Shangols

15 janvier 2019

Boxing Gym de Frederick Wiseman - 2010

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Toujours sur sa lancée "je regarde des corps à l'effort", Wiseman propose cette fois-ci de s'enfermer dans un club de boxe, et réalise un petit film sans façon (1h30, pour lui, pensez) mais absolument charmant. Oubliez les salles enfumées et crasseuses qui sentent la sueur : nous voici dans un petit gymnase de quartier d'Austin, Texas, tenu par un vieux briscard, et où viennent s'entraîner aussi bien les pros que les amateurs, les gros bras à deux neurones que les jeunes mamans, les petits vieux, les chefs de gang trop chétifs et les fans de Mike Tyson. Une foule éclectique qui tend à prouver que la boxe se démocratise, devient une activité qui développe le lien social et la confiance en soi, et qu'il est loin, le temps de Rocky. Quoique... cette sorte de cave un peu clandestine (on a du mal à la trouver visiblement) a gardé quelque chose des origines ; un beau foutoir semble régner là-dedans, les affiches de mauvais goût trônent au mur, on s'échauffe en tapant au marteau sur des vieux pneus et en sautant à a la corde, et le maître des lieux a tout du mec interlope tel qu'on s'attend à le trouver. Un lieu à cheval entre grande tradition et modernité, et qui au fur et à mesure du film ressemble de plus en plus à un petit coin isolé de tout, où les gens viennent autant pour le sport que pour dialoguer avec les autres. Fidèle à sa méthode, Wiseman filme tout, depuis les séances d'entraînement jusqu'aux combats parfois coriaces, depuis les inscriptions du gamin timide (et épileptique, donc pas de coups sur la tête surtout) jusqu'aux séances de ces mamans contraintes de laisser leur bébé au pied du ring pendant qu'elles tapent sur des gros sacs. Le film est centré autour de ce patron à l'ancienne, très attentif, qui ne compte pas son temps (on a l'impression que le club est ouvert 24h/24, et que le boss habite dans les lieux, toujours disponible), et on apprécie cette figure qui tient à la fois du père, du chef et du modèle. Son regard sur ses "clients" est toujours bienveillant.

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Pourtant, Wiseman ne laisse pas son film devenir une simple illustration du melting-pot à l'américaine : il revient toujours à la fascination pour les corps et les coups qu'ils reçoivent, filmant longuement des scènes répétitives où les gusses vont au bout de leurs efforts, essuient les mandales, travaillent les gestes, s'épuisent à trouver la bonne forme. Le film est intense et physique, peut-être plus encore que les docu sur la danse dont le gars est friand. Enfermé dans ce petit espace, le film cette fois ne prend presque jamais l'air, et les soucis de l'extérieur n'arrivent que par la bande. Ils arrivent pourtant bel et bien : un mec arrive pour apprendre la boxe après avoir récolté un énième coquard, un punk un peu ridicule s'entraîne avec une intensité effrayante, un vieux boxeur ressasse sa retraite proche, les jeunes mères jonglent avec leur emploi du temps. Dans un montage intelligent, dynamique, qui prend le risque de lasser aussi mais s'avère très pertinent pour parler de son sujet, le film montre mine de rien un certain état de l'Amérique en ces années 2000. Intelligent et radical.

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14 janvier 2019

Un Monde sans Pitié d'Eric Rochant - 1989

monde_pitieSi comme moi vous avez découvert Un Monde sans Pitié à sa sortie en salles, si comme moi vous vous êtes reconnu là-dedans jusqu'à sentir que ce film allait sûrement changer votre vie, si comme moi vous avez découvert le cinéma au travers de ce genre de films, un conseil : laissez votre vieille VHS prendre la poussière sur votre étagère. N'effacez pas surtout : laissez-la être là comme un repère précieux, laissez-la exister en tant qu'objet de nostalgie. Mais ne la revoyez pas non plus, vous deviendriez amer comme je le suis ce soir après avoir fait l'erreur de revoir le film 20 ans plus tard.

Ben oui, Un Monde sans pitié, c'est presque mauvais. Rochant a sûrement fait LE film d'une génération, LE portrait de la jeunesse des 80's, glandeuse, carpediemesque, dépolitisée et cynique ; mais le fait est que cette jeunesse (à laquelle j'appartins à cette époque, d'où mon culte) n'est finalement pas intéressante. Celle d'Eustache dans La Maman et la Putain, film auquel on pense automatiquement dans cette volonté de dépeindre une génération de façon définitive, était autrement plus précieuse, autrement plus belle et fougueuse que celle portée par Hippolyte Girardot. En fait, je ne sais pas si le film est mauvais ou si c'est moi qui suis devenu trop vieux pour l'aimer : on pourrait parler du montage indigent, de la musique d'ascenseur, de l'interprétation mal à l'aise devant ces dialogues trop écrits et peu naturels, du vide de l'ensemble ; mais là n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est de constater comment un film fait son chemin dans la tête, longtemps après sa vision, comment on fantasme le cinéma, et comment on tombe le cul par terre quand on est confronté à la vision concrète de la chose. Là où je voyais en Hippo un brillant nihiliste en 89 ne reste plus qu'un petit malin tête-à-claques ; là où l'histoire d'amour me touchait au plus profond ne reste plus qu'une impression de gavante mysoginie doublée d'un romantisme surrané ; là où les répliques me semblaient fuser avec un rythme impeccable ne reste plus que l'impression d'un texte écrit par un Alexandre Jardin qui se serait fait pousser une crête de punk dans la nuit. Bref, très mal à l'aise de constater que ma jeunesse s'est avachie entre 1989 et aujourd'hui, et que je ne suis plus du tout sensible au charme de la légèreté de ce film démodé. Rochant semble tout ému d'avoir devant sa caméra l'actrice de Carax (Mireille Perrier) ; mais 20 ans après, Boy Meets Girl résonne beaucoup plus profondément dans le coeur de l'ado des 80's que ce Monde-là, effectivement sans pitié. Désolé pour moi. (Gols 04/12/07)


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Il y a douze ans (bordel déjà !), j'avais trouvé cette chronique de mon comparse un peu dure sur ce film, ancien amour de jeunesse pour nous deux si je ne me trompe, qui avait (déjà) 18 ans dans la tronche. Trente ans plus tard qu'en dire ? Sans forcément enfoncer le clou des défauts relevés par Gols (musique, ouais un rien insipide, montage, un peu dur sur le coup, jeu emprunté, oui parfois), on ne peut que reconnaître à quel point l'image est vraiment dégueulasse et les prises de son souvent douteuses - manque de moyens quand tu nous tiens... Perso, même si oui Hippo fut et reste un branleur, un nul, un type flirtant avec la misogynie (cette pauvre Francine avec sa gueule enfarinée qui se voit ridiculisée à peu de frais), il y a toujours ce petit côté débonnaire, je-m'en-foutiste, gentiment râleur (connasses de pervenches), qui continue malgré tout d'avoir son charme. Oui, c'est un petit malin mais qui a un certain sens de la répartie même si là encore on n'est pas chez Flaubert (des dialogues d'Alexandre Jardin, le coup est bas). Disons-le tout de go, et ce non pas pour prendre par principe le contre-pied de Gols, et ce non pas par nostalgie bêtasse, et ce non pas parce le personnage d'Hippo merde c'est quand même encore et toujours le personnage d'Hippo, ce premier film de Rochant garde à mes yeux un charme certain, peut-être un peu désuet, mais un charme tout de même.

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Ah ouais et pourquoi, tu peux les balancer tes arguments ? Tout d'abord, (on ne s'énerve pas, hein), le film garde toujours son côté rigolo, par des situations (le relevé des compteurs, la diatribe contre les flics chiatiques, la petite pique envers cette jeune bourgeoisie élitiste, celle qui aujourd'hui nous gouverne d’ailleurs), par des réparties à la con (le "je suis une machine à vivre" qui fait toujours recette, le "putain il y a trois mille gonzesses dans ce parc et il y en a qu'une qui se barre pour aller bosser : c'est la mienne", le "dépêche-toi tout va partir"...) ou par ces personnages d'anti-héros totaux (cette larve d'Halpern, ce petit con de petit frère dealer, ces parents à la ramasse mais bien gentils quand même). Après, après, reste un parfum d'amourette gentillet, parfois un peu âpre, parfois doucettement romantique entre cette tronche des études et ce branleur du bitume. Alors oui, du coup, c'est un peu facile aujourd’hui, je trouve, de dire que le film a méchamment vieilli, qu'il a des allures esthétiques de téléfilm parce qu'il y a encore tout de même ici ou là (plus souvent qu'à son tour même) des petites éclaircies de légèreté, un ton parfaitement dans l'air du temps, que finalement très peu de film surent capter à l'époque... Certes, Hippo n'eut jamais ensuite d'heure de gloire (mais il reste encore présent sur France Inter à défaut de), Rochant non plus (mais Le Bureau des Légendes le remet un peu dans la place) et cette œuvre censée faire partie de « La nouvelle nouvelle vague » semble faire partie rétrospectivement d’un mouvement aux allures de petite flaque d'eau. Certes. Mais ce serait bien dommage d’en rester à ce terne constat car ce cinéma-là, à défaut d'être frappé par la foudre du génie, à défaut de faire partie des classiques des classiques, avait su en son temps apporter un réel vent de fraîcheur qu'il semble trop facile de totalement renier today - car il garde encore sa petite bise touchante, son côté un rien frondeur (Gols hausse un sourcil) et finalement peu de film français de cette époque peuvent prétendre à la même chose. Gols est sans pitié, don't be as hard as him : ce film a gardé malgré tout un éternel petit goût de sang neuf. (Shang 14/01/19)

