Shangols

18 avril 2015

LIVRE : Le Bateau-Usine (Kanikōsen) de Takiji Kobayashi - 1929

9782844859617,0-2499248Il faisait pas bon dire la vérité sur les conditions de vie des travailleurs japonais dans les années 20 : Kobayashi a payé de sa vie la parution de ce roman-pamphlet qui nous fait partager l'enfer de l'équipage d'un bateau-usine, une centaine d'individus, ramassis de clochards, chomeurs, étudiants ruinés et autres miteux, embarquée pour une pêche aux crabes absolument dantesque en mer d'Okhotsk. Non seulement la météo n'est pas des plus riantes, mais en plus le traitement qu'on inflige à ces gueux et réprouvés de la société est infâme : aux ordres d'un contremaître aussi sadique que brutal, frappés par des maladies toutes plus gores les unes que les autres, condamnés à manger une bouffe immonde, traités comme des chiens, leurs conditions de travail ressemblent un peu à l'enfer sur terre et sur mer. Le roman, indigné mais d'un calme glaçant, va raconter cette aventure, la lente révolte qui monte dans le coeur de chacun, la mutinerie, les petites lâchetés ou les grands espoirs, dans une sorte de réécriture de Souvenirs de la maison des Morts en mer glacée et en japonais. Kobayashi peut se rapprocher des grands romanciers de l'inhumanité, les Soljenitsyne, les Dostoïevski, les Gorki, les Levi : son bateau ressemble peu à peu, comme pour le Goulag ou les camps de concentration, à un état de la société dans son entier, avec sa hiérarchie, sa lutte des classes, et l'éternelle domination des nantis contre les prolos. On plonge au coeur de ce bateau comme au fond de l'âme humaine, et le livre se fait autant documentaire édifiant qu'analyse politique et sociale. Délibérément du côté des opprimés, mais aussi franchement moqueur devant leur asservissement, le roman est réellement en colère, et se veut comme une oeuvre d'utilité publique, voire de propagande : les très belles pages qui voient la naissance de la rébellion au sein de cette communauté disparate d'esclaves ont la puissance des grands discours humanistes de jadis.

Mais, comme si le roman n'atait pas assez puissant comme ça, Kobayashi lui adjoint en plus quelques pages splendides sur la nature, sur la mer, sur les descriptions de l'océan déchaîné, des tempêtes, etc. Le Japonais rappelle alors quelques grands auteurs de la Marine, Melville par exemple : comme eux, il sait parfaitement rendre compte de la grandeur de la nature, de sa dangerosité, de sa beauté, et de la petitesse des hommes en son sein. Merveilleusement rythmé entre moments de violence tragiques et grandes plages de calme, le livre vous emporte dans un souffle puissant. Dommage qu'il prenne des airs d'inachevé sur la fin, étrangement résumée à quelques lignes, comme si l'auteur avait laissé tomber en cours de route, pressé de vivre sa très courte vie. Un grand hymne, moitié dégoût moitié admiartion, à l'Humanité, un grand livre.

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17 avril 2015

LIVRE : En Amazonie de Jean-Baptiste Malet - 2013

9782818504437,0-2557264Immersion en infiltré en Amazonie, soit dans un entrepôt d'Amazon, firme responsable d'une partie du chiffre d'affaires désastreux du libraire qui vous parle. Jean-Baptiste Malet veut percer le mystère Amazon, savoir ce qui se cache derrière ces immenses hangars archi-surveillés remplis de produits culturels (et autres), et se fait donc engager comme intérimaire de nuit dans un de ces antres du capitalisme sauvage. Rythmes infernaux, conditions de travail déplorables, épuisement physique, surveillance constante, précarité, il va tout nous rapporter du quotidien des travailleurs d'Amazon, et en ramener un reportage édifiant qui enfonce bien le clou de ces nouvelles économies, menées par des jeunes loups aux dents acérées et à l'éthique légère. En un symbole (Amazon), Malet arrive à parler des ravages de la concurrence sauvage, du libéralisme sans frein et du profit à tout prix, le tout en restant enfermé dans les quatre murs désolants de l'entrepot, entre ces infinies rangées de CD, de livres, de jouets, de slips (!), d'aspirateurs qui s'étendent à perte de vue.

Il est vrai que, pris par ce travail éreintant, le gars n'a pas le temps d'en ramener beaucoup d'infos concrètes. Son expérience d'infiltration n'aboutit qu'au constat d'une grande fatigue partagée par tous les employés de l'usine, point. On a quand même droit au discours angélique et hyper-calibré des dirigeants de l'entrepot, effrayantes formules ayant balancé aux orties tout respect humain, et Malet parvient bien à mettre des mots sur l'espèce de mépris larvé, masqué sous des airs de communauté soudée, qu'ont ces jeunes loups pour les employés de la firme. Mais le livre est surtout l'occasion de rassembler plein de données sur Amazon, qui montrent la vision de Jeff Bezos, son créateur, sur la fiscalité (éclat de rire), les conditions de travail de ses employés (roulage par terre), la littérature (tapage sur les cuisses), ou l'argent (prosternations serviles). Chaque nouvelle info glace les sangs, chaque chiffre donne le vertige, chaque complicité ministérielle hérisse le poil, et on ressort de la lecture de ce document avec l'envie de foutre le feu à ces antres du commerce mondialisé. Ca m'arrangerait, je dois dire.

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16 avril 2015

La Belle du Montana (Belle Le Grand) d'Allan Dwan - 1951

C'est peut-être le léger cul entre deux, trois, voire quatre chaises qui fait que Belle Le Grand n'est pas le grand film qu'il aurait pu être. Tel qu'il est, il est vraiment chouettos, hein, mais disons que Dwan hésite peut-être trop entre plusieurs genres, chacun d'eux n'étant jamais assez creusé pour être vraiment cohérent. Ni western, ni comédie musicale, ni tragédie, ni comédie, ni film d'aventures, ni mélodrame, le film est tout ça tour à tour, pour le plus grand bonheur du gourmand mais le léger désarroi du gourmet.

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La première scène augure pourtant du meilleur : une séquence de tribunal, menée tambour battant à grands coups de cadres et de montage au taquet, scène d'ouverture grande école où on apprend tout ce qu'on doit apprendre en quelques coups de pinceau, et où on devine également beaucoup de choses : Belle Le Grand, jeune fille mal mariée, est acusée de meurtre en dépit de tout, et va passer les cinq prochaines années au bagne. Cut. Deuxième séquence (admirable travelling latéral) : l'ellipse est faite, la belle est libre et est bien décidée à mettre son talent de joueuse de poker finaude au service d'un destin qu'elle veut grand. Le hasard la fait rencontrer John Kilton, chercheur d'or roublard à la fine moustache, l'occasion d'une très belle scène, là encore, au sein de la Bourse. On ne comprend pas grand chose aux tractations véhémentes qui se déroulent sous nos yeux, et pourtant on comprend tout : les destins qui se jouent en deux secondes, la gloire de certains, la ruine d'autres, le suspense est complet sur un contexte pourtant assez peu sexy. L'amour s'empare de notre héroïne qui ne voit plus que la moustache frisée du bougre, moustache qu'il cramera, nouvelle jolie séquence, dans un morceau de bravoure, sauvetage sous la terre en plein incendie. Manque de bol, la soeur de Belle est elle aussi éprise du gars John, et comme elle est chanteuse et gracile, le gars se laisse hébéter par ladite. C'est le début d'une jalousie dévorante et d'un amour impossible au sein de la pauvre Belle, femme marquée façon Douglas Sirk.

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Bien beau scénario et qui, comme je le disais, peut se développer dans plein de directions différentes : hop, la soeur pousse une chansonnette et nous voilà dans le "musical" ; hop, une femme brisée sacrifie son amour à sa soeur, et nous voilà en plein mélo ; hop, un bon et un méchant se menacent et on est dans le western. Le film est très agréable, tout y est parfaitement fait, tout est impeccable de professionnalisme, et on a même droit à une actrice parfaite, qui arrive aussi bien à être glamourissime et désabusée à la fois, amoureuse et sans espoir : Vera Ralston, responsable d'une bonne partie du charme du film, puisqu'elle porte à elle seule toute la noirceur de cette histoire. Mais il manque à l'ensemble un petit quelque chose, le supplément d'âme, la pointe de style, le ton perso qui aurait fait décoller le bazar. Reste que Belle Le Grand est un moment très agréable de cinéma modeste, artisanal et ouvragé à l'ancienne : le charme irrésistible des petits films d'autrefois.

