09 novembre 2009
Welcome de Philippe Lioret - 2009
Lioret avait beau être à l'origine d'un de mes grands fou-rires de l'an passé (Kad Mehrad et son mythique "L'escalade" dans Je fais bien, ne t'en va pas), j'avoue être entré dans la salle à reculons : il a fallu la force de persuasion de ma maman et l'occasion d'une séance "pour la bonne cause" pour que je me décide. Mais cessons de nous justifier et affrontons la chose.
Welcome n'est pas nul. C'est déjà ça de pris. Tout en bonne conscience de gauche et en noblesse d'opinions, Lioret peste contre les lois anti-solidarité de Sarko, il est pour la fraternité et contre les migrants qui meurent de froid, et il a bien raison. Il invente donc une historiette emplie de sentiments humains : l'histoire d'un maître-nageur confronté à la volonté d'un sans-papier irakien de traverser la Manche à la nage pour gagner l'Angleterre. Dans le rôle du maître-nageur, Lindon, dont on connaît l'oeil mouillant dès qu'il s'agit de jouer les bougons au grand coeur ; dans celui du migrant, un jeune gars convaincant. On éprouve bien entendu toute la sympathie possible pour ce combat,
d'autant que les méchants sont méchants : des flics obnubilés par les quotas, des voisins malveillants, la mer démontée et des partisans du mariage forcé, quelle misère. Au bout du compte, on se dit : ouais, merde, il faut aider les sans-papiers. Comme avant d'avoir vu le film, me direz-vous, et je vous trouve un peu chafouins. Là où vous avez raison, c'est que le film ne sert à rien, enfonçant les portes ouvertes de la bonne conscience citoyenne sans l'égratigner, des fois que ça fasse perdre des entrées. Ceci dit, il a le mérite d'être parfois bien réalisé, et surtout monté plutôt intelligemment : le rythme est bon, on ne s'ennuie que tous les quarts-d'heure environ, surtout parce qu'on sait exactement tout ce qui va suivre, et que ça arrive effectivement.
Mais, et c'est bien le problème dans tous ces films un peu crétins mais sincères qui veulent faire de la politique, le fond du problème est à peine esquissé. On ne verra pas dans Welcome la misère politique, on ne nous montrera pas la crasse, on mettra des frontières à chaque fois que le spectateur pourrait réfléchir.
Comme un discours centriste, le film explique que la solidarité pour les sans-papiers se justifie par le fait que ceux-ci sont souvent brillants et formidables. Le jeune homme est un amoureux transi qui veut entrer en Angleterre pour rejoindre sa copine ; il est par ailleurs promis à un brillant avenir sportif (on le voit jongler avec un ballon de foot, ou nager comme un dieu); il est beau, intelligent, sympathique et glamour : le discours du film devient du coup assez flou. Non, la solidarité ne se justifie pas parce que les migrants sont sympathiques, tout comme l'abolition de la peine de mort ne se justifie pas par le fait qu'on tue des innocents (cf. True Crime d'Eastwood, raté pour les mêmes raisons). Lioret aurait été bien plus courageux en faisant de son personnage un vieux cracra et analphabète, et son discours aurait été tout autant valable. Manque de courage certain que de faire de son exilé un cas particulier.
Lindon aussi, dans un pénible exercice de gabinisation (renforcé par la présence de Michèle Morgan en guest-star télévisée), est trop "star", trop touchant, trop trop. Lui aussi est un cas particulier, qui décide d'aider le jeune gars par recherche de tendresse (il est en plein divorce) ou pour impressionner son ex-
femme. Là aussi, on aurait préféré que sa solidarité soit plus gratuite, moins intéressée. Mais il aurait fallu pour ça une autre finesse d'écriture, il aurait fallu se frotter réellement à la crasse et au doute, il aurait fallu mettre en danger les opinions de son public. Lioret ne mange pas de ce pain-là, et réserve toute la place à sa star plutôt qu'à son sujet. Fort heureusement, il réussit encore une fois une scène hilarante, une séquence de sexe toute en grognements d'ours et en mains qui se serrent, à se taper sur les cuisses de ridicule. On dira que c'est plus réussi que le précédent Lioret, et si vous considérez que c'est suffisant pour aller voir Welcome, allez-y. (Gols 11/04/09)
Ce n'est pas avec de bons sentiments qu'on fait... C'est ça. Welcome, comme son titre l'indique, reste au niveau du paillasson, et avec toute la meilleure volonté du monde, on se dit que le cinéma français "social" est quand même rudement pathétique. Lindon, qui endosse pour la énième sa panoplie d'épagneul breton atteint de cataracte, est plus triste qu'un flic de gauche, et Lioret, comme pour essayer de nous faire comprendre que son film est profondément triste, se sent forcé de nous balancer constamment un petite musique au piano impitoyablement larmoyante (il doit y avoir une pause de deux minutes, uniquement quand les flics apparaissent). Le scénario est, comme le soulignait mon comparse, tellement téléphoné qu'on le croirait écrit par une équipe de France Telecom au bord du suicide - ça doit se trouver facilement, remarquez. On a beau tenter de chercher (voilà cinq minutes que je dors sur mon clavier), on ne voit guère quelle idée intéressante on pourrait garder... Tout est mièvre et plus déprimant qu'une soupe froide : le coup de la médaille d'or volée et rendue (ouah!), de la bague retrouvée, donnée et rendue (et une fois, et deux fois, et trois fois...), le coup du voisin F.N. anti-homo (quel personnage fouillé!), le coup de ce con d'Irakien qui n'arrive pas à plier le canapé-lit (... Ouais, en Irak, tu vois, on est toujours au Moyen-Age), le franglais de Lindon ("Why do you wante to leurne haow to swwwwimmmm, hein ?" - "You can take the ring, allez prends-la bordel !" - croustillant), les trois-cent-quarante-trois regards en coin entre Lindon et son ex dans le genre "ouais mais c'est comme ça mais c'était plus possible tu vois même si bon tu sais", le mariage forcé de l'Irakienne (la goutte d'eau qui fait déborder le tchannel)... Ah ben non, j'ai beau chercher, je ne trouve que des idées à deux boules (je viens de le voir pourtant, et on dirait que mon cerveau fait déjà tout pour le mettre dans la corbeille, diable). Même si les "Dossiers de l'Ecran" existaient encore, je me demande finalement s'il ne vaudrait pas mieux programmer ce film pour un spécial "La natation, un sport utile" que pour évoquer "le problème dramatique des sans-papiers avec ces flics tellement méchants et ces bonnes gens tellement gentilles dans le Nord mais po toutes". On attend avec impatience le prochain film de Lioret sur "L'Identité nationale, un Problème complexe" - nan je déconne. Welcome, un film vraiment courageux qui fera plier la droite - de rire. "Sur la plage abandonnée, coquillages..." (Shang 09/11/09)
La Légende de Zatoichi (vol. 16): Le Justicier (Zatôichi rôyaburi) (1967) de Satsuo Yamamoto
Difficile de ne pas répondre à l'appel du pied de mon camarade et de le contredire en disant que la série Zatoichi (oui, je sais dans quoi je m'embarque... la centaine d'épisodes télé, nan, peut-être moins...) mérite encore et toujours le détour malgré le mignon condensé de Kitano. Cet épisode est relativement sauvage et sanglant, et nous montre un Zatoichi non seulement fidèle à ses valeurs de justice et de loyauté (et gare à ceux qui ne le seront point) mais qui, lorsqu'il explose après s'être aveuglé dans ses choix, fait couler des rivières de sang - parfait au petit dèj. Rien que la séquence d'ouverture est tordante, notre masseur aveugle décidant d'atteindre une micro cible, à l'arc, en visant... avec son oreille, forcément. J'en ris encore. Ensuite, il faut reconnaître que notre héros solitaire va aller de déception en déception : il parvient dans un village où les paysans, totalement exploités par le "parrain" des lieux et ses sbires (leur production est maigre et leur peu de g(r)ains, ils le dépensent dans des tripots où ils se font arnaquer), reçoivent malgré tout le soutien de deux figures locales : un ancien samouraï zen (il se bat sans sabre) et communiste (notre gars encourage la création d'une coopérative agricole, cool) qui vient leur prêter main forte ainsi qu'un yakusa, chef de clan, Asagoro, qui n'hésite point à rembourser les dettes des paysans. Zatoichi tombe sous le charme de ce dernier et décide de trucider le parrain pour lui laisser le contrôle des lieux... Erreur fatale car lorsqu'il repasse dans le village un an après, ce dernier, au service du gouvernement, exploite comme un chien les paysans... Zatoichi est super vénère, d'autant que le samouraï communiste a été arrêté... Ca va saigner.
