Shangols

24 mai 2018

L'Alibi (1937) de Pierre Chenal

"Qu'est-ce que vous avez fait le 12 ?
- C'que j'ai fait le 12 ? Ben j'ai bu."

"Et pas d'amour, hein, ceci est une histoire de police."

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Pierre Chenal, le grand maître du noir à la française (oui, ben on en a pas tant que ça...), revient dans Shangols avec ce scénario un brin simpliste (Von Stroheim tue un homme et paye une "fille de nuit" pour avoir un alibi : va-t-elle craquer, la fille, sous le regard inquisiteur du manipulateur inspecteur Jouvet ?) et son lot de personnages typés absolutely vintage. Du suspense, bah, il n'y en a guère dans cette historiette putassière montée par Jouvet : il pousse l'un de ses hommes (Albert Préjean) à séduire la fameuse fille de nuit (Jany Holt, une blonde qui n'en veut) pour que cette dernière lui avoue la transaction avec le tueur ; ainsi, le mage von Stroheim, sera démasqué... Ouais, ça pousse pas vraiment mamie dans les orties, au niveau machination, et le traquenard tire un peu en longueur (elle va tout avouer pour avoir la conscience tranquille, ah non, pour s'attirer les bonnes grâces de l'Albert qui lui reproche d'avoir couché avec un type tordu comme von Stroheim, ah non pas forcément, etc...). Nonobstant, même si cette trame paraît bien légère, on prend un certain plaisir devant certains dialogues cousus main et face à ces nombreux personnages, qui, tout en cabotinant parfois, nous font doucement marrer.

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Jouvet, ses grands airs, sa grosse voix, se taille la part du lion face à un von Stroheim sûr de lui et polyglotte qui prend pour sa part un malin plaisir à articuler lentement ses réparties. Les deux, face à face, se livrent à un petit numéro de duettiste un brin théâtral mais parfois croustillant. Au niveau du casting féminin, on n'est pas en reste avec la gouailleuse et piquante Jany Holt, la sculpturale Florence Marly (un sacré morceau, cette petite Tchèque...) ou la charmante et effacée assistante de von Stroheim, la tonkinoise Foun-Sen. Un petit peu de charme, cela fait pas de mal, même si aucun de ces personnages féminins n’a un rôle taillé sur mesure pour devenir inoubliablement fatal. On pourrait, pour clore le débat, évoquer ce personnage torturé de Kretz, l'homme de main de von Stroheim, dont les tics et tocs foutent la trouille. Des personnages auxquels on s'attache plus ou moins et qui contrebalancent le manque de rebondissements (une belle chute d'un toit, dommage qu'on la voyait venir de loin). Bref, un petit polar à la française, gentiment honnête.

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Primate de Frederick Wiseman - 1974

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Il ne fait pas bon être un singe à Atlanta, c'est moi qui vous le dis. Wiseman pousse les portes d'un énième lieu secret, en l'occurrence un centre d'expérimentations sur les primates, et filme ça dans la longueur, sans commentaire, on connaît la chanson. Dans le noir et blanc crayeux de ces années 70, l'expérience est éprouvante, d'autant que cette fois, l'absence de voix off nous renvoie à notre propre observation, et qu'elle s'avère assez pénible. Dans un premier temps, le film est plutôt agréable, voire même drôle par endroits. On assiste à la paisible observation des primates par leurs frères humains, à la patiente prise de notes et aux discours assez décalés des chercheurs (surtout quand il s'agit de discuter éjaculation du singe), on regarde avec bienveillance quelques docteurs faire de gros poutous à ces petits chimpanzés trognons, on rigole devant les jeux qu'on leur fait faire, on rentre peu à peu dans le film par une porte assez soft. Ma préférence à ce docteur impassible, pipe à la bouche, discutant de l'érection des gorilles face à une stagiaire quelque peu mal à l'aise, et ordonnant à ses assistants des branlettes simiesques thérapeutiques (pour branler un singe, faites lui boire du jus d'orange avec la main gauche pendant que la droite active la pompe ; remplacez l'orange par du rhum, Shang atteint la félicité). Le filmage rigoureux et implacable de Wiseman, qui regarde les murs nus du centre avec une fascination louche et l'objectivité des chercheurs avec crainte, nous met toutefois la puce à l'oreille : si le gars a choisi de filmer les singes, c'est sûrement à cause de leur proximité avec l'homme, et il y a quelque chose de génant dans le fait de voir des gens expérimenter sur des animaux qui leur ressembent tellement (très beau plan de ce singe tondu, dont la peau ressemble à celle d'un vieillard).

