Shangols

19 septembre 2017

On the Beach at Night alone (Bamui haebyun-eoseo honja) (2017) de Hong Sang-soo

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En route pour le grand rattrapage des films de Hong tournés ces derniers mois (opus 2 sur 4) : que dire donc de ce On the Beach at Night alone qui, sur le papier, s'annonce comme un des films les plus personnels du cinéaste coréen (sa liaison avec la ravissante Kim Min-hee, actrice de Mademoiselle et héroïne de ce film pour ne pas dire "ces" films, celui-ci se composant de deux parties bien distinctes). Première partie, donc, qui nous amène à Hambourg sur les traces d'une certaine Young-hee des plus mélancoliques : suite à son "affaire" avec un cinéaste marié (qu'elle attend... ou pas), elle fait le point avec l'une de ces anciennes amies sur son existence, ses envies, ses doutes. Des discussions plus ou moins oiseuses (on ne voudrait pas être dur avec l'ami Sang-soo, mais avouons que la chose n’est pas vraiment fun pour ne pas dire assez terne) sur le sens de l'amuuur, sur la séparation et sur la life quoi... L'épisode se termine un peu en queue de poisson (comme un amour avorté ?) avec une Young-hee échouée sur la plage et portée à bout de bras par un mystérieux quidam... Noir, nouveau générique, et réapparition de Young-hee les yeux humides dans une salle de cinéma (était-ce un épisode du passé, vient-elle d'assister au film de son propre amour, est-ce la projection d’une envie de couper les ponts ?... autant d'énigmes, qui le resteront...). Deuxième partie, so, avec notre héroïne de retour en bord de mer coréen qui croisent quelques-unes de ses connaissances. Qui dit bord de mer, again, dit vague à l'âme et notre jeune âme en peine de ne pas sembler plus jouasse que dans la première partie... Deux épisodes (des plans-séquences hongiens) un peu plus follichons viendront éclairer ce second pan de l'histoire : un dîner arrosé entre amis où la chtite se lâche et se montre limite hautaine (elle se considère comme la seule capable de vraiment aimer... devant des hommes peu dégourdis, elle finit par embrasser l’une de ses amies pleine d'empathie envers elle) et un face-à-face avec le cinéaste dont elle fut l'amante (un épisode rêvé, fantasmé ? forcément puisqu'il s'agit d'un film de Hong où souvent l'essentiel se déroule dans l'esprit des personnages) : chacun se livre "coeur et âme" (les explosions soudaines et hallucinantes d'une Young-hee qui se reproche de casser tout ce qu'elle touche, la complainte littéraire d'un cinéaste qui tente de mettre des mots sur ses bleus sentimentaux) en tentant devant des assistants médusés de faire le bilan de leur liaison...

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Avouons que l'on ne frémit que peu devant les dérives de cette héroïne un peu froide et ces scènes dialoguées qui manquent souvent de punch (à l'exception des deux "éclairs" de la seconde partie). Hong, avec une caméra définitivement amoureuse de cette héroïne au coeur errant, semble vouloir ici, avec une grande pudeur, mettre en lumière les tourments de cette femme un brin dépressive (elle a cessé de tourner et hésite entre partir s'installer en Europe pour recommencer à zéro ou tenter une nouvelle aventure dans cette cité balnéaire avec son amie coréenne aux petits soins pour elle). On sent à la fois le film "profond" (les éternelles hésitations du coeur, ces phases creuses où l'on est séparé de celui qu'on aime (ou qu'on a aimé)), une certaine recherche de l’épure (une longue intro et un rêve, qui peuvent cela dit tous les deux s'inscrire parfaitement dans la continuité de l'histoire) mais aussi parfois (sans être dur) un certaine lourdeur (des passages un peu longuet, un manque évident de légèreté dans ces discussions qui tournent un peu en rond) qui plombe l'ambiance générale du film. Une œuvre à n'en point douter très maitrisée et personnelle (pour ne pas dire mature) du gars Hong qui perd malgré tout un tantinet en énergie et en drôlerie (petit manque de distance par rapport au sujet ? - fort possible vu la capacité de notre homme à enchaîner les tournages en shootant plus vite que son ombre).

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Frankenhooker de Frank Henenlotter - 1990

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Pas assez nazouille pour être un vrai nanar, trop second degré pour être un navet, trop fauché pour être un bon film fantastique, trop con pour servir à quoi que ce soit, Frankenhooker est juste raté. En plein dans la mode des comédies horrifiques des années 80, Henenlotter trousse une farce macabre bourrée de références. Notamment à La Fiancée de Frankenstein, matrice avouée de ce machin qui montre un jeune scientifique voulant ressusciter sa fiancée (éparpillée façon puzzle sous une tondeuse à gazon télécommandée) et réunissant pour ce faire des tas de prostiputes pour en prélever ici une jambe galbée, ici un sein volumineux, là un bras bien dessiné. Les deux premiers tiers, longuets, montrent donc le mariole sillonner les bas-fonds de la ville à la recherche du Graal, puis se livrer à une fête priapique avec la gente féminine tarifée. Il les dope avec un crack de son invention qui les fait exploser, puis les reconstitue pour fabriquer une femme parfaite. Mais celle-ci s'avèrera bien branquignole (c'est le dernier tiers, plus fun), et sèmera à son tour chaos et viscères sur son passage. Voilà pour le riche scénario. Plutôt que de s'arrêter à celui-ci, on relèvera avec bienveillance les déclarations d'amour aux film d'épouvante grand crin, toute la panoplie gothique et ricanante des Corman, Ulmer, Freund et autres Whale ayant ses petites références énamourées. Ça ne suffit malheureusement pas à rendre la chose passionnante. Le film n'est vraiment pas drôle, mis à part cette scène d'ouverture décalée où le gars traficote des cerveaux sur la table de la cuisine devant maman toute attendrie. Les élucubrations de Patty Mullen en créature maléfique sont terriblement pataudes, et ne seraient les effets spéciaux parfois amusants (notamment les espèces d'êtres mutants sexués qui sortent du congélo à la fin), on s'endormirait paisiblement. Henenlotter n'arrive jamais à trouver le charme 80's de ce genre de production, et hésite trop entre démembrements visqueux et rigolade potache pour vraiment convaincre. A côté.

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LIVRE : Survivre de Frederika Amalia Finkelstein - 2017

9782072741241,0-4314824"Ce qui est réellement irrationnel et qui n'a pas d'explication, ce n'est pas le mal, au contraire : c'est le bien."
(Imre Kertesz)

Il paraît qu'on n'est pas sérieux quand on a 17 ans. A 25 ans, Finkelstein peut pourtant sans problème en remontrer à tous les philosophes et romanciers installés du moment. Elle nous écrit un bouquin qui laisse assis, et sait trouver les mots les plus justes que j'ai pu lire sur la mort ; en tout cas celle qui fauchât bêtement les spectateurs du Bataclan en 2015. De cet événement sidérant, de cette sorte de faille dans l'histoire contemporaine, Finkelstein tire une élégie qui n'est jamais gnangnan ou bêtement sentimentale, et extirpe de cet effroi un "roman" d'une maturité impressionnante. D'abord par l'écriture : une merveille de rythme, un précis de littérature âpre et concernée, une merveilleuse langue héritée de ses lectures passionnées (Rimbaud, beaucoup, mais aussi Dante ou Kertesz). L'écriture de Finkelstein est peut-être jeune, mais elle prouve poing levé que quand on se penche un tant soit peu sur le style, on peut arriver à des choses merveilleuses. Mais dans le fond aussi, cette gamine percute comme on ne l'a pas vu depuis longtemps : à partir de cette nuit du 13 novembre, elle tire un long texte obsessionnel et hanté. La mort, désormais captable en direct, désormais ouverte à tous les regards grâce aux écrans, est devenue un fait banal. Et il faut que l'héroïne de Survivre se la fixe inlassablement dans les yeux pour qu'elle retrouve quelque chose de son sens premier, primal. C'est pourquoi elle scrute inlassablement la photo de la fosse du Bataclan jonchée de cadavres, c'est pourquoi il lui faut absolument la vidéo du dernier égorgement perpétré par des islamistes à l'autre bout du monde ; c'est pourquoi elle s'est mis en tête d'apprendre la liste des victimes d'attentats du XXème siècle, et se les répète comme des mantras au rythme de son footing. A la fois défaitiste comme un Houellebecq et bouleversée comme un Rimbaud, elle tente ainsi d'exorciser la mort. En tout cas, elle en fait le sujet principal de son livre : refuser l'habitude, se forcer à avoir toujours devant les yeux ces images, ces noms. Le bouquin qu'elle tire de ce douloureux concept déborde par tous les bords de morbidité, de désespoir ; et il est aussi, chose rare, le témoignage de ce qui s'est passé dans la tête d'une jeune fille quand d'autres gens de son âge sont tombés le 13 novembre, un témoignage du monde qu'on laisse à cette jeunesse. Et un témoignage enfin délesté des lieux communs qu'on peut lire sur le sujet, d'une brûlante sincérité, d'une profonde intelligence. Conquis et bouleversé.

