Shangols

07 mars 2021

L'Homme en gris (The Man in grey) (1943) de Leslie Arliss

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Les fameux studio Gainsborough bénéficie en ce temps de guerre d'une distribution prestigieuse (James Mason (as Lord Rohan), mon pote Stewart Granger (as Rokeby), Margaret Lockwood (as Esther) ou encore Phyllis Calvert (as Clarissa)) pour un film en costumes chiant comme la pluie un dimanche, même sous les tropiques. Deux amies de collèges, l'une qui a tout (Clarissa : riche, extravertie, souriante, généreuse, populaire), l'autre qui n'a rien (Esther : pauvre, introvertie, peu aimable). Celle-là, malgré le peu d'ouverture de celle-ci, décide de la prendre sous son aile et de tout partager : elle en fait sa meilleure amie... Mais l'Esther libre comme l'air, fuit le collège au bras d'un homme de peu... Clarissa, later on, connaît de son côté une destin de roman : le fameux Lord Rohan, autant par sa richesse que par son côté mufle, décide de l'épouser... Il ne l'aime pas, elle ne l'aime, chacun fait sa vie. Balle au centre... Clarissa (j'ai un peu l'impression de résumer un roman Harlequin) retrouvera Esther (qui bouffait les pissenlits par la racine) qu'elle fait entrer comme dame de compagnie dans sa demeure ; elle fait aussi la connaissance du mystérieux Rokeby (acteur, homme de foire...) qui nous vient tout droit des Antilles et dont elle s'éprend... Esther, elle, vénale comme pas deux, forcément, est attirée par Rohan (qui aime les femmes de fort caractère...). Ben du coup, tout va bien ? Eh bien pas vraiment : Rohan est de nature jalouse, Rokeby a l'âme d'un aventurier et Esther est une salope comme on en fait plus guère, prête à tout pour se débarrasser de son amie et pour vivre dans les ors du château. Ça va mal finir, pour sûr...

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L'expression est usée mais tout est cousu de fil blanc, chaque événement se révélant prévisible deux heures au moins à l'avance... Alors bon, ce n'est que le scénario me direz-vous. Oui, le problème c'est que la mise en scène est empesée, les personnages monolithiques (Mason, veule et antipathique au possible, fait tout le temps la gueule, Granger a son sourire de troubadour quoiqu'il fasse, Esther est vilaine comme tout (aucune dualité, aucune nuance, juste un air méprisant du début à la fin) et Clarissa naïve comme un agneau qui vivrait au milieu de gigots) et le rythme lent comme un escargot mort. Quant aux intérieurs, à l'aspect "reconstitution", les décors, les costumes, tout est morne, plat, sans aspérités... A l'image d'un des personnages secondaires (le gamin qui sert d'assistant à Clarissa est maquillé avec un black face assez gênant - Granger en remet une couche, c'est le cas de le dire, dans le rôle d'Othello... Noir c'est noir), tout est à la fois superficiel et lourd - et je passe sur le côté paternaliste et machiste à mort, même dans le couple dit "positif" : le romantique Rokeby à son aimée Clarissa : "il serait temps de m'obéir, dit-il sérieusement mais avec gentillesse, si un jour vous voulez m'épouser" - ben ouais, tu m'étonnes. Certes (allez, essayons de voir ce qu'on pourrait sauver), le final est d'une violence assez trashy relativement surprenante (Quand Mason est colère, le type fait peur... Femme battue s'abstenir) ; quant à la petite intro et la toute fin avec les descendants de nos héros, un épisode qui se déroule justement à l'époque présente, pendant la guerre, reconnaissons que cela constitue un encadrement assez mignon... mais bon, c'est franchement pour essayer d'achever sur une note positive. Définitivement pas ma came ce genre de pudding d'époque, vieillot avant l'âge... 

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06 mars 2021

Kwaidan (Kaidan) (1964) de Masaki Kobayashi

Voilà du cinéma comme on l'aime : Kwaidan, composé de quatre histoires, fut en grande partie tournée en studio, mais un studio à la nippone, attention ; splendeur des constructions, splendeur de la végétation, soin apporté à chaque détail, à chaque bibelot, des toiles peintes en fond d'écran absolument grandioses (virez-moi tous ces effets d'ordinateur, c'est laid), reconstitution à pleurer de tempêtes de neige, de déluges d'eau, ou d'une aube qui se lève. Ce qui saisit, dès les premières images de ce petit film de trois heures, c'est ce sens parfait du décor, du décorum, ce réglage absolument saisissant des lumières, cette mise en scène au cordeau, au millimètre. Les acteurs n'ont plus qu'à pénétrer dans cet univers pour animer le récit qui se déploie dans une sérénité et une beauté absolue... Magie donc de la forme au service d'un fond où il est plutôt question de magie noire, de démons, d'esprits, quatre contes où nos héros vont se retrouver immerger dans une sorte de cauchemar éveillé... dans des décors de rêves.

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La première histoire est celle d'un homme qui passe à côté de sa vie. Il quitte son aimée pour aller là-bas, là où il y a du travail (le samouraï reprend du service auprès d'un seigneur), là où il pourra trouver une compagne de haut rang... Il laisse en carafe sa femme aux longs cheveux noirs (c'est le titre de ce premier épisode) pour aller faire le mariole à l'arc et à cheval dans d'autres contrées et pour épouser une véritable peau de chien (oh la garce). Bien sûr, les remords l'étreignent et sitôt son service effectué, il lourde cette feignasse plaintive pour s'en retourner chez lui... Les herbes ont poussé un peu sauvagement, sa femme l'attend encore miraculeusement, l'homme ne se doute rien - une dernière nuit rêvée avant un réveil beaucoup plus effrayant... Le temps et sa faute le rattraperont, l'homme paiera le prix fort cet exil et surtout cet abandon. Vivacité des scènes d'action (le fameux tir à l'arc), chienlit de ce voyage en terre étrangère et terrible retour sur terre pour notre homme qui pensait retrouver son foyer d'antan : l'ultime séquence est horrifique et la science du maquillage et des effets spéciaux à la main (cette chevelure baudelairienne entêtante...) font le reste. Morale : repeint ton herbe en vert avant d'aller ailleurs... Une bonne petite introduction à ces destins où rien n'est jamais acquis, ou tout finit un jour par se payer.

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Le second épisode met en scène notre jeune et intrépide Tatsuya Nakadai (mon idole) qui fera beaucoup moins le malin après avoir subi une tempête de neige (la poésie de la reconstitution, mes amis, la poésie...) et avoir croisé cette redoutable Femme dans la Neige. Cette dernière s'est emparée du souffle de son camarade (un vieux avec lequel il ramassait du bois) avant de se pencher sur lui... et de le laisser indemne - elle le trouve trop jeune pour mourir. Mais il est prévenu : si jamais il raconte cette rencontre, elle reviendra lui donner la mort... Nakadai met des plombes pour se remettre de cette histoire, se remet u travail et croise dans cette campagne aux couleurs chatoyantes (je veux la même toile de fond dans toute ma maison) une jeune femme un peu perdue... Ce qui devait arriver arrivera (quand on chahute dans les blés, on sait comment ça se termine), et notre homme de faire trois gamins comme on fait des bottes de foin ; à lui, maintenant, bien sûr, de savoir tenir sa langue... Mais l'homme, on le sait, ne sait se taire, et ne peut se contenter de ce qu'il a - faut toujours qu'il l'ouvre et qu'il se la raconte... La femme de ses rêves (notez l'utilisation finaude de cette lumière bleue) se transformera en vengeresse... Mais quel sera son châtiment, finalement ?... Nakadai et ses grands yeux d'homme halluciné mange l'écran pendant que cette femme des neiges vous fait passer des frissons dans le dos (cette absence de sourcil, tout de même, ça fout les jetons). On tombe à genoux, une nouvelle fois, devant ces "décors naturels reconstitués" (a-t-on jamais vu plus beau set ?) et on se retrouve ventre à terre devant son châtiment... La magie, quelque soit sa couleur, continue d'opérer.

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On attaque alors le gros morceau avec l'histoire d'Hoichi, l'Homme sans Oreilles. Il est question, dans une longue introduction, d'une bataille qui fit rage entre deux clans de samouraï il y a de cela quelques centaines d'années (même les crabes en portent encore les stigmates, je plaisante pas) ; un clan fut décimé mais continue de hanter les parages de ce temple bâti non loin des flots : chaque soir, un émissaire-esprit vient chercher Hoichi (qui est aveugle mais a bien toutes ses oreilles - still) pour qu'il narre l'histoire de ce combat avec son biwa (rien à voir avec un bignou, pour les spécialistes). Il se rend dans ce cimetière habité par ces âmes auquel il déclame toutes les étapes de ce combat... Ses compagnons, alertés par ses sorties nocturnes et cette visite dangereuse des esprits tenteront de le sauver... Un sens de la reconstitution des combats sur l'eau absolument mirobolant (et cette fumée qui caresse ce bassin, popopoh), une œuvre d'art à plus d'un titre : des combats filmés qui reprennent les dessins d'époque, le chant de Hoichi accompagné par son fidèle instrument qui véritablement enchante les esprits (mais lesquels alors ?) et une calligraphie qui finit par recouvrir son corps faisant d'Hoichi une œuvre d'art (une sorte de livre ouvert) à part entière... Les costumes, la légèreté des femmes quand elles marchent, la pluie torrentielle qui s'abat sur ce décor mirifique, cette force démoniaque qui tente de prendre le taureau par les cornes (si j'ose dire)... C'est encore un tour de force visuel et esthétique de la part d'un Kobayashi véritablement au sommet de son art.

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Le dernier épisode, plus court (il tient dans Une Tasse de Thé) est peut-être, visuellement, le moins éblouissant, mais ce combat d'un homme contre les esprits, et surtout la façon de narrer cette histoire, de la présenter ont un petit côté borgesien qui fait plaisir à voir. Un garde est en proie à des visions : un homme mystérieux apparaît dans sa tasse, puis devant ses yeux alors même qu'il monte la garde ; il parvient, après s'être diablement employé, à le blesser... Trois émissaires, en forme de buzzer multicolore, viennent lui rendre visite pour lui demander des comptes... Notre homme devient à moitié fou pour combattre ces trois nouveaux esprits et l'histoire se termine de façon... un peu abrupte... Mais l'histoire est-elle vraiment terminée ? Mystère de l'écrivain possédé par ses propres écrits, ce dernier récit nous laisse sur une petite note aussi bien magique que terriblement troublante. Une parfaite mise en abyme pour achever cette œuvre d'art sur l'art d'émerveiller et de foutre les boules, ces quatre contes aux allures de tableaux animés mis en scène par un des plus grands de son temps. Plaisir total.

