Shangols

01 septembre 2014

LIVRE : Grotte d'Amélie Lucas-Gary - 2014

couv_grotte_300Les auteurs qui ont le mot Gary dans leur patronyme semblent être doués d'un talent particulier, c'est ma première constatation. En tout cas, cette Amélie-là, pour son premier roman, nous sort un de ces trucs improbables qui font de temps en temps ma joie. Grotte ne doit rien à personne, c'est rare pour un premier texte. A peine peut-on remarquer que le début est quelque peu chevillardesque : le livre est constitué du monologue d'un gardien de grotte préhistorique, job capital mais en même temps dérisoire, puisque ladite grotte est tellement fragile qu'on a construit plus loin une copie à l'usage des visiteurs, et que notre homme en est donc réduit à surveiller un lieu absolument désert. Cette solitude est d'ailleurs parfaitement rendue par l'écriture précise, poétique et ample de Lucas-Gary, qui sait aussi parfaitement transcrire ce rapport matriciel, quasi-sacré, que le narrateur éprouve envers sa grotte. Le début du livre, assez réaliste, joue ainsi suir l'intimité, et on pense qu'on va assister tout simplement au portrait d'un solitaire, d'un stylite retiré de l'existence, vigie d'un monde oublié depuis longtemps, s'assimilant peu à peu à l'endroit dont il a la garde.

Mais peu à peu, très adroitement, le roman glisse vers un imaginaire qu'on n'attendait pas du tout, une poésie frôlant l'absurde. Tout en restant très intime dans sa façon de parler de cette grotte mystérieuse, sombre, étrange, Lucas-Gary en fait le lieu de tous les possibles, convoquant une imagerie de la grotte dans toutes ses possibilités. On peut ainsi croiser Ben Laden et ses fameuses cachettes,et c'est l'actualité qui pointe son nez ; la femme du président de la république avec laquelle le héros aura une brûlante liaison, et c'est la symbolique sexuelle qui est convoquée ; Philippe Bouvard en quête d'un exil, et on évoque la société du spectacle ; ou même un extra-terrestre, épisode qui fait complètement basculer le livre dans l'onirisme. Peu à peu, le roman s'élargit, tout en restant dans l'écriture éminemment modeste, et acquiert une ampleur qu'on n'attendait pas. En même temps c'est insaisissable, toujours surprenant. Grotte est un vrai OVNI, poétique et personnel, à la fois essai sur la symbolique des cavernes et portrait d'une solitude assumée. Bravo.

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31 août 2014

Children of the Beehive (Hachi no su no kodomotachi) (1948) de Hiroshi Shimizu

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Chose promise, chose due avec ce retour à la filmographie d'un grand comparse d'Ozu, Hiroshi Shimizu. Children of the Beehive est l'histoire simple, road moviesque, d'une bande de gamins orphelins dans l'après-guerre nippon. Emmené par un soldat démobilisé qui n'a lui-même plus d'attache, notre dizaine de gamins traverse les villes (Hiroshima, qui semble avoir subi un sacré revers, Tokyo...) et sillonne la campagne à la recherche de petits boulots (de ramasseurs de sel à coupeurs de bois). L'occasion pour Shimizu de nous montrer aussi bien des villes dévastées que des paysages de toute beauté et de nous conter un pur récit de survie et d'amitié (précoce).

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Shimizu, tout comme Ozu, a toujours été un très grand directeur de gamins. Comme il n'est pas non plus le dernier pour nous livrer des travellings mettant en valeur la nature (le lent travelling (le plan étant en plongée) sur des bambins courant sur un chemin alors qu'un train arrive dans leur dos : une merveille) et pour nous servir une musique délicieusement entraînante ou mélancolique à mort, ce Children of the Beehive est forcément en soi du nanan pour tout amateur de cinéma nippon de cette ère bénie. L'histoire, elle, pourrait paraître bien légère (les 400 coups de gamins toujours prêts à prendre la fuite - qu’il s’agisse d’éviter les flics en ville ou, à la campagne, d’échapper à un taff trop hard) faisant surtout la part belle aux traits d'esprit des gamins (toujours diablement lucides) et à la complicité qui s'instaure entre eux (le gamin toujours au taquet pour filer une patate à un traîne-savate haut comme trois pommes). Mais on aura droit aussi, au cours du récit, à deux instants proprement déchirants qui te foudroient proprement le cœur (le mien, tout du moins).

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Il y a tout d'abord la scène avec un gamin qui se met soudain à courir sur la plage (...), s'approche de la mer et crie "mère" - en français, c'est un peu téléphoné. On a appris quelque temps auparavant que sa mère était morte noyée lors d'une traversée en bateau ; ses petits camarades expliquent à l’adulte qui les accompagne qu'il ne peut s'empêcher de lancer cet appel chaque fois que les vagues le rappelle à ce triste souvenir. Sur le coup, j'ai perdu un premier bras. Mais le pire est à venir. Sur la fin, le même bambin est malade et demande à l'un de ses pote de le prendre sur son dos jusqu'à un sommet (de là, que verra-t-on ? Hum, hum, c'est pas compliqué...) : la séquence dure trois heures (le film dure 85 minutes, je rassure les moins courageux) mais passe comme une fulgurance ; on suit cette longue marche jusqu'au sommet presque dans sa longueur, Shimizu multipliant les angles de prise de vue pour nous montrer tout la difficulté de la chose. On s'attend à une grande délivrance une fois que le petit couple sera parvenu au sommet. C’est là que j'ai perdu l'autre bras. Shimizu te met un coup de semonce sur la tête tout en ayant l’air de ne pas y toucher. La scène qui suit avec les "excuses" d'un bambin prend tout autant les tripes, le tragique et la spontanéité comique du gamin se mêlant magiquement ensemble. Une véritable marche en avant pour la survie… Il y a heureusement un très joli rayon d'optimisme sur la fin avec le retour à l'école de notre petite troupe ; elle est accueillie par une foule de gamins en liesse et l'on sent que l'espoir reste permis dans ce Japon à reconstruire. Un bien beau film sur la jeunesse, ses peines, ses joies...

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 sommaire nippon

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LIVRE : L'Amour et les Forêts d'Eric Reinhardt - 2014

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Après le dense Cendrillon, voilà que je me repenche sur le gars Reinhardt, un homme qui aime à parler des femmes et un livre qui devrait leur plaire - j'en fais d'ores et déjà mon favori pour le prix Fémina 2014 et ce après avoir lu... euh juste un livre pour cette rentrée littéraire (mais j'ai du flair, vous allez voir). L'Amour et les Forêts est l'histoire intime d'une femme victime de ses rêves (vite remisés par devers soi...) et... de son mari - un récit d'ailleurs où les hommes ont rarement le beau rôle. Le second mari de l'héroïne, petit "dictateur de salon", est un vrai salaud, son premier mari, opportuniste de base, ne vaut guère mieux et il sera également question d'un stalker qui tente de rendre complétement dingue la jeune femme sur laquelle il a jeté son dévolu. Bref Eric Reinhardt semble avoir choisi son camp... et son lectorat. Je dis cela, je suis juste caustique pour la galerie (après tout je suis un homme, hein, et j'ai lu la chose quasiment d'une traite) car le portrait qu'il fait de cette héroïne est particulièrement touchant ; il devrait ainsi toucher aussi bien les femmes (battues, dominées... et les autres) que les hommes (sensibles... mais moins les autres). Cette femme, prise dans le carcan terrible de son couple, victime d'un mâle maladivement jaloux et persécuteur, va se donner une bouffée d'air pur en se livrant poings et pieds liées (dans du Louboutin, surement) à son amant d'un jour (merci Meetic, toujours là pour dépanner). L'amant parfait, l'amant rêvé, aussi doué pour faire la conversation en forêt que pour se taire au lit. Après avoir atteint quelques heures durant les sommets amoureux, notre Bénédicte va retourner à son calvaire... Dépression au-dessus de la forêt, son mari se plaisant à rester un véritable cancer jusqu'au bout.

