Shangols

22 août 2014

Sacro GRA (2014) de Gianfranco Rosi

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"Tout est parabole" disait Paul Claudel (oui, bon, on se répète, mais allez trouver 6000 incipits différents, hein). Gianfranco Rosi filme le périphérique romain, une idée comme une autre, me direz-vous. Seulement si notre ami se plaît à découper et à nous montrer de mini-tranches de vie, c'est pour tenter d’atteindre un sens beaucoup plus profond, attention. Tout comme ces saloperies de bestioles qui s'attaquent à un palmier (« le palmier qui est comme l'âme humaine », ce n’est pas moi qui le dis mais le spécialiste des palmiers - son argumentation demeure tout de même un peu sèche), qui ne le lâchent pas tant qu'elles n'ont pas bouffé jusqu'à la racine cette plante si pacifiste, il pourrait parfois en sembler de même pour ces simples individus qui semblent ne pas avoir tourné la page du XXème voire du XIXème siècle.

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Ainsi de vieilles putes qui mangent leur mozzarella dans leur camping-car garé au bord de l'autoroute (les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas : mais un jour, quand on est tombé au creux de son art, faut lâcher le morceau ; c’est certes le plus vieux métier de monde mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de limite personnelle…), ce noble d'un autre temps qui invite un confrère lituanien de l'ordre de Saint Casimir (voici venu le temps...), ce pêcheur qui lit d'un air outré les journaux sur son domaine de prédilection : la rivière et les anguilles (putana, on est sur le terrain depuis les calendes grecques et on ne nous demande jamais rien, à nous - tope-là mon gars, tu vas voir que François ne va même pas faire un détour en bateau de par chez nous pour connaître le pays), cet urgentiste qui se tape tous les jours des semi-morts et qui, en week-end, s'occupe de sa mère sénile... Bref de petites existences microscopiques (déménageur de cadavre. cela a l'air aussi sympa comme taff) qui tentent de faire entendre leur petit cri dans l’univers (tout comme les larves - métaphore filée, bien vu John) ou qui tente de sucer jusqu’à la moelle leur infime raison de vivre. C'est intéressant comme concept, je ne le nie point et les images ne sont pas mal troussées. Seulement c'est longuet. C'est d’ailleurs parfois tellement plan-plan que cela mériterait presque de se prendre sur la tête un Lion d'Or (and the winner is... je me répète, once again, mais le chianti devait être vraiment très bon en 2013...). Un documentaire sur de petites gens qui n'est pas inintéressant en soi, je ne dis pas, mais qui, amputé d'une bonne moitié, ne m'aurait pas moins satisfait...

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The very Thought of you (1944) de Delmer Daves

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Dès son second opus, Delmer Daves nous conte une bien belle romance qui nous laisse avec tout plein de petits éclats de larme dans les yeux. L'histoire est simple comme bonjour : après deux années passées en Alaska (attaqué également par ces salopiots de japs), deux militaires viennent passer leur permission à Pasadena. Une poignée de jours de repos et donc l'occasion pour nos deux sympathiques gars de traquer la gorette. Seulement voilà, parfois tu traques et tu tombes tout bêtement sur l'amour de ta vie... Pas simple, malgré tout, quand tu dois dans la foulée repartir au front. Sortez vos mouchoirs, bonnes dames.

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Parfois, l'alchimie (sentimentalement et cinématographiquement parlant) prend, que dire de plus ? Il y a le couple phare, Dennis Morgan et Eleanor Parker (divine), deux amants qui s'aiment comme on s'aime dans les premiers temps, l'un buvant les paroles de l'autre, l'autre se perdant dans le regard de l'un ; il y a le couple de "bons copains" (la craquante Faye Emerson et le petit rigolo Dane Clarke) toujours là pour venir en aide au couple phare ; et puis parallèlement, il y a les relations (compliquées) entre Eleanor et sa famille : sa mère aussi casse-couilles qu'un casse-noix (plus tue-l'amour maternel, je ne vois pas), sa pimbèche de sœur (Andrea King, d'origine frenchy), plus infidèle qu'une grue (la confrontation entre les deux sœurs, l'une croyant à l'amour éternel, l'autre cherchant à profiter uniquement du temps présent - le mari d'Andrea est sur le front et youpla, on s’éclate ! - constitue l'un des grands moments du film - le sublime classique Tristan et Iseut accompagnant, en rythme, la séquence marquant encore une fois des points) ou encore son frère, inapte, plus frustré et mal dans sa peau que Nadine Morano... seuls son père et sa chtite sœur viennent lui apporter un soutien constant dans ce flirt avec ce soldat venu du froid.

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C'est d'une simplicité parfaite, cette complicité-coup de foudre entre deux âmes : l'entente est parfaite, l'accord est parfait et l'on se rassure en bon desprogien qu'on est en espérant que cela ne va pas durer, qu'au mieux l'un des deux va mourir. Mais le bon romantique en nous réussit à reprendre le dessus, émerveillé qu'il est de voir cette douceur, cette tendresse (le ptit soldat qui s'endort sur l'épaule de son aimée), cette pugnacité (ce mariage décidé en un coup de dé), cet amour jeune et sauvage (la seconde lune de miel sur plage). Lorsqu'ils se retrouvent séparés pour la seconde fois, on se met à prier et à re-croire en Dieu pour le principe en attendant le générique de fin : l'ami Delmer est suffisamment quelqu’un de confiance, se dit-on, pour ne pas nous sortir un coup de Trafalgar qui nous laisserait sur le carreau... Suspense. Superbe conte amoureux en temps de guerre, perfide portrait de famille, une très belle surprise que ce petit film méconnu des débuts - un Daves qu'il faut forcément avoir vu comme les 29 autres.

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LIVRE : Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive de Christophe Donner - 2014

9782246800323,0-2264296Claude Berri, Maurice Pialat et Jean-Pierre Rassam : le bon, la brute et le truand. Très intéressant sujet que celui choisi par Christophe Donner pour son docu-roman, le cinéma français de l'immédiat après-Nouvelle Vague ayant eu trop peu les honneurs d'une narration aussi amoureuse. Les personnages et l'époque sont pourtant passionnants. On suit parallèlement donc, l'ascension de Berri, brave gars avide de succès en tant qu'acteur et réalisateur, et se repliant peu à peu derrière la production à succès des films des Charlots ; celle de Pialat, véritable chieur qui accumule les frustrations ; et surtout celle de Rassam, flambeur grandiose qui brasse les millions, soudoie les membres du jury à Cannes, va sauver les enfants de Milos Forman à Prague, mise tout sur les films trotskystes de Godard, saute des putes et se vautre dans l'héroïne. Trois caractères très différents mais curieusement liés par un lien sacré, surtout constitué par les femmes, les soeurs des uns épousant les autres. Ce qui les lie aussi, c'est cette soif d'arriver à faire du ciné, quel qu'il soit, populaire ou exigent.

C'est un vrai bonheur de se ballader le long de ces trois existences, dont on nous narre seulement quelques années (en gros de la sortie du Vieil Homme et l'Enfant à celle de Nous ne vieillirons pas ensemble), de retrouver quelques grandes figures de l'époque (Godard, hilarant dans ses postures d'intello que personne ne prend plus la peine de comprendre ; Macha Méryl, touchante ; Michel Simon, véritable dictateur pornocrate...), de se rendre compte de ce que c'était que de faire du cinéma de ce temps-là : les projets se font souvent lors de soirées poker avinées, les grands films se concevant sur des coups d'éclats ou des paris idiots. Mais derrière la formidable énergie, parfaitement rtetranscrite par le style incisif et rapide de Donner, on voit se dessiner des sentiments beaucoup plus sombres : la frustration, la jalousie, la violence, et la mort. Le livre s'ouvre sur le suicide de Raoul Lévy, se clot sur la mort de Rassam, et est vraiment imprégné de la part sombre et tourmentée de ces existences (surtout celle de Pialat, véritable ange noir de la chose). Des existences en pleine tempête, sûrement géniales quelque part, mais tout autant dérisoires. En tout cas, le livre est délicieux, très loin des sérieuses biographies habituelles, et nous plonge avec empathie dans les tourments grandioses et minables de ces gusses. Très agréable.

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21 août 2014

LIVRE : Le Règne du Vivant d'Alice Ferney - 2014

9782330035952,0-2239998Alice Ferney trouve le sujet idéal pour traiter de son thème fétiche : l'engagement. Elle choisit de suivre les agissements d'un activiste écologiste radical, Magnus Wallace, homme d'action jusqu'au boutiste qui va jusqu'à couler les baleiniers ou se mettre entre les harpons et les baleines pour condamner le massacre desdites. Prêt à tous les risques, préférant l'action, même violente, aux blablas faussement engagés, le gars prend peu à peu la figure d'un héros mythique, convoquant toute une mythologie marine qui irait de Melville à Conrad en passant par Verne. De toute évidence passionnément admirative de son héros (qui est certainement tiré d'un personnage réel), Ferney camoufle pourtant ses vives émotions derrière la fiction, s'inventant un double masculin candide, cinéaste engagé par Wallace pour que son action soit relayée par les médias. Cette idée lui permet de méler habilement l'aspect documentaire et les passages beaucoup plus poétiques, tout en y ajoutant des portraits de personnages (la bande à Wallace) très attachants, complètement dans la tradition d'un Melville justement.