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Palm Springs (2021) de Max Barbakow

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Nouvelle version d'Un Jour sans fin : oubliez la journée de la mar-motte, c'est journée de mariage ; voilà apparemment un bail que Nyles se réveille un matin du 9 novembre et assiste tous les jours au mariage de proches de sa fiancée. Aujourd'hui, une donnée va tout de même changer : il entraîne dans sa galère (cette même journée répétée à l'infini) la sœur de la mariée. Celle-ci, furax, se rend bien compte, dès sa deuxième journée du 9 novembre, qu'elle est dorénavant destinée à vivre le même calvaire ; forcément, comme Nyles l'eut fait avant elle, elle tente par tous les moyens (s'enfuir, veiller tard, se suicider...) de s'extraire de cette journée soi-disant "inoubliable". Rien n'y fait, tous les jours, elle retrouve le sourire hâbleur de Nyles... Ils font ensemble les 400 coups et en tirent même un ensemble... L'amour pourra-il changer quelque chose ? L'étude de la physique quantique pourrait-elle se révéler nécessaire ? Suspense...

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Petit film d'après-midi pluvieux, le concept est gentillet et permet quelques bons vieux gags à la régalade (puisque de toute façon, tout est voué à recommencer, autant faire n'importe quoi : bousiller le mariage, provoquer une rixe dans un bar, piquer la bagnole d'un flic...). C'est pas toujours très fin, pas forcément d'une originalité folle, mais la petite complicité entre Andy Samberg (et sa bouche de 52 dents) et Cristin Milioti (et ses grands yeux d'enfant triste) passent tranquillement le temps... Malheureusement (forcément), même si le film ose parfois quelques micro écarts sexuels, l'ensemble du film reste bien trop bon enfant : ni trash, ni gore, ni totalement absurde, on s'enfonce rapidement dans une sorte de routine (c'est bêta pour le coup) très plan-plan : le vieil homme (qui vivait également la même journée que nos deux héros et apportait un peu de piquant en menaçant violemment Nyles se range : rien de mieux que la vie de famille - boring...) et notre petit couple à court d'idées pour épicer chaque journée ne trouve rien de mieux que de tomber amoureux (plus prévisible, tu meurs). Le final qui se devait d'être explosif tombe quant à lui un peu à plat... Une bonne idée de départ (plagiée) mise à la sauce moderne sur fond du jour le plus chiant de la vie (un mariage) qui perd en route son esprit rebelle et sa causticité. Une œuvre cossarde.   (Shang - 02/03/21)


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Assez charmé, pour ma part, par cette comédie sans vraie ambition mais qui parvient à dire pas mal de choses assez justes sous les habits de la grosse marrade à l'américaine. Barbakow s'empare du désormais classique thème de "la journée qui recommence en boucle" pour parler de choses assez différente du modèle-étalon Un Jour sans fin : si, a priori, le principe est le même, on observe de subtiles variations dans le comportement du personnage principal, et ça fait  toute la différence. Nyles est heureux comme un poisson dans l'eau au sein de cette frontière étroite du 9 novembre répété à l'infini. Il a fini par transformer l'habitude en nouveauté, et expérimente tous ses fantasmes au gré de ses fantaisies, libre qu'il est devant l'éternité du temps qu'il a à dépenser. Il peut choisir les partenaires sexuels qu'il veut, expérimenter la mort brutale ou le meurtre, changer de personnage, bref c'est un monde de liberté totale qui s'offre à lui sous la forme de la répétition monotone de la même chose. Pour lui, vrai garçon plus passionné par la fraîcheur de sa bière que par la nouveauté, c'est un monde presque idéal. Il ne lui manque qu'un amour durable, et c'est justement ce que la vie va lui offrir en la personne de son alter-ego féminin, prise dans la même spirale que lui. Là où Bill Murray se libérait de sa malédiction en trouvant justement l'amour et une autre façon de vivre son rapport aux autres, Nyles expérimente la beauté de l'amour en lui-même : si on aime vraiment, peu importe que les jours se ressemblent, peu importe la routine. C'est une très jolie idée que celle-ci, et elle est prolongée en plus par la réaction de la fille : elle, en vraie représentante de son sexe, préfère la construction à la bière tiède, et tient à quitter le cercle de cette journée. Leur confrontation aboutira à la très belle scène finale, que je ne dévoilerai pas, mais qui tend à prouver que même sortie de la routine, on ne fait guère plus de choses qu'enfermée en elle.

Palm Springs

Alors ok, ce n'est pas toujours très fin. Les acteurs sont très inégaux, les gags parfois un peu lourds, les idées pas toujours très inspirées (la scène de comédie musicale au milieu du bazar, les gros gags un peu appuyés sur les invités au mariage), mais rien que pour cette gentille réflexion romantique sur le couple et les aspirations de chacun, on se laisse embarquer dans cette histoire fun, beaucoup plus adulte que ce que son pitch promet. De plus, Barbakow n'est pas manchot pour rendre son film pop et coloré avec sa bande-son aux petits oignons (Bowie et Cindy Lauper, entre autres), son rythme endiablé et son montage parfois ingénieux. Ça ne casse aucune patte à aucun palmipède, mais on sait gré au gars de nous divertir à bon compte, et de nous distiller de plus un joli et discret discours sur l'amour, le couple et la force de l'habitude.

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Les Acteurs de Bertrand Blier - 2000

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C'est toujours pareil avec Bertrand Blier, depuis Les Valseuses : il réussit parfaitement le début de son film, parfois même les deux premiers tiers, mais il ne sait jamais comment terminer, et bâcle complètement la fin... Bon, dans le cas des Acteurs, le truc tient environ 10 minutes avant de sombrer. Pour tout dire, on reste assez perplexe devant le projet. De quoi le bougre veut-il causer ? peut-être de l'immense solitude des acteurs, condamnés à séduire le public, désespérés quand ils ne savent plus le faire, pathétiques dans leur volonté d'exister coûte que coûte et dans leur nostalgie un peu rance d'un temps béni d'avant, capricieux et jaloux, touchants aussi quand ils ne parviennent plus à se faire entendre. C'est en tout cas ce qu'induit la première longue scène, la seule à peu près réussie du film : Marielle commande un petit pot d'eau chaude dans un resto, dans l'indifférence générale des garçons : il est devenu inaudible, ce qui remet en question toute sa carrière et tout son savoir-faire. A ses côtés Villeret et Dussollier ne le soutiennent que mollement, eux ne sont pas encore touchés par ça. A partir de cette séquence assez bien écrite (à l'ancienne, hein, avec ce côté un peu ringard du théâtre de boulevard) et mise en scène avec une excellente utilisation du lieu (un resto bondé), Blier va décliner le thème, à savoir les affres, atermoiements et autres vanités de ce petit peuple des acteurs, à travers des situations qui se veulent drolatiques et provocantes. C'est un véritable défilé d'acteurs célèbres, ils y sont tous, de Delon à Depardieu, de Berléand à Yanne, de Frey à Belmondo, de Piccoli à Brialy, de Brasseur à Serrault, chacun en charge d'une scène mettant en valeur ses petites tares, chacun dessinant un portrait à charge de ce métier narcissique et vain. Blier va même jusqu'à convoquer les fantômes des grands disparus, Brasseur père ou Blier père, Lino ou Jeannot (Delon, comme toujours impayable avec sa nostalgie à deux balles des acteurs-des vrais-des avec des couilles d'antan). Seule entorse ou presque à ce casting masculin : Balasko, qui joue la doublure de Dussollier... Bon, c'est un jeu, quoi, une sorte d'essai qui se veut malicieux et critique sur ce petit monde opaque.

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Le souci, c'est que Blier a perdu son mojo dans l'écriture. Plutôt que de trousser des situations pertinentes, parlantes, qui éloigneraient son film de l'auto-centrage et de la "chapelisation", il va au plus court et tombe dans ses pires travers : la vulgarité (la scène de Jean Yanne, à base d'enculages et de petites grosses, celle du couple Arditi/Brialy, homophobe à l'ancienne, ahah les pédés), le burlesque pas drôle (Sami Frey en handicapé, pénible), la nostalgie à deux balles (Delon déjà cité) ou l'inanité complète (la longue scène de fou-rire de Belmondo, douloureuse pour lui). De temps en temps, à la faveur d'un joli travelling sur le visage de Claude Brasseur ou d'un dialogue un peu plus fin (Piccoli se démène pour trouver quelque chose à défendre là-dedans et y parvient), on voit bien que Blier a pu avoir du talent, a pu avoir le sens de la situation, a pu écrire quelques dialogues bien troussés. Mais le film a trop peu d'occasions de le prouver, et se résume à une longue errance sans but assez supérieure (le public est un ramassis de crétins), succession de sketches pas drôles et même assez sadiques massacrant un à un ses acteurs et appuyant sur leurs défauts : l'alcoolisme de Villeret, l'homosexualité de Brialy (oui, c'est un défaut pour Blier), le ringardisme de Marielle, tout sert de matière au rire sardonique du film, qui ne cherche pas plus loin que ça. Du coup, Les Acteurs est assez déplaisant, très cynique, méchant sans nécessité, et ne serait la mise en scène toujours assez inventive, on n'aurait là qu'un moment gênant et pathétique.

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LIVRE : Scum Manifesto de Valerie Solanas - 1967

9782755507768,0-7010915Le féminisme était déjà arrivé à des sommets dans les années 60, et ce petit manifeste atteste de la foi profonde de ces dames envers le sens de leur combat. Au départ, on parcourt ce livre le sourire aux lèvres, convaincu qu'on a devant nous une variation autour du texte de Jonathan Swift, Modeste Proposition. Là où l'éminent auteur irlandais proposait de manger les chômeurs et les enfants pour lutter contre la démographie galopante, Solanas prône tout simplement une éradication en bonne et due forme des hommes. Elle part en effet du principe que ceux-ci sont à l'origine de toutes les tares qui gangrènent notre société : la guerre, le racisme, les femmes battues, le péril écologique, le capitalisme, Cyril Hanouna, les religions, la prostitution, la solitude, le dévoiement de la culture ; et s'il n'y avait plus que des femmes sur Terre, on reviendrait à une société stable, sensible, intelligente, mesurée. Estimant que c'est possible, aujourd'hui qu'on n'a plus besoin des hommes pour procréer et qu'on peut manipuler l'humain pour ne plus produire que des représentants du sexe féminin, elle lance donc une vaste proposition : que les hommes disparaissent une fois pour toutes. Le truc est tellement énorme qu'on se marre bien devant les énormités balancées par Solanas (en gros, les hommes sont tous des trous du cul inutiles et nuisibles), convaincus d'être face à une blague, à un texte secouant sciemment le cocotier pour mieux développer quelques idées ma foi très viables sur la place de la femme et sur le machisme éternel. Par l'excès, elle parvient à être plutôt pertinente, surtout dans la deuxième partie, où elle développe une idée plutôt convaincante : si les hommes sont si cons, violents et veules, c'est qu'ils sont dans le désir inatteignable d'être des femmes. Elle sauve donc du marasme non seulement les femmes, mais les trans et autres travestis qui acceptent leur féminité, rêvant d'une société enfin équilibrée grâce à elles (eux).