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Unfriended : Dark Web de Stephen Susco - 2018

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Variante autour de l'agréable et intrigant concept du film de Gabriadze de 2015, Unfriended : Dark Web tape malheureusement plutôt un cran en-dessous. C'est peut-être dû à l'érosion du système, certes, mais c'est aussi dû au glissement de la trame du film d'horreur au thriller : ces actes torves et clandestins effectués par une mystérieuse milice secrète sur le web sont bien moins effrayants que l'inexplicable du premier opus, surtout inséré ainsi dans un système très scientifique et objectif : l'écran d'ordinateur, internet, et toutes ses possibilités. Fidèle à la forme, Susco obéit pourtant scrupuleusement au cahier des charges. Nous voici donc dans le confort domestique d'un étudiant, qu'on voit à travers son écran d'ordinateur : fiancée sourde-muette mais prometteuse, bande de potes, impeccable maniement des outils informatiques, le gars est d'aujourd'hui. Il a découvert et volé un ordi abandonné, et en fouillant ses possibilités, tombe sur un trouble réseau de snuff-movies, planqué dans le dark-web. Sa curiosité le fera plonger dans un jeu de chat et de souris très dangereux, et très sanglant au final, à base de manipulations, de fake news, et de faux semblants. Le tout filmé uniquement à travers l'écran d'ordinateur, où maintes fenêtres s'ouvrent pour laisser entrer le loup et plonger notre héros de plus en plus dans un complot fatal.

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Le film, c'est clair, s'adresse avec pas mal de rouerie à un public au fait de tous les réseaux sociaux et des possibilités de l'ordi. Facebook, Skype et autres Instagram sont les véritables héros du film, et il faut être un habitué, voire un vrai geek, pour comprendre toutes les manipulations qu'on voit à l'écran. De plus, le film travaille sur une complexe théorie du complot que les jeunes d'aujourd'hui considèrent comme banale : on nous manipule sur le web, idée qui semble acceptée par le public visé, le jeune connecté urbain. C'est roublard, donc, ça va draguer le client jusque dans l'intimité de sa chambre. Mais le fait est que le principe fonctionne : en morcelant son grand écran, Susco ré-invente quelque chose qui a à voir avec la direction du regard. Ce n'est pas assez poussé, mais la multiplicité des fenêtres et des "couches" d'images permet au spectateur de choisir celle qu'il va regarder, quitte à rater un pan important de l'action. Le meurtre peut effectivement avoir lieu dans une toute petite partie annexe de l'écran, alors que la fenêtre principale montre un visage indifférent et neutre. Ce principe exige une attention constante, d'autant que ça va vite, très vite, et que la mort peut arriver de n'importe où. Susco joue également avec les incidents de bande passante, occultant une partie de l'action à son point culminant par exemple, ou "floutant" des éléments importants (le méchant est ainsi représenté par un fantôme pixellisé aux contours flous). Le film utilise avec malice les possibilités et les limites de son procédé, c'est fûté.

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Mais sur cette forme intrigante (déjà vue, mais intrigante) le film plaque une intrigue complètement rocambolesque et des personnages fades qui en annulent les effets. Il y a longtemps qu'on ne cherche plus la vraisemblance dans les films d'horreur, mais tout de même : ici, les vilains ont l'air d'être de purs génies de l'informatique, manipulant tout ce beau monde à distance et avec la rapidité de l'éclair, et on regarde la distribution, essentiellement composée de crétins (les garçons) ou de niaises (les filles), se faire assassiner dans un bel ensemble sans frémir, ni de peur ni d'empathie. Le scénario est assez sadique, voulant prouver que quoi que vous fassiez, vous serez moins fort que les illuminati qui vous manipulent. C'est oublier qu'il faut qu'on puisse se reconnaître dans les victimes et qu'à moins de passer des heures les yeux rougis devant les réseaux sociaux à échafauder de complexes thèses complotistes, ce n'est pas notre cas. Le premier Unfriended était réussi mais raté ; celui-là est raté mais raté.

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Asako I & II (Netemo sametemo) de Ryūsuke Hamaguchi - 2019

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Encore une fois complètement sous le charme de Ryūsuke Hamaguchi, qui parvient à parler de choses fortes, qui auraient nécessité 10000 constructions d'acteurs et des crâneries de scénario infinies chez les Américains, avec une économie de moyens parfaite. C'est dans la discrétion, par une extrême pudeur, que le bon Japonais choisit d'aborder les choses. Et quelles choses pourtant : la passion amoureuse, la fidélité à sa jeunesse, le temps qui passe, l'impossibilité d'effacer un premier amour, ce n'est pas rien. Asako a à voir avec les inspirations de Vertigo ou de Laura, mais s'en sort avec des moyens tout à fait opposés. Chez lui, tout est douceur, tout est humour et fraîcheur. Ce qui n'exclut pas une prodigieuse invention formelle, une rigueur d'écriture parfaite et une fièvre qui couve, là-bas dessous. La psychologie est transformée en actes, les grands concepts en saynètes absolument craquantes, et on se retrouve tout chafouin à la sortie, touché alors que le film ne raconte qu'une petite histoire a priori quotidienne.

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Hamaguchi semble avoir lu Proust et avoir su en retirer la quintessence. Asako tombe amoureuse de Baku, archétype du jeune homme beau, rebelle, romantique. Leur histoire se déroule (presque) sans nuage, jusqu'à ce que le gars s'évanouisse ni plus ni moins dans la nature (thème qui commence à faire ses preuves dans les films du cinéaste, et dans le cinéma japonais en général). Asako, d'abord désemparée, se fait une raison, et commence alors la phase II de sa vie : elle tombe cette fois amoureuse de Ryôhei, le sosie de Baku, mais un être beaucoup plus sage et classique. Cette fois, c'est le bon, leur amour est sans ombre... jusqu'à ce que Baku repointe son nez dans l'existence désormais limpide de la jeune fille. On n'échappe pas à sa jeunesse, voilà ce que dit ce film qui joue avec trouble des identités : si Asako aime Ryôhei, n'est-ce pas parce qu'il ressemble à Baku ? n'est-ce pas par dépit ? Peut-on encore aimer, des années après, l'homme qui a marqué notre jeunesse, ce fameux premier amour ? Le film raconte ça, et le fait à travers des scènes très quotidiennes, assez proches dans le style d'un Rohmer par exemple : il suffit d'un éclat de rire au moment le plus tragique (un accident de moto...), d'un geste à peine esquissé, pour qu'on comprenne tout du lien unique qui unit deux amoureux, cette sorte de magie incompréhensible pour les autres qui fabrique un amour. A ce petit jeu, Hamaguchi excelle : il parvient à nous surprendre sans cesse (le film est riche en rebondissements), à jouer sur le porte-à-faux des comportements, le tout avec un dépouillement constant, une subtilité qui lui fait honneur. Sa mise en scène, lumineuse, douce, est constamment au service du scénario, très bien ficelé malgré une fin un peu redondante : comme chez Hitchcock, comme chez ses collègues japonais, il est question ici de faire revivre un fantôme, de rester fidèle à son passé, même si on casse quelques assiettes au passage. En surface, c'est une bluette ; en profondeur, les thèmes sont richissimes.

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Porté par des acteurs parfaits, notamment l'actrice principale (Erika Karata), mélange de beauté "manga-esque" et de mystère, soutenu par une musique étrange, pop et expérimentale en même temps, Asako accepte son romantisme sucré avec un premier degré réjouissant. Mais il joue aussi sur des registres beaucoup plus métaphysiques, exposés avec une pudeur totale. Le sentiment de "ligne claire" de la trame est magnifié par une mise en scène à la limite du fantastique, qui n'y tombe jamais vraiment, avec ses plans moyens très distancés qui se mêlent à des gros plans surprenants. Un portrait de jeune fille d'aujourd'hui, libre et têtu, et aussi celui d'une jeune fille éternelle, qui pourrait tout aussi bien jaillir d'une nouvelle de Poe ou d'un poème de Baudelaire. Parfait.

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13 janvier 2019

Pomme ou Histoire d'une histoire (1965) de Charles Matton

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Petite mise en bouche des œuvres cinématographiques de Charles Matton avec ce montage-collage d'une quinzaine de minutes où il n'est finalement que peu question de pomme mais beaucoup plus de femmes, nues, souvent belles à croquer. Des photos, des dessins réalisés à partir de photos, des sortes de photos-montages pour évoquer, a priori, sa famille, les femmes qu'il côtoya, qu'il côtoie. Ambiance pop autour d'images sensuels de flipper, de nues alanguies, de poses cinégéniques, d'enfants posant. Une voix off nous décrit ici ou là de qui il pourrait bien s'agir mais l'intérêt de la chose est ailleurs : il y a toute une dynamique dans ce montage qui mêle les arts à loisir, Matton faisant feu de tout support pour mettre en image des visages, des décors, des objets. Dans le fond c'est peut-être aussi passionnant qu'un pépin mais dans la forme il y a quelque chose de joliment juteux : de l'énergie, de l'éclectisme artistique, un corps d'une beauté foudroyante pouvant faire place dans la seconde aux rouflaquettes d'un Bohringer (né à Moulins, je l'ai dit ?) encore tout pimpant. On est dans l'expérimental pop et l'ensemble est tout aussi pétillant qu'un verre de cidre. Belle petite expérimentation pour s'ouvrir la voie du septième art. 