Les pages les plus intéressantes sont celles constituées par cette sorte d'ode amoureuse à la mer et aux animaux qui la peuplent. Usant d'un lyrisme puissant, Ferney y trouve une musicalité, un souffle, une ampleur que vient atténuer une sorte de style très secret : on est dans le mystère des profondeurs autant que dans le jaillissement de la vie, c'est assez spectaculaire. Même si ces passages, un peu longs, finissent par déborder un peu le livre, on ne peut qu'admirer le style de la dame. Son indignation est palpable, et Le Règne du Vivant peut se lire comme un pamphlet pour la défense des animaux : il y a notamment une description des souffrances d'un requin à qui on découpe l'aileron qui vous reste en tête. Ferney utilise la force de l'écriture pour nous indigner, comme son protagoniste utilise celle du cinéma, et tout ça peut se lire aussi comme un éloge de l'art pour défendre une cause. Elle en profite pour envoyer paître quelques faux écolos (Arthus-Bertrand, Cousteau ou les politiques entre autres), ce qui fait du bien, et pour déployer toute une théorie de l'écologie intéressante et intelligente. Pour ce qui est de la narration, des scènes d'action, disons, elle est moins bonne, de toute évidence elle n'est pas complètement faite pour raconter des histoires. Du mal à gérer la montée du "suspense", à faire vivre ses personnages, à amener l'émotion nécessaire (la fin en aurait eu besoin, pour le coup). Un roman, donc, si on veut, mais qui aurait plus sa place dans les rayons poésie ou essais des librairies.

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20 août 2014

Jeune & Jolie de François Ozon - 2013

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Il faut bien se rendre à l'évidence : François Ozon, que j'adorais il y a encore peu (jusqu'à Ricky, disons), a cessé d'être intéressant depuis quelques films. A chaque nouveau truc, on se dit qu'il y a dans le sujet matière à un grand retour en territoire sulfureux du garçon, et on est déçu à chaque fois. C'est le cas ici : on y parle d'une nana de 17 ans qui décide de se prostituer, alors que rien ne semble expliquer cette décision : famille aisée et aimante, pas de troubles psychologiques particuliers, aucune crânerie auprès des copines, pas de traumatisme à effacer. Isabelle se prostitue, point. On apprécie, certes, qu'Ozon nous mette face à ce mystère-là, qu'il ne cherche pas à expliquer le comportement de son personnage, qu'il dirige même sa comédienne vers l'opacité totale (elle n'a qu'une expression, qu'elle garde du début à la fin). Pour une fois, voilà un film traitant d'un sujet social qui ne fait pas dans la thèse, qui ne donnerait pas de matière à un "Dossiers de l'Ecran". C'est bien.

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Mais à force de tenir à distance son personnage, à force de jeu atone et de mystères, on finit par se désintéresser complètement de cette jeune fille en fleurs. Pas sympathique, complètement froide, elle finit comme un personnage de Bresson, par ne ressembler qu'à son statut social, par n'être plus qu'un symbole d'une jeunesse incompréhensible et énervante. Du coup, l'ennui vient assez vite, et on se tape un peu des mésaventures de la demoiselle (même quand le film promet de devenir un polar, avec la mort d'un des clients, promesse qui s'efface bien vite). Un peu l'impression, à la longue, de n'assister qu'à un énième film sur l'adolescence, l'ombre de Diane Kurys ou de Claude Pinoteau n'est pas si loin. Privé d'enjeux, le film s'alanguit, et on en arrive à ne remarquer que les défauts : une photo franchement dégueulasse, quelques scènes un peu lourdaudes (celle avec Rampling est lourdement amenée, dans une volonté desespérée de faire quand même un peu dans la provoc, mais sans envie), des rapports familiaux pas passionnants (le frère légèrement libidineux, la mère infidèle, etc.) On est finalement dans la veine la moins intéressante d'Ozon, celle du Refuge ou de Sous le Sable, celle qui se concentre sur les personnages en oubliant la mise en scène et la recherche.

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Pourtant il y a de très belles choses : l'utilisation de la musique, comme toujours impeccable chez Ozon, avec ce grand retour de Françoise Hardy dans son répertoire sentimental (j'adore que Ozon fasse écouter les chansons en entier, comme il l'a toujours fait, et qu'il ait compris que les paroles de la chanson pouvait dire presque plus de choses que les images) ; les acteurs, Géraldine Pailhas en tête ; cette façon aussi, de nous proposer le "surface blanche" de la petite Marine Vacth comme projection de nos fantasmes (fantasmes déviants : le corps de la gamine est encore très enfantin, c'est presque génant de voir Ozon s'attarder sur ses formes, on se sent à la limite du voyeurisme pédophile). Mais il y manque l'émotion, quoi, et puis aussi cette petite pointe d'intelligence qui aurait sorti le film du banal. Car il est banal, c'est triste à dire, et passe comme un petit film sans envergure, sans nécessité et sans profondeur.  (Gols 03/09/13)


Oui c'est léger. Elle est bien photogénique, cette gamine, mais aussi expressive qu'un billet de 100 euros. Une fille-façade sur laquelle on peut projeter ses fantasmes ? Mouarf, la pauvrette est aussi froide que le carrelage d'une salle de bain et on a bien du mal à avoir une quelconque empathie ou un quelconque désir pour elle : physiquement, c'est une couverture de magazine de mode en papier glacé, psychologiquement, c'est une tombe, intellectuellement (elle lit Les Liaisons dangereuses - tu vois le clin d'oeil, non, tu le vois le clin d'oeil ?), elle ne semble pas avoir plus de profondeur qu'un sms. Ozon semble vouloir oser (perte de la virginité, oula, prostitution d'une mineure, oula, crise cardiaque d'un vieux pendant l'acte, oula, enquête policière, oula...) mais tout retombe très vite à plat. Contrairement à mon comparse j'aime la veine du Refuge et de Sous le Sable mais là, avouons-le tout de go, il n'y a rien à moudre. L'adolescence est une période opaque, indéchiffrable. Ouais. Il y a celles qui osent (faire un peu n'importe quoi pour... rien - elle tient à sa thune sans jamais dépenser un kopeck... Elle prend donc plaisir à se prostituer pour rencontrer des inconnus ? Eh be, ça valait même pas un court...) et les timides. Voilà ce qu'est l'adolescence, super. C'est mou, c'est lent, c'est vain. Quatre clips de Françoise Hardy à sauver (générique compris) ? Si on veut être gentil... (Shang 20/08/14)

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LIVRE : Bye Bye Elvis de Caroline de Mulder - 2014

9782330035945Tout comme le rock'n roll, Elvis n'est pas mort, tout le monde le sait, mais Caroline de Mulder nous le rappelle avec cet honorable "docu-fiction-roman-biographie". Nous voici donc dans l'intimité du King, que l'auteur scrute avec un mélange de fascination et de dégoût : l'ascension, puis la chute d'Elvis sont scrutées dans le détail, mettant à jour une personnalité étrange, assez insaisissable quand on n'est pas (comme votre serviteur) très au jus de la vie chaotique du sieur. Presley était une sorte de gros bébé gâté, terrorisé par le sexe, dévoué à sa moman, gavé de médocs et d'alcool, pris dans le filet de son entourage et de son sombre manager (Le "Colonel"), gagné par une gloire dont il ne sait pas trop quoi faire, peu regardant sur la musique, et terminant sa vie d'obèse ringard dans un déferlement de kitscheries et de caprices de star. Bon, je ne savais pas. De Mulder est assez habile pour faire de ce destin mythique une histoire humaine, celle d'un être de chair et de sang assez éloigné de l'idole qu'on connaît. Elle fouille sans en avoir l'air assez loin dans la psyché cabossée du compère, ses rapports avec les femmes, avec son frère jumeau mort à la naissance, avec ses parents, avec ses "Gars", horde de profiteurs qui l'entourent. L'écriture fluide, parfois tentant même quelques virtuosités, est agréable, et on finit par s'intéresser à ce destin tout bancal. L'auteur est beaucoup plus habile pour décrire la déchéance d'Elvis, la kyrielle de navets au cinéma, la prise de poids, que sa gloire, mais le héros en ressort avec une vraie pâte humaine.

En contre-point de cette biographie "poétisée", le livre se fait roman un chapitre sur deux, en développant une intrigue parallèle qui, bien sûr, va finir par rejoindre celle de Presley. Une dame de compagnie est prise au service d'un vieil homme mystérieux, et devient sa compagne exclusive, sans vraiment savoir qui il est vraiment. Vous voyez la révélation venir ? C'est cousu de fil blanc dès le départ, mais je ne lâcherai rien, promis. Cette partie-là est beaucoup moins convaincante, De Mulder se montrant moins habile dans la fiction que dans la biographie. Privée de sève, cette partie se déroule sans passion, et dans des rebondissements non seulement attendus mais peu crédibles (l'enlèvement de Mister White...). L'écriture est un peu chichiteuse, psychologisante, alors que la "partie-Elvis" parvient à dresser un portrait intime du chanteur sans verser dans la littérature pour dames. Au final, un livre plutôt agréable, plutôt réussi, mais c'est le "plutôt" qui fait toute la différence avec un bon bouquin.