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Pour un Sou d'Amour (1931) de Jean Grémillon

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Tout le monde s'accorde, Jean Grémillon en tête, sur le fait que le film soit raté. Cela n'a jamais découragé les membres de l'équipe de Shangols qui aime à exhumer des trésors ou parfois même seulement de la vase. Bon, passé la fulgurance du premier plan - un sublime travelling arrière à fond les ballons sur un pont de bateau, on peut estimer avoir vu le meilleur. Le Jean fera d'autres tentatives techniques comme ces plans en plongée verticale sur des intérieurs mais le résultat, disons le, ne sera guère fameux. Il donne tout au plus le vertige. Peut-on se raccrocher à l'histoire, alors ? Bouarf, Grémillon tente d'aller sur le terrain de Marivaux (un millionnaire se fait passer pour son secrétaire pour être sûr qu'une donzelle l'aimera pour lui-même et non pour son argent...) et c'est aussi cucul qu'une praline. D'autant que la seule "qualité" de ce millionnaire - en dehors de sa belle moustache - c'est qu'il aime à pousser la chansonnette... Bon Dieu, sa voix fait frémir, roulant plus les R que dix Edith Piaf en choeurrrrrrrrrrr. C'est affreux, on a honte pour lui. Mais ça marche. Faut dire que la jeunette (Josseline Gaël, insipide) était d'abord promise à un certain Furet (c'est son vrai nom), un gars du coin (ça se passe en province) ultra attentiste et con comme un noyau de pêche. Elle était prête à se jeter dans les premiers bras venus - elle succombera dès les premières secondes à la voix du moustachu. Qu'il soit riche ou non, que lui importe. En plus c'est du cinoche.

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Ambiance bon enfant, il n'y a pas à dire, dans ce scénario qui ne brille pas pour son originalité. Si on essayait malgré tout de sauver quelque chose, il faudrait piocher dans certaines réflexions à l'emporte-pièce du personnage du chauffeur ou dans celles du patron du bar de province (des seconds rôles bien popu comme on les aime chez nous). Quand le premier se défend de draguer les filles du pays (il fricote alors avec une bohémienne - elles avaient alors la cote) ou quand le second lui lance au détour d'une conversation que dans le coin, des femmes, ben mon gars y'en a pas, j'avoue qu'un petit sourire, sur mes lèvres, s'est fait jour - deux petites réparties qui, dans le contexte, sont pas mal balancées... Mouais. Mais franchement, je vous l'accorde, cela ne plane pas très haut. Juste un sou ? Oui, pas mieux.

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Dumbo, l'Elephant volant (Dumbo) de Ben Sharpsteen - 1941

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En 1941, le LSD faisait déjà visiblement des ravages. C'est la leçon qu'on peut tirer de Dumbo, véritable manifeste hallucinogène et bariolé qui n'a rien à envier aux combis Volkswagen à marguerites des années 70. Déjà, imaginer un éléphant aux oreilles tellement développées qu'il est capable de voler, il faut être bien défoncé ; mais quand on voit l'univers complètement barré mis en place par ce cartoon pourtant très propre sur lui, on se dit que l'équipe de Disney, à l'époque, ne devait pas fumer que de la Goldo. Soit donc une société curiseument matriarcale, où tous les hommes ont été virés, en l'occurrence un cirque à l'heure des naissances. Les cigognes font leur taff et déposent aux pieds de Mme Elephante un bébé non seulement muet mais doté d'appendices auditifs démesurés, handicap qui exclue immédiatement maman et fiston de la société. Notre éléphanteau va devoir apprendre la dureté de la vie, sur les conseils d'une souris déguisée en Mr Loyal, et surtout trouver en quoi sa différence peut être un atout. Une sorte de réécriture du Vilain petit Canard, quoi, et un manifeste psy qui servira d'étalon pour tout enfant doté d'une différence physique ou mentale. L'intention est bonne, mais non seulement le résultat est moyen, mais en plus cette intention n'est qu'un prétexte à une expérimentation technique plus ou moins réussie.

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Notons tout de suite les habituels écueils des Disney : c'est cucul, rétrograde, sucré, réac, bas du front, hygiénique et mièvre. Notons les qualités : woaouh pour l'époque c'est trop balèze. Ca, c'est fait. Notons maintenant que niveau animation, c'est bizarre mais c'est assez bâclé. On dirait que le film a été fait un peu à la va-vite (une grosse heure seulement de métrage, c'est louche), et on le ressent techniquement : personnages mal fagotés, pas très attachants, qui deviennent déformés dans les plans d'ensemble, pauvreté des arrière-plans, manque de fluidité dans les mouvements, une sorte d'uniformisation des couleurs et des formes qui conduit, par exemple, à copier-coller tous les humains (une bande de clowns tous pareils). Disney s'en sort même un peu roublardement dans certaines séquences, en transformant les personnages en ombres ou en les perdant dans des décors beaucoup trop vite brossés pour être beaux. Le film pâtit vraiment de ce flou artistique : on n'aime ni les personnages, ni la musique, ni les décors, et on suit cette histoire sans vraiment trembler pour Dumbo ; celui-ci, d'ailleurs, privé de parole, privé d'aspérité, légèrement neuneu, n'a aucun charisme. C'est la souris Timothée qui commente tout, et ça donne l'étrange impression que le film est trop bavard et pas assez en même temps.

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Heureusement deux séquences sont là pour nous réveiller. D'abord celle de la rencontre avec un groupe de corbeaux, caricatures de "niggers" de jazz qui vont enfin amener une touche d'impolitesse dans ce film ripoliné. Criards, moqueurs, atteints d'une frénésie de gigotage, ils se foutent ouvertement de la trompe de notre handicapé, impolitesse qu'on a pu prendre pour du racisme (et on comprend pourquoi) mais qui donne avec le temps un moment très drôle et irrévérencieux. La bande de clowns, pourtant assez morbide dans son hystérie destructrice, amenait déjà un peu de noir dans le rose, les corbeaux en rajoutent une couche : ce sont eux les vrais héros de l'histoire. Deuxième séquence, épatante celle-ci : celle du rêve de Dumbo. Assez audacieux, déjà, d'avoir fait prendre une cuite à ce nigaud né deux jours avant ; mais le rêve qui en découle aurait pu avoir sa place dans un trip des Pink Floyd ou de Tangerine Dream. Pendant 5 minutes, on décroche complètement de la trame et on contemple un ballet d'éléphants roses qui dansent en mêlant leurs couleurs, en déformant leurs corps, en mutant allègrement d'un corps à l'autre, dans un délire psychédélique vraiment renversant. On se demande comment ce conservateur de Walt a pu donner son feu vert à ce passage foncièrement hippie avant l'heure (et de toute évidence drogué jusqu'aux oreilles), mais on apprécie : voilà définitvement l'impureté qui manquait à ce film. Rien que pour ces cinq minutes, Dumbo nécessite une re-vision. Pour tout le reste, c'est vrai : c'est pauvret.

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Quand Cannes,

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LIVRE : Tetraméron (Tetrammeron : Los cuentos de Soledad) de José Carlos Somoza - 2012

9782330039035,0-2474726On est sans arrêt partagé entre attirance et répulsion à la lecture de Tetraméron. Répulsion parce que Somoza ne fait rien pour rendre son roman/recueil de contes attirant : il aime flirter avec la déviance, avec le sulfureux, avec le sordide, et nous présente une galerie de personnages tous plus torves les uns que les autres, dans une sorte de tableau baroque à la Ensley. Soledad, adolescente d'aujourd'hui, se perd dans les méandres d'un château et se retrouve face à un quatuor de grands aristocrates, membres d'une société secrète, et qui se racontent tour à tour deux contes, aux inspirations diverses, tout en exerçant une domination sournoise envers la jeune spectatrice à la fois victime et icone de leus récits. Peu à peu, Soledad, au rythme des strip-teases qui lui sont imposés, va plonger dans ces mystérieuses histoires insaisissables et ressentir, à l'instar du lecteur, une curieuse attirance ambigue pour ces quatre conteurs ésotériques et sadiens. Comme elle, on n'a pas envie de rentrer dans ces histoires sulfureuses de péchés, d'attirance vers le Mal, de démons cachés dans le quotidien, de luxure et de sexe déviant, et pourtant on y rentre pieds et poings liés. La faute au style baroque et brillamment élégant de Somoza, qui parvient, même dans les histoires les plus étranges, à nous plonger dans des atmosphères prenantes, délétères, envoûtantes : il y a du Sade dans ces histoires, mais il y a du Buñuel aussi, et du Lewis Carroll, et du Boccace (puisque le titre même du livre s'inspire du maître) ; autant d'artiste aimant se promener sur les rives de l'interdit et du tabou. Ici, inceste, pédophilie et obsessions sexuelles sont abordés frontalement, mais dans un style XIXème d'une belle puissance.

