Shangols

24 juillet 2014

Dark Touch de Marina de Van - 2014

dark-touch-51dfdbdd6149aLouables intentions de la part de Marina de Van : parler de l'inceste et de la violence faite aux enfants au travers d'un film d'horreur vengeur, où les enfants prendraient le pouvoir sur les adultes. Mais que voulez-vous : quand on ne connaît rien au cinéma, on a beau essayer, on n'arrive à rien. Dark Touch est ridicule, malgré le sujet intéressant ; la faute à un manque complet de technique, aussi bien dans la direction d'acteurs (tous nuls) que dans le montage (des trous béants dans la trame, qui semblent cacher des scènes encore plus mal foutues que celle qu'on a sous les yeux), dans la mise en scène que dans la photo.

dark-touch-52316dbdcd364Neve est une enfant battue et violée part ses parents. Sa fureur se transforme en pouvoirs télékinésiques, et elle finit par assassiner ses géniteurs à grands coups de meubles qui se déplacent et de lustres pointus qui énucléent (la grande figure de style du film : la commode qui vient coincer le personnage au niveau des cuisses). Recuellie par une famille à peine plus nette, elle va reconduire ses pulsions de vengeance partout, et même, après une ellipse incompréhensible, parvenir à hypnotiser un groupe d'enfants pour qu'ils se dressent contre les adultes. Ca se terminera dans les flammes de l'enfer, en une sorte d'apothéose en mousse où les enfants ont enfin le pouvoir. Ca part de Carrie et ça va jusqu'à Village of the Damned si vous voulez. Enfin en tout cas dans l'idée. Parce qu'au niveau de la forme et au niveau de l'écriture, c'est absolument catastrophique. De Van fait irruption dans le monde du film d'horreur, mais elle ne semble en avoir vu que les bouses formatées hollywoodiennes. Mal rythmées, les scènes sont systématiquement coupées trois secondes trop tard ou trop tôt, et du coup le montage multiplie les faux raccords énormes. Absolument incapable de foutre une quelconque frousse (la petite héroïne mériterait certes des calottes, mais est aussi effrayante qu'un Bisounours ; les enfants hypnotisés sont hilarants), elle tente les effets grand-guignolesques, notamment dans un final atterrant qui voudrait être baroque à mort et n'est qu'ampoulé. Le reste du temps, c'est au mieux laid (la photo, brrr), au pire complètement con (les adultes qui se prennent tout le mobilier sur la gueule et qui cherchent une explication à ça, tandis que la gamine les regarde par en-dessous avec le regard de Nicholson). Du coup, le film passe complètement à côté de son idée. Un navet, on dit.

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Lancelot du Lac de Robert Bresson - 1974

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Ca commence par des chevaliers qu'on décapite ou qu'on éventre, se poursuit avec une vibrante histoire d'amour impossible, s'enchaîne avec un tournoi sanglant, pour se terminer en règlements de comptes entre clans de chevaliers félons. Ca pourrait donc être facilement un bon vieux film hollywoodien à effets spéciaux avec Brad Pitt ; mais voilà, c'est du Bresson, autant dire que les écrans verts et les palettes graphiques ne sont pas de sortie. Tant mieux, dirais-je après avoir vu ces 80 minutes assez hallucinantes. On peut aisément ricaner face à ce cinéma pauvre (économiquement) et épuré jusqu'au jansénisme ; on peut aussi admirer la puissance graphique du film. Je suis plutôt de ceux-là.

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Qu'il filme des pickpockets, des ânes ou les Chevaliers de la Table Ronde, Bresson ne lâche rien : bien que riche en évènements et en combats, Lancelot du Lac préfère mille fois s'arrêter aux "à-côtés" du taff de chevalier plutôt qu'à la pure aventure. Et avant tout, aux lieux, aux animaux... et aux jambes des hommes... Bresson compense son manque évident de moyens par tout un système d'évocations visuellement très fortes : le regard d'un cheval mourant, une plaine en feu, des hommes qu'on porte pour monter en selle, il ne lui en faut pas plus pour évoquer cette période guerrière et sanglante, et pour raconter son histoire. Certes le budget ketchup est conséquent, mais les scènes directement sanglantes ne sont pas les plus impressionnantes, frôlant même parfois le ridicule (les Monty Pythons sont passés par là). Ce qui force le respect, c'est plutôt la façon dont Bresson suggère la sécheresse des combats, la dureté de la vie de ces chevaliers, et la profonde dépression presque métaphysique qui s'empare d'eux. Les gars logent dans des tentes battus par le vent, et les plans fixes que le réalisateur utilise pour les montrer donnent quelque chose d'implacable à leur destin. De même que, pour la splendide scène centrale du tournoi, il préfère travailler sur une répétition qui devient à la longue morbide (les mecs qui tombent régulièrement sous la lance de Lancelot), sur la reproduction des motifs (le joueur de biniou, les pattes des chevaux, la chute, et les constants retours vers les tribunes de spectateurs) que sur la vraie violence, conférant à la scène une aura d'une grande tristesse.

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Le film est de toute façon très mélancolique, puisqu'il parle d'un échec (la quête du Graal) et d'un amour frustré (celui de Lancelot pour la reine). Lancelot est pris dans une sorte de spirale morbide que ses compagnons d'armure sont incapables d'enrayer, quand ils ne la provoquent pas. Cette spirale le conduira à tuer son meilleur ami, à perdre définitivement la femme qu'il aime, et à mourir lamentablement sur le tas de cadavres formé par ses derniers partisans. Mélancolie encore augmentée par le fameux jeu distancé des acteurs, quis emblent la plupart du temps lire leur texte à plat plutôt que le jouer réellement ; impression fausse quand on s'aperçoit que ce jeu blanc sert en fait à laisser toute leur place à nous propres interprétationsde ce qui est raconté. Dans ce monde de bruit et de fureur, Bresson travaille sur le retrait, sur la discrétion, sur l'absence totale d'hystérie, et ça fonctionne à mort : les chevaliers sont contraints de relever leur heaume pour prononcer le moindre mot, ralentissant ainsi l'action jusqu'au maximum, construisant un savant dispositif de champs/contre-champs hyper rigoureux, et enlevant toute sève à leurs dialogues guerriers. Ca pourrait être chiant, c'est spectaculaire.

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Et puis il y a le formidable travail sur le son, là aussi très évocateur : les cris de chevaux qui jalonnent la bande-son, les corbeaux qui rôdent comme des charognards (l'importance des animaux, spectateurs/victimes des agissements des hommes), le fracas des armes et des armures, le souffle des éléments, tout un monde semble se tenir à la lisière des évènements, permettant au film de s'élargir infiniment tout en restant dans le cadre de son petit décor et de sa poignée de personnages. Toujours aussi attentif aux détails (les plans superbes sur des mains qui se touchent, sur des gestes suspendus), Bresson réalise pourtant une fresque très vaste, et crédible qui plus est. Comme quoi, avec 12 francs, on peut faire un film de chevaliers bien meilleur que les bouses hollywoodiennes.

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tout sur Robert : ici

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22 juillet 2014

24 heures chrono saison 9 - 2014

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On ne l'attendait plus, surtout après la très belle conclusion de la saison 8 : revoilà notre Jack B., sorti des limbes pour reprendre un service de 12 heures toujours aussi peu disert en pauses clopes et en siestes. On attaque, c'est vrai, ce retour du retour du retour avec une once de doute, convaincu que le style de la série, s'il a bouleversé tout dans les années 2000, a dû perdre pas mal de son effet aujourd'hui. Mais franchement, au bout d'environ 1 minute 20, on oublie définitivement les doutes, et on oublie même de penser : on se contente d'ouvrir une bouche béante devant l'efficacité redoutable de la chose. C'est l'effet 24 : une petite mélodie, le tic-tac reconnaissable entre tous, un "priviosly on twentifor", et nous voilà repartis sans problème pour un nouveau tour.

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Exactement la même chose qu'avant pourtant : des terroristes patibulaires qui, en mourant, révèlent qu'ils n'étaient qu'une partie d'un complot beaucoup plus grand ; des taupes cachées au sein du contre-terrorisme qui, en mourant, révèlent qu'ils sont aux ordres d'une taupe mille fois plus méchante ; un président qui prend à peu près systématiquement les mauvaises décisions ("je ne peux pas vous faire confiance, Jack, vous allez devoir vous débrouiller seul sur ce coup") ; deux trois blondes fatales plus ou moins amoureuses du Jack ; pléthore de figurants chair à canon qui n'ont qu'une ou deux répliques à dire avant de mourir assassiné par un vilain à accent ; un coup de théâtre toutes les 15 minutes ; et au milieu, Bauer, plus héroïque que jamais, plus taiseux que jamais, éructant des "Dam it" de sa voix d'infra-basse tout en balançant des roquettes d'une main, pilotant un drone de l'autre et téléphonant au président d'une troisième. Les bonnes vieilles recettes déjà en place pour la première saison, et qui sont ici copiées sans plus, avec la ferme conviction qu'elles marcheront toujours. Elles marchent toujours, même si les petits jeunes qui essaieront de regarder ça considèreront sûrement que c'est du feuilleton de papy. Bauer doit frôler les 75 ans, c'est vrai, mais Sutherland lui donne une texture quasi-mythologique : invincible, véritable robot prenant des décisions en un quart de seconde, apparaissant et disparaissant comme un fantôme (très belle image de son entrée dans la saison), connecté au monde entier, passant à travers les murs et les barrages de Russes sur-armés, il est le Héros à l'état pur. Toujours aussi ambigu (la torture est devenue un passage obligé pour lui), toujours aussi sombre, il est l'âme noire de l'Amérique, le mercenaire qu'on envoie faire le sale boulot pendant que les ronds-de-cuir rondecuisent.

