Shangols

30 mars 2017

LIVRE : Mes Petits Chéris de Rudyard Kipling - 1906-1908

9782363081315,0-4065889Une petite édition qui ne mange pas de pain de la correspondance du bon Rudyard adressée à ses enfants. La tendresse est le maître-mot de cette poignée de lettres adorables, qui rendent parfaitement compte de l'état d'esprit taquin de son auteur, grand écrivain de l'aventure pour moi, et auteur pour enfants d'après l'introduction limitée du livre. Dans ses voyages, notamment à Stocholm où il va recevoir le Prix Nobel, Kipling adresse des mots à la fois attendris et amusants à ses chers petits, leur narrant par le menu et souvent avec malice ses faits et gestes, là le ridicule d'un protocole, ici la vanité de voyager en wagon personnalisé, là encore la rencontre merveilleuse avec une baleine. A chaque fois, le portrait est pétillant, Kipling ne s'épargnant pas lui-même dans cette description de ses actions forcées d'écrivain à succès. L'humour est partout présent, y compris quand il gronde gentiment son aîné pour son orthographe ou quand une vraie mélancolie le prend devant la rareté de ses rencontres avec ses enfants. Les lettres sont agrémentées de dessins tout pourris griffonnés par le maître lui-même dans les marges, on sent vraiment son souci de rendre vivants ses mots et de sortir des carcans de la correspondance classique. Bon, on n'est pas du tout dans la grande découverte, dans le livre qui bouleversera la vision de l'écrivain et de la littérature en général, mais dans la petite chose secrète et mignone qui vous fait passer une heure charmante dans un autre siècle, dans un autre rythme, en compagnie d'un écrivain attachant qui se moque un peu d'être grand. C'est déjà beaucoup, et ça change des gros machins prétentieux qui sévissent de nos jours.

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La Mort de Louis XIV d'Albert Serra - 2016

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Faire un fim en costumes et en reconstitution d'époque n'est après tout pas si difficile ni coûteux : il suffit de rester dans une seule pièce et de filmer trois acteurs portant plus ou moins perruques et brodequins, et le tour est joué. Albert Serra choisit donc l'option minimaliste, et réussit haut la main le plus beau film historique de l'année. Il filme la mort d'un roi mythique, certes, mais pour ce faire, plante sa caméra au milieu d'une minuscule chambre. Le sujet : l'affaissement d'un corps légendaire, la lente agonie d'un homme qui a toujours eu le monde à ses pieds et qui doit cette fois faire face à l'inconnu. C'est pas rien. Les cadres sont magnifiques, les lumières aussi, et on plonge en trois secondes dans une atmosphère certes lente et contemplative (les plans durent très très longtemps, quitte à ne montrer qu'un visage) mais hyper mathématique, encerclant le roi. Autour de lui se lamente plus ou moins sincèrement toute une cour, et notamment un groupe de médecins qui regardent la maladie gagner le vieillard, impuissants et vagues. Louis XIV est entouré de telles légendes, il est tellement connu et tellement mythique, que le filmer ainsi, dans tout son dénuement, face à ces pauvres docteurs démunis, provoque une sorte de sur-réalité : on est brusquement ancré dans le réel, on se rend compte brusquement que ce roi légendaire était en fait de chair et de sang, et que la gangrène pouvait aussi le gagner, et que la sénilité pouvait aussi le tarauder.

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La grande idée, c'est bien sûr d'avoir choisi Jean-Pierre Léaud pour incarner le gusse. Il est absolument monstrueux sous ses perruques immenses et son fard de 18 centimètres d'épaisseur. Serra convoque non seulement l'imagerie de Louis XIV (pour mieux la pulvériser) mais aussi celle de l'acteur de la Nouvelle Vague, filmant en même temps deux agonies, deux mondes qui s'écroulent, deux visages appelés par le néant. Les infinis cadres sur le visage de l'acteur, perdu au milieu des poudres et de l'or, immobile, sont magnifiques, très francs, sans pitié. On aime beaucoup également ces dialogues rares, murmurés, qui se moquent éperdument de la politique ou de l'état de la France, mais ne se concentrent que sur la maladie, sur les hypothèses des tenants de la science ou des charlatans de passage, sur la biscotte ou le raisin que sa Majesté acceptera de manger, sur les progrès de la gangrène et les humeurs du sieur. On voit parfaitement comment la cour agissait, on devine les tactiques politiciennes ou les sorts qui font tomber les têtes, par ces simples mots chuchotés autour du roi. Mais c'est surtout la mise en scène qui épate : la rigueur des cadres n'est jamais austère, transcendée par cette sorte d'effroi vis-à-vis du roi, et aussi ce regard presque enfantin sur lui : Léaud est un gosse auquel on file quelques friandises (il faut le voir grignoter son "biscotin", il est immense), mais un gosse dangereux qui peut vous envoyer au cachot en trois secondes. La longueur de chaque plan est miraculeuse, Serra coupe systématiquement au bon endroit, avec une sensibilité extraordinaire, nous laissant le temps de contempler en face la mort du mythe (et celle de Léaud, que le film ne se cache pas d'annoncer également). Bref, un grand film jamais austère, jamais bêtement exigeant, un film qui regarde honnêtement la mort dans son universalité. Il est mort, le soleil.

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29 mars 2017

Les Hommes sans Ailes (Muzi bez krídel) (1946) de Frantisek Cáp

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Juste à la sortie de la guerre, Cáp livre une œuvre à la gloire de la Résistance tout en montrant le côté sombre de ces fumiers de collabos. Deux femmes à l'allure angélique incarnent parfaitement l'idée que l'habit ne fait pas le moine tchèque. L'une bosse pour les nazis, l'autre se fait douce comme un lait aux amandes et pourtant... méfiance, méfiance, les femmes peuvent se révéler parfois aussi perfides que ce petit collabo avec la tronche et la petite moustache de l'emploi ; un petit homme engoncé dans ses habits nazis qui fait régner la terreur sur cette base d'aéroport. Des résistants, parmi les ouvriers, heureusement, il n'en manque point : non seulement ils sabordent leur taff et les avions mais en plus ils s'organisent pour collecter des armes et transmettre des infos confidentielles. La tâche est rude car la Gestapo tue une fournée d'hommes pour un sabotage, voire tout un village pour une simple suspicion de rébellion. Bref, il vaut mieux la jouer profil bas. C'est bien d’ailleurs ce qu'a du mal à comprendre un ingénieur qui s'est engagé sur la base avec son neveu pour venger la mort du père d'icelui - son propre frère donc... Il commence à piquer en douce quelques grenades sans savoir que la résistance s'organise à plus grande échelle ; le neveu, tout aussi naïf, se fait prendre par ce salopiot de petit moustachu la main sur une des grenades dérobées : il risque non seulement d'y passer, le gamin, mais de compromettre tout le réseau - pas toujours facile de se venger aveuglément...

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En soixante-dix minutes, Cáp nous présente avec aisance une foule de personnages facilement identifiables et trousse une intrigue qui ne cesse de se tendre. Si les résistants doivent faire constamment preuve de malice, ils doivent faire face à une armée de tueurs qui ne tergiversent pas cent fois avant d'abattre tout homme suspicieux. Autant dire qu'il faut serrer des fesses du matin au soir pour ne pas se faire gauler. L'une des deux femmes évoquées en intro, celle qui bosse pour les nazis pour mieux les infiltrer, doit faire face à une double pression : elle est à la fois constamment suspectée par ses employeurs et méprisée par la population qui ne voit en elle qu'une traîtresse. Elle doit sourire à ces nazillons qui la draguent ouvertement et ravaler sa fierté devant ses rombières de voisines qui la snobent. Bienheureusement, elle excelle, malgré la pression, pour saisir chaque opportunité et faire passer en douce une info capitale. Une héroïne aux nerfs de fer. Alors que l'on sentait monter une opération d'envergure, on verra que Cáp préférera mettre en reliefs ces simples quidams qui, à leur petit niveau, malgré leur maladresse, n'hésiteront pas à donner leur vie pour protéger les leurs. Une petite goutte d'eau dans un océan de révolte. Monté au millimètre, ce film de Cáp n'a pas volé son prix à Cannes et demeure un témoignage à chaud sur cette période plein de fougue. Cáp o'bas, j'ai envie de dire, mais faut avoir l'accent tchèque pour saisir...

