Shangols

26 mai 2015

Taxi Téhéran (تاکسی, Taxi) de Jafar Panahi - 2015

urjjl

On sait les petits soucis auxquels Panahi doit faire face en ce moment, censure, interdiction de filmer et même de quitter l'Iran, menaces, emprisonnements en série, etc. On sait aussi l'absence de transigence de la part de ce cinéaste courageux et malicieux, qui sait toujours jouer finement avec les contraintes et la loi. Le voici donc de retour, malgré la fatwa, avec le film le plus clandestin qui soit, et du coup le plus sain qui soit. Reprenant le principe de son pote Kiarostami, le gars embarque une caméra dans un taxi et sillonne les ruies de Téhéran, chargeant dans sa voiture tout ce qui fait la société iranienne contemporaine. Petites vieilles acariâtres, trafiquants de DVD pirates, petites filles têtue, grands blessés, philosophe pleine d'espoir et tout sourire, on voit défiler sur les sièges tout un état de l'Iran, enregistré "objectivement" par un seule caméra fixée sur le tableau de bord, et que Panahi peut faire simplement pivoter pour cadrer ce qui l'intéresse. Avec, comme chez Kiarostami, le principe qui veut que ce qu'on voit à travers les vitres de ce faux taxi, infini travelling enregistrant le monde, est aussi important ce qui se vit et se dit à l'intérieur. Le dispositif est assez brillant : construire de micro-fictions clandestiesn à l'intérieur d'un studio-voiture mobile, et enregistrer presque malgré soi le monde réel en filmant l'extérieur. On le voit, Panahi flirte avec l'illégalité, et le fait avec une santé et une simplicité qui forcent le respect.

url

Pointons tout de suite les limites du film, ça sera fait : c'est le même principe que Ten, mais en moins bien. Panahi ne parvient pas tout à fait à donner à ses mini-scénarios l'apparence de la réalité : trop excessives, ses histoires trahissent vite le principe du "faux documentaire", et on aurait aimé que le réalisateur laisse plus la porte ouverte au hasard,n aux accidents, qu'il inclue dans son dispositif la possibilité de charger de vrais clients. Là, c'est un peu trop balisé et écrit pour être tout à fait convaincant, et le principe de filmer "par la bande" le Téhéran d'aujourd'hui est faussé par cette volonté de symbolisme chez tous les personnages : le terroriste, la femme libérée, la vieille superstititeuse, la gamine effrontée, le commerçant roublard, etc. Chacun représente un type, avec trop de schématisme, et sans éviter un côté catalogue. Du coup, on regarde ça comme une fiction, certes agréable, mais qui devient un poil mensongère et forcée. Cette fin, par exemple, avec des mecs qui finissent par piquer la caméra embarquée, sent le désir de fiction à tout prix (désir bien légitime, bien sûr, de la part d'un cinéaste qui est empêché d'en réaliser) ; berf, on eût aimé d'avantage un vrai documentaire, ou un mélange plus subtil entre un documentaire et une fiction.

ufffffrl

A part cette réserve, c'est vrai que le fim est lumineux, intéressant, drôle et diablement intelligent. Plus que sur Téhéran, c'est sur Panahi lui-même qu'on apprend des choses ; même quand il cadre le siège passager, il ne se retire jamais complètement du film (il est le conducteur du taxi, et symboliquement le maître du film). De nombreux personnages qui rentrent dans sa voiture sont des représentants de son interdiction de filmer, que ce soit la petite nièce qui doit filmer la réalité pour un travail scolaire (sa récitation des choses qu'on a ou pas le droit de faire dans le cinéma vaut vraiment des points), qui donne de très bonnes idées de "plans dans le plan" et de mise en abîme ; ou ce petit trafiquant de DVD qui tente de faire distribuer ses films par Panahi lui-même, sorte de représentation artisanale de la résistance du cinéma aux temps des intégristes (même si la plupart des films qu'il vend sont des gros blockbusters, le compère connaît la filmographie de Panahi) ; ou encore ce gars qui veut filmer ses dernières volontés avant de mourir dans son sang, témoignage dérisoire de "l'utilité" du cinéma. Jolis aussi ces plans vus de l'intérieur de la voiture et qui montrent l'incapacité de filmer ce qui se passe derrière les murs (Shang va encore se moquer, mais voilà un film qui fait réellement exister les hors-champs). C'est comme si le gars cherchait dans tous ses passagers un reflet de lui-même, de ses postures politiques, de ses doutes artistiques, de ses espoirs. La rigueur de son dispositif de mise en scène permet des lectures très simples des rapports humains, et le montage, subtil, en finesse, laisse lui aussi toute leur place aux petits jeux de regards et de dialogues. Il y a en plus un humour bon enfant qui touche, et quelques pointes d'insolence qui rassurent sur l'engagement jamais démenti de l'auteur (le passager un peu facho qui veut mettre à mort les voleurs, ces deux vieilles aux croyances antédilluviennes, ce blessé qui veut réécrire son testament en deux minutes ou cette petite fille qui est convaincue de la viabilité du système de censure). Voilà un film couillu dans tous les sens du terme, forme et fond, bravo.

498721

Posté par Shangols à 15:09 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


23 mai 2015

LIVRE : Le Théâtre du Soleil de Béatrice Picon-Vallin - 2014

page_1Il y a comme ça quelques légendes qui n'avaient curieusement jamais fait l'objet d'une histoire complète, on ne sait pas pourquoi. Mnouchkine et son Théâtre du Soleil, 50 ans d'activités au compteur, méritaient donc bien ce vaste ouvrage, et c'est un bonheur complet de plonger là-dedans. Béatrice Picon-Vallin a exhumé photos, interviews, affiches, textes de programmes, souvenirs, critiques et tout un appareil personnel pour tenter de retrouver ce qui fait l'identité de cette compagnie utopiste, de ce lieu mythique et de ces spectacles fabuleux. Depuis les premiers spectacle à l'arrache, politisés, populaires (avec Léotard, tiens) jusqu'aux immenses fresques récentes, le parcours de Mnouchkine frappe par son intransigeance et sa grande cohésion : qu'elle aborde Shakespeare, la tragédie grecque, la tradition indienne ou Tartuffe, la dame mise avant tout sur le travail collectif, l'improvisation, la réflexion, la recherche, avec pour point commun à tous le mélange des genres : allant piocher chez les Japonais, les Indiens, les Grecs ou le cinéma muet, elle sait proposer un théâtre qui mélange les techniques et les cultures, avec pour résultat des spectacles ouverts sur le monde, sans frontière, et profondément érudits.

En lisant ce magnifique livre d'art, on se dit que cette somme faramineuse de travail développée par Mnouchkine a réellement créé un nouveau style, à la fois savant et populaire, "élitaire pour tous" comme le disait Vitez dans une phrase reprise par la cheffe de troupe. On est sidéré par le travail mis en place par tous les acteurs des spectacles, non seulement les comédiens et la metteur en scène, mais aussi le scénographe (le livre s'attarde très longuement sur les espaces et les constructions), les musiciens (là aussi, magnifiques pages sur l'écoute), l'auteur (Cixous et son effroi devant les chantiers proposés par Mnouchkine), les costumiers, et tous les intervenants qui constituent les génériques impressionnants des spectacles du Soleil. Travail ardu, long, chaotique, qui amène pas mal de douleurs ; mais qui n'empêche jamais de poursuivre l'utopie première : traiter chacun à égalité avec les autres, faire un théâtre proche du monde d'aujourd'hui, porter à la scène les grandes tragédies contemporaines, rester les deux pieds dans la société et la vie, et surtout créer une sorte de théâtre-monde, un espace consacré uniquement à l'art et dans lequel le spectacle est total. Picon-Vallin est très admirative, peut-être un peu trop (le livre est hagiographique et emballé, occultant des passages de l'existence du Soleil qu'on aurait aimé voir traités, comme les crises humaines (l'époque Caubère ou Tambours sur la Digue), ou l'aspect économique de la troupe), mais cette admiration donne un résultat lumineux. Ouvrez ce bouquin à n'importe quelle page, c'est un enchantement pour les yeux et l'esprit : autant les photos sont belles, autant les réflexions de Picon-Vallin et la pensée de Mnouchckine témoignent d'une connaissance parfaite de l'histoire du théâtre et des théories de la scène. On aimerait que chaque comédien fasse de ce livre sa Bible avant d'oser prétendre fouler les planches, je sais pas pourquoi mais j'ai l'impression que c'est un voeux pieux : la race des Mnouchkine s'est éteinte, et le livre est aussi le témoin de ça, la fin d'une conception du théâtre.

