Shangols

24 septembre 2018

LIVRE : Idaho de Emily Ruskovich - 2018

ob_04570e_idaho

On essaie de retrouver nos bonnes vieilles racines américaines littéraires avec ce roman de la gâte Ruskovich. Avouons que dans un premier temps, elle arrive à produire son petit effet avec l'histoire de cette femme qui, sans crier gare, tue le plus jeune de ses enfants - l'autre disparaissant dans la nature. Coup de folie de cette femme prénommée Jenny ? Dépression des hauteurs dans cette région perdue ? Le fait est qu'elle prend perpète. Son mari, un certain Wade, forcément ébranlé par la perte de ses trois piliers, va tout de même tenter de refaire sa vie avec une prof de musique installée dans les environs - Ann. Qu'est-ce qui a bien pu pousser sa femme à ce geste totalement incompréhensible, se demande-t-on incrédule ? Alors même qu'on se lance sur la piste de cette femme, on apprend que le gars Wade, tout comme son père, est atteint de sénilité précoce. Décidément, le passé comme le futur de notre homme est bien sombre...

Alors oui, on est comme d'hab dans les grands espaces (mêmes si les descriptions sont assez ponctuelles) et dans les troubles psychiques. Du classique dont on fait généralement les bons livres outre-atlantique. Il sera question ici de se montrer plus mitigé. Si Ruskovich donne assez de chair à ses personnages pour nous les faire vivre, on ne peut pas dire que ses analyses psychologiques aillent quant à elles bien loin. A part ce pauvre Wade qui voit son petit monde comme si son cerveau se délitait, le portrait des deux femmes, surtout de Jenny, reste un brin superficiel. Sans vouloir vendre la mèche (mais un peu l'allumette quand même) son geste inhumain restera jusqu'au bout totalement flou... Pire, celle qui semblait vouloir quitter à jamais le monde des humains choisit de se faire, sur la toute fin, libérée. Pourquoi, hein ? La construction du roman reste tout autant contestable. L'écrivaine s'amuse à brouiller les pistes en mélangeant les années (du flash-back et de la prolepse en veux-tu en voilà) mais on se demande au final dans quel but ? Cela donne certes un petit côté retors au bouquin mais cela ne permet en rien d'éclairer tel ou tel comportement, tel ou tel événement. Du coup, on a le sentiment d'un tantinet d'esbroufe dans ce livre qui demande un certain investissement de la part du lecteur sans que celui-ci soit véritablement récompensé - trop de mystère tue le mystère. Un livre semble-t-il à la mode qui ne devrait guère le rester.

Posté par Shangols à 19:27 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


Vacances à Venise (Summertime) (1955) de David Lean

vlcsnap-2018-09-23-22h37m16s754

vlcsnap-2018-09-23-22h38m08s455

Allez tiens, une petite envie de dolce vita et on attaque une semaine shangolienne en Italie. On commence par un petit tour à Venise comme le suggère le titre français. Non pas pour y mourir (quoique : partir c'est mourir un peu, aimer c'est mourir un peu trop), mais plutôt pour y trainer sa mélancolie, ses fantasmes, ses ultimes feux sentimentaux... C'est Katharine Hepburn qui s'y colle, femme entre deux âges plus près du sapin que de la rose, mais femme encore pleine de charme malgré les petites ridules ici et juste là. Hepburn, toute sa vie, a rêvé, non pas d'être une hôtesse de l'air, mais de trainer ses guêtres dans les rues humides de Venice. Elle, l'américaine, à la vie qu'on devine un peu terne, semble avoir prévu ce voyage depuis longue date et ne veut pas en manquer une miette. Equipée d'une caméra qui rendrait fou tout petit Lelouch en herbe, elle appuie sur le bouton à la moindre occasion : un pigeon, un lion, un cheval - ou une gondole, on se comprend, elle est une foule sentimentale à elle-seule. Alors oui, elle fait un peu la grimace devant la nuée de touristes, oui elle ne goûte guère ces ritals qui filent au train de n'importe quelle pépète... Heureusement elle passe du bon temps dans sa pension, trouve chez un gamin des rues un parfait guide et savoure chaque goutte de sa boisson à la terrasse d'un café italien... Manquerait plus plus qu'elle rencontre un type du cru...

vlcsnap-2018-09-23-22h38m44s662

vlcsnap-2018-09-23-22h39m29s367

Le type du cru sera un certain Rossano Brazzi, un type sur le tard avec les tempes grisonnantes, un séducteur tout en tact, comme finalement elle en rêvait... Seulement voilà, notre Katharine est méfiante, défiante, prudente. Tout cela est un peu trop beau pour être vrai et quand le rêve rejoint la réalité l'Hepburn doute. Lean déroule son petit scénario pour ménagères de bientôt cinquante ans avec tact et nonchalance et même si les images sont bien belles, on s'ennuie un peu devant ce livre d'images qui n'évite pas, presque malgré lui, les clichés. Tout semble un peu trop cousu de fil blanc, dans cette rencontre, dans ce coup de foudre, dans ces hésitations, dans ce quai de gare final (on aime les quais de gare avec mâle qui perd toute dignité pour courir une fleur à la main à la poursuite de sa douce, mais il y a bien ici un petit côté too much too easy). Il faut un peu ronger son frein avant un événement inattendu (l'Hepburn qui tombe à l'eau mais qui ravale vite sa fierté), des dialogues un peu houleux mais un peu creux entre nos deux amants un peu précieux, et on a souvent l'impression d'un "beau film" pour grands-mères qui eûssent aimé connaître l'aventure. L'écrin vénitien est bien agréable, Lean a un certain savoir-faire pour ne rien précipiter mais l'ensemble reste un peu plan-plan pour sortir de la série "femme américaine voyageant dans d'autres contrées et prête à tomber sous le charme local". Une brise d'été, tout au plus.

vlcsnap-2018-09-23-22h36m41s763

vlcsnap-2018-09-23-22h39m48s442

The Criterion Collection

Posté par Shangols à 05:38 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

22 septembre 2018

LIVRE : La vraie Vie d'Adeline Dieudonné - 2018

ghtyttSauvagerie des échanges familiaux en milieu tempéré. Voici un excellent premier roman de la rentrée, un machin brutal et surprenant qui nous arrive de nulle part, ou peut-être d'un cerveau ayant baigné à la fois dans l'horreur pavillonnaire de Stephen King et l'enfance trouble de la Comtesse de Ségur. Ce n'est pas tant l'écriture, pour cette fois, qui remportera l'adhésion : Dieudonné écrit parfois comme une enfant, ou en tout cas son écriture apparaît comme dans les livres pour ados. Simplicité, voire naïveté des effets, héroïne adolescente faisant l'apprentissage de la vie, regard sur le monde, en tout cas dans la première partie, candide et légèrement trop lisse... On aurait aimé, pour tout dire, que l'auteur se frotte à une écriture un peu plus âpre, le roman manque de peu cette sauvagerie visée dans son écriture. L'écriture ne semble pas être son souci principal, à moins qu'elle ne soit très habile et parvienne à dissimuler sous un style en apparence un peu fonctionnel les choses les plus sombres qui soient. Car, au niveau du fond, de la trame et de la symbolique mis en place, on est assez bluffé. La narratrice est une jeune fille sensible et imaginative, mais née dans la mauvaise famille : un père brutal et dangereux, uniquement préoccupé de ramener des trophées de ses chasses ; une mère soumise dont la vie est complètement sous le joug de cet homme ; et un petit frère, au départ joyeux, mais dont la vie, comme toutes celles de cette famille, va changer du tout au tout brusquement : un accident mortel et horrible vient frapper la "quiétude" de surface de cette vie, et redistribuer les cartes des personnalités. A partir de ce trauma, le frère s'enfonce vers un sadisme et une insensibilité torves, le père devient de plus en plus violent, la mère de plus en plus effacée ; seule notre héroïne se met à se passionner pour la science, avec pour but d'inventer une machine à remonter le temps pour sauver son frère de la dérive. Une tentative d'émancipation qui va mener tout ce petit monde à la tragédie, progressivement, et pour finir dans un dernier chapitre absolument énorme.

Dieudonné manie avec virtuosité la progression de sa trame, inventant des épisodes joliment symboliques : la maison de la narratrice est présentée comme un cerveau, pavillon lisse en surface, mais renfermant en son sein des pièces sombres (la chambre des cadavres est là dès la première phrase, très belle), et à partir de cette image, elle file la métaphore avec finesse : depuis la femme de son prof de sciences, défigurée et portant un masque de tragédie, jusqu'au paysage, en grande partie mental, que le jeune femme traverse, depuis cette hyène empaillée qui constitue une sorte de clé de voûte traumatique à cette histoire jusqu'au petit monde sans aspérité du marchand de glace qui déclenche la violence, tout est parlant, tout est juste, tout est puissant. On a au coeur du livre un chapitre effrayant : une chasse à courre dont la proie est la narratrice, un cauchemar total écrit avec une rare force ; mais tout dans ce roman est tendu, violent, noir, sans ostentation. La véracité de cette narratrice y est pour beaucoup : avec cet accident, elle va aller chercher l'émancipation, et cette émancipation en passe par la violence, par l'acceptation de la monstruosité de sa famille, de la sauvagerie sous laquelle est placée sa vie. Un grand livre.