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19 août 2014

LIVRE : Carnets 1933-1963 de Yasujiro Ozu - 1996

Sans titreUne petite gourmandise pour tenter de prolonger le plaisir des films du grand grand maître (toute catégorie confondue, ne me faites pas rire avec une quelconque réserve). Certes, il ne s'agit que de carnets et ces carnets (comme ceux d'H.P. Roché que j'essaie de refourguer à la moindre occasion) sont purement factuels ; toutefois, si Roché décrivait par le menu ses prouesses sexuelles, Ozu est, lui, plutôt branché climat et bouffe : si vous voulez manger comme Ozu pendant 30 ans, c'est le livre qu'il vous faut (habiter au Japon serait éventuellement une aide précieuse). Si vous n'êtes que peu enclin à la gastronomie, vous pourrez toujours vous satisfaire des sympathiques petits haïku du maître, de ses prises de note sur les combats de sumo ou sur les résultats de base-ball (je sens que l'ami Gols frétille, lui qui est tombé depuis peu dans le puits sans fond du sport) ou encore de toute la liste de ses fréquentations (de Hiroshi Shimizu - cinéaste que j'adule et sur lequel je reviendrai sous peu - qu'il fréquentait plus que Naruse, Kurosawa ou Mizoguchi (duquel il se rendra tout de même au chevet pour les derniers instants) - à Setsuko Hara - qui aurait pu devenir... mais non - en passant par une flopée de gens du cinéma (ses scénaristes, ses techniciens, ses acteurs...), des peintres, des écrivains et j'en passe). Il est clair qu'entre l'écriture des scénarii et les tournages de films (qui pouvaient durer jusqu'à 3 mois et demi), l'ami Ozu sortait grave et buvait brandy et saké jusqu'à plus soif (le nombre de fois qu'il rentre ivre chez lui et qu'il note "gueule de bois" le lendemain fait résolument plaisir à voir : ah, si on s'était croisés bon sang !! si, j'aurais appris le japonais, je suis doué pour les langues). Mais bon, attention, on sent qu'il s'agit d'un alcool "social" avec toujours le plaisir de rencontrer untel ou untel ; il picole bien, tout de même, le bougre. Il note également tous les films qu'il voyait (de moins en moins avec le temps), ceux de ses confrères, de quelques ricains (Wyler, Welles...) et même de frenchies (René Clair, et oui monsieur). Rarement, ceci dit, le gars Ozu se livre à un commentaire (parfois un simple "moyen", pour la route), de même qu'il ne se laisse aller à de quelconques divulgations sur sa façon de travailler ou sur l'appréciation de son propre travail (au mieux on a droit à un "ça ne fonctionne pas" lors d’un tournage). On voit tout de même le temps qu'il passe (par la force des choses) sur un scénar ou un tournage et la précision de son plan de travail (qu'il ait 3 ou 35 plans à tourner, le type semble toujours dans les temps). Chaque veille de tournage, le gars se fait son ptit story-board pépère et hop c'est reparti comme à l'entraînement. On reste surpris, disons-le, entre le peu de latence qu'il y a entre la fin d'un tournage et la sortie du film (la post-prod, elle est vite envoyée... une poignée de jours et zou, le film est prêt). Alors oui, soyons franc, ce n'est pas toujours passionnant-passionnant (il est quand même heureusement un peu plus disert, lors des années de guerre), mais cette lecture a à la longue un petit côté zen, un peu comme un mantra : dans la peau d'Ozu, c'est ça... enfin, presque. Incontournable pour tout fan qui se respecte, of course.

sommaire ozuesque : clique là avec ton doigt

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18 août 2014

Camille Claudel 1915 de Bruno Dumont - 2013

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Si, comme le dit Bresson, il s'agit au cinéma de "traduire le vent visible par l'eau qu'il sculpte en passant", alors Dumont a rarement été aussi bressonien qu'avec Camille Claudel 1915 : l'essentiel de ce qu'on voit à l'écran, en effet, est constitué d'infimes variations de physionomie sur le visage tourmenté de Binoche, cadré systématiquement en gros plan pour tenter d'en déceler les mystères. Autant dire que le film est âpre, lent, taiseux, tout le "suspense" de cette histoire consistant à scruter éternellement ces traits, à les voir bouger comme des vaguelettes. La belle incarne donc Claudel, alors qu'elle vient d'être enfermée par sa famille dans une pension en pleine campagne au milieu des folles. Désarroi, terreur, doute, joies éphémères, espoirs, abattement, violence, tous les sentiments de la terre habitent la femme, et Binoche les fait passer parfois en une fraction de seconde dans ses yeux. Le piège est là, et pas toujours évité : celui de la performance. J'avais levé un sourcil en apprenant que Dumont faisait tourner une star, lui qui m'a tant bouleversé en filmant des amateurs inconnus. Et effectivement, on le sent un peu embêté, presque insincère devant sa vedette : ne sachant pas trop quoi lui faire jouer, il se contente de la regarder. Comme, bien sûr, c'est une excellente actrice, ça suffit parfois au spectacle ; mais ça rend le film un peu vide dans ses deux premiers tiers, comme si l'actrice ou le réalisateur s'étaient un peu trompé de projet, n'avaient pas grand chose à se dire. Binoche est très professionnelle dans l'usage du moindre millimètre carrée de sa peau, mais ce n'est pas ce qu'on demande au cinéma de Dumont.

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Ce qu'on lui demande par contre, et qui est encore une fois génialement réussi, c'est de nous rendre compte de la nature, et de la mettre en relation entre les êtres. Comme une mystique naturaliste, quoi, pas éloignée d'ailleurs des derniers Pialat, auxquels on pense souvent ici. Là, c'est parfait : on entend le vent, les cailloux, le moindre oiseau, le moindre frottement de tissu. La scène la plus belle, où les folles sont emmenées en haut d'une colline, est sidérante de sensations mélées : soulagement de sortir de l'asile, grandeur cosmogonique de la nature, apaisement, tout passe par la simple captation du monde extérieur, par le soin apporté à la vérité des bruitages ou des couleurs. Idem quand Paul Claudel arrive à l'asile : dans quelques très belles scènes straubiennes, Dumont place la parole religieuse de Claudel au sein de la nature, comme si elle ne pouvait s'incarner que là. La foi se mèle alors aux arbres, au cailloux, au vent, et c'est magnifique. Il faut dire que Jean-Luc Vincent, dont le nom est écrasé sous celui de la star, est particulièrement bon, dans la démarche guindée qu'il a trouvée à son personnage, qui jure avec la splendeur de la garrigue.

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La piété de Paul Claudel devient d'ailleurs le sujet le plus important du film dans son dernier tiers (le plus beau) : superbe séquence notamment où il écrit dans son journal, torse nu, en contemplant lascivement son propre corps avant d'ajouter quelques lignes à son essai mystique ; non moins superbe dialogue avec Camile, deux façons de voir le monde qui s'affrontent en quelques phrases, deux postures face à la foi, l'une d'une troublante ambiguité (Paul), l'autre pas loin du blasphème (Camille). On savait que la religion était un des sujets préférés de Dumont : ici, il semble découvrir son sujet sur le tard, mais quand il le fait c'est splendide. Il y a comme ça un ancrage très profond de la foi dans la terre, dans le sol, et le personnage de Camille Claudel, sculptrice donc très en osmose avec la terre, est idéal pour développer cette thématique. Avant cette partie bien définie, c'est vrai que le film s'apparente parfois à un essai, à une expérimentation (filmer le visage d'une vedette). Ceci dit, la beauté des cadres suffit à nous laisser bouche bée devant le film, même quand il se cherche un peu thématiquement. Le montage est lui aussi très habile, surtout dans les grands monologues, où la caméra reste fixée sur le visage de Binoche pendant plusieurs minutes (avec ces légers travellings avant qui nous rapprochent de plus en plus d'elle) avant de nous offrir le contre-champ fatal, où on se rend compte que son interlocuteur l'a à peine écoutée. Et puis il y a ces seconds rôles de femmes handicapées mentales qui rappellent le goût de Dumont pour les amateurs : elles sont filmées au plus près, dans toute leur étrangeté (les regards caméra effrayants, les rires laids, les bruits stridents), avec une attention qui force le respect. On se retrouve du coup enfermés avec Claudel, dans un huis-clos à ciel ouvert, lent et ardu : pari remporté, donc, mais le cinéaste gagnerait sûrement, à mon avis, à revenir sur des sentiers moins clinquants à l'avenir.  (Gols 25/03/13)

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"Tout est parabole" dit le petit Paul Claudel (mais aussi : "je cesserai d'être injuste en cessant d'être sincère", une formule qu'il sera bon de ressortir à l'occasion - sait-on jamais). Avant de faire dans le parabolique, notons qu'il s'agit d'un film éminemment austère, janséniste et... gris (belle palette du gris-noir au gris-bleu en passant par le gris-marron). On le savait, pour jouer dans un film de Dumont, il vaut mieux ne pas avoir attrapé de coup de soleil : les personnages sont cadavériques, la Binoche en tête sans fard (ni trompette). Mais Dumont est un maître et chacun de ses cadres, de ses scènes, semblent toujours nous renvoyer à quelque chose de plus profond (et puis les silences, cela permet de cogiter pendant le processus même de la vision - a kind of "thinking in progress movie" si j'osais). L'ami Gols a fait dans le spirituel et le naturel, je n'y reviendrai pas. J'évoquerai plutôt ces petites finesses de sens que l'on peut être tenté de voir derrière différentes séquences : ainsi, lorsque la Binoche entreprend l'escalade d'une roche abrupte, elle se retrouve cheveux au vent, avant d'entreprendre sa longue descente (en enfer) - la faisant en quelque sorte "chuter de son piédestal", disparaissant avec sa cohorte de fous parmi les arbres. L'ami Paul entreprend une ascension tout autant abrupte mais l'on n'assistera point à sa descente. Le Paul est l'artiste au sommet de son art, fier de sa force d'évocation (la scène magnifique, déjà soulignée par mon camarade, où il bande ses muscles alors même qu'il écrit), jaugeant de haut cette sœur-artiste.

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Une autre scène est toute autant lourde de sens, celle de la représentation théâtrale de Dom Juan ; Binoche / Claudel passe littéralement du sourire aux larmes alors même qu'il est question d'éventuelles tromperies de Dom-Juan / Rodin. Loin d'agir comme un catharsis, cette scène nous montre à quel point le poison amoureux de Rodin a pris possession de Camille Claudel, aussi malléable que de la glaise à son simple souvenir. Binoche / Claudel s'effondre en deux temps trois mouvements de paupière (ah la Binoche, elle te contrôle chaque ridule de son visage, c'est clair). Il y a enfin, entre autres, cette scène terrible où Camille quitte son frère Paul : elle passe dans un couloir (sa silhouette devient une ombre : elle a compris que son frère l'avait définitivement abandonnée à son sort - l'individu Camille Claudel est définitivement oublié des siens) et se retrouve dans la lumière à l'autre bout du couloir (la postérité de Camille parviendra tout de même à faire rayonner son talent... C'est une interprétation qui en vaut une autre, je vous l'accorde). Comme tout est dans la suggestion, dans le détail, le film de Dumont se scrute plus qu'il ne se regarde. Une œuvre d'art brute qui mobilise toute l’attention de son spectateur (oui, il faut être en forme, je ne dis pas).  (Shang 18/08/14)

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17 août 2014

Boyhood (2014) de Richard Linklater

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Sur un concept qui aurait pu virer au documentaire surfait ou au simple collage (filmer les mêmes personnages pendant douze ans - des parents divorcés et leurs deux bambins), Linklater réalise une oeuvre d'une belle fluidité et de laquelle on se laisse volontiers prendre au charme. Il ne cherche pas forcément à "coller à l'actualité" (il y a certes la musique (mais qui sait se faire discrète), le petit clin d'oeil à Obama (sans en faire des tonnes) entre autres mais cela reste soft) mais plutôt à coller à la personnalité de chacun des individus ; en cela le film est une vraie réussite : tout à l'air tellement naturel qu'on se prend rapidement au jeu sans forcément s'arrêter au changement de style (de coiffure) de chacun. Ce sont de petites tranches de vie qui ne cherchent pas à être forcément exemplaires (la confrontation avec les parents... et les beaux-parents, le questionnement de nos ados (relativement coool) face à ce monde qui cherche à les mettre, les pauvres chtits, dans une ptite boîte, les escapades à la coule...) mais qui finissent à la longue par avoir une belle cohérence - et puis pas de viol, pas d’inceste, pas de massacre à la tronçonneuse, ça change. On ressort du film avec un léger sourire aux lèvres, non pas forcément transcendé (Linklater n'est pas du genre à chercher à tout intellectualiser, nan), mais en ayant l'impression d'avoir passé un bon moment (12 ans, un week-end, 2h40... qu'importe) avec cette petite famille.

