points). Salvage va décaniller les uns après les autres les personnes qui sont venus prêter main forte à Peck et son ombre silencieuse semble devoir tout engloutir comme un trou noir de violence (Michel Chevalet). Les cordes des violons pètent les unes après les autres, la pression est insoutenable (cet indien est un fantôme oublié par les bruiteurs) et Peck doit puiser au fin fond de ses réserves pour préserver son dû (il est prêt à se battre jusqu'à sa dernière goutte de sang). Beau suspense final, tendu comme un garrot. Maitrisé et sobre : un bon Mulligan et un western qui mérite forcément le détour.

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Go west : here

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Outback, le Réveil de la Terreur (Wake in Fright) (1971) de Ted Kotcheff

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Il n'était pas gagné d'avance que Ted Kotcheff fasse un jour son entrée sur Shangols avant Théo Angelopoulos. Ben voilà, c'est fait. Et avouons que c'est pour la bonne cause vu que la gars Ted réussit un film aussi couillu qu'un kangourou. Après cela, difficile également d'avoir envie de passer un week-end entre hommes dans la région australienne du Yabba : certes, ce serait l'occasion de boire de la bière pour le restant de ses jours (et il y a ici un grand compétiteur) mais cette ambiance de franche rigolade, d'hospitalité collante, de remarques machistes, de jeu d'argent à la con, de sympathoches bastons qui dégénèrent et de chasse aux kangourous qui virent au carnage a de quoi vous foutre des frissons dans le dos. Gary Bond qui enseigne dans un endroit hors du temps, au milieu de nulle part, n'a qu'une soirée à passer en transit dans cette ville avant de rejoindre Sydney... Il y vivra l'expérience d'une vie.

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Il y a un petit côté lynchéen dans cette atmosphère décalée : notre homme Gary ne semble au départ aucunement en phase avec les habitants du Yabba ; de plus, les murs de sa chambre sont couverts de papiers-peints rouges (c'est bien la patte out of time de notre gars D.L.). Rapidement, les litres de houblon aidant (tu refuses de boire un verre avec ce putain de géant de shérif, tu finis en pièces détachées : l'hospitalité, bordel, ça se respecte), le gars Gary va se mettre au diapason de la city : le voilà qui, comme un con, parie toute sa thune sur un jeu de pile ou face qui captive la ville. Il y a d'abord l'euphorie puis le début de la chute, infernale. Ambiance vestiaire de sport dans cette ville où les hommes s'envoient de grandes bourrades de malade dans le dos : non seulement tu voles à chaque fois trois mètres plus loin mais en plus tu es obligé de garder le sourire pour ne pas casser l'ambiance... Ah oui, il y a bien des femmes, du moins une, mais la gonzesse, la Daisy locale, elle est tellement chaude qu'elle en fera vomir le pauvre Donald, comme écoeuré d'une telle facilité. Ce couillon va malgré tout rapidement trouver ses marques auprès des mâles du cru en massacrant à tour de bras des kangourous aveuglés par les phares de la bagnole (là c'est moi qui ai vomi) et en continuant de picoler jusqu'à plus soif, jusqu'au bout de la nuit (je crains moins, ça). Quand il se réveille à moitié nu avec un type barbu couché sur lui, il se demande s'il n'a pas touché le fond... Mais le fond est encore loin et Gary, couvert de vomissures et de crasse, n'a pas encore fini sa chute.

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Tef Kotcheff nous fait sentir la sueur et l'haleine chargée de houblon de cette ville de mineurs qui semblent vivre à l'ère préhistorique (si on imagine la possibilité de boire une bière glacée à cette époque lointaine). On est dans un monde d'hommes où le moindre refus de trinquer est vécu comme une insulte : l'alcool aidant, les pulsions violentes et la déconnade crasse ne tardent pas à faire leur apparition et le Gary se sent de plus en plus partir en vrille dans cette ville qui le retient comme un papier-tue-mouches... Même si par chance, il parvient à s'en arracher, la glu et la malchance continue de lui coller aux pattes. Noir c'est noir, peut-il y avoir une porte de sortie, un espoir ? Pas sûr. Un film roots, violent, grinçant : le vrai "chef d'oeuvre" de Kotcheff ? Sans doute.   (Shang - 03/04/15)

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Oui, un film couillu, c'est le moins qu'on puisse dire, tant l'univers proprement infernal mis en place par Kotcheff est marqué par tous les signes de la virilité la plus nauséabonde. Ce monde privé de femmes, à l'exception d'une pauvre nympho sacrifiée à tous les mâles du coin, affiche sans nuance tout ce qui fait la masculinité mal placée : ici, on boit, on joue, on chasse, on se frappe et on se tape dans le dos en riant bruyamment, jetant au feu tout ce qui peut s'apparenter à de l'intelligence ou de la culture. Bonne idée, du coup, d'avoir placé au sein de cette Australie rurale arriérée un représentant du savoir, petit instit mal affecté, qui tente de rejoindre la grande ville mais doit d'abord en passer par cet enfer sur terre. Son élégance et ses sentiments ne résisteront pas longtemps à la sauvagerie pure de cette ville minable où tout n'est que violence et vulgarité. On rigole bien, dans un premier temps, du hiatus constitué par ce jeune homme blond et propre sur lui et ces soiffards qui lui balancent des bourrades à décorner un boeuf (le regard fixe du flic qui l'oblige à boire toutes ses bières cul-sec, eheh). Mais peu à peu, tout devient trop, déplacé, excessif, et on se retrouve doucement plongé en enfer, avec ce point culminant constitué de la chasse aux kangourous, scènes malaisantes, parfaitement dérangeantes, brutales et étouffantes. Kotcheff utilise des images documentaires de vraies chasses, et on a le coeur au bord des lèvres.