Posté par Shangols à 11:43 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

21 septembre 2018

LIVRE : Frère d'Âme de David Diop - 2018

9782021398243,0-5188239Un indéniable souffle plane sur ce roman de David Diop, souffle d'autant plus agréable qu'il ne cède rien à la littérature d'aujourd'hui, entendez qu'il n'est pas à la mode, presque plus de ce monde. S'il fallait comparer la puissance presque adolescente de ce style, on pourrait citer les premiers Laurent Gaudé : même lyrisme "moderne", même choix des mots les plus forts possible, même sujet bigger than life, même méticulosité dans les effets. Il y a d'ailleurs pas mal de Cris dans Frère d'Âme, puisque on y est là aussi plongé en pleine guerre de tranchées : on entend la voix d'Alfa Ndiaye, tirailleur sénégalais ne parlant même pas le français (et ce curieux choix du récit à la première personne pour quelqu'un qui ne parle pas la langue fait des étincelles assez intéressantes), qui assiste à la mort douloureuse de son ami de toujours. Rendu fou par cette mort, il va devenir une sorte de tueur ultime sur le champ de bataille, un monstre invincible, décimant les ennemis en les éventrant et en leur coupant les mains. Diop ne se gêne pas pour le rendre mythologique, faisant planer autour de lui les légendes les plus abominables. Lui-même se sait irréversiblement passé du côté de la monstruosité la plus pure, et sa culture africaine, poétique, orale, se mêle aux horreurs de ce pays où il n'a rien à faire dans un chaos assez indescriptible. L'écriture de Diop, mélange d'adresse verbale, de pics de mysticisme, de lyrisme flamboyant, d'épopée et de trivialité, est parfaite, rendant compte avec beaucoup de puissance de l'insensé de la guerre. Très répétitif, le texte revient inlassablement sur ces mêmes images traumatiques, et culmine avec un chapitre de toute beauté où le cauchemar est poussé au bout : des "déserteurs" sont forcés à sortir de leur tranchée pour se faire exploser par les Allemands, acte de barbarie insupportable décrit dans toute sa crudité.

Reconnaissons que le livre ne tient pas ces belles promesses dans la deuxième partie, qui opère un retournement spectaculaire : Alfa est envoyé en permission à l'arrière, et cette pause dans les événements lui permet de se livrer à ses pensées concernant son pays d'origine : prières et chants africains, quotidien d'une sorte d'eden perdu, remplacent les visions d'horreur, le style se fait plus calme, et Diop est un peu moins bon dans ces moments-là. Mais il parvient encore à nous étonner avec ces dernières pages qui "retournent" le bouquin en miroir, construction savante et risquée qui marque des points. Un livre de style, intelligent et éprouvant, vraiment intéressant.

Posté par Shangols à 17:10 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Sur le territoire des Comanches (Comanche Territory) de George Sherman - 1950

43_EMI_330948

Sherman continue à dérouler sa tristounette filmographie avec ce western sans âme. S'il a pu par le passé faire montre d'un certain savoir-faire, s'il a ralisé quelques films certes manufacturés mais d'assez jolie facture, on aura bien du mal à trouver la moindre trace de ce semblant de talent dans Comanche Territory. Tout semble fade, quand ce n'est pas raté, dans cette histoire vue et revue, et interprétée cette fois-ci au rabais. Jim Bowie, le héros de Fort Alamo (Macdonald Carey), est envoyé par l'Etat pour s'assurer que le traité de paix entre Blancs et Comanches est respecté. Mais une bande de salopards, qui convoite les mines d'argent placées sur le territoires des braves indiens, détournent le traité et menacent de mettre le feu aux poudres. Bowie parviendra-t-il à apaiser les esprits, à châtier les méchants, à choper la gorette de service (Maureen O'Hara) et à fumer le calumet sans tousser, le tout en 1h12 ? Le suspense est insoutenable, on tremble à chaque seconde devant la colère digne des Comanches et les rictus sadiques des vilains, on se dit que non décidément tout est foutu entre Maureen et Macdo, et on a mal pour notre héros quand il se prend des coups de poing ; qui, heureusement, passent à 3 mètres 20 de lui, les cascades étant visiblement réalisées par le beau-frère d'un régisseur pour économiser le budget. Pas trop de bobos, donc. Finalement, attention spoiler, tout se termine bien, l'amour et la paix se font, les salauds sont confondus et les justes récompensés, ouf.

778523_backdrop_scale_1280xauto

Ok, Sherman sait cadrer, et trouve les paysages magnifiques qui vont bien à l'écran. A défaut d'autre chose, on contemplera donc ces jolis décors extérieurs, et on se détendra l'oeil en regardant aussi les cavalcades effrénées de nos héros, pas manchots en équitation à défaut de l'être dans les autres domaines. A part ça, on est frappés par l'indigence de l'écriture du scénario, complètement en lambeaux, qui n'arrive pas à choisir de pistes claires dans la trame et se perd dans des circonvolutions impossibles. On reste pantois également devant le peu de vraisemblance des détails : même en étant assez indifférent à la véracité, impossible de croire à cette femme-maîtresse et à sa fête en l'honneur du traité de paix. Les acteurs sont franchement en-dessous de tout, surtout ce héros qu'on verrait plus dans une sitcom familiale vieillissante qu'en parangon de l'entente entre les peuples et en séducteur irrésistible ; et les scènes d'action sont très bancales, notamment cette fusillade finale, grosse bagarre à la Astérix où les figurants semblent se marrer comme des collégiens. Bon, on notera avec bienveillance que Sherman réalise son film pro-Indiens à lui, que c'est tout à son honneur. Mais sinon, évitez ce territoire.

MV5BZGZjNWFlNGEtNjY1OS00ZjE3LTlmMjEtNGJjOWJjMTFkNTdmXkEyXkFqcGdeQXVyMTQxMjk0Mg@@

Go west, here

Posté par Shangols à 11:04 - - Commentaires [24] - Permalien [#]


20 septembre 2018

LIVRE : Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard - 2018

livre_galerie_9782707344755Voilà typiquement le genre de livre qui fait tout pour que je le déteste. Et voilà pourtant un livre qui m'a gentiment touché, je dois être bien luné en ce moment. Sur les traces de Marguerite Duras, Pauline Delabroy-Allard raconte les étapes d'un amour, ni plus ni moins. Que cet amour soit tumultueux, puisque dirigé vers une femme fantasque, caractérielle, insaisissable, parfois ravageuse de charme et parfois horripilante, brillante, intellectuelle, célèbre, change toute la donne. Car le livre va devenir le minutieux portrait d'un caractère exclusif, qui dévore tout sur son passage, à commencer par la narratrice, personnage assez fade dans un premier temps et qui se fait vampiriser par cette femme à la personnalité tourbillonnante. De grands moments de joie en douleurs totales, elle se fait complètement embringuer dans une spirale de passion qu'elle a bien du mal à contrôler. Sarah est musicienne, fait le tour du monde pour ses concerts, et la narratrice pénètre avec un mélange d'adoration et d'hébétude ce milieu qui lui est étranger. Sarah devient peu à peu l'unique point de concentration de cette femme, et du même coup du livre. On est comme happé avec l'auteur dans cette fascination pour le mystère de Sarah, et la qualité de l'écriture très rapide de Delabroy-Allard y est pour beaucoup, autant que la personnalité de la violoniste. Car la musique pratiquée ici par l'écriture est très singulière, faite de phrases courtes, hâchées, répétitives, et rentre dans un rythme parfaitement tenu qui tient en haleine. Il ne se passe pas grand-chose, juste un amour ardu à vivre, mais l'écriture est pleine de surprises, de tempos qui vous secouent d'un coup après de nombreuses phrases presque banales. Le bonheur du roman tient dans cette musicalité, beaucoup plus que dans ce qui est raconté. Le livre opère un subtil glissement vers l'obsession, un mouvement qui ressemble à un trou noir, et on se retrouve à suivre presque fiévreusement ces lignes d'obsession, de folie. De temps en temps est placé un paragraphe plus "à froid", définition du dictionnaire qui ponctue cette symphonie très homogène, et qui loin de lui apporter la respiration visée, enferme encore plus le personnage dans ses obsessions.

A la moitié du livre, on assiste à une ellipse là encore très bien amenée (une phrase de "cliffhanger", et boum deuxième partie, plusieurs mois plus tard), et commence alors un journal de deuil douloureux, peut-être moins intéressant que le début mais encore très habile. La narratrice, libérée de cette obsession, n'en perd pas pour autant sa névrose, et va se perdre dans la répétition infinie des jours au fin fond de l'Italie. Là elle se vautre dans son chagrin, dans l'impossibilité de l'oubli, et confronte sa peine au quotidien de cette ville figée, prise dans ses habitudes. Autant l'auteur avait su parler des ravages de la passion avec sa rapidité d'exécution, autant elle excelle là encore à parler de l'arrêt du temps, de la pensée, qui suit la perte. Au son des sonates de Schubert, cette deuxième partie assez morbide voit la déchéance de sa narratrice, qui plonge dans le néant. Quand on referme le livre, on écarquille les yeux comme au sortir d'un rêve, le style a réussi à nous entraîner dans sa spirale fiévreuse. On s'incline donc avec respect devant la chose, tout chafouin d'avoir fini par aimer un livre qui ne nous était de toute évidence pas destiné.

Posté par Shangols à 21:22 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

18 septembre 2018

Heureux comme Lazzaro (Lazzaro felice) (2018) de Alice Rohrwacher

vlcsnap-2018-09-19-13h24m39s708

vlcsnap-2018-09-19-13h24m19s982

Prix du meilleur scénario à Cannes, le dernier film d'Alice Rohrwacher possède un charme certain dans sa première partie avant de virer (dans la seconde), dans la fable, le conte, un peu trop démonstratif. Soit donc au départ une communauté paysanne qui vit sous la coupe d’une comtesse : exploitée, non payée, interdite de mouvement, on se dit que c'était sympa, à cette époque, de pouvoir se faire de la thune sur le petit personnel. Un petit problème apparaît, tout de même, progressivement à notre esprit un rien naïf : cette époque, c'est bien la nôtre, ou disons celle d'un passé très proche. Suite à une inondation les routes ont été coupées et nos pauvres paysans un peu neuneu sont restés totalement isolés et dépendants de cette exploitante sans conscience. Le 16 mm (putain c'était quand même autre chose) donne une teinte toute nostalgique à cette œuvre qui, dans cette première heure, séduit par ces couleurs et cette vie paysanne surannées. Au centre du récit, il y a le fameux Lazzaro (dont le prénom prendra par la suite tout son sens), un benêt bien gentil qui est toujours là pour les basses besognes : comme il est dit par les "maîtres" caustiques et lucides, regarde-moi ces cons qui se laissent dominer et qui eux aussi se plaisent à exploiter ce pauvre Lazzaro. Bref, l'homme est un loup pour l'homme et il sera justement question de loups au cours du récit (animal symbole de danger mais aussi véritable "âme" des lieux). Lazzaro tout concon qu'il soit va se prendre d'amitié pour le petit maître maigrelet ; ce dernier, planifiant un kidnapping à la con, se réfugie dans la cachette de Lazzaro... Une drôle de relation se met en place entre ces deux "exclus", une relation qui durera au-delà de la mort de Lazzaro...