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Il y a Patricia Arquette (longtemps qu'elle avait disparu de mon télescripteur, personnellement) qui rajeunit, elle, d'année en année (on ne lui donne pas cher au départ en jeune mère rapidement divorcée et vite « usée ») et qui va, après divers divorces et une belle progression sociale (elle reprend ses études pour finir prof d'université), pouvoir avoir l'impression du travail accompli : c'est elle qui tout du long tient la baraque (malgré de nombreux déménagements...) pour ses enfants et même si elle n'a pas vraiment un don pour choisir ses partenaires (Ethan Hawke, un peu branleur en jeune homme, un type grisonnant sérieux comme un pape... alcoolique et colérique, un ancien d'Irak... donneur de leçons - l'étiquette "corrections" qu'il porte au dos de sa veste de travail lui va comme un gant), elle a toujours le courage de repartir à zéro sans sacrifier sa progéniture. Elle livre une dernière séquence émouvante à souhait qui nous fait regretter de ne pas la voir plus souvent dans des rôles à sa juste mesure.

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Il y a Ethan Hawke, plus à l'aise apparemment avec sa gratte que pour prendre des responsabilités, qui, en pointillé, tente de donner deux-trois leçons de vie (au vu de ses erreurs...) à ses deux gamins. On a du mal à vraiment le suivre "socialement" mais il est toujours partant pour venir épauler ses kids. Il est, avec Linklater, comme un poisson dans l'eau et rentre dans chacune de ses scènes avec une facilité déconcertante. Et les petites chansonnettes qu'il entonne constituent de réels "feel good" moments.

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Il y a Lorelei Linklater (Richard était au moins sûr de l'avoir toujours sous la main) en ado un peu mal dégrossie qui traîne sa moue boudeuse tout au long de ces douze années. Elle ne respire pas la joie de vivre, c'est le moins qu'on puisse dire, mais elle prend tout avec une certaine philosophie je m'en foutiste qui n'est pas si désagréable.

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Il y a enfin Ellar Coltrane (Linklater a fait le bon pari tant le gazier possède un vrai charisme... et une tronche de jeune premier) qui ne cesse de se questionner sur la life... A quoi ça sert tout ça, pourquoi le monde semble-t-il de plus en plus robotisé et toutes ces conneries. Ce n'est pas vraiment un foudre de guerre (trois de tension) mais il fait son petit bonhomme de chemin avec sa dégaine de flemmard et son oeil de photographe ; on sent que le gars n'est pas vraiment un petit génie mais c'est ce qui rend le film de Linklater assez sympa : rien n'est bigger than life (sauf dans la connerie - les deux beaux-pères ont la palme), tout est filmé au niveau de ces êtres qui se débattent avec leur petit questionnement ontologique si affreusement banal. Cela donne une vraie fraîcheur à la chose alors qu'elle aurait pu (en douze ans, tout vieillit très vite) être très vite mort-née, ne serait-ce qu'esthétiquement parlant. Une bonne surprise à savourer tant que dure l'été.

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16 août 2014

Le Vent se lève (Kaze tachinu) de Hayao Miyazaki - 2014

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Je ne suis pas miyazakien, je crois qu'il va falloir que je finisse par l'admettre. Le Vent se lève, pour tout dire, m'a laissé complètement indifférent, voire même m'a prodigieusement ennuyé par endroits. Il faut aimer les ciels bleus, les petites filles aux grands yeux et les sentiments jolis pour adhérer vraiment à ce cinéma-là, c'est un fait. Quand ce style croquignolet est au service des enfants (comme avec le sympa Ponyo sur la falaise), on peut aimer ; or, ici, il est dans une sorte d'entre-deux bien génant. On regarde une histoire "pour adultes" dans une esthétique qu'aucun adulte sérieux ne peut trouver intéressante, mélange de couleurs primaires à la Barbapapa et de douceur de vivre façon conte de grand-mère, c'est moche. Je reconnais que techniquemenbt, le trait est bon, l'animation est fluide et la mise en scène plutôt ample ; je reconnais ce que Miyazaki emprunte à Ozu, et qu'il le fait plutôt bien ; je reconnais l'indiscutable style du gars ; mais pas d'émotion pour moi là-dedans, à part celle d'un épais mélodrame sentimental qui vient chercher la larme à grands coups de jeunes filles mourantes et de ritournelle à la Nino Rota.

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Le scénario avait pourtant tout pour être intéressant : l'histoire d'un jeune ingénieur en aéronautique qui rêve de fabriquer un avion parfait, sans savoir que ce qu'il va inventer va devenir une arme meurtrière dans la guerre qui s'annonce. Il y avait de la place pour du questionnement moral et du discours sur le progrès. Mais curieusement, la question morale ne semble jamais pénétrer le personnage opaque et secret de Jiro, qui ne semble guidé que par son rêve technique ; et peu à peu cette inconséquence éthique semble gagner le film lui-même, qui évite les questions complexes pour mieux nous donner à voir de belles couleurs et des reconstitutions de vol tout en légèreté. Le film est léger, quoi, ce qui ne serait pas si grave s'il ne reposait sur un sujet ambigu. Le personnage ne semble responsable de rien, son invention lui est piquée par les méchants militaires, c'est pas sa faute. Bon, après tout, c'est peut-être la volonté de Miyazaki de faire de son personnage un innocent sans conscience : ses rapports amoureux, eux aussi, semblent bien secondaires par rapport à son obsession. Miyazaki a pourtant envie de charger bien la mule du côté de la romance : un couple séparé qui se retrouve, un amour par-delà les kilomètres, et cette chienne de tuberculose qui vient compliquer tout ça, envoyez les grands yeux qui bouffent tous les visages emplis de larmes retenues. On préfère vraiment quand le gars se calme un peu et filme juste la vie quotidienne : comme son modèle Ozu, il est bon pour dessiner les lieux vides, la vie qui bat simplement ; plus que les grands sentiments lyriques en tout cas. On voit bien la part d'intimité que le gars a voulu mettre dans son film, mais à force de ne concerner que lui, le film s'étire en longueur, son rythme se prend les pieds dans le tatamis, et on baille franchement en attendant la prochaine innovation technique (ah tiens, ils rajoutent un boulon tout élastique sous une aile, hmm hmmm) ou le prochain toussotement de l'héroïne. Restent les scènes de rêve, assez chouettes, et qu'on conseillera cette fois à vos enfants, et par-ci par-là une vraie chaleur dans la mise en scène. A part ça, un film distancé et assez creux qui m'a laissé sur la berge.  (Gols 05/07/14)


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Etant le romantique de la bande (des deux), je me devais de relever le gant et de porter aux nues ce qui s'annonce comme la dernière oeuvre de Miyazaki. Eh bien, je ne le ferai point, me retrouvant totalement dans la chronique de mon ami, pas plus ému par une aile qui lâche que par une larme qui coule - vomir du sang sur une palette de couleur aurait pu être intéressant, je dis pas, mais là cela ne donne qu'une couleur de plus... Un film "arc-en-ciel" donc, plein de bons sentiments et de jeunes gens gentils, mais qui a bien du mal à décoller. La première heure m'a profondément ennuyé et la seconde aussi. Je m'attendais au moins à ce que l'histoire sentimentale me remue un peu l'estomac mais rien, que dalle - peut-être à cause de l'alimentation un peu lourde de la journée (des pois à midi, du foie le soir) ? Mais ce serait trop facile. Miyazaki, pas de doute, est très fort pour faire du dessin-animé animé, sa passion pour les navions et surtout pour les trains ne se dément point (un clin d'oeil à Ozu... ou tout simplement un moyen de locomotion très nippon ? Je ne saurais trancher), il est super fort pour te trousser une pluie battante et des flocons de neige qui volent dans le ciel - c'est beau, c'est poétique, oh c'est léger - mais je ne trouve plus pour ma part et ce depuis Chihiro toute la magie, l'humour, la fantaisie, les délires du maître. Il n'est pas né celui qui m'enleverait Totorro des bras - même quand je dors - mais je suis prêt à abandonner, sans regret, ce vent qui se lève à n'importe quelle éolienne - pour peu qu'on en ait une parmi nos lectrices. Pendant deux heures, des navions fendent le ciel et des ombrelles partent dans les courants d'air, cela est peut-être vivifiant pour certains mais, en ce qui me concerne, cela reste du vent. Déçu, forcément.  (Shang 16/08/14)

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15 août 2014

La Légende de Zatoichi (vol. 13) : La Vengeance (Zatoichi no uta ga kikoeru) (1966) de Tokuzô Tanaka

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Un épisode qui ne brille pas particulièrement par sa mise en scène (des combats sobres, filmés sans maestria, juste la beauté du geste, pas une perle de sang - si ce n'est sur les bajoues d'un Zatoichi en colère) mais qui se veut relativement introspectif. Zatoichi est au milieu de son périple (13 sur 25... ou 26 si on veut) et commence (avec l'aide d'un vieux prêtre aveugle qui le titille) à se poser des questions sur sa fatale condition de solitaire. Ici ce n'est point une femme qu'il décidera de quitter à la fin mais un bambin sur lequel, comme le rappelle le prêtre, il ne peut avoir qu'une mauvaise influence : il est facile pour Zatoichi de paraître un héros aux yeux du gamin tant il sait maîtriser son sabre et découper les viscères de ses adversaires comme d'autres en cuisine les sushi. Seulement, hein, mon cher, la violence a-t-elle jamais été une bonne école ?  Zatoichi se montre prêt à changer de comportement, à se faire même royalement humilier par des ennemis devant le bambin - c'est l'individu que le bambin doit aimer pas le fier à bras ; seulement chasser le naturel, il revient au galop et notre masseur, incapable de supporter l'injustice, va devoir tailler et retailler dans le gras des sales types qui font la loi in the city. Il ne sera jamais accepté ni par les aveugles, ni par les borgnes, ni par les autres, c'est la leçon que le prêtre veut lui faire entendre. Sévère mais juste. Zatoichi demeure pensif mais sait encore, heureusement, se faire parfois un peu taquin : un peu de légereté et d'humour en quelque sorte comme pour éviter d'ouvrir les yeux sur son destin. So sad.