Mais peu à peu, dans l'avancée du texte et aussi grâce à la postface assez rock'n roll de Lauren Bastide, on se rend compte que Solanas ne plaisante pas... Sa biographie atteste de sa sincérité, puisqu'elle est passée à l'acte en tentant d'assassiner Andy Warhol ; et puis elle clame haut et fort ses idées, rêvant que les "Scum" finissent par prendre le pouvoir, les "Scum" étant une sorte d'équivalent aux sans-panache de Despentes dans King-Kong Théorie : toutes les femmes, sauf celles qui se sont asservies aux hommes, celles qui acceptent leur soumission, toutes sans partage, les moches, les grosses, les sales, les vieilles autant que les belles. La sororité en plein, quoi... Finalement, on se dit que Solanas est sûrement à moitié folle (ce que ses séjours en HP tendent à prouver), mais que sa folie la pousse à crier quelques sacrées vérités sur la société, et à les crier avec une indignation, une colère, une sincérité qui la rapprochent des mouvements punks ou activistes (les Pussy Riot notamment). En tout cas, son livre remue bien, il faut bien de temps en temps une de ces ennemies de la tiédeur qui balancent des grands coups de pied dans la fourmilière, qui choquent pour mieux dénoncer. Scum Manifesto fera sans aucun doute grincer quelques dents mais soulagera aussi pas mal de femmes du poids de leurs mecs...

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Dangereuse sous tous Rapports (Something Wild) (1986) de Jonathan Demme

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Pas toujours évident de se retaper ces panades des années 80 ; c'est dommage parce qu'il y avait là au départ une idée plutôt bonne qui aurait pu dériver dans la comédie pure... Mélanie Griffith, sexy en diable en brune, décide de prendre à la volée, dans un petit boui-boui de New-York où les deux tours se dressaient encore fièrement, un yuppie, bien propre sur lui mais aux manières pas si honnêtes (il allait se barrer sans payer). Attirée par la charmeuse Melanie, il la suit dans sa voiture, puis dans un motel et c'est parti pour une échappée belle jusqu'en Pennsylvanie : Melanie veut présenter un mari décent à sa mère avant de se rendre à son bras dans une fête donnée par son école (la promo de 1976, 10 years after)... Seulement voilà, Melanie croise lors de cette fête son mari (Ray Liotta), l'officiel donc, qui sort tout juste de prison. Ray sourit mais il n'est pas content du tout. Vraiment pas...

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Cela commence sur les chapeaux de roue avec ce type un peu niais (mais pas aveugle) qui se laisse embringuer comme une vieille baderne par une Melanie qui n'a pas froid aux yeux... Un petit braquage dans une station, une petite relation sexuelle menottée dans un motel où la Melanie déchire tout sous-vêtement comme si c'était du papier (le yuppie se dit youpi), un repas un peu coincé chez la mère (notre yuppie continue de faire bonne figure) et une fête d'école qui part en live quand notre yuppie croise par hasard un type de son bureau (séquence "pas toujours facile de garder la face quand on a déconné"...). On ne se roule pas par terre mais Demme réussit jusque-là à donner à sa comédie quelques petits moments de malaise drolatique - et de sensualité - plutôt bienvenus ; c'est les eighties, on est content de voir ce type en costard revenir sur terre, prendre sa petite dose d'humanité folle, de laisser-aller, un petit côté sauvage qu'il avait dû remiser au placard depuis la fin de ses études. Pourquoi pas, allez. Demme, ensuite, choisit d'effectuer un virage à 90° : il décide tout d'un coup de prendre le chemin  de la violence pure et dure ce qui ne tarde pas à instaurer cette fois-ci un malaise malsain... Liotta est un fou furieux (il rejoindra bientôt dans la mafia, oui), prend littéralement possession de la pauvre Melanie qui n'est plus à la fête et envoie paître après l'avoir humilié notre bon yuppie... Un yuppie, nonobstant, qui est pugnace, qui ne lâche pas l'affaire, et la fin de dériver vers un règlement de compte sanglant - le revirement de ce yuppie est aussi crédible que moi en skate et le scénario de se vautrer dans ce face à face entre mâles qui ne peut que mal finir ; notre petite comédie s'est pris un uppercut dans la tronche, elle ne s'en relèvera pas... On sent que Demme se plaît à se lancer dans ce mélange des genres mais livre une sorte d'œuvre hybride qui ne convainc ni sur un plan (la comédie romantique échevelée) ni sur l'autre (le thriller à deux balles). Reste une idée de départ très eighties qui avait du potentiel mais qui est trop vite ruinée par ce désir d'escalade dans la noirceur et le sang - Demme n'est pas Scorsese, hein, Ray ? Un bon vieux gâchis très eighties...  

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05 mars 2021

Nostalgie de la Lumière (Nostalgia de la Luz) (2010) de Patricio Guzmán

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Sans qu'on le voit vraiment venir (si on ne lit pas le résumé sur la jaquette...), Guzman, par le biais du désert d'Atacama au Chili, nous amène du macro (le télescope international qui guette les étoiles dans ce ciel sans nuage) au micro (la quête infinie de ces femmes qui 19518452sillonnent le désert à la recherche des traces de leur défunts, exécutés et dissimulés sous l'ère Pinochet) en passant par le... le médio (ouais), ces dessins laissés sur ses rochers par des bergers il y a plusieurs centaines d'années ; en évoquant ces "archéologues de l'espace" qui tentent de remonter le passé jusqu'au Big Bang puis ce passé récent tout aussi enfoui dans le sable du désert, Guzman parvient par le biais de subtiles métaphores "filées" (du calcium des étoiles à celui des ossements) à retracer tout un pan de l'histoire (douloureuse) du Chili : réflexion poétique sur le mystère absolu de la Création, réflexion ontologique sur le besoin absolu de retrouver les siens, son film est à la fois éminemment vertigineux et émouvant. Il y a ceux qui voudraient tourner la page de l'histoire récente et ceux dont le devoir de mémoire est crucial : Guzman tente, lui, d'évoquer tout le paradoxe de ce pays qui ne pourra avancer sans "exhumer" un/au jour son passé. Les témoignages d'astronomes et ceux de ces femmes "orphelines" du corps de leurs proches apportent des commentaires pertinents et touchants d'un côté sur ces images mirifiques du ciel et de l'autre sur les photos de ces disparus sur terre. Guzman fait preuve d'un don particulier pour mettre en lumière les liens (tout comme ceux qui lient les étoiles entre elles pour former des constellations) entre l'infini cosmique et l'histoire intime de son pays. Un véritable tour de force pour que le passé récent du Chili ne tombe point dans un trou noir.   (Shang - 28/12/11)

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Moins fan, je dois l'avouer, que mon bicéphale concernant ce documentaire. Pour tout dire, j'ai même trouvé un peu fumeux le concept sur le temps et le passé débouchant sur l'histoire récente du Chili. Au départ, bon, on regarde assez fasciné ces images de télescope qui se déploient avec une lenteur majestueuse, et on apprécie le regard posé dessus par Guzman, qui s'intéresse aux rouages, aux grosses machineries (si bien qu'on a presque parfois l'impression qu'il filme un projecteur de cinéma). On est même prêt à le suivre dans ses rêveries concernant l'infiniment grand, ces étoiles qui sont autant objet de rêverie que de philosophie, et on aime particulièrement les premiers témoignages : ce scientifique qui parle de l'inexistence du présent, disant que tout ce que nous voyons appartient déjà au passé, vous plonge dans des abîmes de réflexion : le genre de stimulus qui fait du bien aux neurones. Mais dès lors que le gusse a placé le mot "passé", Guzman s'en empare pour éloigner son film de l'espace et se concentrer sur le désert et les cadavres enfouis sous la terre. C'était bien là son but, et l'introduction sur les lointaines étoiles n'étaient qu'un prétexte : il va s'agir dès lors de retracer avec une voix off douloureuse les recherches incessantes de ces femmes à l'affût des traces de leurs proches assassinés sous Pinochet. On préférait la première piste. Le documentaire, très flou, tente sans arrêt de raccorder avec cette notion de temps, de couches temporelles, et même d'y mêler des éléments autobiographiques ; moi je n'ai pas vu le lien, franchement, si ce n'est, oui bon ok, ce rapport cosmique entre l'infini de l'univers et le fini de l'être humain, dont les éléments vitaux se retrouvent pourtant sur les lointaines planètes. Le ton solennel de Guzman, les errances de la construction et les pistes tous azimuts finissent de nous enterrer : on ne comprend plus rien, et le film, qui voudrait être profond dans sa volonté de "prière pour les morts", ne dit finalement rien, ni sur les étoiles, ni sur le régime de Pinochet, ni sur l'auteur. Trop d'options, trop de choses à dire peut-être : en tout cas on s'ennuie...   (Gols - 05/03/21)

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Goupi Mains Rouges (1943) de Jacques Becker

t-goupi_rouges_1_1Drame policier familial campagnard, Goupi Mains Rouges fleure bon le sympathique vieux cinéma de chez nous, avec une intrigue pas piquée des hannetons, des premiers et des seconds rôles en veux-tu en voilà, des dialogues finement ciselés qui rappellent mon enfance ("J'va changer d'stratégie" "Où vont-y ?" - c'est pour ça que des fois je fais des fautes) et des changements d'angle de caméra super (moi aussi je peux parler technique si je veux).

Dans la famille Goupi, il y a Goupi-L'Empereur, 106 ans, qui ne jure que parit_happened_at_the_inn_1_ l'Empereur et qui a caché le magot dans la pendule - ça, il faut pas le dire mais c'est pas grave non plus -, il y a Goupi Mains Rouges, Lech Walesa en brun, qui a les mains rouges mais comme c'est en noir et blanc et qu'on ne sait pas pourquoi, ça casse un peu l'ambiance, il y a Goupi-Monsieur, le fils qui vient de Paris et dont tout le monde se moque, il y a Goupi-Muguet, la jeune fille, il y a Goupi-Tonkin qui a fait l'indo et qui n'en est toujours pas vraiment revenu, il y a Goupi-La loi, ancien gendarme... Une histoire de Goupi entre Goupi... Sans parler d'un meurtre avec du suspense jusqu'au bout pour connaître le meurtrier, d'un magot - mais là j'ai un peu pété le suspense -, de fausses accusations, d'un mariage qui se fera, se fera pas, bah bah bah bah bah et puis plein d'autres trucs qui me font dire que, décidément, Jacques Becker, ce n'était pas un manchot... Mention spéciale pour Robert Le Vigan qui a été une nouvelle fois oublié des Césars cette année.   (Shang - 05/03/06)  


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Coïncidence :  voilà jour pour jour 15 ans que mon camarade a écrit le petit texte précédent. Texte qui paraît, reconnais-le ami, un peu court pour évoquer ce film magnifique. J'y reviens donc, en ajoutant une touche d'admiration à la bienveillance de Shang. Goupi Mains Rouges est le portrait d'une communauté refermée sur elle-même, ce qui, en 1943, peut évoquer d'autres groupes : les Goupi, poignée de paysans cupides et méchants comme la teigne, qui se sont tant extrait du reste de la société qu'ils finissent par avoir inventé leurs propres lois ("Ce qui se passe chez les Goupi reste chez les Goupi") et par avoir instauré la consanguinité dans les rapports maritaux (il est important d'épouser un(e) vrai(e) Goupi, et tant pis s'ils sont six en tout). Débarque là-dedans "Monsieur", qui est certes du clan mais qui s'est désolidarisé de la paysannerie en montant à Paris. Il est rappelé au pays par papa dans le but de le marier avec la Goupi de service. Il va peu à peu intégrer les codes de la famille, devenir un vrai Goupi à son tour. Ce que Becker en pense reste à la discrétion du public ; mais disons que l'assimilation se fera dans la douleur, et que le résultat ne sera guère réjouissant, le dressage de "Monsieur" se terminant par une leçon de morale sur les gros sous, par la connivence avec les autres pour cacher un cadavre et par le suicide du plus salopard de tous, occis dans l'indifférence générale.

