Shangols

30 septembre 2014

P'tit Quinquin (2014) de Bruno Dumont

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Si jamais je devais faire une rédaction sur la série nordique de Dumont, je procéderais en trois partie : 1) L'enfer du Nord ou le Diable probablement (il y serait alors question de bicyclette, d'acteurs amateurs et de bestialité) ; 2) Bienvenue chez les chtits ou l'enfance de lard (on y parlerait bien entendu de l'enfance, d'éducation et d'élevage à la ferme, de porcs) 3) Au nord c'était le coran ou Aimez-vous les bruns les autres (on y évoquerait les problèmes d'intolérance, d'incompréhension, d'amour... l'énigme de la vie, quoi, en quelque sorte). Bon, j'ai toujours été pêchu sur les titres et plus flemmard sur le développement, du même coup je ne sais pas trop par quel bout prendre ce p'tit quinquin, série hors-norme d'un cinéaste ovni qui tente avec plus ou moins de bonheur de sortir des sentiers battus.

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Il y a de belles choses dans cette série, of course : ce couple de gamins qui s'embrassent avec tendresse, ces virées en vélo kawasiennes, cette petite chanson a capella tombée du ciel lors de l'enterrement, cette image lumineuse de bout en bout (d'où ma célèbre blague : Dumont c'est Pialat avec un chef op... mais c'est un raccourci), cette étrange complicité entre les deux enquêteurs qui finissent parfois par faire pouffer de rire... Ce qui me permet d'ailleurs de faire la transition par rapport à l'incongruité de certains personnages (chtiderman, un summum), de certaines situations (les autopsies d'anthologie), de certaines réparties (même vulgaires). Seulement, seulement - et là vous sentez que mon coeur commence à basculer du côté de la face sombre, ou de la critique - tout est loin d'être parfait de là-dedans... et même si on adore Dumont, même si ces quatre épisodes sont une bouffée d'air pur dans le paysage télévisuel français, on ne reste pas dupe des faiblesses de la chose.

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Au niveau du burlesque, justement, Dumont n'est ni Chaplin, ni Tati... Gag forcé, lourd, longuet (lors de l'enterrement, le petit jeu des deux curetons : une demi-seconde de réussi - un fou rire "naturel" -  pour cinq minutes assez pénibles), Dumont semble vouloir faire "drôle" sans avoir le rythme de la chose dans le sang, sans savoir couper ce qui est complétement raté... Plus grave - et là encore admirer l'art de la transition -, l'ensemble manque cruellement de rythme, s'épuise en fait assez rapidement. Le premier épisode amuse, le second reprend en gros la même structure, le troisième est totalement inutile, narrativement parlant, le quatrième enquille les "rebondissements" (les meurtres qui se multiplient) sans qu'on n'en voit plus du tout l'intérêt. On comprend bien que cette enquête n'est qu'un prétexte dans cette galerie de portraits, dans cette façon de traiter de sujets sociétaux ; mais autant jouer le jeu jusqu'au bout de ce petit suspense narratif... Dumont semble faire une extrême confiance en sa construction narrative et se plante royalement dans les deux derniers épisodes ; ouais, en tant que spectateur lambda de série, on est content de retrouver cette poignée de personnages attachants (il y a de l'humanité en chacun, même lorsqu'ils frôlent la bêtise (les propos racistes), l'innocence débilitante). Mais ça ne suffit pas pour crier au chef-d'oeuvre malgré tout le bien qu'on pense du gars Bruno. Vivifiant, malin, gai mais le scénario est bien trop lâche pour tenir sur la longueur - et j'apprends qu'à l'origine 6 épisode étaient prévu au lieu de 4... Diable ! Il faudra muscler scénaristiquement la saison deux, savoir faire intervenir plus de personnages, savoir être un peu plus ambitieux dans le border line. Dumont n'est un Lynch français, nan.

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28 septembre 2014

Conte de Cinéma (Keuk jang jeon) de Hong Sang-Soo - 2005

18429717Voilà un film mystérieux, qui pose plus de questions qu'il n'apporte de réponses, et c'est tant mieux. Si le film est très fort visuellement, avec cette mise en scène toute en effets (le gars n'est pas avare en zooms ou en travellings arrière) et pourtant très juste, c'est surtout sur son scénario que Conte de Cinéma étonne : une première partie (presque la moitié du film), présente un jeune couple qui décide de mourir ensemble, et se bourre de cachets. Puis, subitement, l'histoire bifurque, et on assiste aux déboires d'un jeune réalisateur qui vient de regarder cette première partie, et aux répercussions que cette projection a sur sa vie intime.

Mise en abîme, donc, habilement utilisée ici pour parler de l'infime différence qui existe entre vie réelle et cinéma, des dangers de l'identification, et de l'importance de mener sa vie en critique de l'Art, et non en imitateur. On comprend ces thèmes, et on ne peut que constater l'impeccable tenue du film, aussi convaincant dans ses rythmes étranges que dans sa direction d'acteurs, dans ses dialogues décalés que dans sa photo très belle. Il n'en reste pas moins que Hong Sang-Soo nous laisse18429765 délibérément dans la brume sur plusieurs idées de scénario (pourquoi le réalisateur est-il mourrant ? qui est exactement cette actrice fantômatique ? que s'est-il rééllement passé entre les deux camarades d'études? etc.), et qu'on sort de ce film chargé d'interrogations. Curieusement, ces interrogations ne font pas problème, grâce à la simplicité du trait qui compense les trous du récit. On se laisse porter par le récit, en faisant confiance au cinéaste, et on apprécie même que toutes les réponses ne soient pas apportées.  Conte de Cinéma est un très bel exemple de "cinéphilie fétichiste", thème hitchcocko-truffaldien 18429753par excellence (ça, ça en jette) : écharpe portée par l'héroïne, Marlboro rouges qui sont comme un gimmick incessant, devantures de magasins qui reviennent, copie des mêmes scènes en parallèle (la scène d'amour)... Hong organise un maillage serré entre les différents motifs de son cinéma, et dresse avec ce bizarre objet fiévreux et romantique un très joli portrait d'un fou de ciné. La vie du héros apparaît comme une "adaptation" du film qu'il vient de voir (et nous avec), comme si la morale voulant qu'il faut bien différencier la fiction de la réalité n'avait plus cours.  (Gols 02/04/07)


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Oui, c'est intéressant ces allers retours incessants entre la seconde partie et la première - sensée donc être un court métrage (dans lequel il y a un rêve... mais Hong ne nous entraîne pas, cette fois-ci, dans ce genre d'abîme sans fin). Le personnage principal de la seconde partie affirme (à l'actrice du court qu'il a rencontrée dans la rue) que ce court est son histoire ; mais il semble un poil affabuler, le gars - jalousant apparemment son ami cinéaste qui a, lui, percé - et lorsqu'il commence à trop vouloir chercher à "répéter" la trame du court, la sanction est immédiate : l'actrice lui dit qu'il n'a rien compris au film... ou si on essaie d'être tortin, à son propre passé. Il veut entraîner l'actrice dans un double suicide (comme dans le court) ; deux pistes s'offrent à nous pour démontrer que son acte est totalement dénué de sens : dans le court le héros faisait état de ses problèmes avec les femmes ; qu'il s'agisse de ses relations avec sa mère (avec là encore une autre mini mise en abîme avec la pièce de théâtre qu'il va voir) ou de ses relations amoureuses (il parle avec l'héroïne de leur "problème" dans le passsé et se révèle au lit impuissant, ceci étant sûrement lié à cela). La seconde piste serait la piste sentimentale pure et dure : dans le court les deux personnages sont clairement amoureux l'un de l'autre - ils le furent, tout du moins et sont exaltés par leurs retrouvailles. Dans la seconde partie, il est évident que l'actrice n'est en rien amoureuse de cet homme suicidaire (un ptit coup d'un soir qui fait pas de mal, pourrait-on dire et qui doit s'arrêter) et elle trouve grotesque sa proposition - tout comme lorsqu'il se met à casser son verre avec ses dents : ce type est un ballon de baudruche, qui plus est alcoolo, ses anciens camarades n'étant d'ailleurs pas les derniers pour se moquer de lui.

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Un film relativement typique du style de l'ami Hong Sang-Soo : entre ces deux trajectoires, ces deux histoires très simples (on rencontre une femme, on boit, on baise : la plus vieille histoire du monde...), entre cette fiction et cette "réalité" (guillemet d'usage puisqu'on reste... dans le film), de subtiles correspondances et différences voient le jour ce qui amène à s'interroger finement sur les frontières finaudes entre le processus créatif (le fait de piquer ici et là des éléments à ses proches), l'oeuvre et son interprétation éventuelle. Un bien joli conte de cinéma moins "simplet" qu'il pourrait en avoir l'air.  (Shang 28/09/14)

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Les Prairies de l'Honneur (Shenandoah) (1965) d'Andrew V. McLaglen

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On continue notre cycle famille nombreuse avec ce bon vieux cinéma de papa de McLaglen : James Stewart à 7 enfants dont six boys. Ils habitent le sud, la guerre civile est à leur porte mais comme le James se plaît à répéter -  comme un type plus musclé le fera plus tard : ce n'est pas sa guerre. Et ce pour une bonne et simple raison : ils n'ont pas d'esclaves et ne désirent pas en avoir. Il a besoin de ses fils pour exploiter la terre du Seigneur et le James veut surtout pas qu'on vienne lui dire le contraire. Il est droit dans ses bottes, le gars, et sûr de son droit (et de sa droite). Seulement voilà, s'il ne veut prendre part à la guerre, la guerre va, elle, lui prendre malencontreusement un de ses fils. Le James part en mission rescue. Et d'exposer finalement encore plus les siens aux dangers de ce monde...