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La Danse du Lion (Kagamijishi) (1936) de Yasujiro Ozu

kagamijishiPeut pas dire qu'on fasse pas un effort pour voir tout Ozu (je désespère pas de trouver un jour en dvd l'un de ces films perdus cela dit...). C'est dans cet esprit gaillard que je m'apprêtais à regarder cette fameuse danse du lion, célèbre dans le théâtre Kabuki. Autant vous le dire tout de suite, ça me parle pas plus que le type d'en bas qui vient de mettre une rustine sur la roue arrière de mon vélo (sale semaine, j'ai cassé une roue il y a deux jours) mais bon pour 2 kwai ou 24 minutes, ça mérite l'effort. Après une introduction sur la longue formation de Rokudaime Onoe Kikugorou (diable) qui nous explique qu'en gros le type à 51 ans va nous jouer le rôle d'une jeune fille qui regarde tomber des pétales de roses avant de se transformer en lion, on s'attend à tout ; le moins qu'on puisse direkagami2 c'est que le gars sait manier l'éventail comme Tony Parker un ballon de basket et vas-y que je te fais des figures, on aurait presque peur qu'il s'envole. Vient le moment crucial où sa main chausse une marionnette qui ressemble à Tataye en plus écrasé, et le type de partir dans une danse de ouf qui l'entraine à l'autre bout de la scène... On se dit qu'à ce rythme il va s'écraser dans le décor mais non il part juste dans les coulisses. Il revient avec une houppe digne du chanteur de Motley Crüe et sa tête de tourner dans tous les sens comme s'il écoutait un bon vieux Nirvana. Plus punk rock, je vois pas. C'est là que Proutouie s'est mis à hurler à la mort à moins que ce soit la sonnerie du téléphone qu'il ne supporte pas, je veux pas être mauvaise langue non plus. Je ne pense pas, cela dit en toute honnêteté, que le gars soit sous l'emprise de la Suntory sinon il finirait par s'élarder grave. Le rideau finit par tomber alors que types continuent de jouer de leur instrument bizarre. Nô future.   (Shang - 10/06/07)


Mmmm, oui, alors là typiquement le genre de film qui montre que nos yeux d'Occidentaux ne sont pas du tout adaptés à l'art nippon. On ne comprend goutte à cette démonstration de nô qu'il est pourtant visiblement de bon ton de considérer comme le nec plus ultra du théâtre. On veut bien pour autant s'éduquer, et on cherche déséspérément à trouver une grâce dans ces portés d'éventail, ces posés de main et ces entrechats effarouchés. Mais las, on n'en trouve aucun, et on se contente de constater, tiens, que Ozu, dans la partie "fillette" de la danse, n'utilise que deux placements de caméra, c'est dire la rigueur : un à la place du public à cour, l'autre pleine face pour prendre le danseur en pied. Rigoureux. Ensuite, quand le type revient en lion, c'est un festival, Ozu multiplie les panoramiques à fond de train les grelots, filme ça depuis la loge ou en plan très large, fait rentrer le public dans le champ, ça distrait bien. La partie "lion" est d'ailleurs plus accessible que la première, ça charcle pas mal et on se dit que le lumbago menace si le gars ne se calme pas deux secondes. Il y a même deux petites danseuses supplémentaires qui viennent jouer les papillons autour du vieux fauve, on se prend à trembler pour leurs miches.

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A part ça, eh bien à tout prendre on préfère presque les 5 minutes de présentation qui précèdent la danse, quand Ozu filme un théâtre vide, comme un mausolée dans lequel va venir s'éclater son héros. On comprend la nécessité de ce film, écrin de mémoire pour un grand du théâtre kabuki vieillissant, et on mesure la fonction que le maître accorde au cinéma : enregistrer le monde pour en garder la trace, dans une sorte de combat incessant entre la pellicule et le marbre, comme dirait l'autre. Un film historique, disons.   (Gols - 29/03/17)

sommaire ozuesque : clique là avec ton doigt

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LIVRE : Autoportrait [remake] de Gaspard Delanoë - 2017

Copie de 9782370670281,0-3737202Delanoë est un performeur, squateur artistique et diablotin expérimentateur, et il s'essaie ici à un exercice en passe de devenir une forme littéraire complète : l'autoportrait, hérité au départ du I remember de Joe Brainard, transmis avec génie à Georges Pérec qui en a fait Je me souviens, puis à Edouard Levé avec Autoportrait. Soit, avec une succession de phrases fonctionnelles disposées dans un ordre aléatoire, enchaînant les choses importantes et les détails, les anecdotes et les petits faits et gestes de la vie courante, une façon de se définir, par l'accumulation, avec pour finalité la sensation que l'être n'est qu'une accumulation de données, de pensées et de gestes. A cet exercice, Delanoë est sûrement le moins doué des quatre, peut-être à cause de son statut d'artiste : il veut que son texte "se voit", et du coup il manque parfois d'honnêteté dans son autoportrait. Pas mal de ses phrases sentent le gars qui se met en avant, qui veut trouver à tout prix une originalité à sa vie ; notamment en matière sexuelle. Là où Pérec travaillait justement un effacement de la personnalité sous les faits, Delanoë profite de l'exercice pour mettre en avant ses qualités, et, même quand il dévoile un caractère honteux de sa personnalité, on sent que la notation d'icelui participe à un portrait élogieux : on se dit souvent "quelle audace !", et on sent le gars sourire dans sa barbe. Son texte aurait de même nécessité une relecture, ça aurait évité des répétitions (on lit trois ou quatre fois que le gars ne peut pas s'empêcher de passer devant un lieu vide sans penser aux moyens d'y pénétrer).

Bon, ceci dit, aucun doute, il y a là une vraie matière. Le texte est dynamique et intéressant, et on ne cesse, au cours de la lecture, d'imaginer soi-même ce qu'on pourrait faire d'un tel cahier des charges. C'est sûrement la plus belle qaulité du livre que de nous renvoyer à nous-mêmes alors que c'est vraiment l'expression d'une personnalité, l'affirmation d'une originalité. Très souvent drôle, parfois étonnamment émouvant, ce catalogue fait peu à peu apparaître un homme d'aujourd'hui, désacralise son statut de performeur, et donne en coupe une vision des années 80-90, avec ses petits détails superficiels mais qui en disent long. Malgré tous ses défauts, ce livre se lit avec plaisir. Le relais est passé.

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28 mars 2017

Le Tour de France par deux Enfants (1924) de Louis de Carbonnat

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Shangols puise dans ses tiroirs en commentant cette œuvre du gars de Carbonnat qui adapte un célèbre bouquin de lecture pour le cours moyen datant de 1877 (oh putain !). Au programme de ce tour de France (qui passe par Moulins, pas rien), des paysages meuh-meuh, des monuments historiques historiques, de l'artisanat, bref, le parfait cadeau de Noël pour Jean-Pierre Pernaut. L'histoire (passionnante... mouais) de deux petits gars alsaciens qui, à la mort de leur père, quittent l'Alsace alors allemande (l'action est censée se passer en 1872), pour devenir deux bons petits Français. Leur objectif : rejoindre Marseille où se trouve leur oncle. Mais comme on le voit sur la carte ci-dessus, ils effectueront tout le tour de la patrie avant de trouver un repos bien mérité dans une ferme, non loin de Chartres. Alors bon, je vous vois d'ici me lorgner d'un oeil torve : c'est quoi l'intérêt de ce truc en cinq parties qui dure tout de même 3h30 ? Je vous ferai une première réponse pernautienne : découvrir la France des années 20 (oui, le réalisateur ne s'est pas amusé à filmer autre chose que son époque), ces provinces où les agriculteurs ne se plaignaient point, ces cités où l'on se baladait principalement en voiture à cheval, cette France d'hier quoi... De Cardonnat a la bonne idée de ne pas trop charger la mule niveau "l'artisanat ancestral de notre belle France et son industrie" (quelques images sur la fabrication d'un verre, sur les usines du Creusot (et Saint-Etienne "ville noire") et j'en passe mais c'est jamais aussi chiant qu'au journal de 13h de TF1) et même s'il traite parfois de certaines villes un peu par-dessus la jambe (trois plans seulement sur Moulins, je ne résiste point à vous les exhiber ci-dessous... ainsi que ce bref panoramique sur la place de Clermont-Ferrand ou encore ce plan sur CaaaaaaaAAAAAArcccââaaaaassssôôooonnnne), cela fait toujours plaisir de reconnaître les lieux où l’on a traîné ses guêtres. Bref, on s'amuse géographiquement.

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Pour ce qui est du périple de nos deux petits gars, même s'il leur arrive quelques mésaventures inattendues (un incendie, une chute de charrette, un naufrage...), avouons qu'on n'est pas vraiment dans le film d'action genre Die Hard... Les deux gamins vont de ville en ville en se faisant héberger chez des gens bons comme du bon pain qui leur offre toujours une petite soupe et l'on prend, chemin faisant, une véritable bouffée de bienveillance molle. Les dialogues sont tellement vintage que parfois ils nous échappent (le grand frère au chtit qui vient de se rétamer en route : - tu t'es fait mal ? - Non, au contraire ! (la logique m'échappe) ou encore - Allez en route ! - Moi j'ai le trac (ah c'est une expression qui n’est pas seulement réservée à la scène alors). On se fait volontiers caustique mais avouons que les deux premiers épisodes se suivent malgré tout avec un certain entrain (ensuite, même si on découvre les jolis canaux de France, on s'emmerde un brin...) : nos deux jeunes gens croisent notamment des gars pas piqués des hannetons comme ce conducteur de voiture à cheval complétement bourré à force de s'arrêter en route dans tous les cafés (il finit par s'endormir sur ses rênes et se fait escorter jusqu'à la prochaine ville par deux flics à la coule (c'est là qu'on se demande depuis quand ils sont devenus aussi pusillanimes, les flics...)) ; il y a aussi ce commerçant de grand chemin qui les prend sous son aile et qui rend leur séparation absolument déchirante (oui, il y a aussi de l'émotion dans le bazar). Après, on apprend tout de même aussi des trucs utiles pour la culture générale, attention (« Clermont connu pour sa chaudronnerie solide et sa fine dentelle ! » Ben tiens !). Bref, pour tous les grands afficionados de cette vieille et belle France qui éprouveraient un gros coup de nostalgie et les anciens habitants de Moulins en manque de reconnaissance. Pernautissime...

