Shangols

15 novembre 2018

LIVRE : Le Milieu de Terrain de Patrick Besson - 2018

téléchargement (1)Voilà encore un livre qui devrait ravir Gols : le monde du foot et les arcanes de la Ligue 2 - je suis surpris qu'il n'ait pas encore bondi dessus... Heureusement, le Shang est au taquet, un Shang definitely moins sectaire que l'ami Gols dont il se moque du snobisme anti-sportif, mais aussi forcément un peu plus con et beauf (pas de bol d'être tombé dans la potion footballistique tout petit puisque, dans les années 70-80, les frères Berthommier, cousins éloignés mais proches, firent la joie du petit Shang : quelle jouissance de les découvrir resplendissants, vêtus de leur splendide maillot jaune de Gueugnon, dans un album Panini...). Mais on diverge. Besson enfile le maillot d'un entraîneur de soixante berges qui a traîné ses crampons sur les terrains comme joueur puis qui a sillonné la planète foot (France, Angleterre, Afrique...) comme entraineur. L'homme arrive dans la petit ville de Y. (c'est pas Yzeure mais presque... il y a un bahut Pierre Bérégovoy, on reste dans la zone) dont le club de foot vient tout juste d'être promu en Ligue 2. Son objectif : le maintien mais pourquoi pas rêver de Ligue 1 ! (Gols fronce les sourcils : de quoi il parle putain ?). Elvis, puisque c'est son nom, n'est pas au bout de ses peines ni de ses joies d'ailleurs : une femme de joueur (jeune) lui saute dans les bras, le mari d'icelle s'avère être un piètre arrière et va devoir être transféré en Turquie, transfert réussi puisque dès le premier match il casse le genou d’une star, et notre pauvre joueur de se faire abattre par un supporter plutôt classique (complètement con donc mais on ne se refait pas, relire l'intro...). Et ce n'est que les débuts des aventures, des aventures qui frôlent souvent le gazon : joueurs gays et partouzards, terrible hasard des rencontres amoureuses qui virent au plus insidieux des incestes, coucherie à tous les étages, femmes enfilées et enceintes et filets qui ne cessent de trembler : le parcours d'Elvis à Y. réserve plus d'une surprise...

Besson, dont on sent l'intérêt pour les petites anecdotes drolatiques et merdiques du milieu, use d'un style qui tire parfois vers le "télégraphique" (phrase nominale, suppression du sujet... faut que j'arrête l'analyse grammaticale en classe bordel) ou disons vers une certaine efficacité expéditive : Elvis, en fin de carrière, n'est d’ailleurs pas vraiment du genre à tergiverser ou à avoir des états d'âme ; il prépare ses joueurs avec une bonne dose de bon sens et vit sa petit vie sexuelle ou ses adultères sans jamais trop se poser de question. On atteint pas, au niveau des débats, à la puissance de la pensée nietzschéenne, mais avouons que la chose passe gentiment comme deux mi-temps bien rythmés (Besson ne semblant point d'ailleurs avoir d'autres prétentions que celles-ci). Les histoires de cul touchent un peu au glauque (la menace planante de l'inceste n'est jamais un sujet tirlipinpon), les matches s'enchainent, ou plutôt s'enfilent (la tension sexuelle est prégnante, même sur le terrain) avec son lot de bonnes surprises (la bonne entente entre les joueurs - la vaseline n'y étant pas forcément étrangère) et d'aberrations (l'arbitre qui pète un plomb). On se sent à l'aise dans ses crampons devant cette histoire de petite vie de province à la con, et l'on referme le livre avec un sourire goguenard - ce n'est pas de la grande littérature, certes, juste une petite chose qui vous plonge le nez dans le gazon. Les fans de patinage artistique devraient, sans tomber dans les stéréotypes (...), sans doute moins y trouver leur compte.

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LIVRE : Anatomie de l'Amant de ma Femme de Raphaël Rupert - 2018

9791091504928,0-5192081Le prix de Flore récompensait jadis des langues nouvelles, originales, jeunes. Les lauréats Ravalec, Houellebecq, Jaenada, Despentes, Bouillier ont fait bouger les lignes, et on attendait à cette époque la proclamation du prix pour avoir un peu de littérature à se mettre sous les yeux. Si on en croit la cuvée 2018 (et les 10 précédentes, n'y allons pas par quatre chemins), ce temps est révolu. Il suffit aujourd'hui de savoir faire la grimace et de se balancer de branches en branches pour éblouir le juré. Ou du moins d'avoir un ton fripon et devergondé pour que ces messieurs-dames rosissent sous la poudre et te vous le sacrent sans autre forme de procès. Rupert fait partie de ces singes mondains qui font impression : le gars a lu Schopenhauer et consulté Youporn. Il n'en faut pas plus pour épater Beigbeder. Le voilà donc nous troussant un texte sur un homme qui découvre un jour dans le journal intime de sa femme un paragraphe mentionnant l'amant de celle-ci et la taille avantageuse de son membre viril. Notre narrateur, plutôt que de se précipiter sur un revolver, choisit de se questionner sur ce point de détail : la taille du zguègue importe-t-elle ? Il va donc sur les sites pornos, relit les philosophes et traque mollement ledit amant pour avoir enfin une réponse à ses questions, qui lui permettra aussi de conclure son premier roman laborieux (sujet : Auschwitz et les pets) alors que sa femme a déjà la gloire littéraire. C'est navrant. Rupert voudrait bien avoir un humour décalé et élégamment provocateur, mélangeant sans nuance le trivial et le savant ; il ne parvient qu'à laisser apparaître les poses d'écrivain génial qu'il prend pour écrire. Dans une langue volontairement laborieuse, puisqu'il est bien connu qu'un vrai écrivain est un écrivain difficile, il ne dépasse jamais le stade, sinon anal (une vraie obsession pour les pets et les bites), en tout cas de l'historiette de Prisunic. Ses allusions aux grands écrivains ne dupent personne : elles ne sont qu'un trompe-l'oeil pour cacher une farce pas drôle, mal fagotée, poseuse et sans envergure. "Même si son esprit, j’en étais sûr, était opposé à toute idée de procréation et qu’elle avait dû prendre toutes ses précautions, l’espèce avait parlé à travers son plaisir et avait désigné le meilleur reproducteur, la bite la plus grosse. Cette grosse queue, c’était selon Schopenhaeur, l’expression de la Volonté dans le monde de la Représentation." : voilà ce que j'appelle de la profondeur.

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The House that Jack Built de Lars von Trier - 2018

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Bienvenue en direct d'un cerveau malade. On sait déjà de quelle pâte est faite celui de Lars von Trier, si on est allé faire un tour chez Les Idiots, dans Antichrist ou dans Nymphomaniac. Mais on ne s'attendait certes pas à ce nouveau film, qui pousse un peu plus loin le curseur du dégoût de soi-même, du masochisme et de la noirceur. Von Trier entreprend depuis quelques temps un projet de destruction de lui-même, douloureux, périlleux, qui accouche aujourd'hui d'un film-monstre, à l'humour bien entendu douteux (on ne pouvait espérer du bon goût de la part du brave garçon), un autoportrait à la Bacon qui fait mal par où il passe, et une vraie gifle cinématographique : en un mot, je m'incline une nouvelle fois devant l'inconscience flagrante du bon Danois, en lui reconnaissant de m'avoir fait passer 2h30 pénibles et passionnantes. Et je tente même le parallèle audacieux avec La Maman et la Putain, ou Journal Intime de Moretti : j'ai eu l'impression d'être branché directement sur une personnalité, sur un être, sur une intimité. Que les habitants de celle-ci soient Hitler, un serial-killer et des pulsions sexuelles troubles n'y change rien : voilà un film à la première personne comme on en voit peu.

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Pour parler de lui-même, von Trier invente Jack, une sorte de puriste du meurtre, ayant entrepris depuis toujours de construire sa maison, entendez son oeuvre. Si on le voit effectivement inventer puis détruire des bâtisses, toujours à la recherche de la forme et du matériau parfaits, c'est plutôt dans l'art de l'assassinat qu'il cherche l'accomplissement, accomplissement toujours douloureusement inassouvi : à travers 5 "incidents" (entendez des meurtres souvent très gore), Jack cherche la perfection, le geste, la position, les circonstances, le corps idéaux qui assouviront sa soif d'absolu. A la recherche de l'éxécution parfaite ou de la position de cadavre esthétiquement totale, il se perd peu à peu dans un monde qui n'appartient plus à personne, où les sentiments humains sont niés, où les notions de beau et de laid se perdent, une spirale de folie intérieure faite de frustrations toutes judéo-chrétiennes, d'admirations morbides (hop, Hitler vient refaire un tour comme un pied de nez potache aux récentes polémiques, et boum développement sur la beauté des avions de guerre, et bim un cours sur la rigidité cadavérique) et d'obsession du "propre" assez torves. Au départ envahi de TOC qui le font revenir sans arrêt sur une scène de crime pour en effacer toute trace, il s'engage peu à peu dans un tourbillon désordonné qui le mènera à sa perte ; on sait dès le départ que son histoire se terminera en enfer, escorté par un Charon contemporain (Bruno Ganz, en négatif de son ange wendersien), et on assiste simplement à la chute... autrement dit à l'échec avoué de l'oeuvre de von Trier, le film ne cachant pas son caractère autobiographique.

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The House that Jack built est une sorte de film-bilan de son auteur, qui refait tout le chemin de son cinéma (il s'auto-cite régulièrement) et de l'état délabré de son mental. On est effrayé par cet univers turpide qui n'essaye jamais de se dissimuler, qui enfonce même souvent le clou de sa laideur et de sa kitscherie : tout l'épilogue, notamment, est un modèle de mauvais goût assumé, tellement poussé qu'il en devient presque beau (une poésie "sale", dirait-on). Le gars se montre tout nu dans ce film très éprouvant et souvent gênant : lui, ce qu'il aime, ce qui le fait réagir en tout cas, c'est la mort, le sang, la laideur. Et il les filme, tout simplement. Il entraîne Matt Dillon (ancien sex-symbol du cinéma) dans son délire d'auto-destruction, et l'accompagne de ceux et celles qui ont jalonné son cinéma depuis longtemps, les reconvoquant pour une dernière ronde morbide absolument répugnante. Pour ceux qui connaissent ses films, on retrouve dans les détails des tonnes de motifs et de thèmes déjà abordés, mais cette fois dévoyés, tordus jusqu'à en faire de simples hochets. Le grand truc du film, c'est le négatif : rendre la lumière noire, révéler l'envers des choses par la pellicule inversée. Ainsi tout ce qui est "beau" dans la vie (l'amour, l'entraide, les enfants...) ressort en négatif dans le film, sous les yeux de ce serial-killer passionné par les formes. Je ne vous dis pas que la vision du film se fait toute seule : on s'ennuie parfois, on est dégoûté par cette vision de l'humanité et de l'existence, on a les yeux qui piquent devant certains délires esthétiques douteux, bref le film ne se laisse pas aimer. Mais si, comme le dit Pasolini, "le cinéma doit être un caillou dans une chaussure", alors on peut dire que von Trier y plante carrément un rocher, et dans la sienne autant que dans la nôtre. Inregardable et génial.

