Shangols

22 septembre 2014

La Montagne des neuf Spencer (Spencer's Mountain) (1963) de Delmer Daves

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Un bon vieux film “familial” (dans le bon sens du terme, pas de niaiserie à la Disney) de notre ami Daves qui nous emmène au Wyoming dans le bien nommé parc de grand Téton. Chez les Spencer, on est neuf de génération en génération et l’on suit les hauts et les bas du bon vieux Henry Fonda et de sa femme Maureen O’Hara : Henry et ses huit frères - toujours prêts à lui filer un coup de main pour construire une baraque -, Henry et ses neuf enfants qui grandiront sainement dans cette vallée et qui, peut-être un jour,  finiront par la quitter…  Les Spencer ont toujours habité, de père en fils, ce coin de paradis, mais ils semblent prêts à s’ouvrir à d’autres horizons - du dur labeur sur le terrain au dur labeur des méninges, American dream quand tu nous tiens. Parmi la dernière génération, on suit surtout le parcours de l’aîné, qu’il s’agisse de sa réussite scolaire (sera-t-il le premier Spencer à rejoindre les bancs de l’Université ?) ou de ses premiers émois (chaud, chaud, chaud) amoureux.

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On pourrait craindre un excès de bons sentiments ou de catholicisme dégoulinant mais Daves ne mange pas de ce pain-là : le gars Henry, tout d’abord, jure comme un charretier, et s’il croit en un Dieu, ce n’est pas celui qu’une paroisse du coin lui imposera - après, il est capable, intelligemment, de faire des compromis ; il reste avant tout un homme de paroles. Certes, la gâte Maureen est un peu plus grenouille de bénitier mais ce n’est pas pour autant qu’elle parvient à contenir les premières tentations de son fils aîné (faut dire aussi que dans la vallée les jeunes femmes n’ont pas froids aux yeux, c’est le moins qu’on puisse dire… pauvre gamin qui doit se concentrer sur son latin et qui se voit proposer tant de propositions malhonnêtes (« viens avec moi pique-niquer au pied de Grand Téton,  vous voyez le genre). Parmi les différents fils rouges de l’histoire, pour revenir à des choses plus terre-à-terre, il sera question de la construction d’une maison de rêve par le Henry, de ses rapports avec le pasteur du coin ou encore  des difficultés de son fils, disais-je, sur la voie du savoir.

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Le Delmer Daves sait y faire pour nous livrer tout un panel de réactions : les éclats de rire (l’arrivée du nouveau pasteur, aspirant buveur et pauvre pêcheur…), les mines défaites (qui dit Daves, dit tragédie, et il y aura forcément son lot de morts soudaines), les espoirs, les désillusions et les espoirs (le fils aîné et son parcours du combattant pour aller à l’université), le rouge au front et la gorge sèche (le fils dont l’âme (et surtout le corps) ne peut avoir de repos, qu’il se retrouve à la bibliothèque ou en pleine nature : quelques scènes sympathiquement émoustillantes et gratinées pour la peine), la croyance en Dieu… et surtout en la sainte famille, plus solidaire et soudée que deux tétons.

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Daves surfe sur ces décors naturels et son savoir-faire pour nous livrer une petite chronique naturaliste revigorante. Henry Fonda en pater familias est forcément énorme : volontaire, amoureux, franc du collier, débrouillard, pugnace, il a les épaules suffisamment larges pour déplacer des montagnes ; la Maureen est, elle, sur tous les fronts pour s’occuper de cette famille exponentielle ;  l’aîné, enfin, se doit aussi d’être sur tous les fronts pour régler tous les imprévus et ils sont nombreux. On prend à la fois une bouffée d’air pur et une bouffée d’amour filial (et sexuel, moui). Non, ce n’est pas  le plus grand film de Daves mais l’un de ces bons vieux films parfaits pour un dimanche aprème alors qu’au dehors le monde s’écroule. Un peu de foi en l’humanité, en sa bonne volonté, en ses capacités à s’aimer ou à s’entraider,  on ne va pas s’en plaindre quand c’est réalisé avec un telle sérénité. Delmer fou de vie - résolument.

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21 septembre 2014

Les plus belles Années de notre Vie (The best Years of our Lives) (1946) de William Wyler

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C'est ce que l'on appelle généralement un classique, une fresque de la vie quotidienne de trois heures toute en émotion contenue, en blessures et en timide espoir. Le contexte est simple : trois anciens soldats reviennent back home à la fin de la guerre ; le sergent Fredric March est le plus âgé : il doit retrouver femme et enfants ainsi que son petit boulot à la banque ; il paraît sain, le gars, quoique un peu porté sur l'alcool - pourra-t-il vraiment rentrer à nouveau, se demande-t-on, dans les cases conjugales et professionnelles ? Le Capitaine Dana Andrews lâchait des bombes de son bombardier : il doit retrouver sa jeune femme qu'il a connue pendant la guerre ; un mariage sur le pouce avec une cocotte un peu légère : va-t-il être capable, lui, de son côté, de la supporter et de reprendre un travail de guignol derrière un comptoir ? Il y a enfin Harold Russel, un marin qui a perdu ses deux mains : il doit retrouver sa fiancée et ses parents, tous bien gentils et bienveillants. Mais ces derniers sauront-ils poser un regard dénué de toute condescendance sur ses deux bras robotisés ? Trois hommes qui reprennent le cours de ce long fleuve tranquille de l'arrière, sans savoir s'il sera un jour possible de faire le deuil de cette sale guerre.

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Dès les retrouvailles (March et sa petite famille, Russel et sa fiancée), on se voit obligé de sortir les mouchoirs et on se dit qu'on est parti pour un sale moment dramatique... La suite sera moins lacrymale mais tout autant sur le fil du rasoir : March nous fait autant peur qu'à sa femme (Myrna Loy, la quarantaine resplendissante) dès que ses lèvres s'attaquent à un verre ; lorsqu'il doit faire un discours devant son vieux boss de banquier, il fait quelques réflexions ironiques qui enlèvent rapidement le sourire aux lèvres des invités. Mais le March est un malin et retombera sur ses pieds avec une ultime pirouette : un grand moment de lucidité alcoolisée qui fait passer un frisson dans toute la salle (...). Dana a le masque, un sourire qui a du mal à revenir et un for intérieur d'écorché vif : chaque nuit un cauchemar vient lui rappeler de douloureux souvenirs ; il craque littéralement pour la fille (la pimpante Teresa Wright) de son pote March mais ce dernier, lors d'un tête à tête entre hommes d'anthologie, se fait un devoir de le remettre sur le "droit chemin marital" ; il est marié, il assume, point à la ligne. La situation est explosive (sentimentalement) mais Dana, comme d'habitude serait-on tenté de dire, fait front. Il accepte cette situation (une donzelle, sa femme en l'occurrence, Virginia Mayo, avec laquelle ça ne prend pas, un taff de daube...) résolument merdique avec calme, sans révolte. Enfin notre gars Russel, même s'il est au taquet avec ses deux bras mécaniques (il te gratte une allumette en un éclair), a bien du mal à croire qu'il n'est pas un poids pour ses proches. Ils ont beau sourire, il sait que ses deux pinces de homard terrestre ne passent pas inaperçues. Le retour à la vie normale semble compromise et l'on a peur que, des trois, il soit le premier à se foutre en l'air...

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Wyler peut faire une entière confiance à ses acteurs qui récitent leur partition avec une telle justesse qu'ils donnent tous l'impression d'être dans le film de leur vie. Sur une musique de Friedhofer où les violons prennent parfois des accents tragiques comme dans un film de Ozu (la comparaison peut sembler venir de loin, mais elle est venue à moi avec simplicité et courtoisie), ces trois êtres-notes ne savent pas toujours quelle doit être véritablement leur place sur la portée de cette vie sans la guerre. Ils avaient avant un rôle clairement défini dans les rangs militaires ; dorénavant ils semblent tout simplement manquer de points de repères. L'un a l'alcool, l'autre le romantisme et le troisième la musique pour tenter de se réhabituer à cette vie paisible à laquelle ils ne semblent plus adaptés. Des échappatoires plus ou moins dangereux... Le titre prend ainsi rapidement des allures de déclaration ironique et l'on se met à imaginer une fin terriblement glauque pour nos trois hommes. Wyler sombrera-t-il dans une sorte de désespoir post-war ou sera-t-il capable de nous balancer un retournement à la Capra avec des personnages capables de retrouver la foi dans le bonheur ? Une fresque "banale" et définitivement formidable.

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20 septembre 2014

Coherence (2014) de James Ward Byrkit

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Voici un ptit film de S.F. au concept diablement intéressant (potentiellement) mais malheureusement pauvrement exploité. Je tente de la faire courte : le passage d'une comète va créer une sorte de monde parallèle. En gros, vous ne voyez de votre maison qu'une autre maison éclairée et dans cette maison, il y a les mêmes personnes que chez vous (soit 8 personnes, 4 couples, réunies pour une petite bouffe). Sont-ils dangereux, sont-ils votre face sombre, faut-il les tuer pour que, après le passage de la comète, vous soyez les seuls à survivre... Cela se complique lorsque vous vous rendez compte qu'il n'y a pas un monde parallèle mais plusieurs ; et cela devient un poil flippant lorsque vous commencez à réaliser que dès que vous sortez dehors vous n'êtes pas sûr de retrouver la bonne maison, celle d'origine.