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Cette fois ça se passe à Londres, sur 12 heures seulement donc, durant lesquelles un cartel de terroristes odieux ont entrepris de détourner des drones pour anéantir la City et trucider le président. Les Chinois et les Russes vont s'y mettre aussi, on va être à deux doigts d'une troisième guerre mondiale, à moins que Jack, juste avant le "tip-tip-tip" final... On retrouve Chloé (habillée en gothique, elle a dû lire Millenium), et aussi quelques personnages connus de la série, je ne vous dis rien. On retrouve la même mise en scène survoltée, caméra à l'épaule, split-screens savants, gestion du "temps direct" au taquet, atmosphères urbaines rendues par une photo métallique, bel équilibre entre grands évènements mondiaux et tout petites aventures (le sort de la planète repose bien souvent sur une porte qu'il faut passer ou une victime qui parvient à s'échapper). C'est absolument addictif pour peu qu'on accepte toutes les invraissemblances de la chose, d'autant que concentrée sur 12 épisodes seulement, la série semble avoir trouvé son vrai rythme : pas de place pour les mille sous-trames qui cassaient le bazar ; de l'action, rien que de l'action, et une belle linéarité de la narration, qui confine presque à l'épure. Cela n'exclut pas du tout les dilemmes moraux et sentimentaux auxquels nos personnages doivent faire face, et la série est trépidante de bout en bout. Le dernier épisode est même remarquable, organisant une énième disparition de son héros qui n'a décidément pas fini d'en baver des ronds de chapeaux. Pour le reste, on sait exactement ce qui va se passer, et on ne sait jamais ce qui va se passer... mélange, si vous voulez, du plaisir de la répétition et de l'univers connu avec de la surprise constante. Du plaisir, rien que du plaisir, auquel vient s'ajouter un petit côté vintage délicieux. Je signe quand vous voulez pour une suite.

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18 juillet 2014

Remorques de Jean Grémillon - 1941

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Est-ce l'histoire chaotique de la construction du film (un tournage qui s'étale sur deux ans à cause de la guerre et de la mobilisation des uns et des autres) ? En tout cas, Remorques possède une aura cataclysmique magnifique, alors qu'il ne parle que des tourments du coeur, et encore les plus triviaux. C'est simplement l'histoire d'une infidélité, si on veut rester bêtement concret, et on a du mal à voir comment la tragédie peut entrer là-dedans. Mais Grémillon, bien aidé par les dialogues subtils de Prévert et le formidable travail de Trauner, fait pénétrer son vaudeville dans une mythologie puissante, faite d'hommes face à la mer, d'amour fou et de mort. Une sorte de film "d'hommes entre eux" à la Ford, qui subitement serait dopé par un romantisme à la française, et qui finirait dans un théâtre antique grec, genre.

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Au départ, nous voici dans une atmosphère de marins bretons conduisant un remorqueur et partant à la rescousse des bateaux en détresse. Au commandement de cette troupe éclectiques, notre Jeannot Gabin, plus tourmenté et glamour que jamais sous la pluie brestoise et les contrastes poussés à bloc ; marié à la sage Madeleine Renaud, sympa mais conventionnelle, il va cette fois sauver des flots une sirène fatale, Michèle Morgan. Le début d'une fulgurante liaison (2 scènes à tout casser) qui va causer bien des ravages dans le coeur des trois protagonistes principaux. Grémillon, avant tout, soigne son contexte : la première bobine est pratiquement documentaire, montrant le taff insensé de ces héros du sauvetage en mer. patiente description, des gestes, des ordres, des machines, du protocole entre navires, évocation de la concurrence entre remorqueurs, mise à jour des tricheries, etc. Mais le réalisme de la chose n'exclut pas un aspect visuel très impressionnant : le début du film est un chaos de bruits et d'ombres, dialogues étouffés derrière le fracas des vagues, acteurs ensevelis sous les trombes d'eau. Magnifiques plans presque hugoliens de ces maquettes balayés par des vagues gigantesques, et de ces hommes qui pourtant restent calmes et concentrés (et qui continuent d'ailleurs à se faire des vannes à propos du cocufiage de l'un des leurs, très beau petit personnage campé par Charle Blavette). Grémillon est très attentif à tous les seconds rôles, et dessine même des caractères profonds, que Prévert arrive à dévoiler en une ou deux phrases seulement (le prophète cynique joué par Ledoux).

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Après cette noirceur des premières minutes, le film opère un brusque virage vers la lumière, en même temps que Gabin découvre sa passion pour Morgan. La scène mythique de la plage est fidèle à sa réputation : le travail de la photo, le jeu des acteurs (c'est un des plus grands rôles de Gabin, aucun doute), et surtout la magnifique symbolique des décors de Trauner, forment une alchimie parfaite. Elle culmine avec cette maison blanche isolée au milieu de la plage, où les deux amants coupés du monde réalisent à la fois l'exclusivité de leur amour et la solitude qui les gagne déjà. Cette maison paraît hantée par cet amour alors même qu'il est en train de naître. Pour une fois, les lumières rasantes sur les visages, la mise en valeur des regards par l'éclairage, ne m'ont pas gavé : elles "déréalisent" le film, qui virait presque au documentaire dans ses débuts, le font quitter le concret pour partir dans la poésie. Cette scène centrale estle pivot qui fait virer le personnage de Gabin. A partir d'elle, il va quitter tout ce en quoi il croyait, épouse, boulot, caractère viril, dans une dégringolade intérieure qui va entraîner tout le monde. Les dernières minutes sont plus que tragiques, le décor superbe de la ville de Brest servant de prolongement au désespoir de cet homme qu'on sent complètement fini. Sur un scénario pourtant tout simple (un homme marié rencontre une autre femme, et les perd toutes deux), Grémillon parvient à atteindre l'aura des mythes. Dommage qu'il en rajoute une louche de trop en nous faisant écouter à la fin une litanie religieuse bien neuneu, qui au lieu d'ajouter de la force, en enlève pas mal. Seule erreur de ce film vraiment très fort.

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17 juillet 2014

True Detective saison 1 - 2013

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On ne va pas y aller par quatre chemins : True Detective est grand. Il est bien rare de voir une série aussi cohérente, aussi bien jouée et aussi bien mise en scène, trois qualités la plupart du temps sacrifiées au bénéfice du "tout-auteur" et du "tout-scénario". Cette série-là pourrait bien annoncer une nouvelle ère, où le gars à la réalisation pourrait enfin être reconnu, et on pourrait trouver une cohésion formelle autant que narrative filant sur tous les épisodes.

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Cette série est systématiquement "mieux". Mieux jouée donc, puisque dans le rôle des principaux protagonistes (outre une ribambelle de bombasses toutes plus à poil les unes que les autres, ce qui devrait inciter mon Shang à s'acheter un générateur de secours), on a quand même Matthew McConaughey et Woody Harrelson, qui sont qaund même pas les plus malhabiles. Pas les plus sobres non plus, on est d'accord, mais le fait est que là, la surenchère dans le jeu est magnifique. Il faut dire que leurs personnages sont parfaitement border-line : le premier est un flic en proie aux hallucinations, dont la surpuissance intellectuelle va de paire avec une vision hyper-noire de l'Humanité, un détective métaphysique en quelque sorte ; l'autre est un brave flic viril a priori, mais cache sous sa carcasse un homme en proie à des addictions sexuelles dommageables pour son mariage, et des pulsions de violence qu'il assouvit souvent sur des suspects interloqués. La froideur et la distance versus le sang chaud et l'anti-intellectualisme, parfait duo mal accordé qui va pourtant faire des étincelles. McConaughey est à 200% sur chacune de ses répliques, trouvant un jeu d'une densité extraordinaire ; certes, c'est souligné, c'est américain à mort, c'est l'école de la "construction de personnage qui se voit et qui vise tous les Awards disponibles", mais le fait est que c'est bluffant : son personnage est parfait, mutique, triste, hanté, toujours crédible malgré son côté bigger than life. Mais c'est presque Harrelson qui mérite le plus notre respect, puisque son personnage est beaucoup plus classique, beaucoup plus modeste ; mais le gars, avec ses grimaces de gosse viril pas possible, lui donne lui aussi une force énorme, la violence contenue dans le personnage transparaît dans chacun de ses regards. La série est déjà géniale pour ça : regarder ces deux-là faire le taff.

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Une complicité naît peu à peu entre les deux, grâce à des dialogues traités dans la longueur sur le sens de la vie, et grâce aussi à une enquête retorse : qui a tué cette prostipute et l'a grimée en victime satanique dans cette Louisiane profonde pleine de pasteurs escroc, de paysans au front bas et de notables pervers ? Là aussi, la série est "mieux", mieux racontée. Par une série de flashs-back très judicieux, le scénario alterne la description de l'enquête avec la narration des deux héros 20 ans après. Ca donne des idéers d'écriture formidables, flashs-back mensongers, variation des points de vue, et surtout suspense total : pourquoi tant de temps après les gars reviennent-ils sur cette enquête ? A mi chemin, le film change d'angle, redistribue ses cartes et, tout en restant très homogène avec les premiers épisodes, nous fait découvrir une autre vérité cachée. Le scénario est d'autre part beaucoup plus attiré par les personnages, par le contexte, que par l'enquête elle-même (sauf dans les derniers épisodes, un peu plus faibles parce qu'ils ne s'accrochent plus qu'aux évènements) : les meilleurs passages sont ceux entre les deux acteurs, le cynisme de l'un se heurtant au bon sens moral de l'autre, l'intuition de l'un s'incarnant dans les gros poings de l'autre. Des dialogues très finement écrits, filmés longuement dans des voitures, et qui montre une complémentarité attachante entre les deux personnages.