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Activités vinicoles dans le Vouvray (1969) de Charles Matton

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On passe du CRS aux porcs, du porc au cochon avec ce bien joli photogramme callipyge et « bilitissé » de la jeune Angéla McDonald qui a un rire idiot indiscutablement charmant et des formes qui lui donnent du fond. Le temps des vendanges, une jeune femme rotonde, deux hommes au regard noir : d'un côté Jean-Pierre Rassam, le regard fuyant et l'air patibulaire, de l'autre Richard Bohringer (né à Moulins, il est bon de le rappeler) déjà le nez dans l'alcool et déjà des faux airs de Richard Bohringer. On cueille du raisin à pleine main, l'humeur est au travail et à la déconne, il peut se passer n'importe quoi derrière un bosquet ou un pied de vigne, le suspense est total : qui aura la femme ? Images léchés en jouant avec les ombres et la lumière, filtres voilés à la David Hamilton, ralentis et arrêts sur image au besoin, petit chaton blanc aux yeux vairons, grappes de raisins murs et flageolant rappelant étrangement le ballotement des seins d'Angela revenant avec le pain, la sensualité, la douceur, l'enivrement des sens, tous les ingrédients sont là pour mettre en scène une petite partie de cache-cache avec LA femme. La musique n'est pas du Francis Lai mais en a les intentions, les regards en coin échangés entre nos deux hommes en disent long sur leur fantasme, on s'attendrait presque au final à un combat au Laguiole ® après un ptit verre de Vouvray en trop (et puis on le connaît notre Richard). Mais il n'en sera rien, tout comme les lumières orangées de ce beau coucher de soleil illuminant un verre de vin, tout se terminera dans la douceur et la tendresse. Richard emmène sa promise sous les yeux d'un Jean-Pierre Rassam tout couillon (« allez viens connard, » lui lance gentiment un camarade), on se dit qu'il va consommer son Angéla avec plus de langueur qu'un hamburger. Ça sent bon la campagne (ah ce petit accent du pays en ouverture) et les mamelons tout gonflés d'envie de l'Angela nous laissent tout chose : un petit court sorti du four un peu trop doré et cucul mais qui se déguste poliment et tendrement comme un verre de Vouvray fraîchement sorti des caves. Ah tiens, Charles Matton a croqué la pomme du court dès 1965 : on va se laisser tenter pour clore sur notre homme. 

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Mai 68 ou les Violences policières (1968) de Charles Matton

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Voilà un petit film qui pourrait être d'actualité dit-il de façon laconique et sans aucune volonté d'opportunisme. Matton filme des photos de ces légers affrontements qui eurent lieu quelque part dans Paris en 1968 entre des jeunes pas contents et des forces de l'ordre qui ont toujours semble-t-il préféré la force à l'ordre. Je dis ça, je dis rien, mais une première chose saute aux yeux : ces forces de l'ordre sont mieux équipés que ces petits assaillants jeteurs de pavé, indéniablement. Une fois la situation posée par Matton - d'un côté des jeunes gens, barbus, imberbe, des jeunes femmes, souriante, l'oeil vif, de l'autres des individus casqués, dressant leur matraque et leur bouclier comme au bon temps des Romains - on passe enfin à l'action. Très peu de parties filmées (une poignée mais quelques secondes notamment où l'on voit un jeune à terre qui prend très cher - il avait malheureusement semble-t-il aucun formation de boxeur) mais surtout des photos montrant nos petits jeunes poursuivis par des matraqueurs, des étudiants aux visages ensanglantés, des arcades explosés, les mains sur la tête (plus jamais !), des CRS partant à l'assaut du jeune sauvageon le visage altier, portant moustache comme d'autres des médailles, certains dégainant des bombes lacrimo vintage comme dans les westerns. Ah, à l'époque, on savait comment mater ces jeunes cons sans respect pour la République, je te jure. Sept petites minutes pour nous démontrer que les temps, finalement, ne changent guère, qu'un couvercle de poubelle restera toujours moins profilé qu'un bouclier de nos chers forces de l'ordre (qui, rappelons-le, nous protègent), des forces de l'ordre, quoiqu'on en dise, qui semblent prendre aucun plaisir ni mettre aucun zèle à fracasser du jeune ayant comme toute cuirasse un bandana. Des violences ? Quelle violence ? Il faut bien se défendre non ? Allons enfants, calmons-nous. Une belle entrée en matière du gars Charles que l'on retrouve dans la foulée pour un court que l'on pense beaucoup plus apaisé.

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12 janvier 2019

Nancy au XVIIIème siècle d'Eric Rohmer - 1968

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On s'enfonce toujours plus dans le pointu dans notre odyssée Rohmer avec ce film improbable concernant la bonne ville de Nancy. Bon, ça ne dure que 20 minutes,on peut bien se taper la chose, d'autant qu'on y apprend des tas de trucs intéressants sur la cité : et comment que Louis XV a signé un pacte avec l'Autriche pour récupérer Nancy, et comment que l'architecte machin a conçu sa grande place, et tiens admirez cette dorure et contemplez cette statue, et saviez-vous que Nancy était à l'origine constituée de deux villes séparées par un gros fossé ? Bon, dire que c'est passionnant serait un peu au-dessous de la vérité, à moins d'être né dans la ville et d'êre mordu d'Histoire. Rohmer fait le job, déniche des gravures anciennes et va y traquer le petit motif parlant ou le témoignage historique qui va bien. Dans sa réalisation, que franchement mon papa vidéaste aurait réussi aussi bien (on voit que vous avez pas vu son film sur les charrons, vous m'en direz des nouvelles), il se contente de mettre ses images fixes (tableaux, gravures, photos) dans la boîte, vous rajoute une voix off édifiante et emballez c'est pesé. Le film sert plus de témoignage à la carrière étrange de Rohmer qu'il n'est capital ni même intéressant dans son résultat. C'est assez joli de voir le maître s'effacer derrière le boulot à faire, se retrouver ainsi dans le camp des artisans, faire taire ses inspirations, et finalement questionner un peu sa place dans le cinéma : enregistrer le réel, simplement, sans afféterie, rendre compte d'une réalité et travailler à l'éducation culturelle de ses contemporains, n'est-ce pas un des rôles de l'artiste ? Ce film, réalisé dans sa période Ma Nuit chez Maud, montre l'éclectisme et l'adaptabilité du gars, c'est son principal attrait.

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L'Homme et son journal d'Eric Rohmer - 1967

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Un dernier petit tour du bon Rohmer à la recherche des rapports de ses contemporains avec les institutions, en l'occurrence donc avec les médias et les façons de s'informer. Encore une fois, le cinéaste s'efface au profit de la fonctionnalité et de l'éducation, le court-métrage se veut utile et instructif et ne s'encombre pas de style. Le voilà simple enregistreur de la réalité, ce qui constitue aussi un cahier des charges de la Nouvelle Vague si on y réfléchit. Le film part à la rencontre de directeurs de médias, en commençant par la presse la plus noble (Le Monde), en dérivant ensuite vers les moins regardantes (France Soir et Paris Match), pour finir par se poser la question de l'info-spectacle avec Europe 1 et l'ORTF. On se rend compte que les angoisses de l'époque sont les mêmes que celles d'aujourd'hui : comment trier l'info ? comment répondre au goût du public sans être populiste ? comment l'intéresser tout en gardant son sérieux ? combien de temps dure une info sur le Bangladesh et comment la traiter par rapport à une autre sur l'automobile, plus sexy mais moins capitale ? l'info peut-elle être un show ? Ils n'avaient pas encore Facebook à l'époque, mais savaient déjà poser les vraies questions d'éthique et de morale, et y répondre sans fard : si le directeur du Monde reste droit dans ses bottes, ceux de Paris Match (magnifiques roulements de "r" et sens moral dans la poche) ou d'Europe 1 ont moins de scrupules, et avouent sans vergogne être au service de leur public et leur servir plus souvent qu'à leur tour la soupe tiède. On termine avec le madré Pierre Sabbagh, qui parvient avec un joyeux cynisme à nous retourner la tête : oui, le JT est un spectacle, il faut l'assumer, mais on peut faire passer des choses capitales dans un spectacle. On sent Rohmer jubiler derrière sa sage caméra fonctionnelle. Un petit film intéressant, destiné à l'édification du public, dans lequel toute l'équipe fait preuve d'une modestie totale au service du questionnement contemporain. Ça manque, finalement, à la télé d'aujourd'hui.