vlcsnap-2018-09-19-13h25m03s527

vlcsnap-2018-09-19-13h24m54s028

Eh oui, car notre pauvre héros, suite à une petite maladresse, va mourir (il tombe dans un ravin alors que Dieu sait qu'il n'avait pas fait le malin)... pour se relever indemne quelques longues années plus tard ! Les paysans ont été "libérés" par des gendarmes et Lazzaro quitte à son tour les lieux pour retourner en ville... Il y croisera les siens (qui ont tous morflés au gré des années alors que lui est resté inchangé), des individus dans la dèche qui vivent de petits expédients malhonnêtes... La seule chose à la limite rassurante dans cette histoire, c'est que les gens qui les exploitaient sont également dans la misère, rendus exsangues par les banques ! Enfoirés de banques semblent bien être la morale de l'histoire, bella ciao ciao ciao... ad lib.

vlcsnap-2018-09-19-13h25m49s429

vlcsnap-2018-09-19-13h25m27s246

Lazzaro traîne donc sa défroque et son air paumé dans ce petit monde où chacun cherche à tirer profit des autres. Innocent, il garde les mains pleines d'empathie pour son prochain. C'est le seul que le temps ne touche, comme s'il restait, grâce à son refus de tirer profit des autres, totalement pur. Il balade son petit air bonhomme et désintéressé dans ces montagnes rugueuses comme dans cette ville grisâtre. Le film ne vire cependant jamais à l'ennui grâce à cet aura qui semble le suivre et qui illumine le film aussi bien dans son humanité que dans ses teintes (le 16 mm, bordel, ah oui déjà dit). La démonstration est un peu appuyée, certes, n'empêche que ce personnage innocent et plein de bonne volonté finit par marquer les esprits – lui-seul, par ce regard si doux qu’il pose sur les autres, semble en un sens rendre cette vie supportable. Comme si ce monde de loups, de chiens, ne trouvait sa « balance » que dans l'existence de tels individus. Original dans son approche, un scénario qui flirte avec un certain merveilleux comme pour mieux nous faire prendre conscience, de façon toute réaliste, de la triste bassesse des hommes. Un prix honnête pour un personnage marquant.

Posté par Shangols à 19:44 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

17 septembre 2018

Mandy (2018) de Panos Cosmatos

vlcsnap-2018-09-17-22h03m06s597

vlcsnap-2018-09-18-14h06m25s807

Nicolas Cage revient au cinéma et il est pas content. Fallait pas lui brûler vive sa femme. Fallait pas. Lui ce solide bucheron tranquille, rangé des voitures et des films, lui qui passait ses soirées à regarder des nanars auprès de sa douce, fallait pas venir l'emmerder. Après quarante minutes un peu ternes (un début de film d'horreur classique où il ne se passe pas grand-chose : présentation des personnages, quelques filtres colorés pour se la péter), on commence d'entrevoir un début de vicissitudes. Oh, rien de bien original non plus : une secte sectaire emmenée par un gourou style Charles Manson avec sa clique de décérébrés (pas les champions du monde du bridge, son crew) décide de s'attaquer à la pauvre femme de Cage : elle fait certes des dessins de SF, écoute de hard (elle a toute une collection de tee-shirt affichant ses goûts) mais elle ne méritait pas le sort qui l'attendait. Ces crétins de hippies de merde avec un discours évangéliste de bas étage, soutenus par deux créatures sorties tout droit de l'enfer (des types en cuir, à l'habit tout clouté et à l'haleine qu'on devine épaisse), torture cette pauvre femme sous les yeux d'un Cage mis hors d’état de nuire. Un massacre, dont il ne restera que des cendres... Et un Cage vénère.

vlcsnap-2018-09-17-22h03m57s249

La deuxième heure arrive et l'on sent que le film part enfin : Cage lors d'une séquence d'anthologie se requinque dans ses toilettes à grands coups d'alcool à brûler. Notre homme redevient sauvage et on reconnaît bien là notre fou furieux de Cage capable de tous les excès. Il récupère son arbalète (l'outil à la mode dans les films de genre) chez un type chelou, se fabrique une hallebarde grand crin (je suis un grand fan des hallebardes et regrette sa disparition dans nos temps modernes) et part à la chasse aux créatures infernales et aux hippies sanguinaires. On commence à sourire, le ton est monté d'un cran, Cage ne va plus desserrer les dents. Cosmatos (l'ancien attaquant de l'AEK Athènes recruté par Marseille ?) nous gonfle un peu avec son utilisation outrée de philtres rouge ou bleu ou avec ses discours spirituels de cours de maternelle ; on attend au moins de lui que dans l'action, à défaut d'un fond qui ferait sens (on pensait au départ qu'il serait question de rêve dans le rêve, de film sous influence "littéraire" (de la SF populaire) : non), il sera plus tranchant. Panos (le singulier de Panini, soit un demi-sandwich à la grecque) nous fait relativement plaisir avec ces créatures maudites qui vomissent du sang (Cage et son côté SM), les bouffées de chaleur de Cage (un sniffage de coke en pleine action, une goutte de drogue psychédélique et même un plan sur un animal rampant tout droit échappé d'un film d'Herzog (l'hommage semble évident)) ou encore des combats rigolos (tronçonneuse contre tronçonneuse, c'est forcément fendard). On a même droit, avec ce sacré Panos, à des instants comiques (Cage en rage parce que la créature infernale a niqué son tee-shirt favori ; la tronçonneuse de Cage qui peine à démarrer à son plus grand désarroi...) comme s'il avait abandonné toute ambition par rapport au sérieux de la chose (malgré un départ plombant qui pouvait laisser attendre quelques maigres prétentions intellectuelles - nan nan nan). Cage tranche dans le gras et finit tout sanguinolent et hilare. Au moins le gars s'est défoulé et nous a permis de nous faire marrer ici ou là... C'est bien tout ce qu'on retiendra de ce nouvel opus avec un Cage en free lance, libre et open.

vlcsnap-2018-09-17-22h05m18s532

vlcsnap-2018-09-17-22h05m52s380

Posté par Shangols à 21:07 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

Re-Animator de Stuart Gordon - 1985

re-animator-photo-david-gale-1004160

Certains films d'horreur des années 80 supportent bien les années, certains sont même supérieurs à ce qui se fait aujourd'hui, et d'autres sont définitivement ringards. C'est le cas de ce Re-Animator, qui m'avait, c'est vrai, laissé un peu de marbre à l'époque. Son statut de film culte a poussé ma curiosité, et j'en ressors encore plus dubitatif. Le film rend gentiment hommage aux vieux films d'épouvante de la Hammer, ça c'est un bon point, et on reconnaît avec plaisir quelques motifs ridicules de cette époque de séries Z : les expérimentations folles d'un médecin, le goût du gore et des effets spéciaux faits main, le caractère improbable des situations, la blonde hurlante, tout y est. L'histoire est un grand n'importe quoi qui ne s'embarrasse pas de logique : un jeune médecin allumé se met en tête qu'il peut ressusciter les morts, et se livre à moult expériences, d'abord sur le chat, puis sur les cadavres récupérés à la morgue, enfin sur ses collègues qui veulent lui mettre des bâtons dans les roues. Mais l'expérience est pas tout à fait au point, et les zombies deviennent très très méchants. Un côté Frankenstein, donc, très assumé par l'esthétique vintage, que prolonge un humour qui se voudrait décapant... mais qui s'avère bien poussif. A cause avant tout de l'interprétation, catastrophique : les seconds rôles sont nuls, surtout la jeune première et son fade fiancé, mais les principaux sont affreux aussi : un médecin en chef qui lorgne du côté de Bela Lugosi mais n'est jamais inquiétant (le scénario lui octroie des dons de domination mentale, ajout paranormal qui arrive comme un cheveu sur la soupe) ; et surtout un Herbert West beaucoup trop lisse pour le rôle, qui grimace à chaque plan (les yeux hallucinés ont tué pas mal d'interprétations de méchant). La débauche d'effets, à peu près tous ratés par manque de moyens, n'y fait rien : à cheval entre rire et dégoût, mais jamais vraiment dérangés, jamais troublés, on regarde Gordon passer à côté de son film. Il aurait pu réaliser soit une farce grotesque et parodique, soit un machin sur la fascination des corps (ici, coupés, tranchés, démembrés, broyés), mais il est exactement entre les deux. Comme il n'a pas non plus vraiment le sens du rythme et alourdit son film avec plein de scènes inutiles, il a du mal à convaincre. La carrière du bougre n'a guère été plus loin que ce film à la réputation surfaite, et c'est pas dommage.

maxresdefault

Posté par Shangols à 17:27 - - Commentaires [10] - Permalien [#]

16 septembre 2018

Mektoub My Love : Canto Uno d'Abdellatif Kechiche - 2018

"Mais comment ça, tu veux me photographier nue ? C'est pour ton petit plaisir, hein ?
- Pour le tien aussi.
- Mais non.
- Mais si."
(Harvey Weinstein Abdellatif Kechiche)

mektoub01

Effet Palme d'or ou pas, grosse tête ou pas, voilà en tout cas un film consternant réalisé par un cinéaste que j'aimais beaucoup jusque là. Auréolé de sa gloire, Kechiche a les clés de la bagnole et champ libre pour laisser parler ses pulsions : le résultat est un film dégueulasse et bâclé, crapoteux et paresseux, chiantissime et vulgaire. Rien que ça. Tout est raté là-dedans, du scénar à la mise en scène, du regard aux acteurs, et on se dit que cette fois on aura bien du mal à garder son admiration (je me souviens d'avoir été le seul à défendre La Vie d'Adèle contre une armée de femmes très en colère).