Cette trahison ignoble n'est pas la seule déconvenue de Zatoichi. On le verra aussi se faire rosser par ses propres collègues aveugles - petite jalousie dans l'air au sein de la profession... - et tout tristoune devant le sort d'une donzelle dont il a tué le frère et qu'il retrouve dans un bordel (toute poudrée de riz comme un fantôme qui hante sa conscience - le suicide de cette dernière est également une image très forte, une sorte de désespoir nimbé de bleu/blues). Bref, quand il s'agira de remettre les pendules à l'heure, Zatoichi qui a auparavant montré son art de la précision (couper un dé avec un sabre, trucider un papillon de nuit en pleine course avec une écharde... aveugle mais bougrement habile) va plutôt faire dans la boucherie, tronçonnant là un bras, ici une tête. Une séquence qui charcle sous des seaux de pluie pour découper le traître, puis une scène finale pour libérer le communiste avec un ersatz de Carmina Burana en fond sonore qui fait son petit effet - po moins de trente soldats seront sabrés... Zatoichi reprend la route tel un Chaplin nippon boiteux, retrouvant les routes de campagne qu'il affectionne (superbe photo soit dit en passant tout le long du film, d'un Zatoichi traversant un champ de blé ou errant lors d'une nuit clairdelunée) après s'être confronté à la misère paysanne. "I'm a poor lonesome swordboy...". Un épisode assez noir et tranchant.
Elève libre (2008) de Joachim Lafosse
Lafosse marche sur la corde raide avec un sujet délicat qu'il sait traiter avec un certain tact; il s'agit ni plus ni moins de jeunes adultes qui décident de "prendre en main" l'éducation d'un adolescent délaissé par ses parents. Jusque-là rien de choquant, si ce n'est que cette éducation intellectuelle et sentimentale deviendra également dangereusement sexuelle... Et notre ado de se sentir forcément terriblement perdu entre ces mains manipulatrices. Lafosse entame son film en nous montrant notre pauvre ado, Jonas, qui touche peu à peu le fond dans tous les domaines : à l'école, on refuse son troisième ou quatrième redoublement, au tennis, son sport de prédilection, il peine à percer et, au lit, ben sa première expérience se conclut en 48 secondes 6 dixièmes - on a vu pire. Le problème c'est que notre Jonas se morfond grave et n'a, comme unique porte de sortie et comme seul soutien, que trois des amis de sa mère, un couple et un homme célibataire, Pierre: ceux-ci entreprennent d'aider notre ptit pépère qui ne voit rien venir. Pierre, en effet, décide de lui donner des cours privés - en maths, en philo... - pour que Jonas puisse passer, en élève libre, le "Jury" - un diplôme belge, je connais po les équivalences. Au début tout va bien, on parle de A+B, on débat de liberté, d'hommes révoltés... mais on sent bien que ces adultes s'immiscent peu à peu dangereusement dans l'intimité du Jonas - ça commence avec des conseils théoriques sur ses ébats avec sa copine avant de déraper dans les travaux pratiques...
Lafosse nous montre en images, comme il le répète ici ou là, la différence entre "transmission et transgression" : on sent que le chtit Jonas se fait de plus en plus phagocyter par ces adultes, donneurs de leçons libertaires en matière d'amour; ces derniers se régalent, Jonas perd pied et ceux-ci prennent leur pied à son corps défendant : c'est mal. Aveuglé au départ par son désir absolu de réussite, Jonas - complètement "malléable", qui plus est - mettra du temps à voir clair dans le petit jeu de ces adultes sans scrupules - les notions de "liberté" et de "révolte" prenant du temps pour faire leur petit chemin en lui. Lafosse, qui joue avec le feu (un ado qui se fait sodomiser par un adulte, oups - mais reste, au niveau des images, heureusement purement "suggestif", ouf), désamorce tout de même rapidement toute ambiguïté en nous montrant clairement ces adultes, après leurs grands discours sur l'amour et le désir qui respirent la science infuse, eux-mêmes très mal dans leur peau (Pierre en éjaculateur précoce honteux, le couple qui se sépare...). C'est un peu facile, on comprend bien le message - mauvaises gens, va - et notre pauvre Jonas, "victime" de sa propre ambition, de faire la douloureuse expérience d'être livré, trop tôt (ouais, les parents sont totalement absents) à lui-même. Lafosse a au moins le courage de s'attaquer à un sujet guère en odeur de sainteté au cinéma - la pédophilie -, en montrant comment certains adultes profitent d'une situation (notre belle époque moderne et le besoin de réussir à tout prix) pour arriver à leur fin (les paroles au départ réconfortantes et les éclats de rires, puis les premières caresses et les rires jaunes, qui progressent, insidieusement...). Un peu trop démonstratif, peut-être, mais tout de même osé.
08 novembre 2009
Zatoichi de Takeshi Kitano - 2003
Toujours un grand moment de revoir ce divertissement grande classe de Takeshi-san : ça évite de se retaper toute la série des Baby Cart et des Zatoichi d'origine, puisque celui-ci condense en deux heures tous les motifs du grand cinoche de kung-fu à la con, et c'est le même plaisir, avec en plus un ton légèrement moqueur visant ces productions passées. Kitano se lâche clairement dans le graphisme et l'humour, et si on connaissait déjà l'exigence du maître à ces postes-là, on apprécie aussi que Zatoichi ne soit qu'un spectacle sans autres ambitions que de nous en foutre plein les mirettes. On a donc droit à tout le lot habituel du genre : geishas meurtrières, guerre des gangs, samouraïs solitaires, boss odieux, défense de la veuve et de l'orphelin, et surtout combats hyper-stylisées dans toutes les conditions climatiques imaginables. Quand il s'agit d'envoyer du steak, Kitano est là, et ses scènes de combat sont impeccables. Adoré pour ma part les jéroboams de sang qui giclent dans tous les sens, ainsi que les bruitages idoines parfaitement immondes. Kitano joue sur l'immobilité, qui
met en valeur la concentration des combattants en même temps qu'elle exacerbe l'attente joviale du spectateur, immobilité rompue par quelques gestes secs et toujours splendidement montés. C'est la grande école du film de sabre, qui en respecte toutes les traditions, mais sait aussi la pervertir par une technique presque 3D très efficace : on sent que la technique a évolué, et Kitano ne se prive pas de l'utiliser, tout en conservant à son film une patine vintage délicieuse.
Chacune de ces scènes est contrebalancée par un humour souvent au ras du tatami parfaitement hilarant : c'est surtout des personnages qui se gauffrent la tête par terre (ma préférence au petit gros qui se ramasse une bûche dans la face), mais ça suffit pour qu'on rigole
sans complexe. Et puis Kitano sait aussi jouer d'une drôlerie plus subtile, qui ne tient à rien d'autre qu'à un jeu d'acteurs taquin (ses scènes au cabaret pendant les parties de dés) ou à un goût pour l'excès toujours réjouissant. Enfin, et ça suffit pour convaincre de la beauté du film, il sait aussi faire preuve d'une belle poésie, notamment dans ce moment suspendu où on regarde simplement un homme danser, avec des allers-retours rythmés entre son enfance et son âge actuel : une rêverie douce et esthétiquement magnifique, ça ne fait pas de mal.
Le film est relativement classique, mais en même temps assez sophistiqué, par l'utilisation notamment de
flashs-back complexes insérés sans prévenir dans la trame, parfois juste quelques secondes qui resituent le personnage. Et puis il y a ce final qu'on est bien obligé de qualifier d'hyper-contemporain : une scène de comédie musicale hollywoodienne à base de claquettes qui forme un anachronisme énorme dans la chose, très audacieuse. D'une belle élégance, Zatoichi est un hommage attachant à tout un pan de l'histoire du ciné japonais, qui n'oublie pas en plus d'être un film d'aujourd'hui. Le dernier grand Kitano, en tout cas.