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C'est du cinéma de papa, disais-je de façon un peu condescendante sans doute, qui repose sur les épaules et la barbe non rasé du vieux James. Plein de sagesse et de bon sens, le gars n'est pas du genre à vouloir discutailler avec des étrangers qui cherchent à lui imposer quoi que ce soit. Il n'a fait jusqu'alors qu'un seulcompromis avec ses principes : aller chaque dimanche à l’église - il s'agit d'une promesse faite à sa femme sur son lit de mort. Mais sinon, passez votre chemin et si vous insistez voilà mon poing dans ta gueule. Seulement dès le départ, la guerre semble bien décider à vouloir s'inviter chez lui (jolie petite idée annonciatrice) : son plus jeune fils trouve une casquette de l'Armée sudiste dans la rivière et rentre chez lui, son trophée sur la tête. L'occasion pour son père de faire un nouveau sermon sur le fait que cette guerre ne les concerne pas. Seulement cette casquette est une véritable oiseau de mauvaises augures. A cause d'elle, le gamin se fera embarquer plus tard par les yankees et le James, tel un loup devant prendre soin de sa progéniture coûte que coûte, de sortir des bois avec ses fils. Quand il a une idée en tête,  rien ne peut l'arrêter et c'est ainsi qu'avec son gang de fils, il décidera de stopper un convoi de prisonniers. Lorsqu'il annonce qu'il "n'aime pas ce genre de train" et lance l'idée de le brûler, McLaglen semble alors faire directement référence à une guerre beaucoup plus récente (le clin d'oeil historique d'une guerre l'autre, bien vu aussi, mouais). Viendra enfin, dans la dernière partie, les moments "émotion" de ce bon vieux film historique plein de bons sentiments et d'instants amers.

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On est prêt à bien vouloir se perdre dans le regard humide de notre ami James - on lui doit bien cela à Stewart. Pour lui, un fils égale un bras (dans tous les sens du terme). Et la vie est malheureusement diablement injuste. Lui, le non va-t-en-guerre, va se retrouver manchot à cause de cette foutue situation qu'il n'avait jamais voulu affronter de face. Si tu ne vas pas à la guerre, la guerre ira à toi... Exactly. Ça sent le bon film ricain et familial du dimanche - ça passe gentiment la barre, pour peu qu’on ne cherche pas l’originalité : McLaglen prend en effet guère de risques en filmant la chose... De jolis petits instants tout en douleur rentrée dans un film un peu pépère dans son exécution.  

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25 septembre 2014

LIVRE : Autour du Monde de Laurent Mauvignier - 2014

"Mais plus il y réfléchit, plus il se dit que c'est une erreur parce que, quand on part si loin de chez soi, ce qu'on trouve parfois, derrière le masque du dépaysement, c'est l'arrière-pays mental de nos terreurs."

VisuelVoilà encore un auteur que m'avait fait découvrir l'ami Gols, un auteur qui se lance dans des ouvrages de plus en plus amples et qui finit toujours par m'embarquer dans son univers et me convaincre - on se sent étrangement proche de certains auteurs, comme s'ils étaient des amis potentiels, et le plus étrange dans l'histoire c'est qu'ils appartiennent tous aux Editions de Minuit, fermons la parenthèse. Quatorze histoires, rien de moins, délicatement écrites par Mauvignier qui nous amène à partir du Japon et de "l'onde de choc du tsunami" partout sur la planète : aux Bahamas, à Jérusalem, à Paris, à Moscou, à Rome, en Tanzanie, en Thaïlande, à Dubaï, aux Etats-Unis... Le plus simple dénominateur de ces récits est le voyage ou même l'idée du voyage, un voyage qui va être le révélateur de multiples émotions : il sera ainsi question d'amour, of course (passion tragique, passion sexuelle, amours naissantes...), d'espoir, de déception, de peur, etc... Mauvignier a l'art de nous faire entrer dans chacune de ces atmosphères en décrivant au départ des situations, des gestes, des paroles souvent des plus banales ; mais, inexorablement, on entre "dans la peau de" ces individus itinérants et l’air de rien dans leur psychologie, leur univers mental. Plus que le dépaysement, c'est l'issue de chacune de ses histoires qui finit par nous surprendre et par nous donner le sentiment que Mauvignier fait "le tour" de la question. Partant du Japon avant d'y revenir, évoquant pratiquement dans chacun des récits les évènements tragiques de Fukushima comme un fil rouge, Mauvignier au cours de ce très long périple around the world boucle la boucle avec une histoire aussi attachante et sensible que celles qui l'ont précédée.

Il ne peut s'agir de faire un compte-rendu en forme de catalogue de cet excellent ouvrage (quatorze histoires subtilement mêlées - comment contourner intelligemment la forme des « Nouvelles » dont personne ne semble raffoler -  dans lesquelles chacun piochera son bonheur, dans lesquelles chacun s'identifiera plus ou moins - qu'il ait voyagé ou non en ces terres plus ou moins lointaines) mais l'on ne peut s'empêcher d'en citer une poignée qui nous ont particulièrement remué, ému : le récit de ces deux vieux Italiens qui veulent jouer leurs économies dans un casino en Slovénie (un "événement" dans leur petite vie de patachon de retraités solitaires qui va remuer... tout leur passé - et le fait qu'il y soit question d'un chien abandonné a fini par m'achever), celui de cette jeune femme chilienne qui va connaître une réelle "révélation" lors de ce voyage chaotique à Jérusalem (une révélation "loin des sentiers battus" bien qu'elle les emprunte...), celui de ce voyage à Rome, un voyage en forme de lune de miel entre un vieil homme et... l'ex petite copine de son fils (elle a choisi son camp... et l'on ne peut guère lui donner tort), celui de ce couple de jeunes Turcs au Bahamas qui va connaître un instant magique et... éternel, celui de cette fusion sexuelle entre deux amis malais dont les chemins se recroisent à Moscou... Bon, je suis parti pour tous les citer donc autant s'arrêter là. En quelques coups de pinceau, on passe avec aisance d'une histoire à  l’autre avant de se laisser prendre dans les longues longues phrases de l'ami Mauvignier (le type semble ne plus avoir besoin du point), un flux de mots qui agit comme un tourbillon dans lequel on prend plaisir à s'abandonner, à se laisser porter. Au gré des vents, des mers, des paysages urbains ou paradisiaques, Mauvignier nous entraîne dans un vrai voyage des illusions et des désillusions humaines. Excellentissime.   (Shang - 13/09/14)


fzz3Je dirai même plus : ratississime... A peu près à l'opposé de l'opinion de mon camarade, j'ai trouvé ce livre absolument à côté de la plaque (techtonique, bien sûr). Non pas tant au niveau de l'écriture, encore que... j'y reviens. Mais c'est le fond même du livre qui m'a accablé. On connaît depuis quelques livres, et surtout le discutable Ce que j'appelle oubli, le moralisme de cet auteur. Ici, il confine à un angélisme chrétien assez rance. Le message : quel que soit le pays, les sentiments humains restent ; nous sommes faits d'une même nature, d'un même moule, et le monde entier est en proie aux mêmes sentiments amoureux, vains, grandioses ou pitoyables. Bon, je veux bien. Le souci est que le roman se transforme en une sorte d'ode (malgré elle) à la mondialisation. Qu'on soit à Tel-Aviv ou à Rome, à Tokyo ou sur la Mer du Nord, les personnages sont tous les mêmes, et vivent les mêmes pathétiques histoires. Mauvignier ne prend en compte aucune spécificité culturelle, brandissant une sorte d'uniformisation du monde comme une évidence. Je comprends l'idée, mais le résultat est une vraie bouillie oecuménique. Pire : ne trouvant pas de spécificité "culturelle" dans les personnages (et comment en trouver, quand il s'agit d'un Mexicain à Tokyo ou d'une Polonaise à Tel-Aviv ?), il charge énormément les paysages. On aura droit donc à un parcours touristique le plus "allemand en short" possible, succession de visions prémâchées du monde : Rome et Michel-Ange, Tel-Aviv et son mur, le Kenya et ses lions, les Bahamas et ses requins, n'en jetez plus, on a l'impression que le gars a pris comme livre de référence le guide vert de Michelin.

J'enfonce encore un peu le clou ? Allez... Mon camarade mentionne que Mauvignier n'aime pas les points, et pourtant, voilà son livre qui en comporte sûrement le plus. On aimait le Mauvignier tout en flux, parfait jongleur de rythme et écrivant de grandes symphonies intimes d'un seul souffle. En découpant ici outre mesure ses phrases et ses histoires elles-mêmes, il s'invente un nouveau style qui grince aux articulations. Il suffit de lire les paragraphes qui sépare chaque histoire (pour faire croire qu'il s'agit d'un seul mouvement) : arbitraires, très lourdauds, d'une maladresse désarmante, ils sont comme des jointures à la truelle qui annulent toute impression d'homogénéité (surtout que les histoires sont séparées par des photos (nulles) comme pour enterrer le projet encore plus). Mais presque tout, dialogues clicheteux (l'épisode américain, au secours), descriptions de paysages, trames elles-mêmes, semble broyé par le projet lui-même, voué à l'échec et très discutable (après tout, on peut se poser la question : sommes-nous vraiment TOUS pareils de par le monde ?). Je ne retiendrai que cette jolie nouvelle avec les deux vieux qui vont jouer au casino, comme mon compère, enfin plus sobre, enfin plus originale. Pour le reste, je n'aurai qu'un mot : berk.   (Gols - 25/09/14)

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24 septembre 2014

Under the Dome - saison 2 - 2014

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On avait peur que la saison 2 d’Under the Dome parte en vrille et elle part carrément en sucette.  Rien de bien étonnant à cela, on sentait déjà dans la saison 1 quelques signes d’épuisement dans les derniers épisodes. Ce qui est surtout décevant dans le bazar, c’est qu’on a réellement l’impression que les créateurs reprennent des «  vieilles » recettes qui ont fait leurs preuves dans d’autres séries. Comme dans Prison Break, une fois qu’on crevé la bulle - qu’on est hors de la prison ou du dôme -, on invente un truc complétement dingue genre « world company » qui contrôlerait tout, tout, tout… Super dangereux en somme, de quoi presque regretter de s’être fait la malle, d’être sorti du cocon carcéral (vive les Untied States of America : chez nous, c’est dur, à l’extérieur, c’est pire). Ensuite, comme dans Lost, à partir du moment où l’on essaie de donner du « fond », ou disons du « sens » à la chose, on ressort la phrase choc : « personne n’est là par hasard ». C’est complétement faux puisqu’on se rend rapidement compte qu’il y a toute une foule de seconds rôles à l’arrière-plan qui ne servent absolument à rien - sinon de cadavres potentiels lors d’une scène d’action. Si dans Lost, ces laissés-pour-compte pouvaient zènement s’occuper en allant chercher du bois (saine occupation), dans Under the Dome, les gars n’ont d’autres choix, comme dans une production AB, que d’aller à la cafète. Bourrés de café, on s’attendrait à ce que les types soient beaucoup plus nerveux. A peine. Ils sont dramatiquement moutonniers (les séries aiment les leaders charismatiques…) acquiesçant aux propos de Big Jim (mais ouaisss !), suivant Julia ou Barbie (…) dès qu’ils leur demandent gentiment. Enfin, comme dans 24, l’heure est aux héros résolument indestructibles. Julia et notre ami Barbie en particulier semblent plus proches du héros Marvel que du commun des mortels : attends, quand tu reçois une balle dans le poumon droit ou que tu te fais transpercer la jambe par une tige métallique, c’est minimum 15 jours de CHU. Nan, eux ils disent aïe, serrent des dents, foutent un pansement et hop c’est reparti comme en 14. Du coup, même quand on leur coupe la tête, on s’attend à ce qu'ils se la recollent avec de la Uhu, l’air de rien. Pas crédible cette affaire (il faut mâter Julia faisant semblant de boiter dans le dernier épisode… On dirait un joueur de foot italien après un tacle, c’est terrible).