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Brimstone de Martin Koolhoven - 2017

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Voilà ce que j'appelle un film prétentieux, les enfants, ou je m'y connais pas. Koolhoven aurait pu réaliser un petit western coolos, gentiment féministe, doucement gore, et on aurait pu s'amuser 1h30 sans frais. Mais le gars a d'autres ambitions, dame, et nous sert un long, très long, très très long film boursouflé, qui se prend au sérieux et cause s'il vous plaît des conditions de vie des femmes dans l'Amérique puritaine de la fin du XIXème. Sur les traces de La Nuit du Chasseur, duquel il n'atteint pas la semelle pour ce qui est du soufre et du personnage masculin principal, il filme donc, sur une vingtaine d'années, le sort misérable de Liz (Dakota Fanning, qui en fait assez), pauvre femme à la mère torturée par un prêtre intégriste frustré sexuellement et obsédé par le châtiment (Guy Pearce, la Palme du too much convaincu de son talent). La belle fuira dans un bordel, se coupera la langue, accouchera dans la douleur, sera bannie par la société pour avoir raté une césarienne, verra son mari éviscéré par le prêtre, et devra, misérable, faire face au Mal dans un duel final à base de flammes rédemptrices et de promesse d'enfer. La vie de Macron est préférable. Le tout raconté en quatre chapitres aux titres ronflants ("Révélation", "Exode", "Genèse" et "Châtiment", y avait aussi "Petites Pépées", mais le film aurait été trop long) qui bouleversent la chronologie de l'histoire. M'est avis que Koolhoven devait être exténué après avoir pondu un tel oeuf : tout est trop dans ce truc. Trop long (2h30), trop violent sans aucune justification, ce qui ressemble à de la complaisance douteuse, joué trop façon statue du Commandeur, trop compliqué, trop volontairement politique. A vouloir en faire des tonnes, le gusse enterre son film sous la pesanteur, et annule tous ses effets : son prêtre diabolique est un curé de carnaval, et on est très vite fatigué par ses prêches moralistes et ses postures grandiloquentes (Mitchum, le modèle direct, avait trouvé un jeu burlesque absolument génial), les événements qui s'acharnent sur cette pov'Liz finisent par être comiques, et la mise en scène elle aussi pompeuse de Koolhoven abuse et surabuse des plans larges et d'une complexité déplacée. Les petits plats dans les grands.

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 Go west, here

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Crisis in six Scenes de Woody Allen - 2016

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On a lu un peu partout, et Woody lui-même l'a dit, que ce Crisis in six Scenes était une catastrophe, que le gars n'avait rien compris aux recettes d'une série, qu'il fallait oublier ce truc, etc. Heureusement que Shangols est là pour rétablir quelques vérités : voilà un excellent Woody Allen. Franchement, où peut-on trouver un tel humour, une telle fantaisie, attachés à une telle modestie, dans le cinéma et dans la série actuels ? Nulle part, je ne vous le fais pas dire. Woody nous pond un de ces petits trucs sans façon qu'il nous offre à intervalles réguliers, une petite comédie vitaminée et tendre, pleine de bons mots et de punchlines, et nous ravit, renouant toutes proportions gardées avec Manhattan Murder Mystery. Il est vrai qu'au niveau de l'obéissances aux règles de la série, il est aux abonnés absents : on a droit là à un long-métrage de 2h30, découpé très arbitrairement en 6 épisodes d'égale longueur, mais qui se fout hardiment des cliffhangers de fin d'épisode et de la montée de l'action. On reste dans ses pantoufles, mais comment lui en vouloir à 80 berges de ne pas vouloir changer ses vieux pots ? La critique de la télé et de la commande qu'on lui impose est d'ailleurs contenue dans la série elle-même, et Woody ne se prive pas de cracher dans la soupe qui le nourrit, pour notre plus grand bonheur.

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Dans les anénes 60. Sydney Munsinger est un bourgeois de gauche, ex-écrivain raté, condamné aujourd'hui à écrire des publicités débiles pour des produits débiles. Il file une petite vie tranquille avec sa femme, psy branquignole qui se cognent des cas pathétiques et organise chez elle des salons de lecture entre petites vieilles. Leur petit confort assoupi va se retrouver explosé par l'arrivée dans leur foyer d'une criminelle en fuite, révolutionnaire activiste, qui va pulvériser façon Théorème leur univers. Le jeune homme qu'ils hébergent va se mettre à fabriquer des bombes, le club de lecture va passer à des lectures plus velues (Mao et Marx), la femme de Munsinger va doucement céder au goût de l'aventure et passer des mallettes de billets aux Black panthers, et Munsinger lui-même va devoir mettre la main à la pâte s'il veut se débarasser de la jeune femme qui lui vide son frigo et dérange ses convictions. Woody, on le voit, attaque frontalement les siens, cette génération de gauche satisfaite, propriétaire et solidaire quand elle se brûle dont il fait partie : ses saillies réactionnaires font tout le sel de la chose, et on voit bien que le gars est de gauche uniquement quand son économie n'est pas attaquée. On jubile de voir cette famille traditionnelle américaine dynamitée de l'intérieur par cette jeune effrontée qui pilote tout assise sur une chaise et dévorant des cuisses de poulet.

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Franchement, dans chaque épisode il y a au moins une scène d'anthologie. Que ce soit les simples dialogues impeccables, plein de répliques inoubliables, ou les scènes "d'action" (le couple contraint de fuir la police), les épisodes chez la psy (Gad Elmaleh en guest) ou les épiques réunions des petites vieilles envisageant un happening à poil devant la Maison Blanche, on passe un moment excellent. Si Miley Cyrus manque vraiment de charisme, Woody Allen, malgré son grand âge, retrouve la verve de ses vingt ans, et la formidable Elaine May est une complice taquine et très marrante. Ça fait tout drôle de voir notre Woody retrouver quelques tics de son passé, il n'y a que lui qui bouge ou qui bégaie comme ça, et rien que le regarder suffit à notre bonheur. Il y a toujours cette tendresse pour les personnages, cette façon de gentiment ressouder un couple autour d'une aventure extraordinaire, ou de pointer du doigt les amours éphémères de l'autre couple du film (les jeunes gens, qui se trompent puis se retrouvent). Dans le dernier épisode, Woody rend hommage aux Marx Brothers en remplissant littéralement son écran et son appartement de tout le casting, autre bonne vieille référence allenienne qu'on a plaisir à retrouver. Cet écrin de dialogues, certes pépère, certes pas nouveau, mais brillant, est habillé par une mise en scène très honnête, pleine de plans-séquences et de décadrages, et très joliment photographiée. Ajoutons en plus une musique grand crin et une myriade de seconds rôles parfaits, et on a là, mais oui, messieurs-dames, un des Woody les plus légers et les plus satisfaisants de ces dernières années.

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Tout sur Woody sans oser le demander : clique

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26 mars 2017

L'Evadé du Camp 1 (The One that got away) (1957) de Roy Ward Baker

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Faire un film sur un prisonnier Allemand qui est parvenu à s'échapper pendant la guerre (apparemment LE seul (!)) quand on est anglais, c'est un sujet déjà ultra fair-play. Faire interpréter le rôle par le Steve McQueen germanique, Hardy Krüger (hâbleur, sportif, tchatcheur... et fier comme un aigle - bon, il est allemand), est tout aussi louable car, même si le gars se la pète grave, il ne représente en rien la caricature de l'Aryen con comme son casque en bol et sanguinaire - il devient même rapidement sympathique tant il est capable de s'adapter à chaque situation. Soit donc Franz Von Werra abattu en Angleterre et rapidement confiné en cellule. Le type déjoue les interrogations des supérieurs britanniques et n'affirme qu'une chose : il parviendra à s'échapper. Chaque fois qu'il est conduit dans un lieu, notre homme fait un plan et parvient à tromper la vigilance des gardiens... avant de se faire rechopper. Mais notre type est pugnace et même lorsqu'on décide de le conduire au milieu de nulle part au Canada, il ne perd pas la fois de réussir à se faire la malle... Quitte à aller au bout du bout de ses forces...