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L'odyssée rohmérique est

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Smog (1962) de Franco Rossi

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Voilà une œuvre (dans une version un peu défraichie, certes, mais quand on aime on est toujours prêt à faire des concessions, bordel) qui ne pourrait que plaire à l'ami Bastien et ce pour deux raisons : d'une part parce que c'est en italien, et d'autre part parce qu'il pourrait s'agir du pendant à Deux Hommes dans Manhattan du gars Melville, version côte ouest, puisqu'il s'agit ici d'explorer L.A. dans toute sa diversité, version vintage. Franco Rossi fait ainsi une entrée fracassante sur Shangols même s'il fut déjà question de lui dans des films à sketches italiens. Pas de doute qu'ici il trouve un sujet à la hauteur de son talent : Smog est un film trépidant qui suit les pas d'une sorte de couillon d'Italien avocat, tellement couillon qu'il en deviendrait presque attachant. En transit à l'aéroport de Los Angeles (il doit se rendre ensuite à Mexico), Vittorio Ciocchetti (Enrico Maria Salerno) se voit offrir l'opportunité de visiter la célèbre ville ricaine pour vingt-quatre heures... Notre homme, sans repère ni connaissance, sillonne à pied et un peu comme un gland les rues de Hollywood. Il transpire, se fatigue vite et trouve dans une galerie d'art, par hasard, deux de ses compatriotes... Une première rencontre qui, de fil en aiguille, va le mener à faire connaissance d'autres exilés et le faire partir à la découverte de divers quartiers de la cité des Anges : Pasadena, Beverly Hills, Hollywood boulevard, Culver city et j'en passe... A chaque fois, de nouvelles architectures, une nouvelle ambiance, de nouvelles classes sociales (plutôt huppées en général) mais un même constat : la difficulté à communiquer, à passer au-delà des relations superficielles ; c'est à la foi un peu de son fait (il ne parle pas un mot d'anglais et n'est pas du genre particulièrement empathique ou sympathique), mais comme dirait l'adage "pas seulement"...

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Rossi met un point d'honneur à mettre une réelle dynamique dans cette œuvre constamment en mouvement, constamment dans le rythme (la participation musicale de Chet Baker est notamment toujours bonne à prendre). C'est un véritable road movie in the city et ce même si notre homme va passer un certain temps en discussions plus ou moins oiseuses avec des ricaines apprenant l'italien, des Italiennes parvenues, des gens de la haute, ou encore, son guide initial, un jeune exilé italien qui rêve d’accéder à l'American dream... Rossi dresse d'une part le portrait d'un Rital mal dégrossi, chauvin à en mourir, qui, même s'il est ébloui par la vie trépidante de cette jeunesse italo-américaine, ne peut s'empêcher de vanter la grandeur de l'Italie moderne... Les jeunes femmes qu'ils croisent ont beau sembler totalement émancipées et libres dans cette Amérique en plein boom, notre homme semble avoir bien du mal à vouloir le reconnaître voire à l'accepter... Opportuniste à souhait, il va de bras en bras, de rencontre en rencontre, s'accrochant toujours aux gens qui lui semblent appartenir à un milieu social plus élevé... Découvrant tout le charme, le dynamisme de cette contrée qu'il visite pour la première fois, notre homme semble malgré tout incapable de vraiment en profiter, comme aveugle, à l'image d'ailleurs de sa relation avec une (sublime) Annie Girardot qui flirte plus ou moins lourdement avec ce gros lourdaud. D'autre part, et c'est là tout le tour de force du film, Rossi ne cesse de virevolter d'un quartier l'autre, d'un petit monde l'autre, mettant en scène toute une classe sociale relativement avantagée, ultra accueillante dans ces HELLO, mais souvent tout aussi creuse que ces immenses constructions en verre qui jalonnent le film. Smog possède à la fois une énergie folle mais met en scène finalement des individus un peu en carton-pâte ; on sympathise avec ce nouvel arrivant souvent par manque du pays, on se lie à des gens friqués pour espérer un jour devenir milliardaire, on se fait de grands sourires sans avoir finalement grand-chose à se dire et le film, tout comme la séquence finale des plus angoissantes, laisse sur un constat des plus glaçants quant à la "qualité" des rapports humains. Heureusement, disais-je, il y a derrière ces sourires de façades et cette logorrhée verbale, une terrible énergie dans de multiples scènes : toute la séquence dans le bowling est absolument étourdissante (à tel point d'ailleurs que notre anti-héros finit par s'effondrer...), toute la partie à Pasadena où Ciocchetti, abandonnant lâchement Girardot, va de groupe en groupe est absolument enivrante, tout le moment passé à Culver City où le pétrole coule à flot est vertigineux. Smog met LA en pleine lumière et même si les multiples personnes que l'on rencontre semblent avoir perdu parfois une petite dose d'humanisme dans cette ville qui pète le feu, l'œuvre laisse en bouche une impression de vivacité complétement folle. Plongez les yeux fermés dans ce brouillard.

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Leto (Лето) de Kirill Serebrennikov - 2018

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Vous trouviez que manquait au cinéma le film qui retracerait les débuts du célèbre groupe néo-punk Kino, fleuron du rock soviétique ? Serebrennikov s'en occupe. Voici donc une biographie qui montre comment Viktor Tsoi, charismatique leader du duo (au départ), gravit les échelons du monde de la musique, pour finir par percer, acquérir son statut culte... et s'éteindre dans sa jeunesse, sans avoir réussi à traverser les frontières, et sans avoir jamais atteint les oreilles de Gols. Cette ascension est racontée par la bande, puisque le film fait mine de s'intéresser tout d'abord à un autre chanteur, Mike, véritable mentor de Viktor, qui acceptera quasiment de sacrifier une notoriété pourtant prometteuse pour que s'épanouisse le talent de son élève, moins évidemment talentueux mais plus fort que lui. Le début de Leto est très impressionnant : on voit, dans de longs plans très aériens, la difficulté de faire du rock en URSS dans ces années-là, les mille et une entourloupes dont il fallait user pour pouvoir taper du pied dans les concerts, pour faire passer un texte un peu rebelle ou simplement pour faire entendre la voix de la jeunesse dans un monde sclérosé, censuré et autoritaire comme c'est pas permis. Le film s'ouvre sur un concert de Mike, dans lequel s'introduit un groupe de filles, et on découvre tout une sous-culture foisonnante, bordélique et pleine de jeunesse, certes empêchée dans ses goûts mais bel et bien là. On admire cette mise en scène très ambitieuse, cette caméra qui suit sans coupe tout un groupe, et tout ce que ça dit de cette période. Malgré les interdictions et les brimades, rien n'arrêtera le mouvement du rock'n roll, ce que prouvera la scène suivante, magnifique séquence en plein air où les baisers s'échangent au même rythme que les tarpés, au rythme des chansons hésitantes de ces rebelles à cheveux longs, qui chantent comme des casseroles mais avec la conviction de la jeunesse. Ces chevelus écoutent Lou Reed, T-Rex, Bowie, Joy Division, et tentent de transformer leur admiration en chansons : c'est laborieux, c'est maladroit, mais dans cette scène lumineuse, on capte toute l'énergie de ces jeunes gens. Magnifique.

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Comme est magnifique cette séquence dans le métro, où une scène de censure débouche sur un clip impressionnant de rage et de fougue : les acteurs, tout à coup, changent de registre, sortent du film pour entonner une version de "Psycho-killer" toute borgnole, chantée faux, mais qui fait chaud au coeur. Tout en se faisant péter la gueule par les miliciens et conspuer par les voyageurs bien-pensants, nos petits jeunes emmerdent ta reum avec une santé communicative, et le film accompagne cette métamorphose : la pellicule se strie de dessins-graffitis qui transforme le réel en une bande dessinée trash. Leto proposera ainsi plusieurs scènes de décrochages chantés, et ce sont les meilleures du film : au son des tubes américains de ces années-là (ça sent un peu parfois le néo-punk pour les nuls, mais on retrouve avec plaisir les chansons géniales de Bowie ou de Reed), le film s'évade et touche de très près ce qui fait la sève de cette rébellion, cette musique qui se fait malgré tout, ces gosses qui parviennent malgré tout à se faire entendre. En plus de cette mise en scène virtuose, composée de longs plans (presque) séquence qui rendent compte des atmosphères festives et enfumées, de l'intense activité de ces poètes amateurs (capables d'embrasser une fille, de se rouler un pétard de boire une bière et d'analyser un texte de Blondie dans le même mouvement), ces scènes font sortir le film de la simple biographie filmée qui le menace souvent.

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Trop souvent, malheureusement. En opérant un subtil passage entre le bonheur des débuts et l'amertume du mûrissement, en changeant de sujet principal (de Mike, on passe à Viktor), en modifiant même le point de vue (de l'admiration de Mike pour Viktor, on passe à celle de Viktor pour Mike), le film perd en intensité, et devient plus souvent qu'il ne faut un simple biopic à deux doigts de l'académisme. Autour de la belle Natalia, véritable pivot de cette histoire, les couples valsent mais le film devient trop sage et oublie ses inventions. Il semble même se chercher un peu, ne plus trop savoir quoi raconter, l'histoire universelle de rebelles qui veulent créer dans l'adversité ou celle particulière d'un rockeur qui gravit les échelons. Comme la musique, il faut le reconnaître, n'est pas terrible (Kino fait un truc qui mélange Joy Division et Simon & Garfunkel, c'est un peu soporifique), on se désintéresse peu à peu de cette histoire principale. Et on se concentre sur deux magnifiques seconds rôles : celui du petit punk toujours bourré, toujours dans l'ombre, sorte de trublion pique-assiette qui finira par se suicider dans une des scènes les plus audacieuses du film (de l'art de traverser l'écran et de dire adieu) ; et celui du commentateur, silhouette déconnectée de l'histoire qui vient aux moments clé nous ramener sur terre ("ceci n'est jamais arrivé" est son mantra). Ces pointes d'invention formelle, ces deux personnages, et la forme souvent originale font oublier qu'on est finalement dans un film assez classique, et qui peine encore à trouver son style. Quoi qu'il en soit, un objet prometteur, ça va de soi.