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Le film fait sans arrêt ainsi des va-et-vient entre grotesque (la bêtise crasseuse des autochtones, le jeu grand-guignol du génial Donald Pleasence) et horreur pure, jouant sur un ton très joliment balancé qui nous balade à sa guise. On reste toujours du côté de Gary, regardant tout à travers ce regard, ce qui rend la chose encore plus troublante : avec lui, on est entraîné dans la spirale de violence et d'angoisse (les très belles séquences de jeu de hasard à la con, pleines de suspense et en même temps ridicules), avec lui on veut y échapper, et avec lui on y reste enfermé. Kotcheff filme cette descente aux enfers avec une vraie violence, une vraie frontalité, livrant un portrait d'hommes entre eux sans concession, ainsi qu'une vision de l'Australie profonde qui vous hante longtemps. Je ne boirai jamais plus une bière de la même manière, ni n'attraperai de kangourou à bras-le-corps.   (Gols - 25/04/15)

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23 avril 2015

LIVRE : La petite Lumière (La Lucina) d'Antonio Moresco - 2013

9782864327691,0-2249101Vous avez devant vous la seule oeuvre de Moresco traduite en français et au vu de la somptueuse beauté de celle-ci, on est en droit de hurler au scandale. Il y a dans ce court roman quelque chose de la grande littérature qu'on aimât jadis et qui tend à disparaître, celle défendue par Giono, par Gracq, par Simon, ce genre de grands. Comme eux, Moresco, dans une langue extraordinairement riche (qu'en soit béni le traducteur, Laurent Lombard), sait mettre des mots sur la nature dans son immensité, et sait surtout, avec précision, avec la modestie d'un peintre japonais, montrer la place de l'Homme au sein du Cosmos, c'est-à-dire donner une lecture de la nature qui dépasse la nature elle-même. Pas simple, et pourtant : les promenades de son personnage principal dans les montagnes et forêts s'apparentent à des plongées dans une sorte de mythologie de l'espace, alors même que le gars ne fait que nous décrire un nuage, un arbre ou un chemin de terre.

Déjà, un roman qui commence par : "Je suis venu ici pour disparaître, dans ce hameau abandonné et désert dont je suis le seul habitant", je sais pas vous, mais moi j'ai envie de le lire. Ce n'est que la première des phrases magnifiques qui vont patiemment composer le portrait d'un homme, isolé donc sans qu'on sache pourquoi dans la campagne déserte, et qui observe chaque soir, depuis sa maison, une petite lumière qui brille dans la forêt. Reflet ? OVNI ? Alter ego lui aussi en quarantaine ? Notre gars va bien sûr rejoindre peu à peu cette lumière et pénétrer du même coup dans une sorte de monde parallèle, à mi-chemin entre mort et vie, entre passé et présent, entre soi et l'autre. Chez Moresco, les fantômes continuent à vivre normalement, juste un peu plus tristes, juste un peu plus seuls. Les enfants abandonnés continuent d'aller à l'école, la nuit, quand le bâtiment est fermé, et s'endorment seuls dans des cabanes perdues. Leur mélancolie imprègne littéralement le roman dans son entier, qui prend souvent des airs de requiem ou d'adaggio, d'une beauté douce et dure à la fois. Pourtant les deux pieds bien ancrés dans la vie, Moresco raconte la confrontation d'un homme avec sa mort, avec son enfance, avec l'au-delà, dont sa retraite dans ce hameau abandonné pourrait bien être le purgatoire, la salle d'attente. Il reste réellement dans le concret, ne cédant jamais à la pure poésie ou à la théorie. Bien que toujours très symboliques, les balades de son narrateur enregistrent les pulstaions de la nature, le grain des arbres, les parfums et les matières, et le roman est avant tout une ode puissante au paysage, à l'art de la promenade. Mais ce petit côté fantastique apporte un précieux contre-point au naturalisme de la chose, ainsi que le curieux humour qui apparaît parfois (un humour absurde, très insaisissable). L'écriture est sublime, n'y allons pas par quatre chemins, vocabulaire infini, sens impeccable du rythme, richesse d'expression, minutie de la ponctuation, tout est parfait. Encore un grand livre qui nous vient des éditions Verdier, ça devient une habitude.

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Reflets dans un Oeil d'or (Reflections in a Golden Eye) de John Huston - 1967

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Encore un immense film à mettre sur le compte du bon John, qui arrive à déjouer l'écueil principal de son scénario (la psychologie) pour livrer le film le plus troublant, ambigu et charnel de sa carrière. Huis-clos à ciel ouvert dans un fort de Georgie : en surface tout est lisse, balades à cheval, rires de femmes, gentils ramis au coin du feu, discipline stricte entre militaires... et pourtant, tout paraît dès le départ littéralement hanté. Sous le vernis clinquant de la surface (l'or du titre est symbolisé par la photo hyper-casse gueule et magnifique de Aldo Tonti, écrin doré qui jaunit tout) se cachent désir frustré, impuissance sexuelle, tromperies, obsessions sexuelles, fétichisme et pulsions meurtrières. On a été prévenu : le film s'ouvre sur la première phrase du livre de Carson McCullers dont il est l'adaptation, "Il y a un fort dans le Sud où voici quelques années un meurtre fut commis". On sait que la mort sera la seule résolution possible de ce scénario, mais on ne sait pas d'où elle va venir, qui va tuer qui. Il en résulte un film tendu comme un arc du début à la fin, qui se permet de prendre tout son temps pour faire monter la pression, prenant même des chemins de traverse vers l'humour, la farce, pour mieux nous assassiner par la suite.

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Très lent, Reflets dans un Oeil d'or épouse le jeu impérial de son interprète principal, Marlon Brando, colonel impuissant, gradé en panne d'autorité, homme à l'homosexualité frustée, moraliste vieux jeu et mari trompé, accroché à ses références à Clausewitz mais incapable de les adapter à sa propre vie. Il a sûrement fallu beaucoup de courage à Marlon pour accepter d'endosser ce Lâche avec un grand L, aussi pitoyable que ridicule ; il le fait avec génie, dans un mélange d'auto-dérision et de grandeur. Raide et emprunté, il sillonne lentement son territoire en guettant ce jeune militaire qui tourne autour de sa femme, en fermant les yeux sur l'adultère avéré auquel elle se livre avec son collègue, terrifié dès qu'il doit se montrer viril et autoritaire. Huston lui oppose son exact contraire en la personne de Liz Taylor, sexuellissime à la limite de la nymphomanie, extravertie et soulante. La tension qui vibre entre les deux est électrique, et alimentée par une foule de seconds rôles tout aussi torves : un collègue puéril et sa femme à demi-folle, un valet philippin grand-guignol et un mystérieux soldat qui vient renifler les culottes de Liz la nuit.

