Shangols

30 janvier 2015

My Sweet Pepper Land (2014) de Hiner Saleem

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Bien que l'équipe de Shangols ait roulé sa bosse sur les cinq continents depuis 8 ans, My Sweet Pepper Land est le premier film "kurde" présent sur ce blog. C'est déjà un atout. Ajoutez à cela les paysages à couper le souffle du Kurdistan ainsi que la présence de la belle Golshifteh Farahani et avouons que ce n'est pas rien. Ce qui est dommage, c'est que c'est aussi à peu près tout... On est en plein dans le merveilleux film "du monde" écrit à gros traits (paysage touristique, histoire d'amour impossible, vie trop dure mais faut se battre putain, musique locale - une sorte de marmite renversée sur laquelle on tape avec les doigts et qui a le timbre d'une harpe...) et surtout manichéen à mort. On pensait que seuls les Américains et Luc Besson pouvaient encore nous servir ce genre de scénario en 2014. Et ben il faut ajouter à la liste Hiner Saleem qui débarque dans le paysage cinématographique mondial avec de très très gros sabots. D'un côté, un flic intègre, une jeune femme instite, des combattantes turques kurdes : ce sont les bons. De l'autre un "seigneur" de la région et ses hommes : ce sont les méchants. Même si vous avez redoublé votre CE1, vous n'aurez aucun mal à faire la part des choses. On se retrouve dans une petite ville du bout du monde - deux heures de marche à pied depuis la route pour accéder au bled - où l'on vit encore au Moyen-Age : le Seigneur de la région a les armes et règne en maître. Le gars n'aime pas l'intégrité, la sincérité (le flic), l'éducation (la femme), les femmes (les femmes). Voilà, un point c'est tout. Mais hophophop, attention, notre flic barbu est un rusé, pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. En plus, il a un penchant pour cette femme qui est mal vu car 1) c'est une femme 2) elle est célibataire. D'où confrontation inexorable entre les deux clans, la poignée de bons contre la foule de méchants. Heureusement comme dans tout bon film du monde qui se respecte (il faut bien rassurer les vieilles qui sont le public privilégié de ce genre de production téléramesque à voir à l'heure du thé): à la fin, le bien triomphe, ouf.

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C'est tellement attendu qu'on y croit à peine. Les personnages manquent pour leur part tellement de profondeur qu'ils feraient presque penser à des naans. On a beau tenter de s'extasier sur cette belle nature vierge (si on fait abstraction des bombes, of course) et sur le regard de la douce Golshifteh (aucun lien de parenté avec mon comparse, sauf erreur), cela ne suffit pas pour que le film passe la barre. A noter tout de même pour les plus observateurs la présence en cameo de Marc Esposito et d’Emmanuelle Devos - hum. On redonnera tout de même sa chance d'ici huit ans à un film kurde, on n'est pas chien.   (Shang - 09/10/14)

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On ne saurait mieux dire. Saleem voudrait bien réaliser son western local à lui, il a à sa disposition une paire de poneys, trois flingues et une nana canon, ainsi quand même que des paysages de carte postale, le voilà donc parti sans vergogne pour nous réaliser son Il était une fois dans l'Ouest perso. Le souci étant qu'il n'a qu'une paire de poneys, trois flingues et une nana canon, et rien de plus. Personne pour écrire, personne pour jouer et personne surtout pour filmer ce bazar, qui s'enfonce peu à peu dans l'amateurisme total. Il faut voir ces hideux gros plans pour le croire, visages systématiquement filmés avec la mauvaise focale sous le mauvais angle au mauvais moment. La lumière, affreuse, n'aide déjà pas beaucoup à apprécier ces personnages, mais la mise en scène les rend encore plus laids ; c'est filmé franchement au petit bonheur, et si cette légèreté formelle peut amuser 2 minutes (le temps exact de la réussie première scène), elle lasse très vite. Ce n'est plus de l'amateurisme, c'est du bâclage pur et dur.

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On ne peut pas pour autant se réfugier vers le scénario, effectivement manichéen et basique comme tout. Les ombres de personnages se menacent dans une atmosphère mi-comédie mi-drame (engagé, hein, c'est sur le sort des femmes hein), on comprend bien que le genre western nécessite un certain schématisme mais trop c'est trop et on se désintéresse tout à fait de ce qui va arriver à notre joli couple. Le héros est particulièrement peu charismatique, d'ailleurs, et s'accorde avec la petite Golshifteh comme une crécelle avec un baobab. La seule piste un peu intéressante est celle qui montre l'évolution du Kurdistan après sa révolution. Les lois claniques (représentées par le seigneur du coin, petit mafieux qui fait même pas peur) et les lois ataviques et masculines de la famille (représentés par les frères, un peu mieux dessinés dans leurs différences) sont remplacées par une loi d'Etat, universelle disons, et ç ne va pas sans heurt. Là, le film arrive parfois à être habile, à montrer les difficultés que le pays éprouve à rentrer vraiment dans la modernité, et on peut peut-être prendre cette historiette pour une allégorie sur les guerres que se livrent les différentes obédiences en place. Admettons. Sinon, on est d'accord, on est en plein film-Pier Import : exotique à peu de frais, national mais visant l'exportation, aussi lisse qu'un truc lisse (j'ai pas d'idée). Sans moi.   (Gols - 30/01/15)

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29 janvier 2015

Cœur capricieux (Dekigokoro) (1933) de Yasujiro Ozu

Dans la veine des films sociaux de Ozu, l'oeuvre introduit l'excellentissime Takeshi Sakamoto, en père de famille solitaire, associé à Tomio Aoki, gamin facétieux et têtu comme une mule. On est en 1933, c'est pas la fête du kimono au Japon, chacun tentant de voir venir, au jour le jour. L'intrusion d'une jeune femme sans domicile va titiller le Sakamoto, même si au final Ozu se concentre surtout sur les relations pleines de légèreté et d'émotion entre le père et le fils.

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Tout le quartier est réuni pour écouter l'histoire d'une geisha : un portefeuille traîne et passe d'individu en individu, chacun le balançant après avoir constaté qu'il est vide - on comprend que tout le monde est logé à la même enseigne ; Kihachi (Sakamoto, un éternel mouchoir sur la tête) le jette avant de l'échanger contre sa bourse plus petite - pas de petit profit... La bourse échouera à nouveau au pied du propriétaire du portefeuille vide qui ne s'aperçoit même pas de la substitution. Si l'argent manque cruellement, il n'en est point de même pour les puces qui vont tour à tour secouer tout l'auditoire : c'est la dèche, mais Ozu ne se dépare jamais d'une pointe d'humour salvatrice. Kihachi apparaît rapidement comme un gars un poil paresseux et gros buveur, mais jamais exempt de générosité : c'est lui qui recueille cette jeune femme perdue en lui proposant de trouver refuge pour un soir dans le bar du coin ; la tenancière accepte et finit par garder la femme comme employée. On pourrait écrire une thèse sur la valeur des petits grattages corporels chez Ozu : il y a cette sublime séquence où Kihachi grattouille le menton de la jeune femme avant de se gratter le sien, la tenancière effectuant le même geste lorsque Kihachi quitte son établissement ; on comprend en un clin d'oeil les affinités des uns par rapport aux autres. Kihachi, que la donzelle appelle respectueusement mon oncle, devra cependant vite se rendre à l'évidence : cette dernière serait plus en âge d'épouser Jiro, son compagnon de boulot; celui-ci, suspicieux par nature, met toutefois un mur entre elle et lui... Et ouais, c'est po facile l'amour, jamais le bon timing.

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Si les relations amoureuses patinent, le gamin est en proie à d'autres affres : ses camarades se moquent de son père, fainéant et analphabète ; de retour à la casa, tout penaud et touché dans son ptit coeur, le gamin se plaint de cela auprès de son père qui lui envoie une volée de gifles, vexé : piqué au vif lui-même, le gamin réplique avec 236 giflouilles qui laissent le père tout pantois. Chacun finira dans les bras de l'autre, avouant ainsi ses propres faiblesses mais trouvant la force dans la chaleur humaine de l'autre. Il sera d'ailleurs question également de solidarité quand le chtit tombera malade. Tout le monde tente de faire des pieds et des mains pour pouvoir amener le gamin à l'hôpital et cette chaîne de solidarité est la véritable grande leçon du film. Certes, chacun ayant sa fierté et sa dignité, il est difficile d'accepter la bonne volonté de tel ou tel ; cet épisode permettra tout de même à la jeune femme et à Jiro de se rapprocher (plan individuel, champ/contrechamp, où les deux se prennent par la main dans une sorte d'épreuve de force, avant de finir dans le même cadre, l'un contre l'autre - bahbahbah, énorme) et à Kihachi, relevant la tête, de prendre réellement ses responsabilités.

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Le plan fixe est de rigueur à l'exception (au moins... je suis pas toujours au taquet) de deux très courts travellings sur Kihachi s'arrêtant devant le salon du barbier qui décide de se faire tout beau pour la jeune femme - comme pour souligner un sursaut d'amour propre. Les cadres dans le bar jouent sur la profondeur de champ avec toujours deux ou trois des quatre personnages principaux dans le champ, comme pour illustrer la proximité de leur état d'esprit et de leur condition. Le ton de l'ensemble est constamment ponctué de pointe d'humour, à l'image du gamin, une fois rétabli, qui annonce à son père que celui-ci est déçu de ne pas avoir mangé de gateaux traditionnels pour ses funérailles - acerbe, le chtiot. Bref, un climat social de grande dépression dans lequel ne tombe jamais complètement les individus: la force salvatrice de l'humanisme - et du cinoche - d'Ozu.   (Shang - 27/08/08)

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Un poil moins admiratif que mon camarade sur ce coup-là, mais son texte est si enthousiaste que je ne peux qu'applaudir et revoir mon opinion à la hausse. Bon, moi j'ai trouvé que le film était un peu noyé sous les intertitres, et que Ozu avait bien du mal, par rapport à son habitude, à réussir ses ellipses, à gommer, à couper. C'est un peu long, un peu souligné même parfois, et très bavard. On pourrait franchement enlever la moitié des cartons sans rien perdre, et on dirait que les mots viennent ruiner tous les efforts du maître pour évoquer, par de simple regards, par d'infimes gestes, les rapports entre les personnages. Comme s'il perdait confiance, en quelque sorte, en son pouvoir d'évocation.