Sin Nombre (2009) de Cary Fukunaga
Toujours dit que "faire partie d'un gang", c'est bien quand il y a de la baston, mais terriblement dangereux quand on trahit les siens. D'autant qu'un membre de gang, s'il sait faire preuve de beaucoup d'imagination pour se faire remarquer (des tatouages grotesques sur le visage, des façons de se saluer qui ridiculiseraient un franc-maçon, des cérémonies dont seuls les initiés peuvent capter la finesse (pour rentrer dans le clan, tu dois te faire tabasser comme un âne pendant que le chef compte jusqu'à treize (pas douze, ni quatorze, treize - tu peux dire par exemple 3 fois "douze", si tu veux que cela dure plus longtemps, mais au final, à 13, tout le monde s'arrête, voilà) ou encore des armes qui font froid dans le dos (tu assembles deux tuyaux, tu fous un noyau de pêche dedans et tu obtiens un 357 Magnum...); ou encore, les membres de ce gang dit de la "Mara Salvatrucha" semblent faire la parodie d'une chanson de Michel Fugain quand l'un des leurs est mort - bizarre tout de même - photo ci-dessous), oui, donc, s'il peut être terriblement créatif d'un côté, le membre d'un gang demeure un type totalement dénué d'humour de l'autre. L'homme de gang n'est pas un homme à gag, exactement. Tu en feras
les frais pas seulement si tu appartiens au clan adverse - tu pourras prier la Sainte Vierge, te rouler par terre pour implorer le pardon, tu ne feras pas varier d'un micron le type qui t'a attrapé pour te détruire - mais également si tu déconnes avec les tiens. C'est ce qui va arriver de terrible à notre héros, El Casper (aucun lien de parenté avec... non aucun). Faut dire, qu'à sa place, avant de commettre l'irréparable, il y avait de quoi être énervé : primo, pour un petit mensonge (il a déserté sa position pour aller faire crac crac avec sa douce, une fille en dehors du gang), il s'est fait tabasser sa mère; secondo, quand sa petite amie vient le saluer à la fin d'une réunion de gang (qui a lieu dans un cimetière, le seul point commun avec le parti socialiste), le chef la prend à part, bon, s'apprête à la violer, c'est mal, et lui fracasse malencontreusement le crâne quand elle tente de s'échapper : pure maladresse, certes, mais moins de circonstances atténuantes que de Villepin. Tertio, le chef, sous les yeux d'un El Casper excédé, s'apprête à violer (c'est un malade, ce type, la castration chimique lui ferait que dalle) une gentille jeune fille qui n'avait vraiment rien demandé - ils sont alors sur un train dont le toit est bondé d'immigrés clandestins qui traversent le Mexique pour se rendre jusqu'aux States. El Casper craque et lui met un coup de coutelas dont même Chabal ne se remettrait pas. Sur le coup, ça défoule, sans aucun doute, mais une fois que tu as les 345768 membres du gang à tes trousses, tu te rends compte que tu aurais peut-être dû tourner deux fois le coutelas dans ta poche avant d'en faire usage. Certes, il a gagné la confiance de la jeune fille, qui coup de bol, tente aussi d'échapper à son destin; mais si la ligne d'horizon est sombre - comment parvenir aux USA -, derrière toi c'est un enfer peuplé par tous les non diplômés de la famille Sarkozy - des individus ultra revanchards. Le thriller est lancé, on comprend rapidement la règle du jeu : El Casper a le monde contre lui, il doit fuir ou mourir - ou mourir (ouais, j'insiste).
Fukunaga parvient avec une belle finesse à nous montrer les liens qui se tissent entre ces deux individus désormais pareillement déracinés (El Casper et la jeune fille non violée) sans jamais tomber dans le cliché de l'histoire d'amour à l'eau de rose : malgré les différences, en apparence, (lui, le tueur, elle la fille vierge en émotion qui vient tout juste de quitter son Honduras natal), les deux savent faire preuve d'une émouvante empathie pour comprendre toute la détresse ou la part d'humanité qui résident en l'autre. Pas de pathos, ni de baisers fougueux pour pimenter le récit, juste le récit d'une histoire faite de confiance : une "alliance" de hasard, en quelque sorte, pour tenter, ensemble, d'aller de "l'autre côté" (les deux y parviendront d'une certaine façon si on veut jouer sur les mots). Le côté "cercle vicieux" du gang - le gamin "innocent", qu'El Casper prend sous son aile, devient son pire ennemi - est peut-être un peu trop appuyé, mais ce film, sans être non plus d'une originalité ébouriffante, demeure relativement efficace de bout en bout; il nous fait, qui plus est, pénétrer de manière saisissante à la fois dans le monde glauque des gangs mais aussi dans celui tout aussi dangereux et désespéré des clandestins. De là à se faire tatouer sous l'émotion - disons, par exemple, son propre numéro de téléphone, pour être pratique - non. (Shang - 24/10/09)
Rien à dire sur le résumé poilant de mon copain Shang, et rien à dire non plus sur la relative sobriété de la narration : c'est vrai que Sin Nombre évite pas mal d'écueils, et préfère se concentrer sur son aspect quasi-documentaire que sur son scénario. Du coup, on suit avec pas mal d'intérêt les aventures de ce petit couple croquignolet, en sachant gré à Fukunaga de ne pas charger la mule au niveau grands sentiments. La relation entre les deux, perdue d'avance, n'est pas traitée en mélodrame, mais abordée simplement et sèchement pa le scénario : on n'est pas dans Slumdog Millionaire, et le film sait vraiment rendre compte de la brutalité un peu ridicule de ces guerres de gangs pleines de codes à la con et de déguisements obscurs. Très documenté visiblement, la chose force le respect par son absence de glamour du point de vue de l'écriture. Pas d'échappatoire possible : le clandestin mexicain a une espérance de vie limitée, et Fukunaga ne cherche pas à faire de ses personnages autre chose que ce qu'ils sont : de la chair à canon condamnée d'avance.
Pourquoi donc, alors qu'il trouve une certaine sobriété dans son scénario, Fukunaga met-il son point d'honneur à charger son esthétique jusqu'à l'écoeurement ? Des images sur-colorées à base de filtres pétards (à ce point-là, on peut même parler d'intercalaires), une imagerie pompière qui tend à rendre beaux même les paysages les plus crades, quelques plans "Connaissance du Monde" complètement inutiles : on est dans une esthétique à la Walter Salles, qui ne sait jamais regarder le monde tel qu'il est, mais se croit obligé de le rendre glamour. La photo de Sin Nombre dément son sujet, et du coup les efforts de réalisme sont anéantis par ces bôôôô plans trop léchés. C'est bien dommage, puisque ça plonge le film dans le lot des 14522 oeuvres frileuses qui n'osent pas aller jusqu'au bout de leur projet, et qui croient que faire du cinéma c'est faire des jolies images. En restant au ras de ses quartiers miséreux, en filmant la violence comme elle est (c'est-à-dire laide), en ne cachant pas l'indigence de ses paysages sous des tonnes de maquillage, Fukunaga aurait bien mieux atteint son but qu'en s'arrêtant ainsi à mi-chemin de ses ambitions. Décent, intéressant, mais menteur. (Gols - 08/11/09)
Straight Shooting de John Ford - 1917
Petite déception par rapport au joli Bucking Broadway de la même année : Straight Shooting ne comporte aucun morceau de bravoure, racontant mollement sa trame hyper-convenue dans une succession de plans la plupart du temps très fonctionnels. On peut toujours s'amuser à déceler ça et là les traces du cinéma futur de Ford (le plan mythique de John Wayne pris dans l'ouverture d'une porte, dans The Searchers, est ici décliné 40 fois), on peut ironiser sur le jeu poilant de Harry Carrey (quand il réfléchit, le bougre se frotte les lèvres avec son pouce, geste que Bogart lui piquera sans vergogne) ou sur ces voyous de cow-boys aussi dangereux que moi. Mais c'est bien pour dire : l'essentiel est assez poussif, jusques et y compris dans la scène de fusillade qui se voudrait échevelée et qui n'est qu'une succession de plans frontaux sans imagination. On notera quand même quelques tentatives de décupler les profondeurs de champs, ou de ménager des nouveaux cadres à l'intérieur du cadre (bouquets d'arbres, fenêtres, voire fermetures à l'iris qui transforment lors d'une séquence le film en brouillon de western-spghetti). Ces rares idées sont ma foi fort jolies, et montrent que Ford en a sous le pied ; dommage qu'il ne se laisse pas aller au spectacle, concluant même son film par un happy-end convenu et maladroit. Un petit plaisir de cinéphile, celui de se taper une rareté, mais une frustration par rapport aux inventions habituelles de Ford.
Avalanche (Nadare) (1937) de Mikio Naruse
Une histoire d'amour (raté) triste à mourir qui sent la dépression (à défaut de véritable avalanche) au dessus d'un jardin non fleuri. Un trio pourtant terriblement classique : un jeune homme, Goro, issu d'une famille aisée, et deux femmes : l'une, Fukiko, ultra traditionnelle et obéissante - le rêve nippon de David Douillet si on fait fi du gras -, l'autre, Yayoi, plus expansive et moderne. Le problème, c'est que Goro est persuadé d'aimer celle-ci alors qu'il s'est marié avec celle-là. Le vrai drame, c'est que Goro se croit fougueux et courageux alors qu'il n'est que lâche voire capricieux... Comme le lui lâchera son père : "le malheur de votre génération est de savoir des choses sans les comprendre" (un second malheur surviendra dans la foulée, deux ans plus tard, mais ne nous avançons point...).
Goro a l'air de s'emmerder comme un rat d'égout auprès de la toute mimi Fukiko. C'est vrai que cette dernière a l'air définitivement un peu trop servile (comme le dit à son propos son beau-père po méchamment : si on lui demande de s'asseoir elle le fait automatiquement et elle pourrait rester comme cela pour toujours... Rude) mais n'a d'yeux que pour son mari. Goro passe son temps, dès qu'il peut s'échapper, en compagnie de Yayoi. Besoin de posséder celle qu'il n'a pas, simple caprice ou erreur de jeunesse en se mariant très jeune sans y penser à deux fois ? Il est clair en tout cas que Goro ne cherche plus vraiment à réfléchir, persuadé lui-même qu'il est dans son bon droit de suivre, dorénavant, son instinct... et de quitter Fukiko. Il s'en explique avec son père mais la discussion tourne vite à la confrontation, le pater reprochant au fiston de ne pas avoir deux sous de jugeote : il lui parle de "responsabilité", de la "société", autant de grands mots qui confortent le fils dans sa voie. Mais Yayoi est d'une part loin d'être une petite opportuniste - elle est pleine de compassion pour Fukiko - et Goro loin d'être capable d'accorder ses pensées grandiloquentes (il se met à penser à un double suicide...) avec ses actes - un pauvre petit personnage bien mesquin en quelque sorte...