mektoub_a

Kechiche prend le risque de filmer le vide, comme a pu le faire Rohmer en son temps, et avec un autre talent. Il documente ainsi le quotidien de Amin, apprenti scénariste, photographe, qui passe ses vacances à Sète au milieu de la famille et des petites gonzesses en maillot de bain. Sorties en boîte, conversations sur la plage, moments de drague, jalousies et trahisons, rigolade et petits jeux de séduction sous le soleil : on se croit dans Plus belle la Vie, d'autant que les dialogues sont à peu près au niveau. On comprend l'intention, celle d'un hyper-naturalisme, d'une observation presque documentaire de la réalité, une ambition héritée de Jean Renoir (qui fait ici son apparition par des allusions fines à son père) et qui a donné parfois de belles choses. On voit même aussi comment Kechiche en est arrivé là, à force de travailler le plus de réalisme possible chez ses acteurs débutants, de filmer inlassablement et pendant de longues heures le vide pour y dénicher, de temps en temps, un éclat de vérité. Mais la longueur déraisonnable de Mektoub My Love (3 heures, et on nous annonce des suites !) annule toute tentative d'expérimentation : au bout de deux scènes exsangues, complètement privées d'intérêt scénaristique, où on contemple des petits jeunes discuter sur qui sort avec Tony et qui trompe Rachel, on tombe dans une hébétude qui ne nous quittera plus : on sent bien que le film n'ira pas plus loin, qu'on n'aura pas droit à plus d'intérêt par la suite, et qu'il nous faudra ronger notre frein en suivant les aventures minables de ces dragueurs du dimanche et de leurs proies féminines. Le manque d'intérêt est criant : rien à extirper de ces conversations quotidiennes, pas de regard sur une communauté, pas de discours sur les rapports de sexe, pas de réflexion sur l'enfance et la liberté. On pense tour à tour à chacune de ces pistes, mais elles s'enterrent sous la banalité totale de ce qui est raconté. Kechiche a de toute évidence laissé ses acteurs en roue libre pour improviser les dialogues : on en ressort assommé par l'inanité de la chose.

76036_ppl

Il y a pourtant peut-être (et ce, malgré l'adaptation d'un roman de Bégaudeau) des pistes autobiographiques à suivre : on est à Sète, ville de Kechiche, dans la communauté tunisienne, et on est en 1994. Mais Kechiche ne se donne même pas la peine de dessiner un contexte concret et viable à son film. De Sète, on ne verra que des arrière-plans flous, le décor est inexistant, et seule la (jolie) lumière parvient à rendre compte du côté méridional de la chose. La communauté tunisienne est esquissée à gros traits caricaturaux. Et surtout, cette année 1994 est un gros foutage de gueule : les nanas parlent une langue inconnue à cette époque ("ouah, il est trop beau"), évoque les téléphones portables, portent des costumes anachroniques, leurs rapports avec les garçons sont aberrants pour l'époque. Sans jamais travailler les motifs de l'époque (un poster du Grand Bleu, et on n'en parle plus), le gars n'en fait qu'un motif sans sens. (J'ajoute, pour être un peu pointu, qu'on me souffle dans l'oreillette que l'agnelage n'a jamais lieu en été ; ce qui n'empêche pas le bougre de filmer une brebis faire un petit (seul plan d'ailleurs un peu vrai dans le film), et ce en plein mois de juillet.)

topelement

Tout ce pseudo-réalisme, tous ce scénario absent, toute cette mise en scène pataude, tous ces plans en caméra portée fatigants, ne sont en fait qu'au service d'une seule chose : filmer des culs et des nibards. Car c'est bien de ça qu'il s'agit au fond, et le regard salace que Kechiche jette sur ses jeunes et girondes comédiennes vient contredire tout son cinéma depuis La Faute à Voltaire. Il cadre les filles toujours à partir du cul, les filme en contre plongée, les montre en train de prendre des poses lascives (et danser le twerk... en 1994), se cogne complètement de leurs visages : seule leur partie inférieure l'intéresse. Incroyable qu'en 2018, en pleine affaire Weinstein, un mâle arrive encore à sortir un film aussi libidineux, portant sur les femmes un regard aussi concupiscent, ne s'intéressant à elles que pour leur aspect physique, les renvoyant à leur crétinerie de pouffes que pour filmer en long en large leur boule. On pourrait croire que ce sont des plans "subjectifs", l'illustration de l'obsession des garçons qui les entourent et qui n'arrivent pas à penser à autre chose qu'au sexe. Mais même dans les moments où aucun garçon n'est dans la scène, la caméra descend et cadre des culs, des culs, des culs et encore des culs. Célébration des corps ? il aurait alors fallu filmer les garçons de la même manière. Mais le film est hétéro à l'ancienne, le lesbianisme est un fantasme, la femme un objet et une nympho un peu dindasse, l'homme un crétin assoiffé de sexe. Voilà la vision de la jeunesse, et de la vie tout court, véhiculée par ce film. Il a peut-être raison de temps en temps, mais on ne saurait réduire les rapports homme-femme à cette misère. Kechiche filme comme un porc, pour reprendre un terme à la mode. C'est terrible à dire, mais le fait est. On quitte la salle très mal à l'aise, avec une vague envie de gerber, et revoyant à la baisse les scènes de cul de La Vie d'Adèle, qui étaient peut-être bien déjà annonciatrices de ce regard dégueulasse. Détestable.  (Gols 10/04/18)

mektoub-film


vlcsnap-2018-09-16-15h43m27s809

Je gardais solidement en tête la chronique de Gols avant de "mâter" ce dernier opus de Kechiche - tout en étant prêt, en toute mauvaise foi, à le contredire. Malheureusement, oui, c'est vrai, on ne peut que déplorer ce regard affreusement con-cul et piscent du pauvre Abdel, qui ose parfois même changer d'angle en plein milieu d'une prise pour avoir son petit cul bien de face. Petit cul, cul moulé, cul en poire, cul imposant, ce film est un véritable pendant au zizi de Pierre Perret... Plus le jean est court, plus la fesse déborde (j'ai dû louper un truc en 94 !!!), plus le Kechiche semble rayonner de joie. Je dis bien le cinéaste (enfin l'ex cinéaste) car le héros de son film aussi vif qu'une tanche et aussi bavard qu'une carpe regarde tout cela d'un oeil alangui, comme s'il y avait bien que les moutons qui le faisaient bander (pourquoi, sinon, ce reportage de trente minutes sur la naissance d'un mouton ? Parce que son héros n'arrive pas à acoucher d'une décision ou tout simplement parce que Kechiche n'arrive pas à accoucher d'une idée ?). Du cul donc mais finalement bien fadasse tant les personnages à la jolie plastique ont la même profondeur que ces poupées et ces poupons de téléréalité dont l'on aperçoit ici ou là, lors d'un zapping, toute l'inculture bêtasse et la connerie crasse (des implants de cerveau seraient peut-être plus utiles que des implants mammaires - sauf si, après cette période de gloire merdique nabillesque, les jeunes femmes décident de se reconvertir en allaiteuse pour fromagerie).

vlcsnap-2018-09-16-15h44m28s604

Kechiche filme tout, en longueur, des dialogues aussi inintéressants que des commentaires de partie de pétanque. On se croirait parfois dans un film écrit par Laurent Wauquiez où tout propos intelligent est irrémédiablement banni. Ce pauvre héros beau comme un Dieu, con comme un cierge, vogue de femme-île en femme-île, des femmes idiotes prêtes à se mettre à genoux pour recevoir un simple regard sexué. Un peu comme l'été que j'ai passé en 94 à Aurillac où les chèvres, cependant, remplaçaient les femmes de Kechiche-kebab (tout le monde n'a pas la chance de vivre au bord de la mer et d'avoir un corps d'Apollon : la pratique du tennis de table ne m'ayant permis de n'avoir qu'un poignet souple et des nerfs d'acier). Mais je dérive, je dérive tant j'ai bien du mal tout comme mon comparse à trouver des choses solides et aimables dans cette production superficielle de trois heures. La mère du héros dit vingt mille fois la même chose (tu t'amuses, mon fils, tu branles rien, hein) avant de se faire virer du plateau, un gros lourd chauve soul comme un oncle ne cesse de laisser traîner ses mains grasses sur des gazelles connes comme des licornes, des brochettes de culs se trémoussent en boîte pendant la séquence la plus chiante de toute l'histoire des reportages d'investigation de TF1 sur les chiennes de boîtes (sans aucun lien de parenté avec les chiennes de garde), et tout cela pour s'achever comme cela avait commencé avec notre héros qui emballe la fille qu'il avait croisé trois heures avant sur la plage : on va chez toi, tu fais des pâtes et puis après on se montre notre cul, non ? Générique de fin. Kechiche, à force que l'on dise de lui qu'il est un génie, filme tout ce qui passe à hauteur de son téléphone portable en soufflant aux acteurs la directive suivante : habille-toi comme une pute, bouge, et raconte tout ce qui te passe par la tête. A la fin de la scène, tu roules une pelle à ton partenaire le plus proche et ça fera une séquence de plus dans la boîte. Mektoub Mon Cul.  (Shang 16/09/18)

vlcsnap-2018-09-16-15h46m31s056

Posté par Shangols à 12:15 - - Commentaires [22] - Permalien [#]

15 septembre 2018

LIVRE : Invasion de Luke Rhinehart - 2016

9782373050431,0-5204093Deuxième livre de Rhinehart traduit en français en 55 ans, c'est assez singulier pour qu'on se jette sans vergogne sur la chose. D'autant que l'autre livre traduit, c'est L'Homme-Dé, un de ces livres qui vous prennent et vous retournent façon crêpe, en modifiant en plus votre vision de la vie. Bon, celui-là, malgré son aspect rigolo et agréable, ne fera pas le même effet, loin de là. Le postulat de base est déjà assez naze : des extra-terrestres, appelés PP, débarquent un jour sur Terre, et se mettent à mettre en échec tout le système capitalistico-militariste de l'Amérique. Leur seule justification : ils sont là pour s'amuser, et foutre le why, c'est amusant. Aussi experts dans les jeux de ballons que dans le piratage informatique à grande échelle, ces sympathiques boules de poil, aidées par quelques humains tentés par l'anarchie, vont faire vaciller le pays, et remettre en question les valeurs les plus fondamentales de la société : égoïsme, violence, auto-destruction et inégalités.