Posté par Shangols à 15:04 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

22 mai 2015

A Most Violent Year de Jeffrey C. Chandor - 2014

014449

Pas de doute, j'aime bien JC Chandor, et même dans cette variation en mode mineur, il parvient à nous pondre une petite chose attachante et intéressante. On est pas dans le grand film, le gars ayant même une tendance à un classicisme un peu trop forcé, qui tend au cliché, un peu comme s'il voulait faire son James Gray sans en avoir la flamboyance ; c'est sûr aussi que le film souffre de baisses de rythme flagrantes : à force de vouloir à tout prix éviter le spectaculaire (c'est presque le sujet même du film), Chandor oublie un peu de rendre la chose nerveuse, et on s'ennuie par-ci par-là. Mais l'intelligence du scénario, alliée à cette mise en scène académique mais assez belle, fait oublier les défauts de la chose, et on regarde ça avec plaisir.

503508

Le challenge, c'est de faire un film de maffia sans maffieux. Pour être plus précis : on suit les déboires du pauvre Abel Morales, petit immigré négociant en pétrole, qui aurait tout pour être un vrai maffieux façon Corleone, mais qui s'est mis dans la tête qu'il resterait honnête malgré toutes les facilités qui s'offrent à lui. Non, il n'armera pas ses livreurs jusqu'aux dents pour défendre ses camions de livraison pillés ; non, il n'éliminera pas les félons de la concurrence ; non, il ne cautionnera pas les comptes truqués de sa comptable d'épouse. A chaque possibilité de se tirer de ses emmerdes par la violence et la truanderie, il décline : il restera pur. Il se fait donc littéralement dévaliser, malmener et railler pendant tout le film, si bien qu'on se prend de pitié pour lui, ne cessant de regretter son refus de la violence. L'acteur, Oscar Isaac, est parfait dans le rôle : Chandor l'habille comme un maffieux, le fait parler comme un maffieux, lui donne des mimiques de maffieux, le flanque d'une épouse qui rappelle la Sharon Stone de Casino, le fait bosser dans un milieu de maffieux, mais à l'intérieur de tout cet apparat classique du cinéma de gangsters, Isaac montre un petit mec honnête et pur qui se débat. Cette dichotomie entre le film et son personnage, le duel finalement que livre le personnage contre son scénario, font tout le charme et le suspense de la chose, et confèrent même au film un petit air de comédie délicieux. Il faut voir notre mec convoquer tous les Parrains de la région, tronches patibulaires pas possible, pour leur dire simplement "Stop. Now.", avant de leur tourner dignement le dos, pitoyable ; ou le même refuser de réagir quand sa fillette découvre un gun gros comme mon bras dans la haie de sa maison. On se marre bien, quoi, aux dépends de ce personnage attachant malgré sa lose-attitude, et finalement aussi têtu que peuvent l'être les vrais gangsters ; lui n'a fait que choisir l'autre côté du manche.

501564

La mise en scène, elle aussi, ne refuse aucun des signes extérieurs du film de gangsters : décors de quartiers de banlieue, ambiances froides et délétères, plans larges sur des immeubles tristounes suivis de scènes d'intérieurs clinquants et luxueux, lumière grand crin, et cette façon d'accélerer quand il le faut la trame pour envoyer un peu de suspense, c'est très repéré mais assez satisfaisant pour les yeux. Bref, un petit machin sans grande ambition mais très fûté, qui montre que oui, j'ai bien raison d'aimer JC Chandor.

Posté par Shangols à 11:03 - - Commentaires [5] - Permalien [#]

21 mai 2015

LIVRE : Vernon Subutex I de Virginie Despentes - 2014

9782246713517,0-2470237Voilà bien longtemps que je ne m'étais pas aventuré chez Despentes, et la question se pose : pourquoi donc ? En lisant Vernon Subutex, je me dis que j'ai eu tort de la délaisser, tant ce roman m'a emballé. C'est bien simple, ça ressemble à ce qu'aurait pu écrire Djian s'il n'était pas devenu un écrivain banal. Despentes a conservé toute sa fougue et son côté punk, sans nier pour autant le temps qui passe et le fait qu'elle ait dépassé l'âge de faire l'adolescente. C'est incandescent comme un morceau de rock, fiévreux, désabusé et tourmenté, et en même temps jamais cynique, jamais supérieur, toujours drôle, et surtout, surtout, débordant de vie. Une vie compliquée, rude, pas simple, mais la vie quand même, qui est passionnante dès lors qu'on envoit un bon disque, qu'on se paye une partie de jambes en l'air ou qu'on discute entre potes autour d'une bière. Despentes connaît la vie, la noire comme la lumineuse, et son livre en est proprement imbibé, c'est beau comme tout.

Tout tourne pourtant autour d'une mort, celle d'un chanteur de rock, mélange de Bertrand Cantat et de Kurt Cobain. Autour de cette disparition, une quinzaine de personnages va se tourner autour, baiser ensemble, s'engueuler, faire le bilan, et surtout revenir sur les années de camaraderie, celles où tous ces gens étaient unis autour d'un groupe de rock fusionnel, éphémère et grandiose. C'est Vernon qui mène la danse, il étaiut disquaire naguère, et est aujourd'hui dans une galère noire qui l'incite à demander asile chez les uns et les autres. Le prétexte pour dresser un catalogue de ces gens qui ont croisé la route du chanteur, anciens musiciens plus ou moins aigris, filles faciles devenues stars du porno, producteurs de cinéma remplis de coke, potes de toujours fidèles à leurs convictions de jeunesse, ex hystériques, etc. Habilement, chaque chapitre prolonge un personnage du précédent pour donner à lire un portrait en creux de l'idole, et un autre de Vernon Subutex, ombre de personnage errante et insaisissable, aussi attachant qu'énervant, aussi séducteur que loser.

Despentes, c'est son atout, connaît très bien les milieux qu'elle décrit : le punk, le porno, le cinéma, la rue, les bas-fonds interlopes comme les fiestas de richards drogués jusqu'aux oreilles. Sa description de chacun d'eux est donc superbement crédible. La belle est très amère, aucun doute, et nous montre tous ces univers avec un ricanement assez glaçant ; mais elle sait conférer à tous ces pitoyables êtres, même au pire salaud, une patte d'humanité qui annule toute trace de cynisme dans son écriture. Elle aime ses personnages, tout simplement, et sait, grâce à l'humour (c'est vraiment très drôle), grâce à une écriture rythmée, grâce à la modeste virtuosité de la construction, rendre beaucoup d'ampleur à cette symphonie pour êtres veules et faibles. Chaque entrée d'un nouveau personnage est l'occasion d'un nouveau destin, qu'on partage sur quelques pages, et si chacun montre que l'humanité est bien peu de choses, que le monde est devenu une gabegie commerciale et fade et que l'amour est mort, on en sort avec une curieuse impression de lumière au bout du compte. Ca tient à cet amour immodéré pour les belles choses, que Despentes brandit toujours avec la fougue de la jeunesse : la musique, la baise, l'amour, les clopes et l'ivresse. Voilà une bien belle façon de mûrir, de rester fidèle à ses excès juvéniles (on n'est après tout pas si loin de Baise-moi) tout en prenant en compte la façon dont le monde évolue. Un très grand livre (malgré, allez, un léger piétinement dans le dernier quart), dont j'attends le deuxième tome en écoutant un bon vieux disque de Nirvana. Yeah !

Posté par Shangols à 11:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

20 mai 2015

Honeymoon de Leigh Janiak - 2014

uggggggggrl

Certains metteurs en scène, quand ils doivent réaliser un film d'horreur mais qu'ils n'ont pas de moyens, trouvent de nouvelles manoières de faire peur, et transcendent le manque de dollars par un surplus d'invention. C'est rare, mais c'est ce qui pousse vers ce Honeymoon, film réalisé avec le budget cacahuètes du Seigneur des Anneaux mais qui promet sur le papier. Un couple fête sa lune de miel dans une maison isolée dans les bois, au bord d'un quiet lac. Une nuit, la fille disparaît, et le gars la retrouve prostrée dans la forêt. Dès lors, le comportement de la belle change, devient inquiétant, et le beau petit couple marié se distend. Beau sujet : l'altérité qui s'imisce dans le bonheur d'un jeune couple, l'appréhension de l'autre au sein de la plus grande intimité, etc, le tout sur fond de Bodysnatchers moderne, c'est excitant et ça peut faire des étincelles. Le manque de moyens force Janiak à une simplicité bienvenue : deux acteurs (ou presque, on a aussi deux quasi-figurants), un lieu unique, pas d'effets spéciaux grandioses, une certaine sécheresse dans la narration.