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La situation est forcément un brin cocasse lorsque vous croisez votre double (censé agir, fatalement, comme vous) mais il est bien difficile, passé l'étonnement et la surprise, de ne pas devenir immédiatement parano (surtout quand certaines personnes mal intentionnées venant de "d'autres clans" commencent à s'introduire chez vous... Mais est-ce bien chez vous, hein, d'abord ?!!!). Une fois que le principe est en place, on sent que les possibilités sont infinies et qu'elles peuvent donner lieu à des situations extrêmement zarbis, hallucinantes, foldingues... C'est là que le bât blesse : après avoir fait monter gentiment la tension, alors même que le récit devient un tantinet complexe (parmi ces huit personnes lesquelles font réellement partie de l'équipe originale des bleus (la couleur de leur lumière); combien y'a-t-il de rouges... ou de verts... pour ne pas dire de mauves ?), le gars Byrkit semble avoir peur de sa propre idée et se montre incapable de vraiment lâcher les chevaux. Du coup, on reste dans cette petite tension guère folichonne sans aucun "pic" (dans le gore, l'horreur, l'humour...), sans vraiment de scènes marquantes ; les rebondissements, qui plus est, sont pauvres et l'ensemble - filmé de façon paresseuse, monté à la hâche  - donne l'impression de bêtement tourner en rond (dommage pour un scénar qui s'annonçait pour le coup "sans fond", sans fin, tel un trou noir...). Cherry on this cake without taste, Byrkit torche une fin guère malicieuse et affreusement décevante - tout ça pour ça... booorf... Une oeuvre qui met en appétit quand les invités passent à table mais il n'y aura malheureusement rien de consistant qui sera servi au cours du repas (sens propre et sens figuré, ohoh). Une situation "fun" qui tourne court. Trop timoré, le Byrkit, un film-pizza (pour samedi soir) sans pili pili.  

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LIVRE : Price (Summer Crossing) de Steve Tesich - 1982

9791090724143,0-2100315Karoo m'avait laissé enthousiaste, ou peu s'en faut, avec l'impression d'avoir trouvé, ô Graal inatteignable depuis que Selby est mort, une nouvelle voix américaine unique et forte. 16 ans plus tôt, Steve Tesich avait pondu ce Price, et c'était déjà très grand, bien qu'assez radicalement différent. Loin des audaces presque easton-ellisiennes de Karoo, celui-ci se rattache au contraire à une tradition très américaine du roman d'initiation, et atteint la force des grands, Harper Lee, Twain ou Steinbeck, en en respectant scrupuleusement les codes tout en trouvant sa petite musique personnelle.

C'est la classique histoire d'un jeune homme, vivant sa petite vie dans une petite ville d'un petit coin de l'Amérique profonde et pavillonnaire. On le prend au moment où il finit ses études et perd son ultime match de lutte, début d'une série de désillusions et d'espoirs qui vont épouser son passage à l'âge adulte. En quelques 500 pages, il va traverser les douleurs ordinaires du jeune gars aux prises avec la vie : premier amour chaotique, abysses des premiers émois sexuels, camaraderie lycéenne qui s'effrite, heurt contre les parents... Mais surtout il va être question de pères là-dedans : celui du héros lui-même, véritable despote cancéreux agonisant en hurlant à l'amour perdu ; celui de son amoureuse ensuite, trouble personnage qui mènera notre héros à sa chute. Un véritable enfer, donc, que Tesich, collant aux basques de son protagoniste, décrit par l'intime, par le discours intérieur, dans une véritable "odyssée pour jeune adulte" d'une grande justesse.

Dans ce contexte de petite ville tranquille, où chacun se connaît et jase sur le voisin, où les histoires de cul donnent sur la fenêtre en face, on se sent dans une atmosphère à la fois confortable et dangereuse. Le pauvre Price sera ainsi balloté entre grands moments de joie (les contacts avec sa difficile Rachel, les instants de franche camaraderie avec ses potes) et éclats de violence. Ces derniers culminent avec quelques pages absolument gigantesques (chapitre 36, pour ceux que ça intéresse), une école de modération, de finesse et de force pour ce qui est de traduire physiquement les derniers instants d'un homme. Si cette poignée de pages est aussi forte, c'est que le livre prépare soigneusement le terrain : avec une justesse de personnage qui ne se dément jamais (le héros, d'abord, mais tous les autres aussi, depuis la fiancée insaisissable jusqu'aux copains), avec un sens du dialogue impeccable, avec surtout une puissance incroyable dans les images, Tesich amène lentement son lecteur jusqu'aux quelques points culminants de la fin du livre, vous laissant absolument bluffé par l'intelligence formelle du texte. Le roman est hyper-sensible et tourmenté, littéralement hanté par la figure diabolique des pères, obsédé par l'inéluctabilité du destin qui nous amène à reproduire les vies gâchées de nos aïeux, torturé par les amours forcément déceptifs. Ce qu'on avait entamé comme une chronique douce-amère du quotidien d'un Tom Sawyer des temps modernes, se termine en amertume complète, après être passé par des épreuves initiatiques terrassantes : apprendre à se battre, à renoncer à un amour qui nous perd, à quitter sa ville, à renier son père, à regarder ses potes comme des adultes, autant de jalons que Price devra franchir dans la douleur. Le roman le suit aussi terrorisé que lui, avec une écriture d'un superbe classicisme. Une merveille, quoi.

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18 septembre 2014

Le Trésor de la Sierra Madre (The Treasure of the Sierra Madre) de John Huston - 1948

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Le classique de chez classique, et à ce titre un film éternellement agréable à revoir : Huston propose le spectacle ultime, celui de l'homme en tant que loup pour l'homme et les féloneries qui en découlent, le tout sous le soleil du Mexique, à la merci des bandits moustachus et au milieu des lézards venimeux çacomme. THE film d'aventures, en fin de compte, haletant du début à la fin, et qui se pique en plus de construire une galerie de personnages impeccable, voire, si on fouille un peu, de développer une fine symbolique sur le Rêve américain.

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Trois laissés pour compte à la recherche d'un filon d'or. Curtin (Tim Holt, une gueule de bambin, tout en modestie, remarquable), brave gars qui veut transformer cette fortune hypothétique en sempiternelle petite ferme tranquille dans la campagne avec femme aimante et vache broutante ; Howard (Huston father, génial aussi bien dans sa gueule burinée que dans ses élans de rigolade), vieux briscard des revers de fortune, qui considère le gain comme une fin en soi, l'aboutissement d'une vie d'errance ; et Dobbs (Boggy, dans son meilleur rôle), véritable salopard uniquement mû par la soif de l'or, et qui se retrouvera bien ballot quand il l'obtiendra. Mettez ces trois-là face à l'adversité (nature hostile, mules récalcitrantes et Mexicains armés jusqu'aux dents cariées), et vous obtenez un bouillon guère reluisant de la nature humaine. Chacun de ces trois personnages représente donc une façon d'aborder le fameux rêve de l'enrichissement à partir de rien, dans une critique feutrée de la cupidité et de la stupidité humaines. Pathétiques, misérables et minuscules, les gusses se trahissent, s'engueulent et se déciment tranquillement, et concluent cette farce macabre en un rire de dément. C'est une riche idée que de transformer cette sorte de chronique sociale et politique en film d'aventures pur jus (de chique) ; Huston est un homme d'entertainment et ne renie en rien la chose, mais sait avec une discrétion remarquable parler aussi tranquillement d'autre chose.

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Entre tragédie et comédie, le film se promène le long de tas d'émotions et de styles. On peut rigoler doucement devant la naïveté de Bogart et Holt ("Putain, c'est jaune : de l'or !" ; ""nan, c'est un caillou"), devant les pitreries de Huston quand une bande de pauvres hères l'élisent comme demi-Dieu (dans des scènes qui sont une sorte de premier jet du futur The Man who would be king), ou devant ces bras-cassés de brigands mexicains à l'accent turpide (...) ; et l'instant d'après constater l'âpre brutalité du film, où la violence est sèche comme le fond de la gorge de ses héros, où on vous assassine un type sans autre forme de procès (même si on est quelque peu tourmenté ensuite par sa conscience, dans ce sublime monologue shakespearien d'un Boggy hagard et macbethien). Tout ça se termine en vague drame dérisoire, dernière politesse d'un film qui nous aura fait passer par tous les états. Magnifié par un noir et blanc hyper-lumineux, rempli d'épisodes passionnants (j'aurais dû parler de ce quatrième sbire qui s'adjoint à la troupe, bah tant pis), s'essayant parfois à une stylisation tout à fait agréable (cette succession de portraits en gros plans de pauvres paysans frappés de stupeur devant Walter Huston est presque biblique), présentant des personnages complexes qu'on peut adorer et la seconde d'après détester, un film génial, n'épargnons pas nos mots.