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13 novembre 2018

LIVRE : Le Meurtre du Commandeur (Kishidanchô Goroshi) d'Haruki Murakami - 2017

9782714478382,0-5425213Prenez tous les ingrédients des précédents bouquins de Murakami, mixez le tout, et voilà : vous obtenez un beau roman tout neuf et bien consistant (900 pages) qui vous satisfera sans problème. C'est le truc avec le vénérable japonais : au bout de deux lignes, vous êtes déjà en terrain sûr, bien dans vos pantoufles, reconnaissant sans problème les éternels motifs du gars. Et pourtant, c'est à chaque fois le même plaisir, le même charme, celui de retrouver un univers ni tout à fait le même ni tout à fait un autre. Impossible de vous dire exactement comment il fait, mais le fait est là : Le Meurtre du Commandeur est exactement le même livre que les autres de son auteur, et il est pourtant passionnant. C'est même incroyable qu'une telle écriture tienne comme ça sur la longueur : le livre est lentissime, très répétitif, reprécisant chaque idée 10 fois, s'attardant sur d'infimes détails, prenant tout son temps pour raconter son histoire. Ce qu'on peut appeler le zen, si on veut. A intervalles réguiers, Murakami efface tout façon mandala pour nous repréciser l'ensemble de sa trame, refaire un résumé de ce qu'on vient de lire, histoire de bien nous laisser empêtré dans ses filets. Mais malgré cette lenteur, on suit cette trame complètement barrée la bouche ouverte, avide de savoir la suite.

Le livre s'ouvre sur un des ces éternels hommes moyens chers au gusse : un peintre que sa femme vient de quitter emménage dans une maison isolée dans la montagne pour s'y consacrer à son art qu'il espère consolateur. Mais très vite il déniche dans le grenier de la maison un tableau laissé par l'ancien propriétaire des lieux, maître au passé chargé : une représentation d'une scène de Don Giovanni étrange et envoûtante. Tableau qui va être le point de départ d'une étrange introspection devant le reconduire (ou pas) à la reconquête de sa femme et à l'acceptation de lui-même. Ajoutez à ça un riche voisin bien secret, un puits au fond du jardin, un bruit de clochettes, une jeune adolescente mutique, un ami d'enfance chargé de lourds secrets, un homme à la Subaru blanche très lynchien, un livre de poche qui ne dit pas son nom, un hibou symbolique, un lutin qui semble échappé du tableau en question, un attentat pendant l'Anschluss, le suicide d'un soldat entraîné dans un massacre, un passeur de fleuve privé de visage, des histoires de paternité supposée, et vous n'aurez qu'une partie des éléments qui vont peu à peu étoffer la vie de notre héros et transformer son existence en un gros rébus. Murakami construit un nouveau labyrinthe inexplicable et bien souvent inexpliqué, plein de trappes cachées et de créatures magiques, et si vous avez lu La Fin des Temps ou La Course eu Mouton sauvage, vous ne devriez pas être dépaysé par cette nouvelle démonstration du caractère magique de l'existence, pour peu qu'on la regarde en artiste. Le gars sait toujours exactement donner les infos qu'il faut, s'arrête pile au moment où trop d'explications tueraient la magie, connaît le moment exact où stopper les aventures extraordinaires sans plonger son roman dans l'ésotérisme ou la fantasy à deux balles. Un tel sens de la mesure force le respect. En pleine possession de ses moyens, il donne quelques pages magnifiques sur la peinture ou la musique, creuse les jolies relations entre le narrateur et la jeune Marié, et parvient à rendre fascinant un personnage banal et sans vraie épaisseur.

Tout ça, c'est grâce à son génie de la construction, et à une écriture très minutieuse (malheureusement encore rendue un peu laborieuse par la traduction d'Hélène Morita). Le diable gît dans les détails, et le style de Murakami est plus que jamais foisonnant de micro-détails absolument imparables : il lui suffit de ficher une casquette de sport sur la tête d'un de ses personnages, ou de lui donner un tic de langage, ou de décrire une minuscule posture, pour que la magie opère, et qu'on soit convaincu d'avoir devant nous un peintre très précis de la vie et de l'humain. Quand il faut envoyer de l'étrange, le gars est là et bien là, mais disons qu'on le connaît déjà sur ce terrain-là. Il est beaucoup plus émouvant quand il décrit la nature, le passage lent des jours, la solitude de son narrateur, les atmosphères de son environnement. On a l'impression parfois d'être devant un tableau japonais, tout en détails et en simplicité. Ce portrait d'un être seul qui réapprend à aimer sa femme est touchant et magnifiquement rendu ; le fait qu'il lui ait fallu en passer par toutes ces aventures rocambolesques le rend d'autant plus attachant, puisque son secret (les sentiments tout simples de l'amour, de la paternité, de l'amitié) sont cachés sous ces dehors de roman fantastique. Insaisissable et magnifique.  (Gols  09/11/18)


téléchargementOui, il y a une vraie facilité chez Murakami à nous tirer par le bout du nez, et ce malgré le peu de rebondissements, les nombreuses répétitions (on peut lire le bouquin sur un an, on ne risque pas d’oublier quoi que soit), un "sens de la résolution" relativement à la coule... Murakami excelle à décrire chez son personnage principal les bas (son divorce un peu soudain) et les hauts (son amitié avec cette toute jeune fille), ou à tisser des liens "magiques", métaphysiques entre les personnages (notamment entre sa soeur morte à cette demi-orpheline). Le fantastique s'invite dans son récit une nouvelle fois sur la pointe des pieds, sans que l'on perçoive chez l'auteur l’envie de chercher les coups d'éclats à tout prix, de faire dans la surenchère (sur le plan horrifique, ou sexuel d’ailleurs… que le bouquin soit censuré à Hong-Kong laisse pantois). L'histoire donc d'un peintre qui se retrouve face à lui-même, face à la toile blanche de sa vie et qui se doit de chercher à nouveau l'inspiration au fond de lui-même : comme pour retrouver le goût de la créativité (a painter and a writer in progress in a way), pour retrouver tout simplement l'envie de vivre – en cherchant à se lier avec son prochain (ou sa dernière...). Tous les espaces sont sombres, confinés (le temple excavé dans le jardin, le grenier habité par un hibou, le long parcours du combattant du héros lorsque la trappe s'ouvre enfin dans cette chambre d'hôpital...), tout un système qui laisse à penser que le héros va chercher dans les profondeurs de son subconscient les ressources pour retrouver la foi, l'envie d'y croire...

Un nouveau page-turner en quelque sorte en mode mineur (comme on le dit d'une symphonie sans que cela impacte sur sa "qualité" intrinsèque) dont les dernières pages ne furent pas étrangement sans me rappeler la vision récente de Burning (adapté d'une histoire de qui vous savez) : d’un côté un héros volatile qui ne cherche jamais trop à s'imposer, qui subit plus qu'il n'agit (une héros murakamien typique quoi), et de l’autre un vis-à-vis plus hautain, plus sûr de lui, blindé de thunes, qui n'arrive à ses fins qu'en manipulant relativement finement son entourage... Bien sûr, même si le héros murakamien a besoin de tours et de détours pour retomber sur ses pieds, c'est celui-ci qui finit par gagner toute notre sympathie : comme si le personnage qui se perd dans la fiction se devait d'être plus aimable que celui qui se plaît à être aux manettes de la réalité - je me relis et je m'entends. On pourrait également évoquer au passage (c'est le "Chinois" qui parle en moi) les diverses références historiques du bouquin et notamment l'allusion au massacre de Nankin qui n'est pas si courant dans un ouvrage japonais (le mea culpa est long, long, long...). Un bon point pour le gars Murakami qui malgré ses petits airs parfois superficiels et légers ne se laisse de toute évidence jamais complétement bercer par les illusions. Un meurtre tout en douceur(s) mais point totalement innocent.  (Shang 13/11/18)   

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LIVRE : Arcadie d'Emmanuelle Bayamack-Tam - 2018

9782818046005,0-5171144Avènement et dégringolade des utopies. Voilà un roman au ton original, plus profond que ce que son humour bon-enfant et sa légèreté laissent apparaître, et qui convainc pas mal, en tout cas dans sa majeure partie. Bayamack-Tam est une incurable romantique, si on en croit le message, très simple, que son roman essaye de faire passer par le conte : l'amour existe, dernière et définitive phrase du livre. Une déclaration d'intention qui met son temps pour advenir. Il aura d'abord fallu en passer par pas mal de péripéties et de fausses pistes, dans un texte très dynamique porté par une narratrice formidable. Farah est une jeune fille de 13 ans, entraînée par ses parents dans une communauté new-age qui ne dit pas son nom de secte, située en zone blanche, prônant le veganisme et l'amour libre, remplie de bobos plus ou moins cassés de la vie, de vieillards priapiques et d'allumés en manque de reconnaissance. Le groupe est dirigé par un gourou très charismatique, Arcady, qui en profite pour se taper tous les membres, femme ou garçon, fillette ou vieux, laids ou beaux.

La première partie décrit le quotidien déconnecté de cette adolescente délurée, les différents personnages barrés qui constituent cette communauté hors du monde et de la société, se moquant gentiment de ces utopies pas très définies, de cette religion naïve, mais reconnaissant complètement la chance qu'elle a de vivre épargné des soucis du monde, dans un milieu où l'amour et la compréhension sont les mots d'ordre. La particularité de Farah, qui va peu à peu venir au premier plan de ce texte, c'est que sa féminité est en train de vaciller, et qu'elle est en train de se transformer, naturellement, en un ersatz de garçon et de fille, dotée d'un vagin inachevé, privée d'utérus, dotée d'une paire de couilles qui grandit à vue d'oeil et qui voit ses seins se résorber au lieu de pousser. Cette sexualité bizarre imprègne le roman, surtout quand Arcady fait de Farah sa maîtresse préférée : rarement on aura lu des scènes de sexe aussi dynamiques, aussi belles aussi, mettant en valeur les plaisirs sans vergogne de la chair et occultant enfin toutes les scories de la culpabilité judéo-chrétienne, des rapports sociaux de sexe. Le cul chez Bayamack-Tam se vit sereinement, joyeusement, en totale liberté.