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Coeur Capricieux est quand même génial à plein d'endroits, je suis le premier à le reconnaître. Dans cette façon habile de faire glisser le sujet de l'amourette entre les deux protagonistes aux rapports père/fils, sans qu'on n'ait pu voir la jonction. Plusieurs scènes sont d'ailleurs très adroites dans le changement de ton, comme celle de l'échange de gifles évoquée par mon comparse : ça commence comme une scène de comédie, avec ce gamin qui pleure comme un veau en foutant des coups de pied dans les chaises, et ça passe très doucement au mélodrame pur, avec ce déchirant aveu du père sur son illetrisme et sa stupidité. Tout l'art d'Ozu est là, dans cette pudeur de sentiments, dans cet entre-deux qui ressemble à ce qui fait la texture de la vie. L'évolution des sentiments de Kihachi pour la jeune donzelle sont eux aussi magnifiquement dépeints, évoluant vers le renoncement et l'acceptation. Tout se termine de toute façon dans la lumière et l'espoir du bonheur : le gars qui pensait pouvoir se séparer de son fils ne tient que jusqu'à la sortie du port et se jette à l'eau avec un grand rire pour retrouver le bambin, c'est beau comme du Ozu. Rien que pour cette finesse-là, et pour l'amour communicatif de mon Shangounet, un film à voir avec élan.   (Gols - 29/01/15)

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sommaire ozuesque : clique là avec ton doigt

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28 janvier 2015

Mister Babadook de Jennifer Kent - 2014

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Au moins, Jennifer Kent essaye un petit peu de trouver quelque chose de nouveau dans le genre horrifique. On ne peut pas lui enlever ça. Mieux même : elle tente le coup du film d'horreur psychologique, genre avec une résolution intime sur la fin, voyez, le genre The Descent ou Dark Water, le genre "ouais mais non en fait ça parle pas de monstres visqueux, ça parle du dégout d'une mère pour son fils", voyez ? Bon, après, comme elle n'a pas le talent de Nakata, ni pour l'écriture, ni pour la direction d'acteurs, ni pour la mise en scène, c'est vrai qu'on se retrouve avec un tout petit film au final. Mais les intentions étaient bonnes, si si, notons-le.

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C'est une mère qui vit avec son fiston dans une maison isolée toute grise. On sent bien qu'il y a un problème relationnel (le fils est né le jour de la mort brutale du père), mais bon. Un soir ils tombent sur un livre de contes effrayant où un Mister Babadook burtonien agite ses grands bras en prédisant chaos et malédiction. Bingo : le vrai Babadook prend possession de la vie de notre couple mère/fils, sous la forme d'une présence ombrageuse insaisissable. Ca fait grincer les armoires, ça respire fort dans le noir, ça fout les jetons. Mais dites voir : et si le monstre n'était que la projection des frustrations mentales de la mère, de sa folie, et de sa haine du fils ? Mmmm ? Le film d'horreur à vocation intello fait malheureusement long feu, parce que la dame Kent ne s'y tient pas, hésitant trop entre le pur film qui fait peur et le huis-clos polanskien. Entre deux eaux, le film est du coup assez flou. Dommage parce qu'on sent la dame désireuse de revenir aux fondamentaux du genre, ne cherchant (presque) jamais la surenchère, soucieuse de ses atmosphères, et livrant même un final assez fin. Ces quelques éclats sont perdus dans un scénario qui ne tient que sur son dénouement, rempli de scènes inutiles, de répétitions et de piétinements. La mise en scène échoue la plupart du temps à faire peur, peut-être parce qu'on a vu 10000 fois ces façons de tenter de nous inquiéter : Babadook apparaît dans les coins obscurs de la maison, présence inquiétante qui ne l'est jamais vraiment (on sait toujours où il va apparaître). Peut-être aussi parce que la comédienne en fait des caisses dans le registre "je suis complètement timbrée" et empêche de croire à ses névroses. Peut-être enfin parce que tout ça drague encore trop son public, cherchant une esthétique lisse, une histoire dans les clous, alors que le truc aurait mérité qu'on aille fouiller un peu dans le crasseux et le sordide. Résultat : bouarf.

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LIVRE : Danser les Ombres de Laurent Gaudé - 2015

9782330039714,0-2474606Ca fait du bien de voir Gaudé revenir à ses amours pour le monde contemporain, qu'il avait délaissé lors du dommageable Pour seul Cortège. On pourra reprocher à Danser les Ombres tout ce qu'on reproche habituellement au bougre : c'est too much, c'est tellement lyrique que ça devient par endroits pompeux, c'est sérieux comme tout... mais le fait est que voilà tout de même un de ses meilleurs romans, je le clame haut et fort. Parce qu'il renoue avec la meilleure veine de Gaudé, celle du roman choral (entamé jadis avec le grand Cris), celle du voyage (Haïti lui va très bien au teint), celle de l'essai sur la camaraderie, le groupe (qui fait penser à la magnifique nouvelle finale de La Nuit Mozambique). Bref, celui-ci rappelle les meilleures oeuvres de Gaudé, c'est parfait.

Haïti, donc, avec sa population colorée, ses excès, ses superstitions, ses démons qui se promènent à même les rues. Gaudé y fait agir une poignée de personnages, dont une jeune fille montée à Port-au-Prince pour annoncer un décès et retrouver des traces de sa liberté perdue, ou un acien tortionnaire, témoin hébété des exactions du régime passé. On voit aussi des tas de gens forts en couleurs, putes jolies, patrons de bistrot, ancien résistant désormais désoeuvrés, etc. Le roman, dans sa première moitié, fait vivre avec beaucoup de réalisme et de poésie ce pays, dressant avec mesure mais avec un vrai bonheur les atmosphères, les petits détails de la vie de tous les jours. On sent que Gaudé s'est laissé flâner dans les petites rues de la ville, et son sens de l'observation, associée à sa grande sensibilité humaniste, fait mouche. Surtout, il invente un personnage magnifique, cette jeune fille redécouvrant son identité dans cette ville bruissante et colorée. Il réussit aussi la plus belle scène de sa carrière, mais oui, avec cette réunion de copains dans un bordel transformé en bistrot. Gaudé a toujours été bon pour décrire ce qu'est la camaraderie ; mais là, il fabrique une dizaine de pages idéales, où chaque personnage a son humanité, où les liens entre les hommes sont visibles, où la musique, la poésie, la politique, lamour, tout se mèle pour fabriquer une sorte de microcosme paradisiaque coupé de tout.

C'est le moment qu'il choisit pour casser ses jouets. Avec un vrai sens de la surprise, un évènement vient littéralement fendre le livre en deux : le tremblement de terre de 2010. Très grand chapitre qui décrit cette terre qui tremble, la terreur, les bâtiments qui s'effondrent, l'attente de la réplique. Gaudé concentre toute la tension sur quelques pages, avec une écriture qui s'emballe (précision de la ponctuation, de la longueur des phrases),et rend tangible l'horreur de l'évènement. Dès lors, c'est comme si le monde idyllique qu'il a mis en place sur les 100 premières pages se trouvait éclaté dans tous les sens. Les êtres se cherchent dans les ruines, on compte les morts et les vivants, et tout ce qui faisait la douceur du début est enseveli sous les décombres. Haïti dans toute sa mythologie font alors suface, avec ces morts errants dans les rues, cette faille ouverte tout à coup sur l'au-delà, la culture vaudoue qui prend possession concrètement des rues. Danser les Ombres vient alors flirter avec un réalisme poétique assez proche d'un Garcia Marquez, avec une habileté épatante. Certes, Gaudé a la main parfois un peu lourde, dans les dialogues des amoureux par exemple, très ampoulés, ou dans la surenchère lyrique. Mais on ne peut vraiment lui reprocher d'envoyer la sauce : il atteint ainsi une sorte de texture  mythologique surpuissante, et parvient à produire un texte presque sacré, sur la Mort, la séparation d'avec les êtres qu'on aime, le renoncement et la lutte. Puissant, oui, et écrit de plus dans une langue très belle, classique et très sensible. Excellent moment.

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26 janvier 2015

Timbuktu d'Aberrahmane Sissako - 2014

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Voilà un film qui arrive en son temps et en son heure : en cette période pro-Charlie, Sissako, qui ne pouvait pas prévoir la chose pourtant, apporte ce qui manque le plus au débat : le calme et l'intelligence. Réaliser un film sur la montée de l'intégrisme religieux en évitant tous les poncifs aisément glanables sur BFM TV, c'était pas gagné ; Timbuktu est un vrai modèle de ce côté-là, qui en dit beaucoup plus en deux heures que les journalistes en une semaine d'antenne non-stop.