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Au-delà de ça, quoi de neuf sous le dôme ? Big Jim pète les plombs pour la énième, sa femme (moins morte que dans la saison 1) nous abreuve de visions d’enfants de maternelle traumatisés, Julia et Barbie continuent de se sacrifier, putain, pour les autres et dieu sait que parfois cela leur en coûte (heureusement, ils s’aiment parce que sinon, hein… ben ouais, marre de cette faune d’assistés) et la petite bande de jeunes continue de sillonner le dôme en long et en travers, de se plaindre en se posant des questions existentielles (la patte Spielberg, sûrement, qui aime le mouvement et la psychologie) ou encore de réussir des miracles en posant leurs mains partout - un don que les gentils adultes « élus » peuvent aussi avoir (la patte Stephen King qui te résout une situation en un tour de magie inexpliqué car inexplicable). Attendons-nous vraiment impatiemment la saison 3 ? Mouarf, c’est vraiment parce qu’on aime les œufs.

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23 septembre 2014

Marchez joyeusement (Hogaraka ni ayume) (1929) de Yasujiro Ozu

Quitte à paraître un peu trivial, il faut reconnaître qu'il faut avoir une certaine pugnacité pour voir tous les films de Ozu. Déjà, allez savoir pourquoi, les seules copies disponibles sur internet sont des diffusions de la télévision italienne la Rai Tre : donc sous-titrées en italien ; les seuls autres sous-titres que l'on peut trouver sur divers sites sont en espagnol... Ni une, ni deux, j'ai fait traduire ces derniers par mon pote Jean-Phi Davodeau (qu'une statue lui soit dressée) pour regarder ce Ozu dans de parfaites conditions. Ah ouais faut s'accrocher, c'est un véritable métier que d'être fan de Ozu et je fais l'impasse sur tous les petits problèmes techniques, c'est vraiment tortin l'informatique...

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Bref revenons-en à l'oeuvre elle-même qui est une sorte de film de gangsters, fortement marquée par l'influence américaine, et qui convie à la fois roucoulade sentimentale et histoire de potes. Un petit malfrat, Kenji, tombe raide dingue de Yazue, une fille qu'il a croisée dans la rue. Cette dernière est courtisée par son patron, mais comme c'est un petit moustachu binoclard, elle l'ignore grave. Kenji retombe sur Yazue "accidentellement", manquant d'écraser en caisse la petite soeur de celle-ci. Il décide pour se faire pardonner de les inviter la semaine suivante à un pique-nique : nos deux héros flirtent au pied d'un Bouddha géant, ce qui constitue sûrement le plus beau cadre du film. La collègue de Yazue, qui est également amoureuse de Kenji, monte un sale coup à cette dernière en lui demandant de se rendre dans un hôtel : elle se retrouve aussitôt enfermée dans la chambre par son boss qui n'a pas l'air d'avoir des idées bien jolies-jolies ; heureusement Kenji veille, se rend à l'hôtel et fout un méga taquet au moustachu, qui valdingue méchamment dans les décors. Mais Yazue lui annonce qu'elle ne peut point vivre avec une petite frappe dans son genre : travelling avant terrible sur le héros qui s'allume sa clope, Kenji vient de prendre la décision de sa vie, il va devenir clean pour elle. Il annonce sa décision de se ranger des voitures à son partenaire de maraude lors d'une séquence qui dure bien deux plombes. Mais c'est crucial, comme tournant, on le comprend bien. Seulement le Kenji va-t-il être capable de revenir sur terre et d'accepter n'importe quel taff, ne risque-t-il point d'être rattrapé par son passé, sa liaison avec Yazue et l'aide de son pote qui a aussi tourné la page vont-ils suffire - ça, pour le savoir, il faut que je vous envoie mes sous-titres.

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Forte influence américaine, on disait, au niveau du sport (Kenji est un boxeur, des photos tapissent sa chambre et remplacent les traditionnelles affiches de ciné ; il tape aussi dans une balle de golf (hilarant, il frappe comme un dingue) et plusieurs scènes ont des tables de billard en toile de fond), des coiffures louisebrookiennes de plusieurs personnages féminins et des fringues des petites frappes, ou encore dans leur passion pour les bagnoles : Ozu fait d'ailleurs un effort royal pour filmer ces rapides bolides (30 km/heure dans les pentes au moins) et même si son cadre n'est parfois pas parfaitement nickel, on sent qu'il a voulu faire parler la poudre et dynamiser son intrigue, avec ces longs plans en mouvement. Le film est un peu attendu dans sa trame, il faut l'avouer, mais regorge de petits moments ozuesques, comme ces saluts ultra chorégraphiés des malfrats par bandes de 2 ou 5, ou ces gros plans sur les pieds, lors d'une discussion, les deux personnes tapant au même rythme alors qu'elles se mettent d'accord sur un plan. La plus belle petite idée revient sûrement à l'utilisation d'une lumière se reflètant dans un poudrier qui vient taper d'en haut les vêtements de Yazue : elle lève alors la tête et aperçoit Kenji qu'elle avait perdu de vue depuis qu'il avait décidé de changer de vie; ce rayon de lumière hasardeux symbolise le petit coup de baguette magique de leur rencontre. Elle a changé leur destinée, surtout celle de Kenji, qui va devoir assumer pleinement ses choix au nom de l'ammuuurrr. Parmi les films qui nous restent d'Ozu, il s'agit de la première incursion dans le monde des gangsters un peu à la ramasse, et il est clair que ce film baigne dans une certaine ambiance des States ; Ozu semble gagner une certaine confiance au niveau technique (son quatorzième film en trois ans tout de même), multipliant les travellings, fait toujours preuve d'un grand sens du burlesque mais a un peu plus de mal dans les scènes plus intimes, qui pêchent un peu en émotion. Mais petit Ozu deviendra grand, très grand, comme le Bouddha (du film, pas de confusion).   (Shang - 18/04/08)


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Ah oui assez net recul par rapport à ses films précédents. Celui-ci, à cultiver une sorte de noirceur mélodramatique assez convenue, empêche la vie de circuler ; or, Ozu étant le cinéaste de la vie qui circule, voyez mon désarroi. Ne seraient ces petits détails rapportés par mon Shang et cet adorable personnage du sbire-souffre-douleur du héros, le film serait même à deux doigts d'étouffer sous la pesanteur moraliste de sa trame et de son univers. Pour l'instant, Ozu a un peu de mal à filmer les femmes, lui préférant de toute évidence de grandes thématiques masculines comme la camaraderie, le gang, ce genre de choses. Ses deux héroïnes, qu'il voudrait voir comme les deux côtés de la médaille, l'une noire et cupide, l'autre lumineuse et sage, sont assez palotes et très caricaturales. A tout prendre, on préfère la sexuée biatch qui veut entraîner notre héros sur la mauvaise pente à cette icône de bien-pensance qui s'excuse à toutes les phrases (le film est très chargé en intertitres, qui commencent tous par "Je suis désolé(e)", à moins que ce soit la traduction du copain de Shang qui déconne (oui, les sous-titres sont en vente libre depuis la critique de mon camarade)). Peu de choses à se mettre sous la dent dans la trame, et Shang a un peu fait le tour des quelques jolies idées de mise en scène. Notons en supplément, tout de même, quelques mouvements de caméra assez vertigineux et surprenants, comme ce très beau travelling latéral qui tourne autour d'un trio en train de se menacer dans la rue. Bien aimé aussi cette première séquence presque expérimentale, où un homme est poursuivi dans la rue par un groupe de gars, dans une succession de plans à la Buster Keaton assez effrayants. Bref, on sent que Ozu essaye des trucs ; il garde le réussi comme le raté, certes (ces plans chaotiques en bagnole), mais c'est tout à son honneur. Mais c'est vrai : un tout petit Ozu, qui, je le confirme, deviendra grand.   (Gols - 23/09/14)

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Les grands Espaces (The big Country) (1958) de William Wyler

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Et si The big Country était le chef-d’oeuvre de Wyler ? Vous allez me dire que je vais peut-être un peu vite en besogne, que j’ai été un peu trop influencé par la sublime restauration de cette pellicule d’une beauté abyssale, que je me suis laissé avoir par le charme de Gregory Peck (l’homme que j’aurais épousé si le mariage gay existait à l’époque et si j’étais gay) et celui de Jean Simmons (trop rare, la Jean, avec sa frimousse à la Hepburn mais avec en plus un regard plein d’émotion), bref, que je m’emporte. Ben pas forcément tant la chose (qui dure 2h45, ce qui est trop peu) est une tuerie, tant chaque scène coupe littéralement le souffle. L’histoire est on ne peut plus classique pour un western : deux clans, les Terrill (mené par le Major Charles Bickford, un bon vieux connard imbu de lui-même : he is the law, croit-il) et les Hanessey (dont le leader est le ventripotent Burl Ives, dans une composition orsonwellesienne de haute volée) : ils sont voisins et  se détestent depuis la nuit des temps - pas d’explication particulière, juste parce que. Un pied-tendre (Peck) débarque au milieu de cette tension ancestrale pour épouser la fille Terrill (Caroll Baker, une enfant pourrie gâtée qui voue un culte à son père - elle est blonde comme les blés mais on aurait envie de la moissonner pour lui rabattre son caquet). Il y a enfin la tremendous Julie Maragon  (Jean Simmons, first look and you fall in love with), petite fille d'un propriétaire terrien décédé : les troupeaux des deux clans viennent s'abreuver à la rivière qui traverse son terrain et ce « partage des eaux » ravivent constamment les tensions. Gregory Peck, un ancien de la Marine, va-t-il se faire dévorer en tartare par ces cow-boys sans foi ni loi ou va-t-il prendre du recul, de la hauteur, pour tenter de ramener le calme dans cette contrée du bout du monde ?...