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C'est noir, très noir, voire nihiliste dans le portrait du groupe. La famille est soudée contre tous, les "étrangers" au clan, tous ceux qui ne suivent pas la sainte règle du profit capitalistes, les flics, les instruits... Bref, le bon sens paysan qui trouve là sa plus pathétique démonstration. Pourtant, le film ne se départit jamais d'un petit ton drolatique absolument irrésistible. Chaque personnage de la famille est un personnage principal, chacun a sa petite caractérisation, de la cheftaine sadique et hargneuse au doyen taquin et gourmand, de "Tonkin", ancien d'Indochine, jaloux et fourbe au fameux "Mains Rouges", anar malin comme un singe et plus ou moins rejeté par la famille, de "Monsieur", dandy vite gagné à la cause à "Muguet", brave fille sacrifiée par la famille. Il y a dans la description de ce minuscule groupe de gens l'image d'une vieille France refermée sur elle-même, encore arquée sur ses éternels soucis de race pure et d'argent. Quand l'un d'entre eux meurt, on ne le pleure que compte tenu du profit que cette mort va nous faire perdre ; l'amour se monnaye ; le fils, dès qu'il s'avère être beaucoup moins riche que ce qu'on pensait, devient le coupable idéal d'un vol... Ce n'est guère reluisant, et Becker savoure avec délice la cruauté de son portrait social. Mais par-delà tout ça, il y a des scènes géniales et drôles : un interrogatoire de police où tous, tout à coup solidaires, jouent les innocents ; un début de film à la limite du fantastique, qui rattache les Goupi à un groupe un peu vaudou, leur confère une aura de sorcellerie ; des sorties de Le Vigan proches du Grand-Guignol, l'acteur est génial et démesuré, conférant à son personnage bien noir un aspect burlesque qui fonctionne à mort ; une scène finale ample et superbement filmée. Ajoutez à cela une bande de comédiens parfaits, des rôles comiques aux jeunes premiers, une mise en scène inventive et personnelle, et une rénovation du film sans défaut, et vous obtenez un des plus beaux films de cette époque, un truc à ranger à côté des Renoir ou des Clouzot. Parfait, même 15 ans après.   (Gols - 05/03/21)

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SERIE : Johnny Staccato - 1959-60

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Alors là, avouons qu'on est dans le pur petit plaisir de grand fan du noir et de l'ami Cassavetes. Vingt-sept épisodes visionnés chaque jour religieusement, autant de récits dans lesquels le pianiste et détective Cassavetes aura pu démontrer son sens du courage, du fighting spirit (il excelle dans ses prises de judo), de l'amitié, de la justice. Il ne faut pas venir sur les terres de John ni venir ennuyer ses potes. Les histoires se terminent généralement par des coups de feu et les cadavres (amis ou ennemis) se ramassent à la pelle. Emmené par une petite musique jazzy signée Elmer Berstein (les geeks musicaux pourront également reconnaître par deux fois John Williams, himself, au piano), chaque épisode plie l'affaire en vingt-cinq minutes chrono. Réalisée par d'excellent seconds couteaux du genre (John Brahm, Robert Parrish, Joseph Pevney, Boris Sagal, Richard Whorf, Robert B. Sinclair ou encore Paul Henreid pour les fans de Casablanca), cette petite série diffusée sur deux années tient frauduleusement la route : un night club où chaque soir les jazz sessions s'enchainent, de sombres rues de New-York pour servir d'écrin, et un détective qui a fort à faire pour régler les histoires de gang, les vengeances, les chantages, les jalousies, les embrouilles et ce quelles que soient les communautés...

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A tout seigneur tout honneur puisque John Cassavetes lui-même a réalisé cinq épisodes (et sûrement l'un des summums de la série) : Murder for credit met en scène un musicien victime d'empoisonnement (des femmes jalouses ou un entourage toxique et revanchard ? - Martin Landau et son regard hagard campe un suspect idéal...), Evil s'intéresse à la vie d'un prêcheur avide de gros sous (beau parleur, charmeur, les ouailles décérébrés suivent ce diabolique homme de religion les yeux fermés - la présence d'Elish Cook en alcoolo est un petit bonheur en soi ; gare aux bonimenteurs qui prennent dans leurs rets par leurs discours rôdé les naïves âmes - heureusement, Staccato veille), dans A Piece of Paradise il est question d'un ancien jockey (victime d'une très sale chute quelques années auparavant - c'est un proche de Johnny) suspecté d'avoir tué une danseuse de revue dont il était tombé fou amoureux, sûrement au grand galop - coupable, pas coupable ? Staccato prend sa défense autant que faire se peut - l'amitié vs la justice), Night of Jeopardy est un épisode très musclé où des faux-monnayeurs mettent la misère à Staccato (il a deux heures pour écumer la ville à la recherche d'un mystérieux paquet pour sauver ses proches pris en otages) et enfin le très classieux Salomon, la pépite du lot : un huis-clos à trois entre Elisha Cook, en avocat cette fois (le seul acteur, hors commissaires et musiciens, à faire deux apparitions dans la série sous deux rôles différents - et il est bien entendu à chaque fois génial), Johnny Staccato et l'accusée Cloris Leachman (cette ardente (et sublime) pacifiste est accusée d'avoir violemment assassiné son mari à coups de couteau) ; ce cinquième épisode réalisé par Cassavetes donne à voir un Cook grandiloquent, à moitié starbé, avant que l'action ne se concentre dans une cellule où les champs/contre-champs sont tendus comme une arbalète et où les jeux sur les ombres sont absolument magnifiques. Cassavetes en interrogateur implacable pousse l'accusée jusque dans ses derniers retranchements - c'est noir, c'est rude, c'est sans pitié. C'est du pur jus.

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Difficile de donner un modèle pour chaque épisode, les variations sur le thème du ou des coupables étant multiples. On assiste généralement, au départ, à un meurtre ou à la fuite d'un type qui se sait menacé. Staccato est rapidement contacté pour tenter de démêler l'écheveau en un temps record. Entre deux enquêtes, notre bon Johnny discutaille avec le second personnage récurrent de la série (l'expérimenté Eduardo Cianneli as Waldo, le tenancier de la boîte de jazz du même nom), joue quelques notes au piano avec un air inspiré ou traque la gorette, brune ou blonde, qu'importe, mais toujours assez bombasse. D'autres individus font plusieurs apparitions dans des rôles récurrents (Frank London as Shad, un démerdard dans le "milieu", toujours prêt contre quelques billets à donner une piste ; divers commissaires et musiciens dans des rôles plus secondaires) mais ce sont surtout les guest stars qui donnent un éclat particulier à la série. Deux actrices, en particulier, illuminent la série de leur présence : Gena Rowlands, of course, encore toute jeunette, est éclatante dans l'épisode intitulé Fly, baby fly ; c'est indéniablement le plus glamour de tous : Gena et John se retrouvent côte à côte dans un avion alors même qu'une valise cache une bombe ; John a été piégé par l'ex de Gena et cette première rencontre a des allures de coup de foudre en direct... On se retrouve tout guimauve lorsque la Gena s'endort et se réveille sur l'épaule de John alors même que la menace est à son comble... Autre épisode à vedette féminine, Tempted, avec la présence de l'éblouissante et vénéneuse Elizabeth Montgomery : elle échange au passage avec le John un long baiser langoureux et sensuel et l'on sent que la belle est prête à tout pour couler des jours heureux - amoureuse ou purement vénale, là est la question.

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D'autres acteurs surprises feront leurs apparitions (citons Dean Stockwell, Paul Stewart (l'homme aux sourcils), Michael Landon (sans prairie), John Hoyt, Tom Reese (et son gros pif),... et une pléiade de donzelles à se pâmer). La série fait des incursions dans de multiples milieux et autres communautés (hispano, black, asiatique, germanique, russe... et même une frère et sœur communistes - là encore, au sein même d'une petite ville (A nice little Town, le seul tourné hors NY), Staccato se dresse contre toute la population pour faire cesser les discriminations de toute sorte, les procès d'intention), Staccato prenant toujours la défense des opprimés. Parmi les épisodes les plus marquants au niveau du scénar, on pourrait citer Double Feature avec deux Cassavetes pour le prix d'un (il joue un méchant... d'origine canadienne avec un petit air pervers qui semble le combler), An act of Terror qui met en scène un ventriloque schizophrène (!!! oui, finalement, c'est peut-être un peu prévisible), The Return où il est question (comme dans d'autres épisodes d'ailleurs) d'un ancien de la guerre de Corée qui peine à retrouver ses marques et surtout à reprendre une relation "normalisée" avec son ex (l'essence même du noir), The Poet's Touch qui nous plonge dans l'ambiance un poil hippie du Village (mais un milieu là encore empoisonné par le meurtre...) ou encore The Parents où un jeune couple se mord les doigts d'avoir vendu leur enfant (ça arrive...). Staccato est l'ultime recours, celui qui est toujours prêt à se prendre des mornifles ou des balles à la place de ses clients ; il reste tout le temps droit dans ses bottes, laisse toujours sur la banquette sa dernière conquête quand le devoir l'appelle, fait toujours preuve de pugnacité même dans les moments les plus désespérés (ne jamais s'approcher trop près de lui quand on a une arme...). Il sauve des musiciens, des jeunes cons, des sportifs, des types de la haute, des femmes aux abois, des suicidaires, des types désespérés, ruinant ses costumes en faisant des roulés-boulés, utilisant son direct du droit quand on le chauffe, dégainant son gun en dernier ressort - parfois, oui, il tue ses adversaires mais toujours en état de légitime défense. Bref une belle gueule, une sourire inimitable, du touché, du doigté, du charme, et du chien, un véritable gentleman-détective... Sans mon petit Staccato quotidien, me voilà tout orphelin. Une grande série ultra punchy et bourrée jusque-là de durs gangsters et de pures créatures de rêve (tous ces plans sur des jambes féminines, pfiouuu...) - avec en prime un Cassavetes déjà légendaire à tous les postes. INCONTOURNABLE.