Du coup, attirance, donc, comme je disais plus haut, puisque le style flamboyant du récit fait merveille, et parvient à faire oublier les longueurs, l'hétérogénéité, les contes moins passionnants ou les tendances un peu illuminées de certaines histoires. Les nouvelles sont racontées avec une précision et un sens du rythme superbes (on est dans le lento, mais la façon qu'a chaque histoire de nous emmener vers son dénouement fatal et rapide est remarquable). Entre elles, on suit la métamorphose progressive de Soledad qui va apprendre au contact de ces diables de conteurs à devenir une femme, les vêtements qu'elle perd étant inversement proportionnels à sa maturité intellectuelle. Tetraméron, c'est ça : l'apprentissage d'une jeune fille vers le mûrissement. Somoza montre ça par la narration, par l'amour de la fiction, et il fait bien : son livre est prenant et dérangeant comme on aime.

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15 avril 2015

François de Roubaix, l'Aventurier (2007) de Jean-Yves Guilleux et Alexandre Moix

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Petit clin d'œil à l'ami Bastien, grand passionné du François. Un doc qui nous permet de voir que le gars était à l'aise avec tous les instruments qui pouvaient lui tomber entre les mains (du trombone à la batterie en passant par la guimbarde ou la guitare), un homme-orchestre à lui tout seul, capable de créer une mélodie magique en sifflant ou en bidouillant les boutons de son synthétiseur (une machine de collection). L'occasion également de revoir certains extraits de films (un peu comme Dewaere, il n'a malheureusement pas eu la chance de croiser les meilleurs (Boisset, Enrico, Mocky...)), la musique du Samouraï composée au début de sa carrière constituant surement l'une de ses plus grandes réussites. Le chef-d’œuvre ultime restant Chapi-Chapo : j'ai d’ailleurs failli verser une larme en rematant le générique d’ouverture - Chapi-Chapo, qu’êtes-vous devenu, mes amis ? (une autre larme plus mature fut pour la gracieuse Brigitte Bardot qui se déhanche sur la musique symphonique du François dans Boulevard du Rhum... mazette). François de Roubaix était un autodidacte capable de vous pourfendre avec une mélodie venant de nulle part. Ayant d'ailleurs vu récemment Les Amis de Blain, je dois reconnaître que la petite partition musicale du François apporte automatiquement quelque chose de frais, d'original parfaitement en accord avec le ton général du film. Grand plaisir également de voir interviewer le gars Pierre Richard (qui avait fréquenté très tôt le type qui organisait des bœufs jazzique chez lui), notre idole, aux dons musicaux limités, avouant même avoir chanté lors de certaines impros du compositeur. De Roubaix avait l'air particulièrement à la coule - il faut le voir en tee-shirt jaune, les cheveux aux vents, diriger un orchestre - passant son temps entre la musique et la plongée sous-marine (plongée qui lui fut fatale comme d’autre l’escalade…). François de Roubaix fut, en son genre, un vrai précurseur, qui continue d'inspirer les nouvelles générations (plus qu'Eric Serra, espérons-le).Un ptit doc-hommage de bonne tenue qui permet de se replonger dans l'univers musical du gars.

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14 avril 2015

Le Faubourg (Okraina) (1933) de Boris Barnet

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Boris Barnet est sur tous les fronts : celui de la guerre contre les Allemands (on est en 14), il filme aussi l’arrière avec son lot de prisonniers allemands perdus au milieu de Russes peu amènes et il est enfin sur le front social (le tsar vit ses dernières heures…). Un basique film de propagande glorifiant le peuple ? Eh bien pas forcément, les amis, car le Barnet en a plus que certains dans le ciboulot. Notre ami va s’attacher à montrer notamment le comportement imbécile de certains de ses camarades qui, hier, traitait l’Allemand comme un frère (le vieux Germain qui faisait chaque soir des parties de dames avec son proprio) et qui, aujourd’hui, le traite comme une bête, comme un moins que rien (le prisonnier allemand qui se fait quasiment lynché par les hommes qui se trouvent à l’arrière : « ils sont pire que sur le front », lancera d’ailleurs ce pauvre gars amoché). Heureusement, une jeune femme, la fille du proprio justement, prend sous son aile ce jeune Allemand. Elle n’a pas l’air d’avoir inventé le beurre demi-sel, la bougresse, mais elle fait preuve de dix fois plus d’empathie, d’humanisme que ses congénères. Les petites scènes de flirt entre les deux jeunes (le running gag du banc, rigolo) apportent d’ailleurs un peu de légèreté dans cette œuvre relativement sombre.

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Même quand on assiste à une séquence porteuse d’espoir (la scène magnifique, lyrique où les soldats russes exténués, descendent d’une colline et se jettent dans les bras, pacifiquement, de soldats allemands, exténués : cette belle fraternité humaine, l’International résonne dans nos têtes), la brutale réalité reprend vite le dessus : les soldats russes qui auront essayé de sympathiser avec les Boches seront flingués par une troupe d’élite russe. Nos pauvres camarades ne sont résolument que de la chair à canon (le malicieux parallèle entre l’ouvrier devant sa furieuse nouvelle machine pour coudre des godasses et l’homme maniant sa mitraillette qui ne s’arrête jamais), que de simples roulements dans ce monde qui les broie. Barnet n’est pas intéressé par la glorification du soldat russe : il nous montre ces pauvres gus, comme des âmes en peine, qui passe leur temps à se faire ensevelir sous des tonnes de gravats après le passage de cinq ou six obus. Les hommes s’extraient de ces cailloux comme des vers de terre mais il y en a toujours un qui reste le bec dans le sable… à peine le temps de se charger des cadavres, qu’il faut aller se faire massacrer en attaquant les lignes adverses (le type mort - avec une rage de dent - qui se fait marcher sur la tronche à la sortie de la tranchée… violent tout de même). Dans ce monde inhumain, Barnett aime à filmer, au détour d’un plan, un minou ou un toutou qui viennent flairer une situation ; bizarre de voir que souvent, ces bêtes-là semblent avoir plus de « douceur », de compassion, que leurs camarades humains… A l’exception de quelques séquences particulièrement efficaces (la charge de la police sur les ouvriers en grève, les séquences explosives sur le front…), le film de Barnet se joue sur un rythme plutôt lent, faisant la part belle à cette vie amère à l’arrière (plus d’ouvriers pour travailler, plus que des pères attendant la nouvelle de la mort de leur fils ; l’annonce du départ du tsar se fera sur La Marseillaise (eh oui) mais on ne peut pas dire que l’euphorie prévaudra par la suite…).  C’est un portrait guère glorieux de cette pauvreté humaine qui attend des jours meilleurs. Vivement la lutte finale… et après… bien après… Saisissant de lucidité sur la (basse) condition humaine ou disons, même si c'est un peu passe-partout, d'humanisme.

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12 avril 2015

Le Messager (The Go-between) (1971) de Joseph Losey

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Il fut un temps où l’on savait encore faire des films en costumes légers, contemporains. Ce film de Losey est un vrai bonheur : on remonte un siècle en arrière dans le temps mais l’histoire qui nous est contée n’est jamais écrasée par le poids de la reconstitution. Et on plonge dedans avec un vrai bonheur.