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The big Country fait partie de ses films où il n'y a rien à jeter : Wyler filme aussi bien l'immensité des paysages en tentant toujours d'y inclure intelligemment son récit (ce combat absurde entre Peck et le second du Major, Steeve Leech (Charlton Heston, une boule de haine) au milieu de nulle part et en pleine nuit, la traversée de ce grandiose "Canyon blanc" où les cavaliers sont minuscules...) que les instants magiques où l'émotion passe... par un simple regard, dans un silence béni des Dieux - du cinéma (Caroll Baker observant Peck et hurlant mentalement "je te déteste", Jean Simmons fixant Peck et lui avouant mentalement "je t'aime"). On ne sait trop par où attaquer cette œuvre qui regorge de moments d'une vive intensité : les premiers face-à-face entre Bickford et Peck (écoute, gamin, tu peux être un branle-manette et plaire à ma fille mais au moins, respecte-moi), les scènes où Peck se lance des challenges à lui-même sans qu'il n'y ait de public - parce que le ridicule tue moins, et d'une, et parce que Peck n'a rien à prouver à personne et de deux (le dressage du cheval, Peck effaçant moult chutes avant de le mater ; le combat avec Heston, Peck effaçant moult gnons avant de le mater ; sa balade en solo, Peck effaçant moult miles en toute quiétude), la rencontre entre Peck et Simmons sur les terres d'icelle (out of America : ces deux individus assis dans les herbes hautes, ça ne vous rappelle rien de plus récent ?), le duel entre Peck et le fils de Burl Ives (un duel d'anthologie dans l'histoire du western, convoquant toute la tradition de la chose), le carnage final avec ce plan en contre-plongée sur ces minuscules insectes pathétiques...

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Peck, disons-le, est à la hauteur d'un Grant ou d'un Cooper, parfait gentleman, au naturel, parfait bagarreur, quand il le faut, parfait stoïcien, quand les propos stupides de ses vis-à-vis lui passent au-dessus (effet comique assuré). Il est certes entouré de parfaits salauds qui le mettent en valeur : mais ils gardent un côté chevalier blanc bluffant, comme si rien ne pouvait attendre cette blanche colombe de bon sens. Les deux rôles féminins (magnifiquement mises en lumière) sont parfaitement complémentaires : Baker en blonde angélique imbuvable, Simmons en brunette pleine de sagesse et de douceur. Divines.

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Wyler parvient à la perfection à démontrer toute l'ineptie de la violence humaine dans ce wild wild west sans indiens. La fameuse loi du plus fort prend une dimension absurde dans ce paysage qui phagocyte ces humains auto-destructeurs. Tous les excès de violence sonnent finalement creux, tournent à vide (comme l’écho lorsque les deux chefs de clan s’interpellent dans le canyon)... Peck et Simmons, eux, vivent en parfaite adéquation avec ces grands espaces dont ils captent tout le zen et tentent de propager leurs bonnes ondes sur leur entourage... souvent en pure perte, la nature humaine étant ce qu'elle est... Wyler livre définitivement un grand western esthétiquement parfait où chaque individu a un poids, une réelle profondeur. Un modèle du genre.  

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Enemy (2014) de Denis Villeneuve

Un ptit film aux allures cronenbergo-kubricko-lynchéennes vous ferait-il envie, ou disons une oeuvre pseudo spidero-eyeswideshuto-losthighwayenne vous tenterait-elle ? Vous l'aurez compris car vous n'êtes pas bête, Enemy est un film à clé. On peut prendre la chose au premier degré (un type rencontre son sosie, ils échangent leur femme) et dans ce cas-là, on n'est pas emmerdé. C'est bas du front comme comportement, on ne voit pas trop l'intérêt du bazar mais au moins on n'a pas mal à la tête. Et puis on peut se mettre à cogiter, à lire une ou deux déclarations "allusives" du gars Villeneuve (qui n'est pas sur-allier ni complétement fou allié) et commencer à se dire : aaaaah mais ouais, bien sûûûûûûr !!!! Vous vous mettez alors à établir des thèses à la con sur les araignées (métaphore "filée" (forcément)) et à remonter le fil (once again) du bazar. Ce qui suit a forcément des allures de spoiler... ou non, chacun ayant le droit de voir le film à sa sauce, on est d'accord.

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Le fil conducteur d'Enemy peut tenir dans une photo déchirée puis dévoilée sur la fin : un type vit avec une femme et a du mal à réellement oublier son ancienne copine enceinte de six mois. Dans sa tête (son subconscient, pourrait-on dire pour faire le malin), c'est un beau bordel : l'homme est actuellement prof d'histoire géo et semble avoir voulu remiser dans un coin de son cerveau son passé d'acteur de seconde zone (c'était justement il y a 6 mois) ; pourquoi ? Parce que sa femme est tombée enceinte et que le gars, titillé par le démon des femmes, a tenté de s'enfuir. Seulement, diable, le passé le rattrape - au moins dans sa tête - et le voilà rendu à combattre ses démons : à la fois le désir des femmes, de l’inconnu (notre gars est un chaud lapin d'après ce que lui dit sa mère) et la peur de se ranger. La femme-araignée n'a pas fini de le hanter...

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La femme, cet objet du désir qu'il faut détruire (scène d'ouverture initiatiquo-kubrickienne / scène de l'accident sur la fin avec le pare-brise non pas étoilée mais "toile-d’araignée-tée"), la femme, cette reproductrice endiablée et jalouse qui tente de vous prendre dans ses rets et à laquelle on a envie d'échapper (scène du prof qui ne veut pas être "sous contrôle" / la femme enceinte dans sa douche (et les vitres "zébrées" façon toile) / la dernière image : lorsque l'homme veut à nouveau sortir pour explorer ses fantasmes (la petite clé des songes…), l'araignée-femme se cabre et se tient sur ses gardes). Notre ami Jake est pris dans une sorte de cercle vicieux : lorsqu'il est avec une maîtresse ce n'est pas le pied (les coucheries au début du film n'ont pas l'air de bien se passer), donc il repense et revient au cocon familial, à sa femme qui va bientôt accoucher... mais à peine est-il parvenu à combattre la tentation, qu'au petit matin, il est repris par ses envies... C'est humain, enfin, c'est masculin...

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Le truc est tortueux et tente de mélanger "malicieusement" réalité et "projection" (notre gars a une ptite toile d'araignée dans la tête, ohoh). J'allais dire "mouais, et... ?" C'est un film qui repose uniquement sur un scénar, sur une clé (ou un trousseau, on peut voir la chose sous d'autres angles, libre à vous...), qui tente de mettre en place une sorte de suspense (Jake le dragueur vs Jake le pépère qui fantasme) : malheureusement l'ensemble apparaît un peu surfait, un peu trop compliqué pour être honnête. On n'est pas (je retourne mon intro après avoir voulu vous allécher) dans un monde malsain à la Cronenberg, on n'est pas dans un monde subtil à Kubrick où des dizaines de réseaux de sens peuvent être tissés, on n'est pas dans un monde à la Lynch où l'on finit par se perdre dans les chausse-trappes. On est dans du Villeneuve, léché, tortin mais un peu grossier, presque de la taille de l'araignée, dirais-je, envahissant la ville. Les fans de Usual Suspect devraient aimer (...).   (Shang - 29/08/14)


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Ce jour est un jour béni, puisque pour la première fois nous avons compris la même chose à un film, avec mon camarade Shang. D'habitude, ce genre de productions à énigme nous fait rivaliser de "Mais non, t'as rien compris, en fait tout tient dans la scène 8, où le gars remonte son col...", mais là, rien à dire. Oui, c'est un film sur le démon de l'infidélité, sur le combat intérieur d'un homme obsédé par cette veuve noire représentant sa culpabilité de petit être masculin confronté aux tentations du Sexe opposé. Dans la veine, donc, de Eyes wide shut, à laquelle Villeneuve adjoint un côté polar ou thriller assez agréable. Le film est tortueux, assez poseur même dans sa volonté coûte que coûte de brouiller les pistes et de nous perdre dans ses scènes à clé. C'est un peu fatigant à la longue de sentir que derrière chaque détail se cache une signification profonde, un petit malin qui s'estime assez supérieur à son spectateur... d'autant qu'on se cogne un peu de ce que ça raconte, finalement. La satisfaction de trouver une clé possible à l'énigme est agréable ; mais si le film n'était que ça, on pourrait effectivement réclamer un peu plus.