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17 septembre 2014

Les Gladiateurs (Demetrius and the Gladiators) (1954) de Delmer Daves

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Shangols est pauvre en péplum mais tente tout de même de temps en temps d'aller faire un tour dans ce monde de marbre en carton-pâte, dans ce monde où l'on crucifie à tour de bras, dans ce monde où l'homme porte des mini-jupettes, dans ce monde où l'on ne peut faire l'amour sans que vingt-cinq donzelles super bien gaulées viennent vous danser autour. Nous voilà au temps de Caligula, un type qui malgré de nombreux écarts et quelques décisions controversées, fut longtemps plus populaire que Hollande. Espérons que celui-ci connaisse tout de même une fin moins tragique. Caligula veut récupérer la robe du Christ, rien de moins. Demetrius, un fidèle chrétien (on ne disait pas encore « chrétien » à l'époque mais le scénariste ne pouvait avoir eu connaissance du bouquin de Carrère) va se retrouver bêtement enrôlé en tant que gladiateur pour avoir protégé sa douce (la brindille Debra Paget, élevée au jus de mangue) qui tentait elle-même de protéger la robe... When Victor Mature meets Ernest Borgnine : il est gladiateur chrétien et refuse de tuer, il est instructeur de gladiateurs et ne l'entend pas de cette oreille. Victor se retrouve donc dans l’arène et devrait mourir en piste mais sa vertu, son courage face aux tigres (trois bons gros nounours qui serrent leur dresseur avec leurs grosses pattes, l'instant nature du film) lui permettent d’échapper au pire. Then Victor will meet Messalina (Susan Hayward, une belle salope comme on dit, mariée à Claudius - l’oncle de Caligula) qui va prendre notre homme sous son aile : elle l’engage comme homme de main mais jeu de mains, jeu de vilain - on sait comment ça dégénère. Le Victor résiste (je suis chrétien, nom de Dieu, il y a la phrase qui dit tu ne convoiteras pas…), puis craque complétement (il a supplié Dieu d’épargner sa douce, Lucia, en vain…), reniant son Dieu et tombant dans les bras de sa protectrice... Mais il n'est pas dit que son âme n'aura pas droit, un jour, à la résurrection. Non, pas dit.

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Demetrius, son ascension, sa chute, son retour en grâce - sa foi en Dieu allant de pair avec l’amour qu’il porte à Lucia (as far as she is alive, oui) : Dieu est amour, donc ça tombe plutôt bien. Daves se montre relativement à l’aise pour les scènes amoureuses (Demetrius retrouvant Lucia lors d’une ripaille de gladiateurs : un long « face à face filmé de profil » -assez touchant sur la longueur) ou les séquences mettant en scène la tentatrice Messalina (sc. 1 : la coquine Messaline fait tomber du bout du pied un gros vase de son piédestal et peut mater le derrière de Déméter qui accourt, en mini-jupe, pour ramasser les morceaux ; sc. 2 : Demetrius est face à cinq gladiateurs ; Messalina est à l’agonie dès que son favori est en difficulté ; elle respire si fort et tourne tant des yeux qu’elle semble jouir dans la douleur (…) Quand il sera enfin sauf, c’est la délivrance, l’orgasme…). On est moins sous le charme de personnages comme ceux de Caligula (un crapaud bossu qui livre tous ses talents d’interprétation au bout de deux secondes) ou de Pierre (le sosie du Christ tel que je l’ai connu), personnages un brin caricaturaux ; on applaudira également moins, cette fois-ci, aux décors multicolores cinémascopés par le grand Milton Krasner (Gols, daltonien, devrait voir un film entièrement mauve) ou à la musique tonitruante de Waxman, gardant nos mimines pour applaudir aux scènes dans l’arène qui ont, toute proportion gardée, un certain souffle (la foultitude de gardes fait une jolie toile de fond (genre abeilles dans une ruche) quand Demetrius est porté en triomphe). On est loin du top 10 des péplums (encore un bon classement à la con, tiens) mais j’avoue que je m’attendais à pire, dans le genre. Du Daves qui parvient à garder un poil d’émotion (Lucia comateuse serrant la robe du Christ sur la fin, si ce n’est pas mignon) sous le terrible poids péplumesque de la reconstitution.

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Ida de Pawel Pawlikowski - 2014

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Ooooh le beau film avec des cadres super chiadés et une trop belle lumière qui tombe ! Ouaouh trop fort les décadrages ! Ah non vraiment un beau film. Bon, le souci, c'est que quand les mirettes ont bien été rassasiées, c'est-à-dire environ 7 minutes après le début du film (quand même suffisant, dans le genre esthétisant), eh ben on se met à regarder aussi de quoi ça parle et ce qui se cache sous les ors du boulot du chef-opérateur. Et ce qui en reste, malgré l'indéniable ambition de son auteur, n'est pas grand-chose. Pas faute d'essayer, on est d'accord : Ida est une jeune fille façon Bresson, qui avant de prononcer ses voeux définitifs de bonne soeur, se doit de rendre visite à sa seule famille, une tante qu'elle n'a jamais vue. Celle-ci s'avère être une ancienne juge de criminels politiques, alcoolo et déchue, et lui apprend qu'elle est en fait juive et que ses parents ont été exécutés par des cathos pour leur piquer leurs biens. Les deux femmes, aussi opposées que complémentaires, partent pour une enquête à la recherche du tombeau des parents. Elles vont croiser un jeune homme qu'on croirait sorti d'un des premiers films de Forman, une famille de nerds et d'autres aventures sur fond enneigé.

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Identité fluctuante, foi en questionnement, et surtout histoire douloureuse d'un pays à l'antisémisme reconnu : vaste sujet pour un si petit film, qui aurait dû se contenter d'être une chronique d'une adolescente innocente face au monde inconnu et dangereux. Là, il vise la portée politique, il veut résumer toute un pan de l'Histoire (la spoliation des Juifs pendant la guerre) par le petit bout de la lorgnette. Or, sa petite héroïne n'est pas assez intéressante pour ça, réduite à une sorte de symbole, et complètement opaque : l'actrice joue à l'économie, ok, mais on a du mal à y croire. On se désintéresse un peu de la chose, malgré le caractère de la tante, intéressant. Sûrement parce que, ensevelie sous cette technique hyper-formaliste (un écran quatre-tiers rappelant l'école de Lodz (prononcez Woutch, sinon mon amoureuse polonaise vous éclate), noir et blanc presque bleuté, éléments principaux relégués en bord de cadre, lenteur calculée de l'ensemble), la vie meurt à petits feux. Au final, le film est froid et assez terne, le comble pour un bazar aussi appliqué à être beau. A projeter dans les ciné-clubs de sous-préfecture, succès assuré.

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16 septembre 2014

LIVRE : Dialogue d'été d'Anne Serre - 2014

9782715234291,0-2175716Anne Serre m'avait tellement épaté avec Petite Table, sois mise que je n'ai pu qu'être un poil déçu devant ce nouveau livre. Pas à dire, c'est moins bien, moins casse-cou, moins original, moins stupéfiant. Mais tout de même : voilà encore un essai vraiment unique, qui nous fait voyager le long du sujet le plus ardu qui soit : comment parler de l'inspiration littéraire, comment rendre compte de ce qu'est le processus d'écriture ? Abstraction totale que ce travail ineffable, que Serre décide pourtant d'attaquer frontalement, par un biais quasi-physique. On assiste à un dialogue entre une auteur et un intervieweur, ce dernier questionnant la première sur sa méthode d'écriture, sur sa définition de l'imaginaire, etc. Dès le départ, on est happé par les images fortes mises en place : le monde littéraire est un jardin gardé par une porte, et on patiente de l'autre côté, armé de tous les personnages et toutes les bribes de fiction qui piétinent. L'auteur-personnage file cette jolie métaphore en allant assez loin dans la jonglerie, envisageant son travail comme un travail tout aussi corporel qu'intellectuel. Peu à peu, des débuts de trame fleurissent, des relents d'enfance, des fictions mêlant l'autobiographie (la figure de la mère est omniprésente) et un rêve à la Lewis Carroll, le passé et le présent, et on retrouve là avec plaisir la Anne Serre amoureuse du conte et de la fantaisie, de l'allégorie morbide et des fées. Avec beaucoup d'audace, Serre serre à bras-le corps ce sujet absolument insaisissable, et livre un essai tonique et vivant sur la littérature, débarrassé de toute trace de crânerie ou de psychologie à la con. Et puis au final, on devine que derrière cet essai sur la littérature il y a une quête beaucoup plus douloureuse, celle d'une mère morte avec qui on aurait aimé tresser un dialogue ; l'effort d'écriture devient alors une recherche du temps perdu, et c'est bien troublant. Moins entêtante que dans son texte précédent, donc, mais bien intéressante quand même et toujours aussi inédite : une écriture à part.