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Harry Dean Stanton : Partly Fiction (2012) de Sophie Huber

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Petit hommage obligé au grand - une légende vivante nous a quittés - (et maigre) Harry Dean Stanton qui de Paris-Texas à Twin Peaks en passant par Cool Hand Luke ou Alien nous aura fait étonnamment vibrer. Entre deux chansons bluesy (Le Harry se révèle un chanteur et un joueur d'harmonica de grande classe), Dean revient sur sa carrière (interview incontournable de Wim Wenders, Sam Shepard et David Lynch ("un acteur qui continue de jouer entre ses répliques")), ses amours (even if our guy is a solitary guy... never married... Sa plus grande conquête semblant rester Debbie Harry (qui s'est barré avec... Tom Cruise - fucking life, man)) et ses amitiés (du beau monde, de Jack Nicholson à Marlon Brando en passant par l'ex-beau gosse Kris Kristofferson). Stanton, c'est l'humilité faite homme, un caractère dont la silhouette en mouvement est une philosophie à part entière, un taiseux qui sait choisir ses mots, un homme dont chaque silence est aussi éloquent qu’un nuage se baladant tranquillement dans un ciel bleu (très belle réponse quand on l'interroge sur ses parents... deux minutes de regards pensifs qui valent tous les discours à deux balles). Notre homme aime donc à pousser la chansonnette, à séduire les femmes (le plus grand intérêt de faire du cinoche car après tout, le seul but de l'homme is to get laid - top là Harry même si je traverse mon propre Paris-Texas…) et à se tenir peinard au coin d'un bar en sirotant une ptite tequila-fraise et en fumant clope sur clope (sa mort sonne comme un coup dur pour toute l'industrie du tabac). Stanton, c'est une diction inimitable, un regard plus profond que le lac du Connemara, et un visage taillé à coup de serpe inoubliable à chacune de ses apparitions (pas vu non plus ses deux cents films, mais on se comprend). Quand HDS a la pupille qui commence à devenir humide (La fin de Straight Story ou celle de Paris-Texas), c'est toute l'expression du chagrin planétaire qui semble être convoqué. Incroyablement naturel à chacune de ses apparitions (même avec des rouflaquettes), il fait partie de ces seconds couteaux du cinoche américain, capable de donner du relief à chacun de ses rôles. Stanton est parti en fumée (la saison 3 de Twin Peaks est dorénavant un cimetière vivant), on en fumera une à ta gloire, man.

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16 septembre 2017

The Lure (Córki dancingu) (2015) d'Agnieszka Smoczynska

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Comment peut-on refuser de voir une petite comédie musicale polonaise dont les héroïnes sont deux sirènes à tendance vampirique - le tout étant adoubé par la collection de DVD Criterion peu avare en sortie récente et en film polak... Avouons qu'au départ, bien que la chose soit kitschissime à souhait (la Pologne des années 2010 c'est un peu nos années 80, non ? Beineix est comme ressuscité au niveau des couleurs pétantes), on a un petit plaisir coupable à voir ces enchainements musicaux menés sur un rythme tonitruant. On sent que la cinéaste fait un peu des effets chics pour l'esbroufe mais les queues de ces deux charmantes sirènes sont tellement joliment réussies qu'on est prêt à jouer le jeu... Enfin, à jouer le jeu, jouer le jouer, faut pas non plus nous prendre pour des merlus... Le scénar, on sent rend rapidement compte, est un poil indigent (l'une des sirènes tombe folle in love d’un guitariste décoloré terrien (et attention, elle risque gros car si le gars se marie avec une autre elle risque de se transformer en écume - voyez le genre... Soyez-en, en plus, convaincus d'avance que ça ne manquera pas) pendant que l'autre, plus vorace, bouffe ses proies - et même en Pologne où la police a l'air un brin laxiste et conciliante, au bout d'un moment, cela ne peut que lui attirer des ennuis). Entre une scène d'amour un peu bébète (faire l'amour à une sirène avec une queue de six mètres qui sent le poisson, c'est pas forcément très ragoutant) et une scène plus gore (la brune te saute à la gorge des mecs qu'elle drague en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire), nos deux jeunes femmes s'amusent à pousser la chansonnette au sein d'un groupe de pop locale qui ferait passer Mike Brant pour un punk sous acide... C'est franchement, plus souvent qu’a son tour, too much kitschouille pour ne pas dire carrément gnangnan (puis une chanson de variétoche, va, mais 28, la coupe de vodka est rapidement pleine). Du coup, passé l'effet de surprise du premier quart d'heure, on sent bien compte que cette historiette aux images pubesque assez léchées tourne à vide... Smoczynska tente bien encore le coup de deux-trois scène trashy pour maintenir l'attention (une sirène se fait couper la queue pendant que l'autre, roh (ou raw) ne peut s'empêcher de croquer dans un pouce dès qu'on la chagrine (ça gicle, c'est sanguin, mais il en faut bien plus pour nous faire grimacer de jouissance goresque)). La fin était prévue depuis le départ (l'écume et la bête sauvage) et nous surprend autant qu'une chanson de droite de Michel Sardou. Branchouille (t'as vu le dernier film d'Agnieszka Smoczynska ?) mais une histoire de sirènes qui, avec une certaine complaisance, se mord un peu la queue.

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Yourself and yours (Dangsinjasingwa dangsinui geot) (2017) de Hong Sang-soo

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Qu'il est bon de retrouver le gars Hong au top de sa forme (alors même qu'il a réalisé trois films depuis... J'en ai un sous le coude, il faudra que je patiente encore un peu pour les deux autres... en espérant qu'il n'en tourne pas huit entre-temps, le Lucky Luke coréen). Il s'agit ici d'une très simple histoire d'amour ou plutôt du "joli" récit d'une séparation : Minjung et Youngsoo s'aiment, sont même sur le point de se marier, mais vont être victimes de certaines "rumeurs" ; Youngsoo apprend ainsi par l'un de ses potes que sa gorette aime à sortir aimeu-t-à boire avec d'autres personnes. Youngsoo, sur l'oreiller, fait part de ses doutes à la chtite Minjung au sourire si doux qui prend immédiatement la mouche... Le mieux serait encore que l'on ne se voit plus pour un temps - ce qui semble, dit l’homme d’expérience, sonner le glas de leur relation... Lui, les bras lui en tombent et il se pète même une jambe dans la foulée (symbole) ; elle est l'amour de sa vie et sans amour la vie vaut-elle d'être vécue bordel, éructe-t-il après quelques litres d'alcool local. Dès lors, on n'aura de cesse de suivre nos deux personnages : lui s'imaginant la croiser partout (il se fait son film, normal), elle s'inventant une autre vie (Bonjour, je te connais ? Ah non... tu dois me confondre avec ma soeur jumelle mais c’est pas grave, flirtons à nouveau un brin avant que je m’en lasse) pour mieux créer une distance avec les hommes qui s'accrochent irrémédiablement à elle...

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C'est du pur Hong Sang-soo, vu et revu (les bars, les discutes entre potes, les flirts, les filles éméchées entre deux eaux, les mecs éméchées entre deux délires...) mais avec toujours une subtile variation dans le jeu des apparences ; les plus belles scènes sont d’ailleurs sans doute celles où Youngsoo se persuade qu'il recroise le chemin de Minjung ; avec le gars Hong à la barre, on ne sait jamais si c'est du lard ou du cochon - là c'est réel, ah non gasp !... là c'est un rêve, il ne m'y reprendra pas le bougre, ah ben non finalement…  - et cela amène forcément un peu d'épices et d'émotion dans la vie si morne de notre peintre à l'agonie... A défaut d'autre chose, autant tenter de projeter ses fantasmes quitte à rouvrir les yeux quelques secondes plus tard en serrant contre soi la dure réalité du vide. Les scènes où la chtite Minjung "joue la comédie" (fabuleuse Lee Yoo-Young gracile et naïve en apparence mais tranchante inside) valent cela dit tout autant le détour : elle attire les hommes comme une fleur les abeilles et referme ses petits pétales sur eux jusqu'à les rendre gaga. Avant de les jeter gentiment avec le sourire. Elle finira malgré tout par se faire prendre à son propre jeu (l'arroseur arrosé en quelque sorte) lors d'une rencontre entre deux de ses conquêtes (ceux-ci au départ ne s'étaient pas reconnus mais dès qu'ils lèvent le voile sur leur identité, ils mettent de côté la pauvre Minjung devenue pour le coup simple ombre d'elle-même). On apprécie au passage le charme tenu de cette actrice qui sait diablement jouer de ses petites mimiques effarouchées. Alors même qu'on ne donne plus cher de ce couple original, nos deux compères vont finir par se recroiser dans une sombre petite ruelle (est-ce un rêve ? et si la jeune femme était la vraie soeur jumelle de Minjung ?) : le doute est permanent quant à la réalité de la chose tout comme finalement la réalité de leur amour... Cette love story entre un homme qui fantasme et une jeune femme un brin fantasque est si fragile qu'il faut semble-t-il totalement la réinventer pour qu'elle ait une chance de perdurer. Très belle réussite (l'énième) de Hong qui sait toujours nous manipuler avec de subtils artifices de montage.

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Twin Peaks saison 3 de David Lynch - 2017

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Comment aborder cette chose gigantesque, brillante, explosée, foldingue, énorme, incommensurable ? On pensait que désormais le Lynch était sur la pente descendante et il nous livre une série testament (peut-on rêver encore d'une suite ?...) absolument monumentale, ultime... Plus on perd pied et plus on trouve le scénario génial, inspiré, novateur. C'est un film (série télé, mon cul, j'ai envie de dire poliment) qui déborde d'audace par tous les pores et dont chaque séquence, chaque scène sent à plein nez son Lynch, ce petit être grisonnant au cerveau définitivement en fusion. Si au départ, (ah les attentes) on peut trouver que le fil narratif est un peu plus lâche, que l'univers familier et foisonnant de Twin Peaks est un peu délaissé, on finit par se laisser totalement submerger par ces histoires qui, comme les fils électriques qui sillonnent les States, finissent par toutes se retrouver intrinsèquement liées. On jette à la poubelle, au bout de deux minutes, tous nos a priori et on regarde, émerveillé, chaque épisode qui nous réserve toujours son lot de surprises (on aura malgré tout forcément un penchant pour le mythique épisode 8 qui nous ramène à la source du mal, pour le parfait épisode 15 qui mêle génialement amour romanticissime (ah putain Les Platters...), amour à mort et mort violente et puis les deux derniers épisodes de cette troisième mouture qui recule toujours un peu plus les limites de ce rêve éveillé cinématographique).