gurl

Mais malheureusement, le manque de moyens pousse aussi Janiak à revoir tout à la baisse. Ons ent qu'il aurait envie de faire son Cronenberg, et le film sent la frustration de partout. A commencer par les deux acteurs, absolument nuls, première marque de baclage ; le gars a dû prendre ses potes faute de pouvoir payer des comédiens, et le résultat est affreux, d'autant que le film se concentre exclusivement sur eux, souvent en gros plans, souvent dans des scènes pas simples à jouer (le bonheur des premières bobines). Quand la narration s'emballe, Janiak échoue complètement à faire monter une quelconque tension, et passe à côté de sa scène clé (un homme qui court dans la forêt à la recherche de sa belle, et qui rencontre une femme qui a changé). Après, il déroule paresseusement sa trame, en tapant du pied parce qu'il ne peut pas se payer un vrai monstre visqueux qui tache, parce que ses effets sont cheap (une lampe torche comme seul élément angoissant, ça suffit pas si on s'appelle pas Polanski) et parce que les pistes intéressantes de son scénario (une critique du mariage, en tant que révélateur de l'altérité du partenaire) sont vite ensevelies sous l'échec annoncé et les tentatives pour éviter le naufrage. Le rythme catastrophique et la fin ratée finissent pourtant d'achever le truc : un vrai gâchis d'idées.

ucrl

Posté par Shangols à 12:26 - - Commentaires [3] - Permalien [#]



19 mai 2015

L'Etudiant (Student) (2012) de Darezhan Omirbayev

vlcsnap-2015-04-11-17h55m43s43

vlcsnap-2015-04-11-17h55m11s249

Enième adaptation de Crime et Châtiment : l'esprit est bressonien et la sauce kazakh. Je vois votre tête d'ici : « ouh ça doit être chiant, l'affaire ». Que nenni. Pas olé olé, j'en conviens mais sobre avec une vraie petite pointe d'humanisme et un micron d'espoir. Le Kazakhstan est un pays en plein développement avec ses nouveaux riches en 4x4 et leurs poules en mini-jupe ; et puis il y a les autres, avec 3 boules en poche, éternels perdants de l'histoire. Le riche jouit d'une certaine impunité : il peut flinguer un âne à coup de golf (après le zébu de Timbuktu, on est en droit de se dire que les bêtes sont de grands souffre-douleur modernes), péter la gueule à un ptit jeune qui a salopé la robe rouge d’une poule avec du thé, te regarder comme une merde du haut de son piédestal. Le riche a la côte et les universités de prôner cet esprit de compétition pour arriver au top... Tu seras riche, mon fils... Notre pauvre étudiant tout paumé et sans le sou perd la tête et flingue le ptit épicier-boulanger local pour se faire 4 biffetons... et une pauvre jeune cliente qui passait au mauvais moment. Notre étudiant, avec ces trois coups frappés sur la porte de l'enfer, semble avoir perdu à la fois son épine dorsale et son âme. On ne donne pas cher de sa peau et on l'imagine déjà croupir dans une prison kazakh sans chauffage.

vlcsnap-2015-04-11-17h56m56s21

vlcsnap-2015-04-11-17h57m11s165

La société contemporaine est un monde de chiens enragés, il n'y a plus rien à en attendre. Quoique. Il y aura comme seules petites lueurs d'espoir dans le monde de notre étudiant plusieurs femmes : sa mère, sa petite soeur, et surtout une jolie muette dont il croise plusieurs fois la route et l’adorable petite soeur de cette dernière (son ultime regard face caméra est ravageur et vous arrache, au finish, un sourire). Notre gars, avec ses grandes lunettes noires en fonte et son air un peu couillon, ne fait guère le malin tout du long. Il sait qu’il a fait une boulette et qu’il est sur un chemin de non-retour. Mais il trouvera tout de même le courage d'aller voir la police pour donner l'identité d'un vieil homme mort en pleine rue, de courir après un voleur pour récupérer le sac de la muette (et se fera encore casser la tête, mais il a le physique adéquat) ou encore d'avouer son crime à cette dernière. Finira-t-il par se jeter dans la gueule du loup de la police ? Il est tellement bête honnête qu'il en est bien capable.

vlcsnap-2015-04-11-17h57m53s81

C'est un film qui dégage, malgré les sombres circonstances, une certaine sérénité grâce à la douceur de ces quelques regards féminins. Sans eux, notre étudiant se transformerait peu à peu en ectoplasme, écrasé par le poids sans foi ni loi de ce monde. Mais ces regards droits, humains, lui redonnent une certaine consistance et lui permettent peu à peu de relever la tête. Pas de tempête sous un crâne chez notre étudiant, juste cette terrible impression que tout lui échappe (à l'image de ce rêve, jolie petite parenthèse dans ce récit très linéaire et terre-à-terre), qu’il traverse le monde comme un fantôme. Mais la rédemption n'est jamais loin - et peut prendre la forme d'un simple baiser posé sur une main. Une œuvre sans fioritures qui possède une belle aura.   (Shang - 11/04/15)

vlcsnap-2015-04-11-17h58m55s180


Oui, une adaptation intéressante de Dosto, qu'Omirbayev transpose assez habilement dans le monde sans foi ni loi du libéralisme et du profit. Chez Dosto, les tourments de Raskolnikov étaient moraux, ils se compliquent ici du fait qu'ils se développent dans un monde d'inégalité totale : les riches sont des salopards qui restent impunis, les pauvres n'ont pas droit à l'erreur. Le tout avec la bénédiction des profs d'économie de notre étudiant, qui prônent la grandeur de la concurrence, et de la nature toute entière (ces reportages sur des hyènes ou des girafes se faisant bouffer par des lions sont bien impressionnants). Complètement dépassé par le mystère de ce monde brutal, l'étudiant se referme sur lui-même et sur son obsession de récupérer le fric du caissier austère qui le regarde de haut. Quand son crime est commis, il est sidéré par le fait que personne ne le soupçonne et que son acte restera impuni, preuve encore une fois de l'indifférence du monde. Belle lecture du roman, finalement.

url

Comme le dit mon compère, Omirbayev est un fan de Bresson, et signe, c'est vrai, une mise en scène sobre et digne pour rendre compte de cette douce terreur qui monte sans bruit. C'est vrai aussi que, du coup, ce style est un peu vieillot et commence à fatiguer un poil : personnages mutiques, situations symboliques, manière de dire sans dire tout en disant, on est dans un cinéma des années 90, qui a pris quelques rides, qu'on a déjà vu plusieurs fois. Mais n'empêche : le film est prenant, porté par un acteur habité et très sobre, très joliment écrit. Bref : à voir, dirais-je avec un élan que je vous prierais de noter.   (Gols - 19/05/15)

Posté par Shangols à 11:22 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

17 mai 2015

Night and Day (Bam gua nat) (2008) de Hong Sang-Soo

vlcsnap-2015-05-17-08h09m03s249

vlcsnap-2015-05-17-08h09m52s235

Hong Sang-Soo s'exile en France et signe sans aucun l'un de ses meilleurs films. Un homme, des femmes, une poignée de possibilités, la vie quoi... Le réalisateur, comme un certain Rohmer dans l'un de ses contes, égrène les jours de cet été parisien signant de petites vignettes, de légères saynètes aussi banales que passionnantes (tout l'art de HSS). Notre homme Coréen, pour une fumeuse histoire de pétard dans son pays, a décidé de se faire oublier en France... Il y croisera une ex dont il n'est plus amoureux (il s’est marié depuis), une jolie jeune femme un peu fantasque dont il tombera amoureux (il est marié donc) et divers(es) amateurs d'art. Il a, on a, de temps en temps, des nouvelles de sa femme au téléphone. Le plus souvent, ils pleurent pour montrer leur détresse, leur difficulté à vivre cet éloignement forcé... Mais cette petite escapade est-elle si lourde à porter pour notre homme Coréen ? Pas si sûr, car l'amour masculin (et féminin) aime les pentes douces et notre mâle va progressivement s'acclimater à cet air parisien propre à la romance... sans cliché, de façon purement rohmarienne pour le coup, l'anti-thèse d'un Allen en quelque sorte - si on veut être méchant et juste...