On ne peut reprocher à l'écriture de Reinhardt de ne pas être fluide. C'est bien écrit, comme disait ma grand-mère, qui s'y connaissait ceci dit plus en livre de compte qu'en littérature. Reinhardt manie le pronom relatif simple et composé avec un certain brio et aime à montrer la richesse de son vocabulaire - ces phrases qui s'achèvent avec une demi-douzaine de noms ou d'adjectifs pour montrer que notre gars n'est jamais à court de mots. Rien de bien nouveau sous le soleil, malheureusement, dans le récit de cette pauvreté conjugale, dans le sacrifice de cette femme à ce connard qu'elle n'ose quitter. Reinhardt fait assurément de l'oeil à son lectorat en montrant à quel point, lui, le prince charmant de la littérature, est prêt à faire montre d'empathie et à prêter sa plume pour la bonne cause : Mari, je vous hais, porte close. Le portrait (de fond) d'une femme ayant mis un terme (de façon précoce) à ses envies, ses désirs. Bon pour le Fémina, disais-je, qui est un prix que j'estime - les prix, je m'en fous, vous vous en doutez bien, mais j'aime les pronostics. Le prochain livre qui me tombera sous la main sera le Goncourt, si.   

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LIVRE : Deux Comédiens (A Couple of comedians) de Don Carpenter - 1979

deux-comediens-couvBien séduit depuis un ou deux livres par cet auteur américain méconnu, qui marche sur la big american road bien classique dans la langue, mais sait manier une très belle ironie larvée dans ses textes. Pour cette fois, il s'attaque au quasi-genre du "livre sur Hollywood" à travers le portrait de deux comédiens copains comme cochons qui vont passer quelques jours dans les excès du show-biz avant de reprendre un énième tournage de navet ou une x-ième tournée comique. Avec pour modèle Jerry Lewis et dean Martin, mais dont le couple serait transposé dans les années 70 et leurs montagnes de coke, Carpenter s'amuse beaucoup à portraiturer ces magnats de la finance s'essayant à l'entertainment, ces filles plus ou moins intéressées qui couchent au bout de deux oeillades, ces acteurs vieillissants dépassés par les jeunes, tout ce petit monde en général drogué jusqu'aux oreilles et saouls comme des ânes, enfants attardés sur les plateaux de cinéma et dans les limousines aux vitres fumées.

Le livre pourrait facilement verser dans le jeu de massacre anti-Hollywood à la Keneth Anger, et y verse d'ailleurs parfois ; il est habité d'une réelle colère contre ces clowns irresponsables à la tête des grands studios, dilapidant leur fortune dans des navets populistes. Mais il est beaucoup plus que ça. Parce que Carpenter se tient à hauteur d'homme, sans dominer ses personnages, sans les caricaturer bêtement. Au contraire, même les pires d'entre eux sont attachants, crédibles, vus avec empathie et compréhension. Carpenter aime le pathétique des gens, aime aller chercher au fond de ces pantins extravertis la petite faille qui les rendra humains : ici une femme qui vient s'ajouter à une liste de conquêtes longue comme le bras, mais dont on tombe amoureux ; là, un exemple de droiture morale complètement inattendue dans ce milieu de requins sans scrupules. L'écriture est acérée et mordante à souhait, mais c'est au final la tendresse qui en ressort. C'est surtout grâce à ce choix de l'auteur de raconter tout ça à travers ce duo indissociable. Malgré tous les travers de Jim, le chanteur de charme, addict au plaisir et excessif dans toute son existence, son acolyte David l'aime profondément ; Carpenter raconte ça à la première personne, du point de vue du second, et finit par ne parler que d'une chose : l'amitié indéfectible entre deux potes, la fidélité, la profonde estime entre ces deux gars soudés par une carrière qu'ils doivent tous les deux à l'autre. C'est très touchant de voir David rejoindre Jim à la cime des toits, complètement bourré, de le voir aller chercher le gusse dans d'improbables bouges de Las Vegas la veille d'un tournage, de le voir partager une gonzesse pas farouche, ou de savoir sans avoir besoin de le vérifier qu'il sera là le jour de la première, fidèle au poste. Le roman survolté par moments et étrangement apaisé parfois est en tout cas très joliment tenu pour nous amener jusqu'à cette douce émotion, et ces dernières pages vraiment touchantes. Un faux roman pamphlet, un vrai roman d'amour.

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30 août 2014

LIVRE : Mécanismes de Survie en milieu hostile d'Olivia Rosenthal - 2014

9782070146345,0-2267479Depuis Que font les rennes après Noël, qui lui avait valu le succès, Rosenthal semble dépositaire d'une marque de fabrique : mélanger les données scientifiques les plus sèches avec la fiction, une sorte de grande sentimentalité avec les faits bruts. Ca donnait un excellent résultat précédemment, pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? Mécanismes de Survie en milieu hostile adopte donc la même posture, avec toujours autant d'intransigence. Le roman alterne entre deux tendances : d'un côté le récit pour une grande part énigmatique d'une fuite, d'une chasse à l'homme qu'on imagine post-apocalyptique ; à moins qu'il ne s'agisse bêtement d'une simple partie de cache-cache enfantine ; ou bien est-ce le délire d'une folle ? De l'autre côté, une suite de témoignages relatant des expériences de rencontres avec la mort, vus par des personnes dans le coma ou par des inspecteurs de police légiste, etc. Peu à peu, une atmsophère très trouble se dégage de tout ça, d'autant qu'on comprend par étapes qu'il s'agit d'effacer la mémoire d'une mort (celle d'une soeur suicidée) sous un magma de données objectives. Certainement autobiographique, le roman se fait très introspectif, douloureux, hanté par le spectre de cet être qui manque à l'harmonie familiale, et les jeux de poursuite, de traque et de cache-cache prennent alors des aspects morbides, fantastiques : l'héroïne est traquée par une présence mystérieuse, effrayante, qui pourrait bien ressembler au fantôme de la soeur. On connaît le goût de la dame pour le cinéma fantastique (ce que vient rappeler la couverture du livre), et elle l'exprime ici subtilement, dans une trame à la fois onirique et inquiétante du meilleur effet.

Finalement, le roman est pas mal du tout, et n'a pour seul défaut que de laisser voir avec un peu trop de maladresse ses ficelles. On était bluffé par le style à l'époque des "Rennes", on l'est moins ici, tant le dispositif semble n'être là que pour nous troubler, et non pas par une nécessité primordiale. Un peu crâneur, quoi, ce texte met son point d'honneur à "faire" mystérieux, à ne pas lâcher ses informations. Rosenthal veut avec application être moderne, et sait comment faire pour l'être : ce mélange entre froideur objective et intimité la plus profonde marche chez beaucoup de ses confrères, et a déjà marché pour elle. Elle en reproduit donc les effets, mais peine à se renouveler. Si le projet est assez génial, le résultat est souvent même un peu chiant. On salue donc l'intention, moins le résultat.

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LIVRE : Le Canon de Lasselille de Jørn Riel - 2001

canon_de_LasselillePendant que mon comparse est en train de s'attaquer aux 600 livres de la rentrée littéraire 2014 (je vais venir en renfort, fils, je vais en lire au moins deux, tu vas voir), je me fais mon type Riel biannuel ; toujours bon de se replonger dans ces racontars en terre isolée, qui malgré le froid, ne sont pas sans faire écho aux aventures en terre tropicale (les chiens de traineaux et les ours polaires en moins, on est d'accord). Bref, dans cette petite cargaison de nouvelles, il est beaucoup question de touristes (sept, presque autant que les personnes qui sont en poste dans ce trou perdu) qui viennent chercher... le dépaysement en terrain glacier. Ils seront servis puisque deux vont mourir (pour vous rassurer si jamais vous venez en mes terres, en cas de mort subite, j'ai un cercueil à votre service, il est juste en face de mon bureau, à côté des toilettes - ça peut toujours être utile, ne me faites pas les gros yeux), un troisième va démontrer que, malgré sa connerie, il possède un évident instinct de survie ou une quatrième va vivre une folle passion amoureuse. Il est d'ailleurs plus question de femmes que d'habitude dans cet opus - nos hommes entre eux étant plus habitués aux phoques qu'à la gente féminine -, ce qui donne l'occasion de quelques pages relativement chaudes - les occasions sont rares en ces terres - et de quelques réflexions relativement mâles (la qualité première d'une femme : savoir faire la cuisine - après, c'est du bonus). On a comme d'hab notre lot d'aventures extrêmes - le "traineau à voile" qui traverse une bonne partie des terres groenlandaises - et de "coups fourrés" alambiqués - le fameux canon de Lasselille dont le harpon sera projeté dans un endroit intime. Sept racontars qui se lisent en un clin d'oeil, bordel de pompe à merde - Riel est bon, en jurons, faut reconnaître.