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On sait que tout ça va finir par exploser, mais Huston retient la violence jusqu'à la toute fin du film. L'essentiel de la chose est presque innocent, si on s'en tient à la surface. On n'aura comme indices de la folie qui rode que quelques discrets détails, un homme nu sur un cheval, un regard appuyé de Liz, la musique anxiogène de Toshiro Mayuzumi. Mais tout n'est qu'une symphonie de détails qui finissent par dessiner à merveille une ambiance délétère, démente. Huston filme ça avec un faux calme, dans des plans longs qui donnent toute la place aux acteurs mais n'en reste pas moins éminemment présente. Très stylisée, la mise en scène est un miracle de minutie, on contemple fasciné ce ballet de regards, de sous-entendus et de gueulantes, envoûté par cette façon qu'a Huston de nous enfermer dans son système. Tout est calme, luxe et volupté, mais tout est mort, aigreur et violence. Il faudra attendre le meurtre final, avec cett caméra qui brusquement s'emballe faço, hystérie pour qu'on soit libéré de ce poids. Le plus grand étant sans doute que le grand Huston montre tout ça dans une sorte d'éclat de rire ricanant, filmant ses acteurs comme de pitoyables pantins livrés à leur pulsions sexuelles. On se marre et on est dégouté à la fois, alors que la seule chose qu'on voit à l'écran est un ballet de grands bourgeois montant à cheval ou organisant des soirées clinquantes. Génial, oui, c'est le mot.

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Huston ? Nan mais allô Huston ? Click !

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22 avril 2015

White Christmas - Black Mirror - 2014

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Petit cadeau de Noël, un épisode long de Black Mirror, la formidable série anglaise entamée l'an passé. On retrouve avec plaisir les ambiances futuristes et fantastiques qui font la marque de ces films, cette façon de montrer un monde légèrement inventé mais très réaliste pour autant, cette façon de pousser loin le bouchon des technologies telles que nous les connaissons pour essayer de voir ce qu'elles peuvent devenir dans le futur, et en quoi elles peuvent devenir dangereuses. Cette fois, les ingénieux auteurs imaginent les méfaits du "coaching mental" : on dédouble les gens pour que leur adjoindre un coach virtuel, petite boîte qui gère le quotidien de son maître. Une idée assez fine, et qui permet au réalisateur de jongler avec la virtualité et le réel, dans un ballet qui se veut vertigineux et troublant pour le spectateur. A cette histoire vient s'en méler deux ou trois autres, celle d'un détective cherchant à confondre un suspect, celle d'un conseiller en drague qui suit son élève à distance, celle d'une invention consistant à "flouter" les personnes qui nous sont indésirables (une sorte d'équivalent au blocage sur Facebook, mais dans la vie réelle), celle d'un mystérieux couple de gars perdus le soir de Noël dans une cabane et qui font un bilan de leur vie... Plusieurs histoires que les gars tentent d'entremêler pour faire un quasi long métrage autour de la vérité, la fiction et la subjectivité.

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C'est toujours un bonheur de plonger dans cette série, très pro, dotée de moyens à la hauteur de ses ambitions, bien jouée, et à l'imagination débordante. On tique pourtant souvent devant cet épisode "hors-série" ; peut-être parce que les épisodes, trop hétéroclites, ont du mal à s'accrocher les uns aux autres ; peut-être parce que le bouchon est poussé un peu loin dans l'uchronie qui est la marque de l'ensemble et qu'on a du mal à croire à la possibilité de ces inventions infernales ; peut-être parce que pour cette fois, les effets spéciaux et la mise en scène paraissent légèrement ringards et cheap. On ne sait pas vraiment, mais ça ne fonctionne pas vraiment, surtout à cause de l'acteur principal, John Hamm, qui en fait beaucoup dans son imitation du flegme britannique. Ses interventions comme instructeur, toasts en main qu'il déguste avec cynisme, sont très mal mises en scène, on voit les écrand verts et on a du mal à croire à cet univers clinique mis en place. Pareil pour les personnages "bloqués" : ils sont filmés dans une sorte de brouillard fantomatique qui leur donne l'aspect d'un spectre, ça manque de crédibilité et on se dit qu'il y avait sûrement d'autres idées visuelles à trouver pour montrer ça.

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Malgré ça, reconnaissons que la série est toujours aussi fun et ambitieuse. On est épaté par les idées, sinon de mise en scène, en tout cas de scénario, qui nous malmène de twists en rebondissements, et on est franchement scotché à l'écran en attendant de voir quelle surprise on nous réserve. Ca suffit à notre plaisir, allez, même si on préfère le format court, mieux adapté à cette série complexe. On attend la suite avec impatience.

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18 avril 2015

LIVRE : Le Bateau-Usine (Kanikōsen) de Takiji Kobayashi - 1929

9782844859617,0-2499248Il faisait pas bon dire la vérité sur les conditions de vie des travailleurs japonais dans les années 20 : Kobayashi a payé de sa vie la parution de ce roman-pamphlet qui nous fait partager l'enfer de l'équipage d'un bateau-usine, une centaine d'individus, ramassis de clochards, chomeurs, étudiants ruinés et autres miteux, embarquée pour une pêche aux crabes absolument dantesque en mer d'Okhotsk. Non seulement la météo n'est pas des plus riantes, mais en plus le traitement qu'on inflige à ces gueux et réprouvés de la société est infâme : aux ordres d'un contremaître aussi sadique que brutal, frappés par des maladies toutes plus gores les unes que les autres, condamnés à manger une bouffe immonde, traités comme des chiens, leurs conditions de travail ressemblent un peu à l'enfer sur terre et sur mer. Le roman, indigné mais d'un calme glaçant, va raconter cette aventure, la lente révolte qui monte dans le coeur de chacun, la mutinerie, les petites lâchetés ou les grands espoirs, dans une sorte de réécriture de Souvenirs de la maison des Morts en mer glacée et en japonais. Kobayashi peut se rapprocher des grands romanciers de l'inhumanité, les Soljenitsyne, les Dostoïevski, les Gorki, les Levi : son bateau ressemble peu à peu, comme pour le Goulag ou les camps de concentration, à un état de la société dans son entier, avec sa hiérarchie, sa lutte des classes, et l'éternelle domination des nantis contre les prolos. On plonge au coeur de ce bateau comme au fond de l'âme humaine, et le livre se fait autant documentaire édifiant qu'analyse politique et sociale. Délibérément du côté des opprimés, mais aussi franchement moqueur devant leur asservissement, le roman est réellement en colère, et se veut comme une oeuvre d'utilité publique, voire de propagande : les très belles pages qui voient la naissance de la rébellion au sein de cette communauté disparate d'esclaves ont la puissance des grands discours humanistes de jadis.

Mais, comme si le roman n'était pas assez puissant comme ça, Kobayashi lui adjoint en plus quelques pages splendides sur la nature, sur la mer, sur les descriptions de l'océan déchaîné, des tempêtes, etc. Le Japonais rappelle alors quelques grands auteurs de la Marine, Melville par exemple : comme eux, il sait parfaitement rendre compte de la grandeur de la nature, de sa dangerosité, de sa beauté, et de la petitesse des hommes en son sein. Merveilleusement rythmé entre moments de violence tragiques et grandes plages de calme, le livre vous emporte dans un souffle puissant. Dommage qu'il prenne des airs d'inachevé sur la fin, étrangement résumée à quelques lignes, comme si l'auteur avait laissé tomber en cours de route, pressé de vivre sa très courte vie. Un grand hymne, moitié dégoût moitié admiration, à l'Humanité, un grand livre.