vlcsnap-2015-05-17-08h11m19s213

vlcsnap-2015-05-17-08h12m17s135

Que l'homme est grand ! (...) : capable de lire la Bible pour ne pas sombrer dans le péché (l'adultère, c'est mal : il ne couchera pas avec son ex - il en avait pas tellement envie non plus), capable de faire l'impasse sur la bible pour suivre volontiers ses instincts sexuels (cette petite jeune, il la trouve si désirable et si "généreuse" : c'est en tout cas l'avis définitif qu'il aura après l'avoir vu donner un sandwich à un clodo ; toutes les mises en garde que lui feront les proches de la jeune femme (elle est menteuse, copieuse, fausse, radine...) lui passeront rapidement au-dessus de la tête. L'amour est heureusement aveugle). Si cette parenthèse française vire à la parenthèse amoureuse (notre homme sera plus tard ramené à l'ordre : aura-t-il la lâcheté, cette fois-ci, de s'y soumettre ? Tout est possible puisque c'est un homme), elle est aussi propice aux rencontres (le grand moment avec le "Nord Coréen" : toute la Corée dans un bras de fer et dans la satisfaction incontrôlable d'être supérieur à l'autre), des rencontres féminines et masculines (reconnaissons que notre homme est plutôt maladroit en société : l'homme hongien est un solitaire en puissance), de vagues discussions sur l'Art (qui tournent un peu en rond), des cafés, des cigarettes, de l'alcool de riz et... des monceaux d'huîtres. Il y a aussi les belles escapades à Deauville - anti-lelouchiennes, c'est la bonne nouvelle -, les éternelles petites crises de colère inattendues (ce sont les femmes, cette fois, qui s'y collent), les éternelles discussions, bourrées, pathétiquement lyriques, les absences de préservatifs au mauvais  moment et la pudeur d'un homme. Le film - sur 2h20 (Gols fronce les sourcils) - passe comme un mirage (soit aussi rapidement que 30 secondes de Straub - Gols défronce), se révèle extraodinairement divertissant (Hong a le don pour faire d'un rien, de tous les riens, des événements : le minimalisme rejoint à chaque coin de rue l'universalisme), agit, disons-le franchement, en conclusion, comme un charme. J'aime Hong Sang-Soo, definitely.

vlcsnap-2015-05-17-08h13m04s96

vlcsnap-2015-05-17-08h13m36s172

Posté par Shangols à 06:29 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

16 mai 2015

LIVRE : Malaise dans l'Inculture de Phillipe Val - 2015

9782246856740,0-2518937Qu'est devenu Val depuis Charlie Hebdo et France Inter ? Si on en croit les médias de gauche qui se sont acharnés contre ce livre, un suppôt de Satan. Ayant du mal à croire que l'ex-codéconneur de Font puisse en arriver à être un apôtre du capitalisme moderne, j'ai jeté un oeil à cet essai sanguin qui tente d'abattre quelques têtes de la bien-pensance actuelle, de glorifier la culture et de faire une mise au point sur l'état de sa pensée post-7 janvier (le livre a été achevé avant les attaques à Charlie, mais est profondément imprégné des années de Val en tant que rédacteur en chef du journal).

La première partie est la meilleure : Val y choisit son ennemi principal, qu'il appelle les "sociologistes", qui selon lui, ont saccagé le rapport des classes dominées envers la culture. S'appuyant sur les pensées de Rousseau, dont il déplore l'influence sur la pensée moderne, il tente de montrer en quoi ces salopards (Bourdieu, Onfray, ...) ont scindé le monde en deux, ceux qui ont la culture et ceux qui ne l'ont pas, ceux qui ont l'argent et ceux qui ne l'ont pas, transformant la culture et l'argent en ennemi de classe alors qu'ils sont des outils d'émancipation. C'est pas sot, et les arguments de Val s'attaquent courageusement à quelques icônes modernes, se rangeant même parfois dangereusement du côté des libéraux, des capitalistes ou des patrons. Val, c'est étrange de sa part, cherche la nuance, pèse le pour et le contre dans cette fameuse lutte des classes, et en tire des conclusions qui font grincer des dents mais éveillent l'esprit : les opprimés rêvant d'être des oppresseurs, les classes défavorisées tirent profit de l'inculture, l'ignorance devient un signe clanique. Opposé à Rousseau, Val glorifie Montaigne, chantre de l'éducation en tant qu'émancipateur des peuples, on le suit bien là-dessus.

C'est quand il décide d'étendre sa philosophie au monde contemporain qu'il est moins convaincant. Dans sa volonté de politiquement incorrect à tout prix, il s'en prend soigneusement à tout et à tout le monde, cherchant désespérément à ne pas hurler avec le troupeau, y compris quand celui-ci a raison. Tout le monde y passe, ses potes de Charlie, les politiques français et internationaux, les critiques, la télé, les journalistes, tous gardiens du troupeau selon lui, tous ayant abdiqué et remplacé la culture par l'à-peu-près, le ricanement et le spectacle de l'information. On peut être d'accord, mais ce règlement de comptes, qui devient souvent personnel (Val a une vraie obsession de l'antisémitisme, qu'il voit partout), manque de force tant il est dirigé tous azimuts. Du coup, c'est vrai, on a l'impression que Val tape beaucoup plus sur ses amis ou collègues que sur les vrais méchants, et se range de ce fait du côté des dominants, de la droite, des nantis, dans une démarche un peu élitiste et supérieure. Comme son livre est en plus assez mal écrit (le gars a du mal à ranger ses arguments, beaucoup de répétitions, des phrases très maladroites), c'est vrai qu'on a parfois l'impression gênante d'un gamin en colère qui n'a pas su transformer sa rage. Le livre, pour tout dire, n'est pas fini, est bâclé et très discutable. Pas du tout le scandale annoncé, et c'est bien dommage...

Posté par Shangols à 16:45 - - Commentaires [3] - Permalien [#]

Shaun le Mouton (Shaun the Sheep Movie) de Mark Burton & Richard Starzack - 2015

69702

Souvenirs des vieux Wallace et Gromit de ma jeunesse, j'ai voulu vérifier si les studios Aardman étaient encore plus ou moins en forme avec les ans passant. Eh bien, ma foi, oui et non. Shaun le Mouton est un petit truc très agréable à l'ancienne, qui réssucite les animations en volume et les gentils animaux, ce qui suffit à le rendre attachant. C'est un vrai plaisir de voir comment, avec un trait de pate à modeler ou l'arrondi d'un oeil, les gars arrivent à rendre expressif une tronche, à donner du sentiment à leurs petits objets de laine et de bois. Pourtant, ces moutons sont dessins avec une simplicité enfantine : une boule blanche, deux yeux à la con, une bouche de biais, et roule. Tout le fun vient des mini détails, notamment cette symphonie de bêlements parfaitement crétins qu'ils poussent suivant leur taille. Shaun, le chef du troupeau, le plus malin, va emmener sa petite troupe jusqu'à la grande ville pour récupérer leur fermier devenu amnésique, un peu comme King-Kong finalement, mais en ovin. L'odyssée sera pleine de bruits et de fureur, puisqu'on croisera une galerie de personnages (humains ou animaux) parfaitement poilante, un directeur de fourrière cruellissime, un chien moche, et que les scènes d'action s'enchaîneront façon garnde école hollywoodienne. Le hiatus entre les excès de la trame et le tendre quotidien de ces animaux de ferme fonctionne super bien. On a droit à quelques gags vraiment savoureux, souvent qui tiennent à très peu de choses, et on aime la modestie du projet, tout comme on aime que le film s'adresse à tous sans cliver les publics : les adultes comme les enfnts se marreront aux mêmes gags, Shaun parvient vraiment à trouver un socle d'humour commun aux différentes générations.

shaun-the-sheep-25-1422183207

Mais le fait est aussi qu'à plein d'endroits, on est un peu déçus et un peu nostalgiques de la splendeur passée. Trop compliquée, la trame oblige les réalisateurs à humaniser à l'excès les moutons, qu'on préférait largement dans leur simple état de bestiaux un peu cons : quand ils se déguisent en humain pour sauver un des leurs, quand ils fabriquent entièrement un cheval de Troie, on se dit que la personnalité des héros a été mal pensée, et on aime moins les personnages. Les scènes d'action, si elles sont pleines de détails très marrants, manquent de cette virtuosité qu'on avait pu voir dans Le mauvais Pantalon par exemple, ce sens incroyable du rythme qui s'apparentait à du Spielberg en marionnettes. Là, dans la séquence d'action principale (celle du cheval, donc), on est parfois presque proche du poussif, alors qu'on sent Burton et Starzak désireux de retrouver cet esprit de surrenchère incroyable qui faisait la marque des grands Aardman. Question de timing. Pour compenser ce manque de taquet dans le rythme, les gars abusent un peu de la blague régressive (rots et pets, bon) qui casse la poésie de l'ensemble. On préfère largement les jolis plans colorés et apaisés montrant la vie à la ferme que les escapades en ville, même portées par cette belle musique pétaradante, même avec tous ces excellents moments qu'on y trouve. Au final : un film sympathoche, pas de doute, mais qui reste loin de ce que les studios ont su faire jadis. En tout cas, une charmante série bêêêêê : je prends une petite laine et gigot.

rurl

Posté par Shangols à 11:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

15 mai 2015

Broadchurch saison 2 - 2014

url

Broadchurch était une des trois meilleures séries de 2013, c'est donc avec entrain qu'il convient de se précipiter sur cette saison 2. D'autant plus que cette dernière est encore supérieure à la première, gageure incroyable et qui fait définitivement passer la série dans le domaine du très grand. On a beau traiter le cinéma anglais par-dessus la jambe (et avouez qu'on a quand même souvent raison), il faut reconnaître au noble Empire deux talents : celui de réussir à la télé, et celui d'avoir les meilleurs acteurs de la planète. Preuve en est faite ici, avec ces dix épisodes aussi profonds que coolissimes.

