Shangols

12 octobre 2019

La fiancée de Frankestein (Bride of Frankenstein) (1935) de James Whale

db_Bride11_1_C'est vrai que cela fait pas très sérieux de s'assoupir devant ce que certains tiennent pour LE chef-doeuvre du film d'horreur - c'est là je crois toutes mes limites dans la distanciation du genre, me passionnant moins pour l'atmosphère angoissante du truc (rahh Frankenstein n'est point mort, et la pauvre femme du village de crier tout son saoul) que pour les à-côté fendards : ce docteur Pretorius ressemble vachement à Jean Cocteau, nan ?, la fiancée du Monstre est coiffée comme Grace Jones période électrocution années 80, ou encore tous ces marmonnements du Karloff qui ressemblent au bruit d'une R5 qui a un problème de démarreur (je préfère d'autant l'imitation du Bibice, beaucoup plus crédible dans le fond). Bon je vieux bien que l'ensemble soit bonnard avec ce docteur Pretorius, encore lui, qui a inventé des homoncules qu'il a mis en bocal ou, plus fort, qui a été le premier à avoir l'idée du téléphone...; quant au dernier quart d'heure, il multiplie les trouvailles techniques et les angles de caméra pour donner vie à cette femme-momie qui, sur un coup de tonnerre, va se relever les cheveux en pétard. Po de bol pour Karloff, sa promise le trouve affreux, il ne lui reste désormais aucune chance de sursis - si ce n'est chez les aveugles (son seul pote dans le film qui ne le juge pas sur l'apparence (forcément) ou sur ses sons gutturaux inquiétants) : après tout il est même pas borgne.

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Je sais que j'ai la main un peu leste avec ce monument, d'autant que le film part plutôt bien avec lesbof_shot3l_1_ Shelley et Lord Byron qui tapent la discute, ce résumé de l'épisode précédent bien géré en trois plans, ce monstre caché dans les entrailles de la terre qui revoit le jour en tendant la main au ciel (pas à dire, c'est de la belle ouvrage) mais ensuite, je sais pas, la lourdeur de cette fin d'après-midi et mes 8 km en courant ont dû peser beaucoup dans mon état d'esprit filmique. Au temps pour moi Karloff, mais si tu veux te taper une bière à l'occase ("Boirrre... hum.... bon..." dit-il - il a tout compris le bougre) tu seras toujours bien reçu à la maison. Je vote pas Sarko - ni Bayroux - ni...   (Shang - 13/04/07)


Oui, la main leste, c'est le moins qu'on puisse dire, camarade, mais il faut reconnaître qu'on passe beaucoup plus de temps à se marrer qu'à frémir devant ce petit chef d'oeuvre du film d'épouvante. La bonne nouvelle, donc c'est que, après le mythique "It's aliiiive" du premier opus, on a aujourd'hui droit à un "It speaaaaaaks" non moins sonore : oui, notre Boris parle, et si ses pensées profondes se résument à "Grrroooo wine gooood", on ne peut nier le progrès. La plus grande partie du film, et c'est tant mieux, suit les pas de notre héros monstrueux, avec cette fois une nette différence de point de vue : de maléfique et dangereux, le bougre est passé dans le rang des romantiques incompris, et tout son entourage est vu par ses yeux, des plus obtus (la vieille (hilarante) interprétée par l'irremplaçable Una O'Connor) aux plus nobles (cet aveugle tout de bonté et de cordes de violon qui accueille le monstre comme un frère). Shelley doit se retourner dans sa tombe, tant ce nouvel opus s'éloigne de l'univers morbido-gothico-romantique de son roman.

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Quoi qu'il en soit, c'est un plaisir de chaque instant de voir ce parfait savoir-faire en action, tant du point de vue des acteurs (Boris est mon idole de ces années-là, Colin Clive roule des yeux vers le ciel et se frappe le poitrail avec une énergie communicative, Ernest Thesiger campe ce fameux Pretorius avec force éclairages en-dessous et moult jeux de sourcils) que de la mise en scène : les décors sont hyper soignés, notamment le bric à brac pseudo-scientifique réuni par les deux scientifiques fous à la fin, dont pas une éprouvette et pas une machine qui fait bip ne sont crédibles ; les contrastes de noir et blanc, les lumières crues et les ténèbres profondes sont parfaitement expressionnistes et flippantes ; le montage est parfait, faisant semblant dans un premier temps de s'intéresser au docteur Frankenstein et sa fade épouse pour mieux ensuite les quitter et s'occuper du monstre, puis revenir enfin à tout ce petit monde réuni ; les premières séquences, dans les ruines du château (c'est la suite directe du premier volet) sont merveilleusement épouvantables.

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Et pis il y a, bien sûr, cette merveilleuse création de la fiancée, dont je n'avais d'ailleurs pas le souvenir qu'elle n'apparaissait que dans les toutes dernières minutes : une femme inspirée graphiquement du futurisme et animalement de la poule naine, qui done droit à quelques-uns des plus beaux plans du film : ses cadres en contre-plongée sont des merveilles. Et elle clôt à merveille ce duo de films, en rejetant, elle aussi, le brave Frankie, décidément un des plus beaux parias du cinéma, pathétiques, risible, effrayant et violent comme le Lennie de Steinbeck. La présence maléfique et touchante, hilarante et grotesque de Karloff, qui pourrait tout aussi bien jouer un clown avec sa pointure 62, déborde encore sur le cinéma d'horreur d'aujourd'hui. Il y a des mythes qui supportent toutes les moqueries et toutes les parodies.   (Gols - 12/10/19)

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LIVRE : Chimère d'Emmanuelle Pireyre - 2019

9782823613483,0-5996229Aïe aïe aïe. J'avais lu il y a quelques temps un livre de Pireyre qui m'avait marqué par sa singularité. J'y retournai donc aujourd'hui avec confiance, d'autant que Chimère n'a pas eu du tout l'heur des premières pages de journaux et des invitations à La grande Librairie, ce qui augure toujours de bonnes choses (dit-il avec le snobisme qui le caractérise). Las : vous me voyez plus que déçu par la chose, assez sidéré même qu'Emmanuelle Pireyre ait perdu son style et sa personnalité dans les méandres d'un style un peu surréaliste qui ne lui va pas au teint, et que son originalité soit devenue avec le temps ce caractère absurde et ringard qu'il est aujourd'hui. Pour tout dire, Chimère est carrément assez génant dans son ratage presque total, et témoigne d'une panne d'inspiration assez marquante (qui peut s'apparenter, je dis ça sans connaître la dame, à une sévère dépression). Le roman commence d'ailleurs par une commande qui lui tombe du ciel en plein farniente littéraire : une commande d'un texte sur les OGM par Libé. La dame s'y met avec enthousiasme, prenant rendez-vous avec des biologistes interlopes qui traficotent le vivant dans des éprouvettes, et rencontre assez vite un sujet autrement plus intéressant : la manipulation génétique, et la création de chimères monstrueuses assez inquiétantes. Dans un premier temps, bon, ok, on suit le truc, sans trop savoir exactement où Pireyre va nous emmener, mais plutôt intéressé par ces investigations de scientifique amateur dans les arcanes des grands labos secrets.

Malheureusement, le roman part très vite en vrille. Notre détective du dimanche s'inscrit dans un pannel de citoyens désigné par le Conseil européen pour réfléchir à la notion de manipulation génétique, sujet qui se change finalement en réflexion sur le temps libre... La narratrice se retrouve alors au sein d'un groupe fantaisiste et bigarré ayant décidé de ne rien foutre pour éprouver le temps libre dans sa chair. Parallèlement on suit les aventures de Wendy, manouche, décidée à guérir les "paysans" (entendez les Français) de leurs tares ; et aussi d'Alistair, chimère née du croisement entre un homme et un chien... On le voit, ça part dans tous les sens. On veut bien, nous, lire cette aventure bunuelienne, si c'est ça qu'on veut nous raconter, et si la finalité de la chose se dévoile peu à peu. Mais le pourquoi du comment ne verra jamais le jour : on se retrouve au bout du compte avec cette histoire poussive et maladroite, insensée et n'importe-quoiesque, sans qu'on ait réussi à accrocher à la trame, à comprendre ce que diable Pireyre a bien voulu avoir envie de nous raconter. Moi, je pencherais pour "rien", d'où mon impression de dépression, de perte d'inspiration. En tout cas, au bout de la 12ème aventure rocambolesque, on décroche complètement. Comme les personnages ne sont guère attachants (Wendy est idiote et naïve, le chien n'a pas la parole, et tous les personnages secondaires sont des ombres), comme on a l'impression que tout peut arriver dans ce bouquin et qu'on s'en fout, il reste très peu de choses auxquelles s'accrocher. Peut-être à cette forme d'humour, parfois gentille ; peut-être au style, pas inintéressant de temps en temps. Mais l'impression est pénible en fin de compte : celle d'un bouquin douloureux, accouché sans envie et sans besoin, et complèteemnt raté en un mot.