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Réagissant à chaud à la prise de pouvoir des talibans au Mali, Sissako tente de filmer à hauteur d'homme les métamorphoses que ces nouvelles règles absurdes (les femmes doivent porter des gants, plus de musique dans les maisons...) déclenchent. D'un côté, les habitants banals de la ville : ça va de la marchande de poissons qui refuse de se soumettre au berger isolé dans le désert, cultivant dans une sorte d'Eden retiré son refus d'obéissance ; de l'autre, les "nouveaux maîtres", pathétiques terroristes intégristes un peu perdus, un peu borgnoles, montrés comme des petits mecs luttant contre leurs propres envies et pulsions. La rencontre des deux provoque bien des frictions, incidents comico-tragiques que Sissako montre comme autant de moments absurdes. On pense même un moment que le film va s'orienter vers un comique à la Elia Suleiman. Mais peu à peu, la violence sourde, omniprésente malgré la quasi-absence de scènes violentes, nous fait changer de braquet, et on se retrouve dans un délicat mélange entre fable à l'ancienne et critique très contemporaine. Supérieurement intelligent, le film montre avant tout des hommes, avant de montrer des symboles. Pourtant le film ne manque pas de symboles, flirtant avec un réalisme poétique très attachant. Quelques "sorties" de trame sont particulièrement fines, comme ce personnage de sorcière un peu folle mais complètement rebelle, qui convoque tout un imaginaire vaudou, tout un pan de l'Afrique de la magie, des origines ; ou comme cette superbe scène (qui vient d'ailleurs comme adoucir une scène de lapidation terrible) où un des djihadistes se livre à une danse étrange, une sorte de lâcher prise qui libère sa tension et ses frustrations. Ce personnage là est d'ailleurs le plus beau, amoureux pataud d'une femme mariée, se cachant pour fumer comme un adolescent, tourmenté par des questionnements cachés qui le rendent très mélancolique. Toujours à bonne distance de ses acteurs, Sissako regarde ce microcosme prendre feu, sans jugement mais sans hauteur non plus, et c'est magnifique.

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La symbolique du film n'est pas toujours aussi belle. Il y a quelques scènes vraiment ratées : une partie de foot sans ballon, lourdaude et surlignée ; un parallèle un peu maladroit entre le combat de ces habitants et celui de Tian'anmen (une femme dressée devant les chars). Mais l'ensemble est d'une rigueur impeccable, non seulement dans la mise en scène (les acteurs sont somptueusement filmés, dans les scènes dialoguées par exemple) mais aussi dans le fond. Cette petite ville envahie par l'intégrisme ressemble peu à peu au monde dans son entier, et Timbuktu prend des allures de réflexion sur la violence en général. Il commence d'ailleurs sur une antilope traquée par des chasseurs en jeep, et se termine sur deux enfants abandonnés qui pleurent dans le désert, on ne peut pas dire que ce soient les images les plus apaisantes du monde. Entre temps, on aura assisté à quelques fabuleux plans (cet immense plan d'ensemble, calme et silencieux, qui montre un assassin s'éloigner de sa victime en traversant un lac), et à une subtile évolution du scénario : de la violence intégriste on a glissé vers une violence générale, avec cette histoire parallèle d'un éleveur dont on tue la vache et qui va vouloir se venger. Assez pessimiste, Sissako semble vouloir dire ici que la violence est éternelle, pas cantonnée à des combats d'opinion mais à des luttes entre frères. Que cela se passe dans le décor rêvé et mythique du Mali, avec ce que ça comporte d'allusions bibliques, ajoute encore à la mythologie dans laquelle s'inscrit le film. Un grand film sur la violence, la fraternité et l'absurdité de l'existence.

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24 janvier 2015

LIVRE : Soumission de Michel Houellebecq - 2015

9782081354807_1_75Il est toujours plaisant de retrouver le gars Houellebecq  à la (wak) barre. Cette fois le type se lance dans le roman de « politique fiction à brève échéance » : en 2022, la pire des catastrophes planétaires  risque d’avoir lieu en France avec la nomination de François Bayrou comme premier ministre…  notons également l’élection d’un président (face à la Marine) issu d’un mouvement musulman modéré… modéré, certes, mais musulman tout de même (conversion religieuse conseillée pour les fonctionnaires, femmes disparaissant sous un voile, rapprochement avec les pays musulmans méditerranéens ainsi que ceux du Proche-Orient…) Pas une mince affaire. Notre héros, un professeur d’Université spécialiste de Huysmans, va-t-il parvenir à tirer ses marrons du feu ?

On retrouve un Houellebecq en grande forme au niveau du style (alerte, le type utilise la virgule avec le même art qu’au siècle précédent un certain Céline usait des trois petits points), au niveau de l’humour vache et de la causticité (toute femme qui dépasse 40 ans ressemble à un chamallow passé trop près du feu, François Bayrou est un crétin sans fond…) ainsi que dans la trame narrative ;  on ne sait jamais trop où le gars va nous emmener (après avoir loué les vertus de la lecture, évoqué son job, parlé du climat politique et du petit cul de sa copine, le type décide de se barrer de Paris (le jour des élections) pour un road trip dans la France profonde "à l'arrêt" - sûrement la partie que je préfère, la plus inattendue) et c’est un plaisir de passer d’un chapitre à l’autre en se laissant mener par le bout du nez… Jusqu'à ce que notre homme, sans grande conviction, se laisse séduire par les propositions des nouveaux dirigeants... Après, dans le fond du fond, il est clair qu’il est plus difficile de savoir sur quel pied danser ; si le narrateur torche sa retraite spirituelle (dans un cloître catholique) en à peine trois jours et en ne cessant de geindre (pas de ptit cul à l’horizon, interdiction de fumer : bref c’est quoi cette vie de merde - c’est à la fois un peu court et typiquement houellebecquien : et le pire c’est qu’on se marre), sa rencontre avec la «religion » musulmane va couvrir plusieurs chapitres - un peu « démonstratifs ». Certes, pourrait-on d’entrer de jeu prévenir, on est dans la farce, dans le délire littéraire. Certes. Lorsque Houellebecq évoque notre "univers qui ne doit rien au hasard", la présence éventuelle d’un grand coordinateur, là-haut, c’est un peu longuet mais pourquoi pas… Justifions, si l’on veut, la présence d’un créateur, ok. Lorsqu’il traite de l’opportunisme veule de ces « intellectuels » qui, contre un bon ptit pactole, sont prêts à accepter n’importe quoi, c’est assez caustique et l’on y croit toujours : Houellebecq semble ne plus guère avoir la foi en ces élites françaises qui vendent leur conviction au plus offrant. Lorsqu’il traite des femmes, en général, là ça coince un peu plus… Certains pourront invoquer le sens de la provocation du mâle Houellebecq. D’autres n’hésiteront pas à invoquer sa misogynie "zemmourisée" (oui, pas si loin) qui sent le rance, ou tout du moins une certaine complaisance… ce qui fait forcément grincer des dents. Le narrateur semble se satisfaire de ce monde où la femme est soit "bobonne aux ptits plats", soit (jeune) pépète au ptit cul et le clou est tellement enfoncé qu’il finit un peu par déranger… Du coup, on reste sous le charme - souvent on ricane, avouons-le -  de la prose houellebecquienne qui nous parle de notre temps (peu glorieux) et de ce futur « fantasmé » (la France ou la « grandeur retrouvée « , eheh - on rit jaune), on l’est un peu moins, sous le charme, lorsqu’il évoque quelques théories fumeuses qu’elles soient superficiellement traitées (la montée en puissance de ce fameux parti musulman) ou grossièrement développées (la « logique de la soumission » à l’islam, le « bien-fondé de la polygamie et la place des femmes dans la société »). Le gars Houellebecq écrivain continuera à faire parler de lui, normal, même si le gars Michel semble parfois flirter avec la vase - de l’art de la causticité… ou de la provocation futile pour ne pas dire facile : à débattre - et c'est là l'intérêt.   (Shang - 07/01/15)


SIPA-J'avais un peu peur, à lire les critiques de ceux qui n'avaient pas lu le livre, que Houellebecq soit passé du côté obscur de la force. Vous me voyez rassuré : Soumission est un de ses meilleurs livres, aucun doute là-dessus. Comme mon gars Shang, je me suis bien marré devant les saillies désabusées du maître, qui manie de plus en plus cet humour libré de tout, en totale liberté. En ces heures de Charlie-mania et de discussions acharnées sur la liberté d'expression, le livre fait même du bien par où il passe : voilà l'archétype du roman moderne, qui aborde la foi et la religion  avec la saine assurance de celui qui ne croit plus en grand-chose, si ce n'est en une mystique toute personnelle (Huysmans en étendard, très bien vu) : la religion, comme le sexe, l'amour, la littérature, l'art ou le tourisme dans ses romans personnels, était la dernière chose à sacrifier à l'autel de la mondialisation. C'est chose faite avec ce roman, qui montre un parti religieux s'emparer des rênes du pays et revenir à une sorte de mélange apaisé entre religion et Etat. Qu'il s'agisse de l'Islam, après tout, importe relativement peu : il s'agit de montrer comment la foi perd de sa nature pour se fondre avec la société marchande. Houellebecq écrit ça avec un ricanement cynique qui lui va bien. Si je ne suis pas complètement d'accord avec mon compère sur le style (l'écriture est légèrement balourde, un peu rapide), je le suis sur les effets : c'est tellement amer que ça en devient hilarant.