Tout ça part d'un bon sentiment, et on reconnaît l'esprit libertaire de jadis. Quand Rhinehart est dans l'ironie, c'est un maître : le récit est entrecoupé de définitions de dictionnaire écrit par les extra-terrestres pour comprendre les humains, et leurs définitions sont hilarantes d'irrévérence et de justesse. De même dans les dialogues entre extra-terrestres et humains, dans leur vision de la vie : ils sont désarmants de logique, et démontent point par point toutes les convictions des humains avec une drôlerie totale. On rigole très souvent, c'est vrai, devant le côté frontal des PP, leur façon de se moquer des va-t-en-guerre et des nantis. Le cynisme est de mise, on grince des dents, mais on se dit que Rhinehart a tout compris à la société contemporaine. Le monde selon Trump en prend pour son grade. Là où le gars est moins bon, c'est dans la construction de son roman, et pour tout dire aussi dans son écriture. C'est sûrement mal traduit (encore plein de coquilles traînent ça et là), mais on tique franchement devant ces répétitions qui rendent le récit très flou, devant ce style pénible, haché, limite bâclé, et on se dit qu'avec son matériau, pas très sérieux mais pertinent, il aurait pu faire un vrai grand roman anarchiste, aller aussi loin dans son concept qu'il avait été dans celui de L'Homme-Dé. Là, il s'arrête trop tôt, s'attarde sur des scènes longues et inutiles, définit mal ses personnages et se fout un peu trop de ses actions, et le roman peine à paraître achevé. Les PP, véritables gremlins modernes, ne chamboulent au final pas grand-chose, semant quelque désordres et ne remettant les choses en question que le temps de quelques galipettes innocentes. Pour un punk comme Rhinehart, on aurait pu espérer plus de chaos. Et un peu plus de soin dans l'écriture aussi (on dirait parfois un roman "pulp"). Amusant tout de même.

Posté par Shangols à 17:54 - - Commentaires [3] - Permalien [#]

13 septembre 2018

Vacances sur Ordonnance (Last Holiday) (1950) de Henry Cass

vlcsnap-2018-09-15-11h55m25s123

vlcsnap-2018-09-15-11h55m57s793

Très joli titre français pour ce film anglais un peu suranné et d'un optimiste capraesque - en attendant la chute. L'idée de départ est relativement simple : un type, Alec Guinness (cheers), le mec normal dans la force de l'âge, apprend qu'il est atteint d'une maladie incurable ; il n'en a plus que pour quelques mois. Notre gars, forcément un peu sonné, décide de retirer toutes ses maigres économies pour aller se finir dans un hôtel perdu un tantinet classieux. Des personnes assez disparates sont échouées là (des types richissimes, un couple sans le sou qui vit de petits trafics, un ministre branle-manette en convalescence...) et prennent plaisir à tailler la bavette avec ce mystérieux nouveau quidam. Alec Guinness n'a de cesse d'entendre des réflexions et des expressions un peu plombantes en relation avec la mort. Notre homme sent le sapin. Cela ne l'empêche point pour autant d'avoir des petites attentions pour chacun et de devenir rapidement assez populaire au sein de ce petit cénacle. Non seulement on lui fait des propositions de taff particulièrement alléchantes (avoir eu toute sa vie un petit job merdique et s'entendre dire que l'on aurait pu faire des choses plus passionnantes, dur en un sens) mais également de flirter avec de bien gentilles jeunes femmes : qu'il s'agisse de la piquante Beatrice Campbell toujours partante pour lui offrir un baiser ou de la classieuse Kay Walsh qui règne sur les lieux... Une dernière ligne droite finalement assez enchanteresse qui laisse notre Alec tout chose... Et si un miracle était encore possible ? Cass nous laisse entrevoir le bout du tunnel avant de nous livrer un double rebondissement qu'on aurait pu, en un sens, sentir venir... 

vlcsnap-2018-09-15-11h56m25s669

Jamais entendu parler de ce Cass qui livre un film tout à fait charmant ; l'histoire se déroule dans un milieu reclus situé ni sur une montagne ni dans un endroit magique mais qui aurait presque parfois l'atmosphère du livre de Mann. Alec est condamné, ronge son frein et la moindre discussion semble le rapprocher un peu plus de la tombe ; il n'ose encore avouer son secret mais décide peu à peu de se lâcher : chance au jeu, opportunités professionnelles, flirts inattendus, notre homme semble vivre sur un petit nuage ; capable d'empathie, solidarisant tout son petit monde en cas de crise (une grève du personnel), Alec devient vite une figure incontournable dans ce lieu où les langues de putes vont pourtant bon train... Un succès qui aura pourtant son revers de médaille (la fin est relativement cruel d'un point de vue purement humaniste : on peut être très vite porté aux nues et tout aussi vite oublié... le tableau à l'optimisme jusque-là digne d'un Capra se teinte d'une certaine noirceur peu amène) ; le dream come true américain tourne au nightmare caustique à l'anglaise. Cass filme avec une certaine fluidité ces couloirs et ces alcôves d'hôtel où les langues vont bon train ; il capte aussi avec un certain savoir-faire les nombreuses petites messes basses putassières de ces personnes à la mémoire bien courte (belle utilisation des gros plans lors de cette séquence où les langues, en l'absence d'Alec, se délient). Seule la divine Kay est finalement épargnée dans ce portrait à charge. Le final laisse le spectateur comme deux ronds de flan, tout ému par ce petit homme qui a su, le temps d'une saison, faire son trou... avant de le creuser. 

vlcsnap-2018-09-15-11h57m10s640

vlcsnap-2018-09-15-11h57m54s002

 

The Criterion Collection

Posté par Shangols à 22:04 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

24 Frames (2017) de Abbas Kiarostami

vlcsnap-2018-09-13-19h54m18s631

vlcsnap-2018-09-13-19h54m37s306

vlcsnap-2018-09-13-19h55m04s879

Voilà un film post-mortem du gars Kiarostami absolument mortel. Tout à fait, on peut le prendre dans tous les sens du terme et en particulier dans les deux sens suivants : ennuyeux comme une blanquette de veau froide, absolument génial par cette façon de toujours repousser plus loin le concept de "mise en scène" dans le cinéma (si si, je pèse mes mots). Oui, c'est vrai que dans une salle de cinoche ces deux heures de "24 images animées" pourraient certes paraître un peu longues (votre petit neveu ne jure que par Cyril Hanouna ? Pan, dans ta gueule, un peu de culture iranienne méta-cinématographique : si cela lui fait le même effet que dans Orange Mécanique il devrait vomir par la suite avant même que Gilles Verdez ouvre son clapet. Voilà, toujours cela de gagné). J'avoue moi-même m'y être repris en quatre fois et en deux jours. Mais bon, on est quand même dans le monde de l'extrême... Le concept original est simple : que se passe-t-il deux minutes avant ou deux minutes après une photo ? A l'aide d'effets numériques du meilleur goût (ça "bave" un petit peu parfois mais on ferme les yeux devant les imperfections du maître : il était mort quand même), notre cinéaste adulé se lance dans des animations à la fois a minima (ah tiens, il neige, ah tiens un corbeau entre dans le champ... ah tiens, il en sort) mais qui donne aussi constamment l'impression d'une sorte de "mouvement" perpétuel ; un peu comme si Kiarostami se permettait de mettre en scène le plus naturellement possible la nature (si vous comprenez cette phrase, devenez mon ami sur Facebook). J'aurais du mal à définir plus précisément ce sentiment ressenti au cours de ces deux heures un peu plombantes mais également gratifiantes (ou au moins terriblement zénifiantes).

vlcsnap-2018-09-13-19h56m04s731

Fan de défilé de canards (le dernier qui a fait pause alors que je mâtais Five repose six pieds sous terre, juste sous le manguier), de défilé de vaches, de cerfs, de loups, de moutons, que sais-je encore, je me suis forcément régalé devant ces bêtes qui s'amusent du cadre comme pour mieux brouter hors-champ (cliquez ami). On s'attend toujours à un truc, et parfois on est récompensé (des coups de feu se font entendre au loin ? Pam, la mouette, pam le faon qui tombe brutalement, là, devant nos yeux ; quatre mouettes sur quatre poteaux plantés dans l'eau : rien ne se passe pendant vingt-cinq courtes minutes et ohohoh elles sont dérangés par un vol de mouettes ! Oh putain ! ; des oiseaux picorent sur une portion de route, popopo, un scooter déboule faisant s'envoler tout son monde... qui revient quelques secondes plus tard... Oh mon Dieu j'ai le cœur qui bat trop fort), parfois moins (ah oui tiens le corbeau est arrivé par la gauche du cadre et sort par la droite... Oui, bon, c'est pas mal non plus). Bref, au pays de la surprise animalière et climatique, Kiarostami règne (une marche au-dessus de Herzog mais je dis cela parce que celui-là est mort, seulement). Mine de rien, avec une petite chansonnette, un coup de tonnerre (le lion nique la lionne et pam ! ah ça surprend même le roi de la jungle qui se retire du jeu un poil de crinière vexé), une poignée de corbeaux (c'est presque de Miyazaki eheh), un rayon de soleil qui disparaît, un nuage qui bouge, un arbre qui tombe, des simples carreaux de fenêtre (oh regarde les corbeaux s'en amusent, bougeant de cadre en cadre comme s'il s'agissait d’une planche de BD animé ! - Oui parfois, devant ce genre d'objet cinématographique, je parle tout seul), Kiarostami crée tout un univers du petit rien qui donne l'impression que l'univers en son entier se fait son petit film. Rien n'est totalement figé. Dès le départ, avec ce tableau de Brueghel animé (Chasseurs dans la Neige, il était dans le salon de mes parents, c'est dire si je le connais par cœur), on est dans l'infinie nuance (la fumée qui s'échappe soudainement des toits) et l'infinitésimale surprise (oh le chien qui fait pipi sur l'arbre, ben ça alors). Comme une sorte de constante mise en scène, sans scène (juste le théâtre de la nature) et avec une mise de départ à l'économie (lance les vaches, il se passera un truc que l'on ne pourra pas prévoir, c'est le principe). Bref Abbas, même si tu nous fais dire un peu des conneries d'exégètes à deux balles, tu nous manques trop trop.