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11 octobre 2019

Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles - 2019

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Toujours dit qu'il fallait éviter de s'installer dans un bled paumé de la pampa brésilienne, moi. Les gens de Bacurau ne l'ont pas compris, eux, et ont créé une communauté petite mais soudée, pauvre mais solidaire, où quand une vieille meurt, tout le village l'accompagne à la tombe, où un type fait office de journaliste local, où des vigiles ont été placées à l'entrée pour prévenir les dangers. Quand commence le film, le danger menace effectivement : après avoir traversé une route encombrée de cercueils, Teresa arrive à Bacurau pour y trouver sa grand-mère décédée, la localité rayée des cartes et le village harcelé par de curieux envahisseurs. Ceux-ci tuent au hasard les habitants, sans but. Peu à peu, on commence à comprendre les tenants et aboutissants de la chose : de riches Américains se sont offert un safari exotique, dont le but est de dégommer un village entier à grands coups d'armes à feu. La résistance va s'organiser dans le village, qui en a vu d'autres, et la violence se réveiller à nouveau, après les années de dictature et de sang.

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Dans un premier temps, on ne comprend rien à ce film. Autant vous le dire. Le premier quart d'heure est même très confus, Mendonça Filho mettant son point d'honneur à ne nous donner les explications qu'au compte-gouttes, et préférant déployer un style "réaliste poétique" très dépaysant et un peu destabilisant. L'intrigue se situe dans un futur proche, les drones planent au-dessus de Bacurau, les morts fleurissent sans explication, on peut partir dans des scènes très poétiques (l'enterrement de la vieille) puis tout à coup se faire remettre les deux pieds bien sur terre (le premier carnage). Bref on est perdus. Et puis, petit à petit, le truc se met en place, avec une cohérence parfaite, sans jamais pour autant passer dans le vraisemblable ou le logique : on est bien dans un cinéma latino-américain, où la trame sert de fable, où la symbolique est plus importante que les détails de l'intrigue, où es personnages ne sont que des images avant d'être des êtres de chair. Ces deux motards maléfiques qui rentrent dans le village sont les premiers messagers de la malédiction qui s'abat sur la village : d'abord passifs, les habitants de Bacurau vont s'unir, aller retrouver des hors-la-loi ayant pris le maquis, transformer leur village en piège, et attendre l'envahisseur. Et on comprend vite qu'on a face à nous un film politique, qui ne s'embarrasse d'aucune pudeur quand il s'agit de filer son allégorie : c'est le combat de l'homme primitif (tous ces gusses nus qui attendent l'ennemi) contre l'homme civilisé donc corrompu ; c'est le combat du pauvre contre le riche ; c'est le combat des pays dominants sur les pays dominés : c'est le combat des salauds contre les bons, et point. On pense souvent à Garcia Marques dans cette façon d'aborder les thématiques les plus ardues (le sang, la résistance, la violence) par l'image, par l'allégorie, sans jamais pour autant éviter le sujet (le film est hard, parfois gore). Chaque scène peut ainsi être lue politiquement, mais jamais le film n'est lourd ou pesamment imagé : il prend au contraire les traits d'un thriller spectaculaire, remuant, plein de suspense (on pense aussi, de temps en temps, à Carpenter).

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Mais c'est surtout au western qu'on pense, dans cette façon très repérée d'organiser une petite communauté sans un sou dans l'attente de la horde de bandits qui va venir les tourmenter. Bacurau est très agréable dans sa façon de redistribuer les cartes du genre, de mêler la SF, le thriller, le gore, la comédie et le western tout ensemble, tout en restant formellement assez classique. Bien qu'assez mal photographié (l'image granuleuse est moche), bien que joué parfois sans génie (pour un Udo Kier parfait en monstre froid, on a un chef de gang assez grimaçant ou une Sonia Braga un poil en roue libre), bien que parfois mal équilibré et confus, il reste une façon très intelligente et originale d'aborder le sujet de la violence éternelle et de la rébellion contre les puissants. Et il exprime une telle énergie, un tel élan de cinéma, qu'on serait bien sot de bouder son plaisir.

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10 octobre 2019

Wardi (The Tower) (2019) de Mats Grorud

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Tout chose devant ce dessin-animé qui mélange subtilement animation traditionnelle (beauté des dessins) et animation manuelle (fluidité et poésie de ces petite marionnettes). On est dans le didactique (tout comprendre sur l'exil des Palestiniens depuis l'arrivée sur leur territoire d'Israéliens un tantinet envahissants), dans la tendresse (les relations entre une chtite fille et son arrière-grand-père), dans l'horreur (de la guerre, des bombardements, des mises à mort), dans l'émotion poétique ("l'envol" du grand-père donne le meilleur rôle encore jamais donné aux pigeons). On suit avec une réelle fluidité l'évolution historique de ces Palestiniens chassés de leur paradis et destinés, semble-t-il à tout jamais, à vivre depuis dans des "immeubles" en ruines, construits de bric et de broc. Il y a le décor, terrifiant, et des êtres qui, comme des plantes vivaces tentant de pousser sur des dalles en bétons, tentent de survivre, d'espérer, de ne pas devenir fous.

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L'un des éléments principaux de l'histoire est la clé de la maison que possédait le père de l'arrière-grand-père, une clé que ce dernier confie à sa petite-fille ; si en faisant cela, on se dit que le vieux commence à sentir le sapin (du Liban), c’est également l'occasion pour la chtite d'ouvrir les portes du passé ; plusieurs personnes, aux allures dorénavant de losers, finiront par se confier à elle pour dire leur combat, leur désillusion, leur défaite ; si certaines personnes sont dépitées, avachies, ou hors du monde (le cousin sur son toit, régnant dorénavant sur les pigeons (libres, eux, de pouvoir, dans les cieux aller et... ça va bordel on avait compris la métaphore)), c'est surtout, comme finira par le comprendre Wardi, parce qu'elles ont été en leur temps humiliées, écrasées, piétinées par les envahisseurs israéliens puis par les maîtres des lieux (toute la famille de Wardi avait trouvé refuge au Liban). Les grands yeux de Wardi captent avec avidité cette histoire et la font grandir à vitesse grand V ; elle comprendra l'horreur vécue par certains (les bombardements qui provoquèrent ce sentiment de claustrophobie chez sa tante), le dégoût des autres (l'exécution d'un enfant sous les yeux de son cousin) et sera également témoin à son tour de la fin de tout un univers (l'arrière-grand-père qui casse sa pipe). C'est instructif sans être ennuyeux, touchant sans être guimauve (quelques images assez graphiques que je ne mettrais pas sous tous les yeux), poétique sans être gnangnan (avec en prime la création de tout un univers visuel relativement singulier). Bref, mardi c'est Wardi - à découvrir donc.

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LIVRE : Girl d'Edna O'Brien - 2019

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O'Brien s'attaque à un sujet sensible : l'enlèvement de ces pauvres jeunes filles au Nigéria par la secte Boko Haram en 2014. Dès le début du bouquin, on est dans le feu de l'action et de la violence. Rien ne sera franchement épargné à notre pugnace héroïne, Maryam : viol, corvée, viol ou encore viol (l'extrémiste semble avoir une petite obsession envers la chose) ; dans son malheur, elle aura tout de même la "chance" de tomber sur un époux moins abruti que les autres qui lui donnera un enfant. Il aidera d'ailleurs la jeune fille à s'échapper au cours d'une attaque du gouvernement alors même qu'on est seulement qu'au tiers du livre... C'est surement ce qui surprend le plus : exit Boko Haram (même s'il sera encore question d'exaction d'extrémistes) pour se concentrer sur le parcours ardu de Maryam : fuite dans la forêt, désespoir d'avoir à survivre avec ce gamin, disette... et puis un retour au bercail auprès de sa famille pas forcément plus évident à gérer. Bref, un parcours de croix.

On tremble quasiment tout du long pour la pauvrette, ne sachant jamais d'où viendra le coup, la violence physique (les boko hermétiques) ou la violence morale (le rejet de sa famille et surtout la séparation d'avec sa fille). On se demande franchement comment trouver la force de survivre (et d’en avoir envie) quand, si jeune, on a été confronté au pire de l'humanité. La pauvre est à deux doigts de craquer à plusieurs reprises (prête d’abord à se débarrasser de l'enfant puis prête à tout pour le récupérer) et O'Brien nous fait vivre les émotions, pour le coup extrémistes, de la pauvrette (cette histoire de bébé, un truc de dingue). On sent la documentation sans outrance, le récit précis sans tomber dans le surplus d'info ni dans le pathos et le récit "objectif" d'O'Brien nous paraît d'autant plus glaçant. On a l'impression tout du long que la jeune fille dévale une pente raide comme une saillie emmenée malgré elle dans une sorte d'ivresse infinie de la douleur (je suis déjà en vacances, je lâche les chevaux). On se demande jusqu'au bout s'il sera possible pour elle (et son gosse - qui meurt au moins douze fois) de trouver un jour un havre de paix. Récit sec comme un coup de trique au niveau des faits mais qui n'empêche pas ici ou là de laisser poindre quelques petites bouffées d'émotions (la mort de sa compagne de fuite, le bébé embarqué sur l'eau, la nouvelle donnée par sa mère de la "disparition" du gamin). Horreur, Haram, Ordures - le choc des maux sans chichis.