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On suit les traces d’un ptit gars qui a perdu son père et qui est accueilli dans une demeure immense : au-delà de son camarade de classe qu’il accompagne, il ne connaît personne et, à l’image de sa tenue décalée d’hiver en plein été, ne semble guère au diapason de ce grand-monde avec ses manières et ses habitudes. Il va heureusement rapidement se lier avec la grande sœur de son camarade ainsi qu’avec le « gentleman farmer » (un paysan, fondamentalement, mais qui sait se tenir en société…) dont le terrain jouxte cette immense propriété. Quel est son rôle ? Lisez le titre. Pourquoi les deux jeunes gens cherchent à communiquer ? Soyez moins naïf que notre bambin. L’argument de départ est relativement simple mais l’on prend plaisir à suivre « l’éducation » de notre jeune homme en herbe au cours de ce petit jeu dont il a parfois du mal à capter tous les tenants et les aboutissants. Amoureux, comme on peut l’être à son âge, de la grande sœur (Julie Christie, sublime), il aime à lui plaire. Ami, comme on peut l’être à son âge, avec ce fermier (Alan Bates, méconnaissable), il aime à lui poser des questions d’adulte. Il est dévoué à ce couple dont il sait taire les secrets mais il a parfois du mal à rester totalement indifférent à la chose : lui aussi commence, en un mot,  à avoir ses premiers émois. Quand la tante, futée comme une renarde, tente de mettre la main sur l’un des messages, c’est tout son petit monde qui se retrouve menacé.  Une sorte de trauma ? Le mot est faible…

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Ce film est un peu comme un mille-feuille générationnel : il y a le monde de l’enfance avec ses illusions et ses premiers  désenchantements. Le monde des jeunes adulte qui, malgré les codes imposés, tentent malicieusement de les contourner. Et la bonne vieille génération, garante des codes de cette société traditionnelle, raide comme une saillie. Dis comme cela, cela peut paraître un peu lourdingue et lourdaud. Un peu à l’image, d’ailleurs, de la rivière de notes au piano (Michel Legrand, si tu nous écoutes) qui accompagne chacune des escapades de notre tout jeune homme : seulement, rapidement, cette mélodie aussi légère qu’un sabot en palissandre nous entraîne dans son envolée lyrique et l’on pénètre avec la même gourmandise dans cette œuvre historique de Losey au charme intact. Découverte et atermoiement de l’enfance, quête initiatique, plaisirs interdits, règles inébranlables…  Autant de pistes suivies par un Losey qui ne nous perd jamais dans ce dédale d’images et de codes d’un autre temps.  Si loin, si proche. Bien belle palme.  

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Quand Cannes

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The Voices (2015) de Marjane Satrapi

Marjane Satrapi tente de nous servir une œuvre entre la farce et le gore. Sur le papier, reconnaissons-le, c’est aussi original qu’une tomate farcie à la viande de cheval crue. Le problème, à la vision ou à la dégustation comme on dit de nos jours, c’est que ce n’est pas très bon - limite écœurant, pour ne pas dire gâché. Soit l’histoire de Jerry, l’homme aux oreilles duquel les animaux murmurent. Ambiance à la Twin Peaks dans cette petite ville perdue : Jerry fait figure de grand benêt, guère dégourdi avec les femmes mais pas méchant en apparence. Seulement attention : le gars a subi un traumatisme étant gamin et s’il ne prend pas ses médocs, il dérive… Qu’il tape la discute avec son gros chien et son chat (le meilleur acteur du film, le seul au regard expressif), passe encore. Qu’il ait des coups de folie meurtrière, là c’est forcément plus grave. Et des coups de folie, il en aura à répétition… Fan de Jugnot dans Le Père Noël est une Ordure, il découpe ses proies au cutter : on sent bien qu’il ne faudra pas être grand clerc pour trouver l’assassin…

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C’est mignon, tout au plus, ces petites scènes de dragouille (pré-ado) ou ces échanges caustiques (le chien représentant le bon ange, le chat le mauvais) avec ses bêêêêtes. Le problème, c’est que cela ne va pas plus loin : au bout d’un quart d’heure, on a l’impression d’avoir fait le tour de la chose. Quand Satrapi tente soudainement le gore, elle ne ménage pas les litres d’hémoglobine : malheureusement, on y croit pas plus que le retour de la gauche. C’est mi-risible, mi-excessif et on a peine pour ce pauvre Jerry qui se devrait d’être effrayant et qui est aussi crédible qu’une trompette-de-la-mort. La chose se regarde de plus en plus mollement et se révèle, au final, pas très digeste. Le générique de fin, en images et en musique, tombe carrément dans le cucul grand crin. Raté. 

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La Bête s'éveille (The Sleeping Tiger) (1954) de Joseph Losey (as Victor Hanbury)

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On est rarement lésé avec Joseph et ce petit thriller à connotation psychologique et avec un bon vieux ménage à trois tient ses promesses. Dirk Bogarde joue les petites racailles dans les rues de Londres. Un soir, il s'attaque à plus fort que lui - un bon entrainement militaire peut se montrer utile pour contrôler son assaillant - et se retrouve au centre d'un deal : le Dr Clive Esmond (Alexander Knox) lui propose de ne point le dénoncer pour pouvoir étudier à loisir ses troubles psychiques. Dirk accepte volontiers et commence  à lorgner non seulement sur la femme de ménage (c'est une petite caillera donc il est sexuellement ultra actif…) mais aussi sur la femme du Dr : la classieuse Alexis Smith is Glenda. Cette dernière est froide comme un glaçon dans le dos, regarde le gazier avec mépris (il est malpoli) mais laisse son mari s'amuser avec ce cobaye... Le Dirk n'est-il pas plus dangereux qu'il en a l'air ? Et la Glenda est-elle si indifférente qu'elle veut bien nous le faire croire? Pas sûr, parce qu'elle s'emmerde pas mal dans sa demeure avec un mari souvent absent...

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Quel est le vrai maillon faible de l'histoire, là est la question. On tique forcément un poil lorsque le Dirk, détestable et présomptueux, parvient à voler un baiser (en forçant les résistances) à la Glenda  et que cette dernière en redemande... Le coup du mâle dominateur attirant, beurk... La Glenda perd trois divisions dans notre esprit. Passons. On aurait d'ailleurs aisément compris qu'elle finisse par craquer : le Dirk l'accompagne dans ses sorties à cheval, la fait sortir by night dans des endroits exciting (son mari ne risquait pas de l'amener au Métro, une boîte de jazz où l'on danse comme des zazous), bref, elle respire avec petit jeune... D'où, craquage, puis amourachage... Classique. Glenda, tu pars en vrilles quand même. L'autre rebondissement du scénar où l'on a tendance à tiquer un brin a lieu lorsque le Dirk craque comme un gamin devant le Dr : certes, il avait une petite faiblesse psy, mais de là à tomber le voile si brutalement... guère crédible. Une fois que ces deux couleuvres sont avalées, le Dirk se rapproche du Dr (son protecteur) et la Glenda se retrouve un peu comme deux ronds de flan (mon amant préfère aller à la pêche avec mon mari plutôt que de me rouler dans le gazon, c’est quoi ce bazar ?) Bien malin celui qui peut alors deviner comment tout cela va finir. Le Dr, à force de jouer avec le feu (il couvre les vols de son patient), va-t-il se brûler les doigts, le Dirk va-t-il se jouer de cebon vieux couple bourgeois, la Glenda va-t-elle retomber sur terre ? Un final surprenant under the eyes of the tiger... Losey nous sert un petit noir un poil machiste qui tient en éveil grâce aux nombreux revirements de situation. La facture, elle, est un peu trop propre... anglaise, quoi.

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11 avril 2015

L'Etudiant (The Student) (2014) de Darezhan Omirbayev

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Enième adaptation de Crime et Châtiment : l'esprit est bressonien et la sauce kazakh. Je vois votre tête d'ici : « ouh ça doit être chiant, l'affaire ». Que nenni. Pas olé olé, j'en conviens mais sobre avec une vraie petite pointe d'humanisme et un micron d'espoir. Le Kazakhstan est un pays en plein développement avec ses nouveaux riches en 4x4 et leur poule en mini-jupe ; et puis il y a les autres, avec 3 boules en poche, éternels perdants de l'histoire. Le riche jouit d'une certaine impunité : il peut flinguer un âne à coup de golf (après le zébu de Timbuktu, on est en droit de se dire que les bêtes sont de grands souffre-douleur modernes), péter la gueule à un ptit jeune qui a salopé la robe rouge d’une poule avec du thé, te regarder comme une merde du haut de son piédestal. Le riche a la côte et les universités de prôner cet esprit de compétition pour arriver au top... Tu seras riche, mon fils... Notre pauvre étudiant tout paumé et sans le sou perd la tête et flingue le ptit épicier-boulanger local pour se faire 4 biffetons... et une pauvre jeune cliente qui passait au mauvais moment. Notre étudiant, avec ces trois coups frappaient sur la porte de l'enfer, semble avoir perdu à la fois son épine dorsale et son âme. On ne donne pas cher de sa peau et on l'imagine déjà croupir dans une prison kazakh sans chauffage.

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La société contemporaine est un monde de chiens enragés, il n'y a plus rien à en attendre. Quoique. Il y aura comme seules petites lueurs d'espoir dans le monde de notre étudiant plusieurs femmes : sa mère, sa petite soeur, et surtout une jolie muette dont il croise plusieurs fois la route et l’adorable petite soeur de cette dernière (son ultime regard face caméra et ravageur et vous arrache, au finish, un sourire). Notre gars, avec ses grandes lunettes noires en fonte et son air un peu couillon, ne fait guère le malin tout du long. Il sait qu’il a fait une boulette et qu’il est sur un chemin de non-retour Mais il trouvera tout de même le courage d'aller voir la police pour donner l'identité d'une vieil homme mort en pleine rue, courir après un voleur pour récupérer le sac de la muette (et se fera encore casser la tête, mais il a le physique adéquat) ou encore d'avouer son crime à cette dernière. Finira-t-il par se jeter dans la gueule du loup de la police ? Il est tellement bête honnête qu'il en est bien capable.