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29 août 2014

Under the Pressure (1935) de Raoul Walsh

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Et un petit Raoul de derrière les fagots, c'est pas beau ça ? Enfin plutôt de dessous les fagots puisqu'il est question de creuseurs de tunnel, un métier dont on parle finalement assez peu. A ma droite (...), les gars de Brooklyn : à la tête de la team, on retrouve Edmund Lowe et surtout Victor McLaglen (le type te fout une baffe, tu te retrouves en orbite), une paire qui perfore. A ma gauche, les gars de New York emmenés par le solide Charles Bickford. L'enjeu est simple : creuser le plus vite. La finalité est claire : mettre une grosse baffe au leader d'en face quand les deux tunnels se rejoignent. La chose est courte (à peine 70 minutes) mais Walsh parvient tout de même à y glisser une donzelle : on se dit que les deux gars vont forcément tomber amoureux de cette petite journaliste interprétée par la pétillante Florence Rice (dont la carrière fut malheureusement un peu météorique) ; eh bien oui et non. Certes, ils ont un petit faible pour la demoiselle mais ne se battent pas vraiment pour elle - McLaglen ayant déjà une fidèle supportrice en la personne de Marjorie Rambeau (non, aucun lien de famille) ; le vrai motif de la querelle entre les deux potes va en fait survenir leur lieu de travail. McLaglen veut commander coûte que coûte, quitte à mettre ses hommes en danger ; Lowe est là, lui, en cas de crise (il n'hésite pas à assommer son pote pour prendre les commandes) quitte à recevoir ensuite les foudres de son ami qui ne supporte pas toute remise en cause d’autorité (qu’il est tort ou raison, un peu comme Valls en fait)... Il se fera même virer par son vieux frère mais les circonstances vont réunir les deux hommes pour terminer le travail dans la joie...

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Ce qui est bien avec Walsh, c'est que le décor, la mise en scène et la crédibilité des personnages sur leur lieu de travail (quitte à ce que « l'intrigue » finisse presque par passer au second plan...) ne sont jamais négligés ; dès qu'on entre dans ce tunnel mortel, on se sent comme asphyxié, pris à la gorge, presque en proie nous-mêmes au danger (dangers qui sont multiples : explosion, problème de pression, inondation...). McLaglen hurle ses ordres à sa horde d'ouvriers (quand tu vois dans un coin les deux gros blackasses qui cassent de la pierre, tu dis qu'il ne serait pas bon de laisser traîner ses doigts), sa masse tente de se glisser dans chaque interstice de l'endroit pour venir en aide à ses gars (surtout en cas d'urgence) et même s'il a la sale et ridicule habitude de se cogner au plafond, on sent qu'il règne là en maître (c'est bizarre ce décor rond - n'ai pas pu m'empêcher de penser au Metropolis de Fritz Lang, pas vous ?). Ça sent la sueur - elle ruisselle sur ces corps sous pression... -, aucun type n'a d’ailleurs l'air de figurants mais bien de mineurs de fond (aucune chance de croiser Renaud, mon pote, c'est clair). Walsh ne va nous épargner aucune des avanies pré-citées : des murs qui lâchent, du sable qui s'écoule en tonne, de l'eau qui ruisselle dans tous les coins, des incendies qui se propagent à la vitesse de la lumière dans ce lieu si sombre, des explosions qui provoquent des geysers jusqu'à la surface de l'eau. Un carnage. Et McLaglen qui plie mais ne rompt point. Quoique…

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McLaglen est héroïque, sur tous les fronts, mais payera cher la plaisanterie : à force de négliger la forte pression de l'air en ce lieu, ces jambes risquent d'être paralysées à vie (c’est un symptôme, demander à votre médecin si vous n’avez pas confiance]. Les circonstances de l'histoire prennent carrément le pas, disais-je, sur la mince intrigue amoureuse ; du coup, on se focalise plus sur le lien entre les deux hommes qui combattent et jouent leur vie en ce trou, sur cette relation d'amitié - à la vie, à la mort. Il y aura des ptits ratés mais les deux poteaux seront s'allier dans la dernière ligne droite. Un film de Walsh relativement spectaculaire, plein de bruit et de fureur malgré l'exiguïté des décors, un beau film d'hommes en action... et d'amitié, dans l'adversité. 

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Walsh et gros mythe,

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LIVRE : Deep Winter de Samuel W.Gailey - 2014

9782351780787,0-2175717Un premier roman qui ressemble à un truc de vieux briscard à cicatrices, est-ce vraiment une qualité ? Pas vraiment pour le coup : même si Gailey trousse un bon vieux roman noir dans la tradition, il se heurte aussi à l'écueil inhérent au travail sur le genre. Son bouquin a déjà été écrit, re-écrit, et même filmé par toute une génération avant lui. Deep Winter n'est ni moins bon ni meilleur que tous ceux qui l'ont précédé. On prend certes du plaisir à marcher sur les mêmes traces, plaisir enfantin qui équivaut à entendre tous les soirs la même histoire et à la redemander quand même ; mais on aimerait aussi que les écrivains américains "classiques" sortent un peu des moules de leurs aînés.

Sombre histoire : Danny, l'idiot du village, est accusé d'avoir tué la belle Mindy, alors que c'est cette brutasse d'adjoint du shérif le coupable. Une chasse à l'homme en forêt va s'en suivre, assez infernale puisqu'une bonne dizaine de gusses armés jusqu'aux dents va être impliquée, et que tout ça va bien sûr se terminer dans un bain de sang. Ambiance noire, donc, même si ça se déroule sur un décor joliment dessiné de neige en forêt de Pennsylvanie. Gailey aime aller chercher loin dans les bassesses humaines, créant notamment quelques personnages de bad boys impressionnants : tous marqués par un passé de violence, de bibine et de rudesse, ils sont lâchés comme des fauves dans cette histoire sans issue, où la vengeance appelle la vengeance. Les personnages sont classiques, archétypaux même, du flic alcoolo au second couteau lâche, de la fille fatale à l'idiot plein d'abnégation, mais Gailey raconte assez bien son histoire pour faire passer les clichés : il utilise de courts chapitres qui font varier les points de vue, comme un roman choral où chacun, bons et méchants, a son mot à dire.

Malgré tout, l'usure se fait sentir, et on sait à peu près dès le départ où tout ça va nous emmener. Gailey ne trouve jamais son style propre, sauf à la toute fin où il fait brusquement son coming-out de bon judéo-chrétien à gros sentiments moraux qui tâchent. Sa voix est complètement étouffée sous l'allégeance au genre. S'il écrit un bouquin correct et amusant, il lui manque tout de même une vraie personnalité. Sympa comme une série B, insuffisant comme une série B.

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Enemy (2014) de Denis Villeneuve

Un ptit film aux allures cronenbergo-kubricko-lynchéennes vous ferait-il envie, ou disons une oeuvre pseudo spidero-eyeswideshuto-losthighwayenne vous tenterait-elle ? Vous l'aurez compris car vous n'êtes pas bête, Enemy est un film à clé. On peut prendre la chose au premier degré (un type rencontre son sosie, ils échangent leur femme) et dans ce cas-là, on n'est pas emmerdé. C'est bas du front comme comportement, on ne voit pas trop l'intérêt du bazar mais au moins on n'a pas mal à la tête. Et puis on peut se mettre à cogiter, à lire une ou deux déclarations "allusives" du gars Villeneuve (qui n'est pas sur-allier ni complétement fou allié) et commencer à se dire : aaaaah mais ouais, bien sûûûûûûr !!!! Vous vous mettez alors à établir des thèses à la con sur les araignées (métaphore "filée" (forcément)) et à remonter le fil (once again) du bazar. Ce qui suit a forcément des allures de spoiler... ou non, chacun ayant le droit de voir le film à sa sauce, on est d'accord.

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Le fil conducteur d'Enemy peut tenir dans une photo déchirée puis dévoilée sur la fin : un type vit avec une femme et a du mal à réellement oublier son ancienne copine enceinte de six mois. Dans sa tête (son subconscient, pourrait-on dire pour faire le malin), c'est un beau bordel : l'homme est actuellement prof d'histoire géo et semble avoir voulu remiser dans un coin de son cerveau son passé d'acteur de seconde zone (c'était justement il y a 6 mois) ; pourquoi ? Parce que sa femme est tombée enceinte et que le gars, titillé par le démon des femmes, a tenté de s'enfuir. Seulement, diable, le passé le rattrape - au moins dans sa tête - et le voilà rendu à combattre ses démons : à la fois le désir des femmes, de l’inconnu (notre gars est un chaud lapin d'après ce que lui dit sa mère) et la peur de se ranger. La femme-araignée n'a pas fini de le hanter...