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11 janvier 2019

Notre Histoire de Bertrand Blier - 1984

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Le gars Shang a placé ce film très haut dans notre best of 80's, et n'en gardant qu'un souvenir flou, j'ai rejeté un coup d'oeil à la chose. Premier effet : c'est amusant de croiser au gré de la foisonnante distribution quelques gueules juvéniles qui feront leur chemin, de Vincent Lindon à Gérard Darmon, de Jean Reno à Jean-Claude Dreyfuss, de Jean-Pierre Darroussin à Sabine Haudepin, et puis Alain Delon. Oui, Delon est à mettre dans le lot, car il est ici en contre-emploi assumé (un peu trop assumé d'ailleurs), campant le personnage d'un garagiste de province dépressif et adepte de bières, à 10000 lieues du sex-symbol à la machoire serrée habituel. Si les premiers sont à fond (on sent qu'ils jouent dans ce film spectaculaire leur va-tout, et s'en sortent très bien, Darroussin en tête), il faut bien reconnaître que le rôle convient à Delon comme un livre à Mike Tyson. Il a beau faire des efforts, et Blier a beau multiplier les plans sur ses tronches d'ahuri alcoolo, il ne parvient jamais à faire oublier qu'il est Delon en train de suer sang et haut sur un rôle de beauf ordinaire, et du coup le film a un aspect faux et toc qui le handicape franchement. On ne croit jamais au personnage, d'autant qu'avec un certain sadisme, Blier le transforme en épave que les femmes rejettent tour à tour, et que ça ne colle pas. On sent le cinéaste un peu trop dans la volonté de montrer qu'il a devant sa caméra un fantasme féminin, et qu'à trop vouloir casser l'image il ne fait que prouver son échec. Delon en prend plein la gueule, se fait massacrer dans une bagarre avec Darmon, se fait griller par les petits mecs sans envergure, se soûle allègrement de bières premier prix, et on le sent assez mal à l'aise dans le registre.

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Bon, la direction d'acteurs, comme dans beaucoup de films de Blier, a vieilli, ça c'est sûr, et j'y inclus d'ailleurs aussi Nathalie Baye, assez pénible dans sa construction de fille facile parce que malheureuse, qui ne sourit jamais (comme Miou-Miou n'arrivait pas à jouir jadis) et qui se retrouve avec ce fardeau sur le dos. Croisant la route de ce garagiste dans un train, elle en fait son objet sexuel du jour, mais le gars s'accroche, et reste avec elle dans l'espoir de lui faire retrouver un jour ce sourire disparu. Il s'en suivra des aventures drolatiques complètement absurdes, un scénario plein d'audace qui se permet absolument tout. J'ai dit que le personnage de Delon n'était pas crédible, mais de toute évidence la crédibilité n'est pas le but de la chose, qui consiste à plonger des acteurs dans des situations loufoques et surréalistes. "Vraisemblable" n'est donc pas un mot qui appartient au vocabulaire de Blier. Il n'est pas un cinéaste de film, mais de séquences, et c'est vrai que la plupart sont assez aberrantes et drôles pour mériter la vision. Notre Histoire semble écrit au fil de la plume, une situation ou une réplique entraînant tout un pan de possibilité fictionnelle, dans une sorte de "marabout d'ficelle" souvent irrésistible. On grimace bien souvent devant les saillies phallocrates de ces mecs tous plus ou moins ploucs et losers, mais qu'est-ce que vous voulez, c'est Blier, c'est l'époque, et comme derrière ces répliques se cache un romantisme assez touchant, on ferme les yeux sur ces preuves de goût douteux.

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Eh oui, parce que, mine de rien, Notre Histoire est assez romantique, appelant de tous ses voeux un état de l'amour qui s'est perdu, une fusion entre l'homme et la femme, même moches, mêmes bancals, même alcoolo ou dépressifs. Le film, qui peut être considéré comme un rêve fait par cet homme perdu (il entre dans un tunel, s'endort, et la fiction commence alors), fait jaillir ça et là des pointes de désespoir très touchantes, augmentées par la musique (un peu trop présente) et par le procédé éminemment blieresque du commentaire face caméra : les acteurs mettent à distance leurs sentiments en même temps qu'ils les jouent, à travers la répétition de la formule "C'est l'histoire de...", faisant décrocher la trame du réalisme traditionnel, et on est bien souvent plus dans un univers théâtral que véritablement cinématographique. Et puis la mise en scène est au taquet, très rigoureuse malgré le bordel ambiant, utilisant notamment les figurants un peu comme un choeur antique, intelligemment et brillamment : l'impression d'un drame intime à ciel ouvert. C'est un peu long, un peu bordélique, un peu répétitif et lassant ; mais c'est aussi très original et assez couillu. Je ne l'aurais pas mis dans le top 50, on est d'accord, mais j'admets sans problème qu'on puisse être touché.

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LIVRE : Lunar Park de Bret Easton Ellis - 2005

bret_easton_ellis_lunar_parkBret Easton Ellis est bien l'un des auteurs les plus déjantés et brillants de sa génération; il nous revient après le quelque peu dédalesque Glamorama en pleine forme dans cette auto-fiction qui n'en est jamais vraiment une : hallucinations en tout genre, scènes gores, polar fantastique, dédoublements de personnalité... après un premier chapitre où il revient sagement sur ses oeuvres passées, on entre de plain-pied dans une fête d'Halloween qui part méchamment en pépins de citrouille : si tout le monde se gave de drogue et d'alcool dans cette Amérique définitivement à la dérive, si notre pauvre Bret est partagé entre sa femme et des amours coquines, tout en passant son temps à se battre contre un bizarroïde oiseau à plumes mécaniques destructeur, le roman n'en demeure pas moins sur le fond un puissant récit sur la mémoire du père, la transmission et les rapports au fils, et un mirobolant livre sur la création. Cela fait beaucoup, me direz-vous, mais Ellis en a sous la plume pour se permettre les visions les plus surréalistes, un suspens qui tient en haleine jusqu'au bout et une grande émotion lorsqu'il s'agit de tenter de décrypter les rapports humains. Ce Lunar Park semble définitivement venir d'une autre dimension, d'un autre temps, et on va pas s'en plaindre. Ellis, lis-le, l'anagramme est évident.   (Shang - 22/02/08)


727190Envie de revenir à la base de la littérature ces temps-ci, et relecture admirative donc de ce bouquin fondamental, un de ceux sûrement qui ont fait prendre un virage aux Lettres américaines en leurs temps. Ellis, après déjà maints chefs-d'oeuvre, entreprend cette fois de travailler l'auto-fiction, et sert un livre complètement novateur dans le genre. Lunar Park raconte une partie de sa vie, et ment allègrement, tout en floutant complètement la frontière entre réalité et fiction, en cultivant une ambiguïté délicieuse ; d'autant que le bougre trousse une histoire fantastique parfaitement effrayante, qui a tout du cauchemar. Ce subtil et savant mélange entre les faits et l'imagination tresse un roman inquiétant, hanté, torturé, et en même temps hilarant et profond : pudique, Ellis parvient ainsi mine de rien à raconter de bonnes vieilles frustrations et de bons vieux dénis, tout en fabriquant un roman très agité, haletant et passionnant.

Le roman précédent, l'ultime American Psycho, imprègne cette histoire : quelques années après l'avoir écrit, en plein succès, devenu chouchou des médias hype, Ellis se retrouve rattrapé par cette sombre trame. Un tueur erre dans le quartier, suivant scrupuleusement les étapes du roman, déguisé en Patrick Bateman ; de plus, le fantôme de son père, modèle caché du serial-killer qu'il créa, refait surface, et vient hanter la peluche de sa fille ; l'enfance d'Ellis vient également le torturer, transformant sa maison, faisant revivre les dessins torturés qu'il produisit enfant. Tous ces événements, conjugués à ses addictions (alcoolique, drogué et obsédé sexuel, l'auto-portrait est à charge), viennent quelque peu troubler la quiétude de sa vie familiale, notamment avec sa femme comédienne et son fils adolescent qui le prennent pour un dément. L'histoire s'enfonce ainsi dans le fantastique, dans l'horreur, allant même jusqu'à convoquer une troupe d'exorcistes tout droit sortie de Ghostbusters, de plus en plus troublante ; si on se moque, au départ des délires de cet écrivain à la mode, envapé du matin au soir, on se retrouve vite comme lui happé par ces apparitions effrayantes et ces événements sanglants, qui jouent avec subtilité entre rêves, fiction, autobiographie et réalité. Ellis joue à être Stephen King, et parvient en un livre à enterrer complètement son modèle : Lunar Park est effrayant, le gars gérant à merveille les moments où l'horreur vient infiltrer la quiétude de ce petit quartier pavillonnaire huppé. Il suffit d'une voiture garée devant sa maison, ou d'une fissure dans un mur pour qu'on ait peur. De ce côté-là c'est superbe, d'autant que le bougre sait mêler à ces atmosphères hantées un humour très cynique et amer qui fait merveille. Le regard qu'il pose sur son existence fait presque autant froid dans le dos que les attaques de monstres ou les phénomènes inexpliqués qui jalonnent sa vie. Il a compris que l'humour, le grand-guignol,le grotesque ajoutent à l'angoisse.