Il y a une séquence, notamment, qui fend véritablement le coeur, lorsque le père pousse le fils à faire un petit cadeau à sa femme; celui-ci refuse puis finit par accepter sans que le coeur n'y soit vraiment. Fukiko est souriante comme une communiante quand elle découvre cette petite attention : elle presse le petit sac contre elle et s'empresse de le montrer à son beau-père qui sourit jaune - quant à Goro, il est déjà parti rejoindre Yayoi. Affreuse, cette petite joie dans le vide, ce petit sourire qui devrait crier au secours... Quand, dans la scène finale, Fukiko s'effondrera en pleurant, on a littéralement envie de fracasser la tête de Goro même si on tient à son écran. Naruse expérimente - ce me semble (un procédé jamais vu dans ses films auparavant mais bon je n'ai pas la science infuse ni naruse) - une jolie petite idée cinématographique en voilant son écran de noir lorsque les personnages se parlent en leur for intérieur. Au début cela surprend un peu - un effet un peu "théâtral", certes - mais on s'y fait rapidement, cela isolant totalement les personnages dans leur pensée torturée... Pas vraiment un film d'une gaieté folle mais une histoire sans artifice très touchante et qui n'a surtout po pris une ride.
Fortapàsc (2009) de Marco Risi
Pas facile de passer juste après Gomorra avec sa construction tentaculaire. Marco Risi se penche sur le cas d'un jeune journaliste italien qui dans la commune de Torre Annunziata, non loin de Naples, s'intéresse d'un peu trop près à la mafia locale. Le type sera assassiné en 1985 aussi froidement qu'une pizza surgelée, à l'âge de 26 ans. On aurait bien aimé plus aimer ce film qui tente de promouvoir à sa façon le vrai journalisme d'investigation et qui dénonce - c'est po nouveau mais c'est toujours courageux - les connections évidentes entre mafia et représentants politiques locaux. Libero de Rienzo campe un Giancarlo Siani plein de candeur et de pugnacité, et on s'attache aisément à ce type qui, sans esbroufe, ne va pas tarder à agiter son petit monde à l'aide de ses articles de première main. C'est vivant, conté sur un rythme guère déplaisant ma foi et les tronches des mafieux sont particulièrement triées sur le volet. Malheureusement, Marco Risi semble un peu s'égarer dans tous les sens, comme s'il ne savait pas trop quel aspect privilégier dans la vie de notre jeune gars : on nous parle de ses petits problèmes avec sa copine, jalouse d'une barwoman-violoncelliste (!) chinoise fort attrayante, de ses bisbilles avec son collègue photographe qui se shoote, autant de petits aspects personnels traités superficiellement qui nous font parfois perdre un peu de vue son vrai travail de journaliste. Certes, Risi tente de nous montrer le type sous ses angles divers, c'est louable, mais du coup, par manque de temps ou d'approfondissement (?), les investigations paraissent elles-mêmes souvent un peu brouillonnes. Il n'est ainsi pas toujours facile de s'y retrouver dans ces différents clans de la mafia qui se déchirent et on finit souvent par lâcher un peu l'affaire, ne sachant plus quel type appartient à quel groupe et qui en veut à qui... De plus, on ne peut pas dire que les choix narratifs de Risi nous aident à y voir vraiment clair, comme s'il hésitait à privilégier une trame à une autre Quand Risi monte, en parallèle, une réunion tendue entre clans mafieux et une discussion chahutée entre politiques d'opinion opposée, on voit bien où il veut en venir : les deux mondes possèdent de curieuses ressemblances... Quand il monte en parallèle les problèmes de coeur de Siani (les regards accusateurs de sa copine lors d'un concert où il passe son temps à mater la violoncelliste) et les règlements de compte entre deux bandes, on voit un peu moins le rapport avec les raviolis... Qui trop embrasse mal étreint, et Marco Risi aurait peut-être gagné en efficacité s'il avait su faire des choix un peu plus tranchés : une histoire sentimentale évoquée de loin et surtout une sorte de flou sur les relations entre les différents acteurs (le maire, la mafia, le procureur, le flic franc du collier...) qui rend finalement peu hommage au réel travail d'investigation de Siani. Bref, pas déplaisant mais peu tranchant. Deux olives quoi, pas plus. (Juste pour dire, avant de partir, que le titre est une référence... à Fort Apache mais super mal prononcé dans le dialecte local - sont pas doués en langue ces italiens)
07 novembre 2009
Paranormal Activity d'Oren Peli - 2006
Ce film fait visiblement un énorme buzz de l'autre côté de l'Atlantique, et au vu de la bande-annonce on en attend effectivement beaucoup. L'histoire absolument basique d'une maison hantée, que le couple qui l'habite décide de filmer en caméra-surveillance, genre Blair Witch en plus radical, moi je prends. On se pelotonne donc dans son fauteuil en ne demandant qu'une chose : avoir les foies.
On connaît les passages obligés du genre, et on regarde la première demi-heure en pardonnant au film de ne rien raconter, rien montrer que quelques portes qui grincent. On se fait certes un peu chier, mais on sait qu'il faut en passer par là pour faire monter la sauce. On assiste donc à l'inquiétude grandissante de ce petit couple banal : les scènes de dialogues sont piteuses, mais on apprécie ces plans fixes nocturnes qui promettent beaucoup. En choisissant l'option "caméra objective", Peli saisit quelque chose de l'origine de la Peur. Ces images enregistrées par une simple machine sans sentiment, donc privées de point de vue, peuvent donner lieu à des choses très effrayantes : un simple bruit, une vague ombre, ou même tout simplement une immobilité un peu trop appuyée, voilà des occasions de fantasmer pour le spectateur, et donc de se fabriquer son propre film d'horreur. C'était le plaisir de la géniale série Documents Interdits, et ça fonctionne ici parfois : on ne montre rien, et c'est terrifiant. Ici, trop rares, ces scènes "plates" sont perdues dans la masse d'une histoire jamais intéressante, et on aurait préféré que le film soit plus audacieux, c'est-à-dire entièrement filmé par cette caméra de surveillance. On rêverait même d'un film de 12 heures, qui n'accèlèrerait pas le temps comme ici pour se focaliser sur les moments importants, mais qui laisserait le public regarder l'immobilité, traquer l'étrange au milieu du "rien".
Là, au bout d'une heure, on commence à tiquer devant le rien. On veut bien qu'on nous fasse monter la tension petit à petit, mais on voudrait bien aussi avoir autre chose à se mettre sous la dent que cette succession de détails minuscules qui ne parviennent pas à nous terroriser vraiment. Quand le film se termine, on se retrouve un peu gros-jean : aucune surprise, aucun évènement ne sont venus rompre la rythmique pataude du film, et le final est aussi plat que le reste. Jamais Peli ne fait acte de mise en scène : le fameux plan récurrent de la chambre filmée en plan large est envisagé comme un écran en deux dimensions : le lit à droite, la porte à gauche. Peli oublie aussi qu'il y a une profondeur à son plan, et que LE lieu fantasmatique est ce petit bout de couloir qu'on entrevoit au fond à gauche, beaucoup plus que les personnages en train de dormir. Il ne place jamais rien dans ce petit espace, et on attend en vain que les watts pètent enfin. Peli aurait pu aussi utiliser le grain cradouille de sa caméra-vidéo avec plus d'inspiration, jouant sur le caché et le visible, sur la difficulté à distinguer les détails dans cette nuit américaine granuleuse. Rien de tel : juste quelques bruits, un cri de pintade ou deux, et fin. A chaque séquence, on imagine ce qu'il aurait pu advenir de terrifiant dans ces plans, et finalement le film qu'on se fait dans sa tête est beaucoup plus terrible que celui d'Oren Peli. Mais cette intrigante duplicité avec le spectateur semble être présente involontairement : Peli a beaucoup moins d'imagination que son public ; il casse donc son beau jouet et ruine le concept intéressant de son film, par manque d'idées. "Que se passe-t-il quand on dort ?", dit l'affiche : 1000 fois plus de choses terribles que ce qu'on voit dans Paranormal Activity.