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17 avril 2015

LIVRE : En Amazonie de Jean-Baptiste Malet - 2013

9782818504437,0-2557264Immersion en infiltré en Amazonie, soit dans un entrepôt d'Amazon, firme responsable d'une partie du chiffre d'affaires désastreux du libraire qui vous parle. Jean-Baptiste Malet veut percer le mystère Amazon, savoir ce qui se cache derrière ces immenses hangars archi-surveillés remplis de produits culturels (et autres), et se fait donc engager comme intérimaire de nuit dans un de ces antres du capitalisme sauvage. Rythmes infernaux, conditions de travail déplorables, épuisement physique, surveillance constante, précarité, il va tout nous rapporter du quotidien des travailleurs d'Amazon, et en ramener un reportage édifiant qui enfonce bien le clou de ces nouvelles économies, menées par des jeunes loups aux dents acérées et à l'éthique légère. En un symbole (Amazon), Malet arrive à parler des ravages de la concurrence sauvage, du libéralisme sans frein et du profit à tout prix, le tout en restant enfermé dans les quatre murs désolants de l'entrepot, entre ces infinies rangées de CD, de livres, de jouets, de slips (!), d'aspirateurs qui s'étendent à perte de vue.

Il est vrai que, pris par ce travail éreintant, le gars n'a pas le temps d'en ramener beaucoup d'infos concrètes. Son expérience d'infiltration n'aboutit qu'au constat d'une grande fatigue partagée par tous les employés de l'usine, point. On a quand même droit au discours angélique et hyper-calibré des dirigeants de l'entrepot, effrayantes formules ayant balancé aux orties tout respect humain, et Malet parvient bien à mettre des mots sur l'espèce de mépris larvé, masqué sous des airs de communauté soudée, qu'ont ces jeunes loups pour les employés de la firme. Mais le livre est surtout l'occasion de rassembler plein de données sur Amazon, qui montrent la vision de Jeff Bezos, son créateur, sur la fiscalité (éclat de rire), les conditions de travail de ses employés (roulage par terre), la littérature (tapage sur les cuisses), ou l'argent (prosternations serviles). Chaque nouvelle info glace les sangs, chaque chiffre donne le vertige, chaque complicité ministérielle hérisse le poil, et on ressort de la lecture de ce document avec l'envie de foutre le feu à ces antres du commerce mondialisé. Ca m'arrangerait, je dois dire.

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16 avril 2015

La Belle du Montana (Belle Le Grand) d'Allan Dwan - 1951

C'est peut-être le léger cul entre deux, trois, voire quatre chaises qui fait que Belle Le Grand n'est pas le grand film qu'il aurait pu être. Tel qu'il est, il est vraiment chouettos, hein, mais disons que Dwan hésite peut-être trop entre plusieurs genres, chacun d'eux n'étant jamais assez creusé pour être vraiment cohérent. Ni western, ni comédie musicale, ni tragédie, ni comédie, ni film d'aventures, ni mélodrame, le film est tout ça tour à tour, pour le plus grand bonheur du gourmand mais le léger désarroi du gourmet.

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La première scène augure pourtant du meilleur : une séquence de tribunal, menée tambour battant à grands coups de cadres et de montage au taquet, scène d'ouverture grande école où on apprend tout ce qu'on doit apprendre en quelques coups de pinceau, et où on devine également beaucoup de choses : Belle Le Grand, jeune fille mal mariée, est acusée de meurtre en dépit de tout, et va passer les cinq prochaines années au bagne. Cut. Deuxième séquence (admirable travelling latéral) : l'ellipse est faite, la belle est libre et est bien décidée à mettre son talent de joueuse de poker finaude au service d'un destin qu'elle veut grand. Le hasard la fait rencontrer John Kilton, chercheur d'or roublard à la fine moustache, l'occasion d'une très belle scène, là encore, au sein de la Bourse. On ne comprend pas grand chose aux tractations véhémentes qui se déroulent sous nos yeux, et pourtant on comprend tout : les destins qui se jouent en deux secondes, la gloire de certains, la ruine d'autres, le suspense est complet sur un contexte pourtant assez peu sexy. L'amour s'empare de notre héroïne qui ne voit plus que la moustache frisée du bougre, moustache qu'il cramera, nouvelle jolie séquence, dans un morceau de bravoure, sauvetage sous la terre en plein incendie. Manque de bol, la soeur de Belle est elle aussi éprise du gars John, et comme elle est chanteuse et gracile, le gars se laisse hébéter par ladite. C'est le début d'une jalousie dévorante et d'un amour impossible au sein de la pauvre Belle, femme marquée façon Douglas Sirk.

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Bien beau scénario et qui, comme je le disais, peut se développer dans plein de directions différentes : hop, la soeur pousse une chansonnette et nous voilà dans le "musical" ; hop, une femme brisée sacrifie son amour à sa soeur, et nous voilà en plein mélo ; hop, un bon et un méchant se menacent et on est dans le western. Le film est très agréable, tout y est parfaitement fait, tout est impeccable de professionnalisme, et on a même droit à une actrice parfaite, qui arrive aussi bien à être glamourissime et désabusée à la fois, amoureuse et sans espoir : Vera Ralston, responsable d'une bonne partie du charme du film, puisqu'elle porte à elle seule toute la noirceur de cette histoire. Mais il manque à l'ensemble un petit quelque chose, le supplément d'âme, la pointe de style, le ton perso qui aurait fait décoller le bazar. Reste que Belle Le Grand est un moment très agréable de cinéma modeste, artisanal et ouvragé à l'ancienne : le charme irrésistible des petits films d'autrefois.