Mais bientôt arrive dans ce monde tout rose l'Ennemi : un groupe de migrants traverse le territoire bien protégé de la secte, et le monde de Farah vacille, dans une prise en compte de l'extérieur assez violente. Car Arcady et sa bande refusent ces immigrants, rejettent tout ce qui est résolument étranger à leur conception finalement étriquée de la vie. Cette posture décidera de la définitive métamorphose de la jeune fille, qui va alors vivre un mélange d'émancipation personnelle, de reconquête d'identité et de remise en question de ses idées. On pense que le livre va être ça, une critique de ces bobos confits de bonnes intentions et de sentiments nobles, mais qui ne parviennent pas à accepter la vraie différence. Et puis, non : le roman opère un dernier virage dans les dernières pages, pour en arriver à cette conclusion à la fois naïve et grande : il est possible d'aimer les hommes, tous les hommes, et les femmes, et ceux qui sont entre les deux. Cette très jolie idée est amenée, encore une fois, par le cul, par la jouissance des corps, par l'affirmation d'une sexualité autre qui soit possible, faisant de Arcadie un roman étendard finalement du monde moderne aux identités sexuelles si floues. C'est déjà pas mal, vous l'avouerez, mais si en plus j'ajoute que le roman est très drôle (allez, on peut juste émettre une petite réserve : l'humour est un peu répétitif, et ne tient pas sur toute la longueur), maniant une langue ironique au taquet, habile dans sa construction et assez passionnant dans son déroulement, que Bayamack-Tam sait toujours rendre intéressant un texte pourtant long (450 pages), je pense vous convaincre de lire ce texte assez inouï.

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Au Poste de Quentin Dupieux - 2018

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Bon, petite régression chez Dupieux, là, ou disons qu'il tape plus dans le grand public. Au Poste est tout à fait sympathique, on s'y marre bien, mais l'univers du cinéaste barré est quand même largement lissé malgré quelques saillies absurdes amusantes. Ce qui frappe le plus, c'est que Dupieux s'inscrit avec ce film, et c'est la première fois, dans une certaine tradition française. Non seulement dans son contexte (la France des polars des 80's, caricaturée à l'excès, dans les costumes, les objets, les expressions, le jeu vintage des comédiens) mais aussi dans le fond même : le film semble être une émanation de ceux de Bertrand Blier, même doux délire, même pulvérisation du scénario, même confusion des temps de récits, même "humour presque pas drôle". Un exercice de style, qui tenterait de mêler Jacques Deray et Blier, donc, parfaitement réussi visuellement : jusqu'à l'éclairage, jusqu'à l'affiche du film, Dupieux s'applique à retrouver cette atmosphère fauchée du cinéma de papa, et la forme du film est très joliment maîtrisée.

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Un flic un peu miteux (Poelvoorde, pour une fois assez sobre) interroge un suspect (Grégoire Ludig, un peu plus dubitatif, qui n'a pas grand-chose à jouer) sur un meurtre. Point. Unité de lieu, de temps, on reste enfermé (à part dans quelques flashs-back) entre ces quatre murs et dans ce face à face tout en verbe, à peine ponctué par les passages absurdes d'une bande de flics tous plus barrés les uns que les autres. Le plus grand moment étant le passage avec Marc Fraize, vrai personnage inquiétant et ridicule, rendu dangereux par la perte de son oeil et par sa méticulosité idiote dans son travail : un quart d'heure de décrochage rêveur, où le film bascule effectivement dans une autre dimension grâce au jeu subtil de l'acteur et aux mini-trouvailles de personnage. Il y a aussi les peu à l'aise Orelsan, Anaïs Demoustier ou Philippe Duquesne, mais tout ça n'est qu'anecdotique : on reste entre le flic et le suspect, et tout l'humour ou presque repose sur les dialogues. Dialogues souvent non sensiques (le fameux "C'est pour ça" qui doit être prononcé à peu près 500 fois), finement écrits, qui enferment les personnages dans une logique bien à eux, qui met en valeurs les pièges du langage.

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Au niveau de la forme, Dupieux se montre absurde comme il faut, mais un peu sage parfois. Finis les infinis effets de manche de Réalité, là on est dans le gentiment barré, avec ces personnages qui viennent s'imposer dans des flashs-back où ils n'ont rien à faire, avec ces parenthèses drolatiques qui n'ont que peu de rapport avec la trame principale, avec ce final étrange (et pour le coup très "blieresque"). Tout ça est amusant, on regarde ces 75 minutes le sourire aux lèvres, on rigole bien aux trouvailles d'acteur et aux petites touches de personnalité du cinéaste, mais ça reste un peu anecdotique dans la carrière unique du sieur.  Une parenthèse pour passer à autre chose ? (Gols 11/07/18)


Il est con ce Quentin quand même. Fendard, oui, le film l'est, et, dans le dérapage, l'humour des mots, blierissime (on pense en effet au gars Bertrand de "l'ouverture" (un type en calbute rouge dirigeant un orchestre en pleine air) au "coup de théâtre" sur la fin (un lever de rideau qui fait son petit effet)). Anecdotique, parenthétique ? Sans connaître l'œuvre de Dupieux sur le bout des orteils, il y a tout de même ici une assez belle variation narrative tout à fait coutumière au sieur qui sait mélanger analepse et prolepse avec une certaine maestria (oui, j'ai fait des études de lettres, cela me permet d'être un peu pédant à l'occasion). Poelvoorde est drôle (cela faisait si longtemps... Il me fait de plus en plus penser à notre pote Bastien, cela dit - c'est pour ça), Ludig tient bien son rang au niveau du sens de la répartie (très bon sens de la diction et du timing - c'est pour ça), Demoustier qui semble s'être prise sur la tête trois horloges n'est pour une fois pas trop casse-couille (elle a chouré la perruque de Valérie Mairesse - c'est pour ça qu'elle est drôle... si eighties putain), Fraize la ramène (c'est pour ça), bref tout un petit monde d'acteurs assez rares finalement (Poelvoorde assagi est parfait, n'étant pas ainsi le Poelvoorde dépressif ou énervé de ses 99 derniers films), des acteurs qui donnent un vrai cachet à ce polar foutraque et acidulé. On se gausse devant cette équerre dans un rôle plutôt original (qui sait encore aujourd'hui utiliser correctement une équerre au cinéma ?), de ce Mars entamé, de ce fer à repasser, de cette voisine curieuse, de cette émission de télé super intéressante sur les chevaux, de cette huître que l'on croque... de ces multiples petites trouvailles à la con qui montrent que Dupieux, même dans la préparation d'une oeuvre "mineure", se creuse dix fois plus la tronche que n'importe quel petit scénariste de comédie contemporaine de merde. Fidèle au poste, le Quentin, dans son rôle de trublion du cinoche comique français : il parvient à nous faire marrer, ce qui n'était plus semble-t-il au programme depuis nombre d'années... (Shang 13/11/18)

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12 novembre 2018

Engrenages (House of Games) (1987) de David Mamet

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Des fans de Mamet lisent ce blog. Eh bien on risque de les perdre. Engrenages de l'ami Mamet semble concentrer tous les défauts de ce scénariste malin en apparence mais très lourdingue sous la surface, à ce metteur en scène affreusement pauvre qui pourrait faire, sans que cela le gène outre-mesure, tout un film avec de simples champs/contre-champs. Il s'agit donc ici d'arnaqueurs... D'arnaqueurs qui initient une psy renommée, tout en l'arnaquant Tout est dit ? Tout est spoilé ? Dame que non, puisque de toute façon, à moins d'avoir jamais vu de film ou de regarder TPMP en continu, dès la première arnaque on voit venir les ficelles de la chose, des ficelles grosses comme les cuisses d'un pilier All Black. On se dit, tiens, il veut nous faire croire que le spectateur est malin et qu’il peut voir venir un twist de loin... comme pour mieux pouvoir ensuite le surprendre, l'embobiner. Parce que franchement la première arnaque est tellement poussive et téléphonée qu’elle finit, à l'image de ce pistolet à eau, sur un psccchiiit terrible : trente minutes pour ça ? C’est forcément pour mieux endormir ensuite, non ? Non. Enfin plutôt si, au sens premier. Mets de l'huile, lance-t’on à David, sers nous un plat plus consistant... De plat plus consistant il n'y aura point, les arnaques à deux balles se succédant tout du long - avant un final aussi inattendu qu'un train en retard à la SNCF.

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Dieu qu'on s'ennuie (je dois avouer m'être endormi sur les dix dernières minutes (la résolution : le pic !), dix minutes que j'ai dû me retaper laborieusement dans la foulée). Cette héroïne est aussi sexy que son brushing eighties, Joe Mantegna aussi excitant qu'une carpe morte, l'attraction sexuelle entre les deux aussi tendue qu'un arc débandé. Mantegna joue les mentors de haut vol devant cette psy béate et con comme un bol fendu de Soisson (plus naïve et sotte, tu finis chroniqueur sur C8), psy censé lire l'âme humaine et se faisant berner comme un gamin de deux ans... Mais attention, il y a une morale, l'arnaqueur peut se faire arnaquer ! Car la bougresse comprend finalement comment on manipule les autres : il faut gagner la confiance de l'autre pour mieux le baiser (tout l'histoire de mon divorce, putain). Et, ohoh, une fois qu'une femme a compris l'astuce, bonjour les dégâts, je ne vous dis pas... C'est triste comme un pub des années 80, les acteurs semblent en carton, et le scénario tellement "méticuleusement" écrit qu'on devine vingt minutes à l'avance tous les rebondissements. Désolé, pour moi Mamet demeure un réalisateur confit et un scénariste sirupeux.

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Courts-Métrages de Jean Luc Godard (1957-58)

Charlotte et Véronique ou Tous les Garçons s'appellent Patrick (1957)

charlotte1Ecrite par Rohmer, cette petite bluette garde encore son charme. On reconnaît déjà le grand Eric dans cette petite variation sur la séduction - il placera également un des épisodes des Rendez-vous de Paris (Les bancs de Paris) dans ce même Luxembourg. Le même homme donc, Patrick, drague à tour de rôle deux jeunes filles qui vivent dans le même appart. Elles discourent sur leur rencontre pour finalement se rendre compte que non seulement c'est le même, mais qu'en plus le gars courtise tout ce qui bouge. Brialy en dragueur gouailleur parle comme une mitraillette pour les étourdir - quand il parle japonais ça donne "Mizoguchi kurosawa" - ouais forcément et ce petit rôle semble lui aller comme un gant... Certaines images sont juste un poil accélérées et les dialogues fleurent bon les années cinquante ("Ce que tu peux être meuh-meuh" demeure ma réplique de référence). On reconnaît en fond un poster de James Dean, un tableau de Picasso ou encore dans les mains d'un homme attablé au café le magazine Art qui titre "Le cinéma français crève sous les fausses légendes". Heureusement Godard veille. Personnages filmés dans une glace, pistolet (à eau), lunettes noires, un petit parfum d'A Bout de Souffle flotte déjà dans l'air. Sympathoche.   (Shang - 13/03/08)

tous_les_garcons_1Littérature, cinéma, parcs parisiens et petites pépées : on ne change pas un Godard qui gagne. Rien à ajouter à la notule de Shang, sinon en rajouter une louche pour clamer le charme inaltérable de ces premiers essais Nouvelle Vague libérés de toute contrainte, en totale liberté, bourrés de références, le genre de petits trucs faits entre potes entre deux portes, ce qui n'exclue pas un vrai sens du cadre et du dialogue. Ici, le verbe est une arme de destruction massive qui file style mitraillette (la gouaille inarrêtable de Brialy), et ses conséquences pas plus graves qu'un petit marivaudage léger. Le film est profondément inscrit dans son temps et regorge de références culturelles de jeunes bobos (qu'on appelait pas ainsi à l'époque), comme pour mieux faire table rase et railler le cinéma d'avant, inaccessible et hyper-préparé. Godard semble filmer au fil de la caméra, captant des petits détails ordinaires et des lieux qui deviendront les motifs et les territoires de tous ses potes dans les années qui viennent. Démodé et délicieusement moderne, bien poli et insolent, foutraque et très maîtrisé : la quintessence du JLG de ces années-là.   (Gols - 12/11/18)