La Brune brûlante (Rally 'Round the Flag, Boys!) (1958) de Leo McCarey
Petite comédie sans prétention qui ne vole tout de même pas bien haut... Paul Newman est associé à Joanne Woodward, dont la permanente est terriblement peu sexy, et le bougre se fait draguer par une Joan Collins en pleine bourre, prête à tout pour faire tomber le Paul dans ses rets (Une Joan peut en cacher une autre). C'est d'ailleurs l'une des seules séquences un poil amusante lorsque Paul Newman est invité (sa femme passe sa vie à être occupée, participant à une multitude de comités dans cette petite ville à la Desperate Housewives) chez la Joan : les deux se pintent terriblement, Joan se pare de ses plus beaux atours et notre Paul de péter complètement un câble et de se suspendre au lustre pendant cinq bonnes minutes - les deux finiront par se rouler par terre et non des pelles, Paul Newman étant d'une fidélité exemplaire envers sa femme... Toutefois après un terrible malentendu (Joanne surprend son mari à son hôtel en présence de l'autre Joan qui a plus d'une corde à son arc : elle s'est carrément imposée dans la chambre du Paul qu'elle savait seul, mais celui-ci est parvenu à rester de marbre malgré la très courte tenue de la donzelle), il y aura de l'eau dans le gaz entre Paul et Joanne - les apparences sont trompeuses parfois...; il faudra une histoire totalement abracadabrante (l'armée s'installe dans cette petite ville tranquille où notre ménage réside; Joanne s'y oppose farouchement et son mari est mobilisé par l'Armée pour jouer les médiateurs - aïe aïe aïe) pour que notre petit couple modèle renoue des liens. Ca patine dans la mélasse et heureusement que le Capitaine de l'armée est ridiculisé à chaque séquence ou que les couleurs sont éblouissantes - ce qui est impec' pour les pupilles des trois stars (on se raccroche à ce qu'on a... Ouais, les acteurs aussi se défendent, Newman étant relativement à l'aise dans la comédie (même bas de plafond) et la sensuelle Joan Collins (ah ouais elle était bien mieux avant Dynasty, pas photo...) nous gratifiant de quelques pas de danse assez craquants). Sinon, c'est clair que cela sent la fin de carrière pour notre gars Leo.
06 novembre 2009
LIVRE : Romain Gary, le Caméléon de Myriam Anissimov - 2004
Si Romain Gary le Caméléon est, au niveau du style, à l'image de son titre (plat et un peu clicheteux), force est de constater qu'au niveau de son contenu, c'est de l'énorme travail. Anissimov remonte la vie de Gary sur un bon millier de pages, depuis son état foetal jusqu'à sa balle dans la bouche, en n'omettant aucun détail. Plutôt que d'avoir à décider ce qui a pu être important dans la vie de Gary (l'école François Bon, qui alterne le focus précis et les généralités), elle décide de TOUT mentionner, quitte à verser dans la pure anecdote. On assiste donc aussi bien aux étapes capitales de sa carrière qu'aux minuscules détails qui font une existence, et c'est vraiment impressionnant. On n'ose imaginer la somme de recherches qu'a dû mettre en place la dame, pour ainsi aller traquer dans les moindres recoins les contradictions, étrangetés et autres lacunes d'un écrivain qui a fait de la dissimulation sa direction de vie.
Comme dans nombre de biographies, Anissimov ne cesse de faire des retours sur l'enfance de Gary, pour mieux en expliquer le personnage : juif ayant du mal à s'assumer tel, fils de déporté, amoreux fou de sa mère, puis héros de la guerre, Gary tiendrait son goût pour le mensonge de cette enfance vouée à la falsification d'identité, à la nécessité de mentir sur son vrai statut. Belle approche effectivement, et qui permet de relire les provocations futures (la "fable" de La Promesse de l'Aube, l'affaire Ajar) sous un autre jour. Les premiers chapitres, consacrés donc à la jeunesse, sont les plus précis, multipliant les détails, brandissant comme preuve de bonne foi les documents officiels, et les opposant aux écrits du sieur. Bon, c'est vrai que connaître l'adresse précise du bistrot où la mère de Gary buvait son café peut s'avérer inutile, mais tant pis : on est sidéré par l'obsession du détail d'Anissimov.
Dès qu'on a passé ces longs passages parfois un peu trop factuels, Romain Gary Le Caméléon se lit comme un polar : la vie du gars est vraiment passionnante, entre amours multiples et romans à succès, entre échecs plombants et mythomanie, entre vulgarité et sensibilité exaltée. A chaque nouveau livre, il a le don de déclencher une nouvelle polémique, un nouveau scandale, et ses provocations envers les critiques, les éditeurs et autres "ennemis" sont à se taper sur les cuisses. Quand Anissimov aborde les vrais moments douloureux (le désamour de sa première femme, la mort de Jean Seberg, ses échecs de carrière dans la diplomatie, la ringardisation de ses livres), elle le fait à la bonne distance, en n'épargnant rien à son personnage, mais en montrant toutes les arcanes de ces affaires. Gary y apparaît dans toute son humanité : très souvent antipathique, il parvient à nous toucher profondément sur la longueur, dans ce que le livre nous laisse apparaître de faiblesses, de fêlures, de doutes, de tristesse. Ses derniers mots, écrits sur sa lettre d'adieu : "Parce qu'on ne saurait dire mieux". Mes respects, cher Romain, et mes respects à Anissimov qui m'a fait pénétrer intimement pendant une dizaine de jours dans une existence entière.
A l'Assaut du Boulevard (Bucking Broadway) de John Ford - 1917
Il est bon parfois de fouiller dans les greniers. On peut y exhumer des petites merveilles, comme ce Bucking Broadway, témoin des premières tentatives filmiques de Ford, et qui force déjà le respect. Magnifiquement restauré dans une version toute jaune qui irradie les grands espaces, le film narre dans sa première partie la p'tite vie mignonne d'un groupe de cow-boys du Wyoming. On y assiste avec émerveillement à une exaltation lyrique de la campagne yankee, Ford faisant déjà montre d'un sens de l'espace extraordinaire. Nombreux plans où l'on découvre un personnage au premier plan, placé devant un immense paysage profondissime, plein de collines, de boeufs qui paissent, de chevaux sauvages ; avec toujours, placés comme sur un échiquier, un ou deux autres cow-boys, tout petits, au fin fond de l'écran, qui rendent étonnamment vivant l'espace. C'est vraiment puissant, et on sent tout l'amour que Ford voue à son pays ; c'es
t pas nouveau, mais on est bluffé de trouver cette veine de son cinéma si merveilleusement illustrée dès 1917. Du coup, on apprécie le style presque documentaire de ces scènes de la ruralité quotidienne, dressage des chevaux (qui dépotent, en 18 images/seconde), fêtes avinées, petites romances innocentes sur fond de fleurettes.
Quand un gars de la ville fait irruption, on voit un peu le discours venir, genre L'Aurore de Murnau : dualité entre l'innocence originelle de la campagne et la vénalité bruyante de la ville, éternelle faiblesse féminine qui préfère les appels de celle-ci aux charmes de celle-là, choc des cultures, etc. Et c'est bien ce qui se passe : la jeune première quitte sans ambages son rustaud au grand coeur pour partir avec le bellâtre urbain. Mais le cow-boy ne l'entend pas de cette oreille, et le voilà parti à l'assaut de sa belle. C'est l'occasion de gags mignonets qui tournent autour de l'inadaptation du péquenot à la modernité : craquant petit passage où il confond le bruit de la fuite d'un radiateur avec un serpent à sonnettes, dégaînant son énorme flingue de 5 mètres de long devant un groom hilare. Le film se terminera en apothéose avec tous les potes du cow-boys débarquant sur les grands boulevards (quelques
plans fugaces mais forts en gueule où les chevaux zigzaguent entre les voitures) pour se livrer à une bagarre dantesque avec les bourgeois.
Il doit manquer pas mal de bobines, parce que l'ensemble est vraiment très rapide, voire abrupt. Mais ce qu'il en reste est vraiment charmant, déjà plein d'ampleur, et le regard bien en place. Un film qui n'a pas à rougir face aux grands films plus tardifs du gars. De toute façon, il est tout jaune.
Innocence sans Protection (Nevinost bez zastite) (1968) de Dusan Makavejev
Toujours aussi surprenant, le gars Makavejev, qui nous sort cette fois de derrière les fagots le premier film parlant yougoslave réalisé pendant la guerre, qu'il se contente de teinter voire de coloriser. Le film est auréolé d'un petit parfum de scandale, vu que les Allemands ont fourni une partie du matos - les bandes notamment; cette "oeuvre" - perdue et retrouvée... - réalisée par l'inénarrable Dragoljub Aleksic (acrobate et véritable phénomène de foire) est à la fois une fiction qui met en scène, dans le rôle principal, Dragoljub himself (il vient sauver une jeune femme que sa mère veut donner à marier à un vieux gazier) mais également un compte rendu des réels exploits du Dragoljub, funambule et trompe la mort (son grand truc c'est de se suspendre au-dessus du vide en mordant dans une simple lanière). Ce film est monté à la hache (quand les personnages fument, les faux raccords sont terribles) et surjoué par des acteurs affreux, mais l'on sent finalement une véritable causticité à découvrir les exploits de ce super-héros serbe alors même que les Allemands viennent d'envahir ce territoire (Makavejev multipliant les nombreuses images d'archive de leur occupation). Makavejev retrouve en 68 les participants de ce film dont le fameux Dragoljub toujours pimpant et musclé - et fier de lui-même comme un paon - capable encore de tordre une barre en fer avec ses dents - le cauchemar des dentistes. Si le type passe encore son temps à exhiber ses muscles et à raconter ses exploits, on sent que l'ironie demeure finalement la même, vu que, derrière cette façade de ce musculator fier comme Artaban, le pays demeure toujours occupé, par les Communistes cette fois... Cet homme, véritable héros national, est un peu l'arbre droit comme un "i" qui cache la forêt... Difficile de voir toutes les éventuelles subtilités référentielles de cette oeuvre (historiquement et localement...), mais Makavajev réussit une nouvelle fois à entremêler ce patchwork d'images (fiction d'époque, images d'archives, docu actuel) avec un certain brio. Dragoljub, personnage exubérant et grandiloquent, tente de capter par le récit de ses exploits toute l'attention de la caméra de Makavejev qui prend un certain plaisir à télescoper les aventures de cet individu et l'histoire de ce pays. Définitivement original et grinçant.