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LIVRE : Viva de Patrick Deville - 2014

« Je buvais pour noyer ma peine, mais cette garce a appris à nager »
Frida (al) Kahlo

devilleLa différence entre Deville et Beigbeder, c’est que l’un est écrivain, « de métier », et pas l’autre. Deville aurait pu nommer son livre, si seul l’aspect marketing l’intéressait Léon et Lowry ou Malcolm et Trotsky. Il n’en fit rien et c’est tant mieux : derrière ce simple "viva", il y a bien sûr la révolution, une foultitude d’artistes qui vivota et mourut (« viva les artistes », autre expression moins connue malheureusement), ou encore, bien sûr, la muerte (mon espagnol étant aussi vivant que mon mandarin ou mon shimwali). L’écrivain nous propose une véritable plongée dans le Mexique de la première partie du XXème siècle (et qui dit Mexique dit téquila - ce qui donne tout de suite envie de boire la tasse) sur les traces de l’ami Trotsky (vraie tête de pioche dans son combat anti-Staline) et de l’ami Lowry (les fans d’Au-dessous du Volcan forment une véritable secte, comme le dit l’auteur, cela tombe bien, j’en fais partie - spéciale dédicace au gars Julien,  bien entendu). Autant le dire tout de suite : Viva est un ouvrage très riche, brassant moult événements historiques et moult personnages qu’ils soient artistes (Artaud, Breton, Diego et Frida, Traven…), activistes… ou les deux.

Deville ne prend pas son lecteur pour une poire, lui faisant confiance pour qu’il trace lui-même son chemin dans ce dédale de dates, de destins, de voyages, de drames. L’histoire mexicaine n’étant pas ma grande spécialité (l’Histoire en général entends-je dire en écho dans mon dos - pauv’type, va), j’avoue qu’il m’a fallu garder la tête froide pour suivre parfois toutes les circonvolutions du récit ; heureusement, il y a tout un chapitre sur la tequila, pardon sur le tequila (mais ouais, vous voyez, vous ne savez pas tout non plus) qui m’a diablement remis en selle : à partir de là, je me suis saoulé de ces liens incessants que Deville ne cesse de tisser entre les destins de ces grands hommes (de l’assassinat et du suicide à la pelle, je ne vous prends pas en traître), de ces allers-retours passionnants et virevoltants que l’auteur inspiré ne cesse de faire dans le temps et dans l’espace ; on est parfois un peu enivré par cette érudition, mais toute ivresse littéraire est forcément bonne - tout fan de Lowry se devra d’acquiescer. Alors oui, c’est vrai, si tant est que l’on puisse tenter une critique, nous, pauvre petit lecteur de pacotille, ce tourbillon de faits, d’événements, de vies tragiques empêche parfois le lecteur de se laisser prendre dans une certaine «émotion romanesque » : Viva est plein comme un œuf et Deville, une idée en amenant une autre, les parallèles d’un destin à l’autre se faisant constamment trop tentants pour son esprit totalement immergé dans la chose, ne laisse finalement que peu de respiration, de plages de repos à son lecteur.  On est pris dans un maelström de courants artistiques et politiques et il manque sans doute une petite pointe d’émotion à la chose pour que l’on y cède complètement. Voilà, une petite réserve d’usage, comme pour ne pas trop se faire écraser par le poids des recherches (un vrai travail de fond aussi bien comme rat de bibliothèque que sur le terrain - de voyages en rencontres, l’histoire de la création de ce livre est, à mon avis, déjà passionnante en soi), qu’a nécessité la chose. Sinon, bon, c’est clair, « Viva », oui, « viva Deville » même, lui qui redonne à la « biographie romanesque» toutes ses lettres de noblesse - surtout après la lecture de l’ouvrage de l’autre pingouin.

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15 septembre 2014

Nanayo (Nanayomachi) (2008) de Naomi Kawase

163942nanayoNanayo est une oeuvre délicate dans laquelle on entre sur la pointe des pieds, un film énigmatique et contemplatif dont l’on capte au vol les instants magiques. Une situation de départ qui emmène, doublement, Kawase, loin des sentiers battus : une Japonaise débarque en Thaïlande, rame pour trouver un hôtel et après quelques péripéties guère agréables (elle croit que le chauffeur de taxi veut la violer mais c’est juste un problème… de communication), se retrouve dans une pension perdue à la lisière d’une forêt. Elle y fait la connaissance de la tenancière spécialisée dans les massages et de son gamin, recroise le chauffeur qui n’est autre que le frère d’icelle (et n’est pas plus dangereux qu’une libellule) et rencontre un jeune Français homo (Grégoire Colin que je n’avais pas revu depuis tout petit) tentant de retrouver son équilibre. J’allais presque dire et voilà tout… Chacun parle dans sa propre langue (heureusement qu’il y a des sous-titres sinon le spectateur se tiendrait pendant tout le film en chien de faïence, tentant de sourire aux divers personnages sans rien comprendre) et même si les paroles partent souvent en fumée, cela n’empêche pas ces individus de vivre comme une vraie petite famille (avec des éclats de rire complices, des éclats de colère soudains et des moments de bien-être purement silencieux…).

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En deux répliques, on pourrait tenter de résumer la chose : lorsque la Japonaise (qui a des réminiscences des caresses d’un amant… fuit-elle ce passé douloureux ? Sûrement) avoue qu’elle trouve en cet endroit plus de « chaleur » [humaine] que chez elle. Et quand la tenancière insiste pour que son fils, un gamin haut comme trois pommes, se fasse moine : à défaut d’atteindre à la richesse matérielle, dit-elle (son père, un Jap apparemment, l’a abandonné), il aura droit à la richesse spirituelle. Deux ptites phrases glissées entre deux siestes mais qui tendent à rendre compte de l’esprit de la chose : c’est dans les attentions que l’on porte les uns aux autres (en pratiquant un massage (sans que celui-ci soit forcément réussi…), en prêtant son oreille aux confessions d’un autre (sans que l’on ait forcément besoin de comprendre ce qu’il dit)) ou dans la simple réflexion sur soi (en appréciant chaque minime variation du climat) que l’on peut trouver un semblant de joie, de zénitude…

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Comme dans la plupart des films de Kawase, la nature est omniprésente et filmée dans toute sa beauté, dans toute sa richesse : quand il pleut, le spectateur est humide, quand il vente, il frissonne. Kawase parvient à nous faire ressentir aussi bien la douceur d’une caresse (ou celle du vent) sur le bas du dos que l’odeur de pluie - ce qui n’est jamais évident. Tout comme dans Shara, enfin, Kawase conclue son film sur une longue procession où chacun, dans cette longue marche musicale, semble exprimer, par ses gestes, un moment de grâce, un certain bonheur retrouvé. Nanayo est un petit film fragile fait d’instants volés au tumulte du monde. Délicat et zénifiant.

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L'Aigle solitaire (Drum Beat) (1954) de Delmer Daves

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Charles Bronson as Captain Jack is a bad Modoc

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Jean Dujardin as Manok is a good Modoc

Drum Beat n’est peut-être pas, il est vrai, l’un des grands westerns de Daves ; il semblerait que le gars ait privilégié le « concept », la signification, le rôle de chacun des personnages, plutôt que les relations entre eux. Je m’explique. Daves nous dit grosso modo : chez les Indiens, les fameux Modocs, il y a ceux en quête de paix, les bons (à leur tête, deux frères et sœurs), et ceux qui sont assoiffés de sang - les mauvais (emmenés par Charles Bronson, sous amphètes et mauvais comme une teigne); chez nos amis les Blancs, il y a ceux qui sont adeptes de la méthode douce (Alan Ladd, le brushing toujours nickel et aussi souriant et mièvre qu’un Laurent Boyer ; sa copine (Audrey Dalton), qui s’y connaît autant que moi pour tenir une ferme - on l’imagine mal traire, par exemple -, une idéaliste qui veut voir avec ses yeux bleus l’avenir en rose), ceux qui font de beaux discours mais qui ne connaissent pas le terrain (mes supérieurs, oups, le Révérend « peace and love » qui n’a jamais vu une cartouche de sa vie et qui, tellement naïf et déconnecté de la réalité, risque de voir la première balle de sa vie lui filer entre les deux yeux), les opportunistes couards (mon vieux pote Elisha Cook Jr une fois de plus très savoureux... et ridicule) ou encore les types qui sont pour le « œil pour œil, dent pour dent » et qui vont foutre les chiens et les Indiens en chasse.