vlcsnap-2018-09-13-19h56m29s763

vlcsnap-2018-09-13-19h57m07s153

vlcsnap-2018-09-13-19h57m33s988

 A tout Kiaro

Posté par Shangols à 18:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

BlacKkKlansman de Spike Lee - 2018

2239164

S'il y en a un qu'on ne peut pas accuser d'avoir virevolté dans ses opinions, et qui n'a pas changé dans ses postures depuis ses premiers films, c'est bien Spike Lee. Toujours aussi batailleur en ce qui concerne l'oppression des Noirs et ces salopards de Blancs qui les spolient, il revient avec un nouveau brûlot qu'il ne filme que d'une main, l'autre lui servant à lever son poing indigné, qu'il augmente souvent d'un doigt d'honneur. Le souci, c'est que le cinéma a évolué depuis Do the right Thing ou Malcolm X, mais que Lee ne semble pas vraiment s'en rendre compte. Il filme donc un machin manichéen, bourrin, pas très fin, schématique et lourdaud, comme si on était encore dans les années 80, où la nuance n'était pas la première vertu des films américains. Du coup, son discours tout à fait noble, surtout si on la rapporte à l'Amérique d'aujourd'hui, apparaît amené au bulldozer. Il a beau brandir l'alibi de la comédie, et donc de l'exagération, on tique.

4117_d017_09176_r1531331225

Soit un flic black (John David Washington), dans les années 70, qui en a marre de se faire traiter de basané par tous ses collègues, et qui décide de mettre un coup de pied dans la fourmilière : infiltrer le Ku Klux Klan local et le bousiller de l'intérieur. Mais sa couleur de peau n'étant pas compatible avec le rôle, il s'associe avec un flic blanc (Adam Driver) : il sera la tête et manipulera tout son monde au téléphone, l'autre le corps allant s'entraîner au tir dans les champs et faisant brûler des croix chez les militantes Black panthers. Situation tendue a priori, et que Lee filme effectivement aussi comme un petit thriller, mais qui se veut avant tout une charge contre le racisme et un plaidoyer pour la cause noire. Il est donc rempli de figures grotesques concernant le KKK : chefs suaves propageant des discours honteux, hommes de main crétins ou psychopathes, épouses soumises et paniquées (et grosses, bien sûr). Les Noirs, quant à eux, sont nobles, beaux, écoutent de la musique cool et s'échangent des histoires édifiantes sur l'histoire du racisme ordinaire. On sourit parfois au jeu fin de Driver, aux coups de poker qu'il est capable d'inventer pour s'en tirer, et aux coups de bluff de son homologue black, rusé comme un renard. Moins, c'est vrai, au poids de la charge qui pèse sur leurs ennemis. On sait bien que le KKK n'est pas une association de prix Nobel, et on comprend la colère justifiée de Lee ; mais charger ainsi la mule fait jouer le film contre son camp. Le gars aurait été plus subtil, le discours serait mieux passé. Là, on a l'impression d'un jeu de guignols pas réaliste, hystérique et vraiment pas finaud. La rançon de la colère tous azimuts.

Ron-Stallworth-and-Patrice-in-BlacKkKlansman

Plus dommageable peut-être : c'est assez mal réalisé, ou disons que c'est réalisé sans intelligence, à la va-comme-je-te-pousse. Spike Lee n'est pourtant pas un lapereau de la dernière pluie, mais on a du mal à trouver ce montage vraiment judicieux : plein de trous, de faux raccords, de faux rythmes. Le bougre a en plus un gros problème avec les points de vue : alors que le film est plus ou moins cohérent, puisqu'il alterne les scènes vues du point de vue des deux flics (ils sont, soit l'un soit l'autre, de toutes les séquences), le voilà qui pond au deux tiers deux ou trois scènes sans eux, et du coup brouille les pistes sur qui raconte, sur qui regarde, sur qui rigole. Du coup, la charge comique apparaît fabriquée, et devient cynique et non plus "objective". Grosses erreurs d'écriture et de débutant, mais Lee est tellement en roue libre et embringué dans son indignation (le dernier plan, sur le drapeau américain à l'envers qui devient noir et blanc, brrrrr) qu'elles semblent être le cadet de ses soucis. Raté, ce fim ne marque toujours pas le retour en grâce de notre militant éternel.

Posté par Shangols à 18:05 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

12 septembre 2018

Princess Bride (The Princess Bride) (1987) de Rob Reiner

vlcsnap-2018-09-12-11h30m49s645

Princess Bride ne m'avait pas cloué lors de sa vision initiale, et sa seconde vision ne me fera guère revoir mon jugement à la hausse (je n'ose du coup me repencher un soir de lose sur Quand Harry rencontre Sally, bon souvenir d'adolescence, mais depuis, hein ?). Bah le principe n'est pas mauvais en soi : Colombo va voir son petit fils et plutôt que de lui raconter une enquête à la con, l'envie lui vient de raconter un conte. Mais attention pas n'importe quel conte ultra connu : un truc où il y a certes une princesse blonde (Robin Wright, encore toute sage) et un prince charmant invincible mais avec aussi plein de petites trouvailles originales censées multiplier les surprises et ainsi plaire au gamin. Oui, Reiner sort des sentiers battus, parfois (un humour à froid, des bestiasses rigolotes (n'importe quoi ce gros rat et ces rascasses-anguilles hurlantes), des caméos rigolos). Non, Reiner n'est malheureusement pas un Monty Python : le ton du récit est un peu trop mignon et flirte trop rarement avec le monde de l'absurde ou du délire pure. On sent qu'il y a un effort, je dis pas. Mais un effort qui tombe vite à plat.

vlcsnap-2018-09-12-11h31m24s553

Une princesse est donc kidnappée et son mari, porté disparu depuis cinq ans, vient la secourir et l'enlever des griffes de ce méchant roi. Bien. En route, on croisera des décors plus ou moins travaillés (ça sent souvent le décor un peu kitsch, mais bon ça donne aussi à la chose un léger côté "décalé"), des personnages de seconde zone pas toujours captivants (un Espagnol drôle mais un peu concon, un géant géant mais un peu concon, un sorcier ultramaquillé mais un peu plombant (Billy Crystal, my god - j'ai presque cru un moment que c'était Robin Williams tellement il en faisait des tonnes sous ses quinze tonnes de maquillage), et des "surprises" un peu cheap (la forêt hantée, mouais ; la machine "à prendre les années", bof...). On sourit un brin devant la lâcheté de certains personnages "durs à cuire" ou devant la bêtise stratégique des gentils qui parviennent malgré tout à leur fin. Il y a tentative, disais-je, chez Reiner, de faire dans l'humour bon enfant en jouant des codes pour mieux les pervertir mais cela ne va jamais bien loin - la princesse et le prince finiront d’ailleurs par s'embrasser devant un coucher de soleil, la mort de l'un aurait eu beaucoup plus de panache... Bref un conte qui sort un peu des ornières mais où les tentatives d'humour restent trop grand public. Un divertissement trop gentillet pour vraiment rester dans les mémoires.

vlcsnap-2018-09-12-11h32m42s210

 The Criterion Collection

Posté par Shangols à 13:07 - - Commentaires [6] - Permalien [#]

La dernière Lettre de Frederick Wiseman - 2002

vlcsnap-2018-09-05-21h48m59s887

Le seul film de fiction de Wiseman pourrait bien être au bout du compte son plus "documentaire", ou en tout cas son plus documenté. Il y a dans cette heure grave et dense une émotion certes poignante, mais il y a aussi, on le sent, une véritable recherche quelque peu anxieuse dans cette tragique période de l'histoire contemporaine : la déportation et l'extermination des Juifs d'Ukraine. Adaptant un extrait du beau roman de Vassili Grossman, Vie et Destin, le bougre plonge avec douleur dans cette histoire, et en revient comme d'entre les morts avec ce film magnifique, hanté et dense. Soit donc une femme, Anna Semionovna, médecin, érudite, enfermée subitement dans un ghetto et se rendant assez vite compte qu'elle n'en ressortira que les pieds devant, et sûrement très bientôt. Elle écrit donc une lettre à son fils, immigré on ne sait trop où, lettre dont elle sait qu'elle sera la dernière avant sa mort. Elle découvre par la bande son identité juive, par le biais de sa solidarité avec ce peuple de condamnés, qu'elle va regarder avec une tendresse totale, dans leurs petitesses comme dans leurs grandeurs. Le texte de Grossman est ravageur, mettant en lumière l'Humanité dans toute sa vérité : il y a les actes héroïques ou discrètement humains, il y a les profiteurs, il y a les passifs, il y a les rebelles ; mais tous représentent un peuple qui va vers la mort. Anna a décidé d'y aller dignement, sans perdre son honneur d'être humain, et elle met dans cette missive les derniers feux de son érudition et de son regard sur le monde.