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Enfin, le "mieux" principal : la mise en scène. Les gars ont compris que ce pouvait être une bonne chose de confier les dix épisodes à un seul réalisateur, histoire d'être un peu homogène : c'est Cary Fukunaga qui s'y colle, et c'est énorme. Il y a bien sûr LE moment de bravoure, un plan-séquence de 7 minutes qui prend une scène d'action hyper-complexe à travers un décor grand comme un village, moment sidérant qu'on peut se passer en boucle pour se rendre compte de son intelligence de l'espace. Mais même dans les moments moins directement virtuoses, Fukunaga est toujours juste, toujours fort. Le territoire de la Louisiane est génialement rendu, entre moiteur et campagne, entre la monstruosité des freaks coincés dans le bayou et l'alcoolisme latent de petites villes. La réalisation des scènes d'action est très réussie (la brutalité de la fausse résolution à mi-chemin), mais aussi celles beaucoup plus calmes de trajets en voitures ou de quotidien. Une petite pointe bienvenur de sexe en plus, ajoutez une touche d'effets spéciaux, une musique blues imparable, les splendides lumières d'Adam Arkapaw, quelques brusques entrées du fantastique (ce type masqué, en slip, armé d'une machette, terrible), et vous avez le plus bel écrin qui soit pour raconter cette intrigue à rebondissements qui ira très loin dans la fouille des sentiments humains. Une série qui entre directement dans le très très haut du panier, pour ma part.

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16 juillet 2014

Her (2014) de Spike Jonze

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On tient également l’Oscar du meilleur scénar et également celui de la meilleure actrice invisible (Scarlett Johansson dont, sincèrement, le travail sur la voix est absolument magnifique - elle se rattrape bien,  après la panade Don Jon où tout son jeu reposait uniquement sur sa chute de rein). Spike Jonze est reconnu pour l’originalité de ses histoires et avouons que celle-ci est particulièrement culottée : un type (Joaquin Phoenix quasiment méconnaissable en « boy next door ») tombe amoureux de son « operating system » - une sorte d’intelligence artificielle capable de gérer aussi bien son ordi (mail, jeu vidéo…) que de lui donner des conseils. C’est un sujet plutôt couillu puisque l’essentiel de leur relation est tout de même basé sur la voix (plus un sujet pour la radio que pour le cinéma quand on y songe…) ;  Jonze se permettra d’ailleurs, lors d’une scène d’amour unique en son genre, un écran noir d’une bonne minute qui sera tout à son honneur d’expérimentateur... Parce que disons-le quand même, il y a de belles choses (ou disons de belles idées) dans ce film porté par ses acteurs : Phoenix rend tout d’abord parfaitement crédible ce rôle de type divorcé, esseulé et finalement relativement banal qui se raccroche à cette voix d’outre-cyberspace. Ensuite la sensualité, la limpidité et la volubilité de la voix de la Scarlett fait parfaitement le liant ; elle donne corps à ce personnage « en constante évolution » (ça bouquine grave une intelligence artificielle et puis ça prend de plus en plus de contacts…) et se révèle une parfaite compagne, pleine d’initiatives, pour notre homme peu expansif. Le pari de ce couple fonctionne sans tomber inévitablement dans le ridicule ce qui était tout de même une gageure.

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Les autres personnages féminins - non virtuels ceux-là - sont également joliment dessinés : la gracieuse Rooney Mara dans le rôle de l’ex-femme ou encore Amy Adams dans le rôle de la bonne copine next door. Elles viennent donner de la chair au film qui en serait sinon totalement dépourvu (Joaquin passant sa vie devant son ordinateur à écrire des lettres (il semble plus doué pour exprimer les sentiments des autres que les siens… d’où le besoin de cette « petite voix » intérieure qui le met en confiance…), jouant aux jeux vidéo (visuellement très réussi) ou discutant en permanence avec son oreillette). L’ensemble est donc relativement original et sympathique… Là où le bât blesse, toutefois, c’est dans cette capacité de Jonze à tomber dans la gnangnanterie de la comédie sentimentale… Rupture, larme à l’œil, épaule de la bonne copine, paroles philosophiques et métaphysiques de haute volée (« c’est dur de se quitter mais tu feras toujours parti de moi »… blablabla…), jeu tristoune (Joaquin qui finit par n’avoir plus que deux expressions : 1) la tristesse (obtenue en plissant les yeux) ; 2) la tristesse (obtenue en plissant la moustache - demande plus d’aptitude). C’est un peu dommage ce virage pathétique dans la dernière partie du film d’autant que jusque-là Jonze avait réussi à trouver des idées, à aborder des thèmes qui généraient des « rebondissements » dans le récit (la voix qui cherche à prendre corps, la voix qui recherche de plus en plus son autonomie, la voix plus mesurée et plus humaine que celle… des humains (le monde virtuel vu sous un angle salvateur et non destructeur…) et finalement sans doute plus complexe). Dommage aussi que Jonze se sente obligé de mettre parfois en images ses métaphores « lourdes de sens » : Joaquin qui s’enfonce dans la neige quand il commence à douter sur sa relation, l’ascenseur en quasi chute libre quand il perd contact avec la voix… Cette absence de subtilité est un peu nuisible à la fraîcheur du bazar… Cette œuvre de Jonze mérite malgré tout le coup d’œil par les chemins inexplorés et un peu casse-gueule, cinématographiquement parlant,  qu’elle tente d’explorer. Ce n’est pas si courant dans un film hollywoooodien et donc forcément louable. Pas volé cet Oscar du scénar.   (Shang - 22/01/14)

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Bah c'est surtout objectivement très chiant, dirais-je. Ce n'est pas que Jonze m'ait jamais complètement convaincu, mais au moins il y avait des idées dans ses films précédents. Là, on dirait du sous-Nora Ephron, c'est pas peu dire. Complètement dégoulinant de bons sentiments et de glamour façon Harlequin, rempli à ras-bord de sentences sur l'amour qu'on croirait repiquées à des "Fortune Cookies" perimés, le film véhicule cette sorte de romantisme au rabais dont Jonze a toujours eu du mal à se défaire. Sur le modèle de son héros, il déprime complètement, s'enferrant dans un rythme erratique et répétitif, répétant à l'envi les mêmes scènes. C'est franchement dix fois trop long, et le pire est qu'on voit exactement où il aurait pu couper, où le scénario aurait pu condenser en une scène ce que Jones dit en trois. On n'en peut plus, à la longue, de ces interminables dialogues avec la meilleure amie, ou de ces infinies variations de l'âme féminine qui passent dans la voix de la maîtresse synthétique. Il est vrai que les acteurs sont plutôt méritants : Phoenix se sort très bien du difficile cahier des charges de son rôle (parler tout seul devant la caméra, dans 90% des scènes), Johansson utilise son petit rire rauque avec un érotisme sans faille, et les seconds rôles sont convaincants (l'ex-femme est parfaitement tête-à-claques, même). Mais contrairement à mon compère, je trouve l'idée de base tellement mince qu'elle s'écroule à peu près au bout de 10 minutes ; dans les 2 heures (2 heures ! pour un film qui aurait été charmant en durant 1h, 1h10) qui restent, on s'ennuie ferme en attendant des évènements courus d'avance, la sensibilité en berne et les yeux même pas flattés (une mise en scène complètement transparente). Inexistant.   (Gols - 16/07/14)

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15 juillet 2014

La Chute de la maison Usher de Jean Epstein - 1928

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La sobriété n'étouffera certes pas Jean Epstein, mais ma foi, quand on se retrouve face à un film aussi inventif, on veut bien envoyer paître la discrétion et l'effacement. La Chute de la maison Usher est un véritable festival de trouvailles et d'expérimentations, mais qui en plus ne se contente pas de sa brillante forme : Epstein adapte avec beaucoup d'intelligence ces deux nouvelles de Poe et parvient à restituer génialement les atmosphères morbides, érotiques et gothiques du maître. Le film a vieilli à quelques endroits (le jeu de la jeune première, les "dialogues"), mais semble dater de ce matin au niveau formel. En véritable grammairien du cinéma muet, le Jeannot se permet des choses insensées en matière de rythme, de montage, d'effets spaciaux, et devient une sorte d'Eisenstein ou de Vertov français, sans jamais rester dans le domaine purement expérimental.

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Toutes les trouvailles ne sont pas forcément dans la surenchère et la démonstration, notez bien. Les plus beaux plans sont sûrement ceux, discrets, d'une incroyable finesse, sur de grands rideaux qui bougent légèrement avec ces quelques feuilles d'arbre virevoltant au ralenti. Si le cinéma est l'art de filmer des fantômes, s'il s'agit de "traduire le vent invisible par l'eau qu'il sculpte en passant" (Bresson), en voilà bien un exemple frappant. Rien que par ces plans simples, Epstein convoque tout le folklore de Poe, spectres, présences invisibles, déchéance des décors qui épousent celle des âmes, étrange quotidienneté. Voilà une image qui reste dans la rétine. Pour densifier le mystère de sa trame (il ne se passe presque rien dans la première demi-heure, et il se passe pourtant plein de trucs), Epstein adore utiliser ainsi le suggestif, maniant le silence imposé par l'époque en vrai maître : le film est silencieux, ce qui peut sembler une lapalissade, mais oui, il parvient à rendre concrets le silence, le souffle du vent, les infimes bruits inquiétants qui hantent cette demeure. Très lent, le rythme vous enfonce progressivement dans une atmosphère hébétée, onirique, et on regarde avec beaucoup de tristesse mourir cette jeune Miss Usher sous les coups de pinceau desespéré de son mari.