Une Histoire d'Eau (1958)

tit5Les fameux bouts d'images filmés par Truffaut qu'il voulait balancer et que Godard a gentiment montés. L'histoire d'une jeune fille qui fait du stop, prise par Brialy (ce type avait des doubles, pas possible autrement), alors que les inondations font rage. La meilleure idée reste le titre même s'il est question au détour de quelques citations de Chandler, Baudelaire ou Balzac - et je passe sur un type qu'il appelle le Père Franju. Il y a bien un joli baiser dans les bois lorsque Brialy course la chtite, mais on peut pas dire qu'on est captivé, ça non. Mais bon ça rassure aussi de voir que les toutes premières tentatives ne sont pas forcément ultra-géniales. La bande-son est malgré tout déjà relativement soignée, il faut le souligner. Plouf.   (Shang - 13/03/08)

312566_backdrop_scale_1280xautoRien ne se perd, mais oui, et voilà notre Jean-Luc sauvant son acolyte du naufrage en livrant ce film en liberté totale, certes parfois laborieux, mais finalement assez emblématique du futur style Godard. On a là un premier exemple souvent éclatant de cut-up, montage d'images disparates et ordonnées façon poème pour livrer une petite chose croquignolesque, certes pas encore très maîtrisée mais pertinente. Ça y va déjà de la citation tous azimuts, d'Aragon à Poe, de Wagner à Degas, de Blondin à Chandler, c'est gentiment phallocrate (la dindasse qui n'a aucune culture face au beau séducteur qui rivalise de jeux de mots sophistiqués), il y a Brialy et la voix de JLG, il y a même un générique de fin parlé : non, vraiment tout Godard est déjà pratiquement là, en germe, dans un bricolage pas toujours très fin, on est d'accord, mais léger comme tout et finalement marrant. JLG se plaint que certains mots ("mirliflore" ou "bath") aient disparu de la langue française, cite du Baudelaire sur une jeune fille évitant les flaques, alterne sans vergogne le trivial et le savant : on aime ce petit film bricolo fait avec trois francs six sous.   (Gols - 12/11/18)


Charlotte et son Jules (1958)

3Le choix de Godard de doubler lui-même Jean-Paul Belmondo n'est pas la meilleure idée de sa carrière, d'autant que ce doublage est vraiment terrible de bout en bout. Une femme (Anne Colette, la même Charlotte que le court précédent, forcément) revient chez son ex. Ce dernier la noie de paroles, vire parfois limite misogyne ("Les femmes, il faut cogner dessus" - quand je dis limite c'est un euphémisme, hein, on s'entend) avant de la supplier de rester. Mais en fait celle-ci est juste revenue pour récupérer sa brosse à dents et se taille - ouais c'est la chute, cherchez pas. En dehors du fait que the Godard se plaît à dire qu'il "faut être con pour aimer le cinéma" tant il s'agit d'un art "illusoire", vraiment pas grand chose à se mettre sous la dent dans ce flot de phrases gavantes. Heureusement, l'inspiration sera toute autre dans A Bout de Souffle, Bébel récupérant sa voix au passage.   (Shang - 13/03/08)

charlotte-et-son-jules_11457_1Dur dur, le Shang, avec ce petit film certes pas d'une profondeur abyssale, mais amusant et pas si mal fait que ça (j'ai trouvé le doublage habile, même si Godard n'est pas le comédien du siècle, on est d'accord). Disons qu'après la logorrhée séductrice de Charlotte et Véronique, on a là une autre démonstration de l'intarissable tchatche des garçons : cette fois, elle sert de reproche, de critiques, de supplications, mais elle est tout autant impressionnante, et tend à prouver que la parole n'est pas forcément le meilleur vecteur de l'amour. Face à ce mur de mots, Charlotte oppose son jeu léger, burlesque, moqueur, et finit par larguer définitivement le bavard pour aller rejoindre son bellâtre dans son auto (tiens, Gérard Blain), preuve que l'inconstance et l'humour sont plus forts que le verbe. Godard se moque gentiment du pathétique de Bébel, très fier de lui, convaincu de son bon droit et drapé dans sa dignité, et lui oppose la légèreté des filles, c'est amusant. Le film est de plus un exercice de style qui peut servir de brouillon à A bout de Souffle, puisque voilà déjà une tragi-comédie filmée dans les 6 mètres-carrés d'un appartement parisien, avec un certain brio de montage et une très belle énergie de mise en scène. Non, vraiment un film agréable et intéressant.   (Gols - 12/11/18)

 God-Art, le culte : clique ; Tout Truffaut : clique et profite

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10 novembre 2018

The Haunting of Hill House de Mike Flanagan - saison 1 - 2018

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Mike Flanagan a bien compris que s'il veut arriver à convaincre Shangols (qui n'est pas très client de ses films jusqu'à maintenant), il va falloir qu'il teinte ses films d'horreur en carton de quelque chose de plus sombre, de plus intelligent, de plus formel. Le voilà donc revenu en grande pompe des salles obscures pour cette série très réussie, qui prend désormais le genre au sérieux et oublie son public d'ados boutonneux. Ne serait-ce que par le thème : le truc traite du problème du deuil impossible, pas tout à fait la préoccupation du teenager moyen. Il traduit ce thème douloureux par des épisodes spectaculaires, qui donnent leur lot d'événements et d'aventures, en restant toujours dirigé vers son objectif : quel va être le sort de la famille Crain une fois la matriarche décédée dans des circonstances floues ? Complexe et dans la distribution des personnages et dans le maniement des différents temps, la série est toujours pourtant très lisible, presque simple dans son dessin, racontant une histoire, ou plutôt des histoires, entièrement rassemblées autour de ce deuil. Qu'elle s'amuse en plus à balancer moult clins d'oeil au grand cinéma d'épouvante qu'on aime (surtout The Haunting, le chef-d'oeuvre de Wise, mais aussi Shining ou The Omen) n'est en plus pas pour nous déplaire, et qu'elle le fasse avec un tel brio de mise en scène finit de nous convaincre.

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Voici donc le clan Crain investissant l'antique demeure de Hill House, hantée dit-on. Et effectivement, très vite les apparitions viennent tourmenter la vie de ses habitants. C'est tout le bestiaire classique de la Hammer qui est convié : femme au cou tordu, enfants imaginaires, murs suintants, géant flottent dans les airs, vieille décrépite, la vie devient un enfer. La maison peu à peu ensorcelle la mère de famille (la troublante Carla Gugino), et la pousse au suicide. Suicide ? laissez-moi rigoler. C'est simplement l'emprise de ces spectres qui la font se balancer du haut de l'escalier branlant qui trône au milieu du hall principal, façon Wise justement. Dès lors, la famille se disloque : l'une devient une croque-mort psycho-rigide, un autre écrivain cartésien de livres d'épouvante, l'un tombe dans la drogue alors qu'une autre devient à moitié cinglée. Quant à la petite dernière, c'est son suicide à elle aussi qui va rassembler tous ces freaks et déclencher l'ultime mise au point : sont-ils tous fous, la maison de Hill House est-elle effectivement la caisse de résonance de toutes leurs frustrations et leurs terreurs refoulées, ou est-on vraiment face à une demeure hantée ? Pour chapeauter tout ça, seul le père (interprété tour à tour par Henry Thomas, dont le visage n'a étrangement pas bougé depuis E.T., et Timothy Hutton) détient les clés de la vérité et de cette mystérieuse "Red Room" qui m'a tout l'air de dissimuler bien des secrets intimes.

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La série gère avec beaucoup de rigueur les passages d'un temps à un autre, mettant en relief telle déviance ou telle tendance future qui va se développer chez tel ou tel enfant. Très homogène (et c'est normal : tous les épisodes sont réalisés par Flanagan, y a pas de secret), elle fait pourtant passer par des sentiments très divers, de la simple peur à l'émotion pure (le beau personnage du frère drogué). Flanagan sait également en donner pour son argent à un public avide de formes : le sixième épisode est un grand moment de virtuosité tout en (faux) plans séquences, qui insèrent dans un même mouvement les époques et les lieux. La fin est un peu décevante vue l'ambition formelle et thématique de l'ensemble, c'est vrai, le gars ne parvenant pas à conclure autrement que par une explosion d'effets spéciaux (pas la meilleure veine de la série), et l'ensemble souffre parfois de baisses de rythme. Mais on reste bluffé par la très belle tenue de ce film, par la justesse et la beauté des personnages, par ces effets horrifiques modestes et à l'ancienne, par la qualité de l'interprétation et par cette façon de parler de choses très matures à travers un genre réputé pour ne pas l'être.

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Les Frères Sisters (The Sisters Brothers) de Jacques Audiard - 2018

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Après la Palme d'or la plus désastreuse du XXIème siècle, Audiard nous offre un western terne, vous pouvez pas dire, y a du mieux. Disons en tout cas qu'il arrive au moins 40 ans en retard en voulant réaliser un western un peu sentimental, qui reverrait les cow-boys comme des êtres capables de tendresse et d'amour, qui abandonnerait la binarité classique pour donner à voir des sentiments doux, drôles ou subtils. Ça se fait malheureusement depuis bien longtemps déjà, et sur ce terrain Audiard est très à la traîne. Jouant en plus sur des terres assez éloignées de son cinéma, il échoue complètement dans le côté de l'hommage au genre également. Autrement dit : c'est assez raté.