Cette histoire rocambolesque est l'occasion pour Ellis de parler de son rapport à la paternité. Non seulement vis-à-vis de son propre père, avec lequel il règle une fois pour toutes ses comptes, mais aussi vis-à-vis de ses liens avec ses enfants. Ellis s'y montre totalement immature, incapable de gérer le quotidien, en recherche d'un amour pour son fils qu'il n'arrive pas à éprouver. Une façon pudique de questionner la maturité de cet écrivain dandy qui a cramé sa vie par tous les bouts, et qui arrive ainsi à un tournant de son existence. Ce questionnement transforme le livre en roman hanté, non seulement par les fantômes concrets, mais aussi et surtout par la dépression, par l'auto-analyse. Le monde décrit ici n'en reste pas moins effrayant, avec ces enfants drogués dès le plus jeune âge par les anxiolytiques, avec ces adultes immatures, avec ces rapports sociaux superficiels, avec cette chasse au fric irrépressible : un portrait de la mondialisation, et un portrait de l'auteur en son sein, qui reste un livre fun et palpitant. Une merveille.   (Gols - 11/01/19)

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10 janvier 2019

Tesnota, une Vie à l'étroit (Tesnota) (2018) de Kantemir Balagov

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Il nous manquait me semble-t-il une œuvre réalisée par un gars issu de la minorté kabarde (mais si, vous savez bien, là-bas chez les Russes, dans le Caucase...). Pour dire les choses tout à fait franchement, Balagov réussit à la fois un magnifique portrait intime (par le biais du personnage principal joliment nommé Ilana : ses rapports avec sa famille juive (son père, effacé, son frère, un peu mou et sa terrifiante mère), ainsi qu'avec son petit ami kabarde) et un portrait en creux des oubliés de la Russie (des Kabards aux Juifs, donc). On suit donc en premier lieu les rapports plus que conflictuels entre Ilana et sa famille : si l'entente avec son père et son frère demeurent bon enfant, ses relations avec sa mère rêche comme une semelle d'espadrille mettent carrément des frissons dans le dos. Faut dire que la situation initiale (parlons-en, tout de même, de l'histoire) n'est pas vraiment jouasse : le frère, en famille, annonce son mariage avec la jeune Léa et se fait kidnapper dans la foulée... Toute la communauté juive est en ébullition pour venir en aide (ou pas) aux jeunes gens (ouais, on oublie la police d'entrée de jeu... ce qui en dit long, quand même, sur le sentiment d’être protégé). Les parents d'Ilana sont à l'agonie devant la perte du frère, faisant ressortir en passant son petit statut de préféré... Les amourettes d'Ilana avec son (costaud) copain kabarde ne sont qui plus est pas vues d'un très bon œil (la chtite fume, boit et se défonce lors de soirées entre potés : c'est mal) et ses parents ne vont rien trouver de mieux que de la mettre devant un choix cornélien : des amis sont prêts a donné une partie de la rançon de son frère, si elle se marie avec leur fils... Notre pimpante Ilana reçoit un coup de massue sur la tête, une massue made in Moyen-Age...

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Il n'est rien de dire que le gars Balagov aime à "serrer" son cadre : dans les scènes d'intérieur (les apparts ont la taille d'un appartement-toilette parisien, certes)  tout comme celles en extérieur d'ailleurs, l'espace laissé entre les individus filmés et le cadre est on ne peut plus exigu ; d'où cette impression de « ressentir » ces personnages à fleur de peau, mais également ce sentiment indéniable d'oppression, de situation anxiogène. Ilana a beau se débattre, s'agiter, ne pas mâcher ses mots, la pauvrette est tellement à l'étroit (à l'image de cette scène d'amour dans un "couloir" avec cette lumière rougeoyante des plus inquiétantes) qu'on se demande si une échappatoire est réellement possible. Il devient du même coup évident de faire le parallèle avec ces minorités qui semblent comme pris au piège des Russes : le morceau de cette "vidéo volée" sur des Tchétchènes martyrisant et massacrant du Russe ("pour se défendre") renforce cette impression d'être face à des minorités totalement aculées - pas de choix que de subir... ou d'en arriver aux extrêmes. La figure de la mère ultra castratrice ne rajoute pas vraiment de fun dans cette œuvre relativement sombre malgré quelques éclairs amoureux... On s'accroche d’ailleurs jusqu'au bout à l'énergie d'Ilana qui trouvera finalement un peu de réconfort là où on s'y attendait le moins (un final proche d'ailleurs de The Rider, seul point commun entre ces deux cinémas...). Balagov signe là un premier film remarquablement maîtrisé, liant intelligemment et sans esbroufe petit et grande h/Histoire, bref un vent nouveau venu de l'est souffle (sous l'égide incontournable de Sokurov), un vent des plus vivifiants.

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LIVRE : Arcadie d'Emmanuelle Bayamack-Tam - 2018

9782818046005,0-5171144Avènement et dégringolade des utopies. Voilà un roman au ton original, plus profond que ce que son humour bon-enfant et sa légèreté laissent apparaître, et qui convainc pas mal, en tout cas dans sa majeure partie. Bayamack-Tam est une incurable romantique, si on en croit le message, très simple, que son roman essaye de faire passer par le conte : l'amour existe, dernière et définitive phrase du livre. Une déclaration d'intention qui met son temps pour advenir. Il aura d'abord fallu en passer par pas mal de péripéties et de fausses pistes, dans un texte très dynamique porté par une narratrice formidable. Farah est une jeune fille de 13 ans, entraînée par ses parents dans une communauté new-age qui ne dit pas son nom de secte, située en zone blanche, prônant le veganisme et l'amour libre, remplie de bobos plus ou moins cassés de la vie, de vieillards priapiques et d'allumés en manque de reconnaissance. Le groupe est dirigé par un gourou très charismatique, Arcady, qui en profite pour se taper tous les membres, femme ou garçon, fillette ou vieux, laids ou beaux.

La première partie décrit le quotidien déconnecté de cette adolescente délurée, les différents personnages barrés qui constituent cette communauté hors du monde et de la société, se moquant gentiment de ces utopies pas très définies, de cette religion naïve, mais reconnaissant complètement la chance qu'elle a de vivre épargné des soucis du monde, dans un milieu où l'amour et la compréhension sont les mots d'ordre. La particularité de Farah, qui va peu à peu venir au premier plan de ce texte, c'est que sa féminité est en train de vaciller, et qu'elle est en train de se transformer, naturellement, en un ersatz de garçon et de fille, dotée d'un vagin inachevé, privée d'utérus, dotée d'une paire de couilles qui grandit à vue d'oeil et qui voit ses seins se résorber au lieu de pousser. Cette sexualité bizarre imprègne le roman, surtout quand Arcady fait de Farah sa maîtresse préférée : rarement on aura lu des scènes de sexe aussi dynamiques, aussi belles aussi, mettant en valeur les plaisirs sans vergogne de la chair et occultant enfin toutes les scories de la culpabilité judéo-chrétienne, des rapports sociaux de sexe. Le cul chez Bayamack-Tam se vit sereinement, joyeusement, en totale liberté.

Mais bientôt arrive dans ce monde tout rose l'Ennemi : un groupe de migrants traverse le territoire bien protégé de la secte, et le monde de Farah vacille, dans une prise en compte de l'extérieur assez violente. Car Arcady et sa bande refusent ces immigrants, rejettent tout ce qui est résolument étranger à leur conception finalement étriquée de la vie. Cette posture décidera de la définitive métamorphose de la jeune fille, qui va alors vivre un mélange d'émancipation personnelle, de reconquête d'identité et de remise en question de ses idées. On pense que le livre va être ça, une critique de ces bobos confits de bonnes intentions et de sentiments nobles, mais qui ne parviennent pas à accepter la vraie différence. Et puis, non : le roman opère un dernier virage dans les dernières pages, pour en arriver à cette conclusion à la fois naïve et grande : il est possible d'aimer les hommes, tous les hommes, et les femmes, et ceux qui sont entre les deux. Cette très jolie idée est amenée, encore une fois, par le cul, par la jouissance des corps, par l'affirmation d'une sexualité autre qui soit possible, faisant de Arcadie un roman étendard finalement du monde moderne aux identités sexuelles si floues. C'est déjà pas mal, vous l'avouerez, mais si en plus j'ajoute que le roman est très drôle (allez, on peut juste émettre une petite réserve : l'humour est un peu répétitif, et ne tient pas sur toute la longueur), maniant une langue ironique au taquet, habile dans sa construction et assez passionnant dans son déroulement, que Bayamack-Tam sait toujours rendre intéressant un texte pourtant long (450 pages), je pense vous convaincre de lire ce texte assez inouï. (Gols 13/11/19)