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Pour tenter de trouver une entrée, on pourrait commencer par cette incroyable variété de personnages qui sont tous en quelques secondes parfaitement crédibles ; sans vouloir citer l'ensemble du casting (allez, on ne peut quand même pas s'empêcher d'évoquer Harry Dean Stanton, Tim Roth, Naomi Watts, Miguel Ferrer, James Belushi...), on est tout ébaubi devant chaque caractère, de l'éternelle femme à la bûche au jeunot au gant vert en passant par un trio de cow-boys à la con ou de donzelles habillées en bonbon rose. Lynch nous mène sur un sentier qui n’a de cesse de bifurquer comme s'il avait pris un malin plaisir à atomiser tout fil narratif, donnant finalement plus la part belle à toute cette galerie de personnages qu'à son récit cauchemardesque. De Laura Palmer, il en sera tout de même question, notamment lors d'un final toujours à la frontière du rêve comme s'il s'agissait finalement du territoire de prédilection d'un Lynch à haute tension qui repousse toujours les limites de son imagination.

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On parle du casting mais on aurait pu commencer, à tout seigneur tout honneur, par le fabuleux Kyle Kyle Mac Mac Lachlan Lachlan qui n'en finit plus de se dédoubler : absolument mortellement drôle dans le rôle du benêt Dougie, il se révèle effroyablement effrayant dans celui d'un Cooper qui a mal tourné ; qu'il détruise froidement ses adversaires ou qu'il se fasse bêtement descendre (heureusement que notre homme à une capacité à renaître de ses cendres absolument frauduleuse), Kyle impressionne par la maîtrise absolue de son jeu. Moins son faciès se fait expressif (en Dougie redécouvrant le café ou en Cooper les yeux rivés sur la route), plus notre Kyle nous saisit par son jeu tout en infimes nuances. L'alter ego de Lynch ne peut que remporter cette année à nouveau un Golden Globe, vingt-sept ans après son unique trophée. Kyle nous fait passer de l'humour à froid à l'effroi d'une séquence l'autre et chacune de ses apparitions est un vrai bonheur. Autre bonheur bien entedu, ses retrouvailles avec la perruquée Laura Dern qui là encore nous donne des frissons dans le dos (qu'il s'agisse du premier face-à-face froid comme la mort dans la prison ou du premier baiser échangé sur la toute fin de la chose).

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On pourrait bien sûr également évoquer l'ingéniosité des effets spéciaux (deux images en transparence et le tour est joué - on est loin des écrans verts qui font vomir) qui ne sont pas parfois sans évoquer les premiers courts tout biscornus de Lynch : on craque en particulier pour toutes ces séquences ou les personnages donnent l'impression de "bugger" avec le simple jeu sur les ralentis, les retours en arrière et les cut. On frémit comme des jouvenceaux devant ces petits effets spéciaux à la main qui donnent, par leur petit côté artisanal, encore plus de patine à cette oeuvre d'un cinéaste au sommet de son art mais s’amusant encore comme un gamin qui aime à triturer ses jouets. Il faudrait aussi, évidemment, parler de ces multiples vignettes musicales qui viennent clore comme par magie chacun des épisodes. On a hâte, à chacun des épisodes, d'entendre ces variations mélodieuses qui nous permettent, les yeux fermés, de se repasser le film que l'on vient de voir. Il faudrait bien sûr que cette chronique n'ait pas à se clore pour qu'on puisse évoquer chaque passage qui reste définitivement ancré en notre subconscient (got a light ?) ou ces diverses situations qui nous ont fait mouiller notre culotte (Lucy Brennan et son incompréhension face au principe des téléphones portables). Vous l'aurez aisément compris, cette saison 3 peut d'ores et déjà être considérée comme le film de l'année et si vous osez passer à côté, honte à vous. Délicieusement électrique.   (Shang - 16/09/17)

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Effectivement, difficile d'expliquer en mots bêtement écrits ce qui révolutionne, ce qui bouleverse, ce qui remue, dans cette série géniale, qui enterre allègrement les deux premières (et inégales) saisons. Alors allons au plus court : Lynch invente une nouvelle forme, inaugure une autre façon de regarder la télé. En revenant sur les thèmes (plus que sur les événements) de sa série mythique, il ose s'attaquer au dernier tabou de la télé : l'abstraction. Twin Peaks 3 est une très lente série douloureuse, un voyage dans les rêves, une grosse déconne provocatrice, un éloge funèbre, un polar barré, certes, mais il est avant tout une exploration du cinéma de Lynch dans son ensemble ; entendez par là qu'il trouve enfin le point d'orgue de ce qu'il cherche depuis toujours au cinéma, le décrochage assumé, la passage aux pures formes.

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On s'attendait à tout. Surtout à ce qu'il complète les nombreux mystères du passé, concernant Laura Palmer, et à ce qu'il joue sur la nostalgie de ses spectateurs désormais quadra, en ressortant la panoplie onirico-drolatique des années 90. Il fait tout le contraire. De Twin Peaks même il est à peine question là-dedans, ou alors simplement pour filmer quelques scènes déréalisées de concert dans l'auberge du coin, montrer quelques pitreries de la secrétaire du commissariat (sûrement les scènes les moins inspirées) ou filmer les réflexions silencieuses des flics dans un commissariat vidé de tout repère. De Laura Palmer, en tout cas de l'enquête autour de sa mort, guère non plus, ou alors pour reconvoquer quelques guest-stars, pour donner quand même de la matière aux tenants du tout-scénario de jadis, ceux qui décryptent le moindre plan et en déduisent des théories de complot fumeuses. Troublant de voir d'ailleurs ces personnages bien connus 25 ans plus tard, avec des rides et du poids en plus, de compter les absents (les morts) et de regarder le temps qui passe (et nous avec, c'est bouleversant de regarder cette série et de se dire que nous avons vieilli avec elle). On voit bien encore des traces de narration presque "classiques" (la part de Mark Frost ?) derrière les élucubrations lynchiennes, le truc est encore plus ou moins tenu niveau polar et rebondissements, on devine derrière tout ça les restes de la série d'origine. Cette saison comporte son lot de scènes directement fun, portées par Tim Roth ou ce jeune psychopathe fou qui sème colère et sang sur son passage. Mais ces scènes-là, de toute évidence, intéressent peu Lynch, qui les filme en pro mais sans conviction. La partie Sailor et Lulla, si vous voulez, est encore là, mais pour remplir le cahier des charges...

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Ce qui transporte par contre dans cette saison, c'est la profonde nostalgie qui émane de tout ça. Nostalgie qui se teinte plus souvent qu'à son tour d'angoisse de la mort, de la disparition. Bowie est remplacé par une espèce de poële fumant et parlant, la dame à la bûche fait un dernier tour poignant (une des plus belles scènes de la série : ses adieux), Harry Dean Stanton nous confirme aujourd'hui qu'il a mis là ses dernières forces (RIP, frenchman) et nombre de personnages semblent littéralement happés par la mort. A commencer par Dale Cooper lui-même, qui passe l'essentiel du métrage dans un état de stupeur et d'hébétude sur lequel Lynch ne cesse de revenir. Il y a quelque chose de radical dans le choix d'avoir transformé son héros principal en mollusque, et peut-être bien, si on me pousse un peu, d'autobiographique de la part de Lynch : un homme qui contemple tout un petit monde se débattre, rêveur et légèrement ridicule, ailleurs et déconnecté du réel. En tout cas, son goût pour la méditation apparaît ici en plein. Le côté nostalgique et morbide vient aussi par ailleurs de sa façon de reconvoquer pour un dernier tour de ronde tous ses films : on reconnaît à travers les acteurs, les détails, les clins d'oeil, non seulement ses références directes (Fire walk with me, Inland Empire ou Mulholland Drive) mais aussi nombre de "bonus cachés" qui rappellent les premiers courts-métrage (son arbre artisanal est génial), et ses films plus inattendus, comme Elephant Man, Dune ou Eraserhead. Mais il y a aussi une véritable réflexion sur la trace qu'ont laissée les personnages des premières saisons : on est transporté par exemple par cette scène finale qui montre Dale Cooper attraper par la main sa Laura-Euridyce, et être incapable de la ramener à la réalité. Le temps semble n'avoir pas eu d'emprise sur Twin Peaks (à quelle période se déroule l'action ? c'est à la fois vintage et moderne) ; et pourtant c'est bien l'emprise du temps, le vieillissement qui en est le sujet principal. On assiste bien là, j'en prends le pari, au film-testament de Lynch.

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Mais ce qui reste plus bluffant que tout, c'est la totale liberté avec laquelle Lynch aborde les choses, aussi bien au niveau de la trame que de la forme. Jamais on n'avait vu une telle abstraction faire son entrée dans les séries-télé, pourtant de moins en moins frileuses avec le conceptuel. Les références cinématographiques (notamment aux films expérimentaux), picturales (bonjour, Magritte), littéraires (Poe, la mythologie grecque et Baudelaire) sont pléthore, mais le film ressemble avant tout à un film... de Lynch. Dans le fameux épisode 8, il vient frotter son univers avec celui de Kubrick, et invente une nouvelle forme, artisanale et ultra-contemporaine à la fois. J'ai regardé 5 fois de suite ces écrans qui se recouvrent de neige, ces effets spéciaux faits main, ces lents travellings qui s'enfoncent dans un nuage de bombe atomique, et je peux vous le dire : c'est incroyable. Le décrochage est radical, malgré quelques passages déjà complètement oniriques (notamment sur les deux premiers épidodes, géniaux), et montre que Lynch, malgré ses absences, est toujours le plus grand cinéaste du monde. En tout cas le plus libre, le plus barré, le plus drôle, le plus novateur, le plus intrépide. Le plus grand film de l'année, aucun doute. De Lynch peut-être bien. De la décennie, je vous tiens au courant.   (Gols - 16/09/17)