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Bon, comme il faut bien que je m'oppose un peu à Shang, je le trouve injuste de dire que tout repose sur le seul scénario. Je dirais même que celui-ci est secondaire, un peu vain. Heureusement il reste la mise en scène, qui vient prouver que Villeneuve est un cinéaste réellement doté d'une vision, d'un style. La lenteur de l'ensemble, dopée par une ampleur de ton vraiment impressionnante, emporte le morceau, et est beaucoup plus intéressante à regarder que ce mystère finalement un peu simpliste. Villeneuve sait filmer la ville avec un regard très neuf : Toronto est un désert de gratte-ciels irréels, baignant dans une lumière jaune, presque boueuse, qui lui confère une étrangeté, un côté "onirique hébété" complètement dans la continuité du personnage principal. On regarde le monde extérieur comme le héros, à sa hauteur. La direction d'acteurs est exemplaire, Gyllenhaal est aussi parfait en petit mec tourmenté, queue basse et regard attéré, qu'en son double pervers, dangereux et séducteur. Et puis il y a ces scènes fantastiques, soulignées par une belle musique qui joue dans les basses (à voir au cinéma avec de bonnes enceintes bien fortes, conseil du jour), vraiment fines et inspirées : la première, où on voit tout sans rien voir de ce qui se passe dans ce cabaret sexuello-morbide ; la splendide idée de cette femme à mini-jupe qui précède le personnage juste au moment où son adultère va avoir lieu ; et ce plan final, qui a révulsé les petites vieilles du rang de devant ("Il va falloir m'expliquer, là, jeune homme", beuglaient-elles au pauvre caissier du cinéma), très surprenant dans son rythme. Un beau film plus qu'un bon film, dirais-je si vous me demandez une conclusion sybilline. Enfin, encore une chose : les deux acteurs se ressemblent vraiment beaucoup, bravo au maquilleur.   (Gols - 23/09/14)

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22 septembre 2014

La Montagne des neuf Spencer (Spencer's Mountain) (1963) de Delmer Daves

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Un bon vieux film “familial” (dans le bon sens du terme, pas de niaiserie à la Disney) de notre ami Daves qui nous emmène au Wyoming dans le bien nommé parc de grand Téton. Chez les Spencer, on est neuf de génération en génération et l’on suit les hauts et les bas du bon vieux Henry Fonda et de sa femme Maureen O’Hara : Henry et ses huit frères - toujours prêts à lui filer un coup de main pour construire une baraque -, Henry et ses neuf enfants qui grandiront sainement dans cette vallée et qui, peut-être un jour,  finiront par la quitter…  Les Spencer ont toujours habité, de père en fils, ce coin de paradis, mais ils semblent prêts à s’ouvrir à d’autres horizons - du dur labeur sur le terrain au dur labeur des méninges, American dream quand tu nous tiens. Parmi la dernière génération, on suit surtout le parcours de l’aîné, qu’il s’agisse de sa réussite scolaire (sera-t-il le premier Spencer à rejoindre les bancs de l’Université ?) ou de ses premiers émois (chaud, chaud, chaud) amoureux.

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On pourrait craindre un excès de bons sentiments ou de catholicisme dégoulinant mais Daves ne mange pas de ce pain-là : le gars Henry, tout d’abord, jure comme un charretier, et s’il croit en un Dieu, ce n’est pas celui qu’une paroisse du coin lui imposera - après, il est capable, intelligemment, de faire des compromis ; il reste avant tout un homme de paroles. Certes, la gâte Maureen est un peu plus grenouille de bénitier mais ce n’est pas pour autant qu’elle parvient à contenir les premières tentations de son fils aîné (faut dire aussi que dans la vallée les jeunes femmes n’ont pas froids aux yeux, c’est le moins qu’on puisse dire… pauvre gamin qui doit se concentrer sur son latin et qui se voit proposer tant de propositions malhonnêtes (« viens avec moi pique-niquer au pied de Grand Téton,  vous voyez le genre). Parmi les différents fils rouges de l’histoire, pour revenir à des choses plus terre-à-terre, il sera question de la construction d’une maison de rêve par le Henry, de ses rapports avec le pasteur du coin ou encore  des difficultés de son fils, disais-je, sur la voie du savoir.

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Le Delmer Daves sait y faire pour nous livrer tout un panel de réactions : les éclats de rire (l’arrivée du nouveau pasteur, aspirant buveur et pauvre pêcheur…), les mines défaites (qui dit Daves, dit tragédie, et il y aura forcément son lot de morts soudaines), les espoirs, les désillusions et les espoirs (le fils aîné et son parcours du combattant pour aller à l’université), le rouge au front et la gorge sèche (le fils dont l’âme (et surtout le corps) ne peut avoir de repos, qu’il se retrouve à la bibliothèque ou en pleine nature : quelques scènes sympathiquement émoustillantes et gratinées pour la peine), la croyance en Dieu… et surtout en la sainte famille, plus solidaire et soudée que deux tétons.

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Daves surfe sur ces décors naturels et son savoir-faire pour nous livrer une petite chronique naturaliste revigorante. Henry Fonda en pater familias est forcément énorme : volontaire, amoureux, franc du collier, débrouillard, pugnace, il a les épaules suffisamment larges pour déplacer des montagnes ; la Maureen est, elle, sur tous les fronts pour s’occuper de cette famille exponentielle ;  l’aîné, enfin, se doit aussi d’être sur tous les fronts pour régler tous les imprévus et ils sont nombreux. On prend à la fois une bouffée d’air pur et une bouffée d’amour filial (et sexuel, moui). Non, ce n’est pas  le plus grand film de Daves mais l’un de ces bons vieux films parfaits pour un dimanche aprème alors qu’au dehors le monde s’écroule. Un peu de foi en l’humanité, en sa bonne volonté, en ses capacités à s’aimer ou à s’entraider,  on ne va pas s’en plaindre quand c’est réalisé avec un telle sérénité. Delmer fou de vie - résolument.

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21 septembre 2014

Les plus belles Années de notre Vie (The best Years of our Lives) (1946) de William Wyler

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C'est ce que l'on appelle généralement un classique, une fresque de la vie quotidienne de trois heures toute en émotion contenue, en blessures et en timide espoir. Le contexte est simple : trois anciens soldats reviennent back home à la fin de la guerre ; le sergent Fredric March est le plus âgé : il doit retrouver femme et enfants ainsi que son petit boulot à la banque ; il paraît sain, le gars, quoique un peu porté sur l'alcool - pourra-t-il vraiment rentrer à nouveau, se demande-t-on, dans les cases conjugales et professionnelles ? Le Capitaine Dana Andrews lâchait des bombes de son bombardier : il doit retrouver sa jeune femme qu'il a connue pendant la guerre ; un mariage sur le pouce avec une cocotte un peu légère : va-t-il être capable, lui, de son côté, de la supporter et de reprendre un travail de guignol derrière un comptoir ? Il y a enfin Harold Russel, un marin qui a perdu ses deux mains : il doit retrouver sa fiancée et ses parents, tous bien gentils et bienveillants. Mais ces derniers sauront-ils poser un regard dénué de toute condescendance sur ses deux bras robotisés ? Trois hommes qui reprennent le cours de ce long fleuve tranquille de l'arrière, sans savoir s'il sera un jour possible de faire le deuil de cette sale guerre.

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Dès les retrouvailles (March et sa petite famille, Russel et sa fiancée), on se voit obligé de sortir les mouchoirs et on se dit qu'on est parti pour un sale moment dramatique... La suite sera moins lacrymale mais tout autant sur le fil du rasoir : March nous fait autant peur qu'à sa femme (Myrna Loy, la quarantaine resplendissante) dès que ses lèvres s'attaquent à un verre ; lorsqu'il doit faire un discours devant son vieux boss de banquier, il fait quelques réflexions ironiques qui enlèvent rapidement le sourire aux lèvres des invités. Mais le March est un malin et retombera sur ses pieds avec une ultime pirouette : un grand moment de lucidité alcoolisée qui fait passer un frisson dans toute la salle (...). Dana a le masque, un sourire qui a du mal à revenir et un for intérieur d'écorché vif : chaque nuit un cauchemar vient lui rappeler de douloureux souvenirs ; il craque littéralement pour la fille (la pimpante Teresa Wright) de son pote March mais ce dernier, lors d'un tête à tête entre hommes d'anthologie, se fait un devoir de le remettre sur le "droit chemin marital" ; il est marié, il assume, point à la ligne. La situation est explosive (sentimentalement) mais Dana, comme d'habitude serait-on tenté de dire, fait front. Il accepte cette situation (une donzelle, sa femme en l'occurrence, Virginia Mayo, avec laquelle ça ne prend pas, un taff de daube...) résolument merdique avec calme, sans révolte. Enfin notre gars Russel, même s'il est au taquet avec ses deux bras mécaniques (il te gratte une allumette en un éclair), a bien du mal à croire qu'il n'est pas un poids pour ses proches. Ils ont beau sourire, il sait que ses deux pinces de homard terrestre ne passent pas inaperçues. Le retour à la vie normale semble compromise et l'on a peur que, des trois, il soit le premier à se foutre en l'air...

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Wyler peut faire une entière confiance à ses acteurs qui récitent leur partition avec une telle justesse qu'ils donnent tous l'impression d'être dans le film de leur vie. Sur une musique de Friedhofer où les violons prennent parfois des accents tragiques comme dans un film de Ozu (la comparaison peut sembler venir de loin, mais elle est venue à moi avec simplicité et courtoisie), ces trois êtres-notes ne savent pas toujours quelle doit être véritablement leur place sur la portée de cette vie sans la guerre. Ils avaient avant un rôle clairement défini dans les rangs militaires ; dorénavant ils semblent tout simplement manquer de points de repères. L'un a l'alcool, l'autre le romantisme et le troisième la musique pour tenter de se réhabituer à cette vie paisible à laquelle ils ne semblent plus adaptés. Des échappatoires plus ou moins dangereux... Le titre prend ainsi rapidement des allures de déclaration ironique et l'on se met à imaginer une fin terriblement glauque pour nos trois hommes. Wyler sombrera-t-il dans une sorte de désespoir post-war ou sera-t-il capable de nous balancer un retournement à la Capra avec des personnages capables de retrouver la foi dans le bonheur ? Une fresque "banale" et définitivement formidable.

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20 septembre 2014

Coherence (2014) de James Ward Byrkit

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Voici un ptit film de S.F. au concept diablement intéressant (potentiellement) mais malheureusement pauvrement exploité. Je tente de la faire courte : le passage d'une comète va créer une sorte de monde parallèle. En gros, vous ne voyez de votre maison qu'une autre maison éclairée et dans cette maison, il y a les mêmes personnes que chez vous (soit 8 personnes, 4 couples, réunies pour une petite bouffe). Sont-ils dangereux, sont-ils votre face sombre, faut-il les tuer pour que, après le passage de la comète, vous soyez les seuls à survivre... Cela se complique lorsque vous vous rendez compte qu'il n'y a pas un monde parallèle mais plusieurs ; et cela devient un poil flippant lorsque vous commencez à réaliser que dès que vous sortez dehors vous n'êtes pas sûr de retrouver la bonne maison, celle d'origine.