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Rio Grande (1950) de John Ford

t05925bv73v_1_Du grand classique.

Pas facile de retrouver son fils et sa femme 15 ans après (il a 15 ans et elle... euh 29). Mais derrière la façade de l'immense John Wayne se cache un coeur aussi sensible et tendre qu'un coeur de cactus. S'il tance son fils fraîchement débarqué dans son régiment, c'est pour mieux le regarder du coin de l'oeil avec une pointe d'émotion. Si les rapports avec sa femme qui ne le ménage point -15 ans après que sa propriété a brûlé sous son regard- sont quelque peu tendus, il ne peut s'empêcher d'avoir la moustache qui frétille chaque fois qu'il pose son regard sur elle. Les relations père/fils sont au final assez convenues - dans la grande tradition américaine "montre moi que tu es un homme mon fils !"-, d'autant que le chtit Yorkeriogrande_1_ peine à faire le poids. La grande réussite se situe surtout du côté de l'association Wayne/O'Hara, couple qui fonctionne à merveille. Toutes leurs scènes ensemble -des discussions froides aux baisers foudroyants- ne sont que du bonheur à l'image de la scène finale où, au passage du régiment, la chtite Maureen emportée par la musique au côté du John stoïque, fait tourner son ombrelette à 3000 à l'heure, l'oeil pétillant plus que jamais.

De la camaraderie, de l'attaque d'Apaches qui vous laisse du sable dans les yeux, de grands moments musicaux à faire pleurer ta mère,  on assiste à du solide. Certes, il n'y a pas de "grands morceaux de bravoure" mais c'est peut-être aussi en cela que le film est le plus touchant, à hauteur d'homme. Quant aux cadres de Ford, c'est encore une fois de l'Art pur.   (Shang - 07/07/06)


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Bonheur de pouvoir revoir ce classique des classiques sur grand écran : on y découvre que ce film, loin d'être mineur comme le disent les critiques en général, est une pure merveille visuelle. On est ébahi par la science du cadre de Ford, pour cadrer par exemple les ciels qui s'étendent derrière les acteurs dans les plans américains, les sols craquelés du Texas dans les plongées, le minuscule statut des hommes au sein des paysages dans les plans d'ensemble. Si Ford est parfois, ça et là, pris en flagrant délit de paresse, notamment dans le scénario lâche et dans la direction d'acteurs, on reconnaît immédiatement sa patte dans ces plans superbes, tout en noblesse et en grandeur. L'imposant appareil technique ne fait pas pour autant oublier la grande intimité que raconte le film, et les minuscules sentiments humains qu'il décrit : il s'agit de reconstituer une famille valable au sein du gros barnum de la cavalerie, des batailles d'Indiens et des enlèvements d'enfants. Wayne doit gérer non seulement ces menus incidents que toute garnison endure, mais aussi l'arrivée de sa femme, quelque peu énervée par leur passé non résolu, et bien décidée à faire revenir Junior au bercail : c'est-à-dire à faire démissionner leur fils des rangs de l'armée et le faire retourner à ses études. Mais Wayne, viril et juste, sait que si son fiston a fait ce choix, il faut qu'il l'assume, quitte à l'envoyer directement au casse-pipe pour récupérer des otages. Cette petite quête familiale placée au coeur d'un western grand crin avec chevaux piaffant et Apaches hurlant réchauffe le coeur, à l'instar de ces plans où Wayne, observant son fiston à la dérobée, affiche un large sourire paternel. Il y a d'ailleurs presque 3 générations représentées là-dedans, Victor McLaglen figurant un tonton grincheux et marrant tout à fait crédible. Il amène la patte comique du film, et s'en tire avec les grimaces impayables d'usage, on est content.

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Thématique donc éminemment fordienne, celle du combat entre honneur et famille, et univers immédiatement reconnaissable, on est bien dans ses pantoufles. Certes, le film n'est pas le meilleur de son auteur, à cause de ces attaques d'Indiens un peu bâclées ou du manque d'envie dans les scènes vraiment spectaculaires. Mais si on ronge un peu son frein dans les scènes d'action, on ne peut qu'apprécier les séquences de quotidien du fort, où Ford excelle à rendre humains et attachants ces hommes entre eux. Notamment avec la foule de chansons qu'il sème au long du bazar, qui arrive parfois comme un cheveu sur la soupe (on sent que Ford doit avoir un beau-frère dans le groupe), mais qui mettent la larmichette à l'oeil de nos cow-boys, et du coup au nôtre aussi. Rio Grande est un petit film très attachant, et voilà tout.   (Gols - 10/10/19)

Ford à la chaîne ici

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Liberté d'Albert Serra - 2019

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Il est des films qui sont comme de longs pensums, et malheureusement Albert Serra, après un film qui m'avait séduit, réalise un de ceux-là. Sur le papier, et dans les premières minutes pourtant, on a très envie d'aimer Liberté : on nous annonce le portrait d'un groupe d'aristocrates du XVIIIème siècle, déchus et décadents, expulsés de la cour du roi pour leurs moeurs quelque peu non-conventionnelles qui les poussent à s'enculer joyeusement et à se pisser dessus dans des parties fines nocturnes ; en gros, oui, des libertins dans le sens ancien du terme. Depuis Salo de Pasolini, on n'avait pas vraiment abordé la philosophie même de ce mouvement qui a pris la morale comme ennemie première, Dieu comme un objet de fascination-répulsion, la mort et le mal comme ultime possibilité de jouir, la liberté du titre comme étendard. On se précipite donc dans la salle obscure (avec quelques badauds qui seront beaucoup moins nombreux à la fin de la séance). Et on assiste dans le premier quart d'heure à un exercice qui allie intelligence et beauté : intelligence parce que dans ce monologue qui ouvre le film, il y a l'essence même du libertinage classique, et qu'on est immédiatement plongé dans le bain, avec ces femmes qui assistent fascinées à l'écartelement d'un condamné à mort ; beauté parce que non seulement la reconstitution est très réussie, mais aussi parce que la photo d'Artur Tort est magnifique, profonde, subtile. On reconnaît en plus le vieil Helmut Berger, rescapé des films de Visconti, et ça fait bien plaisir de le revoir, malgré les rides, les kilos en trop et le jeu très fragile.

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Mais il nous faudra bien vite déchanter. Serra plonge ensuite ses scènes dans la nuit. Le film ne sortira plus de cette nuit, et de cette forêt où nos aristos vont se livrer à toutes les débauches, entre hommes, entre femmes, entre hommes et femmes, entre hommes attachées et femmes soumises, entre hommes se masturbant et femmes mourantes, entre femmes voyeuses et hommes humiliés, entre hommes pissant et femmes fichées sur des pieux, etc... Les combinaisons sont infinies, la recherche du plaisir total permanent. Au milieu de ce spectacle effarant, les hommes marchent silencieusement, aux aguets, levant la tête à chaque gémissement ou chaque frôlement, la main entre les cuisses la plupart du temps. De temps en temps, la parole vient, pour décrire un raffinement futur, pour ordonner ou supplier ; mais la plupart du temps, le silence prévaut, rompu parfois par un claquement de fouet ou un cri de douleur ou d'extase. On continue à trouver le film formellement somptueux, avec cette lumière très en à-plat pour éclairer les bois, avec ces tableaux qu'on dirait figés, avec ces décors de petites chaises à porteurs dans lesquelles sont poussés gémissements et cris de douleur. Le travail sur le son est spectaculaire, avec ces voix feutrées enregistrées depuis l'extérieur des sas que constituent ces chaises, et qui donnent une impression d'enfermement à ciel ouvert, et avec cette absence de musique qui permet d'écouter le vent, la pluie qui s'approche, l'orage... On continue également d'apprécier le nihilisme qui se dégage de tout ça, cet inassouvissement général qui tourmente ces êtres finalement impuissants à atteindre le stade de la jouissance extrême, cette tristesse morbide. De ce côté-là, c'est très satisfaisant, on a une image "in vivo" des limites du libertinage, de cette soif impossible à contenter.