vlcsnap-2018-09-05-21h41m04s640

Dans le rôle, Catherine Samie, dont la précision de jeu, la densité d'interprétation, la sensibilité de chaque mot, ne sont plus à prouver. Elle endosse ce texte avec une maestria qu'on ne voit plus, un mélange de technique parfaite et de lâcher-prise (les larmes coulent souvent) : ses postures de corps, ses mains fébriles, les infinies variations de son visage en fonction de ses paroles, tout ça constitue plus une Figure qu'un personnage. Elle est en charge de représenter tout un peuple, pas seulement elle, et son interprétation est splendide. Mais elle ne serait rien sans la mise en scène : Anna semble comme sortie du néant, placée au milieu d'ombres dont on met un peu de temps à se rendre compte que ce ne sont pas tout à fait les siennes, qu'elles sont légèrement décalées dans leurs gestes, qu'elles ne sont pas "logiques". Des ombres qui symbolisent tous ces morts, et que Wiseman projette sur de grands pans de murs invisibles, en noir et blanc, occultant les sols et les plafonds, les portes et les ouvertures pour laisser passer la lumière, comme si Anna s'exprimait depuis la mort. Cette impression de no man's land est parfaite pour laisser éclater la parole, qui prend aussi toute sa dimension par le très beau travail sur les variations de plans, entre les plans américains pour laisser parler les bras et les mains de la comédienne, et les gros plans serrés quand le texte est le plus bouleversant. Derrière la comédienne, Wiseman allume et éteint ses lampes, projette ses ombres ou les fait disparaître, organise tout un jeu très précis de caches et fabrique un film beaucoup plus complexe que ne le fait croire son austérité. On ressort lessivé de la chose, profondément ému. Une parenthèse wisemanienne éblouissante.

vlcsnap-2018-09-05-21h51m27s132

Posté par Shangols à 11:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

11 septembre 2018

Quand la Chair est faible (Juninatten) (1940) de Per Lindberg

vlcsnap-2018-09-11-17h44m50s215

Ingrid Bergman avant Ingrid Bergman, ça donne quoi ? Eh bien au-delà de la présence d'Ingrid Bergman (belle à croquer, un peu comme une pomme verte tout juste sortie du frigo), pas grand-chose, si ce n'est un soupçon de romantisme (tragique puis passionnel), de Friends à la suédoise (ah la vie en colloc à Stockholm dans les 40's, c'était pas rien) et de facilités scénaristiques (le hasard, une fois, mais mille fois, non). Soit donc notre Ingrid qui, dès le départ, après une petite rixe avec son amoureux de marin qui a la tête près du pompon, se prend une balle dans le cœur. Oups. Ça pourrait sentir d'entrée de jeu la métaphore (une première histoire d'amour, hein, ça marque à vie) mais pas forcément... Et c'est déjà là que le bât blesse : elle l'aimait cet homme frustre ? Elle l'aimera encore ce type pas aidé ? Elle ? On a du mal à comprendre vraiment la psychologie de notre héroïne par rapport à cette première rencontre un rien brutale - elle a tenté, s'est pris une balle et semble depuis un peu entre deux eaux... Comme si c'était presque de sa faute. Bref. Suite à cette histoire qui défraie la chronique, elle change de nom et de ville et se retrouve donc dans une pharmacie dans la capitale. Elle ne tarde pas à se faire des copines, une infirmière maquée avec un beau docteur (il y a anguille), une responsable de standard maquée avec un journaliste (il y a anguille). Ingrid tente de refaire sa vie et d'oublier ce mauvais point au cœur... Ça discutaille sec avec ses amies et c'est là qu'on a dû tomber dans le « quatre heure »s - c'est pas inintéressant, hein, sociologiquement parlant, ces discussions, entre jeunes femmes, non, c'est juste que ça tourne un peu en rond, voyez. Lindberg a du mal à ouvrir son cadre sur la ville ou sur des situations un peu plus excitantes (on reste le plus souvent confiné dans l’appart) et l'on commence de s'ennuyer - oui, elle est jolie Ingrid, mais on se lasse de tout aussi.

vlcsnap-2018-09-11-17h43m46s553

vlcsnap-2018-09-11-17h44m19s501

vlcsnap-2018-09-11-17h43m04s077

Il va falloir attendre le dernier quart d'heure pour que les rebondissements surviennent : Ingrid reçoit la visite suprise de son ex (ce qui lui fout un coup au cœur... again), puis d'un docteur (coup de foudre… Elle leur doit la vie, faut dire), puis croise un journaliste (qui la reconnaît : scandale again ?). Ingrid tombe donc dans les bras de ce docteur bienveillant (qui oublie très vite qu'il était fiancé - c'est quand même Bergman, mes amis) et l'on a droit à une longue discussion sur l'oreiller qui fait la place belle aux mots doux, aux promesses de toute sorte et aux gros plans mettant en valeur le visage tout en pente douce de la belle... Un peu de violon, cela fait toujours chaud au cour... Ingrid voit ses problèmes (avec son ex, avec le journaliste, avec la fiancée) réglés en deux coups de cuiller à pot (ouais, les scénaristes règlent vite le truc) et peut enfin voir la vie d'un œil apaisé (ouf, enfin un plan oxygénant sur la nature !). De la tragédie au happy end romantique en passant par une pluie d'amies bienveillantes et riantes. Mouais, pas dangereux en soi, mais à réserver aux fans d'Ingrid. Un peu fade, sinon, man. 

vlcsnap-2018-09-11-17h46m19s330

The Criterion Collection

Posté par Shangols à 16:50 - - Commentaires [8] - Permalien [#]

The third Murder (Sandome no satsujin) (2018) de Kore-Eda Hirokazu

vlcsnap-2018-09-11-13h42m10s738

Ouh qu'il est malin ce Kore-Eda. On savait que le cinéaste nippon était finaud mais on ne s'attendait pas vraiment dans cette œuvre de "procès" à se faire autant manipuler, retourner, titiller. S'il faut une bonne heure pour que toutes les pièces du puzzle se mettent en place, pour que l’on connaisse les principaux éléments et personnages de ce procès (Misumi a tué son ancien boss - scène directe en ouverture. Pourquoi ?), il en faut tout autant pour que l'on se rende compte qu'il ne faut pas forcément se fier à ce que Misumi dit, prétend, raconte..., défaisant plus souvent qu’à son tour les différents morceaux du puzzle. Face à cet avocat prêt à tout pour le défendre (la vérité lui importe finalement peu, seuls importent les éléments qui permettront de minimiser les actes de son client), Misumi joue malicieusement sa carte, brouillant constamment les pistes : pour désarçonner la justice ou pour tromper tout son monde ? On pense au départ que le type est un peu frustre et s'est fait bêtement posséder ; a-t-il tué son boss pour se venger de son licenciement, a-t-il été payé par la femme de son boss pour qu'elle touche l'assurance-vie de son mari (Misumi touchant alors un pourcentage dessus), a-t-il voulu mettre fin à des années de pratiques illicites au sein de l'entreprise... ? On s'y perd un peu, tout comme l'avocat qui aimerait trouver un angle d'attaque solide pour sauver son client de la peine de mort. Bon, bordel, c’est quoi le motif ?... La solution ne serait-elle pas ailleurs ? Justement, outre ces deux hommes, censés s'entraider mais donnant souvent l'impression de "s'affronter", il y a la présence de deux jeunes donzelles : la jeune fille de l'avocat (présence fugace mais éclairante) et la jeune fille de la victime ; deux personnalités assez mystérieuses qui permettent de donner à ce procès une autre dimension.

vlcsnap-2018-09-11-13h43m03s186

L'avocat est un homme prêt à tout pour assurer la défense de son client, prêt à tout pour "sauver les apparences". On se rend compte justement que sa propre fille (dont il ne s'occupe guère) est passée maître dans l'art de manipuler son monde ; ainsi elle se révèle capable de produire sur commande une petite larme : cela va notamment lui permettre de se sortir d'une situation délicate (elle a volé dans un magasin) en attendrissant son père. Finalement, elle semble avoir bien appris la leçon de ce jeu de "dupe" dans lequel excelle son père (tous les moyens sont bons, tous les discours, tous les mensonges, tant que cela permet de limiter la condamnation…). L'autre jeune femme de l'histoire a un rôle encore plus important ; on comprend rapidement qu'elle entretenait des relations "tendues" avec son père - qui apparaît bientôt sous un jour de beau dégueulasse : il aurait ainsi violé sa fille. Celle-ci fréquentait le futur assassin de son père et l'on se demande si ce n'est pas la piste la plus sérieuse parmi ces divers motifs du crime. Cherche-t-elle à protéger Misumi coûte que coûte (puisqu’il lui a rendu service) ou Misumi cherche-t-il à la « préserver » par tous les moyens ? Si l'avocat semblait le plus apte à démêler l'écheveau de cette histoire tragique, cela devient moins évident à mesure que le film avance... Et si la justice, la défense même, étaient, dans ce récit où il s'agit de juger un homme et de prendre de la hauteur par rapport aux faits, les dindons de la farce ? Kore-Eda, sans qu'on y prenne garde, nous amène dans un petit chemin de traverse, plein de finesse, où l'on finit par remettre en cause les motivations, les attentes de chacun, avocat, juge, victime (la fille plus que le père tué) et surtout assassin. C'est un joli tour de force que cette œuvre traitée de façon peut-être pas forcément éclatante (sans que cela ne soit jamais ennuyeux), de façon sans doute moins "émotive" que certains des précédents films de Kore-Eda, mais avec un art de la mesure, de la petite nuance, de la subtilité (le spectateur se fait finalement progressivement son propre "jugement" sur chacun) relativement plaisant. Peut-être pas le film le plus bouleversant de son auteur mais qui possède en son sein suffisamment de malice pour qu'on y trouve son dû. Finasse et plein de tact.

vlcsnap-2018-09-11-13h44m33s858

Posté par Shangols à 13:28 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

LIVRE : Asymétrie (Assymetry) de Lisa Halliday - 2017

9782072728792,0-5176469Un "événement de la rentrée littéraire" qui a tout du pétard mouillé, si vous voulez mon avis. Lisa Halliday a tout pour devenir la chouchou des médias, un côté moderne tout à fait branché, une écriture compliquée qui fait grand écrivain, et surtout l'aura de sa relation avec Philip Roth, dont l'aspect "in" n'est plus à démontrer depuis qu'il est mort. De tout ça elle fait son premier roman, assez sybillin sans nécessité, assez pénible à lire et guère passionnant. La première partie est donc consacrée à sa relation avec Roth, de 40 ans son aîné : la belle rencontre façon Alice un vieux monsieur dans un parc, qui la séduit immédiatement (d'autant qu'elle veux devenir écrivain, et qu'elle a bien reconnu le bougre). Il s'en suit une étrange histoire d'amour relativement asexuée, toute de tendresse et de solidarité, de vision de matchs de base-ball et de complicité. Un peu gênant, pour tout dire, de rentrer comme ça dans l'intimité de Roth, qui n'avait sûrement pas besoin de ces lignes de jeune fille en fleurs, anecdotiques et parfois triviales (on a des notes sur la façon dont il jouit, par exemple). Certes, le portrait est parfois touchant et amusant, on découvre un vieil homme plus obsédé qu'il le disait par le Nobel, obnubilé par ses marques de thé et de chocolat, plus préoccupé désormais par les petits plaisirs de la vie que par la littérature. Mais l'écriture de Halliday est chaotique, manque totalement de fluidité, et on se retrouve à avoir l'esprit qui s'évade toutes les trois lignes, ce qui n'est pas bon signe. On ne voit pas bien où elle veut aller, et on se retrouve avec des pages de Paris-Match écrite par une thésarde, à cheval entre le désintérêt et l'amusement.