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La situation est forcément un brin cocasse lorsque vous croisez votre double (censé agir, fatalement, comme vous) mais il est bien difficile, passé l'étonnement et la surprise, de ne pas devenir immédiatement parano (surtout quand certaines personnes mal intentionnées venant de "d'autres clans" commencent à s'introduire chez vous... Mais est-ce bien chez vous, hein, d'abord ?!!!). Une fois que le principe est en place, on sent que les possibilités sont infinies et qu'elles peuvent donner lieu à des situations extrêmement zarbis, hallucinantes, foldingues... C'est là que le bât blesse : après avoir fait monter gentiment la tension, alors même que le récit devient un tantinet complexe (parmi ces huit personnes lesquelles font réellement partie de l'équipe originale des bleus (la couleur de leur lumière); combien y'a-t-il de rouges... ou de verts... pour ne pas dire de mauves ?), le gars Byrkit semble avoir peur de sa propre idée et se montre incapable de vraiment lâcher les chevaux. Du coup, on reste dans cette petite tension guère folichonne sans aucun "pic" (dans le gore, l'horreur, l'humour...), sans vraiment de scènes marquantes ; les rebondissements, qui plus est, sont pauvres et l'ensemble - filmé de façon paresseuse, monté à la hâche  - donne l'impression de bêtement tourner en rond (dommage pour un scénar qui s'annonçait pour le coup "sans fond", sans fin, tel un trou noir...). Cherry on this cake without taste, Byrkit torche une fin guère malicieuse et affreusement décevante - tout ça pour ça... booorf... Une oeuvre qui met en appétit quand les invités passent à table mais il n'y aura malheureusement rien de consistant qui sera servi au cours du repas (sens propre et sens figuré, ohoh). Une situation "fun" qui tourne court. Trop timoré, le Byrkit, un film-pizza (pour samedi soir) sans pili pili.  

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LIVRE : Price (Summer Crossing) de Steve Tesich - 1982

9791090724143,0-2100315Karoo m'avait laissé enthousiaste, ou peu s'en faut, avec l'impression d'avoir trouvé, ô Graal inatteignable depuis que Selby est mort, une nouvelle voix américaine unique et forte. 16 ans plus tôt, Steve Tesich avait pondu ce Price, et c'était déjà très grand, bien qu'assez radicalement différent. Loin des audaces presque easton-ellisiennes de Karoo, celui-ci se rattache au contraire à une tradition très américaine du roman d'initiation, et atteint la force des grands, Harper Lee, Twain ou Steinbeck, en en respectant scrupuleusement les codes tout en trouvant sa petite musique personnelle.

C'est la classique histoire d'un jeune homme, vivant sa petite vie dans une petite ville d'un petit coin de l'Amérique profonde et pavillonnaire. On le prend au moment où il finit ses études et perd son ultime match de lutte, début d'une série de désillusions et d'espoirs qui vont épouser son passage à l'âge adulte. En quelques 500 pages, il va traverser les douleurs ordinaires du jeune gars aux prises avec la vie : premier amour chaotique, abysses des premiers émois sexuels, camaraderie lycéenne qui s'effrite, heurt contre les parents... Mais surtout il va être question de pères là-dedans : celui du héros lui-même, véritable despote cancéreux agonisant en hurlant à l'amour perdu ; celui de son amoureuse ensuite, trouble personnage qui mènera notre héros à sa chute. Un véritable enfer, donc, que Tesich, collant aux basques de son protagoniste, décrit par l'intime, par le discours intérieur, dans une véritable "odyssée pour jeune adulte" d'une grande justesse.

Dans ce contexte de petite ville tranquille, où chacun se connaît et jase sur le voisin, où les histoires de cul donnent sur la fenêtre en face, on se sent dans une atmosphère à la fois confortable et dangereuse. Le pauvre Price sera ainsi balloté entre grands moments de joie (les contacts avec sa difficile Rachel, les instants de franche camaraderie avec ses potes) et éclats de violence. Ces derniers culminent avec quelques pages absolument gigantesques (chapitre 36, pour ceux que ça intéresse), une école de modération, de finesse et de force pour ce qui est de traduire physiquement les derniers instants d'un homme. Si cette poignée de pages est aussi forte, c'est que le livre prépare soigneusement le terrain : avec une justesse de personnage qui ne se dément jamais (le héros, d'abord, mais tous les autres aussi, depuis la fiancée insaisissable jusqu'aux copains), avec un sens du dialogue impeccable, avec surtout une puissance incroyable dans les images, Tesich amène lentement son lecteur jusqu'aux quelques points culminants de la fin du livre, vous laissant absolument bluffé par l'intelligence formelle du texte. Le roman est hyper-sensible et tourmenté, littéralement hanté par la figure diabolique des pères, obsédé par l'inéluctabilité du destin qui nous amène à reproduire les vies gâchées de nos aïeux, torturé par les amours forcément déceptifs. Ce qu'on avait entamé comme une chronique douce-amère du quotidien d'un Tom Sawyer des temps modernes, se termine en amertume complète, après être passé par des épreuves initiatiques terrassantes : apprendre à se battre, à renoncer à un amour qui nous perd, à quitter sa ville, à renier son père, à regarder ses potes comme des adultes, autant de jalons que Price devra franchir dans la douleur. Le roman le suit aussi terrorisé que lui, avec une écriture d'un superbe classicisme. Une merveille, quoi.

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18 septembre 2014

Le Trésor de la Sierra Madre (The Treasure of the Sierra Madre) de John Huston - 1948

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Le classique de chez classique, et à ce titre un film éternellement agréable à revoir : Huston propose le spectacle ultime, celui de l'homme en tant que loup pour l'homme et les féloneries qui en découlent, le tout sous le soleil du Mexique, à la merci des bandits moustachus et au milieu des lézards venimeux çacomme. THE film d'aventures, en fin de compte, haletant du début à la fin, et qui se pique en plus de construire une galerie de personnages impeccable, voire, si on fouille un peu, de développer une fine symbolique sur le Rêve américain.

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Trois laissés pour compte à la recherche d'un filon d'or. Curtin (Tim Holt, une gueule de bambin, tout en modestie, remarquable), brave gars qui veut transformer cette fortune hypothétique en sempiternelle petite ferme tranquille dans la campagne avec femme aimante et vache broutante ; Howard (Huston father, génial aussi bien dans sa gueule burinée que dans ses élans de rigolade), vieux briscard des revers de fortune, qui considère le gain comme une fin en soi, l'aboutissement d'une vie d'errance ; et Dobbs (Boggy, dans son meilleur rôle), véritable salopard uniquement mû par la soif de l'or, et qui se retrouvera bien ballot quand il l'obtiendra. Mettez ces trois-là face à l'adversité (nature hostile, mules récalcitrantes et Mexicains armés jusqu'aux dents cariées), et vous obtenez un bouillon guère reluisant de la nature humaine. Chacun de ces trois personnages représente donc une façon d'aborder le fameux rêve de l'enrichissement à partir de rien, dans une critique feutrée de la cupidité et de la stupidité humaines. Pathétiques, misérables et minuscules, les gusses se trahissent, s'engueulent et se déciment tranquillement, et concluent cette farce macabre en un rire de dément. C'est une riche idée que de transformer cette sorte de chronique sociale et politique en film d'aventures pur jus (de chique) ; Huston est un homme d'entertainment et ne renie en rien la chose, mais sait avec une discrétion remarquable parler aussi tranquillement d'autre chose.

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Entre tragédie et comédie, le film se promène le long de tas d'émotions et de styles. On peut rigoler doucement devant la naïveté de Bogart et Holt ("Putain, c'est jaune : de l'or !" ; ""nan, c'est un caillou"), devant les pitreries de Huston quand une bande de pauvres hères l'élisent comme demi-Dieu (dans des scènes qui sont une sorte de premier jet du futur The Man who would be king), ou devant ces bras-cassés de brigands mexicains à l'accent turpide (...) ; et l'instant d'après constater l'âpre brutalité du film, où la violence est sèche comme le fond de la gorge de ses héros, où on vous assassine un type sans autre forme de procès (même si on est quelque peu tourmenté ensuite par sa conscience, dans ce sublime monologue shakespearien d'un Boggy hagard et macbethien). Tout ça se termine en vague drame dérisoire, dernière politesse d'un film qui nous aura fait passer par tous les états. Magnifié par un noir et blanc hyper-lumineux, rempli d'épisodes passionnants (j'aurais dû parler de ce quatrième sbire qui s'adjoint à la troupe, bah tant pis), s'essayant parfois à une stylisation tout à fait agréable (cette succession de portraits en gros plans de pauvres paysans frappés de stupeur devant Walter Huston est presque biblique), présentant des personnages complexes qu'on peut adorer et la seconde d'après détester, un film génial, n'épargnons pas nos mots.

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17 septembre 2014

Les Gladiateurs (Demetrius and the Gladiators) (1954) de Delmer Daves

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Shangols est pauvre en péplum mais tente tout de même de temps en temps d'aller faire un tour dans ce monde de marbre en carton-pâte, dans ce monde où l'on crucifie à tour de bras, dans ce monde où l'homme porte des mini-jupettes, dans ce monde où l'on ne peut faire l'amour sans que vingt-cinq donzelles super bien gaulées viennent vous danser autour. Nous voilà au temps de Caligula, un type qui malgré de nombreux écarts et quelques décisions controversées, fut longtemps plus populaire que Hollande. Espérons que celui-ci connaisse tout de même une fin moins tragique. Caligula veut récupérer la robe du Christ, rien de moins. Demetrius, un fidèle chrétien (on ne disait pas encore « chrétien » à l'époque mais le scénariste ne pouvait avoir eu connaissance du bouquin de Carrère) va se retrouver bêtement enrôlé en tant que gladiateur pour avoir protégé sa douce (la brindille Debra Paget, élevée au jus de mangue) qui tentait elle-même de protéger la robe... When Victor Mature meets Ernest Borgnine : il est gladiateur chrétien et refuse de tuer, il est instructeur de gladiateurs et ne l'entend pas de cette oreille. Victor se retrouve donc dans l’arène et devrait mourir en piste mais sa vertu, son courage face aux tigres (trois bons gros nounours qui serrent leur dresseur avec leurs grosses pattes, l'instant nature du film) lui permettent d’échapper au pire. Then Victor will meet Messalina (Susan Hayward, une belle salope comme on dit, mariée à Claudius - l’oncle de Caligula) qui va prendre notre homme sous son aile : elle l’engage comme homme de main mais jeu de mains, jeu de vilain - on sait comment ça dégénère. Le Victor résiste (je suis chrétien, nom de Dieu, il y a la phrase qui dit tu ne convoiteras pas…), puis craque complétement (il a supplié Dieu d’épargner sa douce, Lucia, en vain…), reniant son Dieu et tombant dans les bras de sa protectrice... Mais il n'est pas dit que son âme n'aura pas droit, un jour, à la résurrection. Non, pas dit.