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Roy Ward Baker, dès la première séquence où l'on découvre Hardy (il vient d'atterrir en catastrophe, il est entouré d'un cuisinier avec un grand couteau (!) et deux militaires armés), nous montre avant tout un simple être humain : notre homme ne cherche pas à flinguer à tout va, à détruire pour le plaisir ; il sait qu'il est pris et se rend sans chercher à feinter. De la même façon, alors que les officiers cherchent à lui soutirer malicieusement des renseignements, il a toujours l'intelligence de ne pas tomber dans leurs petites ficelles. Notre homme a un unique objectif : s'enfuir ; pour cela il faut être plus malin que ses gardiens ; et le fait est qu'à chaque fois il l'est. Le cinéaste ne cherche jamais une nouvelle fois à nous montrer un personnage sans foi ni loi : il s'échappe "à la régulière" (sans tuer personne) et puise dans ses ressources physiques et mentales pour mettre toutes les chances de son côté ; tour à tour sportif ultra endurant ou acteur de haut vol (il parle parfaitement l'anglais et se fait passer à l’occasion pour un aviateur hollandais pour faire passer l'accent), il épuise jusqu'à la trame chaque opportunité - quitte à finir le nez dans le marigot ou avec un gun sur la tempe alors même qu'il tente de s'emparer d'un avion. La dernière partie au Canada (tournée en Suède et particulièrement réaliste pour rendre les conditions extrêmes qu'il se doit d'endurer pour parvenir à ses fins) nous rend définitivement l'homme touchant dans son jusqu'au-boutisme pour échapper à "l'ennemi", le sien. Du coup, bien difficile de ne pas trouver cette autre œuvre de Baker parfaitement moulée (on n'a pas toujours l'occasion d'encenser un réal anglais...), tant il parvient sur le fond (faire d'un Allemand une sorte de héros douze ans après la fin de la guerre) comme sur la forme (le récit est toujours haletant : chaque tentative d'évasion comporte son lot d'aventures et de situations tendues) à nous scotcher à son histoire. Intelligemment humaniste et joliment troussé, ce n'est pas un vain compliment.

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Planétarium (2016) de Rebecca Zlotowski

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Il est des films dont on voit, dès le départ, l'ambition (reconstitution historique à l'ancienne, casting à la mode (Portman, Depp Jr, Garrel Jr...), musique mélodramatique et montage arty...) et, dès le départ, qu'ils sont ratés ; on voit bien pourtant les thèmes qui se proposent d’être brassés : des soeurs spirites qui permettent de (re)vivre une expérience par procuration, un producteur qui a une foi indéfectible dans le cinéma (autre art de la procuration), des regards qui se croisent mais des amours qui ne se créent... bref autant d'occasion de vivre dans un monde irréel, imaginaire, fantasmagoriques alors même que la guerre arrive à grands pas... Notre personnage masculin principal, Salinger (longtemps que l'on ne l'avait pas vu, il est devenu chenu) incarne donc un producteur avec de grandes ambitions (le cinéma seul art capable de montrer l'invisible, beau programme) mais qui est lui-même incapable de vivre dans la réalité (le fait qu'il soit juif en ces temps troublés n'a pas l'air de bien l'inquiété – il devrait). Un être aussi ambitieux que naïf, c'est aussi ce que l'on pourrait dire de cette œuvre qui déroule ses biens belles images sans que jamais la mayonnaise ne prenne ; on a l'impression de prendre en route des scènes sans comprendre quel était l'enjeu au départ, d'autres s'interrompent avant même qu'un quelconque sens ne surgisse, bref c'est très léger, très beau, très éthéré mais aussi fabuleusement artificiel (on croit entendre le mot moteur avant chaque scène ; voir également la séquence dans la "neige", tout un symbole...) et terriblement superficiel (c'était quoi le sujet déjà ?)... Il ne suffit pas de filmer le sourcil blond de Lily-Rose pour toucher à la grâce, le regard noir de Portman (qui fait franchement le max mais son personnage est creux) pour tendre vers l'érotisme, des plateaux de cinéma pour se la péter reine de la mise en abyme... Zlotowski semble se servir de son montage (les scènes et les décors s'enquillent à un rythme effréné) pour cacher la misère et l'absence absolue de profondeur et de réflexion de la chose... Restent le regard perdu et troublant des deux soeurs qui semblent plus se demander ce qu'elles doivent jouer que comprendre leur personnage. Un Planétarium avec des stars mais dans des cieux scénaristiques aux allures de trou noir.

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25 mars 2017

L'Homme d'octobre (The October Man) (1947) de Roy Ward Baker

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Toujours un plaisir de découvrir le reste de la filmo du sympathique Baker qui nous sert ici un bon ptit film d'artisan à la Hitch (à la, j'ai dit) : c'est John Mills qui mène la ronde dans cette classique histoire de faux coupable. Notre homme, dès l'ouverture du film, a été victime d'un accident meuh-meuh qui lui a fracassé le crâne et durant lequel il a perdu la petite fille de ses amis - la tragédie ultime. Il ressort au bout d'un an de l'hôpital un peu pantelant mais prêt à recommencer une nouvelle vie : il vit dans une petite pension avec des gens un peu minables (des vieux pas gais et cancaniers, un voisin envieux, un gay gentillet et neuneu, une voisine crampon) mais il a trouvé un nouveau taff dans un laboratoire qui semble le motiver – manque juste la femme pour reconstruire sa vie. Celle-ci lui est offerte sur un plateau par son collègue qui a la bonne idée de lui présenter sa sœur : John croise le regard de Joan Greenwood et bingo, c'est le coup de foudre. Notre homme a toujours peur de retomber dans une crise mais franchement, il a repris du poil de la bête. Et puis paf, la tuile. Sa voisine crampon à laquelle il aavit filé de la thune est retrouvée étranglée dans un jardin non loin. Il lui parlait de temps en temps, son cerveau avait reçu un sacré pète, il était de sortie de cette nuit-là : il est le parfait coupable !

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Baker est un homme de goût et il sait s'entourer pour ce film noir d'un chef de la photo de haute volée : Erwin Hillier sait trousser de parfaites atmosphères de brume nocturne londonienne, trouver l'angle parfait en contre-plongée pour faire paraître un individu inquiétant, jouer des ombres sur le front préoccupé de notre héros, de la lumière pour rendre encore plus radieuse Joan. Comme le découpage du film est relativement simple et clair (la rémission du héros après son accident, sa période de bonheur, la suspicion qui pèse sur ses épaules, la fuite pour prouver son innocence), on prend un certain plaisir à voir la pression progressivement montée jusqu'au moment de vérité : notre héros pourra-t-il sauver sa tête ou va-t-il s'effondrer sous les soupçons qui lui plombent l’esprit (lui-même finit d’ailleurs par douter : et si je l'avais tué, la bougresse ?). Mills est pris dans une sorte de tourbillon, entouré qu’il est d’individus toxiques (la vieille voisine qui livre un témoignage contre lui, son propre collègue qui doute de son rétablissement, les flicards ultra-superficiels qui vont au plus court pour rapidement boucler l’enquête) comme s'il se devait payer l'accident "originel" - ce qui est plutôt bien vu. Ce qu'on peut regretter, toutefois, c'est que Mills donne trop de cartes à son spectateur pour que celui-ci se pose véritablement des questions. On sait clairement dans l'histoire qui est innocent et quel est le coupable et le suspense en prend un petit coup dans les côtes. Dans l'ultime ligne droite, même si Mills a tout le monde contre lui, on ne tremble finalement que guère pour sa pomme - on voit bien que Baker n'est pas le champion du monde de la surprise et qu'il va laisser se dérouler son scénar (signé Eric Ambler d'après son propre bouquin) comme on pouvait le supposer. Dommage, donc, au niveau de la tension, mais le film reste esthétiquement suffisamment soigné pour qu'on en sorte satisfait. Ce Baker passe encore bien la barre.  

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LIVRE : On ne dormira jamais de Bruce Bégout - 2017

9791030405118,0-4031279Bruce Bégout clôt en beauté son cycle sur la Mort et le divertissement avec ce roman noir de chez noir (mais rose, aussi), directement dans la veine du génial ParK. En pleine connaissance des arcanes du plaisir contemporain et de ses voies improbables, le voilà qui invente une sorte de lieu ultime pour faire la fête : une morgue, tenu par un type sans caractère, et qu'un professionnel de l'événementiel (comme on dit) va transformer en lieu de décadence fêtarde, mix entre une boîte de nuit, un club libertin et un lieu de rencontre occulte. La morgue continue de fonctionner, mais le soir, elle se transforme en ce KluB où viennent s'éclater les nantis de cette société, confrontant leurs délires à la mort, et mélant l'apocalypse à l'ivresse. Dehors s'étend une mystérieuse fièvre jaune qui emporte une grande part de la population, et le Klub semble être le dernier bastion de la folie, le lieu où on vient contempler en face l'énigme de la mort, la vanité des choses et "l'affreux rire de l'idiot" comme dit Artaud. Un endroit qui réunirait Lautréamont, Ensler... et Pikachu, puisque notre narrateur se découvre parallèlement une passion pour l'élevage de lapins nains, et rencontre des fans déviants de cet univers rose bonbon complètement décalés dans ce monde morbide.