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15 septembre 2017

Knock de Guy Lefranc - 1951

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Rhaaaaa le bon temps des grands films français, où on savait jouer, nom de Dieu, c'était pas comme maintenant, avec ces acteurs minables, là. Avant on savait raconter des histoires, sapristi, on s'embêtait pas avec "oulala, où est-ce que je vais mettre ma caméra ?", on savait écrire des scénarios et des dialo... bon, non, on est d'accord, Knock c'est pas terrible. Pour saluer le retour de Patrick Brion (qui zozotte cette année, c'est la nouveauté) le dimanche soir à 0:15, j'ai voulu regarder sa 376ème programmation de ce film, adapté de la pièce de Jules Romain qui m'avait bien fait rigoler à 8 ans. Eh bien ma foi, c'est laborieux. Le truc est entièrement basé sur les dialogues, certes finauds (en tout cas dans la première partie), et laisse tout le reste partir à vau-l'eau. Quand il s'agit des acteurs, ça va, il a trouvé assez de grands bonshommes pour ne pas avoir à leur demander quoi que ce soit. D'abord Louis Jouvet, of course, vraiment le maître de l'ambiguité quand il s'agit de donner 16 sens différents à une réplique : bien aimé par exemple sa première scène, une lente traversée de la campagne à bord d'un tacot où il a pris place avec l'ancien docteur et sa femme. Un festival de bons mots et de double-sens dans lequel l'acteur est comme un poisson dans l'eau, sa diction saccadée lui permettant d'être à la fois sec comme un punk et tout en rondeurs. On y voit donc deux postures de la médecine rurale s'y affronter : d'un côté, la vieille école, celle qui écoute les soit-disant malades mais ne fait rien ; et celle qui considère que "tout homme en bonne santé est un malade qui s'ignore" et qui promet de mettre tout le monde au lit. La balance penche bien entendu vers le deuxième, puisque c'est Jouvet qui l'incarne et qu'il sait trouver les mots pour rendre sa méthode, a priori douteuse (le gars n'a pas fait d'études de médecine), brillante et cynique comme un bon vieux Molière. Jouvet a du répondant niveau seconds rôles, on est amusé.

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Ensuite, c'est du théâtre platement filmé, avec ce qu'il faut d'acteurs à tronche (ma préférence au tambour de la ville, Yves Deniaud, dans une scène vraiment fendarde) : la vieille bourgeoise qui vient plus pour parler que par besoin et qui ressort avec une maladie incurable, la brave paysanne concon qui a pas vraiment mal et qui se retrouve avec des soins à vie, notre jeune Jean Carmet qui fait sa visite bourré pour se foutre de la gueule de Knock et ressort au service du dit... On commence à s'impatienter un peu devant ces scènes sur-écrites, rendues avec des champs-contre-champs antiques, et on se dit que Jules Romain a peut-être écrit une pièce pour la radio, mais qu'il n'y a pas grand-chose à chercher de sympa à jouer là-dedans, mis à part le personnage principal. Lefranc a beau tenter des travellings fastidieux et des scènes en extérieur inutiles, le film s'enfonce irrémédiablement dans le bavardage. Dans la dernière partie, où se laisse voir le vrai projet de la pièce (le fantasme de Knock : mettre toute la ville au lit, et encaisser du pognon, devenir une sorte de dictateur du stéthoscope, et critiquer violemment par ce biais la médecine et ses imposteurs), ça devient carrément longuet, ça n'en finit plus de finir. Même Jouvet semble s'ennuyer devant ce retournement de caractère, et si on s'accroche, c'est bien pour ce médecin ridiculisé dans la première scène, et qui devient ici troublant, émouvant (et si c'est lui qui avait raison ?). Lefranc a par la suite réalisé un bon paquet de navets, et on peut considérer que Knock est son meilleur film, mais c'est bien pour être gentil, et parce qu'on aime Patrick Brion.

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14 septembre 2017

L'Assassin (L'Assassino) (1961) d'Elio Petri

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Un petit tour du côté du cinéma italien, cela faisait un bail. On ne s'ennuie pas dans ce film à suspense de l'ami Petri qui repose quasiment entièrement sur les épaules du géant Mastroianni. Ce dernier incarne un piètre receleur d'antiquités (il n'est pas à une petite magouille près pour se faire de la thune), doublé d’une sorte de gigolo qui porte son dévolu sur des femmes plutôt riches (la fabuleuse Micheline Presle en femme entre deux âges et la bardottienne Crisitina Gaioni en jeune bombasse peu farouche). Bref un type peu recommandable, un roi de l'opportunisme qui laisse le charme agir... Seulement voilà, un beau matin quatre inspecteurs débarquent dans son home qui déborde de tableaux et de candélabre. L'ami Marcello joue l'étonné (lui, un type droit comme la tour de Pise, tout de même !) : de quoi peut-on bien l'accusé, meo dio ? C'est en téléphonant à son ancienne amante et protectrice Micheline qu'il découvre le pot aux roses : elle a été assassinée la nuit dernière. Marcello est blême d'autant qu'il semblerait bien qu'il fut le dernier à la voir... Et comme par hasard, toutes les reconnaissances de dette qu'il lui avait signées ont disparu. Police, menotte, prison.

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Mastroianni est vraiment parfait, pour ne pas dire génial, aussi crédible en arnaqueur du dimanche qu'en Casanova de basse-cour auprès de poules riches. Il joue tout aussi bien et à la perfection la totale naïveté face à ses flics qui sont bien décidés à ne pas le lâcher. Notre homme, en de multiples flash-backs revient donc sur son parcours peu brillant (un ami trahi... pour les beaux yeux (et les relations) de sa femme (La Presle) ; un type errant auquel il aurait pu, avec un peu de bonne volonté, porter secours... et qui s'est suicidé ; une fraîche donzelle (La Cristina) qu'il sait totalement creuse de la tête et qu'il ne peut s'empêcher de séduire (la nouvelle poule aux œufs d'or)... Rien de bien reluisant en effet chez notre homme qui, à mesure que le film avance, révèle toutes les petites lâchetés dont il fut coupable. Maintenant si tous les hommes lâches étaient des assassins en puissance, les prisons seraient pleines… Marcello joue sur de velours avec son petit air perdu, sa petite mine défaite, incarnant l'innocence-même : lui, violent, jamais ! (il fait plus de l'embobinage doucereux, à l'évidence)... Harcelé par les questions des enquêteurs (deux types lui collent aux basques même au cachot pour qu'il craque... et des fissures apparaissent forcément dans la carapace de notre séducteur au masque de fer), il y a peu de chance pour que notre ami Marcello passe cette fois-ci au travers des mailles du filet. Même s'il garde toujours un soupçon d'humour à froid (le couteau, il est où ? Je l'ai mangé, je travaillais avant dans un cirque !), notre homme, fatigué et ébranlé dans ses tréfonds, risquent, quoi qu’il advienne, de ne jamais sortir de cette histoire complétement indemne... Un suspense jusque dans les cinq dernières minutes et un Marcello... comment dire...totalement fidèle à lui-même jusqu'au bout. Un bon petit polar porté par un acteur à l’éternelle grande classe.  

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120 Battements par minute de Robin Campillo - 2017

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Visiblement ce film a frôlé la Palme d'or, et comme personnellement j'aime beaucoup Robin Campillo, me voilà aux premières lignes pour vous donner un avis ferme et définitif. 120 Battements par minute est absolument irréprochable : Campillo y revient sur les grandes heures d'Act-Up, asso dont il fut un des membres influents, et notamment sur cette période des années 80-90 ou le Sida assassinait à tour de bras la jeunesse mondiale, sans qu'aucun palliatif ne soit trouvé, alors que les labos pharmaceutiques jouaient les salopards en attendant le bon moment pour sortir leurs produits miracle, alors que l'Etat abandonnait purement et simplement les malades à leur sort (sûrement parce que ceux-ci étaient majoritairement issus de la communauté homo, et que telle n'était pas la priorité de nos puissants). Le film montre longuement les réunions houleuses, parfois potaches, de l'asso, les interventions musclées et sanglantes, les mille petites entourloupes pour déjouer un barrage de flics, l'activisme frontal, le miracle qui fit travailler ensemble des êtres si différents dans leurs opinions ; et surtout il montre des individus face à la mort, en isolant du groupe plusieurs personnages, homo démonstratif, petit mec discret, activiste très renseigné, jeune homme suiveur, nana débordée par sa colère, etc.

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C'est donc une sorte de documentaire qu'on regarde d'abord : le portrait d'un groupe qui s'est dressé contre la mort, tout simplement, de façon un peu dérisoire mais avec un sens collectif de la lutte, ce qui fait du bien dans nos temps d'individualisme forcené. De ce côté-là, le film est très satisfaisant. Qu'il s'agisse de filmer dans l'énergie les gusses débarquant dans un labo pour l'innonder de capotes pleines de sang, ou de montrer la parole qui s'échange dans des AG bordéliques mais passionnantes, Campillo choisit la bonne distance : à l'intérieur, immergé dans le rythme incroyable d'Act-Up. Il en saisit toutes les nuances, depuis les grandes rigolades jusqu'aux excès, depuis les grands moments de sérieux jusqu'aux tragédies intimes, pointant les luttes de pouvoir et les petitesses autant que les grandeurs et le romantisme. La parole est le sujet principal de la chose, un peu comme dans Entre les Murs, autre beau film sur le Verbe : comment elle passe d'un être à un autre, comment elle se contredit, comment elle cache, comment elle clashe. Mais la grande qualité du film est de la mettre en corollaire avec son "opposé" : les corps, autre grand sujet de 120 Battements par minute. En opérant un très beau mouvement d'ensemble, qui va du collectif à l'individuel, Campillo réussit un subtil glissement. Tout le dernier tiers se focalise sur un seul être en train de mourir, et on voit vraiment l'évolution du corps, l'intimité du gars avec la mort. On oublie alors que la théorie d'Act-Up servait avant tout à ça, à empêcher les corps de s'éteindre, et que toutes ces paroles ne servaient qu'à lutter contre une douleur. On ressort révolté de la chose, justement parce qu'il a réussi subtilement à nous intéresser à un cas, à sortir de la théorie pour entrer dans le vif de son sujet.