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Demetrius, son ascension, sa chute, son retour en grâce - sa foi en Dieu allant de pair avec l’amour qu’il porte à Lucia (as far as she is alive, oui) : Dieu est amour, donc ça tombe plutôt bien. Daves se montre relativement à l’aise pour les scènes amoureuses (Demetrius retrouvant Lucia lors d’une ripaille de gladiateurs : un long « face à face filmé de profil » -assez touchant sur la longueur) ou les séquences mettant en scène la tentatrice Messalina (sc. 1 : la coquine Messaline fait tomber du bout du pied un gros vase de son piédestal et peut mater le derrière de Déméter qui accourt, en mini-jupe, pour ramasser les morceaux ; sc. 2 : Demetrius est face à cinq gladiateurs ; Messalina est à l’agonie dès que son favori est en difficulté ; elle respire si fort et tourne tant des yeux qu’elle semble jouir dans la douleur (…) Quand il sera enfin sauf, c’est la délivrance, l’orgasme…). On est moins sous le charme de personnages comme ceux de Caligula (un crapaud bossu qui livre tous ses talents d’interprétation au bout de deux secondes) ou de Pierre (le sosie du Christ tel que je l’ai connu), personnages un brin caricaturaux ; on applaudira également moins, cette fois-ci, aux décors multicolores cinémascopés par le grand Milton Krasner (Gols, daltonien, devrait voir un film entièrement mauve) ou à la musique tonitruante de Waxman, gardant nos mimines pour applaudir aux scènes dans l’arène qui ont, toute proportion gardée, un certain souffle (la foultitude de gardes fait une jolie toile de fond (genre abeilles dans une ruche) quand Demetrius est porté en triomphe). On est loin du top 10 des péplums (encore un bon classement à la con, tiens) mais j’avoue que je m’attendais à pire, dans le genre. Du Daves qui parvient à garder un poil d’émotion (Lucia comateuse serrant la robe du Christ sur la fin, si ce n’est pas mignon) sous le terrible poids péplumesque de la reconstitution.

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Ida de Pawel Pawlikowski - 2014

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Ooooh le beau film avec des cadres super chiadés et une trop belle lumière qui tombe ! Ouaouh trop fort les décadrages ! Ah non vraiment un beau film. Bon, le souci, c'est que quand les mirettes ont bien été rassasiées, c'est-à-dire environ 7 minutes après le début du film (quand même suffisant, dans le genre esthétisant), eh ben on se met à regarder aussi de quoi ça parle et ce qui se cache sous les ors du boulot du chef-opérateur. Et ce qui en reste, malgré l'indéniable ambition de son auteur, n'est pas grand-chose. Pas faute d'essayer, on est d'accord : Ida est une jeune fille façon Bresson, qui avant de prononcer ses voeux définitifs de bonne soeur, se doit de rendre visite à sa seule famille, une tante qu'elle n'a jamais vue. Celle-ci s'avère être une ancienne juge de criminels politiques, alcoolo et déchue, et lui apprend qu'elle est en fait juive et que ses parents ont été exécutés par des cathos pour leur piquer leurs biens. Les deux femmes, aussi opposées que complémentaires, partent pour une enquête à la recherche du tombeau des parents. Elles vont croiser un jeune homme qu'on croirait sorti d'un des premiers films de Forman, une famille de nerds et d'autres aventures sur fond enneigé.

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Identité fluctuante, foi en questionnement, et surtout histoire douloureuse d'un pays à l'antisémisme reconnu : vaste sujet pour un si petit film, qui aurait dû se contenter d'être une chronique d'une adolescente innocente face au monde inconnu et dangereux. Là, il vise la portée politique, il veut résumer toute un pan de l'Histoire (la spoliation des Juifs pendant la guerre) par le petit bout de la lorgnette. Or, sa petite héroïne n'est pas assez intéressante pour ça, réduite à une sorte de symbole, et complètement opaque : l'actrice joue à l'économie, ok, mais on a du mal à y croire. On se désintéresse un peu de la chose, malgré le caractère de la tante, intéressant. Sûrement parce que, ensevelie sous cette technique hyper-formaliste (un écran quatre-tiers rappelant l'école de Lodz (prononcez Woutch, sinon mon amoureuse polonaise vous éclate), noir et blanc presque bleuté, éléments principaux relégués en bord de cadre, lenteur calculée de l'ensemble), la vie meurt à petits feux. Au final, le film est froid et assez terne, le comble pour un bazar aussi appliqué à être beau. A projeter dans les ciné-clubs de sous-préfecture, succès assuré.

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16 septembre 2014

LIVRE : Dialogue d'été d'Anne Serre - 2014

9782715234291,0-2175716Anne Serre m'avait tellement épaté avec Petite Table, sois mise que je n'ai pu qu'être un poil déçu devant ce nouveau livre. Pas à dire, c'est moins bien, moins casse-cou, moins original, moins stupéfiant. Mais tout de même : voilà encore un essai vraiment unique, qui nous fait voyager le long du sujet le plus ardu qui soit : comment parler de l'inspiration littéraire, comment rendre compte de ce qu'est le processus d'écriture ? Abstraction totale que ce travail ineffable, que Serre décide pourtant d'attaquer frontalement, par un biais quasi-physique. On assiste à un dialogue entre une auteur et un intervieweur, ce dernier questionnant la première sur sa méthode d'écriture, sur sa définition de l'imaginaire, etc. Dès le départ, on est happé par les images fortes mises en place : le monde littéraire est un jardin gardé par une porte, et on patiente de l'autre côté, armé de tous les personnages et toutes les bribes de fiction qui piétinent. L'auteur-personnage file cette jolie métaphore en allant assez loin dans la jonglerie, envisageant son travail comme un travail tout aussi corporel qu'intellectuel. Peu à peu, des débuts de trame fleurissent, des relents d'enfance, des fictions mêlant l'autobiographie (la figure de la mère est omniprésente) et un rêve à la Lewis Carroll, le passé et le présent, et on retrouve là avec plaisir la Anne Serre amoureuse du conte et de la fantaisie, de l'allégorie morbide et des fées. Avec beaucoup d'audace, Serre serre à bras-le corps ce sujet absolument insaisissable, et livre un essai tonique et vivant sur la littérature, débarrassé de toute trace de crânerie ou de psychologie à la con. Et puis au final, on devine que derrière cet essai sur la littérature il y a une quête beaucoup plus douloureuse, celle d'une mère morte avec qui on aurait aimé tresser un dialogue ; l'effort d'écriture devient alors une recherche du temps perdu, et c'est bien troublant. Moins entêtante que dans son texte précédent, donc, mais bien intéressante quand même et toujours aussi inédite : une écriture à part.

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LIVRE : Viva de Patrick Deville - 2014

« Je buvais pour noyer ma peine, mais cette garce a appris à nager »
Frida (al) Kahlo

devilleLa différence entre Deville et Beigbeder, c’est que l’un est écrivain, « de métier », et pas l’autre. Deville aurait pu nommer son livre, si seul l’aspect marketing l’intéressait Léon et Lowry ou Malcolm et Trotsky. Il n’en fit rien et c’est tant mieux : derrière ce simple "viva", il y a bien sûr la révolution, une foultitude d’artistes qui vivota et mourut (« viva les artistes », autre expression moins connue malheureusement), ou encore, bien sûr, la muerte (mon espagnol étant aussi vivant que mon mandarin ou mon shimwali). L’écrivain nous propose une véritable plongée dans le Mexique de la première partie du XXème siècle (et qui dit Mexique dit téquila - ce qui donne tout de suite envie de boire la tasse) sur les traces de l’ami Trotsky (vraie tête de pioche dans son combat anti-Staline) et de l’ami Lowry (les fans d’Au-dessous du Volcan forment une véritable secte, comme le dit l’auteur, cela tombe bien, j’en fais partie - spéciale dédicace au gars Julien,  bien entendu). Autant le dire tout de suite : Viva est un ouvrage très riche, brassant moult événements historiques et moult personnages qu’ils soient artistes (Artaud, Breton, Diego et Frida, Traven…), activistes… ou les deux.

Deville ne prend pas son lecteur pour une poire, lui faisant confiance pour qu’il trace lui-même son chemin dans ce dédale de dates, de destins, de voyages, de drames. L’histoire mexicaine n’étant pas ma grande spécialité (l’Histoire en général entends-je dire en écho dans mon dos - pauv’type, va), j’avoue qu’il m’a fallu garder la tête froide pour suivre parfois toutes les circonvolutions du récit ; heureusement, il y a tout un chapitre sur la tequila, pardon sur le tequila (mais ouais, vous voyez, vous ne savez pas tout non plus) qui m’a diablement remis en selle : à partir de là, je me suis saoulé de ces liens incessants que Deville ne cesse de tisser entre les destins de ces grands hommes (de l’assassinat et du suicide à la pelle, je ne vous prends pas en traître), de ces allers-retours passionnants et virevoltants que l’auteur inspiré ne cesse de faire dans le temps et dans l’espace ; on est parfois un peu enivré par cette érudition, mais toute ivresse littéraire est forcément bonne - tout fan de Lowry se devra d’acquiescer. Alors oui, c’est vrai, si tant est que l’on puisse tenter une critique, nous, pauvre petit lecteur de pacotille, ce tourbillon de faits, d’événements, de vies tragiques empêche parfois le lecteur de se laisser prendre dans une certaine «émotion romanesque » : Viva est plein comme un œuf et Deville, une idée en amenant une autre, les parallèles d’un destin à l’autre se faisant constamment trop tentants pour son esprit totalement immergé dans la chose, ne laisse finalement que peu de respiration, de plages de repos à son lecteur.  On est pris dans un maelström de courants artistiques et politiques et il manque sans doute une petite pointe d’émotion à la chose pour que l’on y cède complètement. Voilà, une petite réserve d’usage, comme pour ne pas trop se faire écraser par le poids des recherches (un vrai travail de fond aussi bien comme rat de bibliothèque que sur le terrain - de voyages en rencontres, l’histoire de la création de ce livre est, à mon avis, déjà passionnante en soi), qu’a nécessité la chose. Sinon, bon, c’est clair, « Viva », oui, « viva Deville » même, lui qui redonne à la « biographie romanesque» toutes ses lettres de noblesse - surtout après la lecture de l’ouvrage de l’autre pingouin.