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Attention, on retrouve dans ce western en Cinemascope et en Warnercolor, une partie de ce qui fait le charme de notre ami Daves : des cadres impeccables, des vues d’ensembles spectaculaires et qui ressemblent parfois, à s’y méprendre, à des tableaux (quand les personnages bougent, notamment à l’enterrement, on en sursauterait presque) ou encore des acteurs divinement éclairés lorsqu’ils sont en gros plan (tous les acteurs finissent par paraître beaux, comme illuminés de l’intérieur, c’est assez dingue)… Nombreuses sont les fois où l’on reste en arrêt devant la composition de ces images, de ces plans (la « chorégraphie » des soldats s’avançant en territoire indien, ouah….). Du bel ouvrage comme on dit.

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On est en revanche un peu plus frustré lorsqu’on regarde de près les liens entre les personnages. Il y a bien une ou deux scènes passables entre Ladd et les deux personnages féminins (la jeune indienne (Marisa Pavane, terriblement sous-exploitée), qui lui fait une déclaration d’amour cash ; la jeune colon qui nous la joue déclaration d’amour plus romantique et niais) mais l’on est déçu, fortement, que ce triangle amoureux soit un peu laissé au second plan. Daves joue la carte de la facilité (si une personne meurt dans un triangle amoureux, cela simplifie les choses) et ne cherche pas vraiment à exploiter les « antagonismes sentimentaux » dans le clan des « bons » - les trois personnages ont du coup chacun leur petite auréole… et paraissent bien superficiels, bien lisses. Pour résumer pour les plus flemmards qui lisent en diagonale : c’est soigné, c’est propre, c’est beau, mais l’ensemble manque un peu de sang ou d’épice au niveau des relations sentimentales. Un Daves honnête, notamment plastiquement, mais sans plus-value émotionnelle, tenterais-je.

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14 septembre 2014

LIVRE : Oona et Salinger de Frédéric Beigbeder - 2014

PHO9b862140-285a-11e4-975e-a3dfdd16c4d0-300x470On quitte pour un temps les chemins de la littérature pour s'intéresser à la dernière rédaction de Frédéric Beigbeder. Certains, comme l'ami Gols, ont des a priori sur cet auteur sans jamais l'avoir lu. Il ne sait pas la chance qu'il a. Reconnaissons tout de suite que le titre et la photo de la couverture sont de loin ce qu'il y a de plus intéressant dans cet ouvrage assez pathétique. Que Beigbeder soit un éternel ado, passe encore. Qu'il considère qu'il est le seul à aimer Salinger, à écrire sur la seconde guerre mondiale et que la plupart de ses lecteurs sont aussi cultivés qu'un gamin de sixième, c'est insupportable. Maintenant, que son livre s'adresse uniquement à des ados, c'est son droit. Mais dans ce cas-là, il faut préciser qu'il s'agit d'un roman Jeunesse.

Qu'est-ce que l'on peut garder de ce conte sur l'histoire d'amour naissante et vite avortée entre Oona O'Neill et Jérôme David Salinger ? J'ai envie de dire rien. Beigbeder truffe ses paragraphes de citations (de livre d'auteurs, d'autobiographie ou d'Histoire) comme pour faire genre "j'ai fait de la recherche" (il aurait pas la moyenne pour un mémoire de master), de mots anglais (F. B. is bilingual, totally fluent, c'est à gerber) et fait le malin en offrant "des traductions personnelles de nouvelles inédites en français de Salinger". Je rappelle juste que traducteur est un métier. On a beau glaner deux trois anecdotes sur notre auteur culte, on ne frétille guère et l'on doit en plus se taper pour ce faire des parallèles absurdes (Debbouze en héritier de Chaplin !!!! - je ne sais s'il faut en rire ou vomir) ou des anecdotes perso désolantes - Beigbeder tient généralement trois pages sans glisser des propos sur sa propre existence (on reste bien là dans le pur anecdotique et non dans la réflexion à la Carrère, que les choses soient claires - ne mélangeons pas les torchons et...). Au bout de son mémoire de master, FB craque et ne peut s'empêcher de parler pendant dix pages uniquement de lui et de l'amour de sa vie - sous-prétexte (comment peut-on autant se raccrocher aux branches ???) que la tenue de plongée de sa future femme s'orne d'un O'Neill (Hasard et Coïncidence, Lelouch reste dans ce corps). On lit l'ensemble en diagonale en se disant qu'il est bon parfois d'approcher le degré zéro de la littérature comme pour mieux apprécier ensuite ce qu'est un écrivain. Allez, une seule chose à sauver, non ? Oui, cela donne envie de lire les fameuses nouvelles inédites de Salinger en anglais... Totalement inutile. Gols rigole, je baisse la tête. Une note ? 00, na !

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Cheyenne (1947) de Raoul Walsh

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Une femme entre deux hommes, un homme entre deux femmes, du pur Walsh, un western cent-pour-cent divertissement, diablement bien écrit (certaines répliques ont fait ma joie pour la journée) et porté par la musique d'un Max Steiner pleine bourre. Dennis Morgan (genre de John Wayne aux traits beaucoup plus mous), joueur de poker rapide de la gâchette, se voit obliger par des représentants de la loi (il a un passé...) d'aller débusquer un mystérieux bandit qui multiplie les hold-up, Bruce Bennet dit The Poet. Pour pimenter la chose, il y a bien sûr des donzelles, la classieuse Jane Wyman, mariée au poète mais loin d'être tout à fait insensible au charme de Morgan, et la "fille de joie", Janis Paige (toute en jambe et en big brown eyes pétillants) qui aime à s'offrir au plus offrant (Morgan ou Bennet, ce sera la surprise du chef...). Wyman finaude mais n'est pas à l'abri de tomber dans ses propres pièges, Morgan et Bennet jouent au petit jeu du chat et de la souris sans que l'on sache lequel mettra la main le cheese, quant à la chtite Janis Paige dans laquelle on croit pouvoir lire à livre ouvert (chacun de ses sourires est une invite...), c'est peut-être celle qui parvient le mieux à cacher son jeu (ce n'est pas pour rien qu'elle garde à porter de la main un mini-revolver, ohoh). De l'attaque de diligence à foison (et Walsh est peut-être borgne mais loin d'être un bras cassé pour filmer la rapidité et la fougue de la chose : sans qu'il ait besoin de mettre les chevaux en accéléré, lui), du flirt par seau, des règlements de compte qui charclent, ce petit Walsh est beaucoup plus grand qu'il en a l'air.

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Je me suis absolument délecté de la chose (je ressors certains vieux adjectifs du placard), charmé aussi bien par les reparties rigolotte de Wyman que par les constants rebondissements du scénar toujours intelligemment amenés. On se demande constamment quel est le personnage qui joue le plus "double-jeu" et comme c'est Walsh aux commandes, on se régale de toutes ces petites situations méchamment tendancieuses. Dès le départ, Morgan et Wyman sont amenés à la jouer "mari et femme" pour tromper les suspicions d'une bande de malfrats (emmenés par Arthur Kennedy) qui veulent s'associer avec le fameux Poet : bisous pour la galerie, petite scène de la vie conjugale forcée (le moment délicieux... et redoutablement érotique où Morgan titille Wyman avec... ses chaussettes - du jamais vu), c'est en soi de la pure comédie en milieu violent ; on sait parfaitement depuis le départ que les deux sont faits l'un pour l'autre (la scène de ménage, alors qu'ils ne se connaissent encore point, autour de la baignoire de Wyman squattée par un Morgan qui ne se refuse rien), mais comme chacun a des objectifs opposés (il doit mettre la main sur le Poet, elle doit se faire la malle avec celui-ci), cela retarde forcément l'échéance d'un vrai baiser sans arrière-pensées... Pour apporter une peu de légereté à cette situation romantico-polaro-westernique, il y a les petits numéros de Janis Paige (les jambes gainées de noir sur un comptoir ou tourterelle flirtant avec son ombrelle, la Janis vaut son poids en pastis) et ceux de mon gars Alan Hale (eh ouais, un fidèle de Delmer Daves qui me suità nouveau) en adjoint du shérif comiquement couard. Manipulable à souhait, notre homme est aussi sûr pour arrêter un type que les socialistes pour baisser les impôts. Qui saura le mieux manipuler les unes et les autres, that’s the question. 

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Walsh réussit son western à tous les postes : des dialogues savoureux (chaque femme est mi-ange, mi-démon, on le savait déjà et Morgan est prêt, on le savait aussi, à prendre les deux), des scènes d'action qui pèsent, de la comédie romantique d'une belle finesse, un scénar trépidant et un final exaltant. Avec deux héros un peu moins ternes (Morgan et Bennet, mouarf), ce Cheyenne ferait partie, à coup sûr, des coups de maître du Raoul. A découvrir absolument, foi de sioux.