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Pourtant, quand il s'agit de lâcher les chiens, Epstein s'épanouit complètement. La scène centrale est celle de l'enterrement de la donzelle, et là, les amis, il faut le voir pour le croire : tout le cinéma est contenu dans ces dix minutes. Incrustations, ralentis, travellings de fou, montage cut, surexpositions, flous, caméra subjective (on est même à un moment à la place d'un clou !), tout y passe dans un festival qui laisse pantois. Sans aucun son, il parvient à nous faire entendre le martèlement des compères qui portent le cercueil, le déchaînement du vent dans la lande, les hurlements de malheur de Usher. Epstein ne recule devant rien, imposant à ses acteurs une démarche complètement abstraite, tordant ses décors façon Murnau pour augmenter la terreur de la chose. Si on fait des arrêts sur image, on tombe la plupart du temps sur un plan à la limite de l'abstrait. Le montage hyper serré évoque les essais de Vertov et s'avère très payant pour exprimer le désespoir hystérique du mari et l'espèce de métaphysique morbide de la chose (ce voile de mariée qui sort du cercueil clouté, brrr). On peut parler aussi de la force de ces grands décors vides, de l'utilisation des lumières qui rend palpable la présence de la mort sur le visage de Marguerite Gance, du jeu entre réalisme et gothique de Jean Debucourt, ... Bref, on ne peut que hurler au génie, tant tout ça est inventif et visionnaire. Buñuel (d'ailleurs assistant de la chose) et Cocteau retiendront sûrement la leçon de ce cinéma-là une poignée d'années plus tard. Le final finit de nous assasiner, n'en jetez plus, on n'a plus faim pour au moins une semaine.

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14 juillet 2014

Under the Skin de Jonathan Glazer - 2014

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Le challenge était élevé pour Jonathan Glazer, son film précédent (il y a dix ans !), Birth, ayant durablement marqué mon esprit et mes mirettes. Eh ben c'est gagné : Under the Skin surenchérit dans l'expérimentation, dans l'audace, dans l'originalité, et confirme la puissance visuelle de son auteur, qui va fouiller vers quelques grands aînés (Kubrick, Lynch, Cronenberg, mais aussi Tarkovski ou Cocteau) tout en gardant une personnalité extraordinaire. On assiste à ce film comme à une série de stimuli sensoriels, comme une expérience à la fois intellectuelle et viscérale, et on se retrouve à la fin certes complètement épuisé, mais aussi hyper rassasié de tous les côtés.

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Je ne sais pas ce que le film raconte, puisqu'il raconte environ 220 histoires : celle d'une extra-terrestre venant faire l'expérience de la gente masculine sur notre planète ; celle d'une femme qui tente de se remettre d'un viol ; celle d'une nymphomane frigide qui se transforme en mante religieuse ; celle d'une actrice sexy aux prises avec son image ; celle d'un apprentissage sexuel ; etc. Très peu bavard, préférant cultiver l'énigme plutôt que la réponse, le film déploie très tranquillement une étrange toile, vénéneuse et troublante, nous laissant le soin de coller ensemble ces bribes d'histoires. Je préfère pour ma part considérer que le film est raconté "à l'envers", c'est-à-dire que le personnage de Johansson essaye pendant tout le film de se remettre d'une agression qui l'a laissée carbonisée, et pour ce faire prend les hommes au piège. Mais interprétez ça comme vous voulez, hein. Comme dans un Lynch grande époque, Glazer laisse ça et là quelques indices sensés nous éclairer tout ça (un motard homme à tout faire, un amant défiguré, un mystérieux cadavre de femme) et qui nous laissent encore plus perplexes en nous enfonçant encore plus dans cette trame d'une incroyable profondeur (psychanalytique et symbolique). On ne sait strictement jamais ce que Glazer nous réserve d'une scène à l'autre, son film est constamment surprenant, dérangeant, ne se repose jamais sur un simple processus, va toujours un peu plus loin dans cette recherche de la sensation. On a peu vu, depuis 2001, une telle confiance en la puissance visuelle du cinéma.

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La mise en scène est impressionnante. Non seulement les effets spéciaux sont sidérants (ces amants qui s'enfoncent dans une eau noire alors que Scarlett les regarde, le final), mais Glazer les insère dans un dispositif à la fois glacé et hyper-habité. Le film est lent, répétitif, mais l'inquiétude est partout. La faute au travail sur le son, génial, et à ce mélange de réalisme (les dialogues), de poésie surréaliste pure (la toute fin) et de monstruosité cachée (le garçon déformé, la façon de filmer les corps comme des images de synthèse). Il y a une séquence extraordinaire où deux amants victimes de Johansson se retrouvent face à face dans les limbes de leur désir sexuel, l'un se dégonflant soudain devant les yeux incrédules de l'autre, un grand moment de poésie morbide et romantique (on dirait du Baudelaire, les amis). Le film envisage le monde du point de vue de l'extra-terrestre (ou de la femme folle, c'est pareil), constamment, il fallait oser, et le pari est payant. Glazer renouvelle le champ/contre-champ avec ce montage cut qui va d'un protagoniste à l'autre à toute vitesse, dope le découpage avec des images subliminales qui viennent s'inscrire dans un geste brusque ou une expression de visage, et crée une véritable école de mise en scène dans la scène finale, prodigieuse : des arbres qui frissonnent, le visage de Scarlett endormie en incrustation, une course à travers bois proprement cauchemardesque, qui a tout du rêve monstrueux, filmée avec 8500 plans tous géniaux. Le final est de toute façon à l'image de tout le film : unique, audacieux, jamais là où on l'attend. Un film destiné à rester culte, moi je vous le dis, on l'évoquera dans quelques années comme on évoque aujourd'hui Twin Peaks. On en reparle dans dix ans ?

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09 juillet 2014

I Love you de Marco Ferreri - 1986

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15 ans après Dillinger est mort, Ferreri tente le diptyque avec ce film qui lui répond point par point. C'est pas moi qui le dis, c'est le film lui-même, qui vient dans son dernier quart d'heure nous replonger dans le chef-d'oeuvre d'antan et du coup éclairer tout ce qu'on vient de voir. Un film à clé, quoi, dont la solution serait à chercher dans la filmographie même du garçon. Du coup, on se repasse I Love you avec un autre oeil, pardonnant les nombreux défauts pour découvrir un sens caché bien émouvant.

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Il s'agit encore une fois de parler de l'homme moderne aliéné. Dans les années 70, le mythe de l'Amérique et les bouleversements politiques corrompaient la santé mentale de Piccoli. Aujourd'hui, c'est la lutte des sexes qui vient troubler les héros de l'histoire. Michel (tiens...) n'avait pourtant pas besoin d'être aliéné pour être de toute façon légèrement barré. Christophe Lambert le joue débile léger, transformant le blues indolent de l'homme des 80's en rêverie hébétée, en lenteur crispante et en insensibilité latente. Le jeu du gars énerve au départ, tant la mollesse et la pose semblent être ses deux seuls mots d'ordre. Mais peu à peu on se rend compte que c'est plus intelligent qu'il n'y paraît : c'est juste un être solitaire perdu dans la décennie, sur lequel les évènements, les femmes ou les drames n'ont plus d'emprise. Agnès Soral pleure sur son seuil ? Son voisin Eddy Mitchell se suicide ? Il s'en fout. La seule chose qui subitement le raccroche au domaine des sentiments : un porte-clé qui sussurre "I love you" quand il le siffle. Ferreri file la métaphore de l'homme dominant et de la femme-objet, du rapport avec la machine, du fétichisme, et se montre vraiment convaincant pour épaissir de plus en plus la symbolique de la chose : un accident empêche Lambert de siffler, et c'est le thème de l'impuissance qui apparaît ; on rencontre un autre homme possédant (presque) le même porte-clé, et le triolisme est évoqué aussi bien que la compétition masculine ou l'homosexualité latente du personnage. C'est finalement assez fin, même si Ferreri, fidèle à son style frontal, ne prend pas beaucoup de pincettes pour nous parler de tout ça.

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Très ancré dans son époque (ah ! l'esthétique graffiti et les groupes de pop dandy jouant dans des squats !), le film vient toujours démentir ses tendances à la rêverie ou à la poésie (le romantisme des personnages, les envies de voyage, l'amour platonqiue) par des entrées tonitruantes de trivialité là-dedans : sexe brutal, criailleries, chômage, crise morale et financière latente, et même un cochon chinois errant dans l'immeuble (et qui se montrera capable de déclencher lui aussi le "I love you") . Mais comme chez Dillinger, Ferreri filme surtout un homme enfermé et le complexe scénario qu'il tresse pour s'évader. Le revolver rouge de jadis est ici remplacé par un marteau, la femme endormie par un porte-clé à voix de synthèse, c'est la même chose avec la froideur des années 80 en plus. Et avec une bonne louche de pessimisme également : Piccoli était in extremis sauvé par un grand voilier exotique, le même voilier laissera Lambert abandonné sur la grève, manière de condamner définitivement ce putain de rêveur romantique sacrifié à la consommation et à la gadgetisation de ses fantasmes. Moins fort que son modèle, sans aucun doute, mais bien intrigant quand même.