05 novembre 2009
Quand l'Embryon part braconner (Taiji ga mitsuryô suru toki) (1966) de Kôji Wakamatsu
Tourné en cinq jours, ce huis-clos infernal entre un patron et une employée est une superbe petite mécanique, un véritable tour de force formel et charnel, qui parvient à rendre hommage à la femme tout en montrant la façon dont un homme tente de la réduire en esclavage. Malgré la violence des images et la manière dont cet homme tente de dégrader le corps de cette femme, il se dégage de cette histoire toute une dualité du rapport aux femmes terriblement paradoxale : amour de la mère et haine d'être né, attirance du corps de la femme et volonté d'en faire une femme-objet, autant de thèmes subtilement développés dans cette oeuvre plutôt trash en son approche (l'homme-embryon traite la femme comme un Indiana Jones pervers, à grands coups de fouet dans les dents; toutefois cette vision des choses reviendrait à faire une lecture simpliste et superficielle de cette oeuvre : cette pénétration/lacération des chairs pourrait en effet également constituer une sorte d'aveu "d'impuissance" devant le mystère de la Femme...).
Scène banale au demeurant d'un homme qui ramène dans son appart - étrangement dépouillé - une chtite employée : premiers baisers, premiers attouchements, premiers gestes de résistance de la femme face à l'homme qui tente de la "posséder" violemment, ah oui, tiens, premiers coups de fouet - moins banal, là. On se dit que ce type, qui n'avait pas l'air très franc au premier abord, s'avère être un véritable sadique pervers. Mauvais tirage pour l'employée qui n'avait écouté jusque là que du bien sur cet homme... si ce n'est qu'on l'accusait de misogynie - ouais, fallait se méfier. On assiste, au départ, à des scènes dominatrices peu ragoutantes; l'homme ne se contente point de traiter sa victime à coups de fouet, le voilà maintenant qui sort sa lame de rasoir pour la lacérer et qui commence à la traiter, littéralement, comme une "chienne" - mais quand elle se met à aboyer, on sent bien qu'elle voudrait plutôt mordre cet individu abject. Cela dit, peu à peu, on découvre le trauma qui réside dans l'âme de cet homme "frustré" : il y a, d'une part, ce dégoût d'être né, faisant de la mère à la fois quelqu'un qui lui fournissait un refuge (soit un objet d'adoration) mais aussi d'elle une personne qui a expulsé notre homme de cette grotte originelle (soit un motif de désespoir).
D'autre part, l'employée ressemble comme deux gouttes d'eau à l'ancienne femme de cet homme : ce dernier, stérile, a très mal vécu le fait qu'elle ait non seulement un enfant par insémination artificielle (première "trahison") et surtout qu'elle décide de le quitter (deuxième trahison); il s'est alors senti doublement "dépossédé" de son amour initial (l'amour pour un enfant et le départ pour un ailleurs) d'où cette volonté terrible, derrière une vraie recherche d'affection (notre homme a aussi ses (petits) moments de tendresse), d'attacher sa victime pour qu'elle "s'attache" définitivement à lui. Si l'on parvient mieux à saisir les origines de cette relation complexe vis-à-vis des femmes, qui le fait osciller entre passion pour celles-ci et volonté de soumettre icelles, on se doute, également, que la femme va se battre bec et ongles pour échapper à ce grand malade... Là où Wakamatsu est assez fort, c'est qu'il glisse en insert, au sein de sa narration, une séquence où il nous montre cette nippone (maquillée, elle ressemble étrangement à Anna Karina) qui s'adresse à la caméra : elle fait un petit laïus nous expliquant que sa situation actuelle, dans l'appart, n'est guère plus enviable que celle qui l'attend dehors à bosser chaque jour comme une tanche; elle découpe alors à coups de hache son geôlier qui apparaît comme une métaphore vivante de cette société masculine dominatrice. Cette séquence n'était qu'une sorte de vision hallucinée - on la retrouve, à nouveau, dans le plan suivant, attachée à son lit - mais on se dit que le père Wakamatsu en a décidément sous le pied pour parvenir de façon aussi "subliminale" à faire le procès de cette société machiste et destructrice. Notre femme-victime se battra jusqu'au bout pour se révolter contre ce patron qui a pété les plombs - une "lutte finale" sanglante.
Une violence et un érotisme malsain qui ne sont pas sans cacher un message sur les relations conflictuelles entre homme et femme, patron et employée. Le film, bien que tourné dans l'urgence - ce qui lui confère une énergie évidente, - n'en est pas moins, esthétiquement parlant, très soigné : Wakamatsu filme ce couple, dans ce frustre décor, sous tous les angles, s'attardant aussi bien à détailler ce corps féminin désiré et torturé qu'à nous montrer ces deux corps constamment en lutte, comme pris au piège entre ces quatre murs de béton. Wakamatsu utilise, avec art, les ficelles du genre érotique pour faire passer toute la fougue de son discours engagé et révolté; un scénario à double fond bien troussé, un aspect formel recherché : de petits moyens pour une efficacité maximum. Le meilleur film sur le braconnage.
Amateur (1994) de Hal Hartley
Une oeuvre déjà aussi datée que les téléphones portables de la taille d'une cabine téléphonique utilisés dans le film ? Avec Amateur Hartley commence apparemment à se prendre un peu trop au sérieux, et c'est peut-être dès cette oeuvre que l'heure de la décadence du type sonne. Mais ne nous tirons point une balle dans le pied et tentons de voir ce qu nous pourrions sauver de cette gentillette histoire : Isabelle Huppert incarne une ancienne nonne qui écrit maintenant pour des magazines pornographiques; cerise sur la religieuse, on ne sait point si elle est désormais nymphomane ou simplement frigide - c'est antithétique, me direz-vous, mais cela permet de nimber son personnage d'une sorte de mystère indéchiffrable, voyez; c'est bien d'ailleurs le seul intérêt : qu'Huppert s'habille comme une bougie ou de façon plus sexy, son personnage demeure aussi froid qu'une porte de frigo. A ses côtés, l'éternel amnésique hartleyen interprété par Martin Donovan; il a, lui, tout intérêt à oublier ce qu'il était avant : on apprendra ainsi, que, dans le passé, il a fait tourner la chtite Elina Löwensohn dans des films porno et ce dès l'âge de treize ans (!); en plus c'était un gars violent, ce qui tranche totalement avec son air de doux rêveur actuel - c'est encore un personnage mystérieux, voilà, vous avez compris, super bad before, super nice now. Elina L. (le seul vrai rayon de soleil purement esthétique...) est comme d'hab sexy en diable dans sa robe moulante et tente désespérément de commencer une autre vie. Son personnage demeure quant à lui bien fade, faute d'être mystérieux. Il y a enfin le seul personnage vraiment azimuté de la bande, interprété par l'excellent Damien Young, qui pête totalement un plomb après avoir été torturé et électrocuté - logique. Vrai bouffon, il apporte un peu d'air à ce récit bien plan-plan : même si la scène semble sortie tout droit de Bande à Part de Godard, sa mise à mort, après 35 coups de flingue tout en courant autour de sa victime, est vraiment fendarde - faut savoir l'apprécier, le reste du film étant d'un sérieux papal.
Ces quatre "individualités" se retrouvent plus ou moins dans la même galère avec une bande de tueurs à leurs trousses (une sombre histoire de chantage et de disquettes avec des infos sur un trafiquant d'armes; c'est pas plus crédible que ma grand-mère qui part faire ses courses avec une kalashnikov dans son cabas, mais c'est le seul truc qu'Hartley a trouvé pour ajouter une touche de suspense à son bazar). Huppert et Martin se tournent autour pendant tout le film, passent leur temps à dire qu'il devrait faire l'amour, comme ça, histoire de s'occuper, sans jamais passer à l'acte, et on a beau tenter de s'accrocher à leurs dialogues existentiels, il n'y a quand même pas grand chose à savourer. Les deux sont tristes comme un épagneul breton qui a perdu son chapeau, et même si Hartley tente de chorégraphier gentiment ses plans, on hurle à la mort en attendant qu'il se passe enfin quelque chose bordel ! On aura enfin droit à une vraie scène d'action, quand Huppert s'emparera d'une perceuse (avec fil !!!!) pour faire peur à l'un des tueurs - elle le pointe comme un gun alors qu'il s'agit d'une arme ultra pathétique : non seulement tu peux po aller bien loin (le fil, donc) mais en plus si le type que tu "vises" (pour peu qu'il ne soit pas totalement con, ce qui est le cas ici vu qu'il préfère sauter par la fenêtre) a la bonne idée de débrancher le fil, tu as l'air méchamment stupide avec ton truc à la main - à moins de faire une pub pour Bosch, bien sûr. Hartley nous avait annoncé une issue fatale, elle sera absurde et fatale - tout ça pour rien, en fait -; c'est pas vraiment grave en soi si ce n'est qu'il continuera ensuite de filer le même coton... J'espère juste qu'Henry Fool ne me laissera pas autant en carafe, n'en gardant qu'un très vague souvenir...