Je sais bien que Houellebecq adore cultiver l'ambiguité, méler le vrai et le faux, mais je pense qu'il importe de ne pas prendre ses sorties sur les femmes pour argent comptant. Elles sont effectivement massacrées dans le livre (sauf une, Myriam, vrai beau personnage qui lui fait écrire quelques pages qu'on croirait issues du génial La Possibilité d'une Île), mais c'est logique : le personnage est soumis, collaborationniste presque, et sa vie est devenue une sorte de monde schématique où sentiments, sens du beau et morale n'ont plus de place. Entièrement tourné sur son étude de Huysmans et sur ses dialogues avec quelques intellos (trois monologues édifiants, qui montrent combien Houellebecq réfléchit sur son époque, et comment il la comprend), il laisse tout le reste dans le domaine du fonctionnel et de l'hygiène : une femme ça sert à baiser ou à faire la bouffe, se convertir ça sert à rester à son poste de prof (et à être mieux payé, et à pouvoir être polygame, pas négligeable), point. Du coup, l'arrivée du parti musulman au pouvoir est considéré comme une bonne nouvelle. François voit ça d'une façon extraordinairement apaisée, et surtout sans aucune crispation religieuse (sa posture devant la Vierge noire de Rocamadour le prouve bien). Retranché dans son sens de l'esthétique à l'ancienne, légèrement réactionnaire et le sachant, il est tout sauf aimable, tout sauf sympathique. Mais c'est une bonne question que celle qui consiste à savoir s'il faut absolument que le personnage d'un roman soit sympathique. Surtout, Soumission montre la profonde lucidité de Houellebecq, capable d'anticiper non seulemnt des faits, mais surtout des "atmosphères", pourrait-on dire, des façons d'être profondes. Il comprend parfaitement le monde, quoi, et ne se gène pas pour nous mettre le nez dedans, même si ça pue. Or, malgré nos attentes, ce qu'il trouve dans le futur ne pue pas tant que ça, c'est même très calme, privé d'hystérie, pour peu qu'on accepte cette morale démente qui constitue notre société du tout-argent. Soumission est déplaisant parce que la monde l'est. Vous pouvez applaudir.   (Gols - 24/01/14)

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23 janvier 2015

Annie de John Huston - 1982

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Je dois avoir un truc à me faire pardonner, c'est moi qui m'y colle. Et coller est bien le bon verbe, puisque voilà de la guimauve pure qui s'accroche aux dents, et on imagine bien ce vieux briscard de Huston assister hagard à ces morceaux musicaux sirupeux en se rappelant les Bogart et Newman passés la larme à l'oeil. Difficile d'apercevoir le vieux maître dans cette comédie musicale colorée et bêbête, effectivement, et on beau chercher sans conviction quelques marques de fabrique (une certaine insolence dans le ton, par exemple), on se dit que le gars devait être plus occupé à chasser l'éléphant à Broadway qu'à réellement diriger la chose. On est en plein dans l'entertainment hollywoodien, certes, avec ce que ça comporte de bons sentiments et de schématisme, mais tardif, si vous voulez : en 1982, le genre commençait à sérieusement craquer aux jointures, et le film a parfois des aspects presque morbides : couleurs assez dégueulasses et passées, scénario qui part à vu-l'eau (on imaginerait bien le film produit par Disney), et surtout, plus intéressant, acteurs dirigés en sur-régime, comme des pantins légèrement effrayants et outranciers.

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Car le film, oui, est parfois intéressant, à défaut d'être prodigieux, justement dans sa façon de montrer les acteurs. Tous semblent livrés à une démence monstrueuse, la danse brisant encore plus les corps pour les désarticuler. Ca commence avec l'héroïne, petite fille tête à gifles mais curieusement castée : on est troublé par cette tête qui doit autant à la naine qu'à l'enfant, par ce physique vraiment pas commun, et par cette vois criarde qui semble parodier les zôôôlies chansons qu'on lui fait brailler ("Demain, ça sera supeeer, demain c'est juste dans une journééée") ; ça se poursuit avec un couple de voleurs d'enfants grimés comme chez Tim Burton, mécaniques et froids ; ça se termine enfin sur la prodigieuse gérante de l'orphelinat, marâtre trash qu'on ne s'attendait pas à voir dans ce type de production : alcoolo, nymphomane, exhibitionniste, et surtout résolument enfantophobe, elle amène à elle seule un côté sulfureux à toutes les séquences où elle apparaît. Elle arrache les têtes des poupées, les écrabouille à coups de talons, drague le facteur tous seins avachis dehors, fume clope sur clope et ne rêve que de broyer du gosse. Il faut aimer la démesure, mais Carroll Burnett, dans le rôle, est géniale, gestuelle au taquet, acceptant toutes les laideurs de son personnage. On sait grâce au film d'amener cette impureté-là.

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D'autant que pour tout le reste, le gnan-gnan refait vite surface, avec cette histoire de petite fille cromignonne et de son chien gentil recueillis par un milliardaire sans sentiments (assez marrants dialogues entre lui et Roosevelt sur les différences entre gauche et droite), et poursuivis par des gros méchants ricanants. Certes, c'est pour les enfants, et à l'époque ça voulait dire "c'est pour les crétins", et on accepte de voir tant de caricature et de forçage de traits. Mais on aurait aimé que Huston s'inscrive un peu plus dans son temps plutôt que de retourner à cet ersatz de Comtesse de Ségur kitsch. Pourtant les scènes dansées n'ont pas à rougir : plutôt très dynamiques, virant même souvent à l'acrobatie pure, elles sont balancées avec beaucoup de conviction (coupez le son, par contre : la musique est hideuse). C'est là qu'on attend le réalisateur, et il ne baisse pas les bras. Il disparaît quand même beaucoup dans les autres séquences, notamment la dernière demi-heure, montée n'importe comment et rythme dans les chaussettes. Bref : pas complètement honteux, mais relativement impersonnel, et surtout surtout surtout : ringardissime.

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Huston ? Nan mais allô Huston ? Here

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22 janvier 2015

LIVRE : Apprendre à finir de Laurent Mauvignier - 2000

9782707318572,0-183429Le sommet de l'oeuvre de Mauvignier ? Je serais prêt à être d'accord, tant ce bouquin me laisse, même à la deuxième lecture, aussi pantois qu'à la première. Il s'agit encore une fois de la désintégration d'une cellule, cette fois celle que forme un couple dans ses dernières heures d'existence. La narratrice nous raconte par le menu le lent rétablissment de l'homme qu'elle aime, paralysé après un accident, celui-ci étant advenu dans un moment de crise au sein du couple : le mari est infidèle, et la narratrice imagine "l'autre", tapie dans l'ombre, guettant elle aussi les progrès de la guérison. Elle sait que son couple est finie, et que le complet rétablissement de cet homme signera aussi son départ définitif, mais elle s'accroche à ses rêves, et le texte est constitué de ces infinies questions, mensonges et instants de lucidité que cette femme éprouve face à ce corps qui reprend vie, à cet homme mutique qui n'est déjà plus à elle. Apprendre à finir, ou comment chaque geste retrouvé, chaque signe de mieux, peut ressembler à une torture pour celle qui y assiste.

C'est magnifique : Mauvignier fait entrer au sein de ce monologue le négatif de celui-ci. Tout ce que pense la narratrice n'est que fiction, elle le sait mais raconte quand même cette hsitoire, se mentant à elle-même. Dans un numéro d'équilibriste virtuose, le roman nous fait sentir la texture même de ce qu'est la "fiction", nous fait à la fois deviner la vérité et éprouver de l'empathie pour le mensonge. Car on est placé, qu'on le veuille ou non, à quelques centimètres de cette femme, écoutant son discours intérieur tout en le regardant de l'extérieur. C'est encore une fois une réussite stylistique totale : l'art de la ponctuation, du rythme, du "flow" atteint son paroxysme dans ce livre, qui nous entraîne comme un morceau de musique. On aimerait s'en extraire souvent, le livre n'est pas aimable tant il appuie sur la point sensible, sur cette part de nous qui refuse de regarder la vérité en face. Mais Mauvignier nous laisse enchaîné à cette femme, contraint d'assister à son désespoir, et regardant avec elle cet amour mort qu'elle n'arrive pas à apprendre à finir. Et le pire, c'est que cette violence qu'on nous fait est agréable, parce qu'on reconnait derrière l'avalanche de mots, de répétitions, de tournures de phrases complexes, de bégaiements, une patte humaine terriblement attachante. Mauvignier a tout compris à la fin du couple, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, et nous sert son bouquin le plus bouleversant.

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21 janvier 2015

Master and Commander (Master and Commander : The Far Side of the World) de Peter Weir - 2003

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Le ventre est encore chaud qui engendrât Errol Flynn, si on en croit ce très joli film du pourtant inconsistant Peter Weir. Attention, on reste assez loin des grands films de Curtiz ou Walsh, mais il y a quelque chose de ce charme-là dans ce divertissement à l'ancienne, dépaysant et soigné, et on s'attendrait presque à voir sugir Eddy Mitchell avec ses esquimaux glacés, comme aux bons temps de la "Dernière Séance".

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Il s'agit d'un film de corsaires, genre qui a toujours déclenché chez moi des petits picotements de nostalgie enfantine. Comme dans le temps, on est plongé au sein d'un groupe d'hommes crasseux, marins anglais lancés aux trousses d'un mythique bateau français (guerres napoléoniennes obligent) ; à leur tête un capitaine têtu (Russell Crowe), qui va devoir rivaliser de ruse, de charisme et de courage pour parvenir à mettre bas ce navire surarmé et imprenable. La quête prend peu à peu des allures de chasse à la Moby Dick, notre capitaine prêt à toutes les folies pour atteindre son but. Et il est vrai que quand les affrontements ont lieu, ça pète sa mère. C'est l'une des qualités du film : rendre compte de façon presque réaliste du choc de ces navires. Le bruit des boulets de canon, la fragilité des vaisseaux, la mort terrible des hommes, le choc des proues, tout ça est rendu avec un désir de véracité qui marque des points. On est dedans, tout simplement, et les scènes d'action sont toujours claires, lisibles. Quand un des personnages tombe, on sait qui il est, on connaît un bout de sa vie, ce n'est pas un simple figurant, et ça compte beaucoup. Weir sait organiser avec force le chaos de la guerre et l'énorme barnum de ses effets spéciaux (relativement sobres, là aussi tournés vers la véracité), sans s'énerver, sans céder aux facilités du montage épileptique habituel. La bataille finale est impeccable, pleine de bruit et de fureur, menée avec un sens imparable du spectacle.