uggrl

La première saison était proche du bon vieux polar ; la seconde s'approchera à plein d'endroits de Shakespeare, en dopant tout ce qui pourrait s'approcher du tragique. Le contexte est idéal pour rendre hommage au bon William : la communauté, représentée par la petite ville de Broadchurch où tout le monde se connait, s'est réunie autour de la résolution, dans la saison 1, du meurtre d'un adolescent. Mais le procès du meurtrier va remuer à nouveau les tensions et les hostilités, et notre couple de flics mal assortis (Miller - prononcez Malla avec un accent nasal si vous voulez passer pour quelqu'un du cru, gendarmette sensible et amie de tous, et Hardy, froid détective mal élevé) va devoir fouiller un peu dans la boue pour calmer le jeu. Qui plus est, le passé de Hardy le rattrape sous la forme d'une témoin-clé d'une affaire passée, qui va s'avérer être un des personnages les plus ambigus et complexes de la série, et même les avocates vont se livrer à un duel de capacités assez assassin : d'un côté, la calculatrice avocate sans scrupule et teigneuse comme un pittbull, de l'autre la vieille à qui on ne la fait pas, à moitié aveugle mais diablement affûtée. Dans le rôle de cette dernière, surprise divine, l'immense Charlotte Rampling, qu'on n'avait pas vue aussi parfaite depuis très longtemps, ajoute à l'ambiance tragique et ample de la série, en y apportant en plus cette touche de sensibilité qui fait les grands personnages. Le reste est question de beaux plans larges sur les paysages romantiques de ce bord de mer british, et de grandes idées de mise en scène ; en mixant le tout, vous obtenez un film aussi intéressant à suivre (mais bon sang, qui a tué ce môme ?) que captivant pour les yeux.

uffffffffffrl

La principale qualité, donc, ce sont les acteurs et du coup les personnages. Ce qui est beau, c'est que peu à peu, on les connait tous et on les aime tous. Chacun a ses grandeurs, ses failles, sa complexité, et c'est impressionnant de voir comment la série traite autant de profondeur humaine sur autant de personnages, sans jamais nous perdre, en donnant leur importance à chacun. Quand, dans le dernier épisode, un excellent travelling pris dans le hall du tribunal nous montre tous les personnages réunis, on se rend compte qu'on connaît chacun d'eux intimement, et que leurs liens sont devenus les enjeux principaux de la série. Cette profonde empathie, cet intérêt pour ce qui fait la complexité humaine (qu'elle soit aimable ou monstrueuse) fait parfaitement fonctionner l'intrigue policière. Les créateurs n'hésitent jamais à arrêter l'action pour nous montrer un personnage seul en plein désarroi (Rampling et sa cécité qui empire) ou en plein doute (Miller face à son adolescent rebelle), c'est très beau. Ils n'hésitent jamais non plus face au lyrisme, et quand à la fin l'un des personnages est littéralement banni par toute la communauté, on est épaté par l'ambition de la chose : montrer comment un groupe gangréné de l'intérieur peut se liguer et expulser de lui le Mal ; je vous avais prévenus : on n'est pas loin du Roi Lear. La liste des autres qualités est encore longue, mais contentons-nous de ça : Broadchurch est grand.

uaaaaaarl

Posté par Shangols à 16:11 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

12 mai 2015

Un Conte de Michel de Montaigne de Jean-Marie Straub - 2012

UnConteDeMichelDeMontaigne1

Vous aimez Montaigne ? Pas de panique, Jean-Marie Straub se charge d'inverser la tendance et de le faire entendre comme l'auteur d'une langue absconse et incompréhensible. Voici donc un des films les plus inregardables de son auteur, et Dieu sait pourtant que ce n'est pas le premier. Inregardable d'abord parce qu'il est en grande partie constitué d'un écran noir ; quand l'image revient, c'est pour nous montrer la statue de bronze de Montaigne dans un parc, sous différents angles, ou, enfin un peu de vie, l'image d'une comédienne en pleine lecture de ce "conte", épelant comme d'hab le texte comme s'il s'agissait d'une mélopée venue d'une autre planète, d'un dialecte vaudou ou d'un idiome extraterrestre, en tout cas jamais de langue française. Pour un auteur d'une écriture si brillante, ça fait quand même un peu saigner les oreilles (en même temps que les yeux, donc). Straub a choisi un texte de Montaigne qui raconte les souffrances du sieur après un accident, cloué qu'il est dans son lit et en proie aux douleurs morales et physiques les plus aigues. Texte franchement d'un intérêt discutable, mais que le brave JMS se met en tête de nous faire entendre dans la longueur (33 minutes, chez Straub, c'est très long), se disant que la langue seule du maître suffira à habiller l'image fixe de la statue, qui n'a besoin de rien d'autre (un peu de musique ou une comédienne figée comme un lapin dans les phares ne pouvant être considérées comme des évènements significatifs). Ça ne suffit pas : on se fait chier comme un rat mort, perdant sans arrêt le fil de ce récit embrouillé à l'envi, affligé devant l'aridité de plus en plus poussée du cinéma de Straub, mais avec, reconnaissons-le, l'envie de relire Montaigne histoire d'entendre un peu mieux les rythmes de son style et la beauté de son vocabulaire. C'est déjà ça de pris ; au niveau cinéma, il faut bien le reconnaître, à force de tendre vers le zéro, Straub met les deux pieds dedans. La réponse est non, mais quelle est la question ?

ujjrl

Tout Straub et tout Huillet, ô douleur : cliquez

Posté par Shangols à 10:22 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

10 mai 2015

Le Lion des Mogols (1924) de Jean Epstein

vlcsnap-2015-05-10-22h53m54s8

vlcsnap-2015-05-10-22h54m11s196

Il y a de la qualité, comme dirait Aimé Jacquet, dans ce film d’Epstein. Des séquences des grands temps du muet avec une foule de figurants non payés, des décors grandioses réalisés avec des ptits bouts d’allumettes collés l’un à l’autre avec des toiles de fond michelangeliennes, des morceaux de bravoure qui marquent les esprits (cette foule en délire à la vision du Khan, cette danse enfiévrée en boîte de nuit vintage, ce bal masqué dantesque), on en a indéniablement pour son argent. L’histoire en elle-même est plutôt originale en soi, tout du moins à ses débuts : un prince moyen-oriental (qui semble sortir directement du Moyen-Age ; Christian Clavier dans Les Visteurs semble s’en être inspiré… ciel !) débarque sur un yacht ultra-moderne où se déroule le tournage d’un film (contraste donc humour). Ensuite, l’intrigue s’enlise un peu dans la banalité avec cette histoire d’amour « impossible » (tu parles, Jean) entre la star de cinoche qui prend le prince sous son aile à Paris et ce type au regard persan (…) : le perse est interprété par le russe Yvan Mosjoukine qui vous nargue de cet air si supérieur et glacé qu’on aurait presque envie de faire fondre la cire qui recouvre son visage (suis pas vraiment fan de ce genre de jeu tout en morgue hautaine). Ferais-je un brin  la fine bouche ? (Possible, il manque en tout cas un yeu-ne-sais-quoi pour vraiment m’emballer…) Je dois toutefois reconnaître qu’Epstein sort l’artillerie lourde pour faire de certaines séquences (aaaah, cet art de la transparence… !) de véritables feux d’artifices visuels.