Tout l'art d'Hal Hartley : clique
Là-Haut (Up) de Pete Docter & Bob Peterson - 2009
Encéphalogramme et cardiogramme plats pour la cuvée 2009 des productions Pixar. Ni vraiment drôle ni vraiment beau, privé de fond et de rythme, pourvu de personnages sans sève, Up est un film inutile à tout point de vue, si bien qu'on se demande un peu ce qui a pris Docter et Peterson de mettre en place ce projet après le grand Wall-e. C'est un gros retour en arrière : moi qui pensais que le petit robot nettoyeur avait ouvert une voie vers plus de maturité pour les dessins animés ricains, je me retrouve gros-jean avec cette petite chose puérile et ennuyeuse au possible. Difficile de vibrer aux aventures de ce vieillard rêvant de rattraper sa vie, de ce môme pâlichon, de cet oiseau sans caractère et de ce chien parlant : aucun n'est vraiment attachant, et la piste sympathique envisagée dans les premières bobines (emmener deux représentants de minorités vers un au-delà rêvé, loin des discriminations du monde moderne) s'envole bien vite pour retrouver le confort douillet des archétypes de ce genre de productions : des personnages tracés à gros traits, à savoir au coeur gros comme ça sous leur cuirasse bourrue blablabla. Calme plat côté risques, on restera bien sagement sur ses bases.
Quant à la forme de la chose, mise à part une jolie idée piquée à Miyazaki (une maison qui vole) et dont les gusses abusent grossièrement (un peu marre de la voir dans tous les coins de l'écran, du début à la fin), on est dans une laideur moyenne, là aussi conventionnelle dans ce type de films : le rêve est coloré, le cauchemar gris. On sent bien que les réalisateurs voudraient se rapprocher le plus possible du monde réel dans ces mouvements extraordinairement bien rendus, notamment dans les déplacements des chiens et dans les expressions du méchant de service (un mix réussi entre Eastwood, Alec Guiness et Max von Sydow) ; mais on se rend compte, en voyant le film, qu'on se tape complètement de cette technique réaliste qui enlève toute grâce aux personnages. De grâce, d'évasion, de vision personnelle, point. Juste une prouesse technique au service du vide et de l'ennui, même pas très réussie finalement. Down. (Gols 13/08/09)
Je pensais que mon comparse avait été sans pitié devant cette oeuvre gonflée à l'hélium. Il n'avait pas vraiment à en avoir tant l'histoire, en effet, ne vole vraiment pas haut - et je ne parle pas des gags poussifs répétés chacun trois ou quatre fois pour nous en faire comprendre toute la subtilité (la grosse autruche multicolore qui bouffe la canne tripode, les chiens qui rongent les balles de tennis de cette même canne, la voix du bas-rouge qui déconne...). Il ne s'agit donc au final que d'un petit vieux et d'un petit gros embarqués dans une aventure guère palpitante - il faut sauver... une espèce animale super rare (c'est Nicolas Hulot qui a donné cette idée de génie ?)... Le plus absurde c'est que l'espèce en question a déjà disparu, vu qu'il s'agit ni plus ni moins d'un aepyornis (incollable sur Madagascar et sa faune endémique...) qu'on a repeint pour l'occase, histoire d'être raccord avec les ballons de toutes les couleurs. On a beau tenter de temps en temps de faire péter les enceintes pour nous sortir de notre torpeur, rien n'y fait et je ne pense point que la version 3D donne vraiment plus de relief à l'ensemble (rires plats). Je rends mon badge Pixar. Pscchiit. (Shang 05/11/09)
04 novembre 2009
Les Feux de la Rampe (Limelight) de Charles Chaplin - 1952
Avec ce film du Charlie vieillissant se confirme l'impression que nous a laissée son cinéma dans son entier : Chaplin n'était pas un grand metteur en scène. Mais nom de Dieu quel acteur génial ! Limelight mérite complètement sa réputation de grand film, mais encore une fois on est loin d'être conquis par la platitude de ces plans fonctionnels qui ne sont utilisés qu'à une seule fin : mettre en valeur le grand comédien, dans des cadres la plupart du temps frontaux, et dans lesquels Chaplin se déplace toujours habilement pour être filmé pleine face. Le sieur ne connaît pas grand-chose d'autre à part cette figure de style de base : montrer les visages de face, ou filmer des scènes de théâtre du point de vue du spectateur (éternelle formule magique de ses courts-métrages issus du café-théâtre). On lui sait gré pourtant, cette fois-ci, de tenter d'autres idées un peu plus audacieuses, comme ces plongées prises depuis les cintres sur sa petite danseuse, ou comme ces jolis travellings dans les scènes de foule. Quelques idées qu'il voudrait bien rapprocher d'un Powell, mais qui, trop rares, ne sont que de petites explosions au sein d'un film trop plat formellement. Côté montage, c'est encore pire, avec ces très bizarres coupes à l'intérieur d'une même séquence, qui cassent le rythme ou brouillent les pistes de l'espace. Si Chaplin a vieilli, c'est bien derrière la caméra.
Mais qu'importe le flacon pourvu qu'on ait le sirop à l'intérieur ? Si la mise en scène est ratée, tout le reste est un enchantement. On est pourtant dans un mélo très appuyé : les amours entre un clown has-been et une danseuse dépressive, jugez du peu. Mais dans cette veine, Chaplin est un des meilleurs, et son histoire est bouleversante. Sûrement parce qu'à travers ce personnage d'ex-star de la scène, qui faisiat hurler de rire les foules mais qui aujourd'hui n'est plus qu'un laborieux pitre, on reconnaît facilement Chaplin lui-même. Le gars se cite perpetuellement, affichant sur ses murs des photos de sa jeunesse folle en "tramp", ou marmonnant des discours sur la difficulté d'être populaire jusqu'au bout (belle phrase : "J'aime le public, mais je ne le respecte pas"). Très joliment écrit, le film est un mélange d'amertume vraiment profonde et de tendresse débordante : l'alchimie entre ces deux options fonctionne pleinement et finit par exploser le cadre. Les dernières séquences, pourtant lourdement chargées en sentimentalisme, sont magnifiques, y compris pour cette fois dans le montage et le rythme de la mise en scène (ce vieux clown qui meurt en coulisse, remplacé dans le même mouvement par le visage de la danseuse rayonnante).
Chaplin se retire avec éclat (et aussi avec cynisme, parfois, ne refusant pas de malmener un peu ceux qui l'ont abandonné, comprenez le public), en rappelant énergiquement ce qui reste de ses beaux jours : le duo mythique de quelques minutes qu'il forme avec Buster Keaton est ravageur, aussi drôle que triste (ces deux stars fabuleuses qui font une dernière pitrerie premier degré... on dirait Les Clowns de Fellini : terrifiant et bouleversant). Son discours de base (il faut laisser les feux de la rampe aux plus jeunes, savoir se retirer) ne trompe personne : malgré toute la place qu'il laisse à la jolie et convaincante Claire Bloom, il affirme encore haut et fort son immortalité. Son alter-ego Calvero meurt doucement au milieu des vieux accessoires de music-hall, après avoir passé le relais amoureux et artistique à la génération suivante ; mais c'est pour mieux affirmer qu'il y a encore du Charlie dans la place. Quand on constate la précision du jeu, la beauté de l'écriture et la maîtrise totale du sentiment, on ne peut que confirmer : il y est, dans la place.
La Fille dont on parle (Uwasa no musume) (1935) de Mikio Naruse
Absolument bluffé une nouvelle fois par cette oeuvre de Naruse aussi bien au niveau formel (une dynamique du montage époustouflante) qu'au niveau de la profondeur de ses personnages. En moins d'une heure, il sait nous rendre touchants tous les êtres de cette histoire de famille, une véritable petite famille "recomposée" : le grand-père, buveur de saké invétéré qui traîne sa carcasse dans le magasin quand il ne fait point une petite escapade au resto avec un vieux pote, le père, personnage triste comme la pluie, qui, depuis la mort de sa femme, s'occupe exclusivement de sa maîtresse, Oyo - une femme sage comme une image qui bosse dans un petit resto - et enfin les deux "soeurs" (...), véritables héroïnes : Kunie, traditionnelle (le kimono, ça trompe po) et timide, une vraie fourmi qui aide au magasin, et Kimiko, plus extravertie et inconsciente, une vraie cigale qui ne s'occupe que des garçons. Ce petit magasin bat méchamment de l'aile, et le pater tente de trouver une formule personnelle pour pouvoir vendre, illégalement, son propre saké - il est mortifère comme une pendule mais cela le rend, tout de même, d'entrée de jeu sympathique, tout comme le grand-père qui se tape des petites lampées du breuvage en loucedé - celui-ci lui trouve d'ailleurs un drôle de ptit goût depuis quelques temps, et malgré son vieil âge, soupçonne que tout ne tourne pas rond... Kunie souhaite faire venir Oyo auprès de son père et est prête à se marier avec le premier jeune homme riche pour subvenir aux besoins des siens. Un mariage arrangé est goupillé par l'oncle, et Kunie s'y rend accompagnée de Kimiko (séquence admirable et vraiment comique qui oppose le bagou des deux jeunes gens modernes (Kimiko et le prétendant) et la réserve de rigueur de Kunie et de l'oncle outré)... Seulement la Kimi , qui n'a point la langue dans sa poche, fait bien meilleure impression auprès du jeune homme et ne tarde point à bouleverser les plans de chacun...