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 Tout Cassa à la casa

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Fin d'automne (Akibiyori) (1960) de Yasujiro Ozu

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Ozu joue sur du velours, peut poser sa caméra dans n'importe quel coin de la pièce, c'est toujours le bon angle, le bon positionnement. Les acteurs jouent souvent face caméra, le regard ou le profil orientés au micron près, les cadres dans le cadre sont réglés comme du papier à musique (très belle d'ailleurs, on en parle pas assez), les séquences où les personnes sont côte-à-côte toujours dans la bonne perspective. Ca respire la jeunesse avec la lumineuse Yôko Tsukasa (Ayako Miwa) et la pimpante et magnifique Mariko Okada (Yukiko, son amie). Ca respire la seconde jeunesse avec les trois compères Shin Saburi, Nabuo Nakamura et Ryuji Kita qui tentent d'orchestrer la partition - le mariage de la fille et éventuellement de la mère, veuve. Et bien sûr le sourire immuable de Setsuko Hara (Akiko Miwa), "fraîche fleur sous la pluie", qui irradie le film.

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Trois bons vieux potes se retrouvent lors d'une cérémonie à la mémoire d'un de leur ancien ami disparu. Ils y croisent la veuve et la fille de ce dernier. Ils se mettent martel en tête de trouver un bon parti pour la fille, mais celle-ci semble avoir beaucoup de mal à vouloir se séparer de sa mère, qui se retrouverait forcément toute seule. Ni une, ni deux, germe alors l'idée chez nos gars de remarier la mère avec l'un des trois compères qui est veuf. Cela va provoquer quelques anicroches, les trois gaziers s'y prenant parfois un peu comme des manches. Le thème est un des plus classiques dans la filmographie d'Ozu, mais il est ici exploité au maximum pour varier les scènes entre les différents personnages. Tout d'abord les trois compères s'en donnent à coeur joie en se rappelant leur ancien amour pour Setsuko Hara (deux d'entre eux regrettent ouvertement de ne point être veufs, ça fait toujours plaisir) et pour lancer des petites vannes, limites grivoises, lorsqu'ils constatent qu'avec une femme comme Setsuko un mari est forcément vite épuisé - ce qui ne risque point d'arriver à celui de la vieille matrone du bar, rires. Il y a les séquences pleines de douceur et de complicité entre la mère et la fille jusqu'à ce qu'éclate un petit malentendu à propos de leur mariage respectif - Setsuko étant la dernière informée (elle a d'ailleurs une phrase superbe à propos d'un éventuel remariage : "il est difficile de repartir en bas de la colline"... l'amour perçu comme un véritable voyage au long cours où rien n'est gagné d'avance). Il y a enfin l'électron libre Yukiko qui va un peu se charger de faire le lien entre tout le monde ; elle ne va pas hésiter à rentrer dans le lard des trois "vieux sages" pour leur faire comprendre que leur façon de faire manque totalement de tact - une jeunesse qui sait et qui dit ce qu'elle veut, une belle façon d'injecter du sang neuf dans l'oeuvre du maître au diapason des idées nouvelles dans ce Japon en pleine mutation.

 

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Des discussions au taquet, des personnages parfaitement campés et quelques séquences pleines de vie : lorsque les sept jeunes partent en excursion à la campagne, lorsque deux d'entre eux saluent du haut d'un toit d'immeuble le train dans lequel se trouvent deux jeunes mariés, la mère et la fille dans le même peignoir pour une ultime escapade à deux à la campagne et le saké ou le whisky qui coulent toujours à flots pour célébrer une quelconque occasion. Beaucoup de sérénité se dégage de l'ensemble (comme d'hab, certes, mais presque un peu plus...) et si cette fin d'automne est chargée en émotion, coule en elle une sève salvatrice et revigorante. Demain je publie mon recueil de Haïkku. Gloire à Ozu.   (Shang - 23/10/08)

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Curieux comme j'ai tendance à chaque fois que je commence un texte sur Ozu à écrire : "Le plus beau Ozu". Au terme de cette odyssée (j'ai tout commenté personnellement), je peux donc affirmer que chaque Ozu est le plus beau Ozu, ce qui constitue finalement une belle carrière. Comment voulez-vous lutter contre ce charme indéfinissable, cette profonde sensibilité, qui prend, ici comme ailleurs, la forme la plus simple qui soit, qui use de la grammaire la plus directe ? Des plans fixes et parallèles au sol (rompue dans ce film, à un endroit, par un aberrant plan en plongée, audace formelle qui a dû le,pêcher de dormir plusieurs jours) un découpage minimaliste et millimétré, une trame simplissime (en gros, toujours la même, mariages arrangés, poids de la solitude, désavantages de la vieillesse, temps qui passe et roseur des joues juvéniles), et envoyez : vous obtenez le plus beau des films, au charme fou, à la fausse naïveté cachant quelques mélancoliques pensées. Fin d'Automne a la qualité d'éternité des films d'Ozu en couleurs, ceux où il est enfin en pleine possession de tous ses moyens, ceux où il lui suffit de crier "moteur" pour que la magie opère d'elle-même. Les thématiques sont les mêmes que d’habitude, mais ici filmées avec une douceur, une empathie, un amour de tous ses personnages, qui font fondre le cœur. Ajoutez à ça une connaissance parfaite du monde tel qu'il est : musique qui s'éloigne du giron japonais pour ouvrir au jazz ou à la pop, allusions à la peinture contemporaine (Mondrian ou Giacometti en tête), costumes graphiques entre tradition et modernité, bref Ozu est de son temps, et malgré l'aspect classique en surface de son film, sait toujours parler du monde qui évolue avec beaucoup de finesse et de bienveillance. Mon camarade a dit tout le reste, entre acteurs bouleversants et mise en scène géométrique parfaite : un chef-d’œuvre de plus à mettre sur l'ardoise du maître.   (Gols - 05/03/21)

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sommaire ozuesque : clique là avec ton doigt

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LIVRE : Le grand Jeu de Graham Swift - 2021

unnamed (1)Ils ont une certaine patte, ces Anglais, pour nous trousser des romans "non linéaires", non "purement factuels" mais en dessinant, façon arabesque, des personnages (un trio ici) sur lesquels ils apportent tous les événements essentiels d'une vie tout en se jouant des temps. Swift part ici de presque rien : un magicien, Ronnie dit, sur scène, Pablo, son assistante, Evie dite Eve, et un présentateur de soirées de spectacle, un certain Jack Robbins dit Jack Robbinson. Trois jeunes gens d'une vingtaine d'années qui, le temps d'un été, celui de 1959, vont animer les soirées de Brighton. C'est sur ce trio que tout le roman de Swift est fondé : leurs relations amicales, amoureuses, leur enfance, leur réussite professionnelle, leur séparation... On saute d'une période à l'autre en un clin d'œil (l'enfance de Ronnie, gamin fuyant Londres pendant la guerre pour trouver refuge à Oxford dans une famille d'accueil ; cet été 1959 où le trio (et surtout ce duo, voire même ce uno) fait des miracles sur scène ; puis nous voilà cinquante ans plus tard, en compagnie d'Evie face à son miroir...) et ce avec une fluidité absolue. Les personnages se construisent ainsi sous nos yeux, façon puzzle, dans un désordre temporel parfaitement organisé et subtilement conçu. Au centre de cette relation, la magie, et cet ultime tour de force qui sera forcément dévoilé dans les dernières pages...

Alors oui, rien de proprement extraordinaire au niveau des événements, juste une facilité indéniable chez Swift à nous camper des époques, des lieux, à nous faire toucher du doigt des relations pour le moins ambiguës entre les principaux protagonistes et leur(s) parent(s), et à faire prendre corps à cette histoire où les amours comme les séparations apparaissent et disparaissent comme par magie. De magie, pourtant, il n'y a point, dans ces choix de vie que chacun va finir par faire... Pas de coups d'éclats particuliers, pas de drames terribles, juste des amours qui se nouent et se dénouent entre gentlemen. Alors oui, on peut être un peu déçu d'attendre les dernières lignes pour qu'on nous conte ce bouquet final, ce spectacle de magie qui fit date, mais cet événement "grandiose" ne tarde pas finalement à s'effacer devant toutes les petites histoires qui ont donné vie à notre trio. C'est sûrement l'enfance de Ronnie (entre sa mère et ses "parents adoptifs") qui prend le plus de couleur dans ce récit, une enfance à l'origine d'un destin qui saura filer de bout en bout la métaphore de la disparition, du manque, de l'absence, de l'illusion. Au final un roman qui n'a rien de bouleversant en soi mais suffisamment bien écrit (et surtout diablement bien agencé) pour nous transporter dans cet univers (plus ou moins) magique "à l'ancienne". Bel auteur.

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04 mars 2021

Better Days (Shaonian de ni) (2019) de Derek Tsang

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Pas toujours facile de dénicher des petits films chinois et je dois bien avouer être allé un peu à reculons devant le sujet un peu casse-gueule de cette œuvre récente : le harcèlement scolaire... Petites filles en tenue bleue, ridiculisations primaires, ricanements de bécasses, j'imaginais le pire. J'imaginais le pire et j'avais tort : Tsang, qui s'appuie sur deux très jeunes et solides interprètes, ne tarde pas à donner du corps à cette histoire ; d'un côté, une petite frimousse, une coupe au bol, un teint beurre frais, une première de la classe qui subit les saloperies de ses camarades bien perverses ; de l'autre, un gamin des rues, toujours pris entre deux rixes, qui décide, de devenir son protecteur... Une histoire sur le papier difficilement imaginable et pourtant. La chtite, abandonnée à son sort (père porté disparu, mère souvent absente), ne peut compter que sur la force de son travail et sur ce type, un peu brutal, un peu trop direct, un peu voyou qui lui sert de garde du corps. Le film a tôt fait de nous "déniaiser" avec des scènes de règlements de compte (entre camarades de classe chiennasses, entre voyous) qui ne lambinent pas au niveau de la violence (la vie chinoise est cruelle, diable), aussi bien physique (le moindre coin de rue mal éclairé de Shenzen est un danger) que psychologique (les portables et les réseaux sociaux, le meilleur moyen pour "exposer" et ridiculiser une gamine en quelques secondes). Le seul refuge pour notre jeune chinoise est le repère quelque peu spartiate de ce petit voyou qui a tout autant perdu ses parents de vue. Là encore, très vite, le cinéaste désamorce toute relation trop fleur bleue entre les deux - pas de rapports amoureux, juste une complicité qui s'installe au forceps... Les deux jeunes gens font corps face aux attaques extérieures... jusqu'à la tragédie et l'engrenage policier auquel il se retrouve confronter...