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Sujet bien traité, donc, exhaustivement... et c'est bien un peu là qu'est le principal défaut du film. C'est un peu laborieux, le gars, tourmenté sans aucun doute par son sujet, veut tout mettre dans son film, raconter vraiment ce que c'était, ce qu'il a vécu. C'est du coup un peu long, ça se perd dans des détails inutiles (trois réunions avec les salauds du labo pharmaceutique, alors qu'on avait tout compris dès la première, deux Gay-pride alors qu'une seule suffisait), ça veut tellement tout nuancer que ça piétine souvent : on sait, par exemple, que le Sida ne touchait pas que les homos, mais aussi les hétéros, les hémophiles, etc. Mais Campillo veut le montrer, veut accorder à chacun sa scène, et allonge ainsi son film déraisonnablement. Voilà qui dessert le propos, et notamment la très belle énergie qui se dégage du film. Trop attaché à "une certaine tradition du cinéma français contemporain", il insère par ailleurs des scènes de danse très surfaites au milieu de son film, éternels plans sur des corps en mouvement, éternels disques fashion (au passage, on remarque que Jimmy Sommerville avait une putain de voix). Enfin les scènes de sexe, par ailleurs très bien filmées, ont du mal à s'attaquer concrètement au sujet : un peu frileuses, occultant soigneusement tout plan qui pourrait choquer mémé, elles desservent elles aussi le propos frontal du film. A trop chercher le grand public, Campillo rate quelques scènes importantes. C'est bien dommage, parce que voilà un film ultra-sincère et passionnant sur un sujet trop rare. Un peu partagé, mais toujours passionné par Campillo.

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13 septembre 2017

LIVRE : La Fonte des glaces de Joël Baqué - 2017

9782818013915,0-4348882Petite déception pour ce livre annoncé partout comme le renouveau de l'absurde à la Chevillard. Du maître cité, Baqué possède certes un univers unique, étrange et farfelu, le goût pour les animaux les plus bizarres, un sens indéniable de la formule... mais malheureusement il ne parvient pas à transformer son histoire en quelque chose de grand, à faire de son humour quelque chose d'autre qu'un amusant scénario. Dommage, car son personnage avait de la place pour devenir puissant : un charcutier toulonnais à la retraite, veuf et éteint, tombe par hasard dans un vide-grenier sur un manchot empereur empaillé. Il est mystérieusement attiré par cette bête, l'achète, l'installe chez lui, et va devenir véritablement obsédé par l'animal. Ce sont d'abord des recherches fébriles en bibliothèque, puis peu à peu des envies d'ailleurs, d'aller voir au Pôle la bête in vivo. A partir du moment où son avion décolle pour Ushuaïa démarre une aventure étrange, mêlant le péril écologique, la sexualité animalière, la recherche du profit et les gâteaux soviétiques pleins de drogue (...), qui va peu à peu transformer notre homme sans caractère en mythe.

On aime particulièrement la première partie, cette découverte de la passion chez ce boucher sans envergure. On y lit, sous travers d'humour, une vie éteinte qui redémarre, une profonde connivence entre ce petit mec et le manchot, qui se retrouvent dans leur maladresse, leur inadaptation au monde. Baqué écrit très bien sur la banalité, sur ces vies sans flamme et sans passion, et rend son protagoniste à la fois crédible et attachant. Quelques phrases effectivement chevillardiennes font mouche, on sourit gentiment devant la modestie du propos, devant cette façon de s'emparer des minuscules choses de l'existence et d'en extirper le suc comique ou pathétique. Ensuite, c'est moins bien : l'aventure polaire de Louis est certes chargée en événements surprenants, mais Baqué ne semble pas taillé pour les extrêmes, et nous perd un peu dans ses facéties. On fatigue devant les numéros de jonglage de ce styliste qui se transforme trop souvent en faiseur un peu creux, en virtuose pour l'esbroufe, et on ne croit guère à cette histoire de gusse qui devient dieu de l'écologie par hasard (et sans qu'on ait vu d'ailleurs pourquoi il l'est devenu). Ça se lit gentiment, avec même un certaine bienveillance eu égard à la poésie du mec, mais ça s'oublie aussi vite. Beaucoup de bruit pour rien.

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12 septembre 2017

Les Ruses du Diable (Neuf Portraits d'une jeune Fille) (1966) de Paul Vecchiali

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L'ami Vecchilali n'apparaît que peu dans nos chroniques bien qu'il porte en lui un petit air rafraichissant de la New Wave. Il est question dans ce film rivettien de plein de mystères d'une jeune femme (Geneviève Thénier, un minois d'époque qui porte bien la coiffure choucroute brune puis la perruque vintage blonde) qui voit sa vie bouleversée par de simples courriers. Chaque matin, la petite "cousette" reçoit par la Poste un billet de 100 boules. Un ça va, mais trente par mois ça fait cogiter... Qui peut être le mystérieux bienfaiteur qui cherche son bonheur... ou pas ? (oui car l'argent ne fait pas, on sait tous cela). La petite cousette n'en fait un peu qu'à sa tête et décide, grâce à cette aubaine quotidienne, de planter son boulot et ses amies pour partir à la recherche de cet étrange quidam qui la noie d'argent. Est-ce un dragueur friqué, est-ce un ancien amant, quelqu'un de la famille... notamment ce châtelain qui aurait bien connu sa mère (mais qui n'a jamais reconnu l'enfant) ? La question est posée.

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La Geneviève, qui jusqu'à maintenant a vécu une vie bien sage et sans excès, prend plaisir à goûter au consumérisme de base (dans les sixties, un bon frigo, ça marque toujours des points) et à l'amour l'après-midi. Plus légère qu'une petite bulle de savon portée par le vent et le souffle de ce mécène postal, notre Geneviève connaît tout de même quelques déboires (ce salopiot de prétendu père biologique qui est à deux de la violer et Thierry la Fronde, un amant marié chaud comme la braise, qui s'effraie vite de ses billets qui tombent du ciel - pas de couilles, La Fronde). La pauvrette va aller de Charybde en Scylla lorsque tout d'un coup ces petits mandats en espèces disparaissent... Dettes, retour forcé au boulot et à son aiguille à coudre, déprime, la cousette Geneviève file un bien mauvais coton…

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On apprécie forcément ce petit côté "tourné en extérieur au fil de l'eau " - une patine définitivement NW (l'une des cousettes siffle d'ailleurs l'air des Parapluies de Cherbourg, ça fait toujours chaud au coeur), ces multiples rencontres faites par une Geneviève de plus en plus curieuse (on croise Nicole Courcel, Michel Piccoli et même une vieille voyante qui fout les boules) et ce chemin de pistes cher à Rivette qui semble ne jamais en finir... Quelques temps creux, certes (le passage chez sa mère et le retour en ses terres...) et un petit côté décousu - ce qui ne sied guère à une histoire de cousette. La fin, elle, se révèle beaucoup plus terre à terre qu’on n'osait le croire et pas vraiment fleur bleue (the curse of the easy money...). Au final, un portrait plutôt léger et sympathoche d'une jeune femme de son temps (elle n'a pas froid aux yeux la Geneviève, et ose quelques regards caméra de la plus belle eau) qui, après avoir surfé sur l'argent (martelle-t-il), coulera dans la solitude (au moins dans la version director's cut). Quelques bons moments vintage pour un film qui peine tout de même à vraiment sortir du lot en cette période cinématographique si généreuse au niveau créatif.

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M le Maudit (M) (1931) de Fritz Lang

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Après à peine cinq minutes de film, il est facile d'être convaincu qu'on est bien en face d'un chef-d'oeuvre. Si l'intrigue demeure captivante, chaque séquence est, dès le départ, au niveau du graphisme, du montage, de l'utilisation du son, du cadre, du symbolisme ou plus précisément du pouvoir d'évocation... (tout cela, et encore plus), d'une intelligence évidente - quand on apprend, ensuite, en plus, qu'il s'agit du premier film allemand parlant, on est sidéré de voir à quel point Lang a su utiliser, incorporer dans sa trame, ce procédé, mêlant voix in et off avec une grande originalité, provoquant des frissons dans le dos avec un simple petit air sifflé (Peter est le loup)...

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On pourrait écrire une thèse sur le cinéma, sa grammaire, son emprise sur le spectateur, à partir de ce simple film, une oeuvre capable de rivaliser avec Citizen Kane et j'en vois, comme ça, pas des tonnes (je cherche pas trop non plus). Une gamine, filmée en plongée, entourée de bambins, récite sa petite comptine diaboliquement glauque - il est question d'un meurtrier sans pitié - et vlouf - ou ouaf, ça dépend de votre poids -, vous voilà happé par ce film sur un petit ton grinçant. Dire qu'ensuite tout s'enchaîne avec une fatalité déconcertante, c'est rien de le dire (je me suis refait trois fois le début, c'est hallucinant de maîtrise). Une femme grimpe des escaliers, parle avec une autre femme sur son palier de cette petite comptine qui l'agace, contre-champ, nous voici dans l'appartement de la seconde femme avec laquelle, finalement, on reste : elle attend justement sa fille, il est midi, plan sur la boîte à coucou, le petit oiseau va sortir... (Quel blagueur ce Fritz). Ensuite c'est un festival pictural : la  petite fille sort justement de l'école (elle est au bord du trottoir, une voiture la frôle, premier danger, ouf, ah tiens un flic l'aide à traverser la rue, la pression retombe, mais à peine...) lance son ballon contre une affiche mettant en garde contre un meurtrier qui rôde, et l'ombre du gars qui apparaît, justement... Tout s'enclenche avec une telle perfection, la machine cinématographique est tellement bien huilée qu'on en frémit d'avance...