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Mais alors qu'est-ce que c'est chiant à force ! Serra use d'une radicalté qui lui fait honneur, mais qui devient à la longue insupportable pour le spectateur. Le film, très très long, très répétitif, peu passionnant une fois qu'on a capté le discours et enregistré la beauté des images, devient d'un ennui terrible. Trop figé, trop "pauvre" finalement, assez crade au final, et surtout très prétentieux, il voudrait montrer ces actes sexuello-morbides comme des oeuvres de maître, montant même son plan de gens se pissant dessus comme une composition flamande ou un tableau de Rembrandt. Ce qui en ressort est la vacuité d'un cinéaste trop radical pour être tout à fait honnête, qui fait exprès de faire dans l'ennui total pour prouver son caractère arty. Les rangs du cinéma se vidaient à intervalles réguliers, et il m'a fallu à moi-même (qui n'ai rien contre une certaine dose d'ennui au cinéma) beaucoup de patience pour arriver jusqu'au bout de ce pensum. Le film se terminera au petit matin, sans avoir rien raconté de plus que ça, et nous laissera assez exsangue et perplexe. Tout ça pour ça, un tel talent visuel pour ne rien nous montrer du tout (sauf le minimalisme de l'auteur, brandi comme un étendard d'appartenance), un tel sujet pour ne nous en livrer qu'une surface belle mais trop rapide : c'est bien dommage.

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09 octobre 2019

LIVRE : Cadavre exquis (Cadáver exquisito) de Agustina Bazterrica - 2017

9782081478398,0-5963389Étant néophyte en littérature argentine, je ne saurai dire si tous les ressortissants de ce pays ont la même, mais il faut reconnaître que cette Agustina Bazterrica est dotée d'une bonne paire, qui fait que son roman s'apparente assez à un bon coup de poing au plexus. Militante écolo prônant le végétarisme (je dis ça sans avoir consulté aucune fiche, mais je l'imagine), elle invente une trame assez incohérente mais super pertinente pour défendre ses idées : dans un futur proche, un virus a rendu les animaux dangereux et impropres à la consommation. On a donc éliminé toute trace d'animaux sur notre planète. Mais dans le même temps, on a mis en évidence les limites du végétarisme. Il faut donc s'y résoudre : la consommation de viande humaine est devenue le quotidien, et des êtres humains élevés en batterie dans ce seul but sont tués chaque jour dans les abattoirs puis consommés, quand ils ne servent pas de cible dans les chasses à courre ou de cobayes pour le prélèvement d'organes. On suit la dure vie d'un boucher professionnel, un type engagé pour sa compétence dans un abattoir, et à qui on offre un jour une femelle à la viande de première qualité. On le devine : le gars va peu à peu s'éprendre de cette femme, ce qui est formellement interdit par cette société schizophrène qui a transformé le cannibalisme en geste ordinaire. Ses convictions vacillent, ses sentiments tanguent, ce petit jeu avec le feu risque de lui coûter cher.

Si on accepte le postulat quelque peu nébuleux, on pénètre avec ce roman dans un enfer total. Bazterrica ne s'arrête pas du tout aux limites du supportable, elle va beaucoup plus loin. Ses descriptions très précises du dépeçage de ces humains sont fascinantes, à la fois gore, révoltantes, et très belles, grâce à son style sec, minimaliste, mais minutieux. Pour un premier roman, on est bluffé par l'audace aussi bien formelle que scénaristique de cette auteur. Toutes les strates de l'horreur sont décrites, depuis la chaîne d'extermination (qui rappelle bien sûr les camps nazis, mais aussi les exactions commises dans le pays de l'écrivaine) jusqu'aux implications religieuse de l'instauration du cannibalisme, depuis la résistance qui s'organise jusqu'au sadisme des chasseurs d'hommes, depuis l'ambiguité de la "novlangue" qu'on a dû inventer pour l'occasion jusqu'aux implications des sentiments qui naissent de la situation. Quant à l'écriture, elle sonne superbement (gloire à la traductrice Margot Nguyen Béraud), dans un flow irrépressible de phrases courtes, ramassées, très factuelles, et d'autant plus effrayantes qu'elles sont froides comme une lame. Bien entendu, le roman ne sert qu'à nous faire prendre conscience de l'horreur de l'élevage en batterie, et de l'abattage à la chaîne de nos amis cochons, moutons, vaches et poulets. La démonstration est lumineuse, je mange plus que de la salade et du quinoa depuis ma lecture du bazar. D'autant que, non contente de nous avoir mis le coeur au bord des lèvres, Bazterrica conclue son livre par une page glaçante et monstrueuse, qui nous arrive sur le blaze sans qu'on l'ait jamais vue arriver. Si vous avez le coeur bien accroché, voilà un livre efficace et de très bonne tenue pour dire l'horreur, lisez ça, moi je vais me servir un steak de soja.

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La Femme de l'Aviateur (1981) d'Eric Rohmer

"On ne saurait penser à rien."

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Premier film de la série "Comédies et proverbes" de Rohmer, et reconnaissons honnêtement que j'ai un peu souffert. Le film aurait fait une heure de moins que je n'y aurais vu que du feu au niveau de l'intérêt, tant certaines séquences tirent désespérément en longueur. Le marivaudage, ouais, le verbiage, blurp, et on a presque parfois envie de souffler au gars Rohmer un autre proverbe de façon un peu caustique et grossière : "On ne saurait fermer sa gueule"... Bon entre-temps, heureusement, je suis tout de même allé courir pour tenter de faire partir l'influx nerveux négatif et point trop tailler le film à la hache...

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L'aspect peut-être le plus réussi dans le film, c'est la façon dont Rohmer utilise son décor naturel : Paris. Des buttes Chaumont à ces rues en pente - sûrement en allant sur Montmartre, mais je suis aussi parisien que Rohmer basque... - (on pense d'ailleurs souvent au sketch des "Bancs de Paris" dans le film Les Rendez-vous de Paris du même homme) où ont lieu règlement de compte, filature, rencontre de hasard, c'est une véritable carte parisienne du tendre (ou une tendre carte postale parisienne comme vous voulez). Dans ce jardin ou sur le pavé, les couples se suivent, se cherchent, se perdent, chacun semblant toujours plus attiré par ce qu'il n'a pas et, du même coup, aveugle à ce qu'il a ou à ce qu'on lui offre sur un plateau. Pour tenter de résumer  l'intrigue en deux lignes : l'aviateur quitte Anne - sa maîtresse - sous prétexte que sa femme est enceinte ; Anne a aussi une histoire avec François mais elle s'en fout apparemment comme l'An quarante. François aime Anne et suit l'aviateur qu'il a croisé le matin même en sortant de chez Anne. L'aviateur ne tarde point à rencontrer une petite femme blonde et François de leur emboîter le pas. En chemin, François fait la connaissance de la toute jeune Lucie - 15 ans - qui flirte un poil avec lui. Il revient finalement chez Anne qui lui fait son numéro du "Va t'en et puis non reste" puis découvre en sortant que la chtite Lucie a une aventure avec un de ses collègues de la Poste, ce qui le titille un peu... Chacun passe son temps à parler des autres, à échaffauder des hypothèses, François et Lucie, notamment, passant bien une heure - en temps réel putain ! - à discutailler, pour savoir quelle est la nature des relations entre François et cette petite blonde mystérieuse et ce qu'ils sont allés faire chez un avocat...

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On n'en saura guère plus à la fin, sinon que les faux semblants règnent en maître - Lucie qui cache bien son aventure, François qui semble n'avoir pas tout dit sur les raisons de sa séparation, Anne qui ne semble pas trop savoir ce qu'elle veut sentimentalement... Le plus pathétique est le passage entre Anne et François ("Ecoute-moi !", "Mais tu dis rien quand tu parles", "Mais écoute-moi", "Mais tu penses qu'à toi", "Ecoute-moi", "Moi aussi j'ai des problèmes", "tu m'écoutes pas bordel..."): ils sont ensemble sans qu'on sache vraiment pourquoi, Anne  le traitant la plupart du temps un peu comme une serpillière... Mais dès qu'il "s'échappe" (au sens propre, quand il franchit la porte, et au sens figuré, quand il lui parle de sa rencontre avec la toute jeune fille), elle le rappelle à ses côtés comme s'ils se tournaient autour plus par habitude - comme si l'absence (et la peur de la solitude) ou la jalousie étaient les seuls moteurs de l'amour - que par réelle conviction (les plans sur les deux poissons rouges dans l'appart d'Anne renforçant cette impression d'asphyxie amoureuse). On comprend bien le principe - avec l'éternel débat sur le pourquoi du comment d'une relation entre deux personnes -, mais franchement, Rohmer n'y va pas à l'économie lors de ces longs dialogues qui tournent parfois en rond... La Femme de l'Aviateur a ainsi bien du mal à décoller (la finesse du jeu de mot est au même niveau que ma passion pour le film...) malgré une certaine fraîcheur dans la mise en scène (notamment cette belle escarmouche entre Anne et François en pleine rue parisienne, filmée sportivement, caméra à l'épaule, et avec une belle fougue "réaliste").   (Shang - 09/06/09)

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Rho mon camarade était bien mal luné à l'époque, je trouve. Sans hurler au génie, en reconnaisant que c'est une oeuvre mineure du bon Rohmer (mais que faire après l'ambition démesurée et très mal payée de Perceval le Gallois ?), j'ai passé un moment assez savoureux avec ces marivaudages parisiens, ces jeunes filles en fleurs et ces tergiversations amoureuses infinies. Oui, certes, c'est bavard, mais après tout pas beaucoup plus que maints fims de Rohmer avant et après. Et cette parole qui coule à l'infini, quitte à n'exprimer que des platitudes, sert à cacher des élans du coeur bien douloureux. Chez Rohmer, on a le chagrin sobre, on ne pleure pas monsieur, on parle. Surtout la parole n'est que l'arbre qui cache, dans le principal thème du film, Paris donc, auquel Rohmer rend ici un magnifique hommage. On connaît la précision du gars quand il s'agit de poser une parole au sein d'un paysage précis, la sorte de définition de la parole par le lieu dans lequel elle se déploie. Ici, on a comme jamais l'impression que le Verbe est contraint par le lieu : la plus belle et longue scène, celle au parc, est une véritable école de grammaire rohmérienne : qui est placé dans l'axe de qui, qui regarde qui, qui cache qui, qui interagit avec qui, et tout ça avec quelle parole ? Ce sont de minuscules détails, souvent un acteur placé hyper précisément dans l'écran, mais ce jeu de miroirs, de regards, de mots mensongers ou réels, est magnifique à observer.