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Pour un Sou d'Amour (1931) de Jean Grémillon

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Tout le monde s'accorde, Jean Grémillon en tête, sur le fait que le film soit raté. Cela n'a jamais découragé les membres de l'équipe de Shangols qui aime à exhumer des trésors ou parfois même seulement de la vase. Bon, passé la fulgurance du premier plan - un sublime travelling arrière à fond les ballons sur un pont de bateau, on peut estimer avoir vu le meilleur. Le Jean fera d'autres tentatives techniques comme ces plans en plongée verticale sur des intérieurs mais le résultat, disons le, ne sera guère fameux. Il donne tout au plus le vertige. Peut-on se raccrocher à l'histoire, alors ? Bouarf, Grémillon tente d'aller sur le terrain de Marivaux (un millionnaire se fait passer pour son secrétaire pour être sûr qu'une donzelle l'aimera pour lui-même et non pour son argent...) et c'est aussi cucul qu'une praline. D'autant que la seule "qualité" de ce millionnaire - en dehors de sa belle moustache - c'est qu'il aime à pousser la chansonnette... Bon Dieu, sa voix fait frémir, roulant plus les R que dix Edith Piaf en choeurrrrrrrrrrr. C'est affreux, on a honte pour lui. Mais ça marche. Faut dire que la jeunette (Josseline Gaël, insipide) était d'abord promise à un certain Furet (c'est son vrai nom), un gars du coin (ça se passe en province) ultra attentiste et con comme un noyau de pêche. Elle était prête à se jeter dans les premiers bras venus - elle succombera dès les premières secondes à la voix du moustachu. Qu'il soit riche ou non, que lui importe. En plus c'est du cinoche.

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Ambiance bon enfant, il n'y a pas à dire, dans ce scénario qui ne brille pas pour son originalité. Si on essayait malgré tout de sauver quelque chose, il faudrait piocher dans certaines réflexions à l'emporte-pièce du personnage du chauffeur ou dans celles du patron du bar de province (des seconds rôles bien popu comme on les aime chez nous). Quand le premier se défend de draguer les filles du pays (il fricote alors avec une bohémienne - elles avaient alors la cote) ou quand le second lui lance au détour d'une conversation que dans le coin, des femmes, ben mon gars y'en a pas, j'avoue qu'un petit sourire, sur mes lèvres, s'est fait jour - deux petites réparties qui, dans le contexte, sont pas mal balancées... Mouais. Mais franchement, je vous l'accorde, cela ne plane pas très haut. Juste un sou ? Oui, pas mieux.

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Dumbo, l'Elephant volant (Dumbo) de Ben Sharpsteen - 1941

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En 1941, le LSD faisait déjà visiblement des ravages. C'est la leçon qu'on peut tirer de Dumbo, véritable manifeste hallucinogène et bariolé qui n'a rien à envier aux combis Volkswagen à marguerites des années 70. Déjà, imaginer un éléphant aux oreilles tellement développées qu'il est capable de voler, il faut être bien défoncé ; mais quand on voit l'univers complètement barré mis en place par ce cartoon pourtant très propre sur lui, on se dit que l'équipe de Disney, à l'époque, ne devait pas fumer que de la Goldo. Soit donc une société curiseument matriarcale, où tous les hommes ont été virés, en l'occurrence un cirque à l'heure des naissances. Les cigognes font leur taff et déposent aux pieds de Mme Elephante un bébé non seulement muet mais doté d'appendices auditifs démesurés, handicap qui exclue immédiatement maman et fiston de la société. Notre éléphanteau va devoir apprendre la dureté de la vie, sur les conseils d'une souris déguisée en Mr Loyal, et surtout trouver en quoi sa différence peut être un atout. Une sorte de réécriture du Vilain petit Canard, quoi, et un manifeste psy qui servira d'étalon pour tout enfant doté d'une différence physique ou mentale. L'intention est bonne, mais non seulement le résultat est moyen, mais en plus cette intention n'est qu'un prétexte à une expérimentation technique plus ou moins réussie.

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Notons tout de suite les habituels écueils des Disney : c'est cucul, rétrograde, sucré, réac, bas du front, hygiénique et mièvre. Notons les qualités : woaouh pour l'époque c'est trop balèze. Ca, c'est fait. Notons maintenant que niveau animation, c'est bizarre mais c'est assez bâclé. On dirait que le film a été fait un peu à la va-vite (une grosse heure seulement de métrage, c'est louche), et on le ressent techniquement : personnages mal fagotés, pas très attachants, qui deviennent déformés dans les plans d'ensemble, pauvreté des arrière-plans, manque de fluidité dans les mouvements, une sorte d'uniformisation des couleurs et des formes qui conduit, par exemple, à copier-coller tous les humains (une bande de clowns tous pareils). Disney s'en sort même un peu roublardement dans certaines séquences, en transformant les personnages en ombres ou en les perdant dans des décors beaucoup trop vite brossés pour être beaux. Le film pâtit vraiment de ce flou artistique : on n'aime ni les personnages, ni la musique, ni les décors, et on suit cette histoire sans vraiment trembler pour Dumbo ; celui-ci, d'ailleurs, privé de parole, privé d'aspérité, légèrement neuneu, n'a aucun charisme. C'est la souris Timothée qui commente tout, et ça donne l'étrange impression que le film est trop bavard et pas assez en même temps.

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Heureusement deux séquences sont là pour nous réveiller. D'abord celle de la rencontre avec un groupe de corbeaux, caricatures de "niggers" de jazz qui vont enfin amener une touche d'impolitesse dans ce film ripoliné. Criards, moqueurs, atteints d'une frénésie de gigotage, ils se foutent ouvertement de la trompe de notre handicapé, impolitesse qu'on a pu prendre pour du racisme (et on comprend pourquoi) mais qui donne avec le temps un moment très drôle et irrévérencieux. La bande de clowns, pourtant assez morbide dans son hystérie destructrice, amenait déjà un peu de noir dans le rose, les corbeaux en rajoutent une couche : ce sont eux les vrais héros de l'histoire. Deuxième séquence, épatante celle-ci : celle du rêve de Dumbo. Assez audacieux, déjà, d'avoir fait prendre une cuite à ce nigaud né deux jours avant ; mais le rêve qui en découle aurait pu avoir sa place dans un trip des Pink Floyd ou de Tangerine Dream. Pendant 5 minutes, on décroche complètement de la trame et on contemple un ballet d'éléphants roses qui dansent en mêlant leurs couleurs, en déformant leurs corps, en mutant allègrement d'un corps à l'autre, dans un délire psychédélique vraiment renversant. On se demande comment ce conservateur de Walt a pu donner son feu vert à ce passage foncièrement hippie avant l'heure (et de toute évidence drogué jusqu'aux oreilles), mais on apprécie : voilà définitvement l'impureté qui manquait à ce film. Rien que pour ces cinq minutes, Dumbo nécessite une re-vision. Pour tout le reste, c'est vrai : c'est pauvret.