vlcsnap-2015-05-10-22h55m53s167

vlcsnap-2015-05-10-22h56m14s119

L’histoire ne m’a certes guère ému (trop de mélo et de désespoir amoureux finissent par laisser un peu froid) mais j’avoue avoir été sous le charme de certains effets techniques (le jonglage avec les images, poursuivrait Aimé). Toute cette séquence où le Prince, dégoûté de la life (il a entendu dire, de la bouche-même de celle qu’il aime alors qu’il était caché dans un recoin, qu’elle ne l’aimait point - elle se ment à elle-même, of course, mais ses paroles sont un coup de poignard dans le cœur de notre homme au turban), ivre mort (il a descendu 28 bouteilles), une poule au bras, demande à un taxi de rouler à toute blinde dans les rues parisiennes, cette séquence, disais-je, envoie des pruneaux. Les plans où la caméra est clouée au marche-pied (le type qui tournait la manivelle a du sacrément s’égratigner les jointures sur l’asphalte), ceux où l’on voit ce couple cheveux aux vents se dressait dans cette voiture roulant chaotiquement ou encore cette scène saisissante où l’on voit les façades de Paris défilées sur le visage de notre Yvan exsangue (bel effet de transparence)..., tout cela contribue à donner une séquence de pure folie qui marque les esprits. On pourrait également s’amuser de la scène burlesque où le Prince jette le Khan dans les douves du château ou apprécier cette atmosphère délirante lors du bal masquée final : un lieu rêvée pour servir d’écrin au clou du spectacle - avec l’incontournable coup de théâtre (… de citron).  Rocambolesque, romanesque, chevaleresque, amouresque, une œuvre avec des effets quasi-vertoviens de haute classe. Manque juste un petit feeling pour nous emmener réellement au bout de la terre ou nous faire croire passionnément à cette "romance" interdite…

vlcsnap-2015-05-10-22h54m36s185

vlcsnap-2015-05-10-22h57m14s221

Posté par Shangols à 22:27 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Le Shérif (The proud Ones) (1956) de Robert D. Webb

vlcsnap-2015-05-10-22h27m51s222

vlcsnap-2015-05-10-22h28m05s140

Partant du principe qu’un film avec Robert Ryan ne peut pas être mauvais, un western avec Robert Ryan en shérif, Walter Brennan en adjoint et Virginia Mayo en amante dévouée est forcément bon. Ou disons qu’on peut être sûr qu’il tiendra solidement la rampe. On est a priori dans un récit plus manichéen que Zemmour. D’un côté, un ponte du jeu (Robert Middleton as Honest John Barret), un gros saligaud qui règle ses problèmes en louant des tueurs - de l’autre Ryan. Après avoir « ennuyé » le gars Robert à Kansas City (qui n’a pas fui lâchement, sachez-le bien, vous l’apprendrez assez tôt), John vient lui chercher des noises dans un bled en pleine expansion. Pour pimenter un brin le récit, vous prenez un petit jeune (Jeffrey Hunter) dans le rôle de la girouette : Robert a tué son pater à Kansas City et il est bien décidé à se venger. Mais rapidement,  Jeffrey éprouve du respect pour le Robert qui l’engage comme adjoint… Mais les doutes sur les façons de faire de Robert (est-il un maniaque de la gâchette ?) continuent de l’assaillir… Cerise sur le gâteau Robert a reçu au début du film une balle qui lui a frôlé le cuir chevelu ; depuis, il passe par des périodes périlleuses d’aveuglément (il voit comme mon œil droit : c’est pénible des deux yeux)… Virginia parviendra-t-elle à sortir le Robert de la mouise avant qu’il se retrouve à mordre la poussière, ou Robert, a proud one among all, ira-t-il jusqu’au bout de sa logique : se débarrasser définitivement des cafards. Sa vie, tenterais-je, est entre les mains de son adjoint : va-t-il lui faire confiance ou le trahir quand il s’y attend le moins… Ce n’est plus vraiment une histoire de gunfight mais purement de ressources humaines. Un western comme on les aime, plus en psychologie qu’en luckylukisme.

vlcsnap-2015-05-10-22h29m54s190

vlcsnap-2015-05-10-22h30m44s194

Webb, disons-le, aidé par la belle photo de Ballard et la musique atmosphérique de Newman  est un bon artisan. Pas de gras dans l’histoire - juste un peu autour du bide de Middleton, adipeux-, des seconds couteaux triés sur le volet (Pike & Chico, deux tueurs dans le top 50),  quelques plans (trop) fugaces sur les yeux bleus de la Mayo et sur ses gambettes (personnage que l’on perd malheureusement un peu de vue au milieu du film), des balles qui fusent droit dans les tronches et des coups bas relativement tortins (j’adore le Brennan, qui reste toujours aux aguets : il a le flair, Walter) et un Robert qui reste droit dans ses bottes, malgré les coups de blizzard. Il se retrouve, à un point, seul contre tous mais ne cède point : ses convictions anti-capitalistes écrasent de son mépris ses congénères que l’appât du gain a rendu berdin (le coup des prix qui ne cessent de grimper dans les commerces : excellent). Si le Robert est aveugle, c’est finalement uniquement du danger : il est bien le vrai voyant de l’histoire, le héros, l’ami fidèle, le formateur et celui qui mériterait sur le mot the end de partir avec la seule donzelle du casting. Y parviendra-t-il ? Bob, quoiqu’il advienne in fine  tient le film (de bonne tenue) sur ses épaules. Once again, I’m proud of you, Bob.

vlcsnap-2015-05-10-22h35m31s0

vlcsnap-2015-05-10-22h36m18s218

Go west, here

Posté par Shangols à 21:50 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

08 mai 2015

A l'Angle du Monde (The Edge of the World) (1937) de Michael Powell

vlcsnap-2015-05-08-15h05m42s247

Voici notre lot mensuel, pour ne pas dire notre ilot, de film illien. Une île anglo-saxonne du bout du monde avec des pitons rocheux terrifiants, voilà sûrement l'un des films de chevet de ce bon Werner Herzog. Powell est en tout début de carrière mais on retrouve déjà mêlées sa passion pour les situations vertigineuses et extrèmes, les histoires d'amitié à la vie à la mort et les histoires d'amour contrariées. Une île aride comme un désert, totalement isolée du monde (un bateau de ravitaillement une ou deux fois l'an, on se croirait chez notre gars Riel) où les gens vivent en harmonie avec les moutons (je vois pas d'autres exemples...). Une île qui se meurt en quelque sorte et qui aurait besoin d'un second souffle. Un des jeunes se propose d'aller chercher l'avenir en d'autres terres mais doit faire face à la colère de son père. Son meilleur pote (qui est par ailleurs 'amant de la soeur de l'aventurier) voit également d'un mauvais oeil son départ : il faut que le sang frais reste et que le trio reste uni ; il lui propose alors un challenge montagnard : gravir à mains nus l'une des pentes les plus abruptes du lieu ; le premier en haut, bien sûr, dicte sa loi à l'autre. Ça sent l'accident comme dirait l'autre... Eh oui, l'escalade...

vlcsnap-2015-05-08-15h06m42s85

Accident il y aura et traumatisme suivra. L'île a-t-elle laissé passer sa dernière chance de survie ? Est-elle maudite ? Les jeunes amants pourront-ils un se remettre de cette malédiction familiale (le pater de la donzelle refuse de donner la main de sa fille à celui qu'il considère comme le responsable de la mort de son fils) ? Autant de questions qui se posent dans ce décors dépouillé qui aurait plus à Hugo. La vie est paisible sur cette île chiante à mourir (tiens, si on sortais les moutons ?) mais les rebondissements sont nombreux. L'amant, frustré, décide de partir à son tour, son amante tombe enceinte (oui, il y a eu "faute"), accouche et leur gamin tombe malade... Malheureusement, non seulement c'est la disette sur l'île mais en plus les éléments naturels se déchaînent : impossible de quitter l'île sur une barcasse pour faire soigner le bambin. Cet isolement s'annoncerait-il définitivement mortifère ? (je dis ça, je dis rien).

vlcsnap-2015-05-08-15h07m08s16

Beauté grandiose des paysages (arides), vues impressionnantes (tous les acteurs de ce drame frôles les ravins sans même chercher à faire les malins), morceaux d'escalade pleins de bravoure qui coupent le souffle (je suis totalement aveugle aux éventuels effets spéciaux, bluffé)... le destin de tout un monde (tradition vs modernité) se joue semble-t-il sous nos yeux. Peut-on à jamais se contenter de ce petit lopin perdu en mer et vivre en autarcie ou faut-il un jour entendre raison et rejoindre la civilisation "continentale ? Dure dilemme : il faudra trancher (et ceux qui hésiteront, verront le destin trancher pour eux... comme la magie illienne était capable de frapper, tragiquement). Powell s'avance en terre inconnue et livre une oeuvre d'une évidente originalité de par son sujet et son environnement. Une envie d'île ? Try Michael.   