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On retrouve la mère qui commence à s'affoler, entendant des bruits montant de la rue, elle appelle sa fille par la fenêtre, un plan fixe sur une cage d'escalier désespérément vide, sur un grenier désert, la voix commence à résonner dans notre tête à tel point qu'on se demande si le prochain plan ne sera pas sur l'intérieur de notre crâne, un plan sur l'assiette blanche, toute triste, de la gamine, puis sur un terrain vague avec la balle de la chtite qui rentre dans le champ en roulant, puis - incroyable - sur le ballon gonflable que lui avait offert notre killer : il est pris dans les fils électriques, bouge un poil, puis s'envole vers les cieux : on a compris qu'elle s'était sûrement débattue mais que son âme est déjà au ciel : c'est magistral, on a rien vu, on a tout ressenti : on vient d'assister au meurtre le plus horrible jamais filmé avec trois plans fixes, une assiette, une balle, un ballon - on est sur le cul alors qu'on l'était pourtant déjà avant sans en prendre conscience, c'est ça la magie du cinéma.

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Ensuite la terreur se propage a vitesse grand V : chacun est prêt à accuser littéralement son voisin (encore l'un de ces fameux plans en plongée sur une tablée de bourgeois où les êtres nous apparaissent comme de pauvre insectes prêt à s'entredévorer); un autre plan sur une affiche mettant en garde contre le meurtrier (un travelling arrière sur une foule qui ne cesse de s'aggrandir), une personne lit l'affiche à voix haute et l'on glisse subtilement par le biais de cette voix (qui est en fait une autre quand on revoit la scène - il y a eu une petite interruption entre les deux) à la séquence suivante, celle du Secrétaire qui lit lui-même cette annonce au commissaire. La fameuse discussion au téléphone entre le "secrétaire" et le commissaire dure des plombes mais n'est jamais plombante, car elle est entrecoupée d'une multitude d'autres scènes, où l'on voit les efforts des policiers, le résultat d'une analyse graphologique, deux témoins qui ont vu la chtite le jour même et qui, incapables de se mettre d'accord, s'invectivent (gros plans terribles sur leur visage éructant de colère), un compas qui trace des cercles de plus en plus grands autour de la ville pour signifier la progression des recherches - une image qui traduit tout autant la progression de la peur -; la délation fait rage (1931, Fritz Lang est bien un cinéaste d'avant-garde ou de mise en garde...) et on assiste à des scènes où chaque "suspect" lambda risque de se faire lyncher par la vindicte populaire... (un chtit monsieur qui donne l'heure à une gamine - le champ/contre-champ, plongée/contre-plongée sur notre petit homme face à l'immense brute qui l'accuse est terriblement exagéré et visuellement jouissif ; un pickpocket arrêté par la police rapidement entraîné par une foule haineuse qui ne cherche pas à comprendre ses torts...). On est dans nos petits souliers...

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La police et la pègre qui voient leurs affaires baisser à cause des multiples rafles dans les bas-quartiers (l'ère du "tout policier" a déjà sonné, avec les moins aisés qui sont forcément les premiers coupables... bien sûr... La caméra de Fritz Lang filme la ville sous tous les angles, semblant annoncer les caméras qui fleurissent de nos jours dans nos petites cités...) sont filmées tour à tour (le travail sur les répliques qui s'enchaînent en zappant d'un monde à l'autre est encore bluffant) pour mettre en place une stratégie contre le tueur. Les gars de la pègre décident d'engager tous les clodos qui quêtent (c'est pas la main d'oeuvre qui manque... La crise, vi) pour quadriller la ville ; Lang nous gratifie alors d'un plan-séquence ultra alambiqué (caméra qui vole au-dessus de la pièce, qui passe d'un étage à l'autre en passant par une fenêtre... la totale - même Sokurov doit être vert) pour nous montrer leur recrutement. Là j'ai dû caresser mon chien pour revenir sur terre... Il y aura la fameuse marque M collée sur le dos du suspect, la traque du gars qui s'organise (c'est filmé réellement par satellite (ah si) et on se dit que Lang était vraiment super fort) et les yeux du Peter Lorre de rouler de terreur...

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Le procès populaire final fait preuve de la même maestria, avec notre Peter Lorre qui se tord de douleur, se traînant à terre en avouant ses pulsions monstrueuses, la foule qui gronde faisant fi de ses commentaires et un avocat qui tente désespérément de rendre cette foule à la raison en lui demandant une once d'humanité - l'homme est malade, totalement sous l'emprise de ses pulsions infernales et ne demande qu'à être soigné... Mais peut-on intelligemment raisonner une foule (plus apte, sûrement, à entendre un discours démagogique... bah). Lang séduit sur la forme et nous foudroie sur le fond : un "visionnaire" dans les trois mille sens du terme (mais là j'ai plus le temps). M'a bien plu, moi, cet ptit film, très expressif - ah, on dit expressionniste - oui bon, on se comprend.  (Shang - 01/03/09) 

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Bah c'est toujours le souci avec les chefs-d'oeuvre intersidéraux, difficile de dire autre chose que : c'est génial. M le Maudit ne se raconte pas, il se regarde, et bouche bée qui plus est. Le texte de mon compère est impeccable, si après ça vous n'avez pas envie de revoir la chose et de ne plus regarder que ça, c'est que vous n'aimez pas le cinéma. J'ajouterais juste qu'il y a dans ces milices de malfaiteurs qui s'organisent pour pouvoir continuer à perpétrer leurs crimes un cynisme jubilatoire, une sorte de désespoir total hérité des pièces de Brecht et qui colle bien à l'époque : on peut voir en effet le film comme une allégorie de l'époque, en avance sur son temps quand il s'agit de pointer les petitesses d'une société sclerosée de toutes parts. Dénonciation de la délation, variation sur le Mal contenu au sein de la société, sur les ambiguités de ce qu'on appelle un Monstre, sur la corruption, l'inhumanité des petites gens,... le truc présente un visage amer et violent de la société allemande de l'époque avec un prophétisme sidérant. Pour ce qui est de la forme, c'est une perfection absolue, la fluidité faite film, plein de plans qui restent en tête (ces décors nocturnes vides qui se remplissent peu à peu de personnages silencieux, cet implacable tribunal pris dans des gros plans dignes de Jérôme Bosch, la succession de cadres très scientifiques, très documentaires, sur le travail de la police, etc etc). On n'aura jamais fini de faire le tour de ce sommet, les enfants, contentons-nous donc de vénérer la chose en sifflotant prophétiquement...   (Gols - 12/09/17)

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11 septembre 2017

Crashout (1955) de Lewis R. Foster

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Dans notre grande série des "prison breaks", ce Crashout de Foster tient joliment son rang ; film noir hargneux et sanglant qui bénéficie d'un casting de choix : William Bendix (second couteau génial qui n'a pas volé son premier rôle) se retrouve entouré d'Arthur Kennedy, de Luther Adler ou encore de William Tallman dans le rôle des autres convicts échappés (ils sont six au départ mais la sélection se fera encore plus drue que dans Highlander). Bendix est méchamment touché dès les premiers instants de la folle cavale mais il parvient malgré tout à mener à la baguette son petit monde : s'ils la jouent bon équipier, chacun aura le droit de splitter l'argent que Bendix a caché quelque part dans la montagne. On connaît la chanson : on veut bien s'entraider devant le danger mais lorsqu'on aura l'occase de se débarrasser d'un des associés, tous les coups seront permis. Bendix, entité aussi massive que diabolique, dispose de types aussi tordus que lui – cela devrait faire son affaire... Nos gaziers vont vivre moult aventures (avec notamment au passage deux rencontres féminines faisant figures d'anges (éventuellement) salvateurs (la charmante et champêtre blonde Beverly Michaels et la jeunette brunette Gloria Talbott) en voyageant avec des moyens divers (à pied, en bagnole ou en train) ; ils passent de l'espace étroit et anxiogène d'une grotte aux grands espaces neigeux mais ce après moult stops (un bar, une ferme...) qui réservent toujours sa petite surprise et... réclament son lot de cadavres.

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La bonne idée de Foster, parmi d'autres, est d'avoir choisi un "héros" (et la plupart de ses acolytes) pas vraiment aimables (ils ne se trouvaient pas en prison par pur hasard…). Du coup, on se fait toujours surprendre par les petites saloperies que chacun est amené à faire à tour de rôle... Exemple par la bande : on fait venir un médecin ? Un bon gros joufflu vient faire son taff... Ouais, il est sympa mais reste un témoin gênant - une bonne grosse pierre pour lui fendre le crâne devrait faire l'affaire. Voilà un problème de plier, la morale n’est bonne que pour les enfants. Bendix ne s'en cache pas, il est sans foi ni loi, prêt à tout pour tirer son épingle du jeu. La bonne nouvelle pour lui réside donc en ses compères tout aussi torves qui n'hésitent jamais à s'entretuer - et ce n'est pas le William avec son petit sourire si doux et enjôleur qui va les en empêcher... Les couteaux volent, les hommes brûlent, les balles partent dans tous les sens - alors même que l'équipe se trouve réduite, on appréciera en particulier ce face-à-face tarantinien ou wooïen avant l'heure entre un homme armé d'un couteau et un type nanti d'un pistolet... Les règlements de compte sont légions quel que soit l’endroit. Dans ce monde de bruts sanguinaires, deux femmes trouveront tout de même leur place pour tenter d'apaiser tour à tour deux de nos convicts (résolument les moins sauvages et les plus urbains). Quelques petits instants de répit (et de tentation) qui trouvent parfaitement leur place pour fendre d'instants de grâce ce film noir caustique en diable. Passe aisément le test crash avec en prime un final qui montre tout le petit côté ridicule et absurde de la chose. Sympathique petite découverte.

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Petit Paysan de Hubert Charuel - 2017

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Un thriller avec des vaches, il fallait y penser. Charuel réussit haut la main son premier film, entre tradition rurale française et style américain classique : son Petit Paysan vous attrape l'oeil et le cerveau avec brio, et on découvre un cinéaste aussi à l'aise avec la construction du scénario qu'avec les acteurs, la mise en scène ou la gestion de l'émotion. Dès la première séquence, un rêve qui nous fait découvrir Pierre, jeune éleveur passionné, se promener dans sa maison littéralement envahie par les vaches, le style du film est là : envisager les vaches comme une présence à la fois rassurante et hostile, source de problèmes aussi bien que passion unique et obsessionnelle du héros. L'écran, du début à la fin du film, est occupé par ces masses imposantes, par ces placides présences inquiétantes et tranquilles à la fois. La tension va en effet monter d'un cran lorsque l'une des vaches va tomber malade : elle a ce virus dont tout le monde parle. Dès lors, Pierre se trouve face à un dilemme : faut-il déclarer cette maladie et voir ainsi tout le cheptel décimé sans autre forme de procès ? Ou faut-il la cacher, se mettre hors-la-loi, rivaliser d'ingéniosité, pour continuer à exercer le seul métier qu"il sait faire ? Il choisira la deuxième option, ouvrant la porte à un bizarre suspense, plein de rebondissements et de tension.