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C'est un film qui dégage, malgré les sombres circonstances, une certaine sérénité grâce à la douceur de ces quelques regards féminins. Sans eux, notre étudiant se transformerait peu à peu en ectoplasme, écrasé par le poids sans foi ni loi de ce monde. Mais ces regards droits, humains, lui redonne une certaine consistance et lui permette peu à peu de relever la tête. Pas de tempête sous un crâne chez notre étudiant, juste cette terrible impression que tout lui échappe (à l'image de ce rêve, jolie petite parenthèse dans ce récit très linéaire et terre-à-terre), qu’il traverse le monde comme un fantôme. Mais la rédemption n'est jamais loin - et peut prendre la forme d'un simple baiser posé sur une main. Une œuvre sans fioritures qui possède une belle aura.

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LIVRE : Le Principe de Jérôme Ferrari - 2015

71Sh1Qh4VXLLe style incantatoire de Jérôme Ferrari, qui peut parfois faire merveille, est mis cette fois-ci au service d'un sujet qui n'est certes pas parmi les plus sexy : l'existence et les découvertes du physicien allemand Werner Heisenberg (1901-1976), breveteur du concept de "principe d'incertitude" et précurseur malgré lui des ravages atomiques de la deuxième guerre. Autant dire qu'on s'en cogne. Il est vrai que sous le style complexe et raffiné du gars Ferrari, cette histoire prend une tournure qui transcende son sujet : on y découvre à travers une écriture très intime, à la fois lyrique et "macroscopique", un être complètement déconnecté du monde et qui, quand celui-ci vient frapper à sa porte, se retrouve comme un gosse pris en faute, terrifié à l'idée qu'il vient de faire basculer l'Humanité vers une violence jamais atteinte. Un être hésitant, torturé, asservi par les autres, obnubilé par sa seule idée (les particules et comment suivre leurs déplacements, ou un truc comme ça), et du coup incertain et flou comme son principe (impossible de définir en même temps leur déplacement et leur position ; ou un truc du genre). Le personnage est intéressant, ambigu, un vrai geek avant l'heure, et Ferrari le met en regard avec un étudiant en physique des années 90 qui bosse sur le maître, donnant à son texte une modernité qui aurait manqué sans cela. Il y a des passages fort réussis, comme celles sur ces grands savants allemands prisonniers en Angleterre à la libération, grands enfants capricieux qui ne se souviennent plus qu'ils sont nazis, véritables génies privés de leurs pipettes, et qui se rendent compte consternés des ravages de leurs inventions. Il y en a d'autres nettement moins captivants, comme... tout le reste du livre, qui est sûrement trop grandiloquent et trop sérieux pour qu'on adhère y vraiment. Ferrari use et abuse des grandes phrases rythmées façon symphonie, et pour cette fois son lyrisme vire aux grandes orgues. Le dernier quart notamment, qui s'abandonne à une poésie un peu "clinquante" (c'est super mainstream de faire de la littérature avec des concepts scientifiques depuis un an ou deux), sent la crânerie. Difficile, c'est évident, de rebondir après un Goncourt, surtout quand il est plutôt réussi : Ferrari loupe la deuxième marche et livre un bouquin pas désagréable mais un peu péteux. Mais on peut trouver plus péteux : la quatrième de couverture, rédigée par les éditeurs d'Actes Sud, contient la phrase la plus hilarante qu'on ait lue depuis longtemps : "Jérôme Ferrari met en scène, telle une chute d’Icare toujours recommencée, la rencontre obstinément compromise entre l’âme de l’homme et la mystérieuse beauté du monde, que ne cessent de confisquer le dévoiement de la théorie en pratique et la corrosion des splendides innocences premières."

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Les Amis (1971) de Gérard Blain

Gérard Blain entre sur la pointe des pieds sur Shangols avec une oeuvre d'une belle pudeur. Couillu, au départ, de partir de ce sujet : une jeune homme se fait entretenir par un "sugar daddy". Gols sera déçu, il n'y a point de scènes sexuelles trash mais l'on en comprend pas moins ce qui lie ces deux-là : au delà de l'aspect sexuel pour l'un et de l'aspect financier pour l'autre (je ne vous fais pas un dessin), une vraie complicité s'instaure entre les deux hommes. Philippe est à la recherche d'un "protecteur", d'un "parrain" comme il en parle parfois en usant d'un doux euphémisme, qui va le guider, lui mettre le pied à l'étrier (Philippe fera du cheval avant de s'essayer à la scène). Paul, marié depuis 20 ans à une femme aussi gracieuse qu'un bol en plastique, aime à s'entourer de jeunes... On comprend le pacte qui les lie, il n'y aura point de chantage d'un côté comme de l'autre : les intérêts de l'un comme de l'autre n'empêchant point une certaine forme de respect. Philippe, of course, le temps d'une semaine en solo en Normandie, aura l'occasion de se faire des amis et de côtoyer la petite bourgeoisie locale : il y a tout d'abord Nicolas (Jean-Claude Dauphin, tout jeunot) et la belle et blonde Marie-Laure issue, comme dirait ma grand-mère, d'une bonne famille. Notre gars Philippe se fait entretenir et vit sur un nuage... Seulement les nuages ont une facheuse tendance à s'évaporer... Connaitra-t-il la chute ou bénéficiera-t-il d'un filet amical ?

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Cette première oeuvre de Blain est d'une bonne tenue, bien propre sur elle comme son héros. On a l'image même du petit prolo (père absent, mère aussi aimable qu'un accordéon) qui avec ses petits costards et ses petits mensonges peut être sur un pied d'égalité avec les fils à papa. Le type n'est ni un foudre de guerre (la Marie-Laure a beau écarter les cuisses, il ne lui caressera que le genou gauche : qu'on est pataud à c't'âge), ni un opportuniste professionnel. D'ailleurs, et c'est ce qui est ici particulièrement bien vu, lorsqu'il tombera de haut, ce ne sera point à cause de la confiance que Paul place en lui ou de celle que Philippe place en Nicolas. Ce sera une bêtasse rupture amoureuse qui va le mettre sur le flanc... Dans la vie il y a des amis sur lesquels on peut compter et des jeunes filles d'un autre rang, capricieuses, inaccessibles qui vous mettent plus bas que terre. Philippe qui va morfler coup sur coup, pourra-t-il s'en relever ? Je pose la question pour la forme.

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C'est un cinéma "d'un autre âge" (je n'étais point né, mes enfants... Le truc louche, c'est que je danse comme les types en 71... c'est dans les gênes...) avec quelque chose de quasi-bressonien dans le jeu des acteurs. Pas d'éclats de voix, pas de coup de sang, que de doux pleurs. Le sujet n'est jamais traité sous l'angle de la provocation facile : les hors-champs ne sont pas faits pour les chiens et ils sont suffisamment explicites pour que Blain n'ait point besoin de montrer un sexe en érection en gros plan ou un type giclant l'hémoglobine dans sa caisse accidentée. Pas à pas, mot à mot, on suit le parcours de ce jeune qui tente de trouver une sorte de raccourci social, de faire son trou : aucun jugement n'est porté sur son attitude, aucune leçon morale ne lui sera prodiguée. C'est ce qui donne toute sa force à cette oeuvre qui mêle avec une grande justesse les illusions et les désillusions d'un jeune adulte de son temps.

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Timbuktu d'Aberrahmane Sissako - 2014

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Voilà un film qui arrive en son temps et en son heure : en cette période pro-Charlie, Sissako, qui ne pouvait pas prévoir la chose pourtant, apporte ce qui manque le plus au débat : le calme et l'intelligence. Réaliser un film sur la montée de l'intégrisme religieux en évitant tous les poncifs aisément glanables sur BFM TV, c'était pas gagné ; Timbuktu est un vrai modèle de ce côté-là, qui en dit beaucoup plus en deux heures que les journalistes en une semaine d'antenne non-stop.