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La femme, cet objet du désir qu'il faut détruire (scène d'ouverture initiatiquo-kubrickienne / scène de l'accident sur la fin avec le pare-brise non pas étoilée mais "toile-d’araignée-tée"), la femme, cette reproductrice endiablée et jalouse qui tente de vous prendre dans ses rets et à laquelle on a envie d'échapper (scène du prof qui ne veut pas être "sous contrôle" / la femme enceinte dans sa douche (et les vitres "zébrées" façon toile) / la dernière image : lorsque l'homme veut à nouveau sortir pour explorer ses fantasmes (la petite clé des songes…), l'araignée-femme se cabre et se tient sur ses gardes). Notre ami Jake est pris dans une sorte de cercle vicieux : lorsqu'il est avec une maîtresse ce n'est pas le pied (les coucheries au début du film n'ont pas l'air de bien se passer), donc il repense et revient au cocon familial, à sa femme qui va bientôt accoucher... mais à peine est-il parvenu à combattre la tentation, qu'au petit matin, il est repris par ses envies... C'est humain, enfin, c'est masculin...

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Le truc est tortueux et tente de mélanger "malicieusement" réalité et "projection" (notre gars a une ptite toile d'araignée dans la tête, ohoh). J'allais dire "mouais, et... ?" C'est un film qui repose uniquement sur un scénar, sur une clé (ou un trousseau, on peut voir la chose sous d'autres angles, libre à vous...), qui tente de mettre en place une sorte de suspense (Jake le dragueur vs Jake le pépère qui fantasme) : malheureusement l'ensemble apparaît un peu surfait, un peu trop compliqué pour être honnête. On n'est pas (je retourne mon intro après avoir voulu vous allécher) dans un monde malsain à la Cronenberg, on n'est pas dans un monde subtil à Kubrick où des dizaines de réseaux de sens peuvent être tissés, on n'est pas dans un monde à la Lynch où l'on finit par se perdre dans les chausse-trappes. On est dans du Villeneuve, léché, tortin mais un peu grossier, presque de la taille de l'araignée, dirais-je, envahissant la ville. Les fans de Usual Suspect devraient aimer (...).

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28 août 2014

Museum Hours (2013) de Jem Cohen

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Le prétexte est mince et l'œuvre est zen. Il est clair que le film (sorte de docu-fiction intime qui propose une belle déambulation dans un musée d'Art de Vienne - qui abrite entre autres des œuvres de Bruegel, Rembrandt et des œuvres égyptiennes - et dans la ville elle-même) donne plus envie de se faire un bon vieux thé des familles qu'une téquila paf, mais il est parfois agréable de se laisser simplement porter par une œuvre des plus apaisantes. Une femme entre deux âges, originaire du Canada, vient à Vienne pour être au chevet d'une lointaine cousine dans le coma. Alors qu'elle "cherche son chemin" dans un musée, elle fait la connaissance d'un des gardiens. Nos deux cœurs solitaires s’associent et posent leur regard sur les œuvres qui les entourent, sur la ville, le gardien aimant à faire partager ce qu'il semble "conserver" depuis fort longtemps dans son for intérieur. Une petite balade sous le signe du temps qui passe, sur la mort, sur l'éternité (celle des œuvres d’art, celles des pierres) qui, malgré la grisaille qui tombe sur la ville, ne se laisse jamais gagner par la dépression. Pudeur, curiosité, sens du partage que les regrets (du passé) ou la tristesse ne permettent jamais de vaincre.

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S'il est toujours plaisant de se pencher sur une œuvre de Bruegel, quelle qu'elle soit, d’y découvrir des détails, de se plonger à l'infini dans ces toiles représentant "ce petit peuple", reconnaissons à Cohen la même volonté d'approcher ses congénères sans jugement, avec pudeur, avec tact... et avec le même sens du cadre. Certaines vues de Vienne, sans jamais justement tomber dans l'esprit "carte postale", donnent envie de les scruter plus en profondeur alors même que déambulent des personnages emmitouflés dans cette ville où se côtoient architecture ancienne et modernité. C'est parmi ces ruelles de la ville et parmi ces allées du musée que nos deux âmes, loin d'être en peine, se racontent leur vision des choses, leur histoire, leur expérience sans que jamais l'on ait l'impression de tomber dans un quelconque voyeurisme. Même lorsque l'ombre de la mort se projette sur nos deux silhouettes (juste après une visite de grottes sous-marines situées plus de six pieds sous terre...), seul un léger éclat de sanglot se fait entendre sans que l’on tombe dans la torpeur, que l’atmosphère soit définitivement plombée. L'équilibre de la chose tient dans les multiples petits réseaux de sens (souterrains si j’osais) qui se créent entre les êtres, les œuvres, les bâtiments. Ce qui rend sûrement cette œuvre si touchante est le soin apporté à chaque petit détail, les deux personnages (tout comme la caméra) cherchant à dénicher dans le décor, dans les tableaux, des aspects qui rentrent en résonnance avec leur sensibilité propre. C'est à la fois très peu de chose, relativement fragile, ténu mais il y a une vraie douceur humaine et une réelle profondeur artistique qui finissent par se dégager de la chose. Un petit jewel du gars Jem.

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Outrage : Beyond (Autoreiji : Biyondo) de Takeshi Kitano - 2012

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Outrage était un (médiocre) copier-coller des films de yakuzas de Kitano ; Outrage : Beyond est un (poussif) copier-collé d'Outrage : à croire que notre Takeshi est de plus en plus conceptuel, inventant au fur et à mesure de films peu inspirés la théorie de la mise en abîme en abîme. Que dire de ce cinéma usé, qui nous montre un ancien grand cinéaste au bout du rouleau, complètement perdu au milieu de ses panoplies trop étroites et ses motifs pleins de poussière lui rappelant l'ancien temps ? D'abord qu'on s'y fait beaucoup chier, c'est un fait.

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La grosse première moitié est constituée de dialogues à rallonges dans des bureaux, où on devine que s'affrontent deux clans rivaux (avec chacun 11000 ramifications) fomentant chacun une vengeance sanglante. Ces messieurs en col blanc ont désormais perdu tout sens de l'honneur, et mettent même à leur tête des petites frappes brutales, jadis simples gardes du corps et qui subitement deviennent des pontes. Face à la perte des valeurs criminelles (...), notre Takeshi ressucite du précédent volet et vient jouer les farfadets entre les deux camps. C'est donc, comme le premier opus, une série de règlements de compte au sein de la maffia japonaise, mais ici poussée à un degré d'abstraction total : on ne sait jamais qui est qui, dans quel camp est le nouveau tueur, de qui on parle ou qui est mort. Du coup, on baille en attendant que ça charcle un peu, en se souvenant qu'au moins, dans Outrage, il y avait une sorte d'humour froid totalement absent ici. Comme si Takeshi, en vieillissant, finissait par croire dur comme fer à ces gangsters à la con. On préférait nettement les mêmes gangsters qui jouaient comme des gosses sur la plage dans Sonatine.

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Une fois cette interminable suite de discussions terminée, c'est le temps des trucidages en masse, on se dit donc qu'on va être payé de notre patience. Que foin (ça se dit, "que foin" ?). Mise à part une marrante mise en scène à base d'assommage à répétition avec des balles de base-ball, c'est là aussi une suite sans muscle de coups de feu, de gars qui s'entretuent dans des grosses cylindrées et de compères qui pissent dans leur froc avant de ramasser la balle qui les achèvera. Kitano fait son chien fou dans une ou deux scènes, mais ne bluffe personne : il est clair qu'il n'a pas envie d'y aller, pas envie de faire ce film, pas envie de jouer ce personnage usé jusqu'à la corde. Même si les cadres sont toujours aussi parfaits, même si on sent bien encore ça et là la trace d'un grand cinéaste, on en tire la conclusion qui s'impose : Kitano a l'air fini. Je préférais, à tout prendre, ses films maladroits et malades de sa période dépressive. Ici, il va au taff comme d'autres vont au charbon.

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LIVRE : Rouge ou Mort (Red or dead) de David Peace - 2014

9782743628697,0-2240094A force d'essuyer les sarcasmes de Shang sur mes connaissances footballistiques (alors que je peux citer au moins 3 joueurs de foot, et que je le pense incapable de citer 3 maîtresses d'Henry Miller), je viens de me taper LE bouquin sur le sujet, histoire de mettre un point final à la vaine querelle : 800 pages sans paragraphe ou presque sur l'histoire du Liverpool Football Club entre 1959 et 1974, à l'époque où l'équipe était managée par le légendaire Bill Shankly. Match par match pour ne pas dire heure par heure. Calmé, camarade ?