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Ça commence pourtant plutôt bien avec le meilleur plan du film. La nuit, on distingue quelques collines, le silence, puis tout à coup une voix tonitruante et une fusillade, de laquelle on ne distingue que les flammes des guns. On comprend d'entrée de jeu qu'il s'agit moins de qui tue qui que de tenter une sorte d'épure abstraite du genre. La scène se poursuit d'ailleurs dans un joli chaos où on ne sait pas trop qui ramasse une bastosse et qui en envoie une. L'occasion donc de nous présenter les frères Sisters, tueurs sans pitié sillonnant la région à la recherche de primes qu'ils acquièrent à la force du poing. Leur nouveau contrat, passé par le funeste commodore (Rutger Hauer, en figurant) : exécuter un petit mec qui a découvert un produit chimique pour extraire de l'or sans peine (Riz Ahmed, à côté du film), et repéré d'abord par un détective trop sensible (Jake Gyllenhaal et ses yeux fatigués). Si la première partie, à l'extrême rigueur est assez plaisante, faite de fusillades tous azimuts et de dialogues mignons entre les deux frangins, on n'en dira point autant de la suite, qui rivalise d'incohérences, de béances de scénario et d'invraisemblances. Les deux acteurs principaux sont pas mal, rien à dire, même s'ils ne se forcent pas non plus des masses : John C.Reilly, en tueur lassé de son métier, tourmenté par l'amour et malmené par son petit frère chien fou ; et Joaquin Phoenix, comme d'hab border-line et énervant mais tellement mignon. Mais ils sont entraînés dans une histoire qui n'a ni queue ni tête. Non seulement Audiard, à force d'hésiter entre les genres (comédie, western pur et dur, comédie sentimentale, étude de moeurs), n'en choisit aucun et transforme son truc en objet hybride et informe ; mais en plus il a l'air de s'être laissé embringué dans une affaire bien boiteuse. L'histoire ressemble en tous points à ces naufrages de producteurs, qui se retrouvent avec un film de 3 heures qu'i faut réduire à 1h40. Plutôt que d'y aller subtilement, ils y sont allés à la tronçonneuse. Des ennemis de toujours peuvent se retrouver copains comme cochons la scène d'après, une brouille irrémédiable entre frangins se trouve résolue en 3 secondes, les mecs traqués pendant 1 heure deviennent collaborateurs, et le tout se termine en eau de boudin dans une scène ridicule à la limite du fantastique (pêche à l'or tragique dans la rivière de l'Oregon).

Les Frères Sisters

Du coup, on assiste à un machin poussif et péniblement flou, alternant les styles de mise en scène sans aucun lien entre eux (il y a même tout un pan de l'histoire qui est racontée sur fond noir par Phoenix face caméra, effet qu'on ne retrouvera plus dans le film). Ce western ne satisfait d'aucun côté, ni comme méta-film ni comme hommage au genre, et le style trop français de Audiard, pourtant assez impressionnant dans son autre film d'action (Un Prophète), joue cette fois-ci en sa défaveur. Restent les beaux paysages, quelques seconds rôles amusants et par-ci par-là des numéros d'acteurs qui détendent un peu.

 Go west, here

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Girl de Lukas Dhont - 2018

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Dans la longue série des cinéastes qui traitent du douloureux passage de l'ado à l'âge adulte, il y a les bons et les mauvais. Disons que Lukas Dhont, avec ce premier film, se situe entre les deux, ce qui n'est déjà pas si mal. Girl est un joli film, et aborde le sujet franchement, sainement, avec une sensibilité touchante, avec même parfois une fièvre indéniable. Il faut dire aussi qu'il est bien aidé par l'interprête principal, Victor Polster, qui transforme l'aventure de ce jeune garçon taraudé par sa volonté de devenir fille en odyssée toute de tourments. Comme nombre de ses acolytes, Dhont choisit pour traduire cette difficile métamorphose une activité toute en ambiguïtés sexuelles : la danse classique, son exigence, ses règles strictes, sa discipline, et sa grâce. Voici donc Lara, en pleine crise d'émancipation, garçon mal à l'aise dans son identité, plaçant dans la danse toute sa fureur et son obsession de changer de corps, ses rapports avec son père et avec le sexe. Son opération est programmée, mais pour plus tard, minorité oblige : en attendant il/elle se gave de corticoïdes et trépigne d'impatience, vivant de brutales expériences sexuelles et se heurtant à son père pourtant bien compréhensif. Une crise d'ado, quoi, mais compliquée cette fois par cette volonté coûte que coûte de trouver sa place et son identité sexuelle, et par cet engloutissement dans la danse.

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Le film est souvent très juste, épousant les tourments de sa jeune héroïne en totale empathie. Raconté en épisodes entrecoupés de scènes de danse intense, il arrive à transformer son cas particulier en cas général, le film creusant finalement plus la douleur qu'il y a à devenir adulte que la transformation sexuelle. Il est très sensible, et souvent surprenant en ce qu'il ne présente (presque) pas les scènes attendues dans ce genre de film : le père est plein d'amour et de solidarité, pas de scènes de conflits avec ses camarades, pas des habituelles et fatigantes scènes de conflit. La vie de Lara est difficile et douloureuse, mais c'est plus dans son impatience qu'il faut chercher ses tourments que dans son rapport avec les autres, en grande partie apaisé. Elle passe sa rage (qu'elle cache sous une fausse indifférence très joliment portée par le comédien) sur la danse, massacrant allègrement ses pieds et répétant sans cesse les mêmes mouvements ; en-dehors de ces scènes, sa vie est étonnamment calme en façade. Mais sous son calme, Lara cache bien des frustrations, qui vont finir par se concrétiser dans la violence.

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Sensible, juste, oui, mais Dhont n'arrive pas à rendre ça concret. Ce qui manque au film, bizarrement, c'est le rapport aux corps. Dhont filme le haut des corps, avouant malgré lui une certaine cérébralité dans a façon d'aborder le sujet. Jamais ou presque on ne voit le sujet incarné concrètement par le film, jamais le cadre ne descend pour montrer des corps qui changent, des membres qui souffrent (à part les pieds torturés par les pointes). Certes, de temps en temps, il parvient à réussir une scène de piscine, où là on voit enfin les corps, et leurs sexualités. Mais tout ça reste extraordinairement pudique, voire un peu coincé. Bizarre pour un film qui réclame autant de corporalité, de viande : la danse + le changement de sexe, il y a avait là place à une incarnation intéressante. Dhont n'est pas Sciamma (modèle évident), et reste dans l'expérience intellectuelle, sensible, sans jamais envoyer les hormones. En partie raté, donc ; mais l'autre partie est très jolie, et cet acteur promet. C'est tout ce qu'on peut dire.

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09 novembre 2018

Une Arme pour un Lâche (Gun for a Coward) d'Abner Biberman - 1957

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Il fait pas bon être à la fois un cow-boy et un petit être fragile sous l'emprise de môman et rongé de remords au souvenir de la mort de pôpa, moi je vous le dis. C'est pourtant ce qui arrive au brave Bless (Jeffrey Hunter) : au sein du vigoureux clan des Keough, il voudrait bien assurer, mettre des gnons dans la tronche des fâcheux ou décaniller du serpent à sonnette dans un grand rire, mais qu'est-ce que vous voulez, il a peur, et porte la violence en horreur. Malgré la bienveillance (parfois moqueuse) de ses frères, sa réputation commence à sérieusement en pâtir, et le bon gars passe pour un lâche pur et simple. D'autant que les ennuis s'accumulent dans le beau ciel du Missouri : des voleurs s'en prennent au troupeau de boeufs familial, la maman meurt sans avoir pu embrasser son chouchou, et la dinde de service (Janice Rule), promise à l'aîné (Fred MacMurray), fait également les yeux doux à notre coward, ce qui n'augure rien de bon. Il faudrait bien un homme un vrai pour gérer tout ça, mais le petit gars a le bras qui tremble dès qu'il sort son six-coups, et il faudra l'intervention de ses frères pour venir à bout des soucis... à moins qu'il ne se rebelle contre sa nature et contre sa haine de la violence...

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On le voit, ce type de sujet aurait été impensable dans un western quelques années plus tôt. Mais on est en 1957, la psychologie commence à intéresser les cinéastes, et Biberman charge ses scènes de doutes existentiels et de sombres sentiments enfouis. On imaginerait bien James Dean dans le rôle de Bless (voire du benjamin, tout feu tout flamme et secrètement torturé par la jalousie, rôle dévolu à Dean Stockwell), tant ce cow-boy a déjà un éperon dans la modernité, tant il ressemble au personnage de A l'Est d'Eden. Autour de lui, les frustrations se déploient autant que les dangers, entre cet aîné délaissé en charge de toute la virilité exigée d'un vrai cow-boy des temps anciens, et cette jeune première partagée entre son devoir (tenir son rang de ménagère et faire la ménage au ranch) et son amour pour Bless. Biberman filme ce bouillon de rancunes, de jalousies et d'ego brisés sans se départir pour autant de son allégeance au genre : oui, il y aura bien bagarre (et de bien belles, les gars miment super bien les coups), oui il y aura tensions, oui il y aura menaces. Mais c'est ce fond psychologique qui remporte l'adhésion. D'autant que, sans doute faute de moyens, la réalisation n'est pas à la hauteur du beau sujet : toute la partie de transhumance des boeufs se fait dans des transparences toutes pourries, visiblement avec des plans pris dans d'autres films ; la photo sent le studio à mort ; et la fin est totalement sacrifiée : on quitte le film en deux secondes au moment où les tensions commencent vraiment à monter entre les Keough et le reste du monde, et entre les frères eux-mêmes. Biberman n'est de toute évidence pas l'homme de la situation pour diriger ce western déjà presque néo, et pour diriger ses comédiens pourtant solides : Hunter est photogénique à mort, et apporte beaucoup de nuances à son personnage complexe, jeune homme moderne perdu dans un siècle qui ne veut pas de lui ; et MacMurray est impeccable en cow-boy dépassé, abandonné par sa maman et encore complètement dans les clichés de sa fonction. Intéressant tout de même, pour le scénario.

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08 novembre 2018

Eden Lake (2008) de James Watkins

Petit film d'horreur à l'anglaise relativement basique dans sa trame mais qui peut soulever ici ou là quelques questions sur un certain délabrement de la société anglaise... Il ne s'agit jamais que d'une course poursuite dans les bois qui dégénère grave avec son lot d'hémoglobine et de sauvagerie. Seulement, pas besoin d'effets spéciaux ni de créatures d'outre-tombe, la bestialité ici est bien 100% humaine.