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Tsang, disais-je, ne flirte jamais avec la comédie facile ou le romantisme béta (on sert toujours un peu des fesses devant certaines productions chinoises "grand public"...). Au contraire, grâce à ses deux interprètes et notamment son héroïne aussi crédible en gamine-enfant bosseuse qu'en adolescente résignée, il assoit très vite la personnalité de ces deux personnages qui tentent de survivre, véritablement, avec les moyens du bord. On s'attache à cette alliance pour le moins inattendue, une alliance qui va plonger dans l'enfer. Alors oui, la petite ellipse narrative au deux-tiers du film est un peu facile (ainsi que le twist surprise qui en découle), oui l'abus de nappes musicales pianesques pour accentuer le côté tire-larme, notamment sur la fin, est un peu trop visible mais, mais malgré ces petites réserves d'usage, cela fonctionne ; outre le fait de nous montrer ces jeunes élèves en plein stress avant le passage du bac local (épreuve ultime de sélection pour rentrer dans les universités - une épreuve du combattant); outre le fait d'illustrer de façon pour le moins explicite les désastres de ce harcèlement scolaire (domination, chantage, recours à de véritables "gardes du corps" -, suicides à la volée...) ; outre le fait d'évoquer des forces de l'ordre un peu dépassées par le phénomène ; le cinéaste parvient à nous plonger dans la noirceur de cette ville tout en nous comptant une histoire d'amour, d'amitié, de confiance à laquelle on ne tarde pas à adhérer. Le sujet de société était un peu cousu de fil blanc, l'association entre les deux jeunes gens que tout oppose loin d'être gagnée d'avance et pourtant le film tient la route et parvient jusqu'au bout à nous tenir en haleine. Rugueux, touchant, attachant.

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LIVRE : The White Darkness de David Grann - 2018

9782364684072,0-7023627David Grann tournait autour depuis longtemps, mais ça y est : il a enfin fait un vrai grand beau livre, il a enfin réalisé ce qu'il voulait faire, un récit ample et drôle, documenté et mouvementé, et marcher sur les traces de Werner Herzog. The White Darkness s'appuie sur un autre livre déjà moultement spectaculaire : l'odyssée de Sir Ernest Shackleton, qui, en 1914, entreprit une traversée du Pôle Sud, à l'époque encore vierge de toute trace humaine. Un voyage proprement infernal qui a donné le plus beau livre d'aventures du siècle (j'en ai fait ma Bible, j'ai même loué un chalet 15 jours à Superbesse pour en éprouver la véracité), mais qui s'est conclu par un échec à deux doigts du désastre total. 100 ans plus tard, voici Henry Worsley, homme rompu aux expériences ultimes, et surtout admirateur invétéré de Shackleton, qui se met en tête de réitérer l'exploit de son aîné. C'était insensé au début du XXème siècle, ça l'est moins au XXIème, mais quand même : on se rend compte qu'il faut une certaine dose d'inconscience pour entreprendre ce voyage de 9 semaines à pied à travers l'étendue désertique et glacée, complètement privée de tout, d'animaux, de vie, de variété, de MacDo. Le gars y va pourtant, pour une première expédition, accompagné de deux acolytes, puis pour un projet de grand malade : la traversée seul, ce qui semble impensable tant le moral joue au moins autant que le physique dans ce genre d'entreprise.

La première traversée vous sidère déjà par son côté kamikaze. Les trois compagnons, sous la férule d'un Worsley rompu au rôle de leader et qui s'avère être un motivateur hors paire, traversent le grand vide dans une ambiance de fin du monde, et il faut lire le récit de l'affrontement de la mer de glace (des millions de petites vaguelettes glacées impossibles à briser) ou de ces nuits prises en pleine tempête (-50°, pire qu'Aurillac) pour y croire. Mais alors, les amis, la deuxième équipée en solitaire, là, c'est du délire pur : motivé comme jamais (le gusse a 55 ans et sait bien que c'est son dernier exploit), mû par une fierté personnelle et tout un bagage de développement personnel, peut-être un peu inconscient aussi de ses limites, Worsley ira jusqu'au bout du bout de ses efforts, et le portrait de lui en couverture de l'édition témoigne bien de la folie du bazar. Grann est génial pour décrire les paysages et pour comprendre avec profondeur ce personnage bigger than life, guidé par sa soif des grands horizons glacés, un peu comme Ismaël l'était de celle de la mer dans Moby Dick. Il place des mots qui sautent aux yeux sur la grande solitude qui s'empare de l'explorateur quand il est pris au milieu de cet infini monotone, et qu'il sait qu'il a encore 1500 kilomètres à parcourir ; il sait trouver les termes exactement justes pour décrire ce mélange de folie obsessionnelle et de grande maîtrise intérieure de ces hommes prêts à se dépasser pour un but dérisoire. Bien aidé par les superbes photos qui émaillent son récit, soutenu par une maquette dynamique et moderne qui font de ce livre un objet artistique autant qu'un splendide texte, ce récit renoue avec ses glorieux ancêtres, les Shackleton donc, mais aussi les Nordhoff, les t'serstevens ou les London. En tout cas, le livre trouve immédiatement sa place dans les grands livres d'aventures, tout en haut du freezer.

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L'Homme sans nom (无名者) de Wang Bing - 2009

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Est-il possible de réduire la vie au maximum ? De devenir presque une chose, un animal, de la limiter à la survie pure et simple ? A ces questions, le personnage filmé par Wang Bing dans L'Homme sans nom répond : oui. Bon, il répond plutôt par un grognement sourd, étant donné que notre ami est plus proche du grizzly que de l'être humain. Voilà en effet un personnage comme on n'en croise peu, voire jamais : un ermite total, un gars retiré de toute trace de civilisation, et qui vit en marge de la vie telle qu'on la connaît, discrètement. Wang filme ce clochard sidérant sur la longueur, le regardant survivre au travers des saisons et des climats, du lever du soleil (il se lève, ferme sa grotte et hop au boulot), au coucher (il ferme sa grotte et se couche). Notre gars a fait de la solitude, du silence, de l'isolement les clés de son existence, qu'on pourrait envisager comme janséniste si elle était conçue et pensée comme telle, mais qui s'avère plutôt végétative et fonctionnelle étant donné qu'elle n'a pas l'air de l'être beaucoup. Pas de discours en effet dans la non-vie de cet être, qui traverse le temps à l'abri de toute interaction avec ses semblables : c'est un homme sans drapeau, sans revendication, et qui pourtant clame sans bruit la possibilité d'un retrait complet de la société, ce qui n'est pas une mince aventure.

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Toute l'affaire du film, c'est de montrer comment cet homme tend à l'animalité, à un état végétatif. Au fur et à mesure du film, on le voit redescendre à un stade presque rupestre, primaire : ses repas, faits de légumes découpés sommairement mélangés à une sorte de pâte assez peu ragoutante elle-même mélangée à la terre de sa grotte, le trou dans lequel il s'enferme pour manger et dormir, les réactions primales quand il trébuche ou s'extasier devant la bonne poussée de ses plantes, l'état hypnotique de brute épaisse quand il entreprend ses marches infinies pour aller bosser dans ses champs, l'absence totale de plaisirs dans une existence uniquement régie par la survie (pas de femme, pas d'interaction avec d'autres hommes, pas de livres, pas de musique...), tout ça dessine un être qui retourne à l'état sauvage. L'importance dans le film des éléments naturels (l'eau, la terre, le vent, le feu, la boue, l'herbe), l'omniprésence des mouches et des éléments naturels (pluie, neige, vent), tout ça en rajoute une couche dans le portrait de cet être en tant qu'ours, qu'homme préhistorique revenu aux sources. Pas une seule seconde on n'a tendance à se moquer de lui : il n'est presque plus humain, et finit par ne faire qu'un avec la terre, tellement étranger à nous qu'on ne peut pas rire de lui. On dirait carrément qu'il est d'une autre planète, ou d'un autre temps, et Wang met son point d'honneur à occulter toute trace qui pourrait servir de référence historique ou géographique à son histoire. Quand on entend au loin passer des voitures, quand on aperçoit dans le champ un poteau télégraphique, on est sidéré d'être soudain replacé dans notre monde à nous, de voir combien cet homme vit à la lisière de ce que nous connaissons. Alors oui, le film est lent prend son temps et accepte d'être chiant parfois ; mais c'est un cinéma de sensation, à laquelle il faut forcément du temps pour naître. L'expérience est forte et éprouvante, mais sûrement moins que pour ce type incroyable qui semble avoir fait de sa vie un refus de tout... Fascinant.

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03 mars 2021

Invocation of my Demon Brother de Kenneth Anger - 1969

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Kenneth Anger continue à explorer les zones obscures de son subconscient, et les nôtres avec, en nous offrant ce film complètement barré et légèrement inquiétant. Il s'agit encore une fois d'une lecture en quatrième vitesse des pulsions bizarroïdes de son époque, entre délires psychédéliques et visions au LSD, entre fantasmes sexuels torves et tendances satanistes. On y voit passer façon flashs dans la gueule tout un tissu de motifs, parfois immédiatement reconnaissables (un concert des Stones, des images de soldats débarquant d'un hélico), parfois beaucoup, plus sombres et mystérieux (une sorte de cérémonie de magie noire, quelques bonnes vieilles hallucinations droguées), tendant à tendre aux spectateurs de 1969 un miroir de leur époque, entre violence intrinsèque de la société et liberté totale, entre questionnements moraux et sexuels (l'homosexualité traîne toujours à l'orée des films de Anger) et provocations. Le fait est qu'on est complètement hypnotisé par ce flots d'images et de sons qui nous déboulent dessus, interloqués aussi par l'imaginaire glauque de leur auteur et par cette nouvelle tendance un peu mystico-sataniste qui envahit son cinéma. Quand le grand prêtre cagoulé sort un drapeau à croix gammée et que Anger monte ça avec toute son imagerie habituelle de Hell's Angels et de danses macabres, on se demande un peu ce qu'il entend par là, et on se dit qu'on n’aimerait pas habiter dans son cerveau. Ceci dit, mis à part le goût très tordu du cinéaste, on apprécie le montage subtil, daté mais efficace, le goût de la correspondance entre les plans ou du hiatus complet, la variété des techniques, l'insolence qui émerge de tout ça. La musique branquignole de Mick Jagger, qu'il a écrite spécialement pour le film, complète le tableau : on est là en plein dans la période psyché et défoncée de la fin des années 60, et on est bien content de voir un de ces films allumés qu'on serait bien en peine de faire aujourd'hui.