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Episode introspectif, disais-je, qui pourra contenter les plus sages, qui frustrera les adeptes des prouesses sanglantes du master aveugle et des mouvements de caméra chiadés. On retrouve les sempiternelles recettes de la série : un homme assassiné qui confie une somme d'argent à Zatoichi dans un dernier râle (le starter), une grand-mère et un bambin bien touchants ma foi, un clan de salopiots qui viennent de débarquer en ville pour faire régner la terreur, une pute au grand coeur, un samouraï coiffé en balai chiotte et aussi flan et couillon que le dit balai. On sent que le gars Tanaka a un goût prononcé pour l'humour pince-sans-rire (tu connais le coup de la bougie ?), les bonnes vieilles discussions où il est grand temps de voir les choses en face (la pute avec Zatoichi puis le samouraï - qui se prend une leçon, ouh-là ! ; Zato et le prêtre ; Zato et le chef du gang qui brille moins que son crâne...) ou encore les combats nocturnes : parmi les joncs ou sur un pont (de bien belles ombres chinoises), on sent que le réal aime l'obscure. A défaut de manier la caméra avec brio (il tente un travelling arrière sur Zatoichi - quand le prêtre lui fait la leçon de l'autre côté de la cloison - qui part méchamment de traviole, si je peux me permettre), Tanaka livre un épisode "apaisé" où Zatoichi plutôt que de sortir son sabre à tout va doit plonger en lui-même. Psy et sobre.

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Dallas Buyers Club (2014) de Jean-Marc Vallée

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Après Cate Blanchett dans Blue Jasmine -assurée de l'Oscar, j'ai mes entrées -, on tient le meilleur acteur, Matthew McConaughey, ainsi que celui dans un second rôle : Jared Leto, you're my (wo)man. Je ne sais pas si c'est parce que je suis de bonne humeur (je vous conseille l'intégrale de l'album Born in the USA en live : il envoie de la patate douce) mais j'ai presque envie de dire un peu de bien d'un film américain récent. Ah oui merde, pas de bol, le réalisateur est canadien - je me disais aussi. N'empêche que malgré les ficelles, le côté parfois méchamment brouillon du scénario qui, à trop vouloir en raconter finit par partir un peu dans le décor - gros coup de mou au 2/3 du film, ce ptit film de Vallée mérite le détour (en descendant de la montagne, oui , bien sûr). Tout d'abord parce que McConaughey joue le rôle d'un type fort sympathique (prendre de l'AZT avec une bière et juste avant un rail de coke, si c'est mal - ne faites pas cela chez vous si vous êtes un enfant et que vous êtes tombé par hasard sur ce blog -, cela marque quand même des points) : atteint par le virus du HIV alors que la maladie venait tout juste de faire son coming out (nan c'est pas drôle et limite) son apparition, cet hétéro va avoir bien du mal à accepter les faits : nan, il n'est pas homo, nan il n'est pas drogué, alors comment se fait-ce ? Il va devoir cependant rapidement voir la (dure) réalité en face (alors même qu’il bande plus), ainsi que faire l'expérience de la solidarité de sa solide bande d'amis moustachus de rodéo : ils vont en effet tous l'ostraciser, les "faggots" pleuvant sur notre homme ébahi devant tant de conneries chez ses proches. Plus d'amis (ok), bientôt plus de taff (ok) mais surtout... pas de traitement. Après avoir testé à en crever l'AZT à haute dose, notre ami va aller de l'autre côté de la frontière pour faire la connaissance d'un étrange docteur... se révélant plus apte à le soigner. Persuadé qu'il tient là un vrai filon, Matthew décide de faire du business avec ce nouveau cocktail de médocs : c'est un peu dégueulasse et opportuniste (…), mais cela l'est sans doute un peu moins que la connivence entre certaines firmes pharmaceutiques et les institutions étatiques qui interdisent la commercialisation de certains médicaments…  Après s'être battu contre la maladie (on lui donnait 30 jours - il vécut bien plus longtemps...), notre homme entame un nouveau combat titanesque contre le Power - mais toujours avec un petit rictus et son chapeau de cow-boy.

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Matthew McConaughey a la positive et la fighting attitude et cela est toujours en soi plaisant. Il est entouré d'un Jared Leto hallucinant en partner (just for the business, hein...) fofolle et d'une Jennifer Garner en doctoresse pleine d'empathie (un peu pâlotte face aux deux gugusses, forcément). Matthew et Jared forment un petit couple peu ordinaire - pour ne pas dire impossible - mais cela va permettre entre autres à notre cow-boy de foutre 6 balles dans la tronche de ses préjugés - tout en continuant à s'envoyer de petites lampées de whisky entre deux voyages d’affaire et de rêvasser sur les strip-teaseuses entre deux déconvenues malad-HIV et administratives. Vallée traite assez frontalement son sujet (sex, drug and rodeo - cela reste PG 17, quand même...) et met une chtite dose d'humour et d'auto-dérision dans ses deux personnages principaux : c'est surement ce qui donne au final un peu de fraîcheur et de sève à ce genre de "biopic contemporain from a true story" généralement rapidement casse-couille car trop convenu. Pas de quoi sortir manifester dans le froid et la neige (je parle surtout pour vous autres) pour hurler à tue-tête qu'un Canadien mérite cette année l'Oscar mais ce petit film, notamment pour ses acteurs qui sont dans des rôles plus casse-gueule qu'ils ne le paraissent, mérite de trouver son public (je dis ça, je m'en fous, je ne touche rien). Un peu de fighting spirit et un verni d'humour sont toujours salvateurs.   (Shang - 20/01/14)

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Beurk c'est pour ma part à peu près tout ce que je déteste dans le cinéma américain : des acteurs grimaçants à la poursuite de l'Oscar, un sujet pour faire discuter les familles au repas du soir (thème : les groupes pharmaceutiques sont-ils gentils ? réponse : nan), une mise en scène dans les orties, un message de tolérance et d'amour enfoncé à coups de masse (les homos, ils peuvent être gentils), et un scénario qui égrenne à un rythme métronomique bien sage toutes les scènes qu'on attend : découverte de la maladie, refus, homophobie, rejet des collègues, renaissance, etc etc. C'est à peu près inexistant, quoi, malgré tous les afforts de notre McConaughey qui va véritablement au turbin : le gars bosse, y a pas à dire, convaincu que c'est en perdant des kilos et en se faisant poser une tache brune sur le front qu'il trouvera son personnage (la méthode Actor's Studio bouge encore, mais a du mal à convaincre en 2014), suant sang et eau pour être crédible. Résultat : ça se voit, c'est-à-dire qu'il met son point d'honneur à nous montrer ses efforts, un peu comme si un ébéniste nous amenait tous ses croquis préparatoires pour nous justifier ses heures de travail.

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Reconnaissons que le personnage est assez intéressant par son ambiguité : il n'a ni tort ni raison, et le film n'est pas bêtement manichéen. Il n'est dit nulle part que le héros est sur la bonne voie, et son combat contre l'AZT pourrait bien être en fait un acte absurde et dangereux. Un texte indique judicieusement à la fin que le produit est efficace combiné avec d'autres, et tout le monde est en quelque sorte coupable. Mis à part cette jolie doctoresse, seul personnage purement positif et empathique. Ce petit ton mesuré est la seule qualité de ce film américanissime, daté et laborieux.   (Gols - 15/08/14)

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14 août 2014

Susan Slade (1961) de Delmer Daves

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Daves (pas le chanteur, on s'entend) est un grand romantique. A tel point parfois, même si ses héros ne passent pas leur temps à regarder par les fenêtres, qu'il finirait presque par faire penser (mais ceci est osé) à l'ami Douglas Sirk. Faut dire, déjà, que l'image (de Lucien Ballard) est trop belle, que la musique (Max Steiner) est terriblement violonnesque, que ses héros sont trop beaux avec leurs yeux bleus (Connie Stevens, Troy Donahue, Barbie and Kent - sauf que Barbie lui arrive au nombril ce qui est diablement ardu pour le cadreur). Elle ne connaît que peu les hommes (dix ans dans le désert, ça limite les rencontres), elle prend le bateau et boum elle tombe sur l'amour de sa vie, un alpiniste au regard bleu (c'est Grant Williams qui s'y colle). Daves pourrait d'ailleurs paraître parfois limite fleur bleue - heureusement qu'un heureux dialogue sur le ponton entre les deux jeunes gens (sur les hommes aimant "conquérir les sommets" vierges, ohoho) fait gentiment sourire before the first lovely kiss - la seconde scène de baisers est quant à elle... quasi pornographique : le visage de la Susan ne trompe pas, elle atteint l'orgasme avant même le début des ébats... Et puis je dis fleur bleue mais je ne le pense décidément point : Daves a le don pour trousser de soudains rebondissements qui t'arrachent un cri du coeur (une mort, une mort, un accident...), torturant en un sens cette soi-disant petite fleur bleue en lui arrachant les pétales avec une pince à épiler. Aïe.