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15 septembre 2014

Nanayo (Nanayomachi) (2008) de Naomi Kawase

163942nanayoNanayo est une oeuvre délicate dans laquelle on entre sur la pointe des pieds, un film énigmatique et contemplatif dont l’on capte au vol les instants magiques. Une situation de départ qui emmène, doublement, Kawase, loin des sentiers battus : une Japonaise débarque en Thaïlande, rame pour trouver un hôtel et après quelques péripéties guère agréables (elle croit que le chauffeur de taxi veut la violer mais c’est juste un problème… de communication), se retrouve dans une pension perdue à la lisière d’une forêt. Elle y fait la connaissance de la tenancière spécialisée dans les massages et de son gamin, recroise le chauffeur qui n’est autre que le frère d’icelle (et n’est pas plus dangereux qu’une libellule) et rencontre un jeune Français homo (Grégoire Colin que je n’avais pas revu depuis tout petit) tentant de retrouver son équilibre. J’allais presque dire et voilà tout… Chacun parle dans sa propre langue (heureusement qu’il y a des sous-titres sinon le spectateur se tiendrait pendant tout le film en chien de faïence, tentant de sourire aux divers personnages sans rien comprendre) et même si les paroles partent souvent en fumée, cela n’empêche pas ces individus de vivre comme une vraie petite famille (avec des éclats de rire complices, des éclats de colère soudains et des moments de bien-être purement silencieux…).

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En deux répliques, on pourrait tenter de résumer la chose : lorsque la Japonaise (qui a des réminiscences des caresses d’un amant… fuit-elle ce passé douloureux ? Sûrement) avoue qu’elle trouve en cet endroit plus de « chaleur » [humaine] que chez elle. Et quand la tenancière insiste pour que son fils, un gamin haut comme trois pommes, se fasse moine : à défaut d’atteindre à la richesse matérielle, dit-elle (son père, un Jap apparemment, l’a abandonné), il aura droit à la richesse spirituelle. Deux ptites phrases glissées entre deux siestes mais qui tendent à rendre compte de l’esprit de la chose : c’est dans les attentions que l’on porte les uns aux autres (en pratiquant un massage (sans que celui-ci soit forcément réussi…), en prêtant son oreille aux confessions d’un autre (sans que l’on ait forcément besoin de comprendre ce qu’il dit)) ou dans la simple réflexion sur soi (en appréciant chaque minime variation du climat) que l’on peut trouver un semblant de joie, de zénitude…

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Comme dans la plupart des films de Kawase, la nature est omniprésente et filmée dans toute sa beauté, dans toute sa richesse : quand il pleut, le spectateur est humide, quand il vente, il frissonne. Kawase parvient à nous faire ressentir aussi bien la douceur d’une caresse (ou celle du vent) sur le bas du dos que l’odeur de pluie - ce qui n’est jamais évident. Tout comme dans Shara, enfin, Kawase conclue son film sur une longue procession où chacun, dans cette longue marche musicale, semble exprimer, par ses gestes, un moment de grâce, un certain bonheur retrouvé. Nanayo est un petit film fragile fait d’instants volés au tumulte du monde. Délicat et zénifiant.

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L'Aigle solitaire (Drum Beat) (1954) de Delmer Daves

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Charles Bronson as Captain Jack is a bad Modoc

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Jean Dujardin as Manok is a good Modoc

Drum Beat n’est peut-être pas, il est vrai, l’un des grands westerns de Daves ; il semblerait que le gars ait privilégié le « concept », la signification, le rôle de chacun des personnages, plutôt que les relations entre eux. Je m’explique. Daves nous dit grosso modo : chez les Indiens, les fameux Modocs, il y a ceux en quête de paix, les bons (à leur tête, deux frères et sœurs), et ceux qui sont assoiffés de sang - les mauvais (emmenés par Charles Bronson, sous amphètes et mauvais comme une teigne); chez nos amis les Blancs, il y a ceux qui sont adeptes de la méthode douce (Alan Ladd, le brushing toujours nickel et aussi souriant et mièvre qu’un Laurent Boyer ; sa copine (Audrey Dalton), qui s’y connaît autant que moi pour tenir une ferme - on l’imagine mal traire, par exemple -, une idéaliste qui veut voir avec ses yeux bleus l’avenir en rose), ceux qui font de beaux discours mais qui ne connaissent pas le terrain (mes supérieurs, oups, le Révérend « peace and love » qui n’a jamais vu une cartouche de sa vie et qui, tellement naïf et déconnecté de la réalité, risque de voir la première balle de sa vie lui filer entre les deux yeux), les opportunistes couards (mon vieux pote Elisha Cook Jr une fois de plus très savoureux... et ridicule) ou encore les types qui sont pour le « œil pour œil, dent pour dent » et qui vont foutre les chiens et les Indiens en chasse.

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Attention, on retrouve dans ce western en Cinemascope et en Warnercolor, une partie de ce qui fait le charme de notre ami Daves : des cadres impeccables, des vues d’ensembles spectaculaires et qui ressemblent parfois, à s’y méprendre, à des tableaux (quand les personnages bougent, notamment à l’enterrement, on en sursauterait presque) ou encore des acteurs divinement éclairés lorsqu’ils sont en gros plan (tous les acteurs finissent par paraître beaux, comme illuminés de l’intérieur, c’est assez dingue)… Nombreuses sont les fois où l’on reste en arrêt devant la composition de ces images, de ces plans (la « chorégraphie » des soldats s’avançant en territoire indien, ouah….). Du bel ouvrage comme on dit.

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On est en revanche un peu plus frustré lorsqu’on regarde de près les liens entre les personnages. Il y a bien une ou deux scènes passables entre Ladd et les deux personnages féminins (la jeune indienne (Marisa Pavane, terriblement sous-exploitée), qui lui fait une déclaration d’amour cash ; la jeune colon qui nous la joue déclaration d’amour plus romantique et niais) mais l’on est déçu, fortement, que ce triangle amoureux soit un peu laissé au second plan. Daves joue la carte de la facilité (si une personne meurt dans un triangle amoureux, cela simplifie les choses) et ne cherche pas vraiment à exploiter les « antagonismes sentimentaux » dans le clan des « bons » - les trois personnages ont du coup chacun leur petite auréole… et paraissent bien superficiels, bien lisses. Pour résumer pour les plus flemmards qui lisent en diagonale : c’est soigné, c’est propre, c’est beau, mais l’ensemble manque un peu de sang ou d’épice au niveau des relations sentimentales. Un Daves honnête, notamment plastiquement, mais sans plus-value émotionnelle, tenterais-je.

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14 septembre 2014

LIVRE : Oona et Salinger de Frédéric Beigbeder - 2014

PHO9b862140-285a-11e4-975e-a3dfdd16c4d0-300x470On quitte pour un temps les chemins de la littérature pour s'intéresser à la dernière rédaction de Frédéric Beigbeder. Certains, comme l'ami Gols, ont des a priori sur cet auteur sans jamais l'avoir lu. Il ne sait pas la chance qu'il a. Reconnaissons tout de suite que le titre et la photo de la couverture sont de loin ce qu'il y a de plus intéressant dans cet ouvrage assez pathétique. Que Beigbeder soit un éternel ado, passe encore. Qu'il considère qu'il est le seul à aimer Salinger, à écrire sur la seconde guerre mondiale et que la plupart de ses lecteurs sont aussi cultivés qu'un gamin de sixième, c'est insupportable. Maintenant, que son livre s'adresse uniquement à des ados, c'est son droit. Mais dans ce cas-là, il faut préciser qu'il s'agit d'un roman Jeunesse.

Qu'est-ce que l'on peut garder de ce conte sur l'histoire d'amour naissante et vite avortée entre Oona O'Neill et Jérôme David Salinger ? J'ai envie de dire rien. Beigbeder truffe ses paragraphes de citations (de livre d'auteurs, d'autobiographie ou d'Histoire) comme pour faire genre "j'ai fait de la recherche" (il aurait pas la moyenne pour un mémoire de master), de mots anglais (F. B. is bilingual, totally fluent, c'est à gerber) et fait le malin en offrant "des traductions personnelles de nouvelles inédites en français de Salinger". Je rappelle juste que traducteur est un métier. On a beau glaner deux trois anecdotes sur notre auteur culte, on ne frétille guère et l'on doit en plus se taper pour ce faire des parallèles absurdes (Debbouze en héritier de Chaplin !!!! - je ne sais s'il faut en rire ou vomir) ou des anecdotes perso désolantes - Beigbeder tient généralement trois pages sans glisser des propos sur sa propre existence (on reste bien là dans le pur anecdotique et non dans la réflexion à la Carrère, que les choses soient claires - ne mélangeons pas les torchons et...). Au bout de son mémoire de master, FB craque et ne peut s'empêcher de parler pendant dix pages uniquement de lui et de l'amour de sa vie - sous-prétexte (comment peut-on autant se raccrocher aux branches ???) que la tenue de plongée de sa future femme s'orne d'un O'Neill (Hasard et Coïncidence, Lelouch reste dans ce corps). On lit l'ensemble en diagonale en se disant qu'il est bon parfois d'approcher le degré zéro de la littérature comme pour mieux apprécier ensuite ce qu'est un écrivain. Allez, une seule chose à sauver, non ? Oui, cela donne envie de lire les fameuses nouvelles inédites de Salinger en anglais... Totalement inutile. Gols rigole, je baisse la tête. Une note ? 00, na !

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