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Mais c'est surtout dans ce qui se situe entre les grands moments d'action que le film est passionnant. Dans ces grandes plages de calme qui précèdent la tempête (magistrale scène d'ouverture, silencieuse, tendue, comme si on était dans un film fantastique), dans ces simples dialogues (un peu appuyés, certes) où on découvre des personnages, une patte humaine et humaniste touchante, dans ces échappées sur les îles paradisiaques. Là, Weir déploie une mise en scène vaste et calme, très maîtrisée, et peut alors se permettre de filmer des chercheurs étudiant une faune inconnue sur un air de Bach, deux marins sortir leurs violons pour interpréter une sonate grand cru, ou simplement la mer calme et vaste. Le film est souvent très rêveur, opposant à la sauvagerie des combats la beauté de l'art ou de la science. Très beau personnage, dans ce sens, du chirurgien de bord (Paul Bettany), érudit en opposition avec le belliqueux capitaine, qui profite des batailles pour faire ses recherches sur la faune, porteur à lui seul de la civilisation au sein de la barbarie. Mais Weir aime, de toutes façons, l'ensemble de ses personnages, et leur donne à tous leur moment de gloire (beaucoup aimé aussi ce gamin qui, le temps d'un épisode, devient capitaine du navire). La mort est brutale, mais le film est dôté d'une vraie mélancolie, d'une douceur, qui tranchent avec ce genre de productions. Un sous-officier choisi comme tête de Turc peut s'y suicider doucement, par exemple, dans une scène vraiment très belle, et Weir ne cherche pas la surenchère à tout prix. Le film n'a pas de fond particulier, c'est vrai, mais il a un ton, un style, et est réalisé avec un professionnalisme artisanal qui réchauffe le coeur. Satisfait, le Gols.

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20 janvier 2015

Whiplash (2014) de Damien Chazelle

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J’avais un peu peur en voyant la bande-annonce d’avoir déjà une idée de l’ensemble du film. C’était mesquin, la bande-annonce ne couvre que 90% du film. Admettons-le donc, Whiplash, dans ses neuf premiers dixièmes a bien du mal à nous cueillir : un ptit jeune qui n’en veut, sans doute un peu naïf, sans doute un peu tendre, va donc faire face un professeur sorti de l’enfer ou de l’armée américaine, un type colérique et dictatorial, un passionné qui pousse les musiciens à bout… pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes ou craquent - c’est selon. C’est l’éternel débat de l’enseignant qui veut que ses élèves se dépassent (c’est bien de placer la barre très haut - ou pas) mais qui a parfois du mal à savoir quelles sont les limites : pression morale, insultes (2 ptites minutes de logorrhée non politiquement correcte - c’est énorme dans un film américain - où les Irlandais, les Juifs et les P.D. en prennent pour leur grade : oui, les Américains n’ont pas beaucoup d’imagination, c’est un peu toujours le même disque… surtout envers les tafioles), pression physique (le type est une masse, donne des baffes, fait voler des baguettes de bois vert…). Le prof est vraiment pas gentil et risque un jour d’avoir un sale retour de bâton, c’est clair.

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Notre aspirant batteur va se donner bien du mal pour donner satisfaction au maestro… Et vas-y que je me fais des ampoules, que je me trempe la main en sang dans un seau plein de glace, et que même après un accident de bagnole de dingue (se faire renverser pour un gros camion ricain, c’est pas rien) je continue à vouloir tenir mon (premier) rang - c’est idiot de vouloir jouer de la batterie quand on a 4 doigts cassés et un trou dans la tempe, après chacun voit midi à sa porte. Notre petit jeune est prêt à tout sacrifier, même sa gentille petite pineco - également sacrifiée par le scénariste mais cela est un autre problème. Que dire de plus ? C’est filmé à l’énergie, notre petit jeune se donne bien du mal pour arracher des cris à sa batterie, notre professeur - belle masse chauve -  tourne comme un vautour autour de ses proies avant de les déchiqueter quand l’envie lui prend, ça se veut efficace, noir, dur, violent et cela peine souvent à paraître vraiment original. Notre masse militaire en fait trop, notre apprenti prend des mines tellement contrites et souffreteuses qu’on en arriverait presque à imaginer l’état de son slip en fin de journée (c’est pas classe, je reconnais)… Ce dernier aura tout de même droit à sa revanche - le tournant du film à 15 minutes de la fin - avant qu’ait lieu la belle. C’est lors de la dernière séquence qu’on dirait que le film commence vraiment : notre jeune batteur a la rage, notre prof a la rage (chacun a subi au moins une fois les coups de pute de l’autre) et ils se retrouvent face à face, sur scène, lors d’un concert où c’est à celui qui emmerdera le plus l’autre. Peu de dialogue, une vraie battle musicale : tu veux faire le malin, improvise mon gars ; tu veux me diriger, c’est moi qui vais imposer le tempo ! Notre chauve a le crâne qui fume, notre batteur s’arrache la peau des mains, « over and beyond » lancerait Buzz l’Eclair : oui, se dépasser… Musicalement ça sent plus la sueur que le feeling (il tape sur des bambous comme un malade et ça lui va bien), c’est un peu over-musclé (le montage, la hargne de l’enseignant…) et pas toujours, sentimentalement parlant, dans la dentelle du Puy (par pitié que Chazelle ne nous livre pas ensuite une love story…) mais ce face-à-face radical qui finit en apothéose se regarde néanmoins sympathiquement comme un bon solo de batterie. Sans plus. « Aux drums,… »

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18 janvier 2015

LIVRE : Kif de Laurent Chalumeau - 2014

KIFAimer Kif, c'est pas bien : voilà de la trash littérature pur jus, du roman de gare, de la chose jetable ; c'est bien simple : on croirait tout simplement qu'il s'agit d'un manuscrit inédit de San Antonio, avec ce que ça induit de gauloiseries, de peu d'exigence sur la postérité du texte et d'humour limite. Mais voilà : Chalumeau manie la langue populaire avec une verve qu'on n'avait pas vue depuis la mort de Dard, et vous trousse aux petits oignons un roman noir grand cru, avec petites pépées, truands du dimanche et flics verreux d'usage. Le grand talent du sieur étant de ne pas jouer du tout sur la nostalgie à la Audiard, mais de planter sa trame les deux pieds dans le monde d'aujourd'hui, travaillant justement la langue contemporaine comme un jeu.

Un gars, ancien CRS un peu louche, hérite d'une boîte de nuit sur la Côte d'Azur. Il va fatalement devoir se fader les vautours qui vont avec, et le catalogue est étendu : flic ripou, anciens videurs furieux de voir leurs trafics de drogue prendre fin, élus corrompus tentant le racket, toiletteuses pour chiens (ah ?), et même pour cette fois une candidate FN aux dents longues qui voit là une excellente croisade pour lui faire monter les échelons de son parti, et deux ou trois salafistes à djellabah rêvant de transformer la chose en mosquée. On met au milieu de ça une malette d'un million d'euros (appartenant au neveu de Ben Laden, d'ailleurs...), et on regarde le feu prendre aux poudres. Une trame absolument démente et n'importe-quoiesque, qui nous vaudra à peu près toutes les trois pages son lot de rebondissements improbables, de trahisons, de révélations et d'entubages à répétitions. Ne serait-ce que pour ça, Kif se lirait déjà avec ravissement : c'est du très grand divertissement, un truc qui relie la comédie italienne à Kusturica, en quelque sorte, en réunissant des personnages-"tronches" vraiment hilarants. Tous plus ripoux les uns que les autres, ils forment une parfaite galerie de bras cassés, dangereux et cons comme des paniers, minables et funs comme un nanar des années 70. Mine de rien, Chalumeau parvient à monter une intrigue rocambolesque qui tient debout malgré sa complexité et son côté hasardeux.

Mais c'est l'écriture qui finit de nous convaindre du talent du gars. S'appuyant sur les étrangetés de la langue parlée d'aujourd'hui, le livre fait slamer les mots avec un sens du rythme épatant, trouvant une petite musique contemporaine impeccable. Il y a là-dedans un sens de la formule ravageur, on rigole franchement toutes les deux lignes devant les inventions stylistiques du bougre, qui peut aussi bien s'intéresser à la langue tordue des banlieues, avec tous ces barbarismes et ces mots bancals, qu'à celle des institutions, de la télé, ou de Facebook. Il brasse ainsi un chaos de formules comme un long poème pétaradant et coloré, et on ne peut qu'applaudir devant ce sens imparable du groove. Un vrai grand plaisir déviant, une bonne vieille prise de pied avant de revenir à la Littératûûûre institutionnelle.

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16 janvier 2015

Birdman (2015) de Alejandro González Iñárritu

Alejandro "en passant par la Lorraine avec mes gros sabots" Iñárritu is back et décide de se faire son Opening Night. Rien de moins. Dans le rôle de Gena Rowlands, c'est Michael Keaton qui s'y colle : Batman (or Birdman) est loin derrière lui ; cet ancien héros de cartoon à deux balles, absent pour sa fille, absent pour sa femme adapte Carver au théâtre (Oui Carver !) et c'est redemption time. Le Michael a certes encore une petite araignée (ou un petit oiseau) dans la tête mais il va mettre ses tripes sur la table, pour se racheter, sentimentalement et artistiquement. Birdman, that is the tragic question, va-t-il se brûler les ailes ou retrouver les sommets ?

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Iñárritu, y'a pas à dire, c'est du musclé, un peu comme Framboisier. Même quand il s'attaque à un sujet "intellectuel", aux acteurs de Broadway, à ce beau et décadent monde de théâtreux, il faut que ça booste, il faut que ça speede. Iñárritu n'y va pas par quatre chemins et décide de faire un film de deux heures en un seul plan-séquence constamment en mouvement (il y a des tonnes de trucages, je vous rassure, c'est pas encore Sokurov). Alors oui, cela fait son petit effet (un peu comme la caméra qui n'a pas de reflet dans les miroirs : il nous prend pour un jambon ou quoi ? Cela ajoute, paradoxalement, un côté artificiel - quand un micro dans le champ chez Cassavetes sentait l'artisan, la bonne sueur) : cela est assez "impressionnant" en un sens d'autant que les acteurs, soit hystériques, soit énervés, balancent de la tirade à tout va. Chacun semble jouer le rôle de sa vie, Keaton avec ses rides qui lui donnent définitivement plus de profondeur et d'humanité que lorsqu'il est engoncé dans son costume noir en latex, Norton en ptit merdeux imprévisible qui se tape des ptites crises mais qui, au fond, n'est pas si méchant, Andrea Riseborough (joli minois, oui) en jeune fille un peu on the edge tu vois mais ready to be in love, Naomi Watts et Emma Stone tellement à fleur de peau qu'une étincelle peut mettre le feu aux poudres (un scène de lesbiennes, ça marque toujours des points dans des coulisses de théâtre), etc... Bref, démonstration de force au niveau "effets spéciaux" et "performance" et le film, comme c'est bizarre, vient de se prendre 9 nominations aux Oscar - une compète qui fait de plus en plus dans la dentelle...