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Peu à peu, le film s'enfonce dans la noirceur et la violence. Ces scientifiques ne sont pas à blâmer : après tout, ils font leur taff, et expérimentent tous azimuts, sans toujours savoir ce qu'ils cherchent. Une scène de réunion les montrent d'ailleurs insister sur l'importance de la recherche pour la recherche afin d'obtenir des subventions. Mais leur objectivité se met petit à petit en porte-à-faux avec ce qui nous est donné à voir : une torture pure et simple de nos frères à poil. Impulsions sexuelles induites par stimuli électriques, implantation d'électrodes à même le cerveau, opérations sans anesthésie, expérimentations sur le vertige in vivo, pour finir par la dissection et la décapitation d'un singe mignon comme une peluche, c'est assez insoutenable. Les plans sont longs qui montrent un chimpanzé se réveiller douloureusement d'une anesthésie, ou un macaque terrifié par son sort, ou l'agonie d'un singe puis son découpage en tranches : une impression d'enfer, pas si loin de celle de Titicut Follies, rendue d'autant plus éprouvante que les singes nous regardent, nous ressemblent et ont les mêmes gestes de refus de la douleur que nous. De temps en temps, un des docteurs semble se rendre compte de la "personnalité" de son sujet d'expérience ("Ses yeux sont tristes"), mais la plupart du temps, ils sont dans les faits, dans les gestes, dans la science. Pour cette fois, la pseudo-objectivité du cinéma de Wiseman est au service d'un discours induit, jamais asséné bien sûr par le cinéaste, mais bel et bien là : la souffrance animale sera toujours là, et celle de l'Homme par la bande. On détourne souvent les yeux de ce docu âpre et violent, mais quand on les repose dessus, on applaudit bien fort à la rigueur et à l'absence de concession de ce cinéma.

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LIVRE : Deux Cavaliers de l'Orage de Jean Giono - 1965

9782070361984, 0-621631Ah je tape dans la veine un peu ignorée du gars Jean, avec ce roman méconnu mais bien intéressant tout de même. On n'est certes pas dans les grands textes du sieur, et celui-ci sent un peu la transition entre les grandes pastorales poétiques du passé et les textes plus expérimentaux qui viennent ; il a des défauts, notamment de construction, le livre s'apparentant plus parfois à des nouvelles stylistiquement assez différentes qu'à un roman vraiment cohérent. Mais on reste dans la très grande littérature, et on se laisse sans problème embarquer dans cette nature mythologique pleine de bruits et de fureur, aux éléments déchaînés et aux habitants homériques. Les personnages du roman semblent être une prolongation charnelle de la nature, que Giono décrit avec une violence de couleurs impressionnante : qu'il pleuve (des trombes d'eau), qu'il fasse beau (d'un soleil écrasant), qu'il neige (et c'est alors des mètres d'épaisseur) ou qu'il fasse orage (le temps qui convient le mieux au caractère foudroyant des personnages), la météo est toujours plus forte qu'ailleurs, dans ce pays imaginaire dans lequel on frémirait d'habiter. L'austérité des caractères va avec la sauvagerie de la nature, et quand on s'enfonce dans la nuit, pour aller à une course de chevaux ou pour sauver son frère d'un orage tempêtueux, on n'est jamais trop sûr d'en revenir intact, ni même d'en revenir tout court.

Deux Cavaliers de l'Orage raconte les relations fusionnelles entre deux frères, Marceau et Ange dit "Mon Cadet", vendeurs de mules futés, et leurs aventures tragico-comiques dans ce sale pays aux éléments déchaînés. Aventures qui consistent la plupart du temps à tester leur force à la lutte face à des adversaires titanesques, mais aussi à partir voir une course de chevaux en pleine nuit et à rentrer bourré comme des ânes, ou à se sauver du déluge. Giono regarde mi-effrayé mi-fasciné cette relation devenir de plus en plus torve : si au départ les deux frères sont dans la protection, dans l'admiration réciproque, jusqu'à cultiver une homosexualité larvée, le rapport évolue vers la violence, et ira jusqu'à un final bigger than life que Giono sait parfaitement gérer. Le roman fait le point sur les deux inspirations du gars : d'une part la parole, de l'autre les corps. La parole est exploitée jusqu'au vertige dans un long chapitre entièrement dialogué, où les femmes de la maison attendent les deux frères : sans mentionner qui parle, cultivant l'ellipse en maître, Giono fait valser les mots, cherche le hiatus et la sonorité bancale, pour exprimer toute la beauté de cette langue paysanne rude et "de peu de mots". Mélange d'histoires vécues, de croyances de sorcière, de faits bêtes et concrets, ce chapitre est impressionnant, même si on sent que Giono expérimente plus qu'il ne réussit vraiment cet exercice qui a trouvé son avènement dans Les Âmes fortes. Il y a aussi dans les échanges verbaux des lutteurs avant le combat cette sécheresse de la langue, hyper-imagée et austère à la fois, qui fait beaucoup de la saveur de l'écriture.