Comme d'habitude, Bégout ne se laisse pas attraper comme ça. A la fois familier dans ses thèmes, et très surprenant dans sa façon de les aborder, il offre cette fois un objet bizarre et insaisissable, qui a quelque chose à voir avec Houellebecq et Lovecraft en même temps, un livre très contemporain et tout autant très vieille école, qui prend son temps pour se laisser apprivoiser. Trop peut-être : cette fois-ci, Bégout semble tourner trop longtemps autour du pot, joue beaucoup de répétitions lassantes, et évite de plonger dans le grand bain. Le récit fonctionne sur la frustration du lecteur : à chaque fois qu'il semble s'approcher d'une vérité, il change de chapitre ; à chaque fois que notre esprit voyeur pense atteindre son but, il freine des deux fers. Pas de sexe là-dedans, pas de descriptions complaisantes de la mort, pas de clé réelle pour aborder le roman. Et c'est vrai qu'on finit le truc un peu frustrés, comme restés à la surface du sujet. Bégout revient sans arrêt sur les choses, changeant de fomules pour exprimer la même idée, et à force ça se voit (et je ne parle pas des énormes fautes de syntaxe ou de grammaire que les éditions Allia ont laissé passer, oh les gars, on se réveille ?).

Mais cette réserve, certes importante, mise à part, on ne peut que s'incliner une nouvelle fois devant l'univers philosophico-sciencefictionno-poétique du gars. Les trois sujets (l'épidémie, le KluB, les lapins), soigneusement séparés par les chapitres, semblent au début n'avoir aucun rapport les uns avec les autres. Mais peu à peu, Bégout réunit les trois en un seul, fabriquant une vision de l'Homme grinçante et mélancolique, où les derniers lambeaux de frissons qu'on octroie à l'humanité sont la mort et la régression, où on abat le désespoir à grands coups d'amusement et de chocs extrêmes. Le style, classique et rendu très moderne par là-même, est au service du fond, souvent drôle, de ce puzzle kafkaien 2.0, la plupart du temps sombre comme un livre d'épouvante. Un bouquin de Bégout ne ressemble à aucun autre, et lui seul sait faire le mélange entre philosophie moderne, urbaine, futuriste même, et tradition de littérature fantastique. On ferme le livre complètement conquis par ce bouquin étrange et exigeant, intelligent et sensible, presque un essai de sociologie qui aurait pu être écrit dans 20 ans. Grand.

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Elephant de Gus Van Sant - 2003

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Rares sont les grands chefs-d'oeuvre à avoir eu les honneurs de la Palme ces 20 dernières années, ceci dit sans sarcasme. Aussi, gloire à Patrice Chéreau qui officia cette année-là ; il est bon de revoir Elephant, en tant que spécimen. Et aussi en tant qu'immense film. Ce machin n'a pas pris une ride en 15 ans, et garde aujourd'hui toute sa puissance visuelle, toute son originalité. On le sait, Van Sant revient avec ce film sur le massacre qui eut lieu au lycée de Columbine, où deux lycéens se sont mis à tirer à vue sur leurs camarades. N'importe quel cinéaste (surtout américain) aurait cherché à fouiller les raisons du geste, à pointer du doigt la société violente, à faire monter le suspense jusqu'au climax du drame,... berf, aurait complètement raté son sujet. Van Sant, lui, profite de cette tragédie pour fabriquer un objet contemplatif, étrange, insaisissable, qui ne creuse pas du tout le fond de la chose, mais la transforme en essai formel sur la jeunesse.

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Dans sa façon d'aborder le lieu du lycée d'abord. Il ne filme pratiquement jamais les cours en eux-mêmes, mais préfère montrer les lieux de passage, les inter-salles où les élèves déambulent sans but. Elephant est un film sur la marche, rares sont les plans où ces jeunes gens s'arrêtent. Le gars suit très longuement les errances de ces ados dans les couloirs du lycée, sur les terrains de sport, sur le campus, cadrant au plus précis les personnages au centre de son écran, et laissant tourner en plans-séquences sublimes, plein de ralentis, de décadrages, de répétitions. Il en résulte l'impression étrange d'un film qui montre les limbes, un espace dévitalisé rempli pourtant de jeunes gens qui vivent des choses, ont tous leur spécificité, plein de signes simples (une croix sur un pull, un taureau sur un tee-shirt jaune) mais incompréhensibles. Le lycée devient alors une anti-chambre de la mort, un lieu anonyme et sans affect perdu au milieu de nulle part, où des personnages "neutres" se croisent, se parlent, agissent sans véritable but. Sublime idée par exemple, à la fin, de montrer un nouveau personnage qui se dirige inéluctablement vers le lieu des massacres, comme aimanté, sans qu'on comprenne jamais sa motivation, avant de se faire buter brutalement comme les autres. Accompagnant ces déambulations tantôt de la musique romantique de Beethoven, tantôt d'une symphonie de cris d'oiseaux parfaite, entrecoupant ces scènes de plans de ciels magnifiques (encore cette impression de limbes), Van Sant réussit une géniale vision d'une jeunesse abandonnée, livrée à elle-même, certes parfois mûe par une passion (le gars qui fait de la photo, le couple d'amoureux), déjà sacrifiée. Il donne très habilement des débuts de biographie à ces adolescents, il y a la tête de turc disgracieuse, le gars qui a du mal avec son père alcoolo, les jeunes filles obsédées par leur taille ; mais c'est pour mieux renvoyer au néant ces histoires à peine commencées, en les butant sans ambages.

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Même les deux tueurs sont traités à égalité, sans affect. Van Sant, c'est tout à sa gloire, ne cherche jamais la motivation de ces deux gars. Certes, ils regardent Hitler à la télé, mais sans savoir qui c'est, et bien après avoir commandé leurs armes ; certes, ils semblent un peu solitaires et renfermés, mais on voit quand même une scène où les parents leur préparent un petit déjeuner et tentent de communiquer avec eux ; certes, l'un d'eux semble être le souffre-douleur de la classe, mais il prend ces petites humiliations sans drame. Non, c'est juste deux gars qui rentrent dans un lycée et font un carton (les couloirs du lycée ressemblent à la sorte de non-lieu montrée dans le jeu vidéo du gars, c'est peut-être la seule cause qu'on peut trouver à la tuerie). Van Sant les filme d'ailleurs assez étonnés par leur geste, à égalité avec leurs victimes.

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Dans un montage qui envoie la chronologie aux orties, qui peut répéter une même scène a priori innocente sous différents angles, qui décompose le temps façon puzzle pour mieux nous faire reconstituer mentalement l'ordre des choses, qui se termine en plein milieu du massacre, le film n'est jamais donneur de leçons, jamais explicatif. Il montre seulement des gens qui se croisent, s'aiment, se tuent, discutent, se prennent en photo, le lycée devenant bientôt une image du monde. Et la vision du monde n'est elle-même jamais manichéenne : anonyme, privé d'émotions, oui, mais aussi rempli de jeunesse, de gens qui s'en sortent quand même. En tout cas, ces infinis travellings restent en tête, tout comme ces brusques ralentissements de l'action, tout comme cette musique entêtante. Van Sant a inventé une forme, qui est et restera unique, et qui est sûrement la seule réponse possible aux horreurs de ce monde : suprêmement intelligent et sensible, Elephant est un chef-d'oeuvre.

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24 mars 2017

LIVRE : Winter is Coming de Pierre Jourde - 2017

9782072721373,0-3985459On parle parfois de bouquins coup de poing, mais rien à voir avec cette bombe que nous envoie Pierre Jourde. Fidèle à son style autobiographique sans concession, toujours habité par cette colère qui conduit tous ses bouquins, il s'attaque ici au sujet le plus délicat qui soit : raconter la mort de l'enfant, en tout cas de l'adolescent qui fut son fils, bousillé en 2014 par un cancer du rein. Depuis les premières apparitions de la maladie jusqu'au dernier souffle, rien ne nous est épargné des péripéties de ce terrible événement : on assiste à chacun des entretiens avec le médecin, à chacun des examens du môme, à chaque rémission et à chaque retour du cancer, à chaque espoir et à chaque coup de massue. Surtout, Jourde nous fait partager toutes ses pensées et toutes ses actions face à l'impossible combat contre la maladie, sans cacher ses faiblesses et ses manques. Ce n'est pas lui le sujet du livre, c'est bien le fils ; et pourtant, ce qui est mis en avant, c'est l'impuissance des vivants, leurs misérables actions vis-à-vis de la mort qui s'avance, l'insupportable de perdre un enfant. C'est peu de dire que le résultat est douloureux.