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Réagissant à chaud à la prise de pouvoir des talibans au Mali, Sissako tente de filmer à hauteur d'homme les métamorphoses que ces nouvelles règles absurdes (les femmes doivent porter des gants, plus de musique dans les maisons...) déclenchent. D'un côté, les habitants banals de la ville : ça va de la marchande de poissons qui refuse de se soumettre au berger isolé dans le désert, cultivant dans une sorte d'Eden retiré son refus d'obéissance ; de l'autre, les "nouveaux maîtres", pathétiques terroristes intégristes un peu perdus, un peu borgnoles, montrés comme des petits mecs luttant contre leurs propres envies et pulsions. La rencontre des deux provoque bien des frictions, incidents comico-tragiques que Sissako montre comme autant de moments absurdes. On pense même un moment que le film va s'orienter vers un comique à la Elia Suleiman. Mais peu à peu, la violence sourde, omniprésente malgré la quasi-absence de scènes violentes, nous fait changer de braquet, et on se retrouve dans un délicat mélange entre fable à l'ancienne et critique très contemporaine. Supérieurement intelligent, le film montre avant tout des hommes, avant de montrer des symboles. Pourtant le film ne manque pas de symboles, flirtant avec un réalisme poétique très attachant. Quelques "sorties" de trame sont particulièrement fines, comme ce personnage de sorcière un peu folle mais complètement rebelle, qui convoque tout un imaginaire vaudou, tout un pan de l'Afrique de la magie, des origines ; ou comme cette superbe scène (qui vient d'ailleurs comme adoucir une scène de lapidation terrible) où un des djihadistes se livre à une danse étrange, une sorte de lâcher prise qui libère sa tension et ses frustrations. Ce personnage là est d'ailleurs le plus beau, amoureux pataud d'une femme mariée, se cachant pour fumer comme un adolescent, tourmenté par des questionnements cachés qui le rendent très mélancolique. Toujours à bonne distance de ses acteurs, Sissako regarde ce microcosme prendre feu, sans jugement mais sans hauteur non plus, et c'est magnifique.

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La symbolique du film n'est pas toujours aussi belle. Il y a quelques scènes vraiment ratées : une partie de foot sans ballon, lourdaude et surlignée ; un parallèle un peu maladroit entre le combat de ces habitants et celui de Tian'anmen (une femme dressée devant les chars). Mais l'ensemble est d'une rigueur impeccable, non seulement dans la mise en scène (les acteurs sont somptueusement filmés, dans les scènes dialoguées par exemple) mais aussi dans le fond. Cette petite ville envahie par l'intégrisme ressemble peu à peu au monde dans son entier, et Timbuktu prend des allures de réflexion sur la violence en général. Il commence d'ailleurs sur une antilope traquée par des chasseurs en jeep, et se termine sur deux enfants abandonnés qui pleurent dans le désert, on ne peut pas dire que ce soient les images les plus apaisantes du monde. Entre temps, on aura assisté à quelques fabuleux plans (cet immense plan d'ensemble, calme et silencieux, qui montre un assassin s'éloigner de sa victime en traversant un lac), et à une subtile évolution du scénario : de la violence intégriste on a glissé vers une violence générale, avec cette histoire parallèle d'un éleveur dont on tue la vache et qui va vouloir se venger. Assez pessimiste, Sissako semble vouloir dire ici que la violence est éternelle, pas cantonnée à des combats d'opinion mais à des luttes entre frères. Que cela se passe dans le décor rêvé et mythique du Mali, avec ce que ça comporte d'allusions bibliques, ajoute encore à la mythologie dans laquelle s'inscrit le film. Un grand film sur la violence, la fraternité et l'absurdité de l'existence.  (Gols 26/01/15)

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Bien d'accord avec la conclusion de mon camarade et beaucoup moins gêné que lui par certaines scènes qu'il juge un peu too much (la partie de foot, toute en illusion et en créativité, l'arrêt majestueux du 4x4 empli de combattants par cette femme rigolarde à grigri). J'ai toujours profondément aimé le gars Sissako ayant en particulier longuement disséqué le magnifique La Vie sur Terre. Sissako semble fonctionner par simples vignettes qui prennent peu à peu tout leur sens dans le grand ensemble de ce conte de la folie sur Terre. Bien vu, en effet, cette volonté de ne pas caricaturer ces djihadistes : ils n'en ont pas besoin pour se ridiculiser et pour qu'émergent toutes leurs contradictions. Ces pseudo-musulmans sont juste des clowns tristes avec des kalachnikovs, une puissance de feu qui leur donne l'impression de faire la pluie et le beau temps. Les deux-trois seules sourates qu'ils paraissent avoir captées se rapportent à la charia et ils n'hésitent jamais avec leurs gros sabots à user de cette justice d'un autre âge... tant que cela concerne les autres. On les voit parler football avec passion, puis interdire le jeu, ils interdisent les clopes et fument en cachette, ils n'ont que Dieu aux lèvres mais ne respectent point son temple en y pénétrant armés, ils forcent les femmes à les suivre quand on leur résiste... Bref, ce sont des croyants de pacotille, privilégiant leur intérêt particulier en abusant de leur pouvoir. Sans cri, sans rage, insidieusement, ils rongent toutes les racines de cette société paisible - le final avec cette gazelle et cette jeune fille courant à en perdre haleine dans le désert est tout simplement sublime : il ne reste qu'une option pour ces populations prises en otage, la fuite en avant, une course folle jusqu'à l'épuisement pour tenter de recouvrer sa liberté.

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Sissako est un auteur plein de tact qui parvient aussi bien à donner une grande densité humaine à ses personnages qu’à laisser la voie à une interprétation symbolique - ou pas. Cette jeune fille, la main tendue vers le ciel en cherchant du réseau pour son téléphone, semble tout simplement attendre un signe du ciel... Cet homme qui tue accidentellement ce pêcheur panique, s'enfuie, effrayé par son acte - les djihadistes, eux, tuent froidement sans état d'âme. Ce danseur (magnifique séquence dont parle également l'ami Gols) semble chercher à exprimer par sa danse toute la douleur du monde face aux actes barbares de ses comparses - l'expression artistique comme dernier recours face à cette fureur humaine inexplicable. Comme toujours chez Sissako chaque cadre est millimétré, chaque image est d'une éblouissante luminosité, chaque éclat musical vous transporte. C'est un travail d'orfèvre, plein de sagesse, sur un sujet que les occidentaux ne savent traiter qu'en mode bourrin. Dommage décidément que le cinéma africain soit une espèce en voie de disparition... (Shang 11/04/15)

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Top 2014  

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10 avril 2015

La Renarde (Gone to Earth) (1950) de Michael Powell & Emeric Pressburger

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Si votre femme vous a quitté pour un type à l'air sombre et à la fine moustache ou si encore vous aimez les renards et les belles images, ce film est pour vous. C'est vrai qu'en dehors de cela, vous risquez d'être un peu refroidi. Oh, on les connaît nos mages anglais de la couleur, des beaux paysages, capables de vous faire resplendir chaque poil mordoré d'une renarde ou la couleur noisette des yeux de leur héroïne justement nommée Hazel (Jennifer Jones, son visage poupin, sa taille de guêpe et ses courses pieds-nus). Franchement, chaque photogramme semble sortir d'un livre d'images, le soin apporté à chaque détail de couleur dans le champ pouvant même finir par faire frémir. Qu’il s’agisse de filmer un lever de soleil embrumé ou une Jennifer ensorcelée en nuit américaine, il y a peu d'égal aux P&P quand il s'agit de rendre la vie sauvage, la beauté du monde. Une fois tout cela dit, on a un peu l'impression d'avoir mangé son pain blanc.

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Rien de bien original dans cette histoire d'une jeune sauvageonne écartelée entre un homme auréolé taillé dans un morceau de mie (le révérend Marston, Cyril Cusak, des traits blancs et mous) et un type beaucoup plus fougueux et sanguin (le châtelain Jack Reddin, David Farrar, déterminé comme un missile). Jennifer, sous la menace de son père brut de décoffrage (un apiculteur harpiste qui taille des cercueils...), décide de se donner au premier venu. C'est le bon ptit fils à sa moman qui fait le premier pas, le révérend, voyant bien qu'il tient là la chance de sa vie - sinon il serait mort d'étouffement, un soir au coin de la cheminée, dans les bras de sa mère. Jennifer, qui a fait connaissance peu de temps auparavant du diabolique et autoritaire Jack, se sent comme tiraillée : rah, il y a quelque chose dans ce mâle dominateur qui l'attire terriblement... Elle sait que c'est une terrible boulette mais vous savez, vous, que c'est une femme (c'était la seconde machiste de 2015, on oublie). Et, sous l'influence du "livre de charmes" écrit par sa défunte mère, la Jennifer va choisir le feu à la glace... On attend la confrontation terrible entre les deux hommes : elle sera malheureusement un peu molle - comme d’ailleurs l'ensemble du récit...