David Peace vient du thriller et avait pour habitude de deviser gaiement sur les serial-killers. Il a fini par trouver une écriture au rythme entêtant et slamé, qu'il reprend ici au service d'un sujet beaucoup plus lumineux. De fait, Rouge ou Mort est un exercice de style prodigieusement culotté, puisque l'histoire du club y est décrite comme une suite répétitive de matchs, toujours narrés de la même façon, à la fois technique, saccadée et monotone. L'histoire y acquiert quelque chose d'hypnotique, malgré la répétition inlassable de la même chose. A chaque nouvelle saison, on sait qu'on va se retaper la même litanie de matchs, victorieux ou non, émaillés rarement par quelques évènements (achats de joueurs, blessures, météo fluctuante), et on y replonge pourtant ; pour voir, en quelque sorte, jusqu'où Peace ira dans cette espèce d'écriture sans émotion, qui tente une sorte d'épuisement complet de la langue (et la traduction française est absolument remarquable dans ce sens), qui tente d'en déconstruire complètement la forme : pas de pronoms personnels, une ponctuation millimétrée qui s'essaye à la rupture de rythme et à la fausse rime, et surtout cet enfouissement de chaque évènement dans la répétition du même. Les matchs sont traités à égalité avec les micro-faits (décaper une cuisinière ou attraper un rhume), et on finit, au bout des quelques 600 premières pages, complètement ensevelis sous les mots, par comprendre un peu le but du roman : parler non pas de la vie du club, mais de celle de Shankly, le manager, irrémédiablement liée à la première jusqu'à la dévotion, et s'oubliant elle-même dans l'allégeance au LFC et à ses supoorters.

L'histoire n'a pas de prise sur Shankly (les prémices du hooliganisme, la catastrophe du Heysel, les remaniements politiques sont évoqués, mais passent comme une toile de fond), et si on lui donne l'occasion de rencontrer le premier Ministre, il ne sait que parler encore et encore de joueurs, de buts et de coupes. Sa vie est complètement dévouée à son équipe, et Peace, en nous étouffant sous les mots, étouffe son personnage sous cette chappe dont il ne sortira jamais. Le dernier quart du livre, où Shankly part dans une difficile retraite, est le plus beau : on y voit un homme seul, inoccupé, qui ne sait plus vivre sans le foot, pathétiquement à la recherche des bribes de son passé et de la reconnaissance de tous. Là, l'émotion se lâche enfin, après cette liste impressionnante de matchs, d'actions de terrain et de scores, et le livre vous laisse complètement essoré mais bizarrement touché. En tout cas, voilà un livre-dispositif d'une ambition démesurée, ce qui justifie quoi qu'il arrive qu'on s'y jette corps et âme. Incollable sur le foot, maintenant, mon gars, quand tu veux pour un Pub Quizz.

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Real Humans (Äkta människor) saison 2 - 2014

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Grand plaisir de retrouver nos hubots cabossés pour une nouvelle saison. Mêmes défauts que pour la première (épisodes un peu trop longs, rythme pas toujours très tenu, et toujours cette surexposition affreuse dans la photo), mais mêmes qualités aussi, le scénario poussant même un peu plus loin les promesses de la saison 1 : les hubots s'émancipent de plus en plus, plongeant Real Humans dans une ambiance qui tient à la fois de la science-fiction et de la métaphysique. En devenant de plus en plus indépendants sous l'influence d'un code informatique (caché de façon dérisoire dans une clé USB ridicule en forme de robot), les hubots apprennent le libre-arbitre, l'angoisse existentielle et même la foi religieuse. La série opère même un discret mais habile retournement de situation en nous les montrant souffrants (moralement ou physiquement) et donc presque plus touchants que les humains qui les torturent. En parallèle avec cette évolution morale, un virus se propage parmi eux, véritable sida qui les transforme en monstres tristes excellemment rendus.

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Le scénario atteint une belle profondeur, pas tant dans les fatigantes intrigues presque "espionnage", où le fameux code s'échange par-delà les ordis et les robots, que dans la façon qu'il a de nous montrer les hubots face aux affres existentiels des humains. C'est la famille qui est la plus attaquée de ce côté-là : un grand-père qui revient à la vie grâce au clônage, une hubot avide de devenir mère, des conflits de génération entre adultes, "vrais" enfants et robots, transferts d'affection, etc. Les familles explosent sous l'arrivée massive de ces robots 2.0 qui peuvent maintenant, en plus d'apprendre l'arabe en 10 secondes, éprouver des sentiments, déclencher le désir sexuel ou souffrir. Les plus grands moments du film sont ceux où nos amis de synthèse découvrent l'horreur d'être en vie : le grand-père qui hurle devant l'ampleur de sa découverte du libre-arbitre, la petite Mimi en proie à des envies de suicide, Odie condamné à ne pas aller plus loin que son mètre de rallonge, ou la pitoyable rebellion de hubots-soldats au sein d'un stand de paintball (persuadés que l'univers en entier tient dans les quelques hectares du parc). Les robots apprennent l'humanité, et leurs difficultés à s'adapter mettent en évidence la monstruosité de celle-ci. Vous voyez les choses venir ? qui est le plus humains, celui qui est né humain ou celui qui veut le devenir, celui qui a créé l'humain parfait ou celui-ci ? Voilà le genre de questions que la série pose, et brillamment.

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Il y a toujours une sorte d'humour froid qui fait merveille, mais la monstrusité lisse des hubots, qui était plutôt fun dans la première saison, devient ici effrayante. Dès le premier épisode, le virus qui dilate la tronche parfaite d'un robot donne le ton : on va être dans un côté beaucoup plus sombre qu'avant. Les yeux s'emballent et changent de couleur, les gestes deviennent incontrôlables, les voix s'éteignent, et ces accidents physiques qui apparaissent sur des visages harmonieux sont d'autant plus terribles. La palme aux deux personnages les plus intéressants de ce point de vue-là : le grand-père (excellentissime acteur) qui, après sa bonhomie et son ridicule, devient un clown grimaçant et incontrôlable ; et Florentine, blonde platine sexyssime qui cache sous sa soif de normalité de sombres pulsions. Les vrais humains ne sont pas en reste avec leurs sectes anti-hubots, leurs ratonnades, leurs déviances psychologiques et leurs corps en déliquescence (l'un des personnages principaux porte un masque bleu très disgrâcieux pour cacher son visage brûlé, une autre met son point d'honneur à passer pour une hubot). Bref : le monde décrit là-dedans, baignant pourtant dans une lumière irréelle, est d'une noirceur totale. On est prêt à penser que la saison 3 sera tarkovskienne.  (Gols 27/06/14)

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Au bout de la vision de cette deuxième saison, non seulement on commence à parler le suédois couramment mais on est en plus de plus en plus scotché aux problèmes hubotologique de nos amis robots. Plus ils tendent vers une certaine indépendance, plus ils doivent faire la dure expérience des déchirures affectives (comme leur visage est quasi-inexpressif, ils doivent faire un méga effort sur le froncement de sourcil pour montrer toute leur affliction) - pour ceux qui sont du côté positif et tentent de "s'intégrer", ou - pour ceux qui sont du côté sombre de la force - plus ils se font darwiniens : only the stronger will survive... Le problème de nos êtres humains, au fond, est que la créature hubotisée semble avoir plus de potentiel que son créateur ; non seulement elles sont éternelles (tant qu'il y a du courant, forcément... A Fomboni, un hubot aurait une existence très limitée dans le temps...) mais en plus elles ont des capacités intellectuelles qui surpassent de loin les pauvres humains que nous sommes. Le clônage a du coup de bons jours devant lui...