On est en droit de se poser la question du pourquoi d'un tel livre. On comprend la thérapie qu'il peut représenter pour l'auteur, on comprend le mausolée qu'il peut constituer, on comprend la catharsis qu'il représente. Mais on distingue mal comment il s'arroge le droit de nous entraîner dans sa spirale, de nous laisser échoué, alors qu'il parle d'une douleur personnelle et intransmissible. On en veut presque à Jourde de nous faire éprouver si précisément cette histoire affreuse. Et puis, on se dit qu'après tout c'est là que réside la grandeur du bouquin ; nous faire partager ça, parce qu'on est des hommes et que l'empathie passe par là. Qu'en nous confiant ces épisodes, il se décharge un peu, et que c'est parfois le rôle des lecteurs d'être des confidents, de décharger l'auteur du poids de sa peine en en endossant une partie. Du coup, on est avec lui dans ce combat, et on suit le livre comme une expérience. Sauf à de très rares reprises, Jourde ne se laisse pas aller au style, ce qui serait déplacé dans un tel contexte. Et pourtant, son texte est hyper-précis, d'une précision clinique, sans jeu de mots. Il sait trouver les mots exactement justes pour décrire une attente à l'hôpital, une colère qui monte subitement, la souffrance de ne rien pouvoir faire pour atténuer les choses, les maladresses d'un médecin, l'injustice de voir les autres en bonne santé, et surtout : la mort elle-même, regardée droit dans les yeux, sans se cacher. Quand il décrit les derniers moments de son fils, ou les impressions qu'il a quand il en rêve aujourd'hui (le geste d'au-revoir et la voiture qui s'éloigne, terrible), il y va façon tomahawk, et j'ai rarement eu l'impression de lire des choses aussi concrètes sur le sujet. Sans concession, raide, et pourtant bouleversant, d'une profonde humanité, Winter is Coming est un livre utile pour tous ceux qui ont des gens à perdre.

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Le Fils unique (Hitori musuko) (1936) de Yasujiro Ozu

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Premier film parlant d'Ozu, qui après s'être intéressé aux sans-le-sou signe un film en forme de transition entre la classe ouvrière et les prémices de la classe moyenne : il s'agit en effet de l'histoire d'une mère qui bosse en province dans une usine qui fabrique de la soie et qui décide, après quelques hésitations, d'envoyer son fils à l'école supérieure. On ne peut point dire que le fils va devenir millionnaire, loin de là, mais une petite touche d'espoir, malgré les déconvenues, finit néanmoins par pointer le bout de son nez. D'un fort réalisme social, le film baigne dans une certaine tristesse, comme des regrets que l'on n'oserait exprimer. Une jolie pierre de taille dans l'édifice ozuesque.

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Douze ans après avoir pris la décision de laisser son fils poursuivre ses études, sa mère lui rend enfin visite à Tokyo. Après une petite ballade en ville en voiture - caméra embarquée, Ozu, roi des effets spéciaux -, on sent bien que le fils se marche un peu sur les pieds en lui servant un sourire tout contrit : ben, euh, ouais, tu vois les baraquements là-bas, ouais, c'est là que j'habite... enfin qu'on habite... parce que je suis marié... et pis j'ai un fils aussi... et je bosse comme simple prof en donnant des cours du soir... C'est po le feu, hein? On sent bien que ce n'est pas la réussite flamboyante et la mère de sourire un peu jaune, enfin on est au Japon, tout le monde garde gentiment la face. Le fils se met en frais pour lui montrer les miracles de Tokyo : on a droit notamment à une vue sur une magnifique usine qui brûle les déchets -ah, la modernité- et puis à un petit tour dans une salle de cinéma, un film parlant (une oeuvre allemande de Willi Forst Leise flehen meine Lieder (1933), merci Mr Imdb) durant laquelle la mère s'endort... Ouais, décidément l'épat' fonctionne po vraiment, même le bol de pâtes du marchand du coin passe difficilement malgré ces éternels sourires d'apparat... Notre homme a beau expliquer qu'à Tokyo, c'est po facile, regarde mon ancien prof et ben maintenant il a 4 gosses et il vend des côtelettes, nan, c'est po facile, je vois bien que tu es déçue mais arrête de faire comme si de rien n'était. Mais la mère n'est pas de bois et décide dans un sursaut de sagesse de filer une rouste à son gamin : ouais bon, je me suis sacrifiée, j'ai vendu ma maison et mon terrain, ok, mais c'est rien, bon tu as un taff de daube, certes, mais accroche-toi fusil, tu fais comme si tu étais déjà à ton max! La femme du gars pleure - elle a l'air d'avoir l'habitude - mais cela finira par marquer des points. Déjà notre homme montre à sa mère qu'il a gardé un bon coeur vu qu'il donne ses petites économies pour opérer un gamin blessé - notre éternel Tomio Aoki - qui a fait le mariole et s'est pris un coup de sabot de cheval. Et puis, après le départ de sa mère, tout de même, il se met à cogiter et décide enfin de pousser ses études - sa femme pleure, l'habitude, bon sang un peu de nerf ! La mère revient dans son usine et raconte des craques à sa collègue, mon fils, quelle réussite !, avant de ronger son frein dans un coin. C'est pas euphorisant mais jamais totalement désespéré, les gars, mais ouais Yasujiro, tout s'arrange toujours, même mal.

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Ozu maîtrise en tout cas d'entrée de jeu la technique du parlant, les belles discussions entre la mère et son fils (un peu terne) n'étant jamais surjouées et laissant planer quelques superbes instants de silence, grâce notamment à des inserts nous montrant le linge qui flotte au vent - ah les plans fixes d'Ozu sur le paysage environnant... Les mots ne disent pas tout, puisque c'est à chacun de trouver au fond de soi les ressources intérieures pour aller de l'avant ; mais mine de rien, les paroles de la mère agiront comme un baume sur ce fils qui semblait avoir d'ores et déjà baissé les bras. Le ton n'est pas - ou plus - vraiment celui de la comédie mais cette oeuvre annonce une incroyable justesse dans le traitement des rapports familiaux qui nous vaudra, entre autres, les excellentissimes - le terme est faible - Il était un père ou Crépuscule à Tokyo (la liste pourrait presque s'étendre à la suite de la filmographie). Un Ozu matinal permet toujours, quoi qu'il en soit, d'envisager la journée sous un meilleur angle.   (Shang - 03/09/08)


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Un bien beau film, oui, qui joue à l'économie alors qu'on sent bien que Ozu en a sous le pied. Plus que jamais, on peut le dire : le gars est le cinéaste de l'immobilité, du silence. Il réussit grâce au parlant quelques purs moments de bonheur au niveau de la suspension de l'action et de la parole. Les subtiles scènes de début, où la mère n'ose pas démentir le professeur suite au mensonge du fils, sont un modèle de pudeur : on y lit tout le passé de ce duo sans père, tout l'asservissement de la mère aux conventions sociales, tous les non-dits entre ces trois personnages, toute la misère sociale de cette petite famille. Il suffit à Ozu d'un cadre sur le gamin en haut de l'escalier, les pieds ballants, attendant la sanction qui suit, et d'une pause dans le dialogue laissant place à un regard discret, pour que tout une histoire soit lancée, tout un destin se joue. Notons au passage que la science des cadres a rarement été aussi précise jusque là dans les films d'Ozu : ses plans sur du linge qui sèche, sur des usines, sur des trains, sont de véritables natures mortes que le gars filme dans la longueur, notamment lors d'un cadre magnifique où il filme simplement la lumière du matin se projeter sur un mur, un vrai bonheur d'épure.

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Le film est encore assez ambitieux formellement, surtout dans cette fameuse visite de la ville, où Ozu accroche sa caméra au phare avant de la voiture. Il faut bien reconnaître que ça ne donne pas grand-chose, la moitié de l'écran étant occultée par le phare, mais voilà un plan qui deviendra bientôt proprement aberrant dans le cinéma d'Ozu. Mais il est aussi hyper-travaillé dans la simplicité : les personnages de dos, placés méthodiquement dans l'écran, ou les face-à-face mathématiques (c'est pas là qu'il a inventé les fameux champ/contre-champ illogiques, aux regards inversés dans l'axe ? il m'a semblé en apercevoir un ou deux...), les lègères contre-plongées, tout ça travaille très subtilement des rapports humains complexes et profonds sous une surface presque anodine.

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La trame a été résumée par mon compère, mais j'avoue que notre vision diffère un peu sur la fin. Certes, a priori, la vie du fils est plutôt minable. Mais la réussite sociale ou familiale est compensée par son humanisme, par le fait que le gars sauve un enfant sur la fin. Ainsi, on peut avoir une lecture plus optimiste du film : oui, le gars a réussi sa vie, la mère ne ment pas à la fin quand elle l'affirme, puisqu'il a rendu le monde plus humain, plus solidaire. C'est vraiment la beauté de ce film très secret, qui ne dit rien en surface mais bat d'un petit coeur bien humain. Quoiqu'elle ait pensé toute sa vie, ce n'est pas la réussite financière qui fait la qualité de la vie d'un bonhomme, c'est l'amour qu'il porte à son prochain et sa générosité. Moi je dis amen, et j'ajoute une nouvelle croix dans la case "grands films" de Yasujiro.   (Gols - 24/03/17)

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23 mars 2017

Rosemary's Baby de Roman Polanski - 1968

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On se plaît à torturer la pauvre Mia Farrow en ce moment sur Shangols. Il faut dire que la belle est la meilleure quand il s'agit de tirer une mine effrayée ou de faire s'allonger les cernes sous ses yeux de malade. Magnifique exemple avec ce classique de l'épouvante qui est sûrement le sommet de l'oeuvre de Polanski : avec une intelligence formelle prodigieuse, avec une audace qui éclate à chaque scène, il réussit à vous faire flipper avec deux vieux et un appartement, et réalise une des plus effrayantes variations sur la maternité. Venu tout droit de l'héritage de la Hammer des années 60, mélant très habilement des motifs contemporains, lorgnant parfois du côté de Hitch, annonçant les grands moments de terreur schizo de Kubrick, son film est éternel et indémodable. D'autant qu'il y ajoute un élément qui faisait défaut au genre jusqu'à présent : le burlesque. Il n'y a rien de plus effrayant que la clownerie placée au sein d'un processus anxyogène, et Polanski use et abuse de ce postulat. Rosemary's Baby est drôle et terrifiant, et terrifiant parce que drôle.