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Jenny (Kelly Reilly, l'anglaise de L'Auberge Espagnole, je savais bien que je la connaissais) et Steve s'apprêtent à passer un petit week-end à la coule au bord d'un lac ; caractéristique du lieu : celui-ci ne devrait pas tarder à se transformer en lotissement cossu, genre maisons secondaires réservées aux gens qui en palpent. Le jeune couple a po l'air vraiment à la dèche, socialement parlant, perché dans un 4X4, mais rêve d'un bon petit plan paisible, comme ça, en pleine nature, loin de la civilisation, à la fraîche, entre amoureux. Pas de bol, ils vont tomber sur une bande de sauvageons qui hantent les pires cauchemars guadeloupéens de Sarkozy. Watkins nous présente une bande de jeunes qui n'ont pas dû passer, en tout, plus d'un jour dans une école, cinq-six gamins qui traînent, po polis du tout, qui vont chercher des noises à notre couple bien propre sur lui - ça commence par un poste de radio un peu trop fort, puis des insultes, puis une roue de bagnole qu'on crève, puis une bagnole qu'on pique et quand on commence par taillader sauvagement un type avec couteau, ben là on sait que les limites sont carrément dépassées... La situation va très vite partir en bande et notre Jenny de se transformer peu à peu en Rambowoman prête à tout pour survivre - faut dire que le "leader du groupe" est particulièrement dérangé et entraîne les autres avec une certaine facilité dans le sadisme... Ca charcle sa mère et, au bout du compte, on se rend compte que ces pauvres gamins à l'abandon ont des parents qui sont loin de sortir de la cuisse de Jupiter : quand le beauf dérive dans la violence, on peut définitivement craindre le pire... On en finit par se demander si le film de Watkins est de "gauche" ou de "droite" tant il se contente, avec une certaine roublardise, de nous montrer ce carnage sans jamais vraiment pointer du doigt les vrais responsables (les parents, la société du paraître ou la misère sociale?). Le film, qui utilise de très grosses ficelles, demeure, cela dit, assez efficace et, à défaut de faire vraiment réfléchir, colle sur son siège (c'est peut-être dû aussi à la coagulation rapide des multiples jets de sang... brrrr)   (Shang - 21/02/09)

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Pas mieux, même si de mon côté j'aurais tendance à cataloguer définitivement ce film dans les rangs de la droite, avec son message : "Rhooo les jeunes d'aujourd'hui, ils ont plus aucune valeur, on peut plus rien leur dire, et ne sortez pas de chez vous, dehors tout est meurtre et gabegie". C'est en tout cas le seul discours apparent de ce survival à l'ancienne, genre de Délivrance sans regard sur la sauvagerie de la nature, et c'est vrai que c'est un peu court. Si ce couple est un symbole de la société bien-pensante et ces jeunes cons une allégorie de la société telle qu'elle ne va plus, on veut bien accepter de voir nos deux héros se faire découper en tranches par les ruraux, histoire que le film veuille dire autre chose que ce qu'on soupçonne. Ce serait toutefois prêter un peu trop d'ambition à un film qui n'affiche comme but que de vous en mettre plein les mirettes en terme de sang qui jaillit et de raffinement sadiques. De ce côté, c'est vrai que c'est assez efficace, même si le film emprunte tous azimuts ses effets gore. Le plaisir vient surtout, en fait, de voir deux acteurs repérés et célèbres se faire torturer (Kelly Reilly, donc, et Michael Fassbender, dans un rôle assez étonnant de pleutre). Mais on apprécie bien les différents épisodes de ce film tout simple, qui va droit son chemin sans fioritures excessives, fait monter la pression avec un certain talent et vous en donne pour votre argent et votre seau de pop-corns. Avec un vrai metteur en scène, un qui aurait su rendre l'enfermement dans cette nature hostile, aurait su prolonger ce discours sur un monde qui s'éteint et va disparaître, qui aurait vraiment regardé en face ses scènes d'horreur, on aurait même eu droit à un bon vieux machin dérangeant. Là, c'est juste amusant, et comme dit l'autre, "pas pire".   (Gols - 08/11/18)

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Le Bureau des Légendes - saison 4 - 2018

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Après une saison 3 qui sentait un peu le sapin (avec la vieille branche Darroussin qui en faisait les frais), voici une quatrième saison pas forcément trépidante mais qui alterne malgré tout bonnes idées, suspense et perspectives un peu molles. Pour commencer par l'aspect le plus réjouissant, on pourrait évoquer le personnage de Jonas interprété par Artus (connaît point ce comique troupier par ailleurs) : ce bon "gros" traqueur de terroriste peine sans doute parfois à se mouvoir sous les tirs des snipers, pâlit comme Gols devant un client qui cherche le dernier Musso, mais se tire la part du roi notamment lorsqu'il se retrouve côte-à-côte avec un terroriste (le final du neuvième épisode, assez sciant et original) ou lorsqu'il se met, dans l’épisode final, à cuisiner ce salopiot de terroriste - un rôle parfaitement écrit et très bien servi par la verve un brin pince sans rire de ce poids lourd de la finesse. Dans les rangs des petits nouveaux, citons l'arrivée d'Amalric, gras, puant, livide, dans un rôle, c'est le moins qu'on puisse dire, peu aimable. Il tente la performance "à l'économie" avec diction lente et faciès souvent impassible mais ce petit jeu comme le personnage en lui-même lasse un peu trop vite malheureusement. Kasso, pour sa part, creuse et recreuse la même tranchée du mal-aimé (putain, c'est con, le gars, il a du flair... mais il a tellement enfumé son monde, qu'on finit par se méfier du lascar - forcément) : déçu de la life, toujours prêt à rendre les armes, rien de bien neuf au rayon Malotru si ce n'est cette petite idylle russe qui lui donne parfois, durant une demi-seconde, un petit rictus en coin... Ça, c'était plutôt dans les aspects positifs ou disons pas totalement déplaisants...

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Plus casse-couille est sans aucun doute le personnage interprété par Sara Giraudeau ; sa petite voix de gamine de trois ans et demi hérisse vite les poils et sa façon naïve et coconne de jouer les gentils agents secrets achève. Sa love-story à Moscou est plus gnangnante qu'un spectacle folklorique dans le Bourbonnais et chacune de ses apparitions se doit d'être saluée par une moue de mièvrerie ; on est finalement tout content quand elle se retrouve dans la panade... Après, au niveau du suspince, on est toujours plus côté bureau (et petites trahisons personnelles) que côté action (de plus en plus mou du genou ce Bureau... ou manque de moyen criant ? Pourtant, la ceinture d'explosif doit être, par les temps qui courent, relativement bon marché, non ?). Donc ça intrigue, ça chuchote, ça complote, ça se méfie, ça s'observe mais ça lambine aussi parfois un peu trop... Le roi Amalric pense tirer les cordes de ce petit théâtre de la suspicion, prenant, comme un petit satan, un malin plaisir à faire douter tout un chacun. Mouais pourquoi pas, même si on l'imaginerait tout autant comme responsable des ressources humaines à la Poste ou chez Orange... On note aussi la part belle faite aux petits génies informaticiens qui ferait presque regretter d’avoir parfois laissé la programmation à l’époque du TO7 – mais pas tant que ça quand même. Le final se fait un rien énigmatique pouvant autant laisser présumer une suite (qui méritera définitivement un nouveau souffle) que non (Ouais Canal +, c'est + ce que c'était, bien évidemment). A voir, pour un peu de tension ici ou là.

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07 novembre 2018

Sur le Chemin de la rédemption (First Reformed) de Paul Schrader - 2018

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Paul Schrader a réalisé tellement de merdes que voir arriver un film aussi digne que First Reformed ne peut que surprendre et pousser à la bienveillance. Pourtant ce film a tous les aspects du Schrader-movie dans ce qu'il a de plus malaisé : c'est naïf jusqu'à la puérilité, doloriste comme on ne l'est plus, excessif par tous les bords, pas toujours bien réalisé, ringard un peu, tout mal foutu. Mais je ne sais pas, un charme certain émane de ces tergiversations sacerdotales, et le tout est porté avec une telle conviction, une telle sincérité, que pour cette fois on est tout amour pour cet objet rejeté de partout (le film n'existe qu'en VOD, refusé par tout le monde).

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Ernst Toller (Ethan Hawke, intense) est un prêtre torturé par son passé, la mort de son fils. Il s'est réfugié dans une église que plus personne ne fréquente, véritable musée poussiéreux où il coule des jours paisibles mais hantés. Jours troublés par un activiste écologiste qui se pose des questions sincères sur sa prochaine paternité : a-t-on le droit de donner naissance à des êtres dans ce monde voué à sa fin dans les prochaines années ? Et surtout, Dieu nous pardonnera-t-il de l'avoir fait ? Le mec se flingue, et dès lors le curé est harcelé par la culpabilité, par le questionnement, par la volonté de faire payer aussi ceux qui polluent cette planète, symbolisés par l'entreprise qui sponsorise son église. Au jour de l'anniversaire de celle-ci, le choix va s'avérer radical pour lui : cédera-t-il à la violence ou trouvera-t-il dans l'expiation, voire dans l'amour, la voie de sa rémission et l'apaisement de sa haine montante ? Les tourments de ce curé sont regardés avec une férocité et une empathie très sincères. On le sait, Schrader ne cesse de fabriquer des scénarios et des films habités de foi, et tourmentés par sa perte. Le sort de ce petit personnage ordinaire, solitaire, culpabilisé, existentialiste en quelque sorte, ne pouvait que le concerner, et il filme la chose, en tout cas dans la première heure, avec une belle sobriété. Ethan Hawke, sobre, est pris dans de très beaux dialogues sophistiqués (l'un avec l'activiste écolo, magnifiquement écrit ; l'autre avec une collègue qui lui fait du gringue, d'une violence rentrée magnifique), et dans des cadres rigoureux qui l'enferment. Le décor de cette église abandonnée de tous est le cadre idéale pour laisser parler la douleur cachée de ce prêtre, bien entendu alcoolo comme un Shang le samedi soir et hanté par le remords comme un Shang le dimanche matin. 

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Dans la deuxième partie, le gars laisse exploser son style, et se livre à quelques scènes dont on ne sait trop si elles sont ridicules ou géniales. Ça commence avec l'osmose d'un couple filmée au premier degré : la femme se couche sur le prêtre pour un moment de communion des âmes, et le couple s'envole dans le cosmos, au dessus des pôles, par-delà les arbres, le tout filmé avec une transparence à faire frémir toute personne dotée d'yeux. Mais dans la naïveté de ce plan, il y a une confiance dans l'aspect direct du cinéma qui force le respect. Ça se continue avec cette fin, qu'il ne faut tout de même pas dévoiler, mais où on reconnaît les thèmes éternels du gars, poussés à leur paroxysme. First reformed, c'est Taxi Driver sans De Niro, sans taxi et sans bain de sang... et sans Scorsese, me souffle-t-on, ce qui n'est pas faux, Schrader se plantant sur pas mal de séquences qui nécessitaient un grand cinéaste pour passer la barre. La photo est assez moche, l'image aussi (c'est quoi, ces focales bizarres, et ce cadre tout borgnole ?), le montage ne gère pas tout bien : pour une scène intéressante, il faut se fader des longues séquences inutiles (les dialogues avec le révérend Machin, bouarf). Mais les thèmes forts y sont, et traités au premier degré, l'écriture y est souvent, la direction d'acteurs aussi parfois, et on se retrouve avec un film un peu too much, un peu bancal, mais finalement assez touchant. Et on a beau dire : cette fin m'a assez interloqué pour que je vous conseille vivement la vision.

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Le Tombeur de ces Dames (The Ladies Man) de Jerry Lewis - 1961

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Mon sectarisme légendaire m'a toujours fait considérer Jerry Lewis comme un amuseur guère intéressant, capable au mieux de quelques fulgurances de mise en scène (The Nutty Professor), au pire de grimaces fatigantes. Mais avec The Ladies Man, je dois reconnaître que le gars m'a bluffé. En un mot, je me suis marré comme une baleine (en me cachant derrière ma main, hein, j'ai une réputation à garder), tout en admirant le sens de l'espace du compère, mea maxima culpa. Lewis assume totalement la vacuité de son film, et n'a en tête qu'un seul but : amuser, par tous les moyens, en piquant chez Tex Avery, dans le non-sens anglais, au cabaret, au café-théâtre, à la comédie musicale, faisant feu de tout bois pour satisfaire son public du dimanche soir. Qu'il mette une telle application en plus dans la mise en scène est tout à sa gloire, il n'était pas obligé.