Naruse épate par la construction de son récit qui file magnifiquement : chaque plan est découpé avec une infime précision, et c'est un festival au niveau des changements d'angles ou de la variation de la grosseur des plans - des plans en pied aux gros plans, tout y passe. Bien que le récit soit court, il a le temps d'échafauder de multiples petites intrigues et, même si certaines d'entre elles restent en suspend à la fin, on a l'impression de connaître en profondeur la personnalité de chaque individu : le calme parfait d'une Kunie qui est prête à accepter vaillamment son destin, l'égoïsme terrible et l'absence totale de reconnaissance d'une Kumiko qui se la joue moderne mais a oublié en route toutes les valeurs de base (loyauté, sincérité, humilité...), le côté taciturne du père qui lorsqu'il éclate de colère fait trembler sa baraque, l'aspect paisible, rassurant et humble d'une Oyo qui ne cherche en rien à vouloir s'imposer. Naruse sait en plus jouer avec parcimonie de la profondeur de champs - la discussion, vers la fin, entre les deux soeurs qui prennent soudainement conscience qu'un fossé les sépare - et distille deux trois brusques travellings-avant qui font leur petit effet au moment voulu - notamment, la confrontation superbe entre Oyo et Kimiko et ces plans terribles sur leur visage qu'une ombre traverse... On sent que Naruse commence à maîtriser parfaitement cet outil cinématographique qu'il exploite ici avec maestria, faisant de cette "petite histoire" d'une famille sur la pente un petit bijou techniquement brillant. Mizoguchi, à la même époque, prend dix ans dans la tronche.
03 novembre 2009
The Wolves (Shussho Iwai) (1971) de Hideo Gosha
Gosha est capable du meilleur comme du pire (en fin de carrière...), mais cet opus porté par un Tatsuya Nakadai totalement halluciné et capable d'une violence rare fait partie des belles réussites du maître. Si le film se concentre, dans un premier temps, dans des discussions passionnées où certains des acteurs de deux anciens clans ennemis - et maintenant alliés - tentent d'y voir plus clair, la fin pleine de bruit et de fureur (l'expression colle particulièrement bien à l'ambiance du règlement de compte final) montre véritablement de quoi Gosha est capable quand il lâche les chevaux.
Certes, il faut un peu s'accrocher au départ pour comprendre en quoi consistent les motivations de chacun. La situation historique est, elle, la suivante : en 1929, l'Empereur Hirohito est au pouvoir et donne l'impunité à quelques centaines de prisonniers. Plusieurs hommes de clans adverses, devenus prisonniers quatre ans plus tôt après une bagarre sanglante, se retrouvent libres et rejoignent leur clan, administré par deux nouveaux chefs de clan et placé, ensemble, sous l'égide d'un nouveau grand patron. Nakadai, qui avait trucidé le boss du clan adverse, a laissé sa place à la tête de son propre groupe à un type qu'il respecte, au demeurant. Celui-ci prépare le mariage entre la fille de son ancien boss et un membre du clan adverse : ce mariage fait focément grincer quelques dents d'autant que la jeune fille était liée, auparavant, à un homme de main de son père qui vient tout juste d'être libéré... Bien qu'on essaie de préserver cette paix à tout prix, certains gros bras commencent à exprimer leur peu de confiance en les ennemis d'hier. Cette crainte est renforcée par les tribulations de deux tueuses à ombrelle qui semblent faire le vide dans le clan de Nakadai...
Machinations en coulisses, trahisons, accords secrets, dur de rester un homme d'honneur quand au sommet de la pyramide se trament les pires entourloupes. Nakadai, malgré une certaine bonne volonté au départ, se rend rapidement compte que, dans l'ombre, la traîtrise est de mise et ce pour servir les intérêts des plus haut placés. Il a l'air patient comme ça, le gars, mais quand il est colère, putaing, je vous conseille pas de croiser son regard. Véritable électron libre, il se déchaîne, dans la dernière ligne droite, pour couper en petits cubes apéritifs tous ceux qui se dressent sur le chemin de sa vengeance. Le film fait dans un premier temps la part belle aux acteurs (excellents Isao Natsuyagi et Noboru Ando) qui expriment toute leur frustration devant cet accord de polichinelles. Nakadai tente bien de calmer les esprits avant que la moutarde lui monte méchamment au nez... (j'adore ce type quand il est vénère, presque digne de Mifune). Bien aimé, aussi, ces deux tueuses perfides qui, l'air de ne pas y toucher, transpercent leurs proies comme un duo fatal de mantes religieuses nippones. Un grand soin aux décors et dans l'utilisation du Panavision (qui donne également des gros plans impressionnants), un somptueux thème musical qui devient vite obsédant et un feu d'artifice dans la brutalité, lors du dernier quart d'heure, impressionnant (un découpage vertical de cage thoracique, notamment, j'entends encore les entrailles qui grondent...). Un vrai haut d'Hideo.
La Vierge Violente (Gewalt! Gewalt: Shojo Geba-geba) de Kôji Wakamatsu - 1969
Mon camarade a bien vendu ce cinéaste que je ne connaissais pas : un petit coup d'oeil donc à une des nombreuses productions de Wakamatsu. Au hasard, La Vierge Violente... Ah ben pas déçu. Disons qu'on assiste pendant une heure à un mix entre Salo de Pasolini et les expérimentations politiques tchèques des années 60, mêlé à un érotisme bon enfant et à une esthétique baroque du meilleur effet. Difficile de bien saisir le fond du discours de Wakamatsu : le film est étrange, cachant ses positions sous une symbolique qu'on sent profonde mais qui échappe en grande partie. Mais c'est presque tant mieux : on ne comprend pas tout, et on suit du coup ce film comme une sorte de rêve éveillé bluffant, qui dérange autant qu'il déplaît, qui sait vous émerveiller pour mieux exercer un mauvais goût salvateur la seconde d'après.
Voilà ce que moi j'ai vu là-dedans, arrêtez-moi si je me vautre : le monde est une horreur. La preuve : on est dans un décor étique de rase-campagne, sans relief, sans beauté, où les personnages semblent avoir été jetés là comme des dés. Dieu s'en est désintéressé depuis un moment : il est symbolisé par un chef maffieux armé d'un fusil à lunettes, descendant au hasard des êtres humains quand l'envie lui en prend. Du coup, les hommes, livrés à eux-mêmes, ont inventé une religion parallèle, païenne, injuste et inversée : l'Homme n'est plus le crucifié, mais c'est une Vierge gironde qu'on attache à la croix. Même si les icônes catho sont là (le sang bu, les plaintes au pied de la croix), c'est comme si on en pervertissait les codes. Les personnages sont condamnés au libre arbitre, et surtout au plus moral des choix : devenir un animal ou rester un homme. Le moins qu'on puisse dire, c'est que le héros va plus souvent être tenté par le premier que par le second :
violeur, meurtrier, il va même se voir de temps en temps doté d'une queue, inutile de faire un dessin. Même si de temps en temps, son humanité refait surface, sous forme d'amour, de compassion, sa pente est irrémédiablement descendante, et il finira même dans un curieux sous-sol infernal. Les autres personnages, dont on ne sait jamais s'ils sont victimes ou bourreaux, sont dans la même veine : paillards, braillards, sans morale, hystériques et punks.
Ce n'est qu'une toute petite partie de ce que ce film barré nous donne à voir. Wukamatsu semble avoir beaucoup de choses sur le coeur, et les déverse dans un flot ininterrompu de motifs et d'images. La plupart des choses échappe à l'entendement. Mais ce qui reste en tout cas, c'est l'esthétique magnifique de l'objet : cadres au taquet qui exploitent l'écran large au maximum, plans tordus, noir et blanc aussi parfait que la couleur (on
jongle entre les deux), expressionnisme puissant de l'ensemble, utilisation de la musique (insupportable) toujours au plus dérangeant, mélange fascinant de sensibilité romantique et d'expérimental pointu. Visuellement, La Vierge Violente est vraiment formidable, et ça suffit pour qu'on reste accroché, bouche bée devant ce film de grand malade. Rarement l'occasion de voir de tels bidules, c'et toujours ça de gagné.
















