Les corps sont ici déifiés au point le plus extrême. Quand Marceau lave celui de son frère, la sensualité, la sexualité, le rapport charnel entre les deux éclatent jusqu'à l'ambiguité ; quand ils se battent, c'est un festival de chocs et de contacts qui évoque les combats de géants mythologiques. Les corps sont maltraités, malmenés, rendus à leur bestialité (la sexualité, par exemple, est étalée au grand jour), et dans les longues descriptions de ceux-ci par un Giono volontiers cruel avec les hommes et les femmes, on sent littéralement la sueur, les muscles, la peau, et les cicatrices que ce putain de climat imprime sur eux. Ça donne un roman physique, qui met la chair aux premières loges, d'un érotisme animal, et qui a quelque chose à voir avec les descriptions d'un Homère et d'un Rabelais en même temps. Peu de sorties dans ce bouquin étouffant, même si Giono n'hésite pas à user d'un humour bizarre pour respirer un peu, un humour à froid présent d'ailleurs sporadiquement, d'où l'impression de déséquilibre entre les chapitres. Peut-être que l'écriture en deux temps (une première version en 1942, puis une revision en 1965) handicape le ton général du livre, le rend un peu hétérogène ; il n'empêche que voilà encore un roman surpuissant de la part de notre bon d'Giono, et qu'il me vient l'envie de ne plus lire que ça jusqu'à la fin de ma vie.

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23 mai 2018

LIVRE : Les Loyautés de Delphine de Vigan - 2018

9782709661584,0-4642346Une prof de collège s’inquiète sur l’état physique et psychologique d’un ado de 13 ans, un ado écartelé entre sa mère haineuse (un divorce qui passe mal) et un père alcoolo à l’abandon, un gamin qui s’est mis à picoler aux intercours avec son pote, un pote dont la mère est inquiète quant à ses fréquentations mais une mère qui doit aussi gérer un mari qui, en cachette, déverse des messages haineux et racistes sur internet… Un sacré thriller psychologique en puissance signé De Vigan dont James Ellroy aurait fait un paragraphe, qu’il aurait rayé. Mais quel sens donner à tout cela : est-il si difficile quand on est à l’éducation nationale d’inverser le cours des choses (soit on fait rien et on passe à côté de l’avenir des gamins, soit on en fait « trop » et on est sûr de s’attirer les foudres de sa hiérarchie et des parents), est-il si difficile quand on est ado à notre époque d’avoir des repères avec tous ces couples qui implosent ou explosent, est-il si difficile à notre époque d’être parents tant il est difficile, déjà, de contrôler sa propre vie ?... Que de questions philosophiques traitées ici avec une grave profondeur : la vie serait-elle devenue aussi injuste et hasardeuse qu’une émission de "La Roue de la Fortune", un jeu cité plusieurs fois dans le texte… On peut poser la question.

On lit la chose avec la même facilité qu'on feuilletterait un magazine féminin (je reviens à la lecture doucettement, j'en conviens), en attendant la chute (ce gamin, il va finir par frôler la correctionnelle, tu vas voir...) sans véritable impatience, hein (sinon de passer à autre chose de plus consistant). S'il est trop facile de rester interloqué par une seule phrase ("J’étais assise dos à la porte, devant un paquet de copies et un gobelet en plastique vide au fond duquel refroidissait le café que j’étais incapable d’avaler" : ce gobelet, il était vide ou il était plein ? - ça existe encore les personnes qui relisent avant d'éditer ?), force est de reconnaître sans trop de condescendance que c'est écrit au fil de la plume avec une psychologie qui conviendrait parfaitement à un épisode de Plus belle la vie - ou Plus moche la vie, hein, hohoho. Les loyautés annoncées en début d'ouvrage (la fidélité à soi-même en un sens) ne sont guère creusées et l'on quitte ce bouquin avec la même envie qu'avant de l'avoir ouvert : bon, quand va-t-on se coltiner un truc littéraire sérieux, au lieu de faire dans l'actualité littéraire easy & superficielle ?