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Peggy Sue s'est mariée (Peggy Sue Got Married) de Francis Ford Coppola - 1986

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J’étais déjà resté de marbre en 1986 à ma découverte sur grand écran de Peggy Sue Got Married, et je confirme cette réaction aujourd'hui. Le film a tout pour plaire, la thématique pouvait déboucher sur des choses bouleversantes, et il y a même ça et là quelques jolies idées ; mais l'ensemble est bousillé par la production, avec ces flagrantes erreurs de casting, cette difficulté à trouver le ton juste entre comédie pour teenagers et mélodrame flamboyant, cet aspect trop clinquant pour servir une histoire très intime. Pour cette fois, et comme ça lui est arrivé de temps en temps dans sa filmographie très inégale, Coppola est dépassé par lui-même, par son ambition, par sa mégalomanie. Du coup, on se retrouve devant un film maladroit, pas aimable, qui gâche à peu près tout son potentiel.

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Pourtant sur le papier, il y a tout pour faire pleurer le Gols moyen. Une mère de famille vieillissante en plein divorce, une fête de retrouvailles des anciens élèves du lycée, et voilà notre Peggy Sue confrontée au ratage de sa vie, à ce petit pincement au cœur qui vient quand on se rend compte qu'on est en train de passer à côté de sa vie, que la jeunesse était le moment bénie des dieux. Cette mélancolie se transforme à la faveur d'un évanouissement en réalité : la belle se retrouve en 1960, au temps de ses 17 ans, et est invitée à revivre sa jeunesse à l'aune de sa maturité. Elle se retrouve en effet ramenée 20 ans en arrière, mais dans le personnage qu'elle est à la quarantaine, avec son bagage émotionnel actuel et la distance qu'elle est censée mettre dans ce qui lui arrive. La voilà donc retrouvant ses parents, ses copines, ses disques et sa chambre, mais aussi Charlie, l'homme qu'elle a épousé et qui s'est montré si décevant. Si vous deviez revivre votre vie, est-ce que vous feriez les mêmes erreurs, ou est-ce que vous tenteriez d'en éviter certaines ? C'est la jolie question que pose ce film très nostalgique et sentimental, et qui, encore une fois dans le principe, pouvait donner des choses formidables. D'ailleurs, dans ses moments inspirés, le film envisage son aspect mélodramatique frontalement, sans réserve : le premier plan, très sirkien, par exemple, est une formidable utilisation de la profondeur de champ, qui nous plonge immédiatement dans le réseau de subjectivité/objectivité du film (j'aurais choisi ceci dit une autre doublure pour Kathleen Turner : son "reflet" dans le miroir bouge en décalé !); la scène de mise au point dans la serre avec Charlie est aussi très bien écrite, et mise en scène en maître, avec cette suavité qui s'empare de tout, cette sentimentalité éclatante qui va avec l'environnement choisi. Quand le film arrête de s'agiter comme un petit malin, c'est assez beau.

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Malheureusement, Coppola n'a pas su choisir entre comédie mélancolique et mélodrame. Son casting fait pleurer : Kathleen Turner, filmée laidement, a du mal à exprimer autre chose que l'oie là où on attendait de la profondeur, du tourment ; ses copains de fac sont débiles (Jim Carrey dans un de ses premiers rôles, toujours aussi pathétique et grimaçant) ; et surtout, Charlie est campé par un Nicolas Cage nullissime, la grosse erreur de distribution : l'acteur grimace et surjoue tout, passant complètement à côté de son personnage qu'on imagine lui aussi gagné par la mélancolie et le dégoût de soi-même. Pris dans le tourbillon de son scénario complexe, qui aurait nécessité au moins 30 minutes de plus pour exprimer tout son potentiel, Coppola écrit des scènes inutiles et médiocres (celle avec les parents, celle avec la grand-mère, la scène finale avec le groupe de petits vieux occultes), sensées nous faire sourire mais qui ne sont que pénibles. Trop clinquant, trop concentré sur sa reconstitution grand crin des années 60, trop gros pour ce que son petit scénario raconte, le film déborde de tout, de couleurs, de mise en scène chiadée, de personnages, ne trouvant jamais son ton, sa note juste. On regarde la chose amusé et parfois assez séduit par les idées de Coppola (c'est quand même pas le dernier des manches), mais aussi affligé devant sa façon de gâcher sa belle idée par trop de génie auto-proclamé et par ses acteurs en-dessous de tout.

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02 mars 2021

Désigné coupable (The Mauritanian) (2021) de Kevin Macdonald

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Kevin Macdonald nous vient du documentaire et a la réputation d'être plutôt droit dans ses bottes. C'est la moindre des qualités pour essayer d'évoquer la tristement célèbre prison de Guantanamo et les horreurs qui s'y passèrent post 11/09. Notre récit (roulement de tambour) se base sur des faits réels (aïe) et prend comme point de départ un Mauritanien, un jeune gars qui a comme pedigree, notamment, d'avoir un cousin proche de Ben Laden et d'avoir recueilli chez lui, en Allemagne où il poursuit ses études, un des futurs pilotes qui s'écrasa sur une des deux tours. Ni une ni deux, le type est un suspect et se voit transféré à Cuba. Interrogé par des civils, il nie toute implication. On passe alors à un second niveau, l'interrogatoire en mode militaire dont les méthodes sont cautionnées par Rumsfeld... On connaît malheureusement la chanson (on est plutôt sur du heavy metal) : à la fin tu finirais par avouer que tu fantasmes sur Hanouna... On prend le film quand notre cher Mauritanien (Tahar Rahim, notre Frenchy en pleine forme) est prêt à être traduit en justice (l'objectif du gouvernement : la peine de mort) ; pour le défendre, Jodie Foster, (une revenante, non ?), militante reconnue pour se dresser face au gouvernement depuis la guerre du Vietnam ; face à elle, un militaire aussi rigide qu'un cierge, catho à donf et également épris de justice. Les deux se battent pour avoir accès aux interrogatoires du Mauritanien sans qu'ils soient caviardés ou résumés de façon simplistes par la grande muette... Alors Tahar, sinon, finaud terroriste qui cache bien son jeu ou simple innocent pris dans la machine à broyer américaine ?

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Disons-le d'entrée, gloire à notre Tahar (nominé d'ailleurs pour un Golden Globe - en attendant les Oscars) dans ce rôle polyglotte où il se révèle particulièrement convaincant. La Jodie, qu'on avait pas vue depuis deux générations au moins, dans un rôle à la Meryl Streep, tenace et décidée, est également pas mal non plus dans le genre avocate bourrée de convictions. Macdonald peut se reposer sur ce casting solide pour alors évoquer cette période pour le moins trouble post-attentat. L'essentiel, pour l'heure, semble plus de vouloir punir, de se venger en quelque sorte, que de trouver forcément les bons coupables. Du coup, après une petite période de latence où l'on tente de trouver la vérité, on envoie les bulldozers pour bousiller tous les prétendus coupables qu'on a sous la main... Bien. Le cinéaste, après une première partie plutôt sobre, évoque forcément frontalement cette période de torture, de façon assez factuelle dirons-nous... Viendra ensuite le moment de vérité, la condamnation ou le soulagement... S'il paraît sain de s'attaquer à cette face sombre de l'armée et du gouvernement américain, on est un peu moins persuadé par cette petite démonstration qui consisterait à montrer qu'au final, la justice finit toujours par triompher... Même si la fin souligne qu'aucune institution ricaine ne s'est pour l'heure "excusée" devant les excès subis par des centaines de prisonniers (pour un nombre dérisoire d'accusés), cette petite pirouette du scénar qui tend bon an mal an à vouloir faire garder la face à la Justice est un peu difficile à avaler... (Et je ne parle pas de ce militaire "juste" qui cache un peu la forêt). Pour le reste, Macdonald s'en sort pas trop mal pour nous montrer les rouages de la justice américaine et pour détricoter cette histoire qui se perd en fausses pistes, qui s'égare en de multiples lieux. Un acte de "contrition" a minima qui arrive un peu tard, certes, et qui permet surtout (restons sur la forme) à Tahir et Jodie de trouver deux bons rôles à "prix". Honnêtement ricain, quoi.

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SERIE : Jinx (The Jinx : The Life and Deaths of Robert Durst) d'Andrew Jarecki - 2015

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Robert Durst est un mec qui joue de malchance. Jugez plutôt : sa femme disparaît au moment où le torchon brûle entre eux ; puis sa meilleure amie est assassinée au moment où elle allait devoir balancer quelques vérités sur l'affaire ; puis son voisin est dépecé alors qu'il a des informations sur lui ; et à chaque fois, juré craché, notre Robert est innocent, c'est pas lui, il ne faisait que passer. Comment ? S'il a découpé son voisin en tranches ? Oui, bon, peut-être mais c'est juste qu'il a ripé, on ne va pas le condamner pour ça quand même. Pas de chance, on vous dit. Pour le prouver, Jarecki entreprend cette série documentaire absolument glaçante, s'attaquant dont au cas pendable de ce gars, riche héritier d'une famille d'industriels, véritable secret ambulant, de toute évidence multi-meurtrier mais qui arrive à passer systématiquement entre les mailles du filet de la justice. En 6 épisodes, il raconte le cas-Durst, effaré devant les aventures grotesquo-glaçantes du gars. Il obtient même une interview du type, interview qui sera le fil rouge de la série : Durst, impassible, ayant appris de tout temps à cacher ses émotions, froid comme la glace, s'y défend et retrace ses équipées effarantes pour échapper à la justice : sa fuite déguisé en femme, ses arrestations (dont une pour avoir volé un sandwich alors qu'il est recherché par toutes les polices), ses alibis en mousse, ses incompréhensions feintes devant les béances de l'enquête... Entre les entretiens avec le bougre, le film développe cette histoire effarante à grands coups d'archives, de témoignages des proches, et de coups de théâtre soigneusement disposés en fin d'épisodes pour vous inciter à voir la suite.

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Autant dire qu'on est un peu agacé par la mise en scène de Jarecki. Si cette histoire n'était pas aussi incroyable, aussi chargée en coups de théâtre et en retournements improbables, on aurait vite décroché devant ce dispositif de petit malin. Jarecki, réalisateur de All Good Things, un film qui reposait déjà sur cette affaire, décroche la timbale avec cette interview ; il affiche donc dès le départ un petit air satisfait qui énerve. Son film s'en ressent, roublard, spectaculaire quand il le faut, mais ressemblant finalement plus à un Faites entrer l'accusé friqué qu'à une vraie réflexion sur le personnage. La réalisation, à l'américaine, rivalise de plans balancés comme des flashs, de musiques remplies de percussions anxiogènes, de reconstitutions cheap (la fille assassinée qui tombe au ralenti sur la moquette, comme si on était trop cons pour imaginer ce que ça fait de se ramasser une balle dans la tête), de voix off glaciales et de témoignages grandiloquents (et souvent redondants avec la narration en off). On a l'impression d'être enfermé dans un long reportage pour les JT flippants des chaînes d'info, et Jarecki, convaincu d'avoir un scoop, prend trop de temps pour développer sa trame. Le premier épisode, notamment, est volontairement embrouillé, résumant rapidement l'affaire pour mieux y revenir ensuite : 45 minutes inutiles dans le plan d'ensemble. Bref : beaucoup de bruit (mais beaucoup), beaucoup d'annonces tonitruantes et de coups de théâtre pas toujours très pertinents, comme si cette histoire avait besoin de ça pour être palpitante.