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Notre pauvre Susan est belle comme un coeur, a des parents (guère dans le besoin) qui l'adorent, tombe les mecs en un battement de cil, monte à cheval comme moi le poney - j'ai les pieds qui touchent, c'est comme en moto, ça rassure. Bref, elle a tout pour être heureuse. Seulement, seulement voilà, le sort s'acharne : un amant casse-cou, un père au coeur aussi fragile que mon foie, des ovules ultra-performants (cela peut sembler un peu cavalier mais que voulez-vous, c'est parfois traître...). La fatalité, le regard des autres, des gens bien, hein, attention, cette bonne société qu'il ne faut pas choquer et patatras notre Susan va toucher le fond (la tentative de suicide par noyade avec le Troy au taquet, popopoh ce plan de malade...). C'est toujours quand Daves semble caresser son petit monde dans le sens du poil qu'il faut se méfier... Oui, la ptite Susan est redevable à ses parents, oui, elle est obéissante et bien élevée, oui, il faudrait que... Mais elle aura finalement l'occasion de montrer de quel bois elle est faite (l'expression est peut-être malheureuse, vue la scène résolument horrible qui précède - un truc à te faire définitivement arrêter de fumer) et ça va chauffer !

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C'est tranquille Daves, on entre dans ses films comme dans un salon à température idéale où crépite un bon feu, c'est filmé large, en souplesse, avec tact. Cela donne envie de partager plein de photogrammes à chaque fois. C'est d'autant plus traître : chaque coup du destin est un coup de poignard qui te fait monter la larme à l'oeil - l'autre, personnellement, est toujours sous sédatif. Un autre Daves, en tout cas, un peu moins connu, qui mérite qu'on s'y penche amoureusement (attention la balustrade va craquer - non, quand même pas ! Va savoir...).

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Black Mirror saisons 1 & 2 - 2011-2013

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Un bon vieux parfum de Twillight Zone dans cette série britannique de très bonne tenue, qui comme son ancêtre parvient à vous trousser en deux coups de cuillère à pot une intrigue impeccable et à vous entraîner dans des ambiances à la frontière entre science-fiction et fantastique. A priori pas vraiment de rapport entre les six épisodes qui constituent ces deux premières saisons. Mais dans toutes, il y a cette très légère anticipation : on est, disons, dans les années 2030, à tout casser. A chaque opus, les scénaristes prennnent un concept de notre bonne vieille société d'aujourd'hui, et imaginent ce qu'il peut en advenir dans quelques années. Quel est l'avenir des réseaux sociaux façon Facebook ? Peut-on imaginer une alternative crédible à la prison ou à la peine de mort ? Jusqu'où va-t-on pousser le goût pour la téléréalité ? Quels seront les artistes conceptuels de demain ? Vers quels écueils court la trash-politique ? Notre soif de conserver tous nos souvenirs va-t-elle nous mener vers un contrôle total de nos vies ? Autant de questions philosophico-existentiello-sociales qui sont traitées par le suspense, par le spectacle, dans une grande richesse d'écriture.

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Car que les épisodes critiquent la société du spectacle (le meilleur épisode : le premier) ou le tout-sécuritaire, ils sont à chaque fois brillamment pensés. Ils sont crédibles, on se dit que ce qui s'y passe est potentiellement envisageable, et c'est ça qui fait le sel des films. Même si le jeu des comédiens n'est pas toujours au taquet, même si la mise en scène est ici ou là un peu trop appuyée (l'épisode sur la condamnée), on rentre sans souci dans ces atmosphères, grâce au soin apporté à la véracité des détails. Après tout, oui, on s'imagine bien dans quelques années avec une caméra enregistreuse implantée dans sa nuque, ou conjurant la mort par la somme des infos personnelles qu'on a pu semer sur Facebook (ou sur Shangols), ou votant pour le plus vulgaire des candidats, même si c'est une marionnette (ça a même été fait en 2007). Certes, la finalité de chacun de ces épisodes est l'édification très moralisatrice du spectateur : le ton d'ensemble est très bien-pensant, et chaque "élément" de notre société est conçu pour se diriger forcément vers le pire. Le peuple y est toujours considéré comme idiot, soit ricanant devant une débilité télévisée, soit photographiant une femme sous la torture, soit votant comme un seul homme pour un crétin, etc. Anti-progrès, un peu "philosophe de comptoir", l'état d'espit de tout ça est discutable. Mais c'est tellement bien balancé, plein de surprise et de rythme, qu'on oublie ce côté légèrement réac, et qu'on applaudit.

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Certains épisodes (celui sur la télé-réalité notamment) sont empreints d'une étrange nostalgie, comme faisant appel à un bonheur disparu, comme si l'avenir avait étouffé toute l'humanité ; car il est avant tout question là-dedans de rapports entre les hommes, et de ce que le progrès empêche dans ce domaine : amour sacrifié à l'autel de la compétitivité, rapports humains dévorés par l'ambition, sens de l'honneur raillé par la foule, etc. Les films sont tristes, et vont jusqu'à se dévitaliser complètement : l'épisode 4 est comme vidé de l'intérieur, filmant des fantômes qui traversent lentement des espaces vides. Une atmosphère métaphysique et existentielle dans une série télé ? Vous en rêviez, ces sacrés British l'ont fait.  (Gols 19/06/14)

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(Chronique écrite avant d'avoir relu celle de mon comparse... d'où quelques doublons ou parallèles "intéressants" - ou pas) Technologie du futur et… humiliation, c’est un peu les deux fils conducteurs de cette série qui explore des situations relativement originales (et souvent diablement embarrassantes) sous forme d’épisode proche parfois de la Quatrième Dimension - série mythique s’il en est.  Humiliation, disais-je, car au cours des 6 épisodes de ces deux saisons, les personnages principaux (et parfois leurs collatéraux) vont bien morfler : un premier ministre anglais devant coucher avec un porc ( !) pour sauver une princesse kidnappée, une chanteuse de « The Voice» orientée vers le porno soft, une femme adultère prise au piège par son mari, un clone pas à la hauteur du disparu, une criminelle prise dans une spirale infernale ou encore des hommes politiques victimes d’un personnages virtuel plus populaire qu’eux. A chaque fois, la technologie - on est à l’ère du « tout médiatisé » -  joue un rôle plus ou moins grand dans l’avilissement de ces individus. Black Mirror repose sur des thématiques basiques (l’amour, la politique, la justice, la société du spectacle) et frappe relativement juste quand il s’agit de mettre en situation un public, une audience, des plus moutonniers, manipulable à souhait.

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Il serait dommage de déflorer les astuces scénaristiques de chaque épisode mais je ne peux m’empêcher d’évoquer celui que je considère de loin comme le plus réussi : le second épisode de la saison 2 (le second épisode de la saison 1 sur « la sincérité phagocytée par le petit écran » n’étant pas mal non plus). L’épisode s’ouvre avec une personne résolument in the twilight zone : elle se réveille dans un appart les poignées bandées, des barbituriques étalés sur le sol. S’est-elle suicidée, est-elle au paradis… ou en enfer ? Dès qu’elle met le nez dehors, elle est prise en chasse par un tueur alors qu’une foule de gens la filme sur son téléphone. Est-on dans un avatar du Prix du Danger, autrement dit un jeu à la con, ou dans un scénario beaucoup plus complexe ? On ira de rebondissements en rebondissements, les images sur le générique de fin tentant d’aller encore plus loin dans cette critique acerbe de la société du spectacle pour ne pas dire de la « justice du spectacle ».  Certes, les créateurs chargent parfois un peu la mule (le tout premier épisode, mouais) mais nous emmènent parfois dans des « situations tortueuses » qui se situent dans un avenir peut-être pas si lointain. Black Mirror of our future society.  (Shang 14/08/14)

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13 août 2014

Michael Kohlhaas d'Arnaud des Pallières - 2013

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Pur plaisir de voir Arnaud des Pallières revenir au style que j'adore chez lui, que je qualifierais de contemplativo-expérimentalo-naturaliste. Plaisir d'esthète, plaisir du cerveau, plaisir des yeux et du coeur : Michael Kohlhaas est une merveille, alliant le romantisme fièvreux de Kleist (dont il est une adaptation fine, dépoussiérée) et la veine très "laboratoire" mise en place jadis avec le prodigieux Disneyland mon vieux pays natal. Que demander de plus ?

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Ce film, dans son rapport avec la nature, avec le territoire, rentre dans une sorte de triangle magique qu'il complète avec Bruno Dumont (Camille Claudel 1915) à un angle et Ameur-Zaimeche (Les Chants de Mandrin) à l'autre. On a comparé Michael Kohlhaas à Winding Refn, mais c'est plutôt vers ces homologues français qu'il faut chercher la filiation. Comme eux dans leurs meilleurs moments, des Pallières parvient à rendre concrets le vent, le froid, les infimes mouvements de la nature. Sa bande-son impressionnante, sa façon inouie de regarder la lumière glisser sur une colline, ou de filmer des personnages comme directement issus de la nature elle-même, sont parfaites pour rendre justice au magnifique décor choisi (les Cévennes, sublimes et terrifiantes à la fois). Le héros et ses complices, dont les costumes sont travaillés pour que leurs couleurs se confondent directement avec la roche, avec les murs des maisons, semblent des êtres minéraux, sortant de la brume comme des fantômes, y retournant comme si la pierre les absorbait. Derrière eux, des Pallières met en place une symphonie de bruits naturels qui confinent peu à peu (comme au temps de Disneyland) à une oeuvre musicale bruitiste, musique et sons naturels se confondant. C'est ce profond ancrage dans la nature qui donne son aspect spectral au film : l'errance du héros est avant tout une déambulation sans sens au sein d'un décor désolé qui le définit exhaustivement, qui est une matrice pour lui : il ne peut pas quitter ce décor, et y erre comme un fantôme (qu'il est déjà en sursis).