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Littéralement rivé façon Dardenne à son génial acteur Swann Arlaud, aux moindres mimiques et aux moindres détails qui montrent les états changeants de ses pensées, Charuel va mener tambour battant son film noir jusqu'à des limites insoupçonnées. Difficile d'imaginer qu'on puisse faire du Hitchcock avec des vaches. C'est pourtant ce qu'il réussit dans une séquence géniale, où le résultat d'une partie de bowling avec des copains devient un enjeu vital, où le degré d'alcoolémie des gusses se transforme en élément de suspense. On pense à la partie de tennis de Strangers on a train : les gestes quotidiens, à priori les plus banals, deviennent chargés, capitaux. Pierre avance à l'arrache, uniquement guidé par son obsession de cacher la vérité : formidable séquence aussi où il parvient à persuader son vieux voisin atteint d'Elzheimer qu'il a vu autre chose que ce qu'il a vu, séquence filmée dans un champ/contre-champ tendu comme un slip. Certes, le film veut décrire un certain état du monde paysan d'aujourd'hui, perdu entre tradition et nouvelles technologies, où le moindre souci devient un enjeu capital, où la liberté de surface se trouve en fait asservie par des politiques européennes injustes. Certes, il est aussi un documentaire brillant sur ce métier : l'essentiel du film est consacré aux gestes du paysan, accoucher un veau, traire une vache, manier le tracteur. Et on voit également les difficultés sociales du taff : la misère amoureuse, le rapport avec les parents, la solidarité fluctuante entre voisins. Mais c'est avant tout un grand film de suspense, avec tout ce que ça comporte : se débarrasser d'un cadavre, mentir à la police, voler son voisin, ... Malgré quelques hésitations sur la fin (la rencontre avec Bouli Lanners est en trop), Petit Paysan réussit le pari audacieux d'infiltrer du genre dans la naturalisme traditionnel français. On n'imagine pas ce que Charuel peut faire après ça, tant le sujet semble lui être personnel, tant on a l'impression qu'il ne saura pas parler d'autre chose. Mais qu'il nous ait donné ce premier film très tenu nous satisfait déjà amplement.

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10 septembre 2017

Phase IV (1974) de Saul Bass

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Après avoir bataillé pendant cinq jours contre les cafards dans mon nouvel appart (ne jamais faire confiance à un enculé de hippie niveau hygiène), rien de plus naturel que de mater un film sur les fourmis. Oui, ces saloperies de fourmis qui, comme les hordes barbares en d'autres temps, ont décidé d'envahir le monde. Leur galop d'essai se passe dans le désert où elles ont érigé des colonnes digne de Stonehenge. La fourmi est ambitieuse, toutes les diverses colonies conspirent enfin ensemble pour détruire leurs prédateurs ; araignées, mantes religieuses y passent, prochain objectif : l'être humain. Heureusement deux chercheurs (un entomologiste barbu et un informaticien capable de déchiffrer les messages desdites bêtes) sont sur le qui-vive, bien décidés - tout en récoltant des infos - à contrer ces insectes qui se la pètent. Pas fine, la fourmi ? Pas si sûr : leur sens de l'adaptation, de l'anticipation et leur capacité à se solidariser pourraient bien mettre à mal nos deux chercheurs qui jouent, soi-dit en passant, bien mal la comédie (l'une des grosses faiblesses de la chose, malheureusement).

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On sent toute la passion de Bass (un long-métrage à son actif – ça, c'est fait) pour ces maudites petites bébêtes qu'il filme avec un soin extrême ; il choisit des espèces plus ou moins bizarroïdes pour que les bestioles apparaissent comme de véritables dinosaures en miniature ; effet menaçant parfaitement réussi d'autant que les nappes musicales du gars Brian Gascoigne foutent une ambiance qui met les pétoches. Face à nos bêtes capables de cisailler une direction de voiture, de faire péter un générateur ou de s'adapter à divers poisons (un poison jaune ? Eh bien créons une race de fourmis jaunes avec le colorant nocif incorporé), nos deux chercheurs font très rapidement moins les malins. Le barbu (piqué par une bestiole, il a un bras qui enfle à vue d'œil) tombe assez rapidement dans l'hystérie et semble prêt, tel un petit dictateur nord-coréen peu raisonnable, à faire péter une bombe atomique pour éradiquer de la surface de la planète ces "ants" qui le hantent. L'autre, l'informaticien linguiste, veut se la jouer plus maline. Comme il a vu Arrival, il tente de rentrer en communication avec ces insectes au langage discret mais faisant preuve de compétences en mathématiques absolument remarquables... Il va cependant vite comprendre que les bêtes cachent bien leur jeu - il pourrait d'ailleurs bien être le premier à en faire les frais : l’éternelle histoire du le manipulateur manipulé. Ajoutons aussi dans ce quasi huis-clos en labo une jeune donzelle qui les a rejointes suite à un drame fourmilier familial. Elle connaît deux expressions, l'effarement et l'effarement mais elle le fait très bien... Pour la touche érotique c'est pas vraiment cela, si ce n'est, lors de la scène clé du film, le subtil téton qui pointe pour remettre tous nos sens en éveil.

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Saul Bass signe un film anxiogène (après Les Oiseaux, Les Fourmis) qui fait son petit effet. Il n'est malheureusement pas à l'abri des baisses de rythme, des séquences un peu longuettes (les pseudos discussions scientifiques qui sonnent creux) et des dérapages comiques dus au jeu un brin outrancier de ces deux acteurs de mini studio. Restent tout de même au final une œuvre joliment maîtrisée notamment au niveau esthétique, quelques séquences parfaitement montées (la fourmi qui échappe au barbu - il pète tout au passage pour essayer de la détruire ; ou celle qui va son petit bonhomme de chemin sous les vêtements de la jeune héroïne) et un scénario plutôt malin montrant que les petites bêtes sont souvent beaucoup plus finaudes que les grosses. Bonne phase et good vibes.  

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08 septembre 2017

LIVRE : Fief de David Lopez - 2017

9782021362152,0-4312691Bon, on ne va pas hurler au génie pour cette fois encore, mais reconnaissons que ce David Lopez est dôté d'un très beau talent pour exprimer la langue d'une génération, d'une époque. Le gars s'intéresse aux sans grade qui vivent dans les cités de banlieue, pas assez urbains pour être des cailleras, pas assez ruraux pour fréquenter les balloches du samedi soir. Condamnés à s'ennuyer dans des fêtes pourries, devant des consoles de jeu moisies, dans des cités-dortoir sans âme, dans des soirées décevantes où on a du mal à se décoller du canapé, le petit groupe qu'il décrit tente de détourner l'uniformité des jours en se roulant des pétards monstrueux, en faisant deux-trois petites conneries, en se vannant et s'insultant avec un entrain jamais démenti, et en gaspillant son énergie dans des matchs de boxe pas forcément très enthousiasmants. Le livre relève ainsi le profond ennui de ces endroits et de cette faune, ennui assumé et presque érigé en art, notant scrupuleusement les trésors de langage et les petites anecdotes minables qui jalonnent la vie de ces jeunes "vitelloni" modernes. Et c'est vrai que la gars Lopez n'est pas le dernier des ânes quand il s'agit de réinventer la langue populaire comme si elle était neuve, dans la lignée des grands gouailleurs parisiens, mais avec cette profonde mélancolie qui marque le bouquin. Dense, écrit dans un souffle, magnifiquement rythmé, le langage de Fief est une constante trouvaille, drôle, violente, directe, et rien que pour cette restitution, on applaudirait déjà à deux mains, d'autant que Lopez n'est jamais poseur, jamais démonstratif, manipule avec mille pincettes son style. Mais son personnage principal, petit mec sans envergure, est lui aussi un atout formidable pour rendre le bouquin très attachant : ses combats de boxe, décrits avec la vérité qu'il faut, sont de grands moments, entre bravoure et terreur ; et le match de foot paternel auquel il assiste nous fait deviner un jeune gars sensible et aimant, bien loin des clichés attachés habituellement à ce genre de mecs. Fort en gueule, oui, mais cachant sous l'armure un petit coeur... Voilà en tout cas un bouquin qui se lit d'une traite et avec un vrai plaisir, tant sont rares les livres qui jouent réellement avec la langue.

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06 septembre 2017

Desert Hearts (1985) de Donna Deitch

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Petit film ricain d'amour lesbien du milieu des années 80 qui tente d'aborder romantiquement le sujet. La blonde et coincée Helen Shaver as Vivian Bell, prof de lettres à ses heures, vient se refaire une petite santé dans un ranch : elle est sur le point de divorcer après douze ans de vie commune et souhaite vouloir faire le point sur sa petite existence. Elle est accueillie dans ce ranch à haute teneur féminine par Audrey Lindley as Frances, une femme entre deux âges qui compte prendre soin de sa nouvelle locataire un tantinet timorée pour ne pas dire perdue. Vivian fait connaissance de la fille de Frances, une certaine Cay (la brunette et joliette Patricia Charbonneau), qui semble mener une vie un brin dissolue (elle attire les hommes, la bougresse, mais jette plutôt son dévolu sur les donzelles, oh my god !!! - on est rappelons-le dans les eighties, au siècle dernier...). Cay flashe sur la réservée Helen, prête à donner le change amicalement mais, diable pas plus... quoique... Un baiser furtif sous la pluie, une Helen, obsédée par son image et le qu'en dira-ton, qui craint les foudres du ciel (et qui subit au moins celle de Frances : comment oses-tu séduire ma fille, vilaine !), et une Cay qui n'est pas prête à lâcher l'affaire malgré les réticences de l'Helen. Cela finira-t-il bêtement en queue de poisson ou douillettement dans un lit, on espère forcément, pour la gloire de la liberté des mœurs, la seconde option...