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En Guerre de Stéphane Brizé - 2018

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La vache ! J'ai longtemps considéré Brizé comme un petit cinéaste sans envergure, simplement agréable, mais là, il m'a bluffé, je l'avoue. En Guerre est intense comme c'est pas possible, porté par une énergie qui ne redescend jamais, et oublie (presque) pour une fois les défauts de ses précédents films sociaux. Notamment celui qui consiste à vouloir charger à tout prix son personnage principal d'une biographie dramatique, histoire d'augmenter l'empathie et d'en faire un vrai héros moderne : Lindon, ici, n'est défini que par son statut d'ouvrier en colère, et si le film se perd dommageablement, au cours de deux scènes, dans une histoire de type qui va devenir grand-père-et-donc-c'est-encore-plus-dur-pour-lui, il sait presque occulter tout ce qui sort de son scénario diabolique, et ne pas trop en faire côté mélo. On reste du début à la fin du film près de l'os, dans une simplicité d'exécution qui force le respect par son implacabilité.

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Une usine va fermer, bien que l'entreprise enregistre des bénéfices monstrueux et que le patron se paye à coups de dizaines de millions ; les employés se mettent en grève et tentent de faire pression sur les dirigeants et l'état pour obtenir gain de cause : retourner bosser. Histoire tristement quotidienne et habituelle, presque banale dans son déroulé. Brizé filme ça de l'intérieur, au jour le jour, en suivant un mec parmi les autres, doté d'une gueule un peu plus grande, d'un charisme un peu plus affirmé, militant CGT habité par la colère et les convictions. Réunions ouatées qui dégénèrent, combats de coq le long des barricades, trahisons des uns et dévotion des autres, espoirs éphémères et rudes désillusions, tout est montré du point de vue de ce gars ordinaire, qui voit peu à peu son monde (celui du prolétariat et du salariat, en gros un monde déjà mort) s'effondrer face aux exigences du marché, au néo-libéralisme ravageur et au capitalisme aveugle. Le film est profondément pessimiste, on aura pas droit, comme dans les Ken Loach (cinéaste auquel il fait penser en premier, avant qu'on se rende compte que Brizé est bien meilleur, parce qu'il nous fait ressentir les choses et ne cherche pas à nous redonner espoir) à la fin positive et à la solidarité humaine : tout sent la mort dès le départ, on sait exactement à quels murs vont se heurter ces petits manifestants dépassés par le monde qui les entourent, et c'est vrai qu'on ressort de là avec une gueule de bois sévère ; le film ne cherche pas à vous faire lever le poing, la révolution ne viendra pas ou ne servirait à rien : le monde est déjà aux pieds du Capital, et le pire est que les patrons ne s'en rendent même plus compte. Le "tout pour le fric" est devenu le socle indiscutable et indiscuté de la société, et les 11000 prolos qui font la grève vont l'apprendre à leurs dépends. Le film, contrairement à ceux de Ken Loach qui le sont assez grossièrement, n'est pas de gauche : il enregistre presque objectivement, la monstruosité du monde du travail, sa façon de broyer ceux qu'il juge inutiles, sa logique implacable et invincible.

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On évite le documentaire pur et dur, mais le naturel effarant des comédiens en rend le film assez proche. Lindon en tête, dont on dirait franchement qu'il a fait ça toute sa vie, on est immergé corps et bien dans le chaos de la grève. La plupart des scènes sont hurlées, bruyantes, violentes, et quand elles ne le sont pas, c'est que la violence couve sous les paroles. Il est bien sûr avant tout question de ça : le pouvoir de la parole, la mainmise de ceux qui la possèdent contre ceux qui ne l'ont pas, le danger de la manier au milieu de gens qui ne la manient pas, les faux-semblants et les ambiguïtés qu'elle peut déclencher. Mais il est aussi beaucoup question de corps, dans ces scènes spectaculaires de charge de CRS, filmées au plus près, dans ces tensions au sein des AG aussi. Des corps de travailleurs qui ne travaillent plus : on dirait une chanson de Lavilliers. Tout le décorum du film, fait de faux journaux TV, de réunions montées caméra à l'épaule, dans la durée, ajoute à la véracité de la chose. Il y a en plus une musique forte, qui rappelle que l'histoire des révoltes est liée à celle du rock. Malgré une fin un peu too much, malgré une tentation bien compréhensible de la part de Brizé de nous mettre quoi qu'il arrive du bon côté du manche (celui des ouvriers grévistes ; et on rêve d'un film en contrepoint où Lindon jouerait le patron !), on vibre à ces séquences chargées en émotion, intelligentes, et qui disent des choses très profondes sur l'état actuel du monde. Que du bien à dire de ce film désespéré, lucide, triste mais hyper fort : un film social réussi, hop, une pierre blanche.