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Mads Mikkelsen, impérial, a tout compris à cet aspect-là : à la fois étranger (son accent, son physique très particulier) et issu de ce sol comme un magicien. Des Pallières ajoute à cet univers les animaux (les chevaux, filmés superbement) et la sauvagerie de la société du XVIIème qui vient faire des entrées incongrues là-dedans (la princesse qui arrive comme par magie, les barons complètement déphasés), jusqu'à rendre son contexte plus important que son histoire : il s'agit bien de filmer la nature, et pas ou presque pas la révolte d'un vendeur de chevaux spolié par le pouvoir en place. Il s'agit de la filmer comme un terrain d'expérience, de sensations, d'impressions. La lenteur du film nous fait pénétrer lentement dans cette hébétude générale, et peu à peu on se retrouve comme devant une formule magique. C'est le pouvoir évocateur du cinéma, son côté magie noire. C'est sublime.

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En plus, Michael Kohlhaas n'est pas qu'un brillant essai esthétique : il dit pas mal de choses sur la responsabilité collective, en racontant l'histoire d'un homme qui, pour se venger d'une injustice personnelle, entraîne avec lui toute une armée. Les différents protagonistes qu'on lui oppose (les seconds rôles sont parfaits, de Jacques Nolot à Denis Lavant, de Roxanne Duran à Sergi Lopez) amènent tous avec eux leurs dilemmes, leurs statut social et symbolique, et les questions posées le sont avec une belle profondeur. Les tourments du héros deviennent les nôtres, dans une discrète envolée romantique qui culmine avec la scène finale : parfaite mise en scène qui ménage à la fois la surprise et la profonde émotion, conclue par un gros plan à se damner, je ne peux pas en dire plus. Bon, est-il nécessaire d'allonger ce texte plus que de raison ? Concluons : Michael Kohlhaas est grand. (Gols 04/09/13)


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Michael Kohlaas est en colère et ça va fumer ! Ce que j'aime avec l'ami Gols, c'est que lorsqu'on est bien d'accord pour aimer un film (si, ça arrive), ce n'est pas forcément sous les mêmes angles... J'exagère pour le plaisir. J'avoue qu'à la lecture de sa chronique, quoiqu'absolument emballée, j'avais eu un peu peur : dès qu'il place les adjectifs "minéraux" et "esthétiques", je traduis inconsciemment par diablement ennuyeux. Mea culpa.

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Michael Kohlaas est un tour de force, un tourbillon, qui sait rendre certes hommage à la nature, qui sait certes se servir à merveille des sons naturels (on sent le cuir des selles, on chasse les mouches dans la salle obscure, on remet sa capuche dès que le vent souffle - respect aux bruiteurs et aux ingénieurs-son) mais qui conte aussi passionnément la trajectoire de cet homme, sa volonté de combattre l'injustice, son combat... puis l'injustice. Des Pallières ne s'enferre jamais dans des plans-séquences qui useraient son spectateur, il sait monter son film pour le rendre trépidant aussi bien dans les discussions (Denis Lavant qui ne pouvait plus m'impressionner, l'enfoiré, a réussi à le faire ; Sergi Lopez est juste énorme, magnifiquement dans le rythme) que dans les scènes d'action. Le film est monté sec sans jamais frôler une quelconque facilité dans l'usage de la violence (Tarantino devrait en prendre de la graine - la violence "hors champ" (j'entends Gols rire, il peut) est sublimement rendue). Ces deux heures sont pleines, sur le fond comme sur la forme, et je ne comprends même pas comment le film a pu essuyer des réserves à sa sortie (vague souvenir de critiques mi-figue).

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Alors oui, j'ai également envie d'attaquer un troisième paragraphe avec Mads Mikkelsen comme mon comparse - il a tout dit mais par fierté, on va bien encore trouver deux-trois trucs à dire. Le gars, mutique, la peau tannée, le regard du même acier que son glaive, tient le film sur ses épaules tout en restant sur son cheval. Sa peine, sa soif de vengeance, sa dureté, sa faiblesse, sa soumission, son dégoût, son courage... il lui suffit d'une variation dans son regard, d'un millimètre de différence dans la façon de serrer les mâchoires pour rendre ses émotions et pour que tout mot devienne vain. Puisque Gols a insisté sur la façon dont il se fondait dans le paysage, j'évoquerais pour ma part, dans la sublime dernière séquence, la façon dont il semble faire corps avec les deux chevaux qu'il retrouve, eux dans leur robe, lui dans sa cape : l'image se noircit progressivement et annonce magnifiquement la fin funeste. On pourrait évoquer également les belles scènes avec sa fille : ce réveil soudain, sur la fin, lorsque le père et la fille se retrouvent lovés l'un contre l'autre dans cette couverture rougeâtre en forme de coeur, scie les pattes. Ce "coeur", cet amour filial, va se déchirer, fatalement, sans que l'un ou l'autre, à aucun moment, ne s'apitoie sur son sort - les mots terribles de la chtite, "tu me fais mal aux mains", sonnent terriblement à ce moment crucial, alors même qu'elle est du même bois que son père avant que...- elle ne lâche rien, elle ne lâchera rien... Michael Kohlass est grand, on est bien d'accord, eheh.  (Shang 13/08/14)

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Top 2013

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L'Etrange Couleur des Larmes de ton corps d'Hélène Cattet & Bruno Forzani - 2014

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Après Amer, Cattet et Forzani continuent à explorer pieusement l'esthétique du "giallo", genre éminent auquel ils sont sûrement les derniers (avec une poignée de nos lecteurs, peut-être) à tenter de donner une nouvelle renaissance. Nous voici donc replongé une nouvelle fois dans les écrans tout rouges, le fétichisme arboré comme un sine qua non, les femmes fatales courant dans des couloirs pendant des heures avant de se faire poignarder, le formalisme ++ et les meurtres esthétisés. On sait gré aux deux compères de nous offrir ce cinéma référencé que tout cinéphile ne peut que savourer : la somme de clins d'oeil, d'emprunts et d'allusions confine au jeu de pistes. Tiens, le même son que dans Lynch, tiens, un appartement à la Polanski, tiens, la musique d'Argento, tiens, la même coupe de cheveux que chez Hitch, etc etc. L'Etrange Couleur des larmes de ton corps est une sorte de méta-film, un catalogue compulsif de formes référencées, un condensé de genre réduit à son plus simple appareil, parvenant à une sorte de mythification du cinéma de genre dans son entier.

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Pas de trame ou presque, ou en tout cas une trame symbolique qui compte pour du beurre : un homme d'affaires rentre chez lui, sa femme a disparu, et à force de la chercher d'appartements en appartements dans l'étrange immeuble qu'il habite, il met à jour tout un réseau d'étrangetés, fantômes, serial-killers potentiels, voyeurs et autres pervers. Un peu comme si on trouvait un lien entre toutes les nouvelles de Poe ou de Gautier, et qu'on les habillait sous des oripeaux de film d'horreur italien. Le film prend parfois de ce fait un aspect morcelé, comme plusieurs courts-métrages mis bout à bout, d'autant que le style est volontairement hétérogène. Entre fantastique romantique pur (la meilleure partie : un homme qui est en même temps la victime, l'assassin et le témoin de sa propre mort, qui ramène au Doppelganger du fantastique allemand) et expérimentation (la moins bonne : une histoire de femme ensorcelée bizarrement mis en scène en image par image), entre démence mentale et polar épuré, ça part un peu dans tous les sens, et on ne peut pas aimer tout à égalité. C'est parfois génial, parfois maladroit, parfois très crâneur, parfois très juste. Au final, autant le dire, c'est moins bien qu'Amer ; parce qu'un peu redondant, un peu trop exercice de style pour être vraiment passionnant.

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Pas de doute : on en prend plein les yeux, c'est une avalanche de stimuli qui montrent un univers esthétique vraiment fascinant, une façon de mettre en scène ses fantasmes vraiment au taquet. Formellement, c'est convaincant, aussi bien au niveau visuel (tantôt rococo tantôt Art Nouveau) que sonore : vraie symphonie de sons, de soupirs, de cris, de minuscules bruits, que vient rehausser la géniale musique de Morricone et de Riz Ortolani (le seul mec qui arrive à vous tresser une symphonie à Pink Floyd avec un doigt et un tambourin). Mais tout ça est au service d'un résultat un peu vide, pas vraiment passionnant. Cattet et Forzani avaient réussi précédemment à allier fond et forme, cette fois ils se sont arrêtés à la forme, et c'est trop court. Cela dit, voilà tout de même un film à voir, sur grand écran de préférence, ne serait-ce que parce qu'il est complètement unique et impressionnant.