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LIVRE : Une Putain de catastrophe (The Full Catastrophe) de David Carkeet - 1990

9791090724112,0-2088227Si vous aussi vous rêvez de reconstruire votre couple vacillant sans passer par Drojeforspellcaster (le marabout préféré de Shangols), essayez donc l'agence Pillow, qui vous proposera à disposition et 24h/24 un linguiste pour résoudre vos problèmes de communication. Ou tentez en tout cas la lecture de ce bouquin iconoclaste, ne serait-ce que parce qu'il vous fera bien marrer pendant 400 pages. Le principe, donc : un liguiste est envoyé par une mystérieuse agence kafkaienne à la rescousse d'un couple en crise. A l'aide d'un manuel technique qui a tout d'un essai à la con de Paolo Coelho, notre gars applique sagement les méthodes douteuses de son patron, tantôt bienveillant tantôt rentre-dedans... et le pire est que ça fonctionne, et que ça va même permettre au linguiste lui-même de combattre ses propres démons amoureux.

Ca pourrait n'être qu'une farce finaude et littéraire autour de la crise du sentiment amoureux ; c'est plus que ça : Carkeet équilibre parfaitement le côté comédie et le côté drame, réussissant notamment un portrait de couple marié très juste. Carkeet s'y connaît indéniablement en psychologie, et les différents obstacles conjugaux auxquels se heurtent nos cobayes sont bien pensés, crédibles. On peut donc lire Une Putain de catastrophe autant comme une récréation que comme un manuel de conseils thérapeutiques, ce qui n'est pas rien. A travers ce personnage qui jongle avec les adverbes et les formules orthographiques se dessine la carence de communication dans le couple moderne, ce qui n'est pas rien non plus. Pourtant, ça reste toujours du côté de la fiction, et le livre parvient même à cultiver un certain suspense qui tient en haleine : quelle va être la proposition hebdomadaire du "manuel Pillow", et comment le héros va-t-il l'appliquer dans la réalité de ce couple au bord du gouffre ? Et quelle est finalement "l'horreur" tapie dans le couple. La lutte est rude, mélange d'auto-dépréciation et d'egotisme surdimentionné, de non-dits et de colères mal dirigées. Carkeet parvient à faire de ce galimatias pour psy un brillant roman à rebondissements, respects. Ce n'est pas parfait, un peu long, parfois bancal et too much, mais on ne va pas se plaindre : encore une belle découverte dans le monde de la littérature américaine.

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05 juillet 2014

Le Vent se lève (Kaze tachinu) de Hayao Miyazaki - 2014

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Je ne suis pas miyazakien, je crois qu'il va falloir que je finisse par l'admettre. Le Vent se lève, pour tout dire, m'a laissé complètement indifférent, voire même m'a prodigieusement ennuyé par endroits. Il faut aimer les ciels bleus, les petites filles aux grands yeux et les sentiments jolis pour adhérer vraiment à ce cinéma-là, c'est un fait. Quand ce style croquignolet est au service des enfants (comme avec le sympa Ponyo sur la falaise), on peut aimer ; or, ici, il est dans une sorte d'entre-deux bien génant. On regarde une histoire "pour adultes" dans une esthétique qu'aucun adulte sérieux ne peut trouver intéressante, mélange de couleurs primaires à la Barbapapa et de douceur de vivre façon conte de grand-mère, c'est moche. Je reconnais que techniquemenbt, le trait est bon, l'animation est fluide et la mise en scène plutôt ample ; je reconnais ce que Miyazaki emprunte à Ozu, et qu'il le fait plutôt bien ; je reconnais l'indiscutable style du gars ; mais pas d'émotion pour moi là-dedans, à part celle d'un épais mélodrame sentimental qui vient chercher la larme à grands coups de jeunes filles mourrantes et de ritournelle à la Nino Rota.

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Le scénario avait pourtant tout pour être intéressant : l'histoire d'un jeune ingénieur en aéronautique qui rêve de fabriquer un avion parfait, sans savoir que ce qu'il va inventer va devenir une arme meurtrière dans la guerre qui s'annonce. Il y avait de la place pour du questionnement moral et du discours sur le progrès. Mais curieusement, la question morale ne semble jamais pénétrer le personnage opaque et secret de Jiro, qui ne semble guidé que par son rêve technique ; et peu à peu cette inconséquence éthique semble gagner le film lui-même, qui évite les questions complexes pour mieux nous donner à voir de belles couleurs et des reconstitutions de vol tout en légèreté. Le film est léger, quoi, ce qui ne serait pas si grave s'il ne reposait sur un sujet ambigu. Le personnage ne semble responsable de rien, son invention lui est piquée par les méchants militaires, c'est pas sa faute. Bon, après tout, c'est peut-être la volonté de Miyazaki de faire de son personnage un innocent sans conscience : ses rapports amoureux, eux aussi, semblent bien secondaires par rapport à son obsession. Miyazaki a pourtant envie de charger bien la mule du côté de la romance : un couple séparé qui se retrouve, un amour par-delà les kilomètres, et cette chienne de tuberculose qui vient compliquer tout ça, envoyez les grands yeux qui bouffent tous les visages emplis de larmes retenues. On préfère vraiment quand le gars se calme un peu et filme juste la vie quotidienne : comme son modèle Ozu, il est bon pour dessiner les lieux vides, la vie qui bat simplement ; plus que les grands sentiments lyriques en tout cas. On voit bien la part d'intimité que le gars a voulu mettre dans son film, mais à force de ne concerner que lui, le film s'étire en longueur, son rythme se prend les pieds dans le tatamis, et on baille franchement en attendant la prochaine innovation technique (ah tiens, ils rajoutent un boulon tout élastique sous une aile, hmm hmmm) ou le prochain toussotement de l'héroïne. Restent les scènes de rêve, assez chouettes, et qu'on conseillera cette fois à vos enfants, et par-ci par-là une vraie chaleur dans la mise en scène. A part ça, un film distancé et assez creux qui m'a laissé sur la berge.

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02 juillet 2014

Adieu au Langage de Jean-Luc Godard - 2014

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Toujours tâche ardue que de parler des longs-métrages récents de JLG, tant la majeure partie du sens se retrouve en général dans les limbes de l'expectation dubitative. Adieu au Langage ne faillit pas à la règle, et se situe à l'exact endroit de ma perplexité. On avait laissé notre Jean-Luc en plein accès morbide, on sait depuis les Histoire(s) du Cinéma qu'il creuse sa tombe et fait ses adieux à tout. Or, malgré le titre de ce nouvel opus, le voilà étrangement léger, ce qui veut dire que, dans ses grands moments, le film est d'une poésie lumineuse, et, dans ses moments, qu'il frôle, mais oui, le superficiel. Autant dire que je préfère quand Godard joue les spectres prophétiques plutôt que quand il est gagné par cette inspiration rigolarde qui lui va assez peu ; autant dire, donc, que je ne suis pas très amoureux de ce film.

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Attention : il contient encore assez de moments purement fulgurants pour mériter plusieurs fois le détour, hein. C'est normal : JLG met tout dans ses films, et dans celui-ci encore plus. Le bazar regorge jusqu'à ras-bord de citations, de formes, de sons, de musique, de références, de jeux de mots, de cris de corbeaux, de peinture, de plans de Fritz Lang, de femmes à poil, de chiens, de couvertures de livre, et de tout ce qui fait le folklore godardien. Au milieu du magma, c'est évident que la poésie fait plus qu'à son tour de nombreuses apparitions. Formellement, d'abord : Godard expérimente la 3D (dont je ne parlerai pas ici, puisque le co***rd de gérant de mon cinéma a cru bon de nous proposer une copie en 2D), mais il prolonge surtout les triturages d'images jusqu'à atteindre une grande beauté. Les paysages, sur-saturés de couleurs primaires, sont solarisées et contrastées au maximum jusqu'à obtenir une sorte de tableau abstrait à la Pollock absolument renversant. L'écran s'emplit de couleurs, et du coup les paysages quiets de l'univers godardien y gagne une force incroyable. Il y a également cet éternel choix d'images justes, d'extraits de films faramineux : on reconnaît Cocteau, Laughton, Lang, mais on assiste aussi à des tas de bribes d'images sans repère, que le gusse ralentit, répète, accélère, stoppe à l'envi, comme de la matière, c'est splendide. Au son des très belles musiques, on éprouve cet apaisement du vieil ermite, qui court cette fois-ci derrière son chien Roxy, véritable fil rouge du film, qui en donne le ton : humour, mélancolie, danger, silence... 

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Dans le fond, le film est souvent vertigineux, même si on ne comprend pas tout. On peut entendre des citations comme : « Ne pas peindre ce qu’on voit, puisqu’on ne voit rien, mais peindre ce qu’on ne voit pas », typique pirouette godardienne (la phrase est pourtant de Monnet), ou quelques taquineries genre : « On va bientôt tous avoir besoin d'interprètes, ne serait-ce que pour se comprendre soi-même.» Il est d'ailleurs question de ça surtout : comment le langage a fini par disparaître, et comment le cinéma de Godard peut travailler à en inventer un nouveau, qui n'a rien à voir avec la conversation ou avec la parole, mais qui serait un outil de communication neuf et inédit. On le voit, loin d'être un vieillard fini, JLG continue à travailler sur le monde actuel, tout en s'en désolidarisant de plus en plus. La somme de mots qu'on entend dans Adieu au Langage constitue finalement un nouveau langage, qui ne passe pas par l'échange ou par l'information : le choc des phrases sans lien entre elles fabrique une nouvelle langue, un peu comme le montage de deux images en fabrique une troisième. Eprouvant, intellectuellement et même physiquement (le travail sur les volumes sonores, diable !), le bazar vous envoie 4000 questionnements/seconde, desquels émergent beaucoup de belles choses.