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Walsh et gros mythe,

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J'ai été recalé, mais… (Rakudai wa shita keredo) (1930) de Yasujiro Ozu

I_Flunked__ButIl s'agirait presque d'un préquel de J'ai été diplômé, mais... (j'explique pas pourquoi, hein?) qui paradoxalement est presque plus optimiste dans le ton que ce dernier. Petite plongée dans l'art du pompage en classe, avec nos étudiants qui écrivent leurs cours sur leur chemise. Cela se révèlera fatal pour notre pauvre étudiant lorsque, le jour de l'examen final, sa chemise sera malencontreusement envoyée chez le teinturier. Son échec n'est po grave en soi vu que ses camarades, diplômés, ne trouvent pas de taff. On retrouve en fond, dans la chambre d'étudiants, une affiche de ciné (après un film d'Harold Lloyd dans le précédent film, Charming Sinners de Robert Milton) qui fait écho aux petits péchés de l'étudiant qui, en contrepartie, est le seul à flirter avec la voisine de palier. Ozu filme magnifiquement la séquence où nos deux tourtereaux se retrouvent après les examens, filmant séparément tantôt l'un debout, tantôt l'autre assis (et vice versa) avant qu'ils ne se retrouvent, dans le même cadre, ensemble. Ozu nous gratifie de quelques travellings sur ses étudiants qui patientent au dehors ou qui planchent en classe ainsi que ses fameuses scènes de groupes où nos étudiants improvisent, à 5 ou 6, quelque pas de danse ; il y a aussi ce plan parfaitement réglé lorsque l'étudiant sort de l'université avec un compagnon d'infortune, les deux marchant au pas jusqu'à se retrouver foulant le tapis au pied de l'escalier. Quelques signes plus tragiques font leur apparition comme cette corde qui pend au plafond ou ces ciseaux avec lesquels l'étudiant semblerait vouloir se trancher la gorge, mais ces mauvais présages sont vite détournés, les ciseaux servant finalement pour les ongles de pied. Un certain "esprit de groupe" contrebalance les petits soucis quotidiens, parfaitement illustré par la scène du repas où les convives mangent au même rythme que l'étudiant recalé : lorsque celui-ci décide finalement de se goinfrer pour se redonner du courage, les autres calquent leur gestes sur leur compagnon. Ozu n'a mis qu'une semaine (... Gosh) pour tourner son film et l'on sent déjà l'oeil du maître derrière chaque cadre et micro-mise en scène. Jamais recalé le Yasujiro.   (Shang - 16/04/08)


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Décidément bien emballé par la période muette de Ozu que je connaissais bien mal, j'en ajouterai une louche sur ce petit film entièrement consacré à la jeunesse, et qui arrive à exprimer quelque chose de rare : ce que c'est intrinsèquement que la camaraderie, à savoir un système de codes reservé à un groupe, complètement opaque aux autres. Ici, dès qu'un membre du groupe propose une posture, une démarche, un début de rythme, tous les autres enchaînent immédiatement avec un bel ensemble, avec comme résultat de minuscules danses codées, des chorégraphies qui unissent nos poteaux dans un même univers qui n'appartient qu'à eux. Ozu filme ça avec ce qu'il faut de distance et de proximité mélées : amusé et assez nostalgique, il enregistre le mystère de ce groupe, précisant les liens solidaires (et crypto-gays, si si si) qui existent entre eux. Grâce à ça, il capte un peu ce qui fait l'essence de la jeunesse, et touche du doigt la courte période qui fait passer de l'enfance à l'âge adulte. C'est pas grand chose, un gars qui mange un loukoum avec gourmandise, un petit jeu de loterie à la con, un spectacle d'ombres chinoises offert à la gorette du coin, mais ça en dit beaucoup : les personnages du film sont à cheval sur deux âges, deux manières d'être au monde. Symbolisé par cette fameuse licence qu'on obtient ou pas, le délicat passage à l'âge adulte est vu comme une nécessité un peu douloureuse (la dernière réplique : "finalement on aurait dû attendre un peu avant d'avoir la licence, vu le monde pourri qui nous attend maintenant", traduction personnelle), vision qui plonge le film dans une mélancolie douce-amère : le monde est dur, jeune, profite un peu des roses de la vie avant de l'affronter.

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Pour le reste, ce qu'en raconte le Shang est parfait. Tout en modestie et pourtant diablement au taquet techniquement, Ozu réalise un film joyeux et drôle, avec ces scènes d'examens vraiment bien montées et assez marrantes, ces séquences de bluette amoureuse charmantes, cette sophistication de mise en scène qui se cache toujours sous un masque de simplicité. On aime cette façon de faire traîner les plans juste un peu plus pour capter un dernier détail rigolo (les cinq mecs qui vont à l'examen avec une démarche clownesque), ces travellings souples, cette façon très précise de placer les acteurs dans le cadre et de rendre vivante une atmosphère. C'est parfait, alors que ça ne se veut jamais chef-d'oeuvresque, alors que ça s'assume toujours comme un divertissement. Mention très bien.   (Gols - 14/09/14)

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13 septembre 2014

LIVRE : Autour du Monde de Laurent Mauvignier - 2014

"Mais plus il y réfléchit, plus il se dit que c'est une erreur parce que, quand on part si loin de chez soi, ce qu'on trouve parfois, derrière le masque du dépaysement, c'est l'arrière-pays mental de nos terreurs"

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Voilà encore un auteur que m'avait fait découvrir l'ami Gols, un auteur qui se lance dans des ouvrages de plus en plus amples et qui finit toujours par m'embarquer dans son univers et me convaincre - on se sent étrangement proche de certains auteurs, comme s'ils étaient des amis potentiels, et le plus étrange dans l'histoire c'est qu'ils appartiennent tous aux Editions de Minuit, fermons la parenthèse. Quatorze histoires, rien de moins, délicatement écrites par Mauvignier qui nous amène à partir du Japon et de "l'onde de choc du tsunami" partout sur la planète : aux Bahamas, à Jérusalem, à Paris, à Moscou, à Rome, en Tanzanie, en Thaïlande, à Dubaï, aux Etats-Unis... Le plus simple dénominateur de ces récits est le voyage ou même l'idée du voyage, un voyage qui va être le révélateur de multiples émotions : il sera ainsi question d'amour, of course (passion tragique, passion sexuelle, amours naissantes...), d'espoir, de déception, de peur, etc... Mauvignier a l'art de nous faire entrer dans chacune de ces atmosphères en décrivant au départ des situations, des gestes, des paroles souvent des plus banales ; mais, inexorablement, on entre "dans la peau de" ses individus itinérants et l’air de rien dans leur psychologie, leur univers mental. Plus que le dépaysement, c'est l'issue de chacune de ses histoires qui finit par nous surprendre et par nous donner le sentiment que Mauvignier fait "le tour" de la question. Partant du Japon avant d'y revenir, évoquant pratiquement dans chacun des récits les évènements tragiques de Fukushima comme un fil rouge, Mauvignier au cours de ce très long périple around the world boucle la boucle avec une histoire aussi attachante et sensible que celles qui l'ont précédée.

Il ne peut s'agir de faire un compte-rendu en forme de catalogue de cet excellent ouvrage (quatorze histoires subtilement mêlées - comment contourner intelligemment la forme des « Nouvelles » dont personne semble ne raffoler -  dans lesquelles chacun y piochera son bonheur, dans lesquelles chacun s'identifiera plus ou moins - qu'il ait voyagé ou non en ces terres plus ou moins lointaines) mais l'on ne peut s'empêcher d'en citer une poignée qui nous ont particulièrement remués, émus : le récit de ces deux vieux Italiens qui veulent jouer leurs économies dans un casino en Slovénie (un "événement" dans leur petite vie de patachon de retraités solitaires qui va remuer... tout leur passé - et le fait qu'il y soit question d'un chien abandonné a fini par m'achever), celui de cette jeune femme chilienne qui va connaître une réelle "révélation" lors de ce voyage chaotique à Jérusalem (une révélation "loin des sentiers battus" bien qu'elle les emprunte...), celui de ce voyage à Rome, un voyage en forme de lune de miel entre un vieil homme et... l'ex petite copine de son fils (elle a choisi son camp... et l'on ne peut guère lui donner tort), celui de ce couple de jeunes Turcs au Bahamas qui va connaître un instant magique et... éternel, celui de cette fusion sexuelle entre deux amis malais dont les chemins se recroisent à Moscou... Bon, je suis parti pour tous les citer donc autant s'arrêter là. En quelques coups de pinceau, on passe avec aisance d'une histoire à  l’autre avant de se laisser prendre dans les longues longues phrases de l'ami Mauvignier (le type semble ne plus avoir besoin du point), un flux de mots qui agit comme un tourbillon dans lequel on prend plaisir à s'abandonner, à se laisser porter. Au gré des vents, des mers, des paysages urbains ou paradisiaques, Mauvignier nous entraîne dans un vrai voyage des illusions et des désillusions humaines. Excellentissime. 