Quand la deuxième partie démarre, on lève un sourcil : assez radicalement, Halliday change complètement de sujet, et nous voilà sur les traces d'un gusse qui cherche à rejoindre sa famille en Irak, et qui est retenu à l'aéroport de Londres ; en effet, les States viennent d'ordonner une intervention armée dans son pays, et tout Irakien devient suspect. Les souvenirs d'enfance alternent avec ses interrogatoires, et on se dit qu'il va falloir ruser pour rendre ces deux parties cohérentes. On note que cette partie est au moins un peu plus souple dans l'écriture, même si très classique pour peu qu'on ait déjà lu un roman américain. C'est guère plus passionnant, mais au moins ça raconte quelque chose et ça sort du nombril de l'auteur.

La troisième partie vient faire s'effondrer nos quelques espoirs quant à une cohérence de l'ensemble (remarquez, le titre l'annonçait, j'aurais dû me méfier). Pas du tout compris le lien entre les deux parties, qui n'est pas explicitée dans la retranscription (fictive ?) d'une émission de radio, dans laquelle Roth est interrogé sur sa vie et sur ses goûts musicaux. Outre que ce dernier quart est complètement inintéressant, on cherchera en vain la clé du mystère de ce livre, qui se contente finalement de placer en miroir deux nouvelles différentes, et qui ont bien du mal à se refléter l'une dans l'autre. Au final, pas très bien écrit, construction floue, un brin de nombrilisme : j'aime pas.

Posté par Shangols à 11:51 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

10 septembre 2018

2001, l'Odyssée de l'espace (2001 : A Space Odyssey) de Stanley Kubrick - 1968

2001-A-Space-Odyssey8a-1024x464

Indéniablement un énorme morceau à attaquer pour le bloguiste de base que je suis. 2001, qu'on aime ou qu'on n'aime pas ce cinéma hyper-maîtrisé, ne peut que bluffer, déranger, épater, et vous laisser les deux yeux grands ouverts pendant les 2h30 hallucinées que dure ce long trip mental à l'intérieur du temps et de l'espace. Impossible de décrocher de ces images lentissimes qui vous entraînent dans leur rythme et leur vision étrange, et au bout du truc on se rend à l'évidence : on a rien compris, mais voilà un chef-d'oeuvre total, visionnaire et hanté, qui, formellement et sémantiquement, a réellement inventé une nouvelle façon de regarder le cinéma. Une oeuvre totale comme il en existe une poignée seulement, où images, sons, dialogues, musique, forment un tout cohérent qui invente des nouvelles formes de récit. Ce que ce tout veut vraiment dire, c'est une autre paire de manches.

Screen-Shot-2017-05-05-at-2

Après un long écran noir qui laisse entendre l'ouverture du space-opera, 1ère partie, sûrement la plus connue. On est à l'aube de l'humanité, et les quelques singes salaces qui traînent là vont faire la découverte qui va changer le sort de leur espèce : Un monolithe noir qui surgit au milieu du désert, qui les fascine d'abord puis leur donne la force d'inventer l'Arme et de décimer les singes d'en face. Le monolithe, qu'on se dit, représente le savoir, l'évolution, l'émancipation, et aussi le début de la violence. Mais au-delà de ça, on est déjà fasciné par la science du cadre et du timing. Kubrick fait défiler une succession de tableaux, muets, parfois simples décors vides, puis pose là-dedans des singes déjà très humains (c'est le seul endroit où on se dit que le film fait son âge), à cheval entre l'extinction et l'avènement de la race dominatrice qu'ils vont devenir. Pas un mot, et pourtant tout est dit, on comprend tout, et même l'insertion de l'élément fantastique, ce grand rectangle noir et lisse, ne casse pas le récit : c'est crédible, fort, audacieux, ambitieux et impeccable. C'est alors qu'apparaît la fameuse ellipse, effectivement super-impressionnante : un os jeté en l'air se transforme en vaisseau spatial sur la musique de Strauss, et on se dit qu'il faut être soit un génie total soit un fou furieux pour tenter ça, et que vu le résultat, c'est peut-être vers le premier statut que tend le gars Stanley.

cropped-monolith-poster

2ème partie : c'est le style-Kubrick rassemblé en 30 minutes. Une mission est envoyée vers la Lune où est signalée la trace de ce fameux monolithe enterré, preuve potentielle de l'existence des extra-terrestres. C'est le ballet erratique des immenses vaisseaux dans l'espace, qui semblent perdus dans le vide, monté en parallèle avec ces gens en apesanteur qui flotte dans des immenses salles froides. Kubrick habitue doucement notre regard à perdre ses repères, se joue des cadres en mélangeant les dimensions, un homme peut courir tête en bas à côté d'une femme à l'endroit. Il y a aussi cette façon de filmer les décors d'intérieur qui fait la marque de Kubrick, le cadre qui englobe toute une pièce du sol au plafond en focale courte, avec des profondeurs de champ hallucinantes, et des fausses perspectives superbement mises en relief par ces immenses salles quasi-vides. Il y a cette déshumanisation du jeu d'acteurs, qui jouent comme drogués et échangent façon robots des civilités sans sens. Et il y a ces plans très solennels, dopés par la musique, qui montrent géométriquement des vaisseaux alunir, des sas s'ouvrir, des réacteurs s'enflammer. Quand le responsable de la mission (excellent William Sylvester) arrive auprès du monolithe, le trouble s'installe : s'est-il déplacé, ces singes étaient-ils sur la lune, et où sommes-nous exactement ? Il n'a pas trop le temps de réfléchir à la chose, car le son strident qui en émerge soudain met fin à leur mission. Une manière de rassembler sur quelques secondes toute la longue odyssée qui précède, c'est magistral. On admire aussi l'usage du son, des petits bips ou des gros wwwouff, des réverb sur les dialogues, de l'étouffement de certains bruits à cause de la pression de l'apesanteur.

eyespaceodyssey

3ème partie : un duo d'astronautes convoie des scientifiques en état d'hibernation vers Jupiter, épaulé par le fameux ordinateur HAL. Réputé infaillible, celui-ci va pourtant entamer une série de mutineries qui va donner bien du fil à retordre au gars David Bowman (Keir Dullea, en halluciné aux nerfs d'acier, une présence immédiate). Le combat entre l'homme et la machine, le froid HAL symbolisé par un unique oeil rouge (l'odyssée d'Ulysse et son cyclope apparaissent ici) et le fragile Bowman, est une merveille : on flippe réellement alors que le film ne se départit pas de son rythme très lent, de son implacabilité, occultant même les gros évènements (l'explosion d'un vaisseau par exemple) dans le silence, et augmentant jusqu'à l'angoisse d'autres scènes (le souffle de l'humain qui va réparer une antenne à l'extérieur du vaisseau : une scène à déconseiller aux claustrophobes, on respire véritablement avec lui). Malgré l'effroi que développe cet ordinateur, la scène de son agonie est vraiment dérangeante, un passage très long d'un sadisme raffiné. Dans cette partie, jusqu'à la dernière minute, on oublie le monolithe, on a même l'impression d'un autre film, d'une autre piste explorée par Kubrick, que son film est parti vers autre chose.

2001-A-Space-Odyssey-620x310

4ème partie, la plus hallucinante et celle qui ouvre l'ensemble à toutes les théories : le monolithe (le revoilà) flotte dans l'espace et le vaisseau perdu de Bowman aussi. Celui-ci va alors rentrer dans un cortex bizarre, et on assiste à 15 minutes d'abstraction pure, un festival de couleurs, de motifs, d'impulsions visuelles que les hippies de 68 ont pas dû trouver dégueulasse. Seul Kubrick (et Lynch dans Twin Peaks) peut se permettre, dans un film si scientifique, si froid, de faire entrer ainsi une forme abstraite dans le champ, et ce pendant si longtemps. On est complètement perdu dans ces couloirs de sons et d'images électroniques, dans ces paysages lunaires filmés en négatif et colorisés, dans ces flashes subliminaux, et on se prend à baver un peu. Quand Bowman arrive enfin au bout de son odyssée hallucinée, c'est pour se retrouver dans une étrange demeure XIXème, où il va faire l'expérience de l'altérité : mis face à ses clones à différents âges de sa vie, il terminera devant la question métaphysique totale : qui suis-je dans l'espace ? quels rapports entre espace et histoire ? le plus long des voyages ne mène-t-il pas en fin de compte à soi-même ? Ce que confirmera le solennel et sublime plan final, un foetus-planète inséré dans la galaxie infinie. La vache. Kubrick se livre à un exercice de grammaire des plans subjectifs, glissant avec maestria du point de vue de Bowman à celui du même plus vieux, dans un montage d'une fluidité extraordinaire. Là aussi, le sentiment est une peur sourde, augmentée par les sons étouffés et la totale perte de tous nos repères. On termine le métrage sur les genoux, par épuisement mais surtout par allégeance à Kubrick, le génie qui a réussi un tel coup de maître, un film aussi pompeux sur le papier et aussi maîtrisé à l'écran. Le Cinéaste avec un grand C.

big_1409625504_1384262299_image

Posté par Shangols à 22:42 - - Commentaires [3] - Permalien [#]