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LIVRE : Correspondance Marcel Duchamp - Henri-Pierre Roché 1918-1959 de Scarlett et Philippe Reliquet - 2012

"Marcel Duchamp est l'incarnation de la Liberté, la plus farouche et la plus prime-sautière, et de l'art de vivre en faisant à chaque instant exactement ce que l'on a envie de faire, sans servitude de gloire ou de gain, et sans blesser autrui. Sa fantaisie, chose rare, a un respect naturel et une curiosité aiguë pour les fantaisies des autres - qu'elle cherche et stimule. Sa bienveillance native le pousse à rendre service, dans le domaine de l'esprit, dès qu'une occasion s'offre, aux plus humbles comme aux plus huppés. - C'est pour cela qu'il n'a pas le téléphone : tout son temps y passerait."      H-P. Roché

9782940159499,0-1448624Bienveillant ami Gols qui est allé me dénicher ce bien bel objet tiré à 1500 exemplaires. Vous avez en face de vous un des spécialistes mondiaux d'H-P Roché, je dis ça, je dis rien, les deux Reliquet se montrant absolument remarquables et imbattables dans tout ce qui concerne les notes de bas de page. Que nous disent donc ces fameuses correspondances ? Oh, presque rien, pourrait-on dire, si tant est qu'on ne soit guère intéressé par les multiples tractations d'œuvres d'art (de Brancusi, de Duchamp...) entre les deux hommes ou avec de (vrais) collectionneurs d'art ou des musées. Presque rien, si ce n'est cette capacité à faire revivre toute une période artistique de la première moitié du XXème siècle et surtout à exposer l'indéfectible amitié entre le créateur et ce "passeur" d'art. Presque rien et donc presque tout tant il est appréciable de voir s'exprimer ces deux gentlemen-don juan qui évoquent avec une terrible humilité leur travail, leur sens créatif pour Duchamp, leur flair pour Roché. Les deux hommes furent pratiquement toute leur vie séparés, s'écrivirent donc beaucoup (dommage que Duchamp ne fut pas aussi consciencieux que Roché quant à la préservation de leur correspondance - peu de lettres de Roché, au final, composent ce recueil) mais l'on devine entre les lignes que chacune de leurs retrouvailles fut une véritable fête. On est un peu déçu que Roché, notamment, n'évoque que très superficiellement l'écriture de ses trois romans (l'un, inachevé, sur Duchamp justement) mais cela donne forcément envie de se replonger aussi bien dans ses œuvres romanesques (Gols sourit) que dans ses écrits des plus pertinents sur l'Art (aux éditions André Dimanche, un peu de pub pour ce formidable éditeur dévoué à Roché dont l'essentiel des écrits - les fameux Carnets - se trouve aujourd'hui à Austin, au Texas). Une correspondance qui fait honneur à la complicité entre ces deux personnalités dévouées humblement à l'art. Pointu, certes, mais vivifiant.

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12 août 2014

Arrête ou je continue de Sophie Fillières - 2014

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On dirait le titre d'un film d'Aldo Maccione, mais ne nous y trompons pas : voilà une rare réussite dans le cinéma français dit "littéraire-bobo-dépressif". Sophie Fillières ne raconte rien de plus que ses innombrables collègues : un amour en fin de vie, un couple qui ne se comprend plus et qui a du mal à solder son histoire. Mais on l'avait déjà vu avec l'excellent Gentille il y a quelques années : Fillières, c'est pas ce qu'elle raconte qui compte, mais comment elle le raconte. Or on se trouve là face à une des écritures les plus originales et fines qui soient, une personnalité dans l'invention qui fonctionne à plein régime. On ne sait pas vraiment si le film est drôle ou pas, si on a droit à une comédie (du dé-mariage, pour le coup) ou à un drame. Tout y parle dépression, incommunicabilité, mépris, fin de tout ; mais tout y respire la beauté de la vie, dans son aspect le plus lumineux. Fillières vous fait rigoler pour mieux vous assassiner, et peut dans la même minute nous montrer le sauvetage joli d'un petit chevreuil et la fin triviale d'un amour : c'est parfait.

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Pour l'aider à atteindre à ce fragile ton, il faut dire qu'elle est bien épaulée par deux purs génies : à ma droite Emmanuelle Devos, la parfaite femme normale, à la fois fantaisiste (souvent malgré elle) et tourmentée, burlesque et sexy ; à ma gauche, le toujours bluffant Mathieu Amalric, en même temps mufle et attachant, capable en un seul regard, sans un mot, lors d'une scène d'anthologie (il déguste une bouteille de champagne qui a explosé dans le congèle) de dire une phrase comme "ah non non je suis pas d'accord avec toi, ce champagne est exceptionnel, étonnant". Les deux ensemble sont comme un duo de clowns, ici deux clowns blancs, qui trouvent un ton à la Buster Keaton : c'est drôle, mais étrangement triste aussi, jamais gaguesque, toujours indicible. En tout cas, ils se délectent visiblement à ces dialogues hyper-ciselés, ping-pong virtuose mais qui ne s'affiche jamais comme tel, qui refuse le bon mot et préfère trouver quelque chose de musical, de juste. La bougresse a le sens des situations improbables : encore une fois, ce n'est pas grand-chose, mais on a l'impression d'être constamment dans le monde tel qu'il est tout en étant légèrement décalé. Comment se comporter quand on se trouve au milieu d'une tablée de musiciens classiques ? Comment se sortir de la situation délicate de la boucle d'oreille inconnue trouvée dans sa voiture ? Faut-il prêter son PQ à des randonneurs inconnus ? Est-ce normal de ranger les serviettes de bain avec les serviettes de toilette ? Autant de questions primordiales qu'on ne s'était jamais posées, et avec lesquelles Fillières tresse une véritable sonate pour coeurs solitaires.

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Au centre du film, il y a une situation extrême (le couple part se promener en forêt, elle y restera et y vivra une éphémère vie d'ermite avant de revenir à la vie) qui va faire virer le film. De la comédie amoureuse qu'il était, il passe à la chronique très amère, et on se retrouve gentiment bouleversé par ce merveilleux équilibre, par ce ton feutré et discret qui nous a cueilli sans qu'on sache comment. Excellent.

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Men of Crisis : The Harvey Wallinger Story (1971) de Woddy Allen

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Tout tout tout vous saurez tout sur le Woody - quant on parle d'intégrale à Shangols, on n'est pas des demi-molles - avec cette très sympathique pochade du gars Allen qui fut, vous ne le savez peut-être pas et maintenant vous le saurez, l'un des conseillers principal de Nixon, un homme de l'ombre comme on dit. 26 petites minutes de montage où l'on retrouve Woody interrogeant des personnalités lors du procès du McCarthisme, photographié aux côtés de Nixon ou encore donnant son avis sur des sujets aussi politiques que farfelus. On a vraiment la nostalgie de cette époque (1971, j'étais au même stade que le rôle incarné par Woody l'année suivante dans le premier sketch de Tout ce que vous avez voulu savoir sur le Sexe), une époque où le Woody balançait 28 one-liners à la seconde sans se départir de cet air terriblement sérieux. Cette délicieuse petite chose télévisuelle n'est pas sans rappeler ce qu'il commit douze ans plus tard (Zelig, un must) : on n'est dans le doc "à la ricaine" avec divers personnes interrogées le plus sérieusement du monde sur la personnalité de ce curieux Harvey Wallinger (avec en prime quelques morceaux de vrais discours du gars Nixon lors desquels il s'emmêlait sérieusement les pinceaux). Woody mitraille à tout va qu'il s'agisse de religion, de politique ou de sexe. Ses anciennes conquêtes sont notamment interrogées (une bonne soeur qui le trouvait juste sexy, Diane Keaton (Ah Diane Keaton !) qui regrette que son ancien amant garde les jambes croisées lorsqu'il faisait l'amour ou encore qu'il ait osé se taper des "Democrates" - they are "dirty, they never clean themselves...") et on se fend la poire à chacune de leur sortie (ah oui, il y a aussi celle qui eut une aventure avec Mussolini mais qui décida de le quitter quand elle se rendit compte qu'il était italien). 

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C'est fait avec deux francs six sous mais chaque petite mise en scène est rigoureusement soignée et possède sa dose minimum de comique pince sans rire. Bref, il nous a fallu du temps pour exhumer la chose mais on s'est régalé à la découvrir. Du Woody pur jus of the good old time.

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Tout sur Woddy sans oser le demander, ici

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11 août 2014

Blue Ruin de Jeremy Saulnier - 2014

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Envie d'un petit film noir qui déborde de l'odyssée pléthorique troussée par notre ami Shang : voici Blue Ruin, petite chose honorable mais oubliable complètement dans la veine des années 70. On pense à Pekinpah ou aux film burnés avec Eastwood, avant de se rendre compte que Saulnier est aussi un cinéaste d'aujourd'hui et a vu les trucs des frères Coen. A cheval donc entre le thriller et la critique du thriller, il parvient mine de rien à trouver un petit ton agréable, et le film se laisse regarder comme de rien.

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Dwight a vu ses parents assasinés et a dérivé depuis vers la dèche et la déprime. Quand il apprend que l'assassin est libéré après 10 ans de tôle, il rase sa barbe, retrouve son Opinel et part en guerre. C'est le début d'une spirale de violence vengeresse qui va aller très loin, chaque meurtre en entraînant automatiquement un autre dans une surrenchère sans fin. En même temps qu'une sorte de renaissance du personnage, qui trouve finalement dans son obsession de vengeance un sens à sa vie et un nouvel équilibre, on voit se dessiner un portrait de l'Amérique moderne guère reluisant. Pour une fois qu'un film de "revanche" n'est pas une glorification droitiste du self-defence, on ne peut qu'applaudir : Saulnier, même si ses pics de violence sont filmés avec une sècheresse qui confine au gore, n'est pas fasciné par la violence. Au contraire : il montre comme il est difficile de tuer quelqu'un, même quand on a le droit de son côté. Le personnage ne cesse de braquer des méchants et d'hésiter avant de les tuer, terrorisé par ses actes et par le sang qui gicle de partout. Armée jusqu'aux dents, l'Amérique semble abandonnée à cette course sans fin vers l'anéantissment de l'homme par son voisin de palier, et en même temps atterrée par sa propre amoralité.

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Le fond est donc assez fin, et le style l'est tout autant. Saulnier parvient avec maîtrise à aller sans arrêt de la violence sèche à l'humour et inversement, grâce à son anti-héros maladroit et pas fait pour ça : le gars loupe les mecs à deux mètres, s'arrache des flèches de la jambe avec un sécateur, discute trois heures avec un meurtrier au lieu de l'achever, vraiment pas un justicier infaillible et sur-entraîné. Juste un petit mec sans qualité entraîné dans un monde qui lui échappe. Cet anachronisme donne des scènes assez marrantes, malgré la tension du film. Une fois tout ça dit, et c'est déjà énorme, notons quand même les défauts du film : un acteur principal qui vise trop ouvertement l'Oscar (construction physique très scolaire et fatigante), une trame un peu hétérogène qui n'évite pas plusieurs moments de creux pas géniaux, une tendance moraliste sur la fin, et une certaine transparence de mise en scène. Voilà, comme je disais : pas mal, peut-être une voix intéressante en train de naître sous nos yeux, mais encore un peu timide.

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