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Et puis ce scénario est mignon comme tout, un peu comme si Rohmer jouait aux détectives du dimanche. Ses lectures du Club des Cinq ou des romans de gare à deux sous accouchent de cette filature "pour rire", où les gens qu'on croise sont plus importants que le résultat de l'enquête. Cette petite ado mutine que François rencontre lors de la filature est diablement troublante, une de ces petites lycéennes malines qui fleurissaient dans le cinéma de la Nouvelle Vague, beaucoup plus entreprenante que le héros, bien souvent trop rêveur de son côté (un côté Doisnel dans cette investigation policière dilettante). Et toute la fin, longue discussion avec Marie Rivière (déjà dans son rôle de geignarde inconsolable), est assez poilante avec ce pauvre type mené comme un chiffon par cette demoiselle insupportable qui ne sait pas où elle crèche. Les dialogues sont précieux et désuets comme dans un roman début de siècle, on est clairement chez les bourgeois parisiens grand crin, mais que voulez-vous ? c'est Rohmer. On apprécie comme toujours sont petit ton hors d'âge, sa ringardise et son romantisme fleur bleue, tout en admirant la rigueur impressionnante de sa mise en scène et de son univers. Bien aimé, moi.   (Gols - 09/10/19)

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L'odyssée rhomérique est

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La Chambre (1972) de Chantal Akerman

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C'est reposant et finalement assez troublant le cinéma de Chantal Akerman (il ne se passe qu'un seul truc en dix minutes : une femme mange une pomme, eh bien sur IMDB ces cons de commentateurs "critiques" ont confondu la pomme avec une orange - c'est étrange, non ?). On est ici dans la pure technicité avec un plan qui influencera (sans même l'avoir vu), une trentaine d'année plus tard, le brillant B. R. pour le culte Chut(e) : trois pano de 360 degré, autour d'un lit... La première question que tout le monde se pose est "le mouvement sera-t-il interrompu ?" (la réponse est OUI, le pano revenant sur llui-même au troisième tour pour se concentrer sur le lit) et la seconde "qu'adviendra-t-il de la femme après avoir fini la pomme ?" (c'est moi qui mets le suspense là où personne n'a encore osé le faire) : la femme sera-t-elle chassée de son lit paradisiaque (eh oui, qui dit "pomme"... cela, forcément, marche moins bien avec une orange) ou restera-t-elle confortablement dans ses draps ? (comme si finalement c'était une connerie cette histoire originelle de femme croqueuse de pomme). La tension est franchement insoutenable, heureusement que notre Akerman n'est pas du genre à tomber dans le film d'action à tout crin. Tout est bien qui finira bien, je vous rassure. Et l'on se dit qu'il n'y a décidément qu'elle pour oser nous faire tourner la tête devant si peu de chose. On continuera de vous donner des news (from home, en particulier) de la dame disparue.

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La Nuit de la Saint-Jean (Valborgsmässoafton) (1935) de Gustaf Edgren

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Ah, ce qu'on ne ferait pas parfois, pour apercevoir quelques minutes seulement le sourire d'Ingrid Bergman encore au sommet de sa jeunesse... Le film n'a rien de franchement honteux en soi (un drame romantique si on veut, un amour contrarié classique en d'autres termes) même s'il faut bien reconnaître que la gâte Ingrid n'a pas beaucoup de bol dans ce mélo un peu mortel. Imaginez la chose : vous aimez votre boss (marié) et décidez de quitter votre job pour ne pas tomber dans les embrouilles : normal, dirais-je, et c'est l'option qu'aimerait prendre Ingrid. Seulement voilà, la vie réserve des surprises... Prenons les choses dans l'ordre : 1) la femme du boss annonce qu'elle le quitte 2) elle est enceinte, veut continuer sa vie de femme indépendante, elle avorte (c'est illégal, alors, mais on trouve toujours un docteur) 3) Un malfrat vole sa fiche et décide de la faire chanter 4) le mari (qui veut se débarrasser pour toujours d'elle - il a eu en plus entre temps une petite aventure avec Ingrid : ben oui, il était libre !!!! ) se rend avec sa femme chez le malfrat pour le payer 5) Ça part en vrille, la femme tue le malfrat – le couple se barre… 6) Un journaliste, voisin du malfrat, découvre le mort et, sur les lieux du crime, le stylo du boss : il s'empresse d'aller raconter l'histoire à son journal, un journal tenu en partie par... le père d'Ingrid (qui a appris auparavant que le boss avait eu une liaison avec sa fille - vous dormez ?)... 7) Le père d'Ingrid imagine alors le pire : sa fille a avorté, elle est au centre du scandale et il la conspue alors même qu'elle est au courant de rien... Vous ne comprenez strictement rien ? Pas grave, retenez juste que la pauvre Ingrid tombe amoureuse d'un type qui se retrouve (à cause de sa femme) au mauvais endroit au mauvais moment -, un type qui va (pour échapper à tout soupçon de meurtre), s'engager dans la Légion étrangère (eh oui, la nôtre, ce repère de malfrats ohoh). Bref l'Ingrid passe du désespoir (ce type n'est pas pour moi), à la joie contrite (le premier soir passé avec le type tout juste célibataire : elle n'ose croire à son bonheur), à l'excitation (les lettres du gars), au raplapla (la disparition du gars) avant une fin forcément tout feu tout flamme puisqu'il s'agit de la Saint Jean local.

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Bon, que dire ? On se réjouit de voir Victor Sjöström en père responsable (même s'il se manque grave en engueulant sa fille), un type paternaliste à souhait un peu tristoune depuis la mort de sa femme : heureusement, il a douze mille enfants et petits-enfants, ça l'occupe, avec son journal. Le boss (Lars Hanson) quant à lui, dans ses costumes amidonnés, est un peu rigide (mais qu'est-ce qu'elle lui trouve bon sang !), sa femme se révèle un rien falote et surtout un poil hystérique (il ne perd pas au change, le bougre) et puis il y a forcément Ingrid : belle de face, de profil, de derrière, dans l'ombre - elle a vingt ans, elle est pfffff... Oui, je sais, vous allez me dire que j'en fais trop. Franchement, elle fait partie de ces actrices si lumineuses qu'elle irradie et sauve la moindre scène. Si. Alors, certes, elle n'a pas grand-chose à jouer (elle danse d'ailleurs comme un plot, s'accrochant à son boss comme à une bouée en pleine tempête, toute gênée semble-t-il de se retrouver au milieu de la foule et au centre des regards lors de ce bal populaire) mais elle le fait très bien (son exultation devant chaque lettre, son incompréhension terrible face aux remontrances de son père, son petit air mutin sur la fin, mmmmh). Ah ben oui, le scénario est un peu laborieux, surtout quand il vire au noir (le malfrat qui se fait bêtement décaniller eheh), le mélodrame est méchamment chargé et la mise en scène un rien statique... Mais bon, c'est dans les tunnels les plus sombres que les diamants se montrent le plus... Oui, bon, Ingrid a vingt ans et sauve ce film suédois (alors entre Ingrid et Greta, quelle est la... Bernard, va coucher) de l'oubli et de l’ennui.

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The Criterion Collection

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Crawl d'Alexandre Aja - 2019

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Aja creuse encore un peu le sillon de la série Z, avec cette fois-ci, après les piranhas de durable mémoire, les alligators. Bon, le mode de vie est sensiblement le même, puisque ces braves bêtes vous dévorent un quidam en deux-deux, tout comme leurs frères lacustres, ne laissant dans l'eau saumâtre que râles d'agonie et membres épars. C'est peu ragoûtant, mais pour mieux faire passer la pilule, le bougre invente une trame absolument diabolique et logique dont il a depuis toujours le secret : Haley est une nageuse expérimentée, poussée jadis par un père qui place la compétition en tête de son mode de vie ("il faut vaincre et être la première", en gros). Une tempête violente éclate sur la région, libérant les crocos de la réserve et emprisonnant le paternel dans sa maison. Haley va tout faire pour sauver le vieil homme sans perdre une jambe. Hein ? Pas mal, quand même, le pitch, non ?