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Impressionnant, disais-je plus haut, mais le trait est tellement forcé qu'on échangerait bien 5 secondes du film de Cassavetes contre ce nouveau baril du gars AGI. On a bien compris les principes de base : putain, y'a pas de frontière entre la vie d'artiste et la vie privée et c'est franchement pas toujours facile ; putain, c'est dur de lutter contre le fait d'avoir une étiquette (surtout quand elle est en latex) : heureusement le comédien protéiforme ricain a toujours de la ressource pour faire ses preuves (prendre 20 kilos, se couper une jambe, se faire pousser la moustache de Max Meynier) et réussir un come-back from nowhere. C'est ce que nous proposera le Michael : à deux doigts de péter une grosse durite (la scène toute en finesse avec hélicoptères, explosions, Keaton-volant... et cette réflexion à deux balles : les gens veulent de l'action sinon ils s'emmerdent ; pas forcément : même quand Iñárritu fait des scènes d'action, le spectateur s'emmerde), à deux doigts d'être rejeté par tout le monde, à deux doigts de se tuer... Mais les Ricains, of course, sont bien les champions du monde du come-back (cette "culture hollywoodienne" va comme un gant à Iñárritu qui l'enfile jusqu'au bout des ongles) et vous n'êtes pas au bout de vos surprises ! (même quand c'est fini, c'est pas encore fini, il faut du rebondissement, de la pirouette.). Bref, un film très tape-à-l'oeil, à l'énergie, aux forceps, qui se veut une grande réflexion sur la life et sur le métier d'acteurs et qui n'a pas plus de feeling que le type à la batterie en charge de la BO (faut que ça pète, putain). Un conseil : faites l'impasse et revoyez ou découvrez Opening Night. Point. Ca sent bon l'Oscar sinon...

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LIVRE : Loin d'Eux de Laurent Mauvignier - 1999

mauvignierTrès belle idée que celle d'écrire un roman polyphonique sur les difficultés de communiquer - difficultés inter-générationnelles (un fils et ses parents) ou au sein d'un couple. Mauvignier donne la parole à tour de rôle à ces multiples protagonistes : ce père, Jean, incapable d'une attention, d'une parole positive envers son fils mais qui au fond...; cette mère, Marthe, possessive qui vit suspendue aux lettres de son fils sans jamais parvenir à comprendre ce qu'il ressent au fond...; Gilbert, le frère de Jean, toujours là pour jouer le soutien de fond ; Geneviève, sa femme, qui prend plaisir à médire, à lire le courrier de sa fille mais pas si méchante que ça au fond ; cette fille justement, Céline, qui crève de partir loin d'eux, qui ne parvient à être comprise, au fond, que par Luc, le héros suicidé de l'histoire, celui dont le mal-être n'a pu être vaincu, celui qui finit par échouer tout au fond, "mort (...) des mots enfouis". Difficultés à mettre en mots ce que l'on ressent, à prononcer ses phrases qui traduisent une véritable affection, comme si seule une petite voix intérieure était à même de traduire le fond de nos pensées.

L'écriture quelque peu tortueuse, noueuse, de Mauvignier - phrases hachées par la ponctuation, par de subtiles inversions de mots, mais qui au final semblent couler de source comme extraites directement à la sortie du cerveau - traduit parfaitement ces hésitations de l'âme, ces tourments à vouloir se faire comprendre, cet abattement à rarement y parvenir. Les multiples coups de gueule de Luc - devant la réaction de ses proches à la mort du mari de Céline ("...vous fabriquez sa mort pour qu'elle vous convienne juste, juste qu'elle soit taillée à vos mesures et donne à vos vies le relief qu'elles sont, seules, incapables de modeler".) - ou encore dans la capacité de la "bande des quatre" à juger le comportement "particulier" de Céline après la mort de son époux ("Vous êtes qui, vous quatre, pour juger le monde et vos enfants et sanctionner d'une petite moue de dégoût, pas grand-chose votre façon de sanctionner, un nez qui se relève au bon moment, et ça suffit pour dire tout le mal que vous pensez, vous, vos vies sans rien de vivant qui regardent le monde et le jugent et le sanctionnent et jacassent dessus comme à le grignoter sans vous-mêmes lui avoir jamais rien donné") - viennent parsemer ce roman qui prend toujours plus la tournure d'une incompréhension de part et d'autre que d'un réglement de compte. Car ses parents, finalement, ne sont pas de si mauvais bougres, ils vivent peut-être tout simplement plus au conditionnel qu'au présent, à l'image de cette pensée de Marthe qui évoque la possibilité que son fils ait échappé à la mort : "...il va s'en sortir, et dès lors après il reviendrait habiter chez nous, à la maison, et plus jamais on ne se disputerait pour rien, enfin tous les trois nous aurions les mêmes mots, et enfin on se dirait les vraies choses d'amour."

Mauvignier, une partie de l'avenir du roman français est entre tes mains. On peut aussi se demander si la littérature française continuerait d'exister sans "Les Editions de Minuit"...   (Shang - 21/11/06)


9782707316714,0-1051849Maintenant qu'on connaît les autres oeuvres de Mauvignier, il est bon de revenir à son premier livre, d'autant que ça permet aussi de relire les bons vieux articles du compère Shang. C'est indéniable : dès cette première oeuvre, le ton-Mauvignier est là, aussi bien dans l'écriture que dans le fond. C'est à la famille qu'il s'intéresse ici, la famille en tant que corps autarcique, fermé sur lui-même. Peu d'ouvertures effectivement sur le monde extérieur dans ce drame étouffant enseveli sous les mots (ceux qui sont dits et surtout ceux qui ne le sont pas), ce qui permet à l'auteur de développer sa thématique fétiche : décrypter une communauté, montrer en quoi elle est sclérosante et engloutit ses membres. C'est Luc qui en fera les frais, lui qui sera mené au suicide par manque de communication, avec ses parents, avec sa cousine qu'il aime sûrement en secret, avec les autres aussi (une jeune fille qui fréquente le bar où il est serveur en représentatrice de ce monde extérieur). Mauvignier aime réunir ensemble des gens pour mieux faire exploser leurs liens par la suite : Loin d'eux en est le plus bel exemple. Il met une minutie extrême dans la description de ce qui relie ce petit groupe l'un à l'autre, les liens d'affection, d'amour ; puis il en démonte de manière presque sadique les fonctionnements.

Sadique, peut-être un peu, mais en tout cas profondément humain. Je me méfie comme de la peste de la psychologie, mais là force est de reconnaître que le bougre rend ses personnages hyper crédibles, trouvant une façon de raconter leur monde extérieur qui touche toujours juste. Ca se fait dans une tentative stylistique assez audacieuse : peu de différences dans l'écriture selon les différents personnages qui prennent la parole, parti pris qui paye, puisque on a l'impression d'une même voix à plusieurs têtes, pour ainsi dire, encore une fois d'un corps complet qui s'est désintégré. C'est très fort. Le style passe par un vrai creusement de la langue, par une sorte d'épuisement même, avec cette ponctuation infernale, ces phrases qui se retournent sur elle-même, cette avalanche de mots sans respirations qui s'abattent sur nous. Pour prouver l'inanité des mots et l'échec de la communication, il fallait quand même oser. On est en tout cas littéralement avalé par ce bouquin, qui montre d'entrée de jeu qu'une nouvelle voix est née, et pas la plus dégueulasse. La suite confirmera.   (Gols - 16/01/15)

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LIVRE : La Mort à Venise (Der Tod in Venedig) de Thomas Mann - 1912

thomas-mann-la-mort-a-venise"Et son coeur était rempli et agité d'une tendresse paternelle, de l'inclination émue de celui dont le génie se dévoue à créer la beauté envers celui qui la possède".

Un consciencieux écrivain en vacances subjugué par la beauté et la grâce d'un adolescent dans les miasmes de Venise. Un pitch simple comme une gondole sur lequel Visconti parviendra à voguer pendant plus de deux heures. On est d'abord admiratif de la prose de Thomas Mann ou disons de la précision et de la beauté de cette traduction : même les longues phrases sur des aspects plus théoriques (tels que la création d'oeuvre littéraire mise en parallèle avec la beauté de ce très jeune homme) se savourent avec un plaisir gourmand. Mann nous emmène dans le dédale de ces petites rues aquatiques, dans le dédale de ce cerveau bouillonnant en quête d'une échappatoire et il y a quelque chose de palpitant à suivre cet écrivain qui sent un peu à la poussière sur les traces de cet être blond tombé, semble-t-il juste pour lui, des cieux. La découverte du visage de ce jeune Polonais vire à l'obsession et notre écrivain de s'enfoncer progressivement dans cet abîme contemplatif. La menace du choléra se fait évidente mais Aschenbach a bien du mal à garder toute sa lucidité, à se faire violence pour quitter le lieu. Engagé sur un chemin de non-retour, prisonnier de cette vision paradisiaque (rien de graveleux dans cette Mort à Venise qui débouchera sur un "je t'aime" aux allures de dernier soupir), notre héros-écrivain qui a passé sa vie dans le cambouis de la création se retrouve ébloui, aveuglé, perdu par cette créature... Une sorte de voyage initiatique pour un bourgeois soumis à un amour impossible qui ne peut se terminer que par la mort. Voir Tadzio à Venise et... Classique, forcément. 