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LIVRE : Joseph de Marie-Hélène Lafon - 2014

Lafon_JosephEncore une fois, Marie-Hélène Lafon revient sur ses familiales terres du fin fond du bout du Cantal, territoire qu'elle ne cesse d'arpenter depuis toujours, et qu'elle a fini par savoir décrire sans plus d'effort. Et encore une fois, elle écrit juste, direct et proche de la terre, nous livrant avec ce Joseph le portrait d'un ouvrier agricole d'aujourd'hui, ombre sans épaisseur engagé par les propriétaires du coin, passant d'une famille à l'autre, d'une histoire à l'autre en fantôme. Un homme normal, quoi, avec ses amours passées et boiteuses, sa propension à caresser un peu trop la bouteille, sa solitude, ses habitudes... Lafon n'est pas dans le spectaculaire ; elle préfère le pointillisme, attaquer son personnage par petites touches subtiles. La finesse de l'écriture force le respect, ainsi que la justesse sans faille des mots : Joseph devient peu à peu d'une belle vérité, et on a l'impression d'avoir toujours connu ce type (ce qui est vrai si on a un tant soit peu vécu à la campagne). Très belle accumulation de détails, notés avec une pudeur jamais démentie, qui dessinent à terme une existence complète, pathétique et désolante. Bref, Lafon écrit très joliment. Le souci ici, outre le fait qu'on l'imagine mal sortir un jour de ce thème alors qu'on aimerait bien la voir évoluer vers autre chose, c'est que c'est un peu court en bouche. Une fois le personnage défini, surtout aussi bien, on a envie de voir un roman se déployer, de le voir plongé dans des "aventures", en tout cas dans une fiction. Mais le livre s'arrête là, à la simple description de cet homme, et nous laisse sur notre faim. Un petit soupçon d'inutilité, quoi, voire de paresse de la part de Lafon, qui n'arrive pas à se lancer dans une forme longue, qui préfère se tenir à la lisière d'un grand livre et en écrire plutôt plusieurs petits. Joli, mais comme une bouchée apéritive qui se concluerait pas un "Allez, au lit" de la patronne.

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Pontypool de Bruce McDonald - 2008

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Mis dans les mains de réalisateurs efficaces, les films d'horreur les plus fauchés sont souvent les meilleurs. Ca se vérifie avec ce Pontypool tombé de nulle part (en fait, des mains bienveillantes d'un fan de De Palma entre autres, que Dieu le câline), petit film de genre qui compense en idées ce qu'il perd en subventions, parvenant à rendre un hommage à ses maîtres tout en gardant une patte hyper-personnelle et en faisant la nique à tous les yachts croisés en chemin. Bruce McDonald veut faire un film de zombies, mais n'a pas les moyens de payer des figurants ou du maquillage ; qu'à cela ne tienne : fidèle à une tradition toute de suggestion, très conscient de ses effets et du pouvoir évocateur du cinéma, toujours expérimental mais jamais pompeux, il va utiliser le son et l'imaginaire du spectateur pour faire peur. Du coup, son survival va se transformer peu à peu en très belle réflexion sur le pouvoir des mots, sur la domination de la langue anglaise et sur la fascination que le cinéma peut avoir sur son public. Pas moins, et tout en restant un film de série B amusant et fun. Respects.

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Tout commence comme dans un bon vieux Carpenter de base, époque Assault on Precinct 13 ou The Fog (thématiquement et esthétiquement) : une station de radio, trois personnages enfermés en studio, et une menace à l'extérieur qui se rapproche de plus en plus, dans un huis-clos anxiogène et parano que le maître JC aurait apprécié en se lissant les moustaches. La petite ville de Pontypool semble envahie par la démence, ce que nous n'apprendrons que par des bribes de sons qui nous parviennent de l'extérieur par le biais de cette émission de radio en train de se faire. On pense bien sûr aux expériences d'Orson Welles à la radio, et on se dit d'ailleurs que tout ça va arriver à une conclusion attendue : l'invasion zombiesque est un fake. Point. Si le film se concentre entièrement sur les sons, et l'imagination qu'ils déclenchent chez le spectateur, on s'apercevra que les zombies sont bel et bien là, mais qu'ils ne sont pas atteints de la folie qu'on croyait. Leur démence est purement intellectuelle, et la puissance du Verbe est bien la cause de leur état. Oui, messieurs-dames, un film d'horreur est capable de parler de ça : de la force des mots. Ce petit côté intello qui vient compléter le magnifique scénario de Pontypool fait alors penser, autre maître, à Romero qui fouille depuis toujours toutes les possibilités du film de zombies, leur donnant peu à peu une aura conceptuelle épatante. McDonald est sur ces traces-là, nous bluffant complètement dans la résolution de son mystère, qui va nous emmener jusqu'au bout de son concept. Le film, anglophone, se mettra subitement à adopter un français improbable, non seulement pour lutter contre les zombies, mais surtout pour s'opposer culturellement à l'uniformisation de la société représentée par ceux-ci.

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Ah ça va loin, je confirme, et le film est vraiment très intelligent dans son fond. Mais McDonald se montre aussi très habile dans la forme, jonglant très agréablement entre humour (jamais parodique, ça c'est fort) et effroi. Très belle façon, par exemple, de concentrer l'attention du spectateur sur le son : on voit de nombreux plans en travellings latéraux sur des conversations banales, et soudain, la caméra s'arrête, zoome discrètement, et l'oreille se tend. Hitch dirigeait le regard dans l'écran, McDonald dirige l'oreille, c'est bien aussi. Du coup, quelques effets sont très effrayants, comme cette petite voix de bébé qui sort subitement des écouteurs alors qu'on est censé entendre une voix adulte, comme ces grésillements qui ouvrent complètement les portes de l'interprétation et de l'imaginaire. En plus, le montage, parfois très original et surprenant, amène des contre-points visuels assez forts (la jeune ingénieure du son, gagnée par la folie, qui vient cogner bruyament la vitre de la régie ; une fillette au regard fixe qui pète soudain les plombs en direct, terrible). Le gars ne cède presque jamais aux effets faciles, préférant travailler dans la lenteur, dans la modestie, dans l'épure, et y gagne indéniablement. Bon, allez, quelques défauts quand même, en vrac : les acteurs, vraiment pas terribles, notamment ce cow-boy animateur de radio très clownesque et pas crédible ; une psychologie des personnages traitée comme un gadget inutile ; deux trois longueurs au début, avec ces précisions de personnages inutiles (à quoi sert de savoir que la technicienne revient d'Afghanistan ou que l'animateur fait dans la provoc ?) ; un humour souvent pataud. Ces petits défauts de débutant n'y changent rien : voilà un film original et attachant, couillu et techniquement remarquable, doté en plus d'un très beau discours sur les vertus du cinéma. J'adhère et en re-veux.

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12 septembre 2014

Hanezu, l'Esprit des Montagnes (Hanezu no tsuki) (2011) de Naomi Kawase

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Kawase n’a pas pour habitude de faire dans le sensationnalisme et Hanezu le confirme. Une histoire toute en pudeur, en non-dits, en sentiments cachés : un triangle amoureux qui, chez d’autres réalisateurs provoqueraient moult cris, voire des coups et des larmes et des larmes et qui se déroule ici calmement, dans un silence… tragique. Le film est pourtant lumineux, léger dans ses deux premiers tiers. Une femme vit avec un homme qui semble avoir un peu les deux pieds dans le même sabot (pas méchant, le gars, pas du genre non plus à s’exploser la tête au saké en chantant Tostaki, genre). Elle a un amant, sculpteur, plus jeune, plus beau, plus wouah… mais tout aussi taiseux. Elle annonce à ce dernier qu’elle est enceinte en espérant le faire réagir… Mais son amant, comme son homme, ne sont pas du genre à prendre le taureau par les cornes, à forcer le destin, à faire de grandes déclarations d’amour et à bouleverser leur petit train-train… ou alors, lorsqu’il est trop tard.

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On avance dans le récit à pas feutré, par allusion (Kawase tisse un lien subtile avec le récit de la grand-mère de la jeune femme et le grand-père de l’amant : ils ont également vécu une histoire d’amour dans leur jeunesse également, une histoire vite avortée… L’histoire va-t-elle se répéter avec leur descendant ? Ceux-ci auront-ils le même type deréaction ?), par sympathique métaphore (le serin chez le mari qui est en cage, les hirondelles chez l’amant qui font leur nid en toute liberté). On retrouve, bien sûr, chez Kawase cette « mise en scène de la nature » avec, notamment, lorsque la tristesse étreint l’amant, la tempête, la pluie, le vent, qui agitent, comme des brindilles, tous les arbres de la forêt. On progresse, comme d’habitude, par petites touches mais l’ensemble manque tout de même un peu de souffle, pour le coup, d’envolées, de moments « extatiques » (comme dirait le gars Herzog). Du coup, on regarde cette œuvre zen et subtile (le jeu sur les couleurs, les teintes de rouges, forcément… j’ai fait japonais 6ème langue) avec un certain plaisir mais sans que la « Kawase touch » finisse par prendre totalement l’ascendant sur notre petit cœur alangui. Bel esprit, un peu trop vaporeux, peut-être. 