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Quand Cannes,

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LIVRE : Tetraméron (Tetrammeron : Los cuentos de Soledad) de José Carlos Somoza - 2012

9782330039035,0-2474726On est sans arrêt partagé entre attirance et répulsion à la lecture de Tetraméron. Répulsion parce que Somoza ne fait rien pour rendre son roman/recueil de contes attirant : il aime flirter avec la déviance, avec le sulfureux, avec le sordide, et nous présente une galerie de personnages tous plus torves les uns que les autres, dans une sorte de tableau baroque à la Ensley. Soledad, adolescente d'aujourd'hui, se perd dans les méandres d'un château et se retrouve face à un quatuor de grands aristocrates, membres d'une société secrète, et qui se racontent tour à tour deux contes, aux inspirations diverses, tout en exerçant une domination sournoise envers la jeune spectatrice à la fois victime et icone de leus récits. Peu à peu, Soledad, au rythme des strip-teases qui lui sont imposés, va plonger dans ces mystérieuses histoires insaisissables et ressentir, à l'instar du lecteur, une curieuse attirance ambigue pour ces quatre conteurs ésotériques et sadiens. Comme elle, on n'a pas envie de rentrer dans ces histoires sulfureuses de péchés, d'attirance vers le Mal, de démons cachés dans le quotidien, de luxure et de sexe déviant, et pourtant on y rentre pieds et poings liés. La faute au style baroque et brillamment élégant de Somoza, qui parvient, même dans les histoires les plus étranges, à nous plonger dans des atmosphères prenantes, délétères, envoûtantes : il y a du Sade dans ces histoires, mais il y a du Buñuel aussi, et du Lewis Carroll, et du Boccace (puisque le titre même du livre s'inspire du maître) ; autant d'artiste aimant se promener sur les rives de l'interdit et du tabou. Ici, inceste, pédophilie et obsessions sexuelles sont abordés frontalement, mais dans un style XIXème d'une belle puissance.

Du coup, attirance, donc, comme je disais plus haut, puisque le style flamboyant du récit fait merveille, et parvient à faire oublier les longueurs, l'hétérogénéité, les contes moins passionnants ou les tendances un peu illuminées de certaines histoires. Les nouvelles sont racontées avec une précision et un sens du rythme superbes (on est dans le lento, mais la façon qu'a chaque histoire de nous emmener vers son dénouement fatal et rapide est remarquable). Entre elles, on suit la métamorphose progressive de Soledad qui va apprendre au contact de ces diables de conteurs à devenir une femme, les vêtements qu'elle perd étant inversement proportionnels à sa maturité intellectuelle. Tetraméron, c'est ça : l'apprentissage d'une jeune fille vers le mûrissement. Somoza montre ça par la narration, par l'amour de la fiction, et il fait bien : son livre est prenant et dérangeant comme on aime.

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15 avril 2015

François de Roubaix, l'Aventurier (2007) de Jean-Yves Guilleux et Alexandre Moix

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Petit clin d'œil à l'ami Bastien, grand passionné du François. Un doc qui nous permet de voir que le gars était à l'aise avec tous les instruments qui pouvaient lui tomber entre les mains (du trombone à la batterie en passant par la guimbarde ou la guitare), un homme-orchestre à lui tout seul, capable de créer une mélodie magique en sifflant ou en bidouillant les boutons de son synthétiseur (une machine de collection). L'occasion également de revoir certains extraits de films (un peu comme Dewaere, il n'a malheureusement pas eu la chance de croiser les meilleurs (Boisset, Enrico, Mocky...)), la musique du Samouraï composée au début de sa carrière constituant surement l'une de ses plus grandes réussites. Le chef-d’œuvre ultime restant Chapi-Chapo : j'ai d’ailleurs failli verser une larme en rematant le générique d’ouverture - Chapi-Chapo, qu’êtes-vous devenu, mes amis ? (une autre larme plus mature fut pour la gracieuse Brigitte Bardot qui se déhanche sur la musique symphonique du François dans Boulevard du Rhum... mazette). François de Roubaix était un autodidacte capable de vous pourfendre avec une mélodie venant de nulle part. Ayant d'ailleurs vu récemment Les Amis de Blain, je dois reconnaître que la petite partition musicale du François apporte automatiquement quelque chose de frais, d'original parfaitement en accord avec le ton général du film. Grand plaisir également de voir interviewer le gars Pierre Richard (qui avait fréquenté très tôt le type qui organisait des bœufs jazzique chez lui), notre idole, aux dons musicaux limités, avouant même avoir chanté lors de certaines impros du compositeur. De Roubaix avait l'air particulièrement à la coule - il faut le voir en tee-shirt jaune, les cheveux aux vents, diriger un orchestre - passant son temps entre la musique et la plongée sous-marine (plongée qui lui fut fatale comme d’autre l’escalade…). François de Roubaix fut, en son genre, un vrai précurseur, qui continue d'inspirer les nouvelles générations (plus qu'Eric Serra, espérons-le).Un ptit doc-hommage de bonne tenue qui permet de se replonger dans l'univers musical du gars.

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14 avril 2015

Le Faubourg (Okraina) (1933) de Boris Barnet

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Boris Barnet est sur tous les fronts : celui de la guerre contre les Allemands (on est en 14), il filme aussi l’arrière avec son lot de prisonniers allemands perdus au milieu de Russes peu amènes et il est enfin sur le front social (le tsar vit ses dernières heures…). Un basique film de propagande glorifiant le peuple ? Eh bien pas forcément, les amis, car le Barnet en a plus que certains dans le ciboulot. Notre ami va s’attacher à montrer notamment le comportement imbécile de certains de ses camarades qui, hier, traitait l’Allemand comme un frère (le vieux Germain qui faisait chaque soir des parties de dames avec son proprio) et qui, aujourd’hui, le traite comme une bête, comme un moins que rien (le prisonnier allemand qui se fait quasiment lynché par les hommes qui se trouvent à l’arrière : « ils sont pire que sur le front », lancera d’ailleurs ce pauvre gars amoché). Heureusement, une jeune femme, la fille du proprio justement, prend sous son aile ce jeune Allemand. Elle n’a pas l’air d’avoir inventé le beurre demi-sel, la bougresse, mais elle fait preuve de dix fois plus d’empathie, d’humanisme que ses congénères. Les petites scènes de flirt entre les deux jeunes (le running gag du banc, rigolo) apportent d’ailleurs un peu de légèreté dans cette œuvre relativement sombre.