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Oui l'intrigue principale est un peu concon (le mec qui a créé la clé USB doit se faire des coucougnettes en or en Suède), on se doit de fermer les yeux parfois sur les "évolutions technologiques" (tu mets un casque en cuir sur ta tête et tu transmets toute ta mémoire humaine en deux minutes sur un disque dur, bien sûr... Ça marcherait pour Ribéry, je dis pas, mais sinon ?) mais heureusement, tout ce qui fonctionne "par petite touche", tous les rapports notamment entre les hubots et cette famille suédoise "moyenne", sont terriblement attachants. Dans cette société suédoise parfois un peu lisse ou méchamment réac par certains aspects, il y a heureusement des personnages humains pathétiques qui donnent tout le sel à la chose : le père de famille au chomedu qui se remet à la gratte, mon vieux Roger, buveur de bière devant l'éternel, toujours d'accord avec le dernier qui parle, surtout si c'est un hubot... Côté hubot, mention spéciale à ce pauvre Odi esclave de ses deux rallonges et à la tronche de cake de Rick qui devient de plus en plus hargneux - chacune de leur apparition provoque un petit rictus nerveux de compassion. Toute la question est de savoir en effet dans quelle direction va nous mener la saison 3 (Hubot uber alles vs racisme humain ?) : il nous faudra malheureusement cette fois-ci patienter. La suède, l'autre pays des séries ? Definitely.  (Shang 28/08/14)

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27 août 2014

Blue Ruin de Jeremy Saulnier - 2014

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Envie d'un petit film noir qui déborde de l'odyssée pléthorique troussée par notre ami Shang : voici Blue Ruin, petite chose honorable mais oubliable complètement dans la veine des années 70. On pense à Pekinpah ou aux film burnés avec Eastwood, avant de se rendre compte que Saulnier est aussi un cinéaste d'aujourd'hui et a vu les trucs des frères Coen. A cheval donc entre le thriller et la critique du thriller, il parvient mine de rien à trouver un petit ton agréable, et le film se laisse regarder comme de rien.

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Dwight a vu ses parents assasinés et a dérivé depuis vers la dèche et la déprime. Quand il apprend que l'assassin est libéré après 20 ans de tôle, il rase sa barbe, retrouve son Opinel et part en guerre. C'est le début d'une spirale de violence vengeresse qui va aller très loin, chaque meurtre en entraînant automatiquement un autre dans une surrenchère sans fin. En même temps qu'une sorte de renaissance du personnage, qui trouve finalement dans son obsession de vengeance un sens à sa vie et un nouvel équilibre, on voit se dessiner un portrait de l'Amérique moderne guère reluisant. Pour une fois qu'un film de "revanche" n'est pas une glorification droitiste du self-defence, on ne peut qu'applaudir : Saulnier, même si ses pics de violence sont filmés avec une sècheresse qui confine au gore, n'est pas fasciné par la violence. Au contraire : il montre comme il est difficile de tuer quelqu'un, même quand on a le droit de son côté. Le personnage ne cesse de braquer des méchants et d'hésiter avant de les tuer, terrorisé par ses actes et par le sang qui gicle de partout. Armée jusqu'aux dents, l'Amérique semble abandonnée à cette course sans fin vers l'anéantissment de l'homme par son voisin de palier, et en même temps atterrée par sa propre amoralité.

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Le fond est donc assez fin, et le style l'est tout autant. Saulnier parvient avec maîtrise à aller sans arrêt de la violence sèche à l'humour et inversement, grâce à son anti-héros maladroit et pas fait pour ça : le gars loupe les mecs à deux mètres, s'arrache des flèches de la jambe avec un sécateur, discute trois heures avec un meurtrier au lieu de l'achever, vraiment pas un justicier infaillible et sur-entraîné. Juste un petit mec sans qualité entraîné dans un monde qui lui échappe. Cet anachronisme donne des scènes assez marrantes, malgré la tension du film. Une fois tout ça dit, et c'est déjà énorme, notons quand même les défauts du film : un acteur principal qui vise trop ouvertement l'Oscar (construction physique très scolaire et fatigante), une trame un peu hétérogène qui n'évite pas plusieurs moments de creux pas géniaux, une tendance moraliste sur la fin, et une certaine transparence de mise en scène. Voilà, comme je disais : pas mal, peut-être une voix intéressante en train de naître sous nos yeux, mais encore un peu timide.  (Gols 11/08/14)


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Les histoires d'amour finissent mal en général. Les histoires de famille aussi, surtout lorsque ton père sort avec la mère d'un autre clan. Et que quelqu'un du dit clan descend ton père. Et ta mère. Tu peux tenter alors, après avoir perdu tes deux parents, de refaire ta vie. Ou non. Et laisser grandir en toi la vengeance jusqu'à ce que le meurtrier sorte de prison. C'est un peu difficile, certes quand tu es sur le modèle d’un Pierre Richard - sans être un grand blond mais avec une belle barbe rousse. A la première velléité de violence, tu risques plus de dégueniller ton ennemi plutôt que de l'assassiner en bonne et due forme (c’est un peu comme essayer d'égorger un type avec un couteau à beurre - ce n’est pas pratique). Mais tu y parviens tant bien que mal. Puis les frères du clan cherchent à venger leur frère. Et là, c'est l'escalade. 

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Si on rigole au cours de la vision du film, c'est quand même un peu nerveusement - on n'est, à mes yeux, pas si proche que cela de la veine Coen. Certes, le vengeur barbu (puis rasé de près) est aussi maladroit que votre chroniqueur (le premier qui me lance un défi au Mikado peut mourir en enfer) et il est vrai qu'il se retrouve souvent dans des situations qui frôlent l'absurde (quand on n’est pas fait pour le crime, ça se voit vite...). Mais il tente malgré tout d'aller jusqu'au bout du processus (il sait très bien qu'il a mis le doigt dans un engrenage : il faudra qu’il décime tout le clan adverse ou sa propre sœur et ses enfants risquent de rejoindre le ciel plus tôt que prévu) ; il le fait ceci dit avec un tel désespoir, un tel vide dans le regard, qu'on a tôt fait de faire taire ce stupide ricanement nerveux… Saulnier sait jouer avec une belle efficacité de l'ellipse, semble définitivement moins doué pour les dialogues (un héros taiseux, c'est pratique dans ces cas-là) et nous sert un ptit polar d'été saignant, à défaut de rester longtemps en bouche. Je m'alignerai once again sur l'ami Gols (début août on se déchire, mais fin août on est au diapason, c'est comme ça) en disant que le gars est prometteur mais qu’il doit encore faire ses preuves. Sinon sa caisse (une Pontiac pourrave) je lui achète quand il veut.  (Shang 27/08/14

 

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LIVRE : Les Voix de Aimée F. & Nicole Anquetil - 2014

9782228911276,0-2240031Les deux thèmes qui me désintéressent le plus au monde sont le football et la psychiatrie. Pour le football, j'y reviendrai plus tard (je vous jure que je suis en train de lire un livre sur le sujet) ; pour la psychiatrie, j'ai fait ma B.A. en lisant ce témoignage amphigourique d'une folie. Aimée F., 75 ans, instite à la retraite, fervente catholique tout ce qu'il y a d'éduqué et de stable, voit un jour un merle se poser sur le rebord de sa fenêtre et s'adresser à elle. C'est le début d'un véritable enfer : d'abord bienveillantes, les voix qu'elle entend de plus en plus fréquemment suite à cet évènement se font de plus en plus oppressantes, de plus en plus nombreuses, polluant littéralement l'existence de cette femme, la ramenant à son enfance difficile (elle a été violée par son père), l'empêchant de penser, mettant en doute sa foi, lui sussurant des propositions pornographiques, l'incitant au suicide. Vaillante, Aimée se met à écrire ce qui lui arrive, et c'est ce témoignage qu'on a sous les yeux. Rares sont les occasions d'assister ainsi à une psychose décrite par la personne qui en est victime : les hallucinations auditives de l'auteur constituent un véritable cauchemar, et on regarde cette folie se développer comme un film d'horreur. Très pratique, elle catalogue une par une les interventions des voix, omniprésentes, harcelantes, dans une sorte d'exorcisme par l'écriture. Cette froideur scientifique confère au bouquin un aspect vraiment effrayant, la répétition et la rapidité d'exécution, qui ne se soucient jamais de style ou de cohésion, servant de petite musique infernale au monde intérieur ravagé de cette femme.

Ce document a servi de base à une psychotérapie effectuée par la psy Nicole Anquetil, qui livre ses réflexions dans un deuxième temps. Bon, là, j'avoue que les bras m'en sont tombés. Fan de Lacan, Anquetil se livre à une analyse alambiquée du cas d'Aimée, visiblement emballée par la complexité du cas. Sans empathie, mais avec une écriture qui ferait passer les écrits de Lacan pour un manuel de CP, elle s'enfonce bien profond dans sa bonne conscience de médecin, passant complètement à côté de ce qu'on attend : qu'est-ce qui a conduit la malade à entendre ces voix ? Que peut-on tirer de cette expérience ? Anquetil n'en tire qu'une auto-satisfaction d'érudite, qui se roule avec délices dans ses références, ses notes de bas de page et ses citations, et livre une fin de livre illisible. Du coup, on refait le tour et on se dit que le bouquin aurait été suffisant s'il n'avait fait que 50 pages (il en fait 300), et s'il s'était arrêté uniquement sur ce témoignage hallucinant et terrifiant, en en gommant les nombreuses redites, et en précisant un peu la biographie de cette Aimée F pendant sa folie. Hop, je passe au football.