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LIVRE : Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive de Christophe Donner - 2014

9782246800323,0-2264296Claude Berri, Maurice Pialat et Jean-Pierre Rassam : le bon, la brute et le truand. Très intéressant sujet que celui choisi par Christophe Donner pour son docu-roman, le cinéma français de l'immédiat après-Nouvelle Vague ayant eu trop peu les honneurs d'une narration aussi amoureuse. Les personnages et l'époque sont pourtant passionnants. On suit parallèlement donc, l'ascension de Berri, brave gars avide de succès en tant qu'acteur et réalisateur, et se repliant peu à peu derrière la production à succès des films des Charlots ; celle de Pialat, véritable chieur qui accumule les frustrations ; et surtout celle de Rassam, flambeur grandiose qui brasse les millions, soudoie les membres du jury à Cannes, va sauver les enfants de Milos Forman à Prague, mise tout sur les films trotskystes de Godard, saute des putes et se vautre dans l'héroïne. Trois caractères très différents mais curieusement liés par un lien sacré, surtout constitué par les femmes, les soeurs des uns épousant les autres. Ce qui les lie aussi, c'est cette soif d'arriver à faire du ciné, quel qu'il soit, populaire ou exigent.

C'est un vrai bonheur de se balader le long de ces trois existences, dont on nous narre seulement quelques années (en gros de la sortie du Vieil Homme et l'Enfant à celle de Nous ne vieillirons pas ensemble), de retrouver quelques grandes figures de l'époque (Godard, hilarant dans ses postures d'intello que personne ne prend plus la peine de comprendre ; Macha Méryl, touchante ; Michel Simon, véritable dictateur pornocrate...), de se rendre compte de ce que c'était que de faire du cinéma de ce temps-là : les projets se font souvent lors de soirées poker avinées, les grands films se concevant sur des coups d'éclats ou des paris idiots. Mais derrière la formidable énergie, parfaitement retranscrite par le style incisif et rapide de Donner, on voit se dessiner des sentiments beaucoup plus sombres : la frustration, la jalousie, la violence, et la mort. Le livre s'ouvre sur le suicide de Raoul Lévy, se clot sur la mort de Rassam, et est vraiment imprégné de la part sombre et tourmentée de ces existences (surtout celle de Pialat, véritable ange noir de la chose). Des existences en pleine tempête, sûrement géniales quelque part, mais tout autant dérisoires. En tout cas, le livre est délicieux, très loin des sérieuses biographies habituelles, et nous plonge avec empathie dans les tourments grandioses et minables de ces gusses. Très agréable.  (Gols 22/08/14)


« La corruption, explique Rassam, est le plus sain des systèmes, le plus humain. Je dirais même que la corruption est le fer de lance de l’humanisme. (…). La démocratie, c’est le cancer qui ronge notre civilisation. Dis-moi combien de temps il aurait fallu, dans un régime démocratique, pour expliquer à ces connards qu’on va à Prague pour sauver des enfants de la dictature. »

jprassamGols m'avait mis l'eau à la bouche et il a eu raison car la chose se dévore en quelques heures, halluciné qu'on est par la trajectoires de ces types relativement barges. Apprendre qu'A nos Amours mettrait en scène les parents de Berri (ancien proche de Pialat avant que les insultes ne fusent), c'est tout dire sur le caractère colérique de certains des individus qui hantent cet ouvrage et sur les coups d'enfoirés que les uns pouvaient faire aux autres. Trois types qui baignent dans le cinéma, trois types aux caractères diamétralement opposés, trois types avides de succès, de fric (Rassam et Berri)... ou frustrés de ne pas en avoir (le gars Pialat qui en prend pour son grade...). Alors oui, certes, c'est amusant, et je ne vais pas répéter platement tout le bien qu'en pense mon comparse - on est d'accord. Ajoutons tout de même que Donner (qui, à défaut d'avoir été un témoin direct, se base sur divers écrits et autres émissions télévisées de l'époque) semble prendre un certain plaisir mesquin à se lancer dans ce véritable jeu de massacre. Les trois compères (que Dieu ou le Diable ait leur âme) sont rarement à leur avantage sous la plume cynique et moqueuse de Christophe Donner ; rien ne nous est passé sous silence dès lors que nos trois individus se montrèrent pathétiques, merdiques, bas, aussi bien dans leur rapport avec les milieux du cinéma qu'avec leur propre milieu familial. Pour un acte de bravoure (la virée à Prague qui permet à Rassam de se lancer dans un petit topo sur la corruption absolument savoureux), on a droit à une liste interminable de coups foireux, de coups de pute de notre trio de caractériels. Christophe Donner botte également en touche quand il s'agit d'évoquer les oeuvres des uns et des autres (il y a simplement les merdes qui n'ont pas de succès (les films de Berri eheh), les merdes qui ont du succès (Les Charlots et Jean Yanne, hip hip hip), les chefs d'oeuvre qui n'ont pas du succès (Maurice, si tu nous écoutes)... quant aux chefs d'oeuvre qui ont du succès, c'est rare, très rare...). Alors c'est vrai qu'on se marre à voir ce petit monde du cinéma par le petit bout de la lorgnette, qu'on est plié en deux quand on se rend compte que depuis la fin des années 60 Godard est une vraie chierie (la petite anecdote avec les flics alors qu'il sort avec une fille mineure... Sacré Jean-Luc) mais les critiques sont tellement systématiques, tellement fielleuses qu'on sent un Donner un peu en free-lance, virant parfois au caricatural - heureusement, Dieu soit loué, il épargne Truffaut qui n'apparaît que fugacement au cours du récit. Un brûlot au final assez savoureux, je ne dis pas, mais on regrette simplement que les trois personnages principaux ne soient plus de ce monde : on imagine assez bien le trio, avec toute sa mauvaise foi, demander des comptes à ce petit merdeux de Donner. C'est un roman, allez...  (Shang 12/09/14)

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11 septembre 2014

LIVRE : Dans les Yeux des Autres de Geneviève Brisac - 2014

Couv Dans les yeux des autresChaque nouvelle rentrée littéraire (dit-il en vieux briscard alors que cela fait bien quarante ans qu'il n'avait pas lu plus de quatre livres à l'occasion de cette fameuse rentrée) est l'occasion de découvrir de nouveaux auteurs, de nouveaux horizons (eheh). Bon, j'ai essayé du Geneviève Brisac bien que ce nom, en lui-même, ne soit pas très vendeur - mais je reconnais qu'un tel jugement est outrageusement subjectif et bas. Dieu m'en est témoin, j'ai eu toutes les peines du monde à rentrer dans la chose, ne sachant guère sur quel personnage la Geneviève, cherchait vraiment à se focaliser : Molly, Anna (les deux sœurs ennemies), leur mère ou encore Boris, un ancien amant ? Cela est d'autant plus déstabilisant que l'on change de narrateur constamment sans que l'on voit vraiment l'intérêt. Il faut parvenir pratiquement à la moitié du livre pour qu'enfin l'un des personnages, Anna en l'occurrence, prenne le récit à son compte et ce jusqu'au bout (Brisac a-t-elle voulu brouiller les pistes, montrer le reflet d'Anna "dans les yeux des autres" ? Pas vraiment puisqu'il n'y a que Molly qui évoque vraiment sa soeur. Je ne fus en tout cas guère séduit par cette approche des choses... D'autant que l'on reste au final, soyons franc, dans de la littérature très classique au niveau de la structure narrative - bref). Le roman commence à prendre un peu son envol à mi-parcours avec cette histoire d'amour entre Anna et un certain Mareck sur fond de Mai 68. On s'accroche à ce tendre flirt entre les deux jeunes gens tout deux militants de la première heure en se disant qu'on tient là notre sujet. Pas vraiment. Le soufflet retombera en effet très vite, la vie de l'idéaliste Anna semblant destinée à être une longue suite de déceptions. Pas gai, pas gai quand on y songe.

Anna va aller de déception en déception, semble accumuler les ennuis comme d'autres les années de retard pour payer leurs impôts, avant de reprendre du poil de la bête et... écrire ce livre qu'on a entre les mains - le refrain est connu. Qu'il s'agisse des rapports conflictuels avec sa sœur (des rapports en symbiose à leur plus jeune âge qui vire à l'aigre), avec sa mère, avec son amant (de l'amour à l'indifférence...), de ses désillusions par rapport "au combat" (même si elle marche surtout au départ sur les pas de sa soeur et de son amant, elle va clairement tomber de haut), de son rapport à l'écriture (après l’écriture d’un ouvrage sur les êtres qui comptaient tant pour elle, sur cette « aventure révolutionnaire », ceux-ci vont l’attaquer en justice et l’Anna, disgraciée par ses pairs, ses proches, va perdre l'inspiration, ou tout simplement l'envie d'écrire), le destin de la pauvre Anna a tout du chemin de croix... Brisac nous rend compte des tensions qui s'installent entre ces êtres avec une certaine justesse ; seulement à trop vouloir brasser les personnages ou les événements (la "lutte" de la France au Mexique), elle peine à se concentrer sur un vrai point névralgique - si ce n'est la névrose de son personnage principal. Pas désagréable, non, ni réellement passionnant - à mes yeux, of course.

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