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Même quand on assiste à une séquence porteuse d’espoir (la scène magnifique, lyrique où les soldats russes exténués, descendent d’une colline et se jettent dans les bras, pacifiquement, de soldats allemands, exténués : cette belle fraternité humaine, l’International résonne dans nos têtes), la brutale réalité reprend vite le dessus : les soldats russes qui auront essayé de sympathiser avec les Boches seront flingués par une troupe d’élite russe. Nos pauvres camarades ne sont résolument que de la chair à canon (le malicieux parallèle entre l’ouvrier devant sa furieuse nouvelle machine pour coudre des godasses et l’homme maniant sa mitraillette qui ne s’arrête jamais), que de simples roulements dans ce monde qui les broie. Barnet n’est pas intéressé par la glorification du soldat russe : il nous montre ces pauvres gus, comme des âmes en peine, qui passe leur temps à se faire ensevelir sous des tonnes de gravats après le passage de cinq ou six obus. Les hommes s’extraient de ces cailloux comme des vers de terre mais il y en a toujours un qui reste le bec dans le sable… à peine le temps de se charger des cadavres, qu’il faut aller se faire massacrer en attaquant les lignes adverses (le type mort - avec une rage de dent - qui se fait marcher sur la tronche à la sortie de la tranchée… violent tout de même). Dans ce monde inhumain, Barnett aime à filmer, au détour d’un plan, un minou ou un toutou qui viennent flairer une situation ; bizarre de voir que souvent, ces bêtes-là semblent avoir plus de « douceur », de compassion, que leurs camarades humains… A l’exception de quelques séquences particulièrement efficaces (la charge de la police sur les ouvriers en grève, les séquences explosives sur le front…), le film de Barnet se joue sur un rythme plutôt lent, faisant la part belle à cette vie amère à l’arrière (plus d’ouvriers pour travailler, plus que des pères attendant la nouvelle de la mort de leur fils ; l’annonce du départ du tsar se fera sur La Marseillaise (eh oui) mais on ne peut pas dire que l’euphorie prévaudra par la suite…).  C’est un portrait guère glorieux de cette pauvreté humaine qui attend des jours meilleurs. Vivement la lutte finale… et après… bien après… Saisissant de lucidité sur la (basse) condition humaine ou disons, même si c'est un peu passe-partout, d'humanisme.

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12 avril 2015

Le Messager (The Go-between) (1971) de Joseph Losey

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Il fut un temps où l’on savait encore faire des films en costumes légers, contemporains. Ce film de Losey est un vrai bonheur : on remonte un siècle en arrière dans le temps mais l’histoire qui nous est contée n’est jamais écrasée par le poids de la reconstitution. Et on plonge dedans avec un vrai bonheur.

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On suit les traces d’un ptit gars qui a perdu son père et qui est accueilli dans une demeure immense : au-delà de son camarade de classe qu’il accompagne, il ne connaît personne et, à l’image de sa tenue décalée d’hiver en plein été, ne semble guère au diapason de ce grand-monde avec ses manières et ses habitudes. Il va heureusement rapidement se lier avec la grande sœur de son camarade ainsi qu’avec le « gentleman farmer » (un paysan, fondamentalement, mais qui sait se tenir en société…) dont le terrain jouxte cette immense propriété. Quel est son rôle ? Lisez le titre. Pourquoi les deux jeunes gens cherchent à communiquer ? Soyez moins naïf que notre bambin. L’argument de départ est relativement simple mais l’on prend plaisir à suivre « l’éducation » de notre jeune homme en herbe au cours de ce petit jeu dont il a parfois du mal à capter tous les tenants et les aboutissants. Amoureux, comme on peut l’être à son âge, de la grande sœur (Julie Christie, sublime), il aime à lui plaire. Ami, comme on peut l’être à son âge, avec ce fermier (Alan Bates, méconnaissable), il aime à lui poser des questions d’adulte. Il est dévoué à ce couple dont il sait taire les secrets mais il a parfois du mal à rester totalement indifférent à la chose : lui aussi commence, en un mot,  à avoir ses premiers émois. Quand la tante, futée comme une renarde, tente de mettre la main sur l’un des messages, c’est tout son petit monde qui se retrouve menacé.  Une sorte de trauma ? Le mot est faible…

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Ce film est un peu comme un mille-feuille générationnel : il y a le monde de l’enfance avec ses illusions et ses premiers  désenchantements. Le monde des jeunes adulte qui, malgré les codes imposés, tentent malicieusement de les contourner. Et la bonne vieille génération, garante des codes de cette société traditionnelle, raide comme une saillie. Dis comme cela, cela peut paraître un peu lourdingue et lourdaud. Un peu à l’image, d’ailleurs, de la rivière de notes au piano (Michel Legrand, si tu nous écoutes) qui accompagne chacune des escapades de notre tout jeune homme : seulement, rapidement, cette mélodie aussi légère qu’un sabot en palissandre nous entraîne dans son envolée lyrique et l’on pénètre avec la même gourmandise dans cette œuvre historique de Losey au charme intact. Découverte et atermoiement de l’enfance, quête initiatique, plaisirs interdits, règles inébranlables…  Autant de pistes suivies par un Losey qui ne nous perd jamais dans ce dédale d’images et de codes d’un autre temps.  Si loin, si proche. Bien belle palme.  

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Quand Cannes

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The Voices (2015) de Marjane Satrapi

Marjane Satrapi tente de nous servir une œuvre entre la farce et le gore. Sur le papier, reconnaissons-le, c’est aussi original qu’une tomate farcie à la viande de cheval crue. Le problème, à la vision ou à la dégustation comme on dit de nos jours, c’est que ce n’est pas très bon - limite écœurant, pour ne pas dire gâché. Soit l’histoire de Jerry, l’homme aux oreilles duquel les animaux murmurent. Ambiance à la Twin Peaks dans cette petite ville perdue : Jerry fait figure de grand benêt, guère dégourdi avec les femmes mais pas méchant en apparence. Seulement attention : le gars a subi un traumatisme étant gamin et s’il ne prend pas ses médocs, il dérive… Qu’il tape la discute avec son gros chien et son chat (le meilleur acteur du film, le seul au regard expressif), passe encore. Qu’il ait des coups de folie meurtrière, là c’est forcément plus grave. Et des coups de folie, il en aura à répétition… Fan de Jugnot dans Le Père Noël est une Ordure, il découpe ses proies au cutter : on sent bien qu’il ne faudra pas être grand clerc pour trouver l’assassin…

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C’est mignon, tout au plus, ces petites scènes de dragouille (pré-ado) ou ces échanges caustiques (le chien représentant le bon ange, le chat le mauvais) avec ses bêêêêtes. Le problème, c’est que cela ne va pas plus loin : au bout d’un quart d’heure, on a l’impression d’avoir fait le tour de la chose. Quand Satrapi tente soudainement le gore, elle ne ménage pas les litres d’hémoglobine : malheureusement, on y croit pas plus que le retour de la gauche. C’est mi-risible, mi-excessif et on a peine pour ce pauvre Jerry qui se devrait d’être effrayant et qui est aussi crédible qu’une trompette-de-la-mort. La chose se regarde de plus en plus mollement et se révèle, au final, pas très digeste. Le générique de fin, en images et en musique, tombe carrément dans le cucul grand crin. Raté. 