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Car avouons qu'à part les images de meute de chiens à la poursuite d'un renard dans des décors gallois aussi bien entretenus qu'un terrain de rugby, le bazar n'est pas particulièrement trépidant. Et je ne parle pas de la profondeur psychologique (dans la vie, Jennifer aime les renards et changer de robe - elle serait parfaite pour miss France ou The Voice). On s'émerveille (mouais, la couleur orange nimbant les scènes d'intérieur, cela fatigue tout de même un peu à la longue) devant ce soin admirable apporté à l'aspect esthétique (une leçon pour ces nouveaux informaticiens du cinéma et leurs couleurs dégoulinantes et fades) mais cette Renarde est loin de constituer un sommet dans la carrière des deux hommes. Un conte gentillet tout au plus dont la morale serait que les animaux sauvages ne sont pas faits pour être domestiqués (c'est d'actualité en Chine, si je peux me permettre). Un peu faible à tout prendre.

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Jeunes Filles en Uniforme (Mädchen in Uniform) (1931) de Leontine Sagan et Carl Froelich

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Un bon vieux film germanique de femmes entre elles, voilà qui n’est pas si courant. Nous sommes en 1931 et l’on suit l’arrivée de la très jeune Manuella (14 ans et demi mais déjà bâtie comme un arrière droit) dans ce pensionnat de jeunes filles (qui dit « pensionnat de jeunes filles » dit dérive amoureuse interdite ? Cela n’engage que vous, mes bons amis). La petite Manuella, on le voit dès sa première apparition, est hypersensible : elle a perdu très tôt sa mère et pleure comme une Madeleine à sa moindre évocation. Si ce pensionnat est tenu par une main de fer par une Teutonne que l’on imagine aisément en d’autres circonstances dans un tank et par de vieilles pies, il y a bienheureusement la prof que tout le monde adore, adule, vénère : Fräulein von Bernburg. Chaque soir, elle donne un baiser maternel sur le front de ces jeunes filles qui s’évanouissent quasiment instantanément sous le charme de cette petite douceur dans un monde si rêche et si cloisonné (on ne verra jamais d’ailleurs nos jeunes filles en extérieur). Manuella devient vite l’une des coqueluches de l’établissement et sa rencontre avec Fräulein von Bernburg prend vite des allures de « coup de foudre » (la Fräulein embrasse dès le premier soir Manuella sur la bouche : ne vous excitez pas mes frères, on est dans la pureté absolue… quoique… et là j’en vois déjà deux-trois qui s’agitent …). Forcément la « direktrice » va rapidement voir d’un mauvais œil cette « complicité totale » entre une enseignante et une élève et va tout faire pour isoler Manuella de ses petites kamarades et de cette prof trop populaire pour être honnête…  Mettre à l’écart quelqu’un d’indésirable ? Pourrait-on y voir déjà une propension allemande à… Vous voyez le mal partout mes amis. Leontine Sagan est juive sinon, sans chercher à influencer qui que ce soit. Se dirige-t-on tout droit vers un drame (dès 1931, cela aurait des allures visionnaires) ou un élan de solidarité va-t-il faire triompher la raison, la douceur, l’amour sur la froideur disciplinaire (ce qui pourrait aussi perçu comme un appel visionnaire… c’est toujours pratique de jouer avec l’Histoire a posteriori).

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Ce qui touche là-dedans, c’est tout d’abord la gaité et la franche camaraderie de cette troupe de jeunes filles : guère de vacherie entre elles mais toujours de gentilles petites attentions les unes envers les autres (est-ce que lorsqu’on caresse pendant 10 minutes la jambe de sa camarade, cela peut être perçu comme une action à dessein érotique ? Je vous laisse juges) ;  il existe donc une grande loyauté (elles font corps contre l’autorité) qui alimente un sentiment de rébellion contre ces vieilles peaux à l’air revêche (la vieille fille desséchée qui trouve naturellement sa voie comme enseignante dans un pensionnat… brrrrrrr). Il y a dans cette troupe deux trois éléments perturbateurs qui tentent de lutter contre les règles drastiques de l’école ; il y a les petites chipies populaires et les grandes gueules qui s’écrasent devant l’autorité. Le plus émouvant demeure bien sûr cette relation très spéciale : si Manuella cherche une épaule maternelle pour épancher sa tristesse (les beaux travellings arrières qui suivent chacune de ses sorties du bureau de la fraulein : ce cadre si tremblant sur cette fille si ébranlée (de joie, de joie)), on sent très vite qu’il y a quelque chose de plus dans leur relation… Pour preuve le fait qu’elles ne puissent penser vivre l’une sans l’autre ; l’enseignante est d’ailleurs tellement impliquée dans cette relation  qu’elle parvient même, sur la fin, à deviner à distance l’état d’esprit de Manuella… Plus fusionnel, tu fonds.  Même si on a l’impression que le pire est évité (je n’en dis pas plus), le dernier plan paraît tout de même bien crépusculaire : l’autorité se retire dans son antre pour mieux préparer le retour de la bête ? J’en ai des frissons…  Doux et chou malgré une atmosphère pesante.

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09 avril 2015

Love is strange (2014) de Ira Sachs

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Un film apaisé et apaisant. Voilà la petite formule qui vient en tête après la vision de ce film dessiné par petites touches, tout en sobriété ; s'il y est question de chaleur humaine (oh putain non, par pitié !!! Attendez, j'ai pas fini) celle-ci est évoquée avec la même nonchalance, la même subtilité que ces petites notes de piano qui surviennent ici ou là dans le film. Pendant toute la vision du film, on reste attentif, sage, "silencieux mentalement" au point d'entendre les battements de son cœur ; alors qu’on avait du mal jusque-là à émettre un avis tranché sur ce film, la dernière séquence (un jeune couple, un rayon de soleil, deux skates - point de spoiler ici, don't worry) balaye tous les doutes : ce film est un petit bijou, discret mais qui bénéficie d'une patine qui finit par le faire irradier. La patience parfois paie.

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Une histoire somme toute très simple : un couple d'homo décide sur le tard (plus de 35 ans de vie commune) de se marier. On est content pour eux de leur voir sceller leur amour... Seulement voilà, le plus jeune (Alfred Molina) perd son taff (il est prof de musique dans un établissement catho : l'église est bienveillante et tolérante... jusqu'à un certain point) et notre couple se voit, par manque de moyens, dans l'obligation de déménager de leur appart. Le temps de se retourner (il n'y a aucun jeu de mots ici) nos deux bons vieux gais doivent trouver un toit. C'est une question au préalable de quelques jours. Ils se retrouvent séparés, chacun chez un proche. Une petite séparation qui prend vite des allures de véritable calvaire : outre le fait de ne plus se "soutenir", se "supporter" (positivement) au jour le jour, ils doivent chacun de leur côté faire face aux problèmes de cohabitation... Rien de bien tragique a priori mais c'est tout leur petit monde sentimental, leur douce intimité qui explose... C'est pas rien.

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Sachs nous conte ces petites mésaventures familiales, sentimentales, humaines avec un tact infini. On compatit aux petits problèmes de l'un quand il ne peut dormir sur le clic-clac du salon (il est chez des fêtards - un couple de policiers gays - à la vie décousue), aux petits problèmes de l'autre (on sent bien qu'il n'est pas le bienvenu dans cette petite cellule familiale déjà sous tension) mais au-delà de ça on touche du doigt tout ce qu'il y a de fragile, de rassurant, de beau, de mesquin dans les relations humaines ; l'amour au sein de ce vieux couple bien sage semble certes couler dans le bronze (lorsqu'ils se retrouvent, on ressent tout ce qu'il y a d'attendrissant dans leur union), mais il va également être question des multiples petits couacs qu'entraîne leur squattage : John Lightow - le vieux du couple - va ainsi être confronté dans sa "famille d'accueil" aux petites crises d'un ado ou aux plaintes d'une écrivaine en manque de solitude. Notre bon vieux couple gay prend son mal/mâle en patience et tente de faire front face à toutes les petites scories familiales dont ils se retrouvent, malgré eux, les témoins. La dernière séquence où deux jeunes gens, comme les dignes héritiers de ce couple homo toujours au diapason, partent ensemble sur un skate fait chaud au coeur. Un bien beau film comme aurait dit ma grand-mère.   (Shang - 07/02/15)