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Edge of Tomorrow (2014) de Doug Liman

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Comment ça, Shangols n'aurait pas le droit de se mater de gros blockbusters qui tâchent ? Allons donc. Ce n'est pas la première fois mais peut-être la dernière, par exemple (je dis ça, je finis toujours par succomber à la facilité... N'écouterais-je point le prochain Marillion quitte à faire une moue dépitée pendant deux heures ? Si, again and again). Bref, c'est Doug Liman à la barre, hein, et Tom Cruise sur le pont. Ce premier filme les scènes d'action comme ma grand-mère faisait cuire les pâtes : c'est impossible de rater la chose systématiquement et pourtant... (c'est pas le fait de mettre 3000 plans en une seconde qui donne du rythme, ça donne juste envie de se remettre des gouttes dans les yeux - je dis ça, je dis rien). Le second est pour sa part toujours aussi expressif : soit Tom Cruise ne bouge pas un des muscles du visage (et il y en a 60, cela reste une performance), soit il en bouge deux - lorsqu'il nous fait grâce de son fameux rictus pince sans rire (c'est souvent quand ce qu'il dit est drôle). Ce type me fait penser au musée Grévin dans sa totalité. Bon attaquons-nous au scénario : un type est embarqué malgré lui dans une guerre mondiale (enculés de Mimics qui ont même attaqué la France et sauvé, d'une certaine façon, François Hollande avant la fin de son mandat), meurt sur le champ de bataille... et recommence la même journée. Oh je l'ai déjà vu, avais-je envie de lancer comme quand j'étais petit. L'idée n'est pas originale mais peut être drôle - le comique est du répétitif plaqué sur du vivant, remember ? Et c'est drôle une ou deux fois - comment vous savez que je dois prendre trois sucres ? Tu me fatigues Emily. Oui, l'héroïne est interprée par Emily Blunt aussi fadasse qu'Enora Malagré mais moins vulgaire quand même. Les deux font la paire pour s'attaquer au grand cerveau des Mimics (Bourvil ? Soyez sérieux deux minutes sinon j'arrête) qui a pris possession du Louvre (!... Ils ont de l'imagination ces Américains... Et pourquoi pas d'un centre culturel aux Comores, hein ? Je sais, je m'énerve dans le vide). Je ne vous dis pas la fin du bazar mais juste quand on croyait que tout était mort, ohoh, re-open your eyes, you won't be disappointed. A part l'idée (pas vraiment maline) de cette guerre aux allures de jeu video (putain il ne me reste que 34 vies), on se demande vraiment s'il y a un fond... Au fond du trou, justement, on trouve le cerveau de la créature... Le blockbuster de trop ? Nan, tu verras le prochain Marillion devrait être pas mal, il y a un morceau de 65 minutes. Pffff... Edge of my ass, oui.  (Shang - 17/10/14)

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Oui, aaah je dis pas que c'est le chef-d'oeuvre inoubliable de ce siècle, mais je trouve que mon compère a eu la main un chouille lourde sur ce film assez marrant, finalement. Je suis complètement d'accord avec ses critiques sur la mise en scène du bazar : on n'y comprend que dalle, tant ça va vite, et il me semble que le sujet aurait au contraire mérité des plans longs, voire des plans-séquences puisqu'il est question de jeu vidéo. Là, c'est haché, illisible, épileptique, et ce rythme affreux gâche toutes les scènes d'action (97% du film). D'accord aussi sur le jeu mormoréen d'Emily Blunt, qui fait la même tête quand elle a mal que quand elle rigole. Moins d'accord par contre, sur le reste. Encore une fois, on est là dans le film bas du front et commercial, qui ne se préoccupe pas trop de sens, hein, n'allez pas me faire dire. Mais tout de même : il est permis de voir là-dedans non seulement un amusant exercice de style sur les jeux-vidéo, donc, puisqu'il s'agit de s'améliorer à chaque "reset" pour passer le palier suivant ; mais aussi, allez, soyons audacieux, sur la carrière de Cruise lui-même.

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On sait que le gars fait toujours, à quelques géniales exceptions près, le même film : je cours, je tire, je gagne. On peut donc lire cette succession de morts et de renaissances comme un condensé de toute la carrière de Cruise en un seul film, comme une mise bout à bout de tous les gros blockbusters qui tâchent qu'il a joués dans le passé. Liman regarde d'ailleurs son acteur avec beaucoup de sincérité, s'amusant d'en donner une énième vision clicheteuse, et il a raison : peu de cinéastes (De Palma, Kubrick) ont compris qu'il fallait employer Cruise non comme un acteur (le gars est nul), mais comme une surface, une mythologie. Edge of Tomorrow est de ces films qui utilisent Cruise comme une image, ce qui le met un cran au-dessus des autres. Inutile, donc, de chercher le jeu d'acteur là-dedans ; il importe surtout de voir une image, de synthèse presque pourrait-on dire, se faire exploser, puis revenir, puis se refaire exploser, etc, ad lib. En ce sens, c'est assez drôle, non seulement parce qu'il a engoncé Cruise dans une armure qui le rend hyper pataud, mais en plus parce que la succession cartoonesque de morts improbables finit par être ridicule dans la surenchère (on n'est pas si loin du Coyote de Beep-Beep). Voilà, après c'est vrai que c'est trop long, pas finaud et très laid, hein, on est bien d'accord.   (Gols - 16/01/15)

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12 janvier 2015

La Poupée (Lalka) de Wojciech Jerzy Has - 1968

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Encore un excellent conseil de notre compère Troouf, qu'il en soit oint de gel odorant et tiède. La Poupée est un film magnifique, dont on se demande bien pourquoi il est resté aussi méconnu ; son classicisme, peut-être, ou le fait qu'il s'agisse d'un film polonais, donc supposé austère. C'est tout le contraire qu'on a pourtant sous les yeux : un film moderne, engagé, brûlant, caché sous une forme éblouissante. Has pourrait bien être le Welles polonais, je vous le dis, tant ce film résonne avec Citizen Kane, et tant on sent chez son réalisateur la même volonté que Welles d'utiliser le classicisme grand crin du cinéma pour en pervertir les codes et en faire quelque chose de puissamment contemporain.

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Comme chez Welles, donc, ou comme chez Visconti, dont on sent aussi souvent l'influence, Has dresse le portrait d'un parvenu. Démarré vague gérant d'une taverne, Stanislas Wokulski, par amour d'une femme difficile et légèrement perverse, va gravir les échelons de la société, atteindre le stade ultime de la grande bourgeoisie... avant de s'effondrer comme un vieux flan, je ne vous le cacherai pas. Une trame mélant la petite histoire (cet amour secret, clé de toutes les compromissions et autres filouteries auquelles va se livrer notre héros) à la grande, puisque Has met un grand soin à inscrire le tout sur un fond d'industrialisation galopante, de progrès scientifiques en série et de montée pépère des tensions qui mèneront à la guerre (ça se passe dans les années 1870). Loin de céder à un romantisme qui aurait été facile (un homme aime une femme et se perdra pour elle), le film cultive au contraire un ton naturaliste à la Zola, portant une grande attention aux classes sociales qu'il décrit par exemple : si l'aristocratie est filmée comme un monde d'apparat, figé dans la soie, où tout n'est que surface, il ne faut pas croire que Has filme le prolo comme un dieu. Ses incursions dans les rues cradouilles des villes valent leur pesant de détritus et de gabegie ; pour lui, tout se vaut, la grandeur et la bassesse, et cette profonde amertume est rendue d'autant plus forte qu'il la raconte presque froidement, avec distance en tout cas. On est en empathie parfois avec le héros, et parfois on nous le fait voir dans tout son pathétique ; il en va de même pour tous les personnages, notamment cette jeune femme idéalisée par Wokulski, à la fois détestable par ses manipulations grossières de femme riche et belle, et touchante dans ses doutes. De la mesure, du réalisme dans la psychologie, et surtout un ancrage social très précis : loués soient les décorateurs, les costumiers, les éclairagistes de cette fresque, qui arrivent à rendre aussi crédible cet univers.

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Loués aussi les monteurs de rails de travellings, parce que là, les amis, on a tout simplement droit à ce qui se fait de mieux en la matière. Dès le premier plan, une promenade impressionnante le long des rues populeuses de la ville, on est fasciné par la complexité de la mise en scène, par cette façon de diriger les figurants comme dans un tableau à la Brueghel, par l'attention portée à chaque détail au sein d'un mouvement très complexe de caméra. Il y en aura plusieurs comme celui-ci au cours des 2h45 de métrage, tout aussi beaux, comme des envolées subites à l'extérieur de cette histoire étouffante pour mieux situer encore les personnages dans le contexte. La mise en scène est de toute façon spectaculaire et audacieuses : on a droit par exemple à une scène de duel géniale, montée au taquet, ou à une descente dans les salons rutilants de l'aristocratie dans laquelle tous les personnages sont figés, immobiles, posés là comme des accessoires de décor. C'est dans les plans d'ensemble que Has est le meilleur, incontestablement, dans ces dispositions esthétiques de corps et d'objets dans l'espace et dans sa façon de faire circuler sa caméra entre eux. La composition de chaque plan mériterait une thèse, je n'exagère pas, et pourtant cette esthétique est au seul service da la trame, de la véracité de ce qui est raconté. On ne sait plus alors si on est dans le baroque, dans la naturalisme ou dans la poésie pure, et on se contente de béer tranquillement en se laissant emporter. Grand film, oui.