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Arrête ou je continue de Sophie Fillières - 2014

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On dirait le titre d'un film d'Aldo Maccione, mais ne nous y trompons pas : voilà une rare réussite dans le cinéma français dit "littéraire-bobo-dépressif". Sophie Fillières ne raconte rien de plus que ses innombrables collègues : un amour en fin de vie, un couple qui ne se comprend plus et qui a du mal à solder son histoire. Mais on l'avait déjà vu avec l'excellent Gentille il y a quelques années : Fillières, c'est pas ce qu'elle raconte qui compte, mais comment elle le raconte. Or on se trouve là face à une des écritures les plus originales et fines qui soient, une personnalité dans l'invention qui fonctionne à plein régime. On ne sait pas vraiment si le film est drôle ou pas, si on a droit à une comédie (du dé-mariage, pour le coup) ou à un drame. Tout y parle dépression, incommunicabilité, mépris, fin de tout ; mais tout y respire la beauté de la vie, dans son aspect le plus lumineux. Fillières vous fait rigoler pour mieux vous assassiner, et peut dans la même minute nous montrer le sauvetage joli d'un petit chevreuil et la fin triviale d'un amour : c'est parfait.

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Pour l'aider à atteindre à ce fragile ton, il faut dire qu'elle est bien épaulée par deux purs génies : à ma droite Emmanuelle Devos, la parfaite femme normale, à la fois fantaisiste (souvent malgré elle) et tourmentée, burlesque et sexy ; à ma gauche, le toujours bluffant Mathieu Amalric, en même temps mufle et attachant, capable en un seul regard, sans un mot, lors d'une scène d'anthologie (il déguste une bouteille de champagne qui a explosé dans le congèle) de dire une phrase comme "ah non non je suis pas d'accord avec toi, ce champagne est exceptionnel, étonnant". Les deux ensemble sont comme un duo de clowns, ici deux clowns blancs, qui trouvent un ton à la Buster Keaton : c'est drôle, mais étrangement triste aussi, jamais gaguesque, toujours indicible. En tout cas, ils se délectent visiblement à ces dialogues hyper-ciselés, ping-pong virtuose mais qui ne s'affiche jamais comme tel, qui refuse le bon mot et préfère trouver quelque chose de musical, de juste. La bougresse a le sens des situations improbables : encore une fois, ce n'est pas grand-chose, mais on a l'impression d'être constamment dans le monde tel qu'il est tout en étant légèrement décalé. Comment se comporter quand on se trouve au milieu d'une tablée de musiciens classiques ? Comment se sortir de la situation délicate de la boucle d'oreille inconnue trouvée dans sa voiture ? Faut-il prêter son PQ à des randonneurs inconnus ? Est-ce normal de ranger les serviettes de bain avec les serviettes de toilette ? Autant de questions primordiales qu'on ne s'était jamais posées, et avec lesquelles Fillières tresse une véritable sonate pour coeurs solitaires.

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Au centre du film, il y a une situation extrême (le couple part se promener en forêt, elle y restera et y vivra une éphémère vie d'ermite avant de revenir à la vie) qui va faire virer le film. De la comédie amoureuse qu'il était, il passe à la chronique très amère, et on se retrouve gentiment bouleversé par ce merveilleux équilibre, par ce ton feutré et discret qui nous a cueilli sans qu'on sache comment. Excellent.  (Gols 12/08/14)


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L'ami Gols étant de bon conseil, je me décidai de voir la petite chose avec ma mie - l'érosion d'un couple est un sujet qui titille, forcément. Bien m'en a pris car en effet Fillières trouve tout du long un ton pince-sans-rire qui fait mouche. C'est très bien écrit, magnifiquement interprété (Devos et Almaric ont un merveilleux sens du timing, toujours capables de sortir la ptite mimique à la microseconde sans jamais être chichiteux) et terriblement vrai... Comment un couple qui se déchire sous nos yeux peut-il paraître aussi cocasse ? Il est forcément facile de se gausser de la mauvaise foi de l'un (mon regard se tourne irrésistiblement vers la gent masculine), l'insatisfaction permanente de l'autre (j'aime beaucoup les femmes, attention (...)), on prend plaisir à les voir faire mine d'avoir des problèmes de communication alors même qu'ils comprennent chacun parfaitement ce que l'autre n'a pas voulu dire (vous me suivez...). Ils se connaissent tellement bien qu'ils savent parfaitement comment une discussion peut vite dégénérer pour exaspérer l'autre et ils s'y vautrent souvent avec un délice malsain. Arrête ou je continue, magnifique titre.

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Jeux de mots mais également attitudes physiques filmées dans la longueur. Fillières se donne le luxe de filmer ses deux grands interprètes sans que ceux-ci aient la moindre ligne de dialogue à prononcer - essentiellement, lorsqu'ils se retrouvent, chacun de leur côté, dans la forêt. C'est là que nos deux personnages principaux en pleine période d'introspection se montrent le plus inspirés. Qu'Amalric ramasse de maigres bouts de bois sans bouger le cul de son rocher ou que Devos lance un regard interloqué face à un daim (dans le film on dit "chamois", Gols parle d'un "chevreuil", il faudra faire une table ronde sur le sujet pour se mettre au diapason), ils sont juste pathétiquement drôles et c'est là toute la force de Fillières de faire vibrer à la perfection cette petite corde sensible tragi-comique. La fin quant à elle, sans vouloir la dévoiler, est sèche, franche, brute, courageuse - comme on l'a d'ailleurs rarement vu avant... dans des films d'homme. Jolis choix de Sophie sur toute la ligne. Belle petite chose à déguster à deux... tant qu'il est encore temps.  (Shang 27/08/14)

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26 août 2014

LIVRE : Du Sexe de Boris Le Roy - 2014

9782330035976,0-2239991Du Sexe est un titre accrocheur pour un bouquin qui aurait pu aussi s'appeler "Des désarrois de l'homme moderne face aux femmes d'aujourd'hui, et des façons, politiques essentiellement, de les régler". C'est plus long, certes, mais ça donne une idée non seulement du contenu (sociologico-romanesque) et du style (lourd et alambiqué). Le Roy joue sur le genre très à la mode en ce moment de l'étude scientifique mise au service du roman (Houellebecq et plus récemment Bellanger se sont essayé à la chose avec nettement plus de brio) : il raconte la grandeur et la décadence d'un petit parti politique fondé sur une idée, la république binominale. En gros, ça veut dire partager chaque poste de la vie professionnelle et politique en deux, et mettre systématiquement un homme et une femme aux manettes. Une façon de prolonger la parité au maximum, en quelque sorte. Trois personnages sont à la tête du parti : un politique légèrement verreux, Simon, d'ailleurs inélligible, et qui veut se refaire une santé avec cette idée ; son frère, Eliel, petit mec féru de sociologie ; et Hana, fille secrète du président actuel, comptant solder quelques comptes avec son paternel en même temps qu'avec les hommes. On suit donc la formation de ce parti en parallèle avec les affres sexuels de ses protagonistes, dans une sorte de portrait en coupe de la perte des repères identitaires de ces messieurs-dames.

Intéressant, je ne dis pas, d'autant qu'au niveau purement théorique, la thèse de Le Roy tient debout. Le gars semble avoir été jusqu'à commander une étude de faisabilité de son parti, et il est vrai qu'il est très convaincant dans son projet de partage des taches. Il va loin dans l'analyse, dans l'essai politique, et on aimerait bien, tant qu'à faire, voter pour lui. Il allège la lourdeur de la théorie par un côté purement romanesque, qui ne s'interdit pas un humour caustique et cynique du meilleur effet, travaille même sur les contre-points et les hiatus entre fiction et réalité, c'est bien. Les scènes de cul, notamment, sont parfaites, drôles et cliniques en même temps, presque aussi techniques que ces longues pages d'explications politiques. Le gros souci, finalement, c'est l'écriture, vraiment impossible, pataude, maladroite, qui multiplie les longues phrases mal équilibrées et les tics de petit malin. On est absolument noyé sous les mots, les formules et les théories et on aurait bien aimé pourtant avoir un peu d'air. La trame romanesque a du mal à prendre, à devenir vraiment intéressante. Comme essai, intrigant mais lourd ; comme roman, raté.