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Ma grand-mère aurait dit la même chose aussi, c'est dire le côté remuant de cette "chronique douce-amère de la vie qui vient qui va avec ses joies zet ses peines mais ses joies zaussi". Pour ma part, je suis rentré dans un état de torpeur certes agréable mais assez éloigné de ce que je viens chercher au cinéma, devant ce film si délicat qu'il en devient inconsistant. On rêve à chaque détour de scène qu'un dinosaure apparaisse ou qu'un hélicoptère se crashe, ou même qu'un personnage perde un bouton de chemise, histoire de mettre un peu d'intérêt dans ce scénario absolument exsangue. Je comprends bien le charme recherché : celui d'enregistrer sans hystérie des petits sentiments humains, l'amour, la complicité, les liens familiaux, etc. On comprend aussi que c'est pas facile, sauf à s'appeler Ozu. C'est pourquoi Sachs s'y attaque chaussé de ballerines, avec une pudeur qui pourrait être convaincante si elle ne ressemblait autant à de la frilosité. Résultat : un film hygiénique, propret et repassé nickel, dont les aspérités sont complètement polies (le sujet de l'amour homo entre vieux est en fin de compte soigneusement évité), et dont les consensus sont dressés comme s'ils étaient un des nouveaux Beaux Arts : cette scène finale qui a tant plu à mon esthète de Shang, m'a plongé pour ma part au bord du vomissement de bile, tant le bon sentiment, ingrédient unique de cette romance oecuménique, finit par vous mettre le coeur au bord des lèvres. En fin de compte, le but est atteint : on trouve que la vie est belle et dure, mais belle. Mais dure. Et un peu plus dure quand on doit se fader des niaiseries comme Love is strange, qui fait à peu près autant d'effet que le récent et tout aussi captivant Boyhood (qui en arrivait lui, à la conclusion que la vie était dure, belle, mais dure, mais belle quand même). Calme plat.   (Gols - 09/04/15)

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The Color Wheel (2011) d'Alex Ross Perry

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Le dernier film de Perry, teinté d’une ombre quelque peu misanthropique, avait un petit quelque chose d’amusant. Une raison suffisante (à mes yeux) pour se pencher sur sa précédente réalisation The Color Wheel. On est dans le 16 mm (forcément, il doit y avoir de vieux stocks qui traînent), le bon vieux noir et blanc underground des « eighties » pour les gens de ma génération (les autres, elles pensent ce qu’elles veulent). Disons-le amicalement : Perry a dû avoir une adolescence particulièrement frustrante pour prendre comme personnages principaux un frère et une sœur aussi plaintifs, aussi « prise de chou », aussi autocentrés, aussi dénués d’humour (j’ai la main peut-être un peu lourde, mais niveau humour ou disons ironie, ça ne vole pas très haut). Le pire, c’est que lorsque notre « petit couple » croise, lors de soirées, des gens de son âge, on se retrouve avec les gens les plus antipathiques et merdeux du monde. Bref, le monde de Perry ne respire pas la joie de vivre, l’optimisme, la légèreté… Le monde de Bukowski non plus, me direz-vous, sauf que là on est plutôt dans une atmosphère boboïque « ouais, tu vois, la vie est trop terne, tu vois » qui finit par être un peu plombante et vaine.

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Perry aime les gens bavards et nous assène déjà un scénar rempli jusque-là de dialogues : le frère et la sœur passent leur temps à se tirer la bourre (ils ne se fréquentaient plus et se retrouvent le temps d’un week-end : la jeune et chieuse J.R. a demandé à son frère de l’accompagner chez son « ex » (l’un de ses profs d’université - un doux connard mais l’inverse nous aurait surpris) pour récupérer ses affaires) : ils s’envoient de sales vannes mais au fond, hein, ils s’aiment bien, on le devine vite… Trois petits points pour laisser du suspens. Ce n’est pas une trame d’une originalité folle et la pluie de dialogues un peu balourds (essayez de jouer comme dans la vraie vie, tout en naturel feint...) qui s’abat sur la chose peine à vraiment nous dérider… Perry, on le sent, s’essaie à quelques effets de montage un peu ratés (qu’il laisse le cut à Godard et personne n’en sera fâché) mais semble surtout se passionner pour les plans-séquences. S’il est dommage que son caméraman soit lépreux (oups, mon cadre, oups, mon point…), certains plans (notamment celui sur la toute fin) ne manquent pas d’ambition : une discussion interminable (sur la life, les sentiments, les affinités, tu vois) s’engage entre le frère et la sœur allongés sur un divan (clic clic) et reconnaissons que la scène a un certain souffle (et ce même si les mimiques de l’actrice ont tendance à porter sur les nerfs… mais tentons de positiver today…). Le « zest de citron » (…) qui conclue cette lente et longue introspection est aussi finaud qu’une tranche de pastèque dans un verre à eau-de-vie (mouais… comment dire…) mais il y a tout de même chez ce metteur en scène une volonté assez louable (même si c’est souvent maladroit) de révéler, à l’usure, la « psychologie profonde » de ses personnages.  Maintenant, l’humeur « moi, je, moi, je … et les autres sont tous méchants », ça saoule un poil… Quand Perry aura réglé tous ses petits problèmes nombrilistes d’adulescent, peut-être qu’il pourra offrir des œuvres plus aérées et aériennes. Maybe. Dans l’état, cela frôle un peu trop la parodie « bobo urbaine » à l’occidentale pour qu’on se laisse aller à ce charme (eighties) un peu désuet…

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08 avril 2015

The Walking Dead saison 4 - 2013

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La saison 3 était mollassonne, j'ai donc abordé celle-ci avec la prudence de rigueur. Au bout des 16 épisodes plus ou moins mouvementés, voici donc ma nécessaire opinion : pas mal au niveau du concept, pas terrible au niveau de la forme, mais cette saison relance bien l'intérêt de la série, ce qui est déjà quelque chose. On retrouve nos héros mal joués dans leur prison-sanctuaire, bien à l'abri des centaines de zombies dégoulinants qui se massent contre les grillages branlants qui les entourent. Ces derniers, même maquillés impeccablement (les responsables des effets spéciaux s'affinent dans cette saison, c'est un vrai bonheur), sont devenus de pauvres petites choses guère menaçantes : comiquement maladroits, éructants et gluants, on les assassine à la chaîne sans plus aucun risque ; hop, un coup de pic à glace dans l'oeil, une giclée de sang, un bleuark guttural et on n'en parle plus. Non, le danger va en fait venir de deux autres côtés : d'une part c'est le retour de l'odieux Gouverneur, aussi borgne que qui vous savez, félon jusqu'au bout des ongles, qui va nous donner un épisode 8 de fort bonne tenue : une hécatombe, messieurs-dames, tout simplement, qui voit disparaitre une bonne partie des personnages principaux de la série, coup de ménage qui fait du bien après les stagnations de la saison passée. L'autre ennemi à craindre est tout intérieur, puisqu'un mystérieux virus transforme la distribution en morts-vivants sans même qu'ils soient passés par la case morsure ; on voit se dessiner le discours global : le Mal est tout intérieur, méfie-toi de tes alliés, etc.

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Si la première moitié de la saison est plus ou moins pépère, la deuxième va redistribuer complètement les cartes du jeu. Comme on a perdu plein de figures essentielles, les survivants sont éparpillés dans la forêt par petits groupes. Leur but : se rejoindre, dans un hypothétique eden qu'ils suivent en longeant une voie de chemin de fer. Chaque épisode est ainsi consacré à trois ou quatre personnages principaux au maximum, ce qui permet de les redéfinir après tant d'années passées à les observer killer du zombie. On y perd en rythmes et en évènements, oui ; mais on y gagne indubitablement sur le fond, de nouveaux rapports (amour, haine, solidarité, méfiance) se tissant entre les vieux de la vieille du fait de leur séparation. La série multiplie les flashs-back et forward pour nous faire comprendre "verticalement" le parcours de chacun des personnages, abandonnant la fluidité "horizontale" et chronologique de la trame, c'est plutôt bien (même si souvent très artificiel aussi). Les acteurs sont toujours aussi mauvais, bon, mais n'empêche que cette errance dans les bois marque des points, retrouve une espèce de pâte humaine qui manquait aux épisodes précédents. La photo est soignée, la musique aussi, on a même droit, selon les épisodes, à une ou deux inventions de mise en scène, on est contents. Pour faire balance, notons quand même que l'ennui pointe son nez plus souvent qu'à son tour, peut-être à cause de l'inoffensivité des zombies, peut-être à cause des illogismes de la trame, peut-être à cause de ce trop grand nombre de personnages tête à claques (Rick, le héros, en premier lieu). Mais somme toute, une bonne intro à la saison 5 qui s'annonce à nouveau saignante comme on aime.

GLENN

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