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Mais il en émerge aussi beaucoup de médiocres, sauf le respect dû à l'idole. En-dehors de son fascinant catalogue de données, JLG se remet à tourner avec des acteurs, et le moins qu'on puisse dire est qu'on regrette le temps de Je vous salue Marie. Quand ils ne sont pas mauvais comme des cochons, ils sont en charge de dialogues lourds, pris dans des atmosphères assez clicheteuses. Godard sait pourtant filmer des couples dans un appartement, mais là il en profite pour faire un peu n'importe quoi. Elans scatologiques douteux, poses artificielles, scénario qui s'effiloche, cette partie-là est terne, et ce ne sont pas les subites sorties en extérieur (qu'on croirait tirées d'un Straub) qui y changent quoi que ce soit. L'ensemble est de toute façon beaucoup trop goguenard, un peu comme si Godard voulait faire son malin, ce qui ne lui va pas. En gros, son humour est assez désolant, ne l'invitez pas à un concours de blagues. On apprécie que le gars soit encore assez vert pour mater des filles à poil et jouer avec son caca (...), mais on aimerait aussi qu'il se ressaisisse et enlève un peu ces tendances gaguesques. On en arrive du coup à être lassé de ces jeux de mots écrits (Ah dieux ! Oh Langage!) et on subit un peu le film par endroits. Pour tout dire, allez, avouons-le, on s'ennuie un peu. Peut-être que le gars est désormais plus à l'aise dans la forme courte. A voir bien sûr, de toute façon, si vous aimez les chiens, et puis parce que c'est un des derniers Godard.

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God-Art, le culte : clique

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Les grandes Ondes (à l'ouest) de Lionel Baier - 2014

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Je fais dans le petit film modeste depuis deux jours, mais au moins celui-ci ne prétend pas à être plus qu'une comédie légère et taquine, ce qui le rend très attachant. Baier cultive un petit ton original et rigolo comme tout qui le démarque clairement de ses collègues en comédie, et il trouve qui plus est dans ce film un sujet en or : trois journalistes de radio suisses sont envoyés en 1974 au Portugal pour réaliser un documentaire (pas vraiment excitant) sur la présence hélvète dans le pays et ses répercussions industrielles. Sur place, le compères ne trouvent pratiqueùent aucune trace de la Suisse, à part une horloge (bien sûr) au fronton d'une école et un terrain vague délabré. Ils passent donc leur temps à se chercher des chicanes entre générations ou entre sexes, jusqu'au jour où la Révolution des Oeillets éclate, les faisant entrer de plain-pied dans l'Histoire et bouleversant leurs codes moraux.

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Le trio, complètement dépareillé, fait merveille : Donzelli en féministe chieuse, Vuillermoz en vétéran atteint d'Alzheimer, Lapp en vieux briscard grincheux, ajoutez un éphèbe interprète, mettez le tout dans un combi Volkswagen et regardez bouillir. A petits traits, dans des dialogues absurdes et avec un sens de la situation consommé, Baier les regarde vivre, et met à jour leurs grandeurs comme leurs faiblesses. Très touchants par exemple, ces efforts de Vuillermoz pour rattraper une mémoire qui s'enfuit, et l'évolution de son personnage du macho sûr de lui au petit bonhomme en perte de ses repères habituels ; joli aussi, le personnage de Donzelli en bourgeoise émancipée, et sa façon d'apprivoiser les deux vieux loups de mer. C'est délicat et assez mélancolique, mais c'est dans la comédie pure que le film est vraiment savoureux : le portugais très défaillant de Vuillermoz, qui donne de grandes sorties surréalistes et poétiques, ou l'intégrisme professionnel de Lapp. Les acteurs s'en donnent à coeur joie, et l'effacement de Baier comme metteur en scène leur donne toute la place pour travailler finement leurs personnages.

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Effacement, oui, parce que côté technique, c'est nettement moins satisfaisant. Baier se montre assez laborieux dans la forme, cherchant son rythme et ses ambiances durant tout le film. L'apparition de la comédie musicale aux deux tiers du film arrive comme un cheveu sur la soupe (et la séquence est d'ailleurs vraiment raté dans son hommage à Demy), la reconstitution de la Révolution est poussive, et l'ensemble est pauvre visuellement. Mais il faut dire que la véracité historique importe peu à Baier, qui lui préfère la finesse des sentiments et la drôlerie des situations. Ca suffit bien à rendre tout ça charmant.

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01 juillet 2014

La Ritournelle de Marc Fitoussi - 2014

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S'aimer ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est faire la planche ensemble sur la Mer Morte. C'est un des enseignements de ce film d'une gentillesse désarmante, qui ne vous veut que du bien et vous donne donc de salutaires infos : qu'on peut tromper son mari sans être une salope, qu'un paysan n'est pas forcément un bouseux, et qu'il faut se méfier des jeunes dragueurs, par exemple. C'est bien sympa de la part de Marc Fitoussi, d'autant qu'il prend pour nous édifier des pincettes infiniment délicates. A l'image de son titre, le film instille une petite mélodie si infime qu'elle pourrait finir par ressembler à de l'inexistence, si le gars n'enfilait assez souvent de bien gros sabots pour nous réveiller.

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Rien de honteux là-dedans : Huppert est très bien, en contre-emploi, Darroussin est très bien, dans son registre, c'est délicat comme l'agneau qui vient de naître, c'est gentiment rigolo et ça sait faire monter des situations de comédie. C'est français, quoi, dans tout ce que le terme peut avoir de fatigant. Fitoussi écrit relativement bien, et ses intentions sont louables. Il nous raconte l'histoire d'un couple d'éleveurs, dont l'épouse va se livrer à une petite escapade parisienne adultère sur les traces d'un jeune garçon qui l'a dragouillée à une soirée, puis dans le lit d'un exotique Danois, avant de revenir dans ses pénates reprendre sa jolie vie de couple. Souvent touchant, grâce à ses acteurs et à sa bande-son surtout, le film cultive une petite série de contre-points et de chemins de traverse parfois surprenants : l'escapade de Brigitte s'avère pleine de fausses pistes, et on croise un vendeur de fleurs hindou ou de longs moments d'ennui qui prennent autant de place que les tendances romantiques. Le personnage, fantasque, léger, amène son lot de surprises et n'est pas traité d'un bloc (comme peut l'être parfois le personnage de Darroussin, éternel bougon au grand coeur qui a fait ses preuves) : emmenez-la sur la grande roue, elle a la gerbe ; demandez-lui de faire à manger, elle vous sert un Croq-tofu ; montrez-lui une vache, elle veut y foutre une couronne. Et puis il y a ce petit ton doux-amer, poético-burlesco-dépressif, qui peut toucher au détour d'une scène (le père qui découvre que son fils a du talent) ou d'une ligne de dialogue (l'aide de ferme qui devient subitement d'une sagesse inattendue).

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Le souci, vous l'aurez compris, c'est que le cinéma est complètement absent de la chose. Fitoussi a à sa disposition de très beaux outils, notamment ces énormes boeufs, étranges monstres tranquilles qui cachent autant de monstrusoité que de douecur, et qui auraient pu amener une part d'étrangeté intéressante à ce récit ; ou le fils adepte du trampoline, là aussi décrochage vers un ailleurs onirique qui mériterait d'être développé. mais complètement inconscient de ses possibilités, le gars se réfugie bien vite derrière le tout-dialogue, le tout-situation, le tout-acteurs, oubliant de filmer ou de porter un regard sur ce qui est montré. C'est plat, et peu à peu la fadeur de la réalistaion contamine le film, qui s'enterre sous les bons sentiments et les sur-explications à la con. La dernière demi-heuree st à deux doigts du mièvre complet, avec ce brave Hindou qu'on engage à la ferme et ce dialogue façon Femme du Boulanger où on parle des vaches pour ne pas parler de soi. Trop sucré, trop rose, trop pastel, trop français, trop fade, trop transparent, trop petits bras.

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30 juin 2014

LIVRE : Capillaria ou Le pays des femmes (Kapilárie) de Frigyes Karinthy - 1926

capiLa littérature hongroise n'est pas très représentée sur Shangols, il faut l'avouer, et pendant que Shang doit être en train d'éructer devant sa télé pour soutenir les Comorres à la Coupe du Monde sa mère, je veux bien m'en occuper. Capillarria, donc, ou l'odyssée sous acide d'un grand voyageur qui va découvrir sous la mer une société entièrement régie par les femmes. Celles-ci ont asservi complètement la gente masculine, devenue des sortes de larves décimables à souhait, uniquement destinées à l'édification des bâtiments et à la reproduction (ce qui colle bien avec l'image que j'ai des hommes pendant le Mondial). Notre garçon, équipé de ses oreilles-branchies, va découvrir les vertus et les dangers de cette société matriarcale assez despotique, du côté des maîtresses femmes d'abord, puis du côté des esclaves hommes ensuite. Karinthy étant, comme on l'a vu, hongrois, il ne va pas se priver pour dénoncer par la bande le communisme. Et il y va fort de l'allégorie. Les larves masculines n'ont par exemple pour seul but que d'édifier des grandes tours qui dépasseront un jour le niveau de la mer et leur permettront de s'évader ; mais les femmes mettent leur point d'honneur à détruire ces tours dès qu'elles s'élèvent un peu trop, transformant les bougres en Sisyphes laborieux et pathétiques. Avec un ton légèrement anar, mais qui se cache sous une érudition sérieuse façon XVIIIème (très proche de Gulliver), Karinthy démonte par la fable tous les asservissements, ceux des dictateurs, ceux des hommes sur les femmes, ceux du mariage, ceux des colons, et se livre à un réjouissant jeu de massacre sous forme de fable voltairienne. C'est léger, certes, mais l'écriture très élégante et l'humour au 8ème degré font leur travail, et on savoure cette petite récréation insolente avec plaisir. Une curiosité, un poil trop courte pour être vraiment marquante, mais bien acide comme il faut.