vlcsnap-2015-05-08-15h05m10s180

Posté par Shangols à 15:06 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Maria Candelaria (María Candelaria (Xochimilco)) (1944) de Emilio Fernández

vlcsnap-2015-05-08-14h47m39s151

vlcsnap-2015-05-08-14h45m54s137

En manque de types moustachus, enchapeautés, machos et jaloux comme la teigne ? Allez faire un ptit tour du côté de ce film mexicain avec la plantureuse et malheureuse Dolores Del Rio. La belle se retrouve au cœur de ce mélodrame sentimental qui ravira les amateurs de clair de lune, de petits gorets et d’anophèles. Si « l’indigène » Maria fut bénie des Dieux au niveau de la beauté, elle n’est pas, en revanche, née sous une bonne étoile.  Pâtissant  de la réputation de sa mère (meurtrière de son propre mari), la belle Maria se retrouve exclue de sa propre communauté. Elle ne peut donc faire le commerce de fleurs (elle vit au milieu de véritables jardins fleuris sur l’eau) et s’attire, qui plus est, l’ire d’un commerçant mexicain plus caricaturale que mon incipit : elle se refuse à lui, car elle aime le doux José, le seul au sein de sa communauté à la prendre sous son aile. Leur projet d’avenir tient dans le devenir de leur petit goret : quand il sera grand et aura des nenfants, ils pourront revendre les petits et avoir suffisamment d’argent pour se marier. Mais le sort, bien entendu, s’acharne contre notre mignon petit couple : Maria a des dettes chez le commerçant et celui-ci ne s’attend qu’à un remboursement en nature - si ce n’est elle, ce sera le ptit cochon. Comme un malheur n’arrive jamais seul, le palud frappe de plein fouet l’amie Maria. L’idylle vire au cauchemar…

vlcsnap-2015-05-08-14h48m16s25

vlcsnap-2015-05-08-14h45m24s83

Quelques séquences empreintes d’une douce magie - ces ballades en pirogue chargée de fleurs sous la lune mexicaine - et quelques scènes locales piquantes - la bénédiction des animaux (veaux, vaches, cochons, canards, huîtres…) à l’église ; le docteur et la guérisseuse qui s’allient pour soigner Maria -, donnent un certain charme à cette simple histoire. Maria se retrouve doublement marginalisée (en tant qu’indigène et en étant rejetée par les siens), est victime de toutes les infamies (de la piqure d’un moustique au meurtre de son goret) ; heureusement, elle tente toujours de croire en son avenir auprès du doux José. Seulement, comme annoncé au départ de cette histoire flash-backisée, on se dirige tout droit vers une tragédie. Maria se relève une fois, deux fois mais devra boire la coupe jusqu’à la lie. Le final est sûrement ce qu’il y a de plus intéressant dans la chose : la belle Maria Candelaria est littéralement frankeinsteinisée. Elle se retrouve tout d’abord au centre d’un scandale « monstrueux » (un peintre a peint le visage de la belle, mais comme cette adoratrice de la sainte-vierge n’a point voulu se dénuder, l’artiste a peint son corps nu en prenant une autre modèle ; les « indigènes », malheureusement, ne cherchent pas la vérité derrière ce montage)  et des centaines de gens se retrouvent à ses trousses dans les rues du village pour chasser cette provocatrice. José, emprisonné peu de temps auparavant (il a volé de la quinine, le bougre), assiste impuissant à la scène et se retrouve les mains ensanglantés contre la porte du cachot (on peut y voir un symbole, chez ce pauvre pêcheur…) ;  quand il parvient enfin à se libérer,  il voit sa douce se faire lapider par une foule démoniaque (il y a énormément de petites pierres dans les rues mexicaines). Un miracle est-il encore possible en ces terres croyantes mais un brin sauvages ? Difficile d’y croire. Une love-story méchamment contrariée par la nature et par celle des hommes, une sorte de  fable réaliste (Maria est indéniablement pocahontasisée au début du film avant que la malaria frappe) qui finit en enfer dantesque et shelleysque. Un premier grand prix cannois - parmi d’autres - à redécouvrir.

vlcsnap-2015-05-08-14h48m34s204

vlcsnap-2015-05-08-14h46m23s176

 

Quand Cannes

Posté par Shangols à 13:57 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

06 mai 2015

Métamorphoses de Christophe Honoré - 2014

nature

Honoré dispose d'une part d'une autoroute, d'autre part de lycéens tout nus, c'est donc logiquement qu'il décide d'adapter les Métamorphoses d'Ovide, j'aurais eu le même réflexe. Comme en plus il a du revoir récemment Les Amours d'Astrée et de Céladon de Rohmer, son style est tout trouvé : nous serons dans la naïveté délicieusement littéraire de la jeunesse lettrée, dans le mélange subtil entre mythologie antique et modernité proclamée. Malgré le peu de moyens et le temps de tournage de toute évidence restreint, on ne peut qu'admirer l'audace du pari, et contempler la chose comme elle nous apparaît : un objet ovniesque, complètement barré et sous acide, tout à la fois ridicule et ambitieux, intéressant et nazouille.

572915

Le film risque de vous faire passer par différents états. Le plus fréquent étant tout de même l'hilarité : les acteurs, à chier pour la plupart, sont dirigés vers un jeu bressonien, plat, qu'on appelera distancé si on veut se la pêter, mauvais si on veut être franc. Honoré leur demande tout, d'être jeunes, beaux, inexpressifs, nus et aptes à jouer des dieux et des demi-dieux. On verra ainsi Europe en sac à dos croiser un Jupiter en pataugass ou des Bacchantes en culotte sur fond de zone industrielle ou de péages autoroutiers, rejouer pour nous les grands mythes de l'Antiquité et se tranformer qui en génisse, qui en colombe, qui en lion, qui en ado exaspérant (très souvent). C'est souvent hallucinant tellement c'est mal fagotté, nos petits jeunes endossant des rôles qui les dépassent à l'évidence, les grands héros mythologiques en ressortant lessivés et exsangues. Honoré pose sa caméra sur l'herbe crasseuse des banlieues de province, cadre le Carrefour en fond, et vas-y que je te montre les grandes légendes d'Ovide au plus court, quelques phrases, quelques motifs, un montage cut sur un animal quelconque et c'est plié. La plupart du temps, avouons-le, c'est carrément bâclé, et même souvent ringard : les effets spéciaux sont nuls, l'image moche, l'ensemble assez prétentieux malgré la pauvreté de la vision...

url

Mais reconnaissons que parfois, le charme agit, malgré nous, et qu'au milieu des sarcasmes le film trouve parfois une vraie beauté candide, une vraie sincérité. En plus de vous faire réviser à peu de frais les grands mythes, Métamorphoses laisse entrevoir parfois l'amour total pour la jeunesse que porte Honoré depuis toujours, et c'est bien agréable. Le monde de l'Olympe, pour lui, est comparable à celui des adolescents : opaque, fermé, inaccessible au commun des mortels. Du coup, la transposition du livre d'Ovide dans le monde moderne fonctionne assez bien, et permet même de très belles scènes, comme cette ouverture avec le chasseur, ou la belle séquence où Bacchus (le seul bon acteur du film) entraine des pucelles se baigner dans les lacs. Quand il aborde les histoires de Tirésias (en médecin aveugle et transsexuel) ou de Narcisse, il est juste, trouve un biais à la fois amusant et viable pour réssuciter les mythes. Peu à peu, et malgré le retour fréquent du ridicule (les séquences d'Orphée, poilantes), on oublie les maladresses et on se concentre sur la belle sensibilité du film, portée par une musique envoûtante et une fièvre toute adolsecente qui touche souvent. Partagés, donc, au bout du compte, mais en tout cas un peu comme une poule face à un mégot : on ne sait pas trop sur quel pied danser, et on se contente d'apprécier qu'un tel cinéma en dehors de tous les codes puisse exister.

Posté par Shangols à 12:03 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

Baby Face Harrington (1935) de Raoul Walsh

vlcsnap-2015-05-06-10h44m05s24

Je n'attendais pas énormément de cette petite comédie du gars Walsh et j'avais tort car, à défaut d'être mirobolante, la chose est, sur 60 minutes tout juste, assez bien emballée. Raoul nous fait sa version des malheurs d'Alfred en filmant les mésaventures d'un certain Willie (Charles Butterworth dans le rôle principale) ; le gars n'a apparemment pas grand-chose pour lui : un physique de vieux dernier, un petit emploi de clerc, une capacité extraordinaire à foirer tout ce qu'il entreprend (des tours de magie à ses blagues qui tombent à plat). On se demande d'ailleurs comment le gars a réussi à se "lever" la chtite Una Merkel... Celle-ci l'aime indéniablement mais ne cesse de le tancer : pourrais-tu, juste une fois mon ami, tenter de sortir un peu du lot ? Un jeune moustachu a depuis longtemps flairer l'affaire et tourne autour de la gâte Una. Willie va-t-il avoir un sursaut de fierté ? Oui. Cela va-t-il arranger les choses ? Que nenni.