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Or donc : Rosemary, femme au foyer toute rose, emmènage avec son comédien (de seconde zone) de mari dans un appartement grand crin de New-York. Tout va bien, et même si on entend à travers les cloisons quelques psalmodies de messes noires, même si la vieille qui habitait l'appartement avant eux a inexplicablement traîné une armoire devant la porte du placard, même si les vieux qui servent de voisins s'immiscent de plus en plus dans l'intimité du couple, la vie est belle, d'autant que Rosemary se retrouve enceinte. Mais c'est alors que les ennuis commencent : ce qui était alors innocent (les vieux, le mari, le docteur qui s'occupe d'elle) se transforme peu à peu en cauchemar, sans qu'on sache jamais si le danger est réel ou si le nouveau statut de Rosemary ne cause pas sa schizophrénie. Tout le talent de la chose tient dans ce simple fait : y a-t-il un complot autour d'elle, dont fait même partie le mari, visant à la faire accoucher de l'Antichrist ? ou est-elle en proie à une folie dûe à son état, dans une sorte de refus de la maternité ? Pour orchestrer le sujet, Polanski multiplie autour de Mia Farrow les indices, tantôt à charge, tantôt à décharge. Impossible de voir dans ces voisins ringards et clownesques des adorateurs de Satan, mais impossible aussi de les voir autrement que comme des monstres tissant patiemment leur toile autour de la jeune femme. Le gars mélange avec une habileté totale le burlesque, le pas sérieux, le dérisoire, et la vraie inquiétude, la paranoïa, l'horreur. Cassavetes en ce sens, dans le rôle du mari, est impeccable, et sait utiliser son sourire carnassier pour induire aussi bien l'inquiétude et la manque de sérieux de tout ça. Même dans les moments les plus tendus, même quand tout semble verser dans l'horreur (la fin), on trouve toujours un élément comique qui vient rompre l'ambiance (un photographe japonais (!) qui mitraille tout ça, une groupe de méchants cartoonesque qui passe façon tex Avery en fond d'écran...)

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La qualité du film est dans cette surface qui se brise, dans cet ancrage du film dans un contexte réaliste innocent en surface, mais qui cache le mal en son sein. Polanski transforme des motifs jusqu'alors réconfortants (les vieux, le mari, l'enfant, le confort bourgeois) en leviers de l'horreur. Vous ne boirez plus jamais une soupe apportée par la petite vieille d'à côté de la même façon. Au sein de cet appartement diabolique (tout en lignes de fuite, complètement schizophrénique), Rosemary est la surface qui enferme un bébé démoniaque ; tout se passe comme dans une sitcom un peu pourrie, mais tout est vrillé (les focales longues pour cadrer les visages accentuent la chose), tout contient en son sein le Mal absolu. Pourtant, il y a très peu d'effets horrifiques dans Rosemary's Baby ; tout se déroule hors champ, y compris la découverte du bébé, tout est possiblement entièrement "dans la tête" de Rosemary, tout est possiblement après tout une comédie. Polanski est un as de la mise en scène des fantasmes paranoïaques, on le sait depuis ses premiers essais en noir et blanc : mais il trouve dans le confort bourgeois, dans la tranquillité des Etats-Unis des années 60, dans l'esthétique télévisée de l'époque, une nouvelle façon de faire peur, qui convoque les débats sur l'avortement, la crise du couple, et curieusement, la tragédie qui va s'abattre sur lui un an plus tard. Un film-culte, dérangeant et troublant, drôle et cauchemardesque.

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LIVRE : Inhumaines de Philippe Claudel - 2017

9782234073388,0-4027534Voilà un écrivain qui ne me passionne pas, et il m'a fallu la superbe couverture (une photo d'Edouard Levé) pour que je daigne lever un sourcil devant ce bouquin de l'auteur du Rapport de Brodeck. Et bien m'en a pris, je le reconnais. A en croire cet objet très violent et drôle, le bougre a bien changé avec les années. Le principe de ces nouvelles toutes liées par un même narrateur : le monde est devenu insensible, peuplé de monstres uniquement voués à l'auto-destruction, à la recherche effrénée d'un plaisir qu'ils ne trouveront jamais, dénués de morale et de sens commun. Une vision somme toute viable de notre bonne vieille société, pour peu qu'on soit un tantinet déprimé. Pour éviter l'illisible et, justement, la déprime, Claudel injecte dans ces textes tous plus affreux les uns que les autres un humour noirissime qui marque des points. Les actes barbares auxquels se livrent les personnages sont faits avec une sorte d'inconscience sidérante, et le sens de la formule de l'auteur se livre en plein à cette distance : la langue est érudite et très bourgeoise, alors que les gens se livrent à l'échangisme, à l'inceste, au cannibalisme, avec une bonne foi qui leur fait honneur. C'est ce hiatus entre le texte et les actes qui marche parfaitement, d'autant qu'au milieu de son vocabulaire savant et parfaitement balancé, Claudel balance quelques obus, mots crus, sexuels, grossiers, qui renforcent encore cette impression.

Il y a une sorte de fatalisme à la Jérome Bosch dans ce portrait des moeurs contemporaines. C'est pas toujours très fin, la provocation tombe parfois à plat, on sent que l'exagération va trop loin et manque de crédibilité, Claudel n'a pas ce côté rock'n roll qu'il faudrait à un tel projet. Mais ça fait plaisir de voir, dans la littérature de papa, le politiquement correct attaqué de cette façon : le Père Noël torturé, les bébés qu'on enferme dans le congélo, les migrants offerts à Noël, les bourgeois cathos qui baisent tout en gardant leur politesse, le gars qui épouse une ourse, tout ça rattache notre gars à une sorte d'absurde cataclysmique pas si éloigné d'un Desproges. Tout comme la photo de Levé, Claudel plonge très loin dans la noirceur, mais reste à distance, et nous offre un cauchemar ricanant très cathartique, qui nous permet de mettre à plat nos belles pensées bobo du début de XXIème siècle. Un bouquin utile, au final, et qui, en plus, est très fun.

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22 mars 2017

L'Insoumis (1964) d'Alain Cavalier

"- Oui c'est horrible, le monde est fou, je le sais maintenant.
- Et pour comble, moi, je t'aime."

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Un petit film d'Alain Cavalier censuré en son temps (ah, la guerre d'Algérie...) avec un Delon jamais aussi bon qu'en animal blessé, ça ne se refuse pas. Notre ami Alain déserte l'armée pour continuer d'œuvrer pour la cause française... mais uniquement pour récolter de la thune et pouvoir enfin retourner chez lui au Luxembourg (exactement comme l'ami B.). Delon kidnappe l'avocate Léa Massari (vous voyez le coup venir, vous avez raison...) avec le gars Robert Castel (oui, le grand Robert Castel !). Ne pouvant plus supporter l'accent pied-noir du Robert (c'est un peu plus complexe que cela mais ça reste un résumé), il le descend et décide de se faire la malle en libérant Léa et un autre prisonnier. Delon est blessé dans la bagarre avec Robert, se fait soigner mais continue de souffrir comme un âne... Il décide de regagner clandestinement la France puis le Luxembourg en passant par Lyon (la ville de la Léa) ; à l'agonie, à cause de sa blessure, il passe voir celle-ci qui l'aide et se retrouve aimantée par le regard si doux de cet homme si dur. Nos deux amants se retrouvent sur les routes de France en direction de Chalons avec les flics à leur trousse (le passé de Delon l'a rattrapé et il a dû user à nouveau de son flingue). La douleur et le danger assaillent de plus en plus notre insoumis Alain et l'on sent venir la fin tragique en bout de route...