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Bon, encore une fois, Aja envoie la trame aux orties, et avec elle la direction d'acteurs, la mise en scène, la musique, l'équipe technique et toutes les scènes situées entre les coups de speed. Ça c'est fait. Ne l'intéressent donc que les trucages et le gore. Pour un film de trucages gore, ça peut êre suffisant. Et ça l'est si vous ne désirez que passer 1h30 à ricaner devant les démembrements multiples proposés par le sieur. Le fim est crétin et vide, mais spectaculaire et parfois assez cracra, et du coup on rigole un peu. C'est même justement parfois son absence complète de cohérence qui fait le plaisir de la chose, comme si Crawl n'était qu'un objet abstrait, uniquement fait de sang et de morceaux de barbaque, conscient de sa vacuité et de sa superficialité et l'assumant totalement. Il faut bien ça, parce qu'on se dit quand même que le second degré n'est pas l'apanage d'Aja, qui traite son nanar en chef-d'oeuvre et a l'air de prendre son intrigue aberrante très au sérieux. Au moins, les piranhas étaient une relecture farceuse des films des années 80. Ici, l'humour est involontaire de cet acteur qui grimace parce qu'un alligator lui a boulotté la main, ou de cette actrice qui nage le crawl plus vite que les sauriens. Aja sait tourner les scènes violentes, je ne dis pas, mais pour tout le reste il s'avère être un collégien boutonneux de la pire espèce, et c'est un peu dommage.

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08 octobre 2019

Le Canapé rouge (2005) de Marie Rivière & Eric Rohmer

Une petite chose rohmérienne (comédie de Marie Rivière avec ce bon Eric en charge, d'après le générique, du "découpage") qui manquait à notre odyssée. C'est ma foi tout à fait charmant et dans la lignée de la réflexion du cinéaste sur la peinture. Jugez par vous-même : Marie croise une ancienne amie qui a repris sa passion de toujours, la peinture. Marie, après une petite réflexion, accepte de poser (en prenant la pose, le temps d’une photo) sur le canapé rouge de son amie : elle aimerait ensuite offrir ce tableau à son amant marié (elle aussi est mariée donc pas de jaloux sur ce point) pour qu'il expose la chose dans son bureau ; ce dernier se montrera au départ un peu hésitant (Ciel, et si on venait à la reconnaître... !) devant un tel projet... Marie découvre finalement le tableau, est un poil déçue (on ne peut pas dire au premier regard qu'elle soit tout à fait reconnaissable) avant que son amie lui expose sa petite théorie sur la peinture : la peinture (au contraire de la photo ou d’un simple miroir) ne doit point chercher à montrer un reflet superficiel des gens mais plutôt à révéler la « quintessence » du sujet... Des propos qui charment notre Marie et qui trouveront un écho inattendu dans le discours de son amant... Murakamien à souhait cette rohmerandise.

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Rivière apporte sa grâce et son phrasé impeccable dans cette petite historiette artistico-amoureuse. Elle est au centre de ce trio composé d'une amie lointaine (qui la connaît bien) et d'un amant méfiant (qui l'aime tant qu'elle ne s'expose pas à ses côtés - notez la finesse du jeu de mot) : du classique dans le cinéma de Rohmer et cette petite variation, même si elle semble un peu mise en scène au débotté, est tout à fait agréable. On sent chez cette amie peintre (Charlotte Véry qui, attention, peint tout elle-même) le petit oeil de l'artisane-artiste qui, même si elle ne prend pas trop au sérieux ses "productions", met dans sa peinture son ressenti, sa vision des choses et des gens. Une petite comédie sans prétention mais tonifiante de la Rivière qui coule forcément de source.

Toutes les routes mènent à Rohmer

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Hôtel Monterey (1973) de Chantal Akerman

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Plus chiant que Straub et Huillet et Garrel ? Je sens qu'on tient là une bonne prétendante. Attention, oui, Hôtel Monterrey est un film exigeant : pas de dialogues, pas de musique, pas de son... que des plans fixes, angoissants, sombres jusqu'à cet événement énorme au bout de quarante minutes : un travelling, que dis-je, toute une série de travelling avant et arrière dans des couloirs - impossible de s'assoupir, ce serait béta. Lorsque certains travellings s'arrêtent devant une fenêtre ouverte, Akerman semble vouloir inviter son spectateur à se défenestrer, à en finir une bonne fois pour toutes. Mais elle en garde encore sous la pédale, la bougresse. Le spectateur vaillant aura droit à toute une série de panoramiques pris depuis le toit de l'hôtel, des visions (enfin !) sur l'extérieur, sur des murs d'immeubles lépreux, sur du marronnasse, de la brumasse, du grisasse, un truc à se tirer (malheureusement) encore un balle. C'est justement tout l'art d'Akerman de nous faire ressentir la pesanteur de cet endroit glauque, cheap, qui semble transpirer la solitude et la tristesse des gens (deux plans sur des individus dans leur chambre, deux êtres aussi vivants que des descentes de lit en peau de gnou).

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Mais attention, il y a aussi des plans fixes sur ce curieux lobby aux carreaux noirs et blancs, sur des couloirs où scintille une curieuse lumière rouge, sur des portes qui s'entrouvrent pour laisser entrevoir une paupière, un bout de nez... On serait dans un décor cérébral lynchien que cela ne m'étonnerait pas (heureusement que celui-ci a tout de même la bonne idée d'écrire des histoires dans ces lieux qui sentent la moquette morte). Oui, je l'avoue, c'est pesant, c'est pathétique, c'est triste à mourir à l'image de ces allées et venues en ascenseur qui semble devoir mener nulle part si ce n'est encore plus profondément dans les entrailles de la terre. Une sorte d'hôtel-tombeau si on veut. Somptueusement mortel, pas mieux. Un petit plaisir à offrir à votre ami(e) le/a plus bavard(e). Pour lui faire enfin fermer sa gueule. Le silence d'Akerman nous manque.

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LIVRE : Atmore, Alabama d'Alexandre Civico - 2019

9782330125493,0-5911213Morne plaine des polars noirs contemporains... On ne peut nier que Civico fait de gros efforts pour parvenir au style sec des Américains qu'il vénère, à leur trame épurée ou à leur noirceur nihiliste. On ne peut lui enlever un sens certain de l'efficacité, qui lui fait tenir son polar en 130 pages, ni un talent indéniable pour tracer à la serpe son personnage principal. On pourrait même lui faire la grâce de reconnaître qu'il n'est pas le plus malhabile pour trousser une atmosphère et faire monter une tension. Mais malgré tout ça, Atmore, Alabama ne convainc pas. Parce qu'on a l'impression d'avoir lu mille fois en mieux cette histoire de mec hanté par la mort de ses proches et qui entreprend un voyage pour se venger. Le coupable est en prison, dans le couloir de la mort, et ça semble coton de parvenir jusqu'à lui. Mais notre homme va rivaliser de génie pour parvenir à ses fins. Bon, etc etc, il rencontre une femme fatale, tout ça, bon on connaît. C'est tellement référencé, tellement clicheteux presque dans le déroulement des épisodes et dans le dessin des personnages secondaires, qu'on se demande si Civico n'écrit pas finalement un pastiche, si son but n'est pas de condenser en un seul livre, en hommage autant qu'en parodie, tous les éléments du genre. Une sorte de Tarantino littéraire, quoi. Mais visiblement pas : totalement dénué d'humour, sérieux comme un pape, burné comme un vieux cow-boy, classique jusqu'à l'académisme, son roman ennuie dès la 20ème page, puisqu'on connaît déjà tous les tenants et aboutissants de l'intrigue. Il n'y a guère que le dénouement qui surprend, c'est-à-dire la dernière page. Tout le reste a tellement été arpenté de tous temps par les polardeux qu'on peut facilement laisser ce livre se lire tout seul. Pas un seul détail ne sort du cahier des charges éternel du genre, et même si parfois on sent une vraie patte classique dans l'écriture, ça ne suffit pas pour nous distraire : le roman est raté, ennuyeux et inutile.

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07 octobre 2019

La double Vie de Véronique (1991) de Krzysztof Kieslowski

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Adeptes de la métempsychose, du hasard et du destin, vous devriez ici trouver votre bonheur... Vingt-huit ans après sa sortie en salle, je reste pour ma part relativement dubitatif au niveau du scénar tout en admettant un réel savoir-faire artistique dans cette œuvre de Kieslowski. Pour la faire courte, Weronika, chanteuse lyrique polonaise vit à Cracovie... Comme sa mère, le destin va frapper - un arrêt brutal du coeur ? - alors qu'elle était apparemment en pleine santé, chantant à plein poumon sur scène... Mais son esprit, son âme semble devoir lui survivre en la personne de Véronique, jeune parisienne qu'elle avait d’ailleurs auparavant croisée : un alter ego qui va ressentir à plusieurs centaines de kilomètres la mort de son double et qui va, par la suite, éprouver comme une sorte « d'allègement » - comme si elle était libérée d'un poids, d’une charge (c'est toutefois ainsi que je comprends la métaphore de la vieille qui traverse d'abord la route avec des sacs puis sans...). Véronique va faire dans la foulée la connaissance d'un marionnettiste, et, portée par une sorte de sixième sens, va remonter sa piste ; cet homme justement l'attend comme si ces deux êtres se devaient de se rencontrer... Mais Véronique se détourne finalement de cet amour "cousu de fil blanc" et s'en va retourner chez son père - ses racines, son refuge en quelque sorte, échappant ainsi à un destin tout/trop tracé (?)...