vlcsnap-2015-05-06-10h45m33s121

vlcsnap-2015-05-06-10h44m38s105

Willie va être victime en quelques heures d'une suite d'avanies infernales : il demande une augmentation à son boss, il perd son taff ; il retire de son compte une grosse somme d'argent, il la paume. Il tente de récupérer l'argent : il braque alors l'une de ses connaissances (l'excellent Donald Meek) qu'il soupçonne de l'avoir volé... Pas de bol, ce n'était pas lui. Cerise sur le gâteau, l'ennemi public numéro vient chez lui pour le cambrioler et Willie, qui s'embrouille dans ses explications, finit piteusement au cachot - avec un rhume en plus. Mais les aventures de notre gars sont loin d'être terminées : il se retrouve pris en otage par l'ennemi public numéro un qui fait sortir de prison l'un des siens. La presse soupçonne notre bon vieux Willie d'être le cerveau de toute l'affaire - scandale public -, sa femme demande le divorce et notre ami est à deux doigts de se suicider (sympathique petite séquence burlesque sur la fin avec ce jeu de cordes entre le suicidé maladroit comme une pierre et le chef des bandits qui, à force de faire le malin, tombe de haut - on n'est pas dans du Chaplin mais il y a de l'idée, si, si). Vous voyez venir de loin la conclusion du bazar ? Je ne vous fais pas de dessin, Hollywood est bon, même pour les éternels losers. Une idée mignonnette et un film loin d'être chien au niveau des rebondissements et du rythme. C'est un peu cousu de fil blanc, me direz-vous, mais on passe un bon moment en compagnie de ces pantins filmiques : un gars Willie complétement dépassé par les événements qui a un éclat de génie, un ennemi public numéro un qui joue les gros bras et se révèle peu finaud et un gros flic guère inquiet qui finit par contrôler magistralement la situation. Une petite comédie walshienne loin d'être ambitieuse mais dont l'ami Raoul n'a pas forcément à rougir. Petite pierrette légère dans l'odyssée du grand R.W.

vlcsnap-2015-05-06-10h44m22s192

Walsh et gros mythe,

Posté par Shangols à 09:49 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

03 mai 2015

Dans la Cour (2014) de Pierre Salvadori

vlcsnap-2015-05-04-17h21m02s252

Pierre Salvadori est un réalisateur que je suis depuis ses débuts et qui demeure assez intriguant... Dans la Cour est donc une sorte de "comédie" qui vire à la dépression généralisée, un genre intéressant en soi mais qui laisse le spectateur aussi neurasthénique et dérouté que ses deux personnages principaux... Soit donc une cour d'immeuble parisien avec ses personnages truculents (mais rarement drôles...) : un ancien joueur de foot blessé (in and out), un maniaque du rangement et des bruits, un squatteur à la Preskovic un peu emmerdant… Il y a aussi, bien sûr, Deneuve en girl next door (un peu comme lors de ses 12 derniers rôles), une retraité insomniaque avec des fissures (dans son logis et intérieurement) et un ancien musicos dépressif, Gustave Kervern, qui tente de tourner la page, d'oublier, de s'oublier, de disparaître... Plus le film avance, plus le film s'enfonce dans une certaine torpeur un peu glauque. Ce serait relativement original, si le spectateur, disais-je, n'avait pas l'impression de suivre la même pente que ces deux hurluberlus : on s'emmerde un peu. Salvadori semble vouloir laisser tomber toute idée de rythme, d'énergie et l'on décroche progressivement de ce film à mesure que les deux acteurs principaux s'enfoncent dans leur doute, leur tourment. Même le petit coup de théâtre final, plutôt osé, qui devrait nous laisser les bras ballants, manque son coup : cela fait longtemps que lesdits bras sont tombés, par simple lassitude... Dépression au-dessus de la cour. Une comédie en cul-de-sac…

Posté par Shangols à 20:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Libre comme le Vent (Saddle the Wind) (1958) de Robert Parrish (& John Sturges)

vlcsnap-2015-05-03-13h04m16s180

Il est bon de revenir en terrain connu après avoir été victime d'une escroquerie. Parrish ne signe pas le western du siècle mais met en scène une histoire solide qui bénéficie d'une distribution au cordeau : John Cassavetes en jeune chien fou, Julie London, vraie beauté tragique, en jeune femme en quête de foyer, Robert Taylor en grand frère raisonnable et j'en passe… ainsi les excellents seconds couteaux Charles McGraw (en tueur qui déchante) et le perfect Royal Dano en "squatteur" nordiste prêt à ne rien lâcher. C'est l'éternel problème de cow-boys assagis (Robert Taylor commit des frasques dans sa jeunesse mais s'est rangé des voitures depuis) qui cherchent à vivre paisiblement : ils ont malheureusement toujours un caillou dans leur chaussure - cette fois-ci, ce n'est pas tant le passé (comme on aurait pu le croire au départ, avec ce tueur sur ses traces), que le présent ; Bob a un frère, John, un barbot qui se la pète et qui croit tirer plus vite que son ombre depuis qu'il a mis du Pec citron sur sa gâchette. Des conneries, il n’a pas fini d'en faire. D'abord, il ramène de la ville une gonzesse - même si la chtite fut chanteuse de cabaret, on sent dès le départ qu'elle n'est pas de son calibre - trop de classe, de maturité, de douceur. Ensuite, il tire sur tout ce qui bouge et se sort d'un duel perdu d’avance avec une chance insolente - il passe à ça de la mort, mais vas-y que le gars fait le mariole, paye tournée sur tournée, un peu comme si un Clermontois fêtait la défaite : il est pathétique, bas de plafond, un kéké quoi... Mais il ne va pas s'arrêter en si bon chemin : il va continuer de chercher des noises à un type qui veut s'installer sur les propres terres de son pater. A force de jouer avec le feu... Allez, fais pas le con, John.

vlcsnap-2015-05-03-13h06m11s84

vlcsnap-2015-05-03-13h06m23s193

Beaux paysages en Cinémascope et Metrocolor (les gros plans en studio avec fonds d'écrans flous sont de moins bon goût mais passons), bonne vieille musique de Bernstein pour faire monter la tension, acteurs taillés sur mesure, tout est là pour qu'on attende patiemment que vienne l'heure sauvage des règlements de compte ? La donzelle saura-t-elle calmer son homme ? Son grand frère aura suffisamment d'ascendant sur ce couillon ? Le grand frère saura-t-il ne pas sauter sur cette donzelle qui détonne quand même un peu dans un tel environnement ? Autant de questions dont on devine par avance les réponses... Ça sent la chute à plein nez... Parrish, homme avisé, nous montre que le temps de la violence dans le grand ouest est révolu et qu'il faut, dorénavant, juste avoir un ou deux neurones pour faire tranquillement son trou. C'est bien gentil de vouloir "seller le vent" encore faut-il que celui-ci ne soit point mauvais. Parrish, sans avoir besoin de forcer son talent, réalise un bon vieux petit western en exploitant le filon de la sagesse : pas d'entourloupe sur la marchandise, de l'AOC. Tu tires plus vite que ton ombre ? Allez, tire-toi... Like a saddle in the wind - nan, rien à voir.   

vlcsnap-2015-05-03-13h05m23s98

Posté par Shangols à 12:57 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

La Rançon de la Gloire (2015) de Xavier Beauvois

vlcsnap-2015-05-03-12h26m08s90

Ce film est-il le gag, enfin la daube de l'année ? Depuis quand Xavier Beauvois se prend pour Lelouch (et je pèse mes mots : séquences tournées dans un cirque minable, caméra portée et mouvement circulaire pour rencontre amoureuse filmer, musique ultra envahissante, acteurs mauvais comme des cochons...) ? Depuis quand Michel Legrand (que je croyais mort, mea culpa...) se prend pour Maurice Jarre et fait une (mauvaise) musique de film pour Laurence d'Arabie pour un téléfilm terne comme un journal régional ? Roschdy Zem (tristement à l'honneur sur Shangols ces derniers temps...) est en roue libre, Benoît Poelvoorde est en roue libre avec un hamster dedans (prends du repos, mon vieux, ou choisis des rôles moins caricaturaux...) et on regarde la chose de bout en bout avec stupéfaction. Xavier Beauvois est un prête-nom, j'en mettrais presque ma main au feu. Comment un gars capable par le passé d'une telle sobriété a pu réaliser un tel nanard ? Poelvoorde et Zem s'allient pour déterrer Chaplin : deux bras cassés (des clochards, hein, des tramps) déterrent le roi du rire (oxymore ?), sont incapables de pécho une rançon et l'un d'eux finira comme clown dans un cirque (Poelvoorde... Pull ! Les Feux de la Rampe ? Get it ? Get it ?). C'est pitoyable à un point que je me suis vengé comme un dingue sur les beignets aux bananes qui sortaient du four et cholestérolement parlant, c'est pas beau à voir. On tente, parfois, bonnes âmes, avec l'ami Gols, de sauver un truc (Peter Coyote en majordome ? Il a fait de la prison ou quoi ?), là franchement, c'est juste nullissime sur 114 minutes (il y a même un gag (...) à la fin du générique - c'est impossible qu'un autre type soit aussi patient que moi pour l'avoir vu, j'en mets mon oeil droit à couper). J'aurais pas besoin de me mater Camping 3 cette année pour avoir ma ration cinématographique de foutage de gueule. Pauvre Charlie, tu parles d'un film-hommage...

vlcsnap-2015-05-03-12h26m59s97

Posté par Shangols à 12:08 - - Commentaires [0] - Permalien [#]