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Delon, avec son regard de chien battu mais toujours prêt à mordre ou à dégainer quand il sent approcher le danger, est une nouvelle fois excellent, dans le rôle de ce personnage engagé presque malgré lui dans cette fuite en avant (pourrait-on faire un parallèle avec la France ? Ouh, ce serait finaud). Il ne cherche pas particulièrement à se faire remarquer, fait montre d'une certaine empathie envers une Léa prisonnière et assoiffée mais il va rapidement se retrouver dans un tourbillon de violence dont il ne pourra s'échapper. Le premier coup de feu est comme un coup à la porte de l'enfer - comme dirait l'autre - et, en décidant de ne pas tuer son boss et ancien lieutenant (le toujours solide Georges Géret), il sait parfaitement qu’il va au-devant d’ennuis (ce dernier fera forcément tout pour le retrouver). Le mal est de toute façon dans le fruit (cette blessure a l'air beaucoup plus sérieuse que prévue) et notre Alain semble condamné d'avance - le salaire de cette sale guerre en quelque sorte... La Léa est là pour lui apporter une ultime preuve d'affection, pour l'aider à aller jusqu'au bout de son destin, mais l'on sent bien que les forces du Alain risquent de s'épuiser en chemin. La tragédie est en route, disais-je et répétais-je...

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On aime ce casting irréprochable (on peut ajouter aux acteurs précités Maurice Garrel dans le rôle du mari de Léa, rêche comme un spectre), cette petite musique de Delerue qui sait se faire entendre au besoin (lors de la première "scène d'amour" entre Massari et Delon, une scène sous tension puisque des tueurs peuvent venir interrompre à tout moment les amants ; ce petit air jazzy teinté de tristesse alors que le Delon s'écroule, au bord de l'épuisement, aux portes d'un dancing...), ce soin apporté (un soin hitchcockien ? Allons, pas d'emballement) à filmer des objets (les accessoires de Léa) ou des gestes signifiants (les mains de Léa et d'Alain qui se rejoignent pour signer leur pacte), cette direction très sobre de l'Alain capable de violent coup de grisou, ou encore ce final à la fois tout en douceur et plein de tristesse qui scelle le sort d'un homme exsangue. Une oeuvre politique (en creux, forcément) parfaitement maîtrisé par Cavalier (pour son deuxième long-métrage) sur un anti-héros qui va tragiquement à la rencontre de sa propre mort, sans même être reconnu par ses enfants...  

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The Autopsy of Jane Doe de André Øvredal - 2016

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André Øvredal a un nom qui commence par Ø, et rien que pour ça il faut jeter un oeil à ce film qui, après le discutable mais intéressant The Troll Hunter, vient tranquillement nous confirmer qu'il y a peut-être là le début d'un commencement d'introduction de naissance de conception de soupçon d'un cinéaste. Une nouvelle fois, notre gars prend à revers les attentes du public lambda de film d'horreur : pas (ou très peu) de spectres gluants, pas de cataclysme, pas de dizaines de morts ou de zombies décomposés. Faute de moyens ou vraie volonté (ce qui, chez Øvredal, est souvent difficile à déceler), tout est question de point de vue, de fantasme, d'imagination, de suggestion dans ce film minimaliste et diablement malin.

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Tout tourne autour de la dissection du corps d'une jeune fille inconnue, retrouvée sur une scène de crime. Un lieu unique, donc : une salle d'autopsie, où deux thanatomachins (père et fils) se livrent à un découpage en règle d'un corps érotisé à mort, et pourtant disséminé façon puzzle. Le mal qui a tué cette femme est en effet purement intérieur, ses tripes et son coeur sont en miettes ; extérieurement, elle est intacte, et le montage ne cesse de nous faire voir sans nous faire voir ce corps nu, dévoilé, offert. Plus le film avance, plus cet être devient pourtant maléfique, étrange, monstrueux ; mais jamais son érotisme n'est attaqué. Comme si le Mal, thème que veut traiter le film, échouait à infiltrer la surface du corps et donc du film. De là à avoir une lecture "politique" de la chose, il n'y a qu'un pas. On le sait depuis toujours, le danger représenté par l'Autre vient avant tout de nous-mêmes, les cellules menacées sont celles qui créent leur propre menace, c'est de l'intérieur que vient la mort. Comme il est ici question de sorcières torturées au XVIème siècle et qui reviennent se venger au XXIème, on peut s'amuser à lire le film comme une critique des excès religieux, lisse en surface, monstrueux en profondeur.

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Mais foin des interprétations : le film est avant tout très agréable formellement. La simplicité de la mise en scène, qui ne se dément qu'à de rares occasions, et celle du scénario font toute la qualité de la chose. Particulièrement aimé ces innombrables plans fixes sur le visage de Jane Doe, toujours à peu près le même (là du sang qui coule du nez, là la bouche ouverte, là le cerveau à découvert) : juste une image, mais l'imagination du spectateur est là pour projeter tous les fantasmes possibles sur ce visage, et envisager le danger ; on attend que le visage se mette à bouger, et on est tendus sur cette toile "objective" comme dans les meilleurs films de monstres. Le film est à l'image de cette belle idée : simple, droit, sans surenchère. Si bien que quand un mort arrive, ou quand un spectre vient faire un tour, on trouve presque dommage que Øvredal ait cédé aux sirènes du genre. C'est quand il brouille subtilement les ondes d'une radio, qu'il fait entendre la tempête qui hurle derrière (jolis clin d'oeil à The Fog), qu'il montre sans en rajouter un père qui apprend à son fils comment arracher un coeur, qu'il est le plus troublant, et qu'il fait le plus peur. Un film de suggestion, que je vous suggère.

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21 mars 2017

Les Monstres de l'Espace (Quatermass and the Pit) (1967) de Roy Ward Baker

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Sacré Bernard Quatermass ! Voilà un film de science-fiction anglais qui vaut son poids en pudding. Ça commence comme une petite journée tranquille dans le métro londonien en pleine extension (tiens un crâne ! Bon...) et ça se termine en véritable guerre déclarée contre le diable lui-même avec... une grue. Autant dire que le gars Roy Ward Baker n'est pas avare en rebondissements dans cette œuvre qui nous fait passer par toutes les couleurs (du vert de gris devant certains effets ultra kitsch et fauchés au rose bonbon joyeux devant la créativité indéniable et la perfect touch (!) des gars de la Hammer). Tout le monde vient sur le terrain pour étudier la trouvaille du siècle : une sorte de vaisseau en forme de masque de Darth Vador engloutie sous terre (10 ans avant Star Wars ! on est vraiment dans la science-fiction) ; des scientifiques, des militaires, notre gars Bernard (qui a un pied dans tous les camps) viennent se pencher sur cette étrange découverte dans un lieu où, depuis des années et des années (on remonte au XIVème siècle voire même jusqu'aux Romains), se passent des phénomènes bizarres (apparition notamment de gobelins particulièrement râblés). Les militaires, qui font toujours dans la finesse, accusent les Allemands (de la pure propagande nazie, cette daube !) et veulent tout péter, les scientifiques, toujours plus pointilleux, penchent pour des martiens guerriers en forme de sauterelles venus coloniser la Terre (alors, oui, bon, à première vue, c'est une position pas facile à défendre, mais cela découle d'une analyse beaucoup plus finaude...). A force de titiller cette capsule "indestructible" et de faire la sourde oreille, les militaires déclenchent la colère du Diable et la fin du monde n'a jamais semblé si proche...

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Alors oui, c'est vrai, que, parfois, bêtement, on se marre, devant ces chrysalides en papier mâché gorgées d'un pus vert... Le summum de la poilade a lieu lorsque le gouvernement se réunit pour voir des images (Bernard a réussi à faire une captation des visions d'une femme possédée par ces martiens... Martiens qui ne sont pas pour rien dans l'évolution humaine, je dis ça, je dis rien) de sauterelles grises en plastique qui défilent dans un bac à sable : ils regardent ce truc aussi crédible qu'un épisode de Maya l'abeille avec un sérieux de pape comme s'il s'agissait de la capture de Ben Laden. Bon, cessons d'être mauvaise langue. Là, bien sûr où on se régale le plus (au-delà de cette philosophie guerrière martienne qui remet en cause toute une évolution de la pensée humaine - sans parler de cet épisode sous influence indéniablement fasciste où toute une partie de la population se "ligue" pour massacrer un homme), c'est dans cette volonté manifeste de chiader et le scénario et les divers aspects techniques (décors, images, montages, effets spéciaux - oublions nos sauterelles, hein). Baker prend son temps pour installer les différents personnages de son histoire et faire monter la pression autour de ce mystérieux vaisseau. Une fois que tous les éléments sont en place, que sa théorie martienne commence à semer le trouble dans les pensées, il lâche les chevaux : séquences cataclysmiques où tout part en vrille (individus sous influence et tempête tropicale en plein Londres) jusqu'à ce combat tragique entre le diable (magnifique ectoplasme d'escargot dans les cieux londoniens) et les scientifiques sponsorisés par Potain. Mon grand coup de coeur dans tout cela va sur cette ultime séquence... qui se déroule pendant le générique de fin de calme après la tempête : nos héros (enfin ceux qui restent), exsangues, se permettent enfin de souffler, encore sous le choc de l'émotion (faut dire que les surprises sont allées bon train). On se dit que la Hammer, bénéficiant d'acteurs aussi investis et sérieux que dans un Ken Loach (même si le contexte est plus crédible, ohoh), a réussi ce petit tour de force avec trois francs six sous de nous immerger dans cette production particulièrement chiadée sur tous les plans. On va continuer de pétrir le Baker, pour sûr !

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