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Le point d'interrogation est de mise car franchement on se perd un peu en route dans ces saynètes micro-métaphoriques (de l'exhibitionniste (en écho à la mise à nu du personnage ?) au spectacle du marionnettiste avec cet âme qui semble prendre son envol). A force sans doute de trop flirter avec l'allégorie, on perd un peu contact avec l'histoire ainsi que le caractère et les émotions des personnages - tout cela semble même, sans vouloir être dur, un peu creux, un peu vain... Il n'en demeure pas moins qu'au niveau de l’habillage, le film a de la gueule : des prises de vue sur Irène Jacob vertigineuses, une musique de mon vieux Preisner très inspirée, une image très joliment teintée, arty, qui abuse certes un poil des filtres et des couleurs primaires mais qui donne au film une très jolie patine surréaliste, et une actrice en état de grâce, troublante, jouant à la perfection cet état de doute, d'incertitude, d'hésitation... Dommage, justement, qu'on finisse presque par prendre plus de plaisir à la forme qu'au fond, un peu trop déroutant pour être « honnête »... (s'agit-il simplement d'illustrer une vieille légende (l'idée d'une âme morte investissant son double) ou de narrer une parabole dont seul le cinéaste possèderait l’ensemble des clés ?... Mouais). Restent (au-delà du fait que j'étais en 1990 sur les lieux du tournage - lors de cette séquence nocturne devant cette bonne vieille fac de lettres clermontoise) un récit assez imprévisible et une actrice habitée par ses doutes, ses doubles... Je reste quand même un peu sceptique quant à l’aspect métaphorique de la chose - qui m'échappe, sûrement, en partie...

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Raffles, Gentleman Cambrioleur (Raffles) (1930) de George Fitzmaurice & Harry d'Abbadie d'Arrast

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Eh oui, il fut un temps où on savait cambrioler avec classe - cela faisait des films joliment calibré à défaut de vraiment faire frémir. Ronald Coleman est l'homme parfait : il joue au cricket, offre aux femmes des bijoux volés, donne du pognon à ses potes dans le besoin avec le recel de ses vols ; alors oui, il est un peu entourloupeur sur les bords, il le sait - il a d'ailleurs prévu de se ranger des voitures depuis qu'il a décidé de se marier avec la sculpturale Kay Francis, une belle oie très racée comme on dit chez nous... Seulement voilà, il tente le dernier coup qui risque de lui être fatal - d'autant qu'il y a sur ses traces un inspecteur de Scotland Yard pas très finaud mais pas non plus complétement couillon.

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La copie est belle, les tenues féminines sont mirifiques, le sourire de Kay étincelant et notre gentleman décidément très prévenant - envers les jeunes femmes comme envers les vioques. Il vole généralement avec délicatesse et sans une trace seulement voilà, il est gêné sur son dernier coup par un pool de cambrioleurs amateurs qui tentent de lui ravir le butin qu'il avait en point de mire... Il tente de les manipuler (il dérobe le voleurs en lui promettant de le laisser s'échapper) mais son petit traquenard se retourne contre lui : le voleur, pris par la police l'accuse publiquement, ce qui met la puce à l'oreille à l'inspecteur (con comme un flic mais faut pas pousser non plus)... Notre gentleman prévoit de tout quitter (adieu richesse, amour et gloire) mais la chtite Kay (qui a rapidement tout pipé des antécédents de son amoureux) n'est pas du genre à lâcher son homme... Rah, que dire sinon que c'est carré, sans surprise, facile... La passion entre nos tourtereaux manque de sensualité, Raffles se joue des flics avec une facilité d'enfant et j'allais dire seule la toute fin (Londres dans le brouillard (même en studio ricain), cela reste ma grande faiblesse) mérite finalement un peu son pesant de cacahuète. Sobre, semi efficace, propre - mais à l'image de ce gentleman un brin opportuniste, tout juste honnête pour sortir vraiment du lot en ce début des thirties.

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06 octobre 2019

Lifeboat d'Alfred Hitchcock - 1944

18756403Mea culpa : j'avais un assez mauvais souvenir de Lifeboat, et je viens de le réviser résolument à la hausse. Excellent moment, même si je persiste à penser que ce n'est pas vraiment un Hitchcock, aucun des thèmes habituels du gars ne surgissant dans cette trame mélodramatique, si ce n'est le fameux soupçon en ce qui concerne le personnage inquiétant du nazi.

La grande force du film est sa mise en scène, compte tenu de la gageure que représente l'exiguité du décor (un simple canot de survie dans lequel trouve place une poignée de rescapés d'un naufrage). Jamais Hitch ne cède à la tentation du spectaculaire à tout crin : son film reste au plus près des personnages, dans une grande véracité de psychologies et de rapports. Evidemment, me dira-t-on, puisque tout se passe dans la barque. Eh non, rétorquerai-je avec fougue : il aurait été aisé de poser sa caméra en dehors du bateau, pour donner des plans d'ensemble ; il est clair que l'océan est recréé en studio (très belles transparences d'ailleurs, au passage), et n'importe qui aurait cédé à la facilité. Pas Bouddha, qui met son point d'honneur à planter sa caméra uniquement dans les strictes limites de la barque. Outre le fait que c'est techniquement impressionnant, le film y gagne en vérité. Seul un plan est pris en-dehors du décor : une vision sous-marine d'un poisson qui mord à ua_20Alfred_20Hitchcock_20Lifeboat_20DVD_20Review_20PDVD_011n hameçon, à mourir de rire tant on sent la présence de la vitre de l'aquarium (on dirait un resto à Shanghai). Mais la variété de la mise en scène est bien là : aucun plan ne ressemble à un autre, et c'est bluffant de voir l'invention constante au niveau des angles de prise de vue, et le renouvellement des champs/contrechamps.

Du coup, Hitch s'approche de ses acteurs, qui la plupart du temps murmurent leurs dialogues, inventant une rythmique assez inédite dans son cinéma (à l'exception de The Wrong man, peut-être), lente, solennelle, puissante. Il tente l'intimité, et réussit ici avec le même g18756402énie que pour ses films plus directement spectaculaires. Les acteurs sont d'ailleurs tous parfaits, ainsi que les dialogues, qui apportent la dose d'humour nécessaire. La micro-société qu'il recrée à l'intérieur du canot est parfaitement dosée : de la journaliste huppée au brave gars des faubourgs, du Black catho au nazi trouble, de l'infirmière dévouée au propriétaire à cigare, son petit univers tient méchament debout, et permet de développer une intrigue forte en rebondissements psychologiques. Lifeboat tient en haleine de la première à la dernière minute, parce que Hitch prend le temps de nous faire imageaimer les personnages, d'en creuser les caractères. Et même si le spectacle n'est pas oublié (un magnifique sommet lors d'une tempête, des plans impressionnants sur un bateau torpillé), il préfère cette fois s'attarder sur des regards, des rapports, des amours ou des amitiés qui se créent. Voilà un vrai film humaniste, qui certes sent un peu la commande en ces temps troublés de 1944, mais qui est très visiblement sincère et passionné.