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11 janvier 2015

3 Coeurs (2014) de Benoît Jacquot

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En ce début d'année 2015, quelques séances de rattrapage qui vire au cauchemar. Benoît Jacquot, oui toi, mon ami Benoît Jacquot, dont j'ai aimé certains films, que s'est-il passé ? Comment en es-tu venu à filmer un scénario si indigent, des acteurs si fatigués ? Le film s'ouvre sur un intéressant plan séquences (un long travelling arrière alors que Poelvoorde et Gainsbourg font connaissance dans les rues de Valence) et puis après j'ai envie de dire, plus rien... Je ne reviens pas sur l'histoire (un homme découvre qu'il a épousé la soeur d'une jeune femme pour laquelle il avait eu un coup de foudre - on n'est pas si loin de la trame de La Femme d'à côté et d’une situation de Jules et Jim (le fameux rendez-vous manqué) on arrêtera là toute autre forme de comparaison, please) simplement pour dire qu'une fois qu'on a compris le pitch (donné d'ailleurs dès l'affiche), on peut aller voir ailleurs (sortir faire ses courses, manger un flamby, regarder un film...). Dieu sait que j'aime Poelvoorde et Gainsbourg mais là, les pauvres, les traits tirés (l'enchaînement des tournages ?), l'air contrit de bout en bout, ils font rapidement pitié... Le problème c'est qu'ils n'ont rien à jouer... Un très beau regard échangé lorsqu'ils se recroisent après le mariage de Poel avec Chiara (10 secondes à sauver au final, c'est peu) et puis ensuite, rien, pas un dialogue à dire, pas une belle scène à jouer : soit ils doivent ressembler à des animaux blessés (faites la gueule les gars, bien merci, ça tourne !), soit ils doivent s'embrassemer goulument mais... mais... il n' y à absolument rien d'autres à se mettre sous la dent, dans le fond et dans la forme... Je n'exagère point.

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Parmi les choses les plus affreuses dans ce ratage total notons cette voix off qui survient deux fois n'importe comment et qui n'apporte absolument rien (Là aussi, Jacquot a-t-il lorgné du côté de La Femme d'à côté... sans comprendre le sens de cette voix off ?) et l'emploi terrible de ce thème musicale qui fait penser à l'arriver d'un navire de croisière dans la rade de Toulon (c'est fait pour glacer le sang : attention ! Poelvoorde va recroiser Gainsbourg, oh là là, comment ça va se finir c't'histoire !!!???? Mal ?)... On pourrait revenir également sur l'emploi terriblement lourds d'objets symboliques dans l'histoire (le briquet, ohoho, le miroir, ahaha, la machine à faire des bulles de savon : si vous ne comprenez pas la métaphore, le symbolisme, restez fidèle à la lecture de Martine à la Ferme, je ne peux plus rien pour vous), sur cette pauvre Deneuve (que j'aime beaucoup) et cette pauvre Chiara (que, c'est vrai, j'aime pas) qui se retrouvent mère et fille pour la trentième fois et jouent toujours de la même façon (si quelqu'un peut m'expliquer l'intérêt d'avoir mis Deneuve à ce poste (3 lignes de dialogue), qu'il m'explique : un gachis terrible...), sur les cernes de Poelvoorde creusées au burin (quel beau jeune premier, franchement, parfaitement crédible... et puis quel charme... Il a dû accepter le rôle, le bougre, car il y avait une scène où il s'enfile une bière... sinon je vois pas). 3 Coeurs, donc, qui tourne à vide dont l'un finit par lâcher - comme celui du spectateur...

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Le Combat dans l'Île d'Alain Cavalier - 1962

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Un premier film, avec ce que ça sous-entend de maladresses et d'éclats, que Cavalier réussit pourtant magnifiquement. On voit bien que le bougre n'est pas complètement à l'aise dans ce cinéma de facture assez classique, narratif, écrit ; mais il parvient, au milieu de ce cahier des charges assez contraignant, à trouver un style impeccable, et à atteindre de grands moments.

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Clément (Trintignant, génial) est un fasciste activiste travaillant dans l'ombre à un attentat contre une figure de la gauche, soigneusement encadré par un mystérieux réseau. Entièrement tourné vers ses prises de position politiques, il en oublie de s'occuper d'Anne (Romy Schneider, à l'ouest, j'y reviens), sa belle fiancée diaphane. Pour lui, et c'est la beauté du scénario, le romantisme réside dans le combat, dans la pureté de ses idéaux, et non dans l'amour. Clément fait partie du passé, celui où les dettes se réglaient en duel, où la camaraderie avait un sens, et ses idées d'extrême droite épousent bien ces rances convictions. Quand son mentor le trahira, quand son meilleur ami séduira sa Romy, il ira au bout de sa logique réactionnaire, dans une sorte de jeu absurde avec la mort et l'honneur. Bien beau sujet, traité avec une rigueur mathématique dans la mise en scène. L'aspect parfois documentaire du film (sur tout ce qui concerne l'entraînement au combat du réseau facho, la préparation des exécutions, les codes, etc.) est renforcé par un ton froid, sûrement hérité de la mode « Nouveau Roman » de l'époque : il y a en effet une sorte de style à la Robbe-Grillet dans cet a-plat de la voix off, dans ces dessins géométriques des mouvements de caméra (beaux, mais froids comme la glace), dans cette distance par rapport aux personnages. Trintignant, opaque, apparaît comme un adolescent têtu, dangereux justement par son absence d'émotion, y compris dans l'amour. Cavalier invente ainsi une mise en scène austère, un noir et blanc (Pierre Lhomme aux projecteurs) somptueux mais très « papier glacé », et enferme ses acteurs dans cet écrin de distance. C'est d'autant plus fin que le scénario raconte, lui, des faits pleins de bruits et de fureur, assassinats, trahisons, traque, séparations et crises de jalousie. Le Combat dans l'Île, c'est un western filmé par Duras, quoi.

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Dommage que Cavalier, un peu gêné par ce style qui ne lui ressemble pas tout à fait, fasse trop de concessions par ailleurs. Schneider ne comprend rien au film, de toute évidence, minaudant en cherchant son meilleur profil alors qu'elle devrait chercher à rentre dans ce style rigoriste, persuadée qu'elle joue un drame super psychologique alors qu'elle est dans un film politique et expérimental. Etre belle est une bonne chose (et elle l'est, éclairant à elle seule bien des plans), le savoir en est une plus dommageable ; là, elle fait sa diva de façon beaucoup trop démonstrative. Le scénario (Rappeneau au stylo-bille) est souvent maladroit, sur-explicatif, tiré par les cheveux (la façon dont Clément apprend qu'il a été trahi...). En se désolidarisant radicalement de ses copains de la Nouvelle Vague, Cavalier a du mal à trouver vraiment ce style moderne qu'il cherche. Mais ça ne fait rien : son film est tout de même passionnant, certainement audacieux dans son contexte (en 1962, la guerre d'Algérie devait donner une résonnance particulière aux agissements du personnage principal), porté par un Trintignant royal, très rigoureux dans son souci de vérité, et se concluant sur un quart d'heure de toute beauté. Ca suffit pour mériter amplement la vision.

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Rec 4 (Rec 4: Apocalipsis) de Jaume Balagueró - 2014

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"Apocalipsis", nous annonce pompeusement le titre original ; je dirais plutôt "petit pet dans l'eau tiède", pour ma part, même si ça fera moins bien sur l'affiche. Certains diront que la série des Rec a cessé d'être intéressante depuis... le générique de début du numéro 1, ce qui serait pas si loin que ça de la vérité. Mais j'avais trouvé qu'il y avait des choses intéressantes, par ci par là, dans les 3 premiers opus, et j'ai envoyé ce nouvel épisode sinon avec gourmandise du moins avec l'attente d'un bon petit machin gore et brutal. Eh bien, même pas. Délaissant toute velleité de mise en scène (adieu le found-footage, il est vrai un peu usé), Balagueró se contente de faire comme les autres : monter cut des tronçons de pellicule d'un millième de seconde, gonfler la bande son, aligner des acteurs chair à canon sans talent, et envoyer sporadiquement des éjaculats hystériques d'images illisibles. Résultat : une véritable bouillie visuelle qui annule tout effroi et tout trouble. La série avait trouvé une véritable posture punk, cradouille, troublante même parfois quand il s'agissait de muter les corps en de monstrueuses masses hurlantes et rapides ; cette fois, on a l'impression que tout est lissé, que tout cherche à tout prix à éviter de choquer l'ado à pop-corn venu dans la salle. Des zombies anecdotiques, des scènes de supense tellement attendues qu'elles en deviennent ridicules (ces monstres soit-disant rendus hystériques par la rage et qui ne sautent sur leur victime qu'au bout de 17 minutes, après avoir produit des bruits inquiétants et rernversé deux-trois assiettes histoire de foutre les chocottes à leur proie), un scénario miteux qui voudrait réunir en un seul les trois films précédents, le ratage est complet. Balagueró ne voit même pas les deux ou trois potentialités intéressantes de son décor (un cargo envahi par les monstres) et passe à côté des idées possibles : le réseau de caméras de surveillance disséminées sur le bateau aurait pu donner quelque chose, par exemple, tout comme cette vidéo qui donnera la solution de fuite aux héros et qui met des heures à se télécharger ; mais non, on préfère rester au ras des paquerettes et regarder paresseusement des mauvais acteurs se faire arracher la tête par des mauvais figurants à prothèses. Berk 4.

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LIVRE : Un Enfant de Dieu de Cormac McCarthy - 1974

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Il n’est forcément pas toujours évident de s’attacher aux pas d’un personnage principal nécrophile, violeur, assassin, pédophile, voleur… Cet enfant de Dieu que nous expose McCarthy a tout d’un homme sauvage - il vit en pleine forêt, c’est la thématique du week-end - possède des instincts violents, primaires. Après une première partie où l’auteur, en quelques vignettes, conte diverses mésaventures de cet homme des bois, la seconde et la troisième partie paraissent moins fragmentées : on suit « dans la continuité » les exactions de cet être diabolique qui va forcément finir par se faire alpaguer. Mais l’homme connaît chaque recoin de la forêt, ses rivières, ses grottes et il va finir par échapper aux hommes de loi en se fondant littéralement dans son élément…  Le gars McCarthy décrit frontalement ces actes atroces, morbides, glauques, alors qu’il y a toujours un certain lyrisme à décrire en détails cette nature ensorcelante qui recèle d’énigmes, de recoins sombres. Un court ouvrage qui fait parfois froid dans le dos - notre homme sauvage, sans foi ni loi, un peu bonhomme, commettant ses actes sans une once d’humanité - et qui nous plonge, sans avoir l’air d’y toucher, dans la «nature du mal ».  Un voyage au fond des ténèbres. Dérangeant, forcément.

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