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25 août 2014

LIVRE : Orphelins de Dieu de Marc Biancarelli - 2014

9782330035938,0-2240003Biancarelli est un malin : il est allé chercher une trame qui a déjà fait ses preuves (True Grit de Charles Portis), et l'a transposée dans le décor le plus photogénique qui soit (la Corse du XIXème siècle, ses montagnes arides et ses sols rugueux). Deux éléments forts qui suffisent à notre bonheur, et font oublier toutes les autres exigences, secondaires il faut le reconnaître, du roman : l'écriture par exemple, ici lourdaude quand elle n'est pas maladroite et moche quand elle n'est pas lourdaude. Ce n'est pas que le gars ne s'essaye pas au style, visant même parfois un lyrisme naturaliste à la Giono, mais décidément l'écriture n'est pas le talent qu'il a le mieux reçu en partage. Dès la deuxième page, on trouve une phrase aussi pataude que : "Il lui arrivait de réajuster sa charge péniblement, nerveusement même, de s'accroupir à cet effet tout en blasphémant, puis elle reprenait son pas et on l'aurait dit comme une bête traquée", autant dire qu'on renonce vite au style.

Mais une fois n'est pa coutume, je n'ai pas fermé sèchement le livre pour autant. Parce qu'il faut reconnaître que Biancarelli, s'il écrit mal, raconte bien, et que son histoire est méchament addictive. Comme dans son alter-ego de western, Orphelins de Dieu raconte les rapports entre une jeune fille et un brigand, celle-ci ayant engagé celui-là pour une mission carnage en vue de venger son frère : le tueur doit retrouver et assassiner quatre membres d'un clan. Le vieux gars en profite pour raconter à cette gamine peu farouche son passé de bandit de grands chemins, revenant sur la camaraderie qui le liait aux membres de son clan sanguinaire et les exactions qu'ils commirent et qui le hantent sans cesse. Violent et sauvage, le récit se charge d'une sorte de brutalité ancestrale, comme si toute la violence des hommes (et en passant, celle de la Corse, le livre se montrant finalement très actuel) était convoqué à travers ce personnage de "L'Infernu". Au milieu de la nature, les hommes s'entretuent, se trahissent, se pourchassent, se torturent, et Biancarelli ne nous cache rien des détails de ces crimes barbares. Même s'il échoue un peu à rendre vraiment intéressant le personnage de la fille, qui aurait pu représenter une sorte d'innocence perdue, il excelle à transformer son histoire en récit d'aventures, et la charge en plus d'une sècheresse qui confine au gore. Pari audacieux, qui plus est : faire de cet assassin sans quartier le vrai héros légendaire de son histoire, un être mythologique et spectral qui endosse à lui seul tout le passé de barbarie de son pays. Comme en plus il y a pas mal de suspense là-dedans, et que c'est assez habilement monté entre narration au présent et flashs-back, on suit la chose avec intérêt, c'est vrai, même si on soupire souvent devant les tentatives ratées de faire de la littératûûûre. Pas mal.

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24 août 2014

Une brève Histoire du Temps (A brief History of Time) (1993) d'Errol Morris

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Si vous voulez tout savoir sur les trous noirs, si vous êtes certains qu'un Créateur est à l'origine de l'univers sans vous être jamais posé la question suivante "Qui a créé le Créateur ?", si vous êtes incapable de savoir pourquoi on se rappelle du passé mais pas du futur (je sens que Gols a une réponse toute faite, je lui conseillerais de ne pas trop faire le malin), ce documentaire est pour vous. Si, par exemple, vous ne savez toujours pas ce que vous allez manger ce soir, vous pouvez aisément faire l'impasse. Morris, vous l'avez compris, se penche sur les théories (gentiment vulgarisées) de Stephen Hawking. Après nous avoir conté son fabuleux parcours universitaire (le gars bosse une heure par jour et enfonce tout le monde - un peu comme moi en ping-pong) et sa malheureuse déchéance physique (qui l'a justement boosté à se pencher très tôt sur des problèmes épineux), de multiples interviews de spécialistes et du Stephen himself tentent de nous rendre un peu moins con sur la fameuse théorie du Big Bang et sur le phénomène d'extinction des étoiles, the famous black holes (and revelations).

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On s'accroche pour essayer de se mettre à leur niveau (eux-même s’abaissant plus bas que terre pour nous) et pour tenter d'imaginer la raison pour laquelle un astronaute qui tomberait dans un trou noir finirait comme un pauvre spaghetti. Hawking évoque aussi la possibilité d'une contraction de l'univers et un retour du monde dans le temps (retourner dans le ventre de sa mère risque de ne pas être chose facile) avant d'avancer sa grande théorie du Big Crunch (on semble en gros destinés à tous finir en grosse tablette de chocolat ce qui n'est pas forcément pour me déplaire). On hoche la tête dans son fauteuil pour faire croire à son voisin qu'on capte chaque explication avec une facilité déconcertante et on fait semblant de chercher au fond de son cornet de pop-corns quand défile toute une série de schémas géométriques du Steph - ah ouais, désolé, je vous aurais bien expliqué mais j'étais distrait : dommage parce qu'en terminale j'étais bon en courbes. Bref Hawking a révolutionné les grandes théories sur la création de l'univers et on est assez fier de lui - même respect (sans courbette, soyons franc) pour le gars Morris qui sélectionne chaque intervenant pour tenter de nous expliquer la chose. Cela ne nous empêchera pas malgré tout d'aller bosser demain, Big Crunch or not. Soyons lucide.

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Empreintes digitales (Big brown Eyes) (1936) de Raoul Walsh

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On avait quitté le gars Raoul dans une petite forme, il nous revient avec une bien sympathique screwball-detective story avec un Cary Grant et une Joan Bennett en pleine bourre. Il est flic et enquête sur un vol de diamants, elle est manucure et se fait journaliste pour aider son si beau boyfriend. Puis survient un drame terrible : des types impliqués dans le recel des diamants tuent un bébé lors d'une d'une fusillade dans un parc, damn it ! Grant et Bennett allient leur force pour coincer le coupable mais ce dernier, jugé, est relaxé. Pour les deux c'en est trop, ils démissionnent chacun de leur taff ; Grant part sur les traces de ce sombre assassin bien disposé à régler l'affaire d'homme à homme. Le final, dans le salon de manucure, mettra en scène nos deux courageux héros.

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Nan, ce n'est pas un chef d'oeuvre du gars Raoul mais on ne s'ennuie pas, grâce notamment à nos deux lovers qui passent leur temps à se lancer des petites vannes à bout portant : Grant, imitant une donzelle, n'a pas peur du ridicule (mais on peut tout lui pardonner) et prouvera que ses dons de ventriloque peuvent lui sauver la vie. Bennett est plus jalouse que ma mie mais cherchera toujours à prendre des risques pour sauver son homme (quitte à faire un titre complétement bidon en une d'un journal et à voler le flingue du Cary pour effrayer le complice de l'assassin). Un ptit couple qui fonctionne donc relativement bien malgré les légères chamailleries pour la galerie, toujours prêts à allier leur force... même pour ouvrir un tiroir. En seconds couteaux, il y a également du bon avec Walter Pidgeon en dandy-ponte de la mafia et ses deux assistants, l'imperturbable Lloyd Nolan qui te tue un gamin sans avoir aucun remords et le dragueur trouilloux Douglas Fowley qui ne fait pas le malin à sa sortie de prison.

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Walter Pidgeon est un parfait beau salop qui n'hésitera pas à sacrifier ses propres hommes pour se protéger mais qui sera trahi par ses empreintes digitales (c'est pas bon d'avoir une cicatrice sur le pouce) ; il est parfait dans son rôle de truand-gentleman ; c'est d’ailleurs avec un flegme tout britannique que, lors d'une balade dans un musée, il annonce à deux tueurs aussi peu cultivés qu'un champ mohélien leur mission : descendre un type pour s'assurer une bonne marge. Cynique, traître, cool, Walter est forcément à l'opposé d'un Cary, speed, honnête, droit. Un ptit poil de manichéisme pour la bonne cause, puisqu'il permet au couple Grant/Bennett de briller entre deux scènes de ménages et de mignons ptits bisous rapidement échangés. Un film des thirties déjà bien huilé.

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Walsh et gros mythe,

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