Quant à l'aspect esthétique, c'est une merveille. Bouddha joue des clairs-obscurs et des contrastes avec une grande puissance visuelle, notamment dans une scène hyper-tendue sur la mort d'un bébé, où les personnages, presque entièrement éffacés par le contlife_boatre-jour d'un coucher de soleil, apparaissent dans toute leur humanité et toute leur solitude. Même si le film manque des taquineries habituelles du maître, les idées fortes ne manquent pas, à l'image de cette corde tendue dans la mer, au bout de laquelle est accroché un cadavre qu'on ne verra pas, ou de cette sauvagerie qui se déchaîne brusquement contre l'Allemand, sans musique, brutale en même temps que burlesque, horrible et drôle à la fois. Les objets sont tout aussi importants que les personnages, thématique éternelle de Hitchcock : ici, c'est par exemple une chaussure qui symbolisera toute l'évolution d'un personnage, ou un bracelet de diamants qui jouera un rôle-clé dans l'histoire. Vraiment un très bon Hitch. (Gols 08/10/07)


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E la nave va, sauce Hitch. C'est un film en effet qui fait la part belle aux discussions (je n'ai pas dit aux bavardages) et aux acteurs ; étant particulièrement fan de William Bendix (j'avais complétement oublié qu'il était dans un Hitch), on ne peut être que comblé par sa composition du type amputé, alcoolisé, délirant, autodestructeur... Quoi de plus terrible pour un danseur que de perdre sa jambe ? - Bendix ne perd ainsi pas seulement son pied (et la "fameuse" chaussure), mais sa compagne, sa passion, sa raison de vivre... Ce salopiot de Boche manipulateur n'aura pas grand-chose à faire pour le pousser par la suite à bout. Parmi les personnages forts en gueule et marquant, on peut noter ici la présence du gars John Hodiak (avec une imitation du sourire de Travolta un poil anachronique) : pas le plus fute-fute des types sur le bateau, pas le plus secret (son corps est un véritable agenda sur ses différentes amantes), il parvient peu à peu à se hisser au poste de commandant. C'est lui, le beau gosse benêt, qui aura d'ailleurs LA femme (Mary Anderson - il y en a bien une seconde mais elle est ici totalement effacée), un peu à notre grand désarroi : journaliste, reporter, indépendante, libre, forte, on regrette que la bougresse finisse par céder au « charme » de son pire ennemi ; certes il y a là des circonstances exceptionnelles, mais on ne s'attendait à ce qu'elle tombe littéralement à ses genoux (je ne vais pas revenir sur le manque de « caractère » (elle qui en a, avant de sombrer pour ce mirliton de mâââle) des femmes hitchcockiennes, sinon Gols va me répudier à vie). Heureusement elle saura se ressaisir un tantinet et reprendra même un poil d'humanité (son ricanement quant à son propre matérialisme) à la perte de ce "tout aussi fameux" bracelet.

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Pour continuer sur la galerie de personnages (pour ne pas répéter ce que dit avec foi et conviction l'ami Gols sur la mise en scène impeccablement variée), on peut en effet s'arrêter deux minutes sur le méchant de l'histoire Walter Slezak ; rigolard, toujours prêt à entamer la chansonnette, il fait dès le départ mine d'être dans ses petits souliers - à tel point que, comme les autres membres d'équipage, on a tendance à se faire un peu endormir et à oublier sa fourberie. Le type fera l'erreur de trop et déchaînera une violence terrible contre lui (Henry Hull, si cool, si tolérant au départ, qui finit comme une véritable bête sauvage en s'acharnant sur ce fourbe de Boche... son empathie pour tout être humain semble s'être dissoute au cours de la traversée : il finit par n'avoir que mépris, que haine totale envers tout Boche ; ça sent forcément son petit poids d'Histoire (on est en 1944), Hitch ne faisant pas exception à cette hargne anti-allemande). On est forcément un peu surpris par le manque d'enjeu, de MacGuffin au départ de ce Hitch (seul l'Allemand se pose en menace... sans que l'on n'en soit certain) mais le cinéaste parvient tout de même avec un joli sens des rebondissements à nous mener en bateau de bout en bout ; une traversée en huis-clos qui montre que le Hitch, même avec deux bouts de ficelle, peut parvenir à nous hameçonner et à nous tenir en haleine. Tout sauf un naufrage.   (Shang - 07/10/19)

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LIVRE : Ce que l'on sème (The Travelers) de Regina Porter - 2019

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Regina Porter s'essaie à la fresque américaine (noire et blanche) allant des années qui suivent la seconde guerre mondiale aux années Obama en passant par l'incontournable guerre du Vietnam. Fresque ambitieuse qui annonce la « couleur » dès le départ avec la liste des différents personnages - on serre des dents en se rappelant les familles dostoïevskiennes et autres ouvrages dospassossiens. C'est, dirons-nous, tout ce qui va faire la force de cet ouvrage très "romanesque" mais aussi sa faiblesse : Porter a une grande capacité à faire vivre ses personnages, à leur donner de la densité, se révélant jamais à cours d’anecdotes, d’historiettes prenantes et se montrant relativement adroite pour trousser des dialogues ; malheureusement, à multiplier les personnages, à vouloir changer de narrateur pratiquement à chaque chapitre, on se perd un peu parfois en route : trop de personnages (seulement deux grandes familles mais des rejetons étalés sur trois ou quatre générations), et un livre choral certes ingénieusement tricoté (les différents personnages ne cessent de se croiser) qui à vouloir trop embrasser finit par mal éteindre. C'est un peu dommage en soi de se sentir ainsi un peu perdu en route. D'autant que chaque chapitre, en soi, est plutôt prenant même si on peine parfois à savoir à quel personnage exactement cela renvoie : l’autre gros problème, c'est que, sitôt le chapitre clôt, on ne sait point quand on va le retrouver, à quel moment de sa vie, si jamais on le recroise... Car outre la multiplicité des personnages, Porter joue avec les ellipses et cette autre inconnue enlève un brin de force à sa construction romanesque. Elle met pourtant le paquet pour revenir sur certains événements phares, certaines thématiques de ces années-là : la ségragation, la violence envers les femmes (dont sera victime l'un des personnages principaux dès le départ et qui sera ensuite comme une sorte de tare familiale), l'émancipation des femmes ou la guerre du Vietnam (où là encore elle tente de trouver des angles (notamment chez les soldats noirs participant de près ou de loin aux combats) assez originaux). Il est aussi beaucoup question de coups de foudre, d'espoir, d'enfants (bien élevés ou abandonnés en route), de séparation, de reconstruction : chaque individu ou presque semble avoir été victime d'une trahison, d'un abandon, d'une violence morale ou physique ; un portrait guère réjouissant de cette Amérique en mutation en un sens. Mais Porter, par son sens du récit, du rythme, par cette volonté de montrer toujours ses personnages dans une certaine dynamique (rares sont ceux qui se contentent tout du long de leur sort) parvient malgré tout à influer une certaine énergie et à capter l'attention de son lecteur (le mieux serait surement de lire le roman d'une traite ou de prendre ici ou là des notes sur certains personnages - ce qui est un peu laborieux, j'avoue). Au final un roman foisonnant, exigeant en un sens, qui aurait peut-être gagné (...) à être un peu plus classique dans sa construction narrative - pour que l'on s'accroche à la trajectoire de certains personnages. Des graines joliment semées (un vrai sens du romanesque, je m'y tiens) quand d'autre partent malheureusement un peu dans le vent (putain c'est le cousin de qui, lui ?). Premier roman qui reste nonobstant prometteur.

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Yves (2019) de Benoît Forgeard

Il faut bien parfois s'essayer à de nouveaux réalisateurs français qui tentent de s'immiscer dans le registre de la comédie. Juste s'essayer alors. Yves n'est pas nul : on ne peut nier une certaine originalité à faire dans la comédie déjantée en prise avec le monde moderne – au départ tout du moins ; Forgeard décide donc de créer un frigo bourré d'intelligence artificiel qui va avoir de plus en plus d'influence sur son propriétaire - un petit loser geek qui fait du rap de daube. Spike Jonze, avec le futé Her, était déjà passé par là avec beaucoup plus de finesse. Forgeard, lui, flirte avec le beauf pour en rire, en tentant de trousser une histoire d'amour à trois entre ce petit mecton, le frigo (Yves) et la miss météo Dora Tillier au physique avantageux mais aux qualités d'actrice très très limitées (c'est elle, au nom de son entreprise high-tech, qui est en charge de la supervision de Yves chez ce rappeur raté). Bien. Le frigo crée des chansons à succès, succès qui monte à la tête de notre rappeur, qui a une histoire d'amour avec Dora, mais cela se passe mal, on a même droit à un procès sur les droits d'auteur (le frigo ou le rappeur ?), qui fait éclater cette relation à trois... Avant un final immense où Dora la tête dans le congèle se fait prendre par derrière par son rappeur pendant que le frigo éjacule des glaçons. Oui, c'est glaçant. Même avec la caution Philippe Katerine (on sait qu'avec lui tout peut toujours dérapé), on se sent plus souvent qu'à son tour très mal à l'aise. Un humour de beauf, du rap de merde, des dialogues crétins, après tout, pourquoi pas il faut bien tenter de se faire un chemin dans un genre. Le problème c'est que pour une ou deux vannes inattendues, on doit se taper 100 minutes d'un pathétisme terrible... Le gros problème de Forgeard, m’est avis, c'est qu'au lieu de rester dans la dérision pure, on a l'impression qu'il prend son sujet finalement très au sérieux... ainsi que ses personnages... Du coup, plutôt que d'être dans le grand n'importe quoi délirant (qui manque au cinéma français), on flirte surtout avec la vulgarité bêtasse, adolescente et la facilité crasse... On finirait presque par plaindre cette pauvre miss météo castée uniquement pour exhiber son anatomie... Se retrouver à baiser avec un frigo même Gaspard Noé n'aurait pas osé, je crois. On ressort d'Yves avec la gueule de bois, en se demandant bien comment on est parvenu à subir un tel déballage d'inepties sans craquer en cours de route. Honte au fréon.

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