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Alors oui bon, on sent que la cinéaste Donna Deitch marche un peu sur des œufs pour aborder son sujet, cherchant plus à jouer la carte sentimentale que la bonne vielle carte érotique facile... Du baiser goulu (bien belle scène sous la pluie, ma foi) et du corps à corps il y aura mais l'intérêt est définitivement ailleurs. Si cinématographiquement parlant l'image granuleuse eighties ou la mise en scène restent bien basiques, on peut savourer la façon dont est traité en particulier le personnage d'Helen. La jeune mémère coincée dans ses godasses au début du film va peu à peu, sous les attaques vivaces et fraîches de la Cay, laisser tomber le masque et succomber au charme de sa jeunesse sans fard... Toutes ses petites réticences, autant physiques que sociales (ciel, mon image) vont finir par céder, par tomber, pour mieux lui permettre, justement, de tomber amoureuse. Cela ne casse pas trois pattes à un canard au niveau de l'audace mais on peut apprécier cette approche par petites touches de ce personnage coincé mais non point muré dans ses certitudes. Les diverses histoires parallèles qui se passent dans cette ville isolée de Reno (casino inside et désert around) n'apportent pas franchement beaucoup d'eau au moulin et laissent à cette amourette subtile tout le temps pour éclore. Un film, que la collection Criterion décide de sortir du placard, qui vaut un tout petit détour historique.

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Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc de Bruno Dumont - 2017

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Une chose est sûre : Bruno Dumont cherche toujours la surprise, à déjouer les attentes du public et à créer des chocs esthétiques. Parfois, ça marche (P'tit Quinquin), parfois c'est un peu plus laborieux. Comme pour ce Jeannette qui, pour tout dire, m'a laissé un peu plus de marbre que les journalistes qui y ont trouvé l'archétype de la grâce et le sommet de l'oeuvre. Résumons : en 1425, Jeanne n'est pas encore d'Arc, mais est déjà une fillette hantée par les affres de la foi. Elle se sent révoltée par la main-mise des Anglais sur notre bon pays françois, en appelle à un libérateur, sans se rendre compte que sa rancune est en train de faire d'elle le libérateur en question. En grandissant, se sentant investie irrémédiablement par une mission divine et patriotique, la voilà prête à en découdre et à bouter de l'envahisseur hors de. Le film s'achevant au moment où elle part pour l'avenir qu'on sait, sur son cheval, frêle gamine amenée à devenir l'icône nationale (et nationaliste) de France. Bien. Charles Péguy en fait un texte fougueux et habité, qui montre la petite Jeanne heurter ses hypothèses religieuses au bon sens paysan de ses camarades ou de son oncle, et si on aime le style ampoulé et sépulcral, on aime effectivement ces tergiversations mystiques et la sorte de terreur que Péguy dessine tout au fond de son petit personnage quand il se rend compte de l'ampleur de sa mission. Dumont s'y attaque donc, à moitié passionné visiblement par son sujet.

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Il est beaucoup plus passionné semble-t-il par son abord d'un genre jusqu'alors inexploré par lui, et qu'on sent d'ailleurs à l'oposé de son bressonisme ordinaire (et de celui de son sujet) : la comédie musicale. Un petit coup de fil à Découflé pour les chorégraphies, un autre à Igorrr pour la musique, un casting de jeunes amateurs sans expérience, et le voilà embarqué dans le projet improbable de mettre Péguy en musique. Et dans la première scène ça fonctionne à mort : Jeanne, jeune enfant magnifique qui défie le ciel en cognant ses petits pieds dans la terre, chantant faux et dansant mal dans la campagne superbement cadrée, on est ébahi. La sauce a l'air de prendre, aussi étonnant que ça puisse paraître, et il y a, oui, dans ces gros plans sur le visage angélique de Jeanne quelque chose qui s'apparente à la grâce, grande thématique dumontienne entre toutes. La musique d'Igorrr, qui alterne les élans lyriques et le metal, donne aux chorégraphies simplistes et naïves de Découflé une aura moderne et enfantine qui colle parfaitement à la thématique. Dumont garde tout, les ratés comme les grands moments, ne repousse aucun regard caméra ni aucun couac, assumant complètement son côté amateur, le recherchant même : on a l'impression que la vie est là, que le cinéma lissé et professionnel habituel peut bien aller se faire voir, qu'on touche directement à l'enfance. On ne comprend rien au texte, saccagé par des petites actrices qui n'y comprennent goutte et qui ont du mal à le réciter entre deux mouvements de danse (le son est en prise directe) ; mais on s'en tape : importent beaucoup plus les frôlements d'habits, les sons d'oiseaux ou de sable que Dumont rend avec un véritable amour du direct, avec une franchise étonnante.

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Mais une fois ce principe posé, une fois ce début déployé, une fois son dispositif en place, le gars n'en démord pas. Il livre donc une succession de scènes très répétitives, qui ont du mal à se départir d'une mise en scène un peu paresseuse pour le coup, toujours chorégraphiées de la même façon, qui ne font jamais évoluer le film. On dirait que Dumont a eu une idée visuelle, mais une seule ; sur 1h45 c'est trop court. Le film fait énormément penser aux Straub, dans les cadres, dans l'inscription du texte dans la nature, dans la radicalité un peu forcée de son dispositif. Tout comme les films des Straub, il finit par ennuyer. Malgré quelques très jolies scènes accidentées (le personnage de l'oncle est génial), le gars donne l'impression de jouer "contre" ses partenaires, un peu comme ce fut le cas dans Ma Loute : on imagine Découflé et Igorrr regarder le résultat, et se dire qu'ils se sont fourvoyés dans un projet qui ne leur ressemble pas. Les actrices sont magnifiques, insolentes de beauté, mais Dumont les dirige mal, uniquement préoccupé par son principe et peu soucieux de construction. Les tergiversations mystiques de Jeanne finissent par nous les briser menues. On se console en regardant ces très beaux paysages, on reste confiants envers le cinéaste le plus audacieux du moment, on se marre encore une ou deux fois devant les gags pourris et les interprétations impossibles des acteurs, mais on se dit aussi que le gars s'est montré un peu feignant sur ce coup-là, se contentant de sa première idée et verrouillant son film dès la première scène. Peut-être le compère lira-t-il ces lignes, il importe donc que je lui redéclare mon amour infini. Mais j'oublierai ce Jeannette, et on n'en parle plus.

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05 septembre 2017

Maestro (2014) de Léa Fazer

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Voilà un petit film que l'on nous avait conseillés depuis quelque temps : rentrée oblige, il faut remettre les pendules à l'heure. Bien douce et gentille chose (au bon sens du terme) que ce Maestro qui raconte le tournage du dernier film de Rohmer, pardon de Cédric Rover, Les Amours d'Astrée et Céladon. Rohmer est incarné par le double centenaire Michael Lonsdale (digne et un peu poussiéreux mais avec toujours un petit éclat de passion dans les yeux) ; autour de lui un jeune premier à la ramasse (Jocelyn Quivrin, co-scénariste de ce film, raconte sa propre histoire - il est mort juste quelques mois avant Rohmer...), un certain Henri (Pio Marmaï, aïe aïe aïe) et des jeunes actrices en fleurs telle que Déborah François as Gloria (à la fois petite peste frigide et pleine de grâce... Toutes les Déborah ont un truc en plus). Gloria et Henri sont comme chien et chat même s'il ne cesse de se tourner autour... En attendant que leur complicité se noue, l'une se crée entre ce Henri culturellement mal dégrossi et le littéraire Rohmer; éternel fan de la jeunesse et de la fraîcheur.

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En ces pages on aime les tournages de film et l'œuvre de Fazer, avouons-le, tient assez bien son rang. On retrouve le côté naturel et léger du dernier film de Rohmer (tout petit budget, trois techniciens mais un Dieu vivant (parfois dormant) aux manettes - il a gardé l'oeil et le sens de la "non-précipitation") et l’on assiste avec plaisir aux répétitions (le plus souvent simple lecture du maestro) et au tournage de multiples scènes - quand la diction va tout va, seul un nuage ou un tracteur peuvent véritablement interrompre la luminosité ou le calme d'une scène (on ne va pas gaspiller de la péloche, de la vraie, de la qui coûte cher). Fazer n'essaie point de trop en faire et retrouve la spontanéité qui faisait le sel de l'œuvre originale. Et puis il y a bien sûr, autour du tournage, toutes les petites intrigues qui se nouent (ou pas), les dragouillages comme les véritables histoires de cœur : ces flirts plus ou moins poussés sont en parfaite adéquation avec l'intrigue du roman d'Honoré d'Urfé. Le plus touchant, dans le récit, reste sans doute le petit côté espiègle et tendre du gars Rover/Rohmer dont la bienveillance, l'intellectualisme plein d'humilité et l'aura d'amoureux de la beauté au cinéma finissent par rejaillir sur ses comédiens et ses techniciens. Il initie ce jeune chien fou d'Henri à la poésie, donne une petite touche d'érotisme bienvenue à la charmante et coincée Déborah et fait passer en un clignement d'oeil et un haussement d'épaule toutes les difficultés inhérentes à ce genre tournage franchement fauché et en pleine cambrousse. Si le film en lui-même n'arrive pas au genou d'un Rohmer (construction un peu lâche, Pio Marmaï trop démonstratif, saynètes un peu répétitive), il possède un certain suc drolatique et une vraie légèreté sentimentale - il n'a donc point trop à rougir en tant que petit hommage à l'un des derniers mastodontes de la Nouvelle Vague.    

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Tous les chemins mènent à Rohmer

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