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Le scénario tient sur un post-it : Herbert H. Heebert, après une déconvenue sentimentale, devient un ennemi des femmes, appelant sa mère dès qu'une d'elles lui fait quelque effet. Mais il se retrouve locataire d'une demeure fantasmatique entièrement habitée par des donzelles toutes plus girondes les unes que les autres. Notre gars parviendra-t-il à surfer entre les femmes, ou cédera-t-il aux avances appuyées de celles-ci ? La trame n'importe guère : l'essentiel est d'être entraîné dans une suite de sketches plus ou moins inspirés, qui donne l'occasion à Jerry de faire montre de son catalogue de grimaces et de situations absurdes. L'atout principal du film, on le sait, c'est son décor : une immense baraque construite en dur, au quatrième mur occulté pour permettre d'en avoir une vision complète dans les plans généraux assez faramineux. Quand la caméra recule pour attraper l'ensemble de la bâtisse, on est bluffé par la grandeur de la chose. Le personnage passe d'un étage à un autre, d'une pièce à une autre, et la caméra peut le suivre en travelling ou en plans fixes généraux. C'est très beau, d'autant que la lumière est très soignée et que les couleurs (très sixties) sont au taquet. La mise en scène est très fluide à l'intérieur de chaque séquence, pleine de mouvements élégants et d'idées. Ainsi, la construction permet à Lewis de jouer avec les cloisons et les possibilités de la fiction : à chaque porte ouverte, c'est le début d'une nouvelle idée, d'une nouvelle trame. Certes, le film devient ainsi un film à sketches, décousu souvent, mais il y a un côté magique dans le principe. Il suffit d'ouvrir une porte pour que commence une nouvelle trame, habitée par une nouvelle femme. Herbert devient l'homme à tout faire de la maison, peut passer ainsi de chambre en chambre, et peut déclencher à chaque fois un "court-métrage". Le tout est relié par ces plans d'ensemble qui sont comme des récréations dans le film, découpant le film en courtes séquences. Du montage effectué par le décor, disons.

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Alors, bien sûr, une fois cela dit, on remarque que le film est très inégal. Pour une scène poilante, il faut s'en taper deux un peu pénibles, mal finies, mal insérées dans le plan d'ensemble (un plan ? quel plan ?). Il y a des petits bouts de danse, une partie qui vire à la sucette autour d'une émission de télé, un sketch pataud avec un chien féroce, la plupart des séquences est assez morne. Mais dans le détail, Jerry Lewis est bon, décidément plus auteur de scènes que de film : il suffit d'un tout petit détail de jeu (parfois d'ailleurs amené par ses partenaires féminines, vraiment bien et pas du tout faire-valoir) pour que la scène devienne drôle. Il y a en plus un goût du jusqu'auboutisme qui marque des points : l'agonie de Herbert quand il découvre la trahison de sa fiancée est impeccable. Au milieu de tout ça, il y a quelques séquences très fun, comme ce dialogue autour d'un parrain de la pègre et de son chapeau (George Raft en guest), qui va là aussi jusqu'au bout du truc. Cette volonté coûte que coûte de donner du plaisir simple à son public est finalement touchante, et on se réconcilie avec le clown Lewis pour cette fois. Pas tout à fait prêt pour une intégrale, mais tout de même...

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06 novembre 2018

Les Enfants terribles (1950) de Jean-Pierre Melville

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Pas terribles, franchement, je les ai trouvés, ces enfants. Si cette pauvre Nicole Stéphane est proprement horripilante (je ne ferai aucun commentaire mesquin sur son physique, elle n'en a pas) en sœur forte en gueule qui s'écoute parler, le reste du casting ne vaut guère mieux. Melville, qu'on a connu plus inspiré, livre une mise en scène ultra engoncée, un film plus bavard qu'un Rohmer et ce avec des acteurs qui semblent la plupart du temps ne jouer que pour eux. La voix off de Cocteau tout fier de réciter ses propres mots poético-métaphisico-rococo finit par glacer le sang... L'histoire, elle, de ces enfants terriblement gâtés, tient sur une pochette de veste : une sœur aime son frère (fragile comme une quiche : une boule de neige dans le torse et le type tombe dans le coma), le protège, le surprotège, l'empêche d'être amoureux, l'étouffe, à petit feu - bref, ça sent forcément la tragédie sur le fil. Avant d'en arriver là, on aura eu droit à d'interminables discussions oiseuses entre les deux jeunes gens qui passent leur petite vie étriquée à se regarder le nombril. Un ami passera, inconsistant, une amie passera, inconsistante, un mari passera, très rapidement - permettant à la sœur, jeune veuve, d'hériter d'une immense fortune (déjà qu'elle en branlait pas une...) et d'acquérir une maison de la taille d'un porte-avion. Il n'y a bien que les carreaux de ladite maison qui m'ont plu, faisant comme bizarrement penser avec quelques années d'avance à Twin Peaks (l'inspiration de David Lynch fait feu de tout bois).

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Dès les premières séquences, on se dit : mon dieu, quelle horreur que ce théâtre filmé et ces personnages puants qui hurlent leur dialogue pour imposer leur toute petite vue d'esprit. Nicole Stéphane (j'en remets une couche) est détestable aussi bien sur le fond (plus castratrice tu meurs) que sur la forme (un brushing qui prête à rire, un regard vide, une arrogance de jeune militant macronien). On se bouche les oreilles à chacune de ses apparitions mais cela n’empêche point de se taper les jérémiades bêlantes de son frère (un brushing tout aussi décadent) comme s'il cherchait à imiter Bayrou un jour d'Aïd. Trop, c'est trop, ces petites discussions bourgeoises deviennent vite terriblement étouffantes et Melville semble prendre un malin plaisir à nous enfoncer la tête sous l'eau : quasiment aucune scène de respiration en extérieur, si ce n'est l'accident de bagnole (un plan qui a un certain charme macabre). On a qu'une envie, c'est que le frère et la sœur meurent dans d’horribles souffrances l'un et l'autre et l'on sera bienheureusement récompensé sur la fin. Vieillot, vieilli, un cinéma de plâtre - avec tout le respect qu'on doit au Jean-Pierre et au Jean.

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03 novembre 2018

La Colline a des Yeux (The Hills have eyes) (1977) de Wes Craven

Hills_have_eyes_movie_poster_small_1_C'était vraiment pas une bonne idée pour cette bonne vieille famille américaine qui rejoint la Californie de chercher les chemins de traverse près d'une zone militaire d'essais nucléaires. Il fallait forcément s'attendre à quelque accident et d'ici qu'une bande de poilus hirsutes vous tombent sur le râble, il n'y a qu'un pas.

Cela fleure bon la bonne vieille série B des années 70, genre horreur du samedi soir... Mais on se rend compte rapidement que cela est assez réducteur car, au final, personne n'est capable de nos jours avec deux bouts de bambou et 3 morceaux de fil de fer de créer une telle atmosphère. Craven travaille à donf tous les bruits et les petites notes d'atmosphère jusqu'à s'en moquer lui-même (alors que le pater est perdu dans la nuit avec un "ouh-ouh" sifflant, il se rend compte que le bruit vient d'une pauvre cafetière dont il s'amuse à boucher le trou). Craven prend également le parti de ne rien nous montrer de ces monstres de la nuit (la meilleure partie du film) pendant une bonne heure, avant de tout laisser partir en quenouille dans la caravane (les puppets mènent vite 3 à zéro, petit massacre en règle) avant de se faire rétamer de jour (le type sur l'affiche a cela d'affreux, c'est que contrairement aux autres maquillés à la truelle, il est au naturel). Les chiens (Beast and Beauty...) s'avèrent une fois encore les meilleurs amis de l'homme car si l'un finit vite en charpie, l'autre massacre la moitié de ces tueurs atomisés, se révélant ainsi beaucoup plus finaud que notre famille américaine moyenne (avec en prime un Beatle période Sergent Pepper en guest star... si, si vous verrez). On a droit bien sûr à notre lot de crucifixion, d'explosion, de chair carbonisée et de cadavres hagards, mais l'on ressent toujours (ou c'est moi...) comme un léger ton parodique comme si Craven en faisant un film de genre qui fera date prenait plaisir à nous montrer déjà toutes les ficelles (toujours une pointe d'hystérie en trop, des petits traquenards qui foirent, ou encore une blonde qui a une idée). L'image, le montage, les acteurs ne sont certes pas au top mais l'esprit est là et c'est bien le principal.   (Shang - 08/02/07)


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Oui, ce n'est pas là le chef-d'oeuvre du genre, on est d'accord, mais j'ai retrouvé comme mon compère cette petite pointe d'humour larvée qui remporte quand même bien des points. On dirait que, tout en s'efforçant de foutre les chocottes et la gerbe à son public, Craven lui montre que tout ça n'est que pour rire. Que ce soit dans le camp des bons ou des méchants, tous sont crétins, tous sont ricanants et tous, au final sont monstrueux (on transformera même le cadavre de la grand-mère en bombe artisanale). Niveau style, Craven aimerait bien faire son Massacre à la Tronçonneuse à lui, avec ce que ça suggère d'ambiances glauques, de pellicule granuleuse, d'ambiances punk cracra et de bruits mouillés. Le scénario n'est pas plus développé que celui du maître Hooper, le film tout aussi avare en meurtres, l'attention concentrée sur la montée de l'angoisse plus que sur son assouvissement, et le "message" tout aussi basique : il fo pa alé la ou y a des méchan. Mais l'élève n'arrive pas à atteindre le maître, malheureusement, faute d'aller vraiment dans l'excès, dans le burlesque. Non seulement on n'a jamais vraiment peur, mais on n'est jamais non plus choqué, ce qui était la principale vertu du modèle. Même quand nos joyeux drilles suggèrent de boulotter un joli bébé, même quand le viol de la jeune première est consommé par un type au physique guère avantageux, même quand on crucifie un des protagonistes, on reste dans une forme d'acceptable, faute de mise en scène très claire, faute de mettre les deux pieds dedans comme le fit Hooper. Résultat : The Hills have eyes est presque familial, un genre de Famille Adams en plus sanglant tout de même. Le film, effectivement, monte (très) lentement en puissance, ménageant une première heure consacrée presque exclusivement aux errances des héros dans les collines, ou aux halètements des barbares dans des talkies ; mais quand la violence éclate enfin concrètement, Craven n'est pas vraiment là, plus occupé à foutre des zooms et à monter la chose façon épileptique qu'à travailler vraiment la peur. Dommage, car il avait trouvé dans la silhouette des méchants (ce type bizarre en fourrure) un côté vraiment grand-guignol et inquiétant, et dans les clichés de cette famille américaine moyenne le terreau idéal pour voir se dérouler nos fantasmes morbides les plus sophistiqués (mort aux WASPs). La colline a peut-être bien des yeux, mais Craven en a un peu manqué ici, et signe un film assez raté, sans éclat et sans soufre.   (Gols - 03/11/18)

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Cold War (Zimna wojna) (2018) de Pawel Pawlikowski

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J'avais un assez bon pressentiment envers ce film qui s'annonçait comme une "passion amoureuse comme on n'en fait plus", genre. En relisant la chronique de mon compère sur Ida, j'ai un peu peur qu'on retombe sur le même genre de travers : une belle facture, du romanesque "lyrique" (faut aimer se taper le folklore et les chansons (douçâtres) polonaises - et autres) mais définitivement court en bouche - surement parfait pour tout bon critique (et lecteur) de Télérama (je regarde en direct sur Allociné (!) : "Le cinéaste filme cet amour comme une malédiction, à travers des scènes où le plaisir et la mélancolie ne font qu’un. Des scènes à la fois intenses et un peu irréelles, comme les fragments distanciés d’un rêve ou d’un passé dont on ne voudrait garder que les souvenirs essentiels, douloureux et heureux." Cinq étoiles à l’aune de l'échelle d’Allociné - eheh, les bougres, je les connais par coeur). Bon, on ne va pas crier à l'usurpation : re-création (un peu nostalgique ? Bah, ne soyons pas trop dur non plus) de cette bonne vieille Pologne détruite d'après-guerre avec exaltation des "racines" folkloriques, deux acteurs plutôt charismatiques (dont Joanna Kulig, la petite blonde au joli minois qui peut changer de coiffure à volonté en gardant du chien), des rebondissements tempo-géo-politiques qui ne cessent de s'enchaîner sur une heure dix-sept... Bref, une grande romance à l'ancienne comme on dit mais qui malheureusement laisse un peu sur sa faim...