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L'Appartement (El Pisito) de Marco Ferreri - 1959

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Premier film de Ferreri, ce sera à peu près la seule chose intéressante à dire de ce film absolument terne et sans saveur. Depuis la lointaine Espagne, le Marco voudrait bien nous trousser une comédie à l'italienne pur beurre, et s'adjoint pour ce faire un scénario complètement dans cette veine-là : l'histoire d'un pauvre type qui, pour pouvoir se marier avec sa fiancée et obtenir un statut social élevé, est contraint d'épouser en premières noces une petite vieille, histoire de récupérer l'appartement qui lui appartient. On devine le reste : les jalousies, les gags sur la vieille qui ne se décide jamais à trépasser, les arnaques diverses et variées, etc. Sauf que, non : Ferreri, une fois son sujet trouvé, piétine au seuil de son film, ne rentrant jamais dans le vif du sujet, échouant à tous les postes, et celui de l'humour et celui de la satire et celui du portrait social. On aimerait que ça pète le feu, que ça rugisse et que ça fasse tomber les têtes de cette classe moyenne pitoyable ; ce ne sera jamais le cas, on restera dans la gentillette étude de moeurs pastel.

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On sent la critique sociale, le portrait d'un pays en crise contraint à brader ses valeurs morales pour parvenir à ses fins, et le film s'ancre dans un décor moderne qui prolonge cette intention : grands HLM moderne, rues grouillantes de monde autour des magasins, etc. La société de consommation s'organise, et les sentiments amoureux en font partie, les personnages étant peu regardants sur l'éthique de leurs comportements. Les femmes se prostituent plus ou moins, les hommes s'entubent à grands coups de gueule, et on sacrifie des êtres humains au nom du tout-argent. Plus qu'à son histoire, très fade, Ferreri s'intéresse au contexte, désireux visiblement de critiquer cette société sans pitié bouffée par le capitalisme. Mais pour ce faire, il eût fallu plus d'acidité, plus d'énergie, plus de frontalité. Or il a indéniablement de sérieux problèmes de rythme. Les scènes s'étirent en longueur sans aucune nécessité, chacune d'elles commençant par un plan d'ensemble de 18 minutes dont on se demande bien ce qu'il fout là. Le montage est lentissime, le gars ne sait jamais où couper, comme s'il avait voulu gonfler un court-métrage en long. Ca donne (très rarement) quelques scènes un peu plus inspirées, qui trimballent une mélancolie inattendue : la larme de Mary Carrillo qui coule le long de sa joue lors d'un bal mortifère, ou l'hébétude constante du héros (José Luis Lòpez Vàzquez) sur cette petite rengaine musicale enfantine, admettons, c'est pas mal. Mais ça donne surtout un ennui profond, spécialement dans les scènes qui auraient tout pour être enlevées et dynamiques : les harangues entre voisins, les disputes amoureuses, etc. Le carton "Fin" arrive quand on pense que le film va enfin commencer, et si quelques plans ont déjà cette saveur provocatrice du Ferrerri futur (notamment le dernier : un cortège d'enfants braillards et de femmes vénales qui suit un corbillard), on cherchera en vain quelques traces de talent dans ce film gagné par la mollesse. Complètement raté.

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28 juin 2014

Le Masque de Fer (The Iron Mask) d'Allan Dwan - 1929

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Un fleuron à fleuret du cinéma de cape et d'épée, messieurs-dames, tout simplement. Allan Dwan n'est jamais le dernier pour sortir les figurants, signer des devis à rallonge et en mettre plein les mirettes, et avec le roman de Dumas il est dans ses pantoufles. Il peut s'en donner à coeur joie dans les décors peints de 3 kilomètres, dans les combats valeureux et dans les grands morceaux de bravoure sur fond d'espionnage et de camaraderie crypto-gay.

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D'Artagnan est le Jack Bauer du XVIIème siècle : quand il ne lutine pas la servante du Roi, il tabasse du garde à l'autre bout de la ville ; quand il ne creuse pas la roche à mains nues, il bondit sur les balcons. Il est partout, toujours coiffé nickel, toujours bondissant même quand il se gratte. C'est l'éternel Douglas Fairbanks qui s'y colle, avec son budget dentifrice à trois chiffres et sa carte de fidélité à la salle de sport de Versailles en bandoulière. Il faut reconnaître qu'il est épatant, toujours au taquet. La première partie, où il est tout jeune et amoureux, est la plus marrante, notamment les scènes où il dragouille Constance (jouée par Marguerite de la Motte, c'est dans la poche) : il te la fait valser dans les airs avec son rire tonitruant qu'on entend malgré le fait que ce soit du muet, il te fait des cascades complètement inutiles le long des façades, il rigole plié en deux en sens inverse, c'est un festival. Les décors, splendides, immenses, ont pourtant du mal à contenir l'énergie épatante du gusse. Et quand ses potes Riri, Fifi et Aramis arrivent, l'écran est proprement saturé. Les vilains gardes royaux, pitoyables, n'ont plus que quelques centimètres pour tenter de vaincre la fine équipe, autant dire qu'ils sont vite défaits. Ils sont donc condamnés à prendre des têtes de félon comploteurs, ce qu'ils font à merveille (les méchants sont excellents, notamment le fameux frère jumeau de Louis XIV, une parfaite ordure tout en sinuosités). Très énergique, cette première moitié est un hymne à la joie (le vin, les femmes, la camaraderie) opposée aux règles d'Etat (austérité et complots à tous les étages). Cette belle période prendra fin, en même temps que l'adolescence de d'Artagnan, avec la mort de Constance (quoi ? je vous apprends rien, si ?), véritable fissure qui coupe le film en deux.

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On retrouve d'Artagnan vieilli, qui fait du coup moins le malin, d'autant qu'il est privé et de son amour et de ses potes les mousquetaires. Mais la découverte du coup d'état anti-Louis XIV (un très bon gars, vachement sympa et simple, à en croire le portrait) fomenté par les méchants (qu'on reconnaît à leurs immenses ombres projetées) va le remettre sur les rails. Le voilà parti pour un bon vieux sauvetage, dans lequel il sera épaulé de nouveau par ses copains. Festival là aussi, surtout dans les dernières bobines où les combats à l'épée s'enchaînent. Dwan est épatant pour utiliser le moindre interstice de son décor. Le duel des quatre mousquetaires contre 1250 méchants dans un escalier, par exemple, est formidable : les mousquetaires sont absolument partout, montant, descendant, passant par-dessus les rambardes, se beuglant dessus, le tout en continuant de rigoler et de sortir des jeux de mots hilarants (malheureusement pas audibles, c'est toujours du muet). Les acteurs se donnent, aucun doute, entièrement au service du divertissement et du grand spectacle. Si Dwan semble s'ennuyer un peu (et nous avec) dans les scènes fonctionnelles, il s'éclate vraiment dans l'action et dans le suspense. Les personnages sont certes tracés à grands traits, mais tout de même : il y a notamment une scène entre le Reine mère et son salopard de fiston très fine dans l'écriture ; plus tard aussi, la mort de Portos (quoi ?) dont les derniers mots ne sont pas traduits par un intertitre, brusque accès de pudeur très touchant de la part de Dwan. Tout ça se terminera devant une toile peinte de coucher de soleil grande comme le trou de la sécu, et par une de ces idées improbables que le réalisateur sait faire passer sans problème : les quatre potes qui continuent leurs exploits dans l'au-delà, immenses dans le ciel pur. Culotté. Bref, ne coupons pas les cheveux en quatre : c'est fameux.

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27 juin 2014

Real Humans (Äkta människor) saison 2 - 2014

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Grand plaisir de retrouver nos hubots cabossés pour une nouvelle saison. Mêmes défauts que pour la première (épisodes un peu trop longs, rythme pas toujours très tenu, et toujours cette surexposition affreuse dans la photo), mais mêmes qualités aussi, le scénario poussant même un peu plus loin les promesses de la saison 1 : les hubots s'émancipent de plus en plus, plongeant Real Humans dans une ambiance qui tient à la fois de la science-fiction et de la métaphysique. En devenant de plus en plus indépendants sous l'influence d'un code informatique (caché de façon dérisoire dans une clé USB ridicule en forme de robot), les hubots apprennent le libre-arbitre, l'angoisse existentielle et même la foi religieuse. La série opère même un discret mais habile retournement de situation en nous les montrant souffrants (moralement ou physiquement) et donc presque plus touchants que les humains qui les torturent. En parallèle avec cette évolution morale, un virus se propage parmi eux, véritable sida qui les transforme en monstres tristes excellemment rendus.