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Oui, voilà une auteure audacieuse, peut-être plus dans le fond que dans la forme (cette écriture salingeresque adolescente n'en finit pas de faire des adeptes, en particulier chez une nouvelle génération d’écrivains...) : audacieux, disais-je, dans cette défense coûte que coûte des aspects positifs de cette "secte" (Let it fuck), de la personnalité de son leader (moins méchant et manipulateur qu'un responsable politique lambda), ou encore des propos sur le sexe (clamer haut et fort une certaine maturité vis-à-vis du sexe dès l'âge de 16 ans, plus personne n'osait depuis longtemps s'engager sur ce terrain accidenté...). Farah est libre dans sa tête et se doit d'assumer un corps trans qui change plus, dirait-on parfois, en fonction du contexte dans lequel elle a grandi, qu'en fonction de son ADN : habituée depuis toute petite à voir et homme et femme copuler sous toutes ses formes (homo, hétéro, totorro (ah non pardon, je suis déjà dans le Houellebecq)...), il semblerait que ces organes se soient fait maîtres dans le domaine de l'indécision. La bougresse, pas jojo physiquement d’après son propre aveu, ne s'empêchera pas de connaître tous les excès sexuels possibles, d'abord avec ce gourou-siffredi, puis avec une jeune donzelle nantie de seins, pardon de eins hors-proportion ; le fait est qu'elle accepte ce qu'elle est à 200% ce qui, contre toute attente, notamment les siennes, lui permet d'obtenir un certain succès en société nocturne. Bien qu'elle ait grandi en marge de la société, qu'elle ait obligé de faire l'impasse sur les deux mamelles de nos sociétés modernes (le portable et le net), elle ne garde en elle aucune acrimonie par rapport à ses parents qui l’ont embarquée dans ce parcours "différent" ; au contraire, même, elle reconnaît volontiers que cela lui a permis de s'épanouir totalement et qu'il en aurait sans doute été tout autrement si elle avait reçu une éducation "normale". Elle assume ses actes, ses prises de position, et l'auteure ne cherche jamais de "circonstances atténuantes" pour tenter de minimiser les propos de son personnage principal. Un roman définitivement couillu mâtinée d'une vraie drôlerie enfantine... et sexuelle. (Shang 10/01/19)

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08 janvier 2019

La Danse - Le ballet de l'Opéra de Paris de Frederick Wiseman - 2009

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Après un film ennuyeux (State Legislature), Wiseman revient à ce qu'il sait faire de mieux, en proposant à peu près l'inverse : il est question dans La Danse de corps, bien sûr, et surtout d'observer avec finesse toutes (et je dis bien toutes) les activités humaines qui mènent à la perfection que sont les ballets mis en scène à l'Opéra de Paris, lieu d'excellence s'il en est. Première constatation : les chorégraphies sont sublimes, très éloignées de l'école américaine filmée il y a quelques années. On assiste ici à un subtil mélange entre classicisme et contemporain, s'y côtoient des chorégraphes aussi différents que Pina Bausch et Sacha Waltz, et même si (on l'apprend au cours d'une des scènes) les danseurs freinent des quatre fers pour s'initier à la danse contemporaine, le glissement se fait vers une danse moins uniquement technique peut-être, moins esthétique, mais beaucoup plus incarnée et beaucoup plus ancrée dans le monde d'aujourd'hui. Le vieux Wiseman assiste à cette miraculeuse métamorphose, prenant note des longues séquences de répétitions de ces ballets, plus seulement consacrées à la perfection des gestes, mais aussi à la sensibilité de l'exécutant, au sens du ballet, à l'intellectuel autant qu'au physique. L'Opéra de Paris, définitivement, est l'élite de la danse mondiale, c'est d'autant plus passionnant de s'y enfermer pendant de longs mois pour assister à l'avènement de ces danses.

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Cette nouvelle tendance n'exclut pas, bien sûr, la perfection technique exigée à ces jeunes danseurs. Captivant, dans ce sens, d'assister au très patient travail de ces profs et chorégraphes, qui dessinent, chacun avec sa méthode, le minuscule détail des gestes pour leur faire atteindre leur expression parfaite. Les uns ronchonnent, assis sur leurs chaises, les autres s'investissent corps et âme avec les interprètes, mouillant le maillot, les uns sont bienveillants, patients, bavards, les autres secs et peu diserts, et cet éclectisme est captivant à regarder (pour peu qu'on sache ce qu'est le travail de l'artiste, qu'on ait assisté à une répétition). Les danseurs, de leur côté, du plus petit rôle à l'Etoile, sont sidérants d'écoute et de précision, rectifiant sur une simple impulsion un geste, ajoutant en un tour de main une émotion. Ce travail de répétition, qui constitue 90% du film, est passionnant à regarder, et Wiseman le filme avec tout le respect dû, à distance, comme un témoin extérieur/intérieur. Marrante d'ailleurs, cette séquence où la direction organise une visite de riches bienfaiteurs dans l'éminente institution : Wiseman semble jubiler de voir que ces personnalités sont interdites d'accès dans des endroits que lui filme longuement. Bref, Wiseman filme le travail de l'artiste, chose très difficile à capter, et le fait d'autant mieux que fidèle à sa méthode, il n'ajoute aucun commentaire, aucune interview directe, aucune inscription temporelle, aucune chronologie même à ce qu'il filme : c'est juste, suspendu en-dehors de tout temps repéré, de tout territoire géographique, des artistes qui bossent, se trompent, réfléchissent, peaufinent, souffrent et parviennent au miracle.

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En contrepoint de ces longues scènes, on assiste aussi au quotidien de l'Opéra de Paris, au travail de tous ces corps de métier mobilisés pour les spectacles. La direction (et le film s'ancre alors dans la réalité sociale du statut d'artiste, soucis d'intermittence, jalousies des élèves, problèmes de calendrier et d'ego de chorégraphes), les couturiers, les maquilleurs, les ingé lumière, les femmes de ménage, les peintres, et jusqu'à l'apiculteur qui s'occupe des fameuses ruches situées sur le toit de l'Opéra, tous sont là, et Wiseman tient à rendre compte de la somme d'efforts collectifs réunie autour du miracle de la création pour obtenir les heures parfaites du spectacle. On a même droit à la visite des catacombes, et à quelques plans parisiens vraiment beaux pour resituer l'établissement dans la ville. Au final, on a l'impression d'avoir atteint l'exhaustivité, et touché du doigt les mystères de ce lieu de fantasmes. Le tout avec une modestie de chaque instant, qui trahit l'admiration extrême, presque juvénile, d'un Wiseman plus jeune que jamais. Un des meilleurs films du bougre, aucun doute.

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The old Man & the Gun (2019) de David Lowery

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Voilà ce qu'on pourrait appeler un film "Nostalgie" qui pourrait tout aussi bien passer sur la radio du même nom. Jugez du peu : Robert Redford (plus vieux que Jeanne Calment mensonge ou pas, le visage aussi expressif que le côté immobile de celui de Kitano : un oeil bouge encore (qui frise, il en abuse) et un coin de lèvre peut se soulever pour un début d'esquisse de sourire ; on s'arrêtera là  niveau expression mais c'est déjà pas mal pour un centenaire confirmé), Sissi Spacek (déjà vieille lors de sa dernière apparition il y a vingt ans), Danny Glover, Tom Waits... Bref, un véritable film avec des dinosaures qui, comble de l'ironie, font des casses - tout en sourire gâteux, en menace croulante, comme de pures gentlemen toujours excités par l'envie de gratter un petit billet... Comme cela (from a true story, attention !) est censé se passer dans les années 80, l'image est volontairement cradingue (elle louche d'ailleurs sur les seventies), les chansons plus cool que Simon et Garfunkel en live dans un hammam, le rythme plus lent qu'une réaction gouvernementale... C'est gentiment cool, en un sens, de voir le mort-vivant Redford se refaire une petite santé en jouant de son charme légendaire du siècle dernier (ou même d'avant) et en draguant une Sissy adepte de chevaux et encore capable de sourire quand on lui tire un bras (la peau n'est pas extensible à l'infini). Une histoire qui se suit comme on boit un thé chaud : à défaut de ne pas avoir beaucoup de goût (Lowery se contente de faire du vintage sans esbroufe), cela se boit tranquillou pendant une heure trente... A l'image de Casey Affleck (genre de Mike Hammer du pauvre), détective plus paisible qu'un paysage bourbonnais, le film s'adapte au « pace » de ce trio de vieux briscards qui braquent des banques comme d'autres retraités font des courses à la supérette du coin aux heures de pointe. Redford pille des banques à un rythme hallucinant et s'échappe de prison avec une facilité de loutre (plus d'une quinzaine d'évasions) ; on comprend que le type ait été attiré par le rôle : jouer le type super intrépide et couillu à deux à l'heure, c'était forcément dans ses cordes... Le suspense est loin d'être trépidant mais on va jusqu'au bout, habitué que l'on fut, en d'autre temps, à tenter de faire disparaître les biscuits tout mous de la grand-mère qu'elle nous ressortait chaque dimanche. Une œuvre coulante en hommage à la vieille gloire Redford - mortellement coule, tenterais-je...