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La Bête s'éveille (The Sleeping Tiger) (1954) de Joseph Losey (as Victor Hanbury)

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On est rarement lésé avec Joseph et ce petit thriller à connotation psychologique et avec un bon vieux ménage à trois tient ses promesses. Dirk Bogarde joue les petites racailles dans les rues de Londres. Un soir, il s'attaque à plus fort que lui - un bon entrainement militaire peut se montrer utile pour contrôler son assaillant - et se retrouve au centre d'un deal : le Dr Clive Esmond (Alexander Knox) lui propose de ne point le dénoncer pour pouvoir étudier à loisir ses troubles psychiques. Dirk accepte volontiers et commence  à lorgner non seulement sur la femme de ménage (c'est une petite caillera donc il est sexuellement ultra actif…) mais aussi sur la femme du Dr : la classieuse Alexis Smith is Glenda. Cette dernière est froide comme un glaçon dans le dos, regarde le gazier avec mépris (il est malpoli) mais laisse son mari s'amuser avec ce cobaye... Le Dirk n'est-il pas plus dangereux qu'il en a l'air ? Et la Glenda est-elle si indifférente qu'elle veut bien nous le faire croire? Pas sûr, parce qu'elle s'emmerde pas mal dans sa demeure avec un mari souvent absent...

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Quel est le vrai maillon faible de l'histoire, là est la question. On tique forcément un poil lorsque le Dirk, détestable et présomptueux, parvient à voler un baiser (en forçant les résistances) à la Glenda  et que cette dernière en redemande... Le coup du mâle dominateur attirant, beurk... La Glenda perd trois divisions dans notre esprit. Passons. On aurait d'ailleurs aisément compris qu'elle finisse par craquer : le Dirk l'accompagne dans ses sorties à cheval, la fait sortir by night dans des endroits exciting (son mari ne risquait pas de l'amener au Métro, une boîte de jazz où l'on danse comme des zazous), bref, elle respire avec petit jeune... D'où, craquage, puis amourachage... Classique. Glenda, tu pars en vrilles quand même. L'autre rebondissement du scénar où l'on a tendance à tiquer un brin a lieu lorsque le Dirk craque comme un gamin devant le Dr : certes, il avait une petite faiblesse psy, mais de là à tomber le voile si brutalement... guère crédible. Une fois que ces deux couleuvres sont avalées, le Dirk se rapproche du Dr (son protecteur) et la Glenda se retrouve un peu comme deux ronds de flan (mon amant préfère aller à la pêche avec mon mari plutôt que de me rouler dans le gazon, c’est quoi ce bazar ?) Bien malin celui qui peut alors deviner comment tout cela va finir. Le Dr, à force de jouer avec le feu (il couvre les vols de son patient), va-t-il se brûler les doigts, le Dirk va-t-il se jouer de cebon vieux couple bourgeois, la Glenda va-t-elle retomber sur terre ? Un final surprenant under the eyes of the tiger... Losey nous sert un petit noir un poil machiste qui tient en éveil grâce aux nombreux revirements de situation. La facture, elle, est un peu trop propre... anglaise, quoi.

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11 avril 2015

L'Etudiant (The Student) (2014) de Darezhan Omirbayev

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Enième adaptation de Crime et Châtiment : l'esprit est bressonien et la sauce kazakh. Je vois votre tête d'ici : « ouh ça doit être chiant, l'affaire ». Que nenni. Pas olé olé, j'en conviens mais sobre avec une vraie petite pointe d'humanisme et un micron d'espoir. Le Kazakhstan est un pays en plein développement avec ses nouveaux riches en 4x4 et leur poule en mini-jupe ; et puis il y a les autres, avec 3 boules en poche, éternels perdants de l'histoire. Le riche jouit d'une certaine impunité : il peut flinguer un âne à coup de golf (après le zébu de Timbuktu, on est en droit de se dire que les bêtes sont de grands souffre-douleur modernes), péter la gueule à un ptit jeune qui a salopé la robe rouge d’une poule avec du thé, te regarder comme une merde du haut de son piédestal. Le riche a la côte et les universités de prôner cet esprit de compétition pour arriver au top... Tu seras riche, mon fils... Notre pauvre étudiant tout paumé et sans le sou perd la tête et flingue le ptit épicier-boulanger local pour se faire 4 biffetons... et une pauvre jeune cliente qui passait au mauvais moment. Notre étudiant, avec ces trois coups frappaient sur la porte de l'enfer, semble avoir perdu à la fois son épine dorsale et son âme. On ne donne pas cher de sa peau et on l'imagine déjà croupir dans une prison kazakh sans chauffage.

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La société contemporaine est un monde de chiens enragés, il n'y a plus rien à en attendre. Quoique. Il y aura comme seules petites lueurs d'espoir dans le monde de notre étudiant plusieurs femmes : sa mère, sa petite soeur, et surtout une jolie muette dont il croise plusieurs fois la route et l’adorable petite soeur de cette dernière (son ultime regard face caméra et ravageur et vous arrache, au finish, un sourire). Notre gars, avec ses grandes lunettes noires en fonte et son air un peu couillon, ne fait guère le malin tout du long. Il sait qu’il a fait une boulette et qu’il est sur un chemin de non-retour Mais il trouvera tout de même le courage d'aller voir la police pour donner l'identité d'une vieil homme mort en pleine rue, courir après un voleur pour récupérer le sac de la muette (et se fera encore casser la tête, mais il a le physique adéquat) ou encore d'avouer son crime à cette dernière. Finira-t-il par se jeter dans la gueule du loup de la police ? Il est tellement bête honnête qu'il en est bien capable.

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C'est un film qui dégage, malgré les sombres circonstances, une certaine sérénité grâce à la douceur de ces quelques regards féminins. Sans eux, notre étudiant se transformerait peu à peu en ectoplasme, écrasé par le poids sans foi ni loi de ce monde. Mais ces regards droits, humains, lui redonne une certaine consistance et lui permette peu à peu de relever la tête. Pas de tempête sous un crâne chez notre étudiant, juste cette terrible impression que tout lui échappe (à l'image de ce rêve, jolie petite parenthèse dans ce récit très linéaire et terre-à-terre), qu’il traverse le monde comme un fantôme. Mais la rédemption n'est jamais loin - et peut prendre la forme d'un simple baiser posé sur une main. Une œuvre sans fioritures qui possède une belle aura.

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