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Le scénario atteint une belle profondeur, pas tant dans les fatigantes intrigues presque "espionnage", où le fameux code s'échange par-delà les ordis et les robots, que dans la façon qu'il a de nous montrer les hubots face aux affres existentiels des humains. C'est la famille qui est la plus attaquée de ce côté-là : un grand-père qui revient à la vie grâce au clônage, une hubot avide de devenir mère, des conflits de génération entre adultes, "vrais" enfants et robots, transferts d'affection, etc. Les familles explosent sous l'arrivée massive de ces robots 2.0 qui peuvent maintenant, en plus d'apprendre l'arabe en 10 secondes, éprouver des sentiments, déclencher le désir sexuel ou souffrir. Les plus grands moments du film sont ceux où nos amis de synthèse découvrent l'horreur d'être en vie : le grand-père qui hurle devant l'ampleur de sa découverte du libre-arbitre, la petite Mimi en proie à des envies de suicide, Odie condamné à ne pas aller plus loin que son mètre de rallonge, ou la pitoyable rebellion de hubots-soldats au sein d'un stand de paintball (persuadés que l'univers en entier tient dans les quelques hectares du parc). Les robots apprennent l'humanité, et leurs difficultés à s'adapter mettent en évidence la monstruosité de celle-ci. Vous voyez les choses venir ? qui est le plus humains, celui qui est né humain ou celui qui veut le devenir, celui qui a créé l'humain parfait ou celui-ci ? Voilà le genre de queqtions que la série pose, et brillamment.

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Il y a toujours une sorte d'humour froid qui fait merveille, mais la monstrusité lisse des hubots, qui était plutôt fun dans la première saison, devient ici effrayante. Dès le premier épisode, le virus qui dilate la tronche parfaite d'un robot donne le ton : on va être dans un côté beaucoup plus sombre qu'avant. Les yeux s'emballent et changent de couleur, les gestes deviennent incontrôables, les voix s'éteignent, et ces accidents physiques qui apparaissent sur des visages harmonieux sont d'autant plus terribles. la palme aux deux personnages les plus intéressants de ce point de vue-là : le grand-père (excellentissime acteur) qui, après sa bonhomie et son ridicule, devient un clown grimaçant et incontrôlable ; et Florentine, blonde platine sexyssime qui cache sous sa soif de normalité de sombres pulsions. Les vrais humains ne sont pas en reste avec leurs sectes anti-hubots, leurs ratonnades, leurs déviances psychologiques et leurs corps en déliquescence (l'un des personnages principaux porte un masque bleu très disgrâcieux pour cacher son visage brûlé, une autre met son point d'honneur à passer pour une hubot). Bref : le monde décrit là-dedans, baignant pourtant dans une lumière irréeelle, est d'une noirceur totale. On est prêt à penser que la saison 3 sera tarkovskienne.

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LIVRE : Les Nuits de San Francisco de Caryl Férey - 2014

9782081324756,0-2101314Net et sans bavure, voilà le nouveau Férey, qui s'éloigne du polar pour se livrer à l'étude de personnages, la seconde lui réussissant autant que le premier. Les Nuits de San Francisco est très simple : c'est la narration d'une rencontre un soir entre deux déclassés. D'un côté, un clodo odorant d'origine sioux, complètement abandonné de tous ; de l'autre une unijambiste amère, traînant le souvenir de son viol comme une lourde valise. Tout les éloigne, mais le hasard va les faire se rencontrer, sans qu'on sache exactement quel sera leur avenir et s'ils en ont même un. Rien de très original dans la trame, c'est certain, mais Férey trouve exactement le bon angle pour raconter ça : le roman est séparé en deux parties exactement égales, commençant par nous donner le point de vue de l'homme, puis recommençant à zéro pour nous donner celui de la femme. Quelques dizaines de pages de biographie nous expliquant comment le personnage est arrivé là, dans ce parc nocturne de San Francisco, puis quelques pages retraçant la rencontre, répétées de la même façon les deux fois, avec juste un glissement de point de vue. C'est adroit et vraiment payant : sans rien perdre de son mystère (comment deux êtres aussi différents peuvent communiquer ?), la situation s'éclaire avec précision, rien que par son abord différent, par cette façon empathique qu'a Férey d'épouser le passé et les motivations de ses personnages.

Construction originale que vient renforcer une écriture d'une remarquable sobriété. Férey trousse ses dialogues avec une maîtrise qui rappelle Hemingway (le spécialiste mondial du dialogue) : étranges, décalés, ils sont pourtant très crédibles. Mais la rapidité d'éxécution avec laquelle il dessine ses protagonistes, avec laquelle il nous fait comprendre leur biographie, est tout aussi remarquable. Le style est simple, épuré, privé de gras, mais va vraiment au plus direct pour nous parler de ces deux déclassés, et donc de la société américaine dans son entier. Très beau livre, au final.

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25 juin 2014

La Chambre obscure (Laughter in the Dark) (1969) de Tony Richardson

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Rares sont les adaptations de Nabokov au cinéma ; on aurait donc tort de s’en priver surtout lorsque celles-ci sont des « comédies cruelles » relativement réussies  -  je ne sais ce que le Vladimir pensa de cette œuvre mais elle a tout de même et du chien, et du poil.  L’histoire est une tragédie amoureuse relativement classique (tout du moins au départ) : une jeune femme drague un homme entre deux âges (marié, un enfant et… riche). Ce dernier connaît là la passion de sa vie, alors que l’objet de la passion ne cherche qu’à profiter au max (matériellement, of course). La donzelle s’ennuie tout de même rapidement (c’est chiant la vie de château) et prend un amant. Là où le film devient piquant, c’est que la Belle décide d’avoir son amant constamment sous la main - elle le fait engager comme assistant de son pigeon, grand amateur d’art. Là où le film devient cruel, c’est lorsque le pigeon, qui venait tout juste d’ouvrir un œil sur la relation coquine entre sa compagne et son assistant, devient aveugle. Les deux amants, sous son nez, vont continuer à vivre leur amour torride ; aidé par sa canne blanche, notre richard, habité par le doute, va tenter de trouver des preuves de l’enfumage de sa compagne… Jusqu’au drame, pensez donc.

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Comme la jeune femme n’est autre qu’Anna Karina , déjà, le film vaut d’être vu. Cette belle Anna, en cette année 69, semble avoir été créée pour porter des mini jupes et rendre dingue les hommes . Loin de jouer les potiches à la Bardot (oui, c’est gratuit), l’Anna, sourire mutin, grands yeux plus profond qu’une piscine municipale, tour à tour grave et légère, mène par le petit bout du nez notre bourgeois anglais. Cette petite ouvreuse qui vend des glaces dans le noir ne va pas tarder à flairer la bonne affaire et à manipuler notre homme comme un trombone - pas l’instrument. Ses tenues sont de plus en plus affriolantes (Anna Karina est belle même dans un emballage plastique : elle fait très bien le bonbon), ses baisers de plus en plus fondants, notre homme de plus en plus accro.  Il en arrive à organiser des fêtes dans son manoir avec hommes habillés en peau de zébu séchée (on est à la porte des années 70, mes pauvres amis) et femmes en tenues plus bariolées que la mire - ça fait mal aux yeux mais que ne ferait-on point par amour ? Seulement, c’est lors de l’une de ces soirées enfiévrées que l’Anna va recroiser un amour d’antan, Jean-Claude Druault himself - la belle gueule, le regard calculateur et froid, le type parfait pour aider l’Anna à plumer un pigeon.

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Le montage est parfois un peu abrupt mais ces passages un peu rugueux d’une séquence à l’autre permettent de faire avancer l’histoire relativement rapidement  - à l’image du tourbillon dans lequel se retrouve entraîné notre homme entre deux âge qui va lui aussi passer, en un temps record, de la vie pépère et conservatrice (sa femme semble sortie d’un musée, elle est déjà toute sèche, comme empaillée) à la vie moderne « trépidante » (et laide) avec ses canapés rouges gonflables (Anna a un goût sûr pour les horreurs visuelles de son temps) . La musique prend des accents deleruesques - derrière la petite mélodie amoureuse et sirupeuse traine des ombres violonneuses plus inquiétantes - et accompagne parfaitement ces histoires d’amour : l’une pathétique (l’amour est aveugle…), l’autre passionnée  et sans complexe (l’Anna et le Jean-Claude baisouillent  à la moindre occase, leur corps jeune et dorée s’unissant érotiquement sous l e soleil (spéciale dédicace à M.)).

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Le petit jeu des deux amants (qu’il est falot et ballot, tout de même, notre bourgeois : le Jean-Claude se fait passer pour un homo et l’autre n’y voit que du feu (puis plus rien…)) est un peu vaudevillesque mais  va prendre un tour beaucoup plus caustique lorsque notre pauvre bourgeois, aveugle, s’enferme avec l’Anna dans une immense villa au bout du monde. On pense à Locataires du gars Kim-Ki Duk avec cet amant contournant sans cesse le mari pour caresser la belle Anna. Cela paraît d’autant plus cruel que cette dernière partie se déroule sous le soleil éclatant de Majorque : les deux amants vivent leur passion « au grand jour » pendant que notre pauvre aveugle se fait posséder tant et plus, s’enfonce dans ses illusions. A force de jouer à ce petit jeu dangereux (le Jean-Claude est muet mais jamais à court d’idées pour s’amuser de notre pauvre aveugle),  notre richard va être en alerte (il a l’oreille fine, forcément). Dans les dédales de cette maison, il va à son tour tenter de trouver son chemin pour pister les deux petits rats qui l’entourloupent. Y a-t-il une justice ou la vie est-elle juste terriblement cruelle ? Tony Richardson nous sert un œuvre parfois un chouïa décousue (le montage, disais-je, des séquences en caméra portée un peu trop « flottante »…) mais relativement efficace dans son rythme (et, ce qui ne gâche rien, les acteurs semblent prendre un plaisir particulier à prendre part à ce « jeu de massacre » à l’humour très noir (forcément, haha) ) :  jubilatoire et nabokovien.

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