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L'Homme et la Machine d'Eric Rohmer - 1967

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Ah voilà un petit film qui nous avait échappé dans la filmographie disparate du bon gars Rohmer, avouez que ça aurait été dommage. Oui, en fait, non, pas vraiment : complètement fidèle à son statut de film éducatif, Rohmer ne met absolument aucun style dans ces 35 minutes très appliquées et sages. Il fait le job, point, sans en rajouter, anonymement, mais c'est justement dans la modestie de la chose, par ce souci de considérer aussi le cinéma comme un artisanat, qu'on peut trouver de la qualité. Le film l'amène dans une usine de bonneterie, pour étudier les rapports entre homme et machine, et interroger les patrons sur les apports de la robotisation, la déshumanisation des gestes, l'avenir de l'ouvrier, etc. Sujet intéressant, qui serait aujourd'hui, abordé par une Elise Lucet indignée, filmé dans son versant le plus engagé ; mais dans ces aubes naissantes de l'industrialisation galopante des années 60, et peut-être aussi sous l'influence quelque peu bourgeoise de droite de Rohmer, le thème est envisagé de manière étonnamment apaisée. Les deux patrons interrogés, qu'on sent un peu perplexe face à ce qu'ils entrevoient des conséquences de la robotisation des gestes et de l'avenir des machines, sont encore regardés comme de "bons pères de famille", certes un peu paternalistes avec leurs ouvriers, mais soucieux encore un peu de leur bien-être et convaincus du bien fondé de leur existence. Interviewés calmement et plein cadre, ils devisent avec bonhomie et une certaine sévérité de l'aliénation du travail, de la fatigue des employés, de la parité, et on sent bien qu'on est à l'aube d'un grand changement dans le travail manuel et le travail à la chaîne, que les bougres en sont conscients, mais que pour l'instant tout se déroule dans le calme. Les gilets jaunes sont encore bien rangés dans les armoires.

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Les ouvriers, eux, n'ont que très peu la parole,et Rohmer préfère les filmer au travail, dans leurs gestes quotidiens ; gestes qu'ils reproduisent avec une vélocité impressionnante parfois, très répétitifs. Si le film ne semble pas inquiet, la façon de montrer ces hommes ravalés au rang de machines (le spectre de Chaplin plane) est une critique larvée du système. Les seuls qui ont le doit à la parole sont deux vieux de la vieille de la bonneterie, filmés chez l'un d'eux avec une machine ancestrale et peu rentable, et qui évoquent leur passé et l'effacement progressif de leur job. Un petit côté Alain Cavalier dans cette façon de montrer une frange de la population en train de s'éteindre, celle des travailleurs consciencieux de jadis, qui te fabriquaient une paire de chaussettes par jour alors qu'aujourd'hui (impressionnante scène de découpe du tissu) on en fait 400000 par heure. Les gens "du milieu", comme les appelle un des patrons, ni hyper-qualifiés ni corvéables, qui sont appelés à devenir inutiles... On aura du mal à relever la présence de Rohmer dans ces images, mais on apprécie tout de même ce militantisme discret induit par ce qui est montré et dit, et la cohérence de ce film dans son époque.

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L'odyssée rhomérique est

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07 janvier 2019

Halloween de David Gordon Green - 2018

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On y va prêt à en découdre, à défendre le chef-d'oeuvre originel coûte que coûte, à railler les trahisons et les mises au goût du jour, à méditer sur un certain âge d'or du cinéma d'horreur... et on se retrouve avec un objet tout à fait honorable, qui rend hommage avec admiration à Carpenter et sait ne jamais déshonorer son indépassable modèle. Mais oui, messieurs-dames, cette version 2018 d'Halloween est très regardable, constituant même la seule suite valable de la série qui a compté nombre de raves dans ses rangs. Green a bien regardé le film de 1978, et l'a bien compris : il rend à Michael Myers son statut de silhouette abstraite, de symbole de la Mort aveugle et irrépressible, er rien que pour ça, rien que pour avoir évité l'écueil de la psychologie sur un personnage qui n'est qu'une forme, on applaudit.  Après 20 minutes trop explicatives, qui tentent de raccrocher avec l'histoire précédente avec de grosses pincettes scénaristiques, Michael est enfin en liberté et peut donner libre cours à sa passion : décimer des jeunes gens. La partie centrale est la meilleure, qui voit simplement le tueur errer dans un petit quartier pavillonnaire évoquant immédiatement ce cinéma des années 70, et assassinant sans raison la distribution du film. Omnipotent, omniprésent, Michael s'insinue dans tous les recoins de la pellicule, contre toute logique, simple symbole du fatum. Ses victimes sont absolument incapables de lui échapper, simplement parce qu'il n'est pas un homme, mais le symbole de leur fin. C'était un des grands bonheurs en 1978, et Green restitue cette abstraction avec amour et un grand sens de la mesure. On sent bien pourtant que ce n'est pas gagné, et qu'il lui faut se faire violence pour ne pas céder aux sirènes du film d'horreur moderne : plus d'une scène est ratée, trop "spectaculaire", alors que le Carpenter refusait la virtuosité et la démonstration. Mais souvent, il y parvient, notamment en restituant à ce fameux masque que porte Michael son aspect lisse, sans expression, jouant même avec le fait que derrière lui se trouve le néant, l'angoisse métaphysique beaucoup plus qu'un tueur en chair et en os.

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Voilà donc un film très simple, privé presque de scénario si ce n'est celui, anecdotique, d'une vengeance de Laurie Strode 40 ans après. La fin est naze, trop pyrotechnique, mais il y a quand même un plan assez fin, qui renvoie en retour à Michael l'image d'une Laurie qui, à force de rancoeur, est devenue elle-même une abstraction : il la fait tomber du toit, contemple sa silhouette évanouie, et quand ses yeux se reposent sur elle quelques secondes plus tard, elle a disparu ; allusion à un plan célèbre du premier film, souligné d'ailleurs par la même petite virgule sonore. Complètement hors mode, le film prend le temps de faire monter la tension (la fameuse lenteur du tueur, qui a occupé nombre de mes cauchemars d'ado), évite le gore (ce que faisait aussi Carpy, qui ne plaçait que très peu de meurtres dans son film), et renoue avec nostalgie avec un certain état de la terreur à une époque donnée, interrogeant sa puissance aujourd'hui. Pour tout ça, on dit bravo, et on oublie les mille défauts de la chose, acteurs pitoyables, montage à la truelle, incohérences de scénario, clins d'oeil appuyés et autres petits effets à la mords-moi-le noeud.

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The Rider (2018) de Chloé Zhao

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Toujours dit que le rodéo était plus dangereux que le tennis de table. Une fois le thème lancé, on pourrait reconnaître beaucoup de tenue, de retenue (presque trop ?) dans cet anti-western où les héros ont plus des allures de morts-vivants que de Marlboro men. C'est une sorte de clone de Renaud cassé (et jeune) qui tient le film sur ces épaules ; Brady (qui joue sa propre histoire en un sens) est un ancien petit champion de rodéo victime d'une lourde chute ; il ne se retrouve point, comme son bon vieux pote, sur une chaise roulante à ne pas pouvoir retenir sa bave mais le fait est : les dommages physiques sont irréversibles. Brand a écopé d'un traumatisme crânien (aux allures de boîte de conserve ouverte) qui rend toute future chute fatale et d'une fâcheuse tendance à ne pouvoir parfois contrôler sa main droite. Bref, le cow-boy a un genou à terre, ainsi que ses rêves, ses espoirs, sa raison de vivre, son avenir - une paille, quoi. Si Brady n'a pas un moral d'acier, il est entouré de tout un petit monde guère plus valeureux : en plus de son poteau à l'hôpital, il y a son père qui semble avoir autant la bourre qu'un lapin mort (sa mère, elle, est enterrée depuis un bail), il y a sa soeur, qui tente de surmonter une légère déficience mentale, et il y a même son putain de cheval qui se blesse... Un épisode qui prend tout son sens, puisque, une fois le cheval abattu, notre ami Brandy fait tourner dans sa tête non plus son lasso mais cette terrible rengaine : on achève bien les chevaux, pourquoi pas les humains ? Quand on pense à Francis Lalanne en gilet jaune, son questionnement prend absolument tout son sens.

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Le film n'est point particulièrement misérabiliste, juste rêche, âpre, sans nerf ; les petites mines de ce pauvre Brady dépité jure avec ces chevaux fougueux qu'il continue de fréquenter et ces grands espaces avec des couchers de soleil en cinémascope après la lettre. Brady, il faut bien vivre, se retrouve dans un petit supermarché à la con pour gagner son pécule alors même qu'il a encore dans la tête (outre ses agrafes) des rêves de vent dans les cheveux tel un surfeur sur terre (tu la sens l'avoine, tu la sens ?). Pas misérabiliste disais-je, mais un peu easily tristoune avec quelques longues plages musicales à la Desplat qui tentent de traduire à quel point notre héros est dépité, a les antérieurs coupés. Zhao a la bonne idée de ne pas tomber dans le film noir c'est noir, ni dans le happy end sportif à la con et sait se recentrer sur le final sur des conceptions humaines certes basiques mais chaleureuses. Un film qui sent bon l'écurie à l'ancienne avec des cow-boys non pas morts du cancer mais totalement brisés de l'intérieur. Le western est mort mais il faut bien lui survivre. Beau tout petit film sur le thème.

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