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Mais malgré la forme, on reste accroché à ce personnage bigger than life et à sa façon proprement machiavélique d'aborder ses aventures. Le personnage est hyper mystérieux, opaque même, et la grande qualité du film est de nous le montrer face à ses contradictions, confronté aux horreurs qu'il de toute évidence commises, en gros plan, pour étudier ses réactions. Il reste inflexible, intraitable, avec sa voix posée et ses yeux de glace, et s'amuse comme un chat avec une souris des questions et des absurdités de l'enquête. Véritable nid de névroses, de frustrations, de psychoses, Durst, mégalomane persuadé de son impunité, se découvre là dans tout son mystère, et c'est assez pour fasciner dans cette série. Autre sujet de fascination : sa façon de s'en sortir, toujours, grâce à des méthodes souvent improbables, grâce à des coups de bol (et à son fric, aussi), son destin est hallucinant. Son impunité semble acquise... jusqu'au dernier épisode, pour le coup sidérant, qui renverse enfin la vapeur : on y est tendus, anxieux de savoir comment Jarecki va négocier ce coup de théâtre final qui pourrait bien anéantir le gars, et avec lui les rapports de confiance qu'ils ont tissés ensemble. La toute fin de la série est super inattendue (sans rien dévoiler, Durst vacille enfin pendant quelques secondes, et son corps semble se relâcher en même temps que lui) et on se dit à ce moment là que le réalisateur a bien fait de faire son malin si c'était pour arriver à ce point culminant de son récit. Au final, un film bien bluffant.

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LIVRE : L'Inconnu de la Poste de Florence Aubenas - 2021

9782823609851,0-5395026La rigueur journalistique de Florence Aubenas n'est plus à prouver, mais il lui restait à montrer qu'elle était aussi une écrivaine talentueuse. C'est chose faite avec ce très beau livre, qui lie avec brio ces deux veines, celle de l'enquête documentée et celle du texte de style, chapeau. Complètement dans le mouvement à la mode actuellement, qui consiste à prendre comme base du récit un fait divers sordide, Aubenas s'empare d'un meurtre commis dans une minuscule ville de l'Ain en 2007 : une postière sans histoire, sympa et aimée de tous, est lardée de coups de couteaux, à la consternation du village. Tout le monde se connaît dans le coin, et aussitôt les soupçons passent de l'un à l'autre et les rumeurs vont bon train. Surtout celles concernant Gérald Thomassin, jeune mec en rupture de ban, exclu volontaire de la société, drogué et alcoolo, qui traîne avec sa bande de potes dans le coin et pourrait bien avoir été tenté par le magot de la postière. Un destin particulier que celui de cet orphelin attachant et complexe : il est en effet l'acteur de Doillon pour Le petit Criminel, entre autres, et son statut de célébrité ne fait rien pour sa défense. Aubenas décrit patiemment les modalités de l'enquête, tout en écrivant discrètement le portrait très précis de cet homme étrange, riche mais dépensier, fuyant le star-system mais en même temps ne cessant de raconter ses souvenirs de tournage, pote avec les stars mais faisant la manche devant le supermarché, une vraie contradiction sur pattes, qui va transformer ce simple fait divers sanglant mais banal en enquête introspective sur les ambiguïtés et les ambivalences de Thomassin, véritable mystère du livre.

L'affaire de la postière de Montréal-la-Cluse manque peut-être un peu de l'ampleur nécessaire pour faire un très grand roman à suspense. On n'est pas dans De Sang Froid, le modèle en la matière, duquel L'Inconnu de la Poste se rapproche plus d'une fois. Et ne serait la présence en arrière-plan de cet acteur mystérieux, Aubenas n'aurait sûrement pas pressenti là un livre à venir. Mais justement : c'est le personnage qui fait toute la qualité de ce récit, tout son suspense. On est presque aussi anxieux de connaître la résolution de l'enquête que de voir les réactions complètement inattendues de Thomassin, son comportement dément, son caractère inexplicable qui l'a suivi toute sa vie (depuis ses rapports avec son frère jusqu'à ses réactions sur les tournages). Des réactions qui dessinent avec énormément de justesse un caractère, un homme dense, un vrai personnage de roman. Le reportage est irréprochable, mené avec une maîtrise parfaite, on sent la journaliste de terrain, qui enquête patiemment, qui reste sur place, qui peut suivre la plus petite piste, qui peut céder à la plus petite digression si elle la mène vers quelque chose d'intéressant. Mais ce qui bluffe le plus là-dedans, comme Capote l'avait fait avant elle, c'est la façon dont Aubenas se place elle-même dans le récit : pas un seul "je" dans la narration, pas une seule fois où la dame se met en scène. On dirait qu'elle est absente du texte, qu'elle regarde toute cette affaire avec la distance de l'objectivité. Or, on imagine qu'il a fallu une implication totale, des rencontres, des discussions, des pesages de documents, pour arriver à une telle précision dans les faits et dans le caractère des protagonistes. C'est remarquable de constater que le récit se déroule sans qu'elle ne soit jamais présente, alors que tout parle de sa présence. Un peu comme celle de Thomassin, finalement, véritable énigme au sein de l'énigme, Aubenas joue avec les concepts de présence/absence, et utilise avec finesse la dualité entre journaliste et écrivain, l'objectivité recherchée dans les enquêtes journalistiques. Du coup, ce qui n'est qu'un fait divers relativement banal se transforme en solide suspense, d'autant que l'auteur n'est pas maladroite non plus pour décrire cette petite communauté sans histoire, ce village paisible où tout le monde se connaît, frappé soudainement par une tragédie incompréhensible ; comme une certaine France des villages, d'avant la mondialisation effrénée, avec ses loubards pas bien méchants et ses commères indignées : là aussi un portrait social parfaitement pertinent. Excellent bouquin, donc. (Gols 27/02/21)


Qu'ajouter ? Une histoire sordide, umis-en-examen-pour-meurtre-l-acteur-gerald-thomassin-clame-son-innocencen personnage complexe que même le cinéma n'aurait pas voulu imaginer, une enquête qui n'en finit pas d'explorer de multiples pistes et qui retombe pendant dix ans dans une impasse... Dès le départ, on est scié de voir avec quel brio Aubenas nous présente cette galerie de personnages et nous emmène par la main dans ce petit village : elle semble avoir pris des notes sur chaque peuplier, sur chaque sentier, sur chaque brin d'herbe qui crisse ; elle possède ainsi cette capacité indéniable à nous transporter aux côtés de ces acteurs, losers, femmes de la classe moyenne, pontes locaux avec une facilité et une précision évidente. On se dit qu'Aubenas a dû vivre pendant une dizaine d'années dans ce bled pour parvenir à transmettre l'atmosphère du lieu, pour dénicher chaque endroit caché des environs, chaque histoire, chaque rumeur. L'enquête, même si elle s'enlise, demeure haletante, Aubenas n'étant jamais à court de renseignements sur un des personnages soupçonnés, sur les protagonistes en charge d'instruire l'affaire, sur les personnes dans l'entourage de la victime... Et puis bien sûr, il y a ce fameux Thomassin avec lequel (ne sortez pas les violons s'il vous plaît) on a presque grandi et qui demeure, du début jusqu'à sa fin (...), terriblement énigmatique... Un assassinat à quelques mètres de chez lui, trois ans de prison qu'il dut subir en tant que présumé coupable (plus d'un aurait perdu la boule) et une ultime "disparition" (???) avant même d'être disculpé... Un destin qui laisse sans voix : le personnage, oscillant constamment entre petites beuveries entre amis et fanfaronnade, n'avait pas franchement l'air d'être bien méchant ; comment a-t-il pu se retrouver mêlé à cette boucherie  ? Du miracle doillonnesque au final cauchemardesque. Un putain de destin... Une histoire contée avec un réalisme troublant par une auteure pleine d'empathie pour cette "victime" par la bande... Le mystère reste malgré tout entier, même si l'ouvrage se donne absolument tous les moyens pour le percer. Passionnante lecture.  (Shang 02/03/21)

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LIVRE : Nos Corps étrangers de Carine Joaquim - 2021

9782358877244,0-6995503Comment peut-on, en tant qu'éditeur, se décider à publier un texte aussi inutile et fade ? Voilà un mystère qu'il me faudrait bien un jour élucider. En tout cas, ce roman est absolument effarant de vide, archi-usé jusqu'à la trame de son papier, rebattu 40000 fois sur ce thème fatigant de la famille castratrice et les trahisons maritales, en un mot un véritable scandale quand on voit le nombre d'arbres abattus sur cette terre pour faire de la pâte à papier. Allons donc vite : c'est l'histoire d'une petite famille de 3 membres, chacun constituant un mini-drame en lui-même : Stéphane, mari infidèle, tente de se racheter une conduite et une conscience en accordant à sa femme ce dont elle a toujours rêvé, du temps pour peindre, un atelier et une maison tranquille en province ; celle-ci, Elisabeth, s'ennuie sévère dans son mariage, batifole avec le voisin et vit une histoire d'amour qui la questionne sur celui officiel ; et leur fille Maëva, fait sa rebelle et s'éprend d'un collégien sans-papier, avec lequel elle va fuguer et perdre sa virginité. Trois solitudes soudées ensemble par cette chienne de vie, si vous voulez. A partir de là, une foule d'événements dignes d'un Sophocle vont se dérouler : un retard de RER, un "insta" malheureux, des sms sans réponse, un week-end en amoureux interrompu, enfin ohlala il s'en passe des choses. On est tendus comme des arcs dans l'attente de cet insoutenable suspense (notre héroïne va-t-elle préparer une tarte aux myrtilles ou au citron, et va-t-elle pleurer si elle manque de pâte ?), rarement on avait vu plus insoutenable comme attente. Le tout prouve qu'il n'y a pas qu'à Beyrouth qu'on souffre, et qu'on peut aussi avoir une terrible migraine dans le confort bleuté de sa cuisine de Versailles. Bien. L'écriture est impossible, sauf si vous aimez particulièrement des phrases comme "Ils se séparèrent, tout bouillonnants de sève, et marchèrent dans des directions opposées au rythme des battements de leurs cœurs affolés" (je vous jure que c'est texto, page 104). Le pire, ce qui finit de vous achever, c'est qu'il s'agit d'un premier roman, sensé donc être urgent, fiévreux, définitif, vital pour son auteur... L'écriture ras la moquette n'est donc pas réservée qu’aux vieux croulants qui pondent leur copie annuelle ; même les jeunes romanciers peuvent rentrer tout de suite dans le rang. Un conseil ? Si vous croisez Nos Corps étrangers dans une librairie, marchez dans la direction opposée au rythme des battements de votre cœur affolé.

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