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Parce que voilà, si Pawlikowski excelle à trouver les bons décors, prend un plaisir certain à recréer des ambiances (musicales ou autre) d'un autre temps que les moins de... ne peuvent pas connaître, soigne esthétiquement chaque plan (cadre au cordeau, adaptation formelle à chaque lieu de tournage...), il déçoit beaucoup plus pour rendre justement compte de cette passion sentimentale... Si nos deux héros font tout pour se rejoindre (ah c'est pas évident cette guerre froide entre l'est et l'ouest, hein, on sent bien qu'il y a des tensions...), semblent même méchamment destinés à ne pas vivre l'un sans l'autre, etc..., ils sont finalement un peu moins convaincants quand ils sont ensemble... La petite partie parisienne de leur amour tourne trop court : nos deux amants sont enfin libres, enfin tous les deux dans un même pays, réunis qui plus est autour d'un projet musical mais toutes ces conditions qui devraient faire leur bonheur fait pschitt... Oui, il est un peu titillé par une autre artiste, oui, elle est un peu en manque (on se demande franchement pourquoi) de sa Pologne natale et ?... Eh bien, leur vie commune part en vrille et le gros problème (les séquences s'enchaînent en plus un peu trop rapidement), c'est qu'on ne ressent jamais vraiment cette passion l'un envers l'autre... Un comble pour un amour qui se devait a priori de réchauffer l'ambiance en pleine guerre froide. Le cinéaste semble avoir pris plus de soin à travailler sa forme que son fond, à savoir cette fameuse relation sentimentale... Leur amour ne se révèle finalement que lorsqu'il est impossible, que lorsqu'ils sont séparés et tout cela sonne finalement aussi creux qu'une ritournelle de Voulzy (plus je m'éloigne et plus je t'aime, ad lib...). D'où une pointe de déception quand le générique tombe, après une scène tellement mélodramatique qu'elle laisse, de guerre lasse, un peu froid (forcément) : un récit virevoltant, lyrique donc (un peu trop ?), aux images léchées mais qui reste un peu trop superficiel émotionnellement (rendez-nous Sirk, bon sang !). Pas super well.   (Shang - 26/10/18)

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Plutôt convaincu pour ma part par ce film sensible, bien mis en scène, et suffisamment court pour que son esthétique certes un peu clinquante ne lasse pas. La critique de mon camarade repose essentiellement sur la morale de cette histoire (il n'aime pas visiblement le côté "Fuis-moi je te suis" de ce couple), mais il me semble que c'est un faux procès : voilà deux personnages crédibles, un amour qui ne se fait jamais, et peu importe qu'on adhère ou pas à cette vision de l'amour. Certes, c'est un amour qui ne voit pas le jour, enfermé dans les contingences sociales, politiques, artistiques, rendu impossible par le caractère entier des personnages. Mais c'est cette tristesse-là qui fait le charme de ce film mélancolique mais pas nostalgique, les deux pieds bien ancrés dans sa culture mais pas chauvin. Notons plutôt que Pawlikowski filme très bien la musique, qu'il s'agisse de ces romances folkloriques (que pour ma part, j'ai trouvées étonnamment belles, portées par ces voix de gorge incroyables, porteuses d'une sentimentalité directe) ou les morceaux de jazz (beaux plans sur les mains virevoltantes au piano, ou sur le "passage des instruments" lors de la scène de concert un peu pathétique de l'héroïne), qui font parfois virer le film dans la quasi-comédie musicale. Les morceaux de musique, très divers, sont comme la BO de cette histoire d'amour, et sont très bien sentis par le cinéaste. Bien aimé aussi les passages en France, où notre héros vient se perdre, pas dans la bonne culture, pas avec les bonnes personnes, déraciné. Et bien aimé la rapidité de narration, le tout étant raconté en courts chapitres très concis, qui ne déborde jamais trop dans le signifiant, qui mènent le récit d'un point A vers un point B (le final est mélo, oui, mais c'est le genre qui veut ça) avec un sens de l'ellipse impeccable). Non, vraiment, si on enlève ce noir et blanc un peu trop léché et quelques épisodes un poil too much (l'emprisonnement du héros), que du bien à dire de ce film froid comme la glace et pourtant chaleureux et doux.   (Gols - 03/11/18)

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Le Grand Bain de Gilles Lellouche - 2018

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Une malédiction semble frapper tous les cinéastes portant le nom de Lellouche, puisqu'après le magicien du hasard en carton, voici le cynique maquereau des sentiments. J'ai détesté Le Grand Bain, alors que j'y allais pour passer un bon moment, espérant y trouver un film à la Altman, choral et sophistiqué, porté par de bons acteurs. En guise de Altman, je me suis trouvé devant un film qui, comme le dit l'expression à la mode, prend en otage son public, lui balançant de la poudre aux yeux pour mieux cacher une attitude crapoteuse face à la vie, un regard supérieur et dégueulasse sur les hommes, une posture de parvenu fier de son faux humanisme, et une totale incompétence en matière de cinéma. Le film s'inscrit dans une mode facile : les hommes ne sont plus ces cow-boys virils qu'on voudrait, et sont, tiens donc première nouvelle, capables de sensibilité, de grâce malgré leur ventre bedonnant, et de sentiments.

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Pour le prouver, il va quand même falloir pas moins de 8 spécimens, soigneusement choisis dans tout le spectre du cinéma français pour combler la ménagère, en donner à tout le monde, et réconcilier cinéphiles et tenants d'un cinéma de divertissement : il y a Canet et Poelvoorde, pour le côté "on va se marrer, les enfants, les gars font des entrées de malade" ; il y a Amalric et Anglade pour le côté "ouais, on est capables, même en ayant fait du Chéreau et du Desplechin, de jouer dans un film en bonnet de bain" ; il y a Philippe Katerine, pour plaire aux Inrocks ; et il y a deux ou trois autres figurants, un Noir qui parle pas français parce que c'est rigolo, Félix Moati parce qu'il est pas cher, ce genre de choses. Mettez donc tout ça sous la férule de Virginie Effira (les femmes adorent Virginie Effira, presque autant que Guillaume Canet), foutez-les à poil dans une piscine et laissez couler, il en résultera bien quelque chose. Ah si, important, il faut densifier un peu les personnages, par exemple en leur donnant à tous le mal du siècle : la dépression, que chacun gère à sa façon, l'un en sanglotant dans sa piscine, l'autre en beuglant sur tout et tout le monde, un troisième en mangeant des pilules au petit-dej, un autre en fantasmant une vie de rocker, etc. Le tour est joué : le spectateur y verra une douce variation sur la déprime, une réhabilitation de l'Homme en animal sensible, et se marrera en découvrant les aventures de nos cinquantenaires occupés à gagner le championnat du monde de natation synchronisée.

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Le regard de Lellouche sur ces pauvres individus est tout de complaisance, de supériorité de parvenu et de mépris. Le gars fait semblant d'être en empathie avec chacun d'eux, mais ne parvient absolument pas à cacher le sarcasme moqueur qu'il pose sur chacun. Les scènes grotesques et gênantes s'accumulent, de Anglade portant sur ses épaules sa fille retrouvée qui fait l'avion au ralenti (la môme a 16 ans environ, voila sa carrière brisée par un seul plan), à Katerine évoquant ses trois amantes avec fierté (sous-entendu : le gars a jamais baisé, pffff, ouah le puceau). Oublions le total manque d'écriture, qui consiste à faire remporter le championnat du monde par une bande de bras-cassés face à des équipes hyper rodées, oublions l'incompétence crasse de Lellouche au montage, ne pouvant qu'accumuler des courtes scènes sans jamais trouver le moyen de raconter quelque chose en séquences longues ; oublions la direction d'acteurs, effectuée au plus rapide, chacun reproduisant le jeu qui a fait sa gloire (Katerine en naïf, Amalric en dépressif presque fou, Canet en irascible, Poelvoorde en chef d'entreprise mal à l'aise avec l'autorité, etc.) ; oublions l'absence complète de scènes drôles dans un film qui visiblement se targue d'être une comédie douce-amère. Tout ça est pitoyable, mille fois trop long, et même dans les scènes-clé (le ballet final, jamais filmé, ou alors façon Rocky) le metteur en scène est aux abonnés absents. L'important est la posture de petit malin que Lellouche se sent obligé d'adopter face à ce triste échantillon d'humanité. Le gars déteste ses personnages, c'est évident, et leur maintient la tête sous l'eau avec une complaisance qui frise le sadisme. On a mal pour ces acteurs qu'on aime bien d'ordinaire, contraints de faire les pitres dans des scènes sur-écrites et ridicules : Anglade entamant une conversation super sérieuse avec sa fille en bonnet de cuisine (il est à la plonge dans une cantine, eheh, ça c'est rigolo), Katerine (le pire) geignant devant l'autorité de son entraîneuse (oui, parce que si les hommes sont des cons déprimés, les femmes sont des maîtresses SM, c'est bien connu), Moati narrant son quotidien d'infimier dans une Ehpad (le mépris dans toute sa bêtise satisfaite). Bref, le film est de droite, portant sur une humanité de veaux le regard de celui qui sait, qui juge et qui dirige ; mais plutôt que de s'assumer comme tel, il préfère adopter cette attitude de faux complice compréhensif, ce qui est encore plus dégueulasse. Succès assuré, moi je vous le dis.

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Posté par Shangols à 10:23 - - Commentaires [8] - Permalien [#]