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Tornade sur la ville (The Man from Bitter Ridge) de Jack Arnold - 1955

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Mais qui donc s'amuse à braquer les diligences de Tomahawk et à tuer le petit personnel ? Sont-ce ces salopiaux de bergers, hommes des montagnes tout en fierté et en grandeur d'âme ? Est-ce le jeune héros beau comme un sou (Lex Barker), envoyé là justement pour enquêter sur ces odieux crimes ? Ou sont-ce les frères Jackman, immondes et ricanants personnages qui tiennent la ville entre leurs mains et comptent bien remporter les prochaines élections, quitte à arroser les citoyens avec de l'eau-de-vie et à payer les notables véreux ? Je vous laisse réfléchir à la question, mais la ville, elle, semble penser que c'est les bergers (la populace, dans les westerns, est toujours crétine), et la tension monte entre les communautés, sur fond de meurtres sommaires, de lynchage évités de justesse et de coups de jarnac. Il faudra toute la malice de Jeff Carr, aidé par l'amour naissant de la petite Holly, pour faire la lumière sur cette sombre affaire, mais entre temps le gars se sera pris moult pains et aura vu tomber pas mal de figurants. La chose se complique encore quand le chef des bergers déclarera lui aussi sa flamme pour Holly : la concurrence amoureuse sera-t-elle plus forte que la volonté d'écraser les méchants ? Aaaargh, dirais-je. Mais dirais-je mollement, tant tout semble tellement cousu de fil blanc dans ce petit western industriel qui déroule paresseusement sa trame sans aucune surprise.

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Jack Arnold est pourtant relativement inventif dans sa mise en scène, notamment parce qu'il exporte ses visions de SF ou d'épouvante dans le western, et que ça donne de jolies choses : la bagarre dans les petites rues désertes de la ville, par exemple, éclairée dans des tons oranges et bleues, filmée comme une rixe de rue contemporaine ; ou la fusillade finale, avec ce très beau choix de filmer depuis une échelle placée en contre-bas de l'action, l'utilisation des toits, et le montage très dynamique et spectaculaire. Il réalise un western bien mouvementé, dynamite, coups de feu et gros gnons s'enchaînent sans pause, et le fim est agréable de ce côté-là. Dommage que le scénario soit si plat, et que Arnold n'ait à sa disposition que des seconds couteaux au niveau des acteurs : Lex Barker n'a aucun charisme et ne se réveille que quand il s'agit de balancer ses dialogues phallocrates à la tête de sa promise ("Pas trop dur, d'être une femme dans ce monde d'hommes ?", ou "Allez, maintenant que les méchants sont morts, va remettre une robe et file faire la cuisine" (en gros)) ; les méchants ont l'air méchants comme moi quand j'engueule mes neveux, et sont d'un crétinisme qui confine à l'innocence. Mais malgré le marasme, on passe un moment sympa à regarder cavaler ces moutons ou à admirer l'adresse de notre héros au colt. Pas de quoi se relever la nuit, cela dit...

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Go west here

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22 mai 2018

Le Ciel peut attendre (Heaven can Wait) (1943) de Ernst Lubitsch

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Voilà ce qu'on pourrait nommer un grand petit film apaisé. Grand parce que Lubitsch sait diriger proprement ses acteurs, des acteurs qui ne disparaissent jamais sous les ors d'un décor kitsch, grand parce que la mise en scène est sage tout en restant somptueuse (chaque mouvement de caméra est aussi doux qu'un pas de valse). Petit, oui, bon, il ne se passe pas énormément de chose, la drôlerie n'explose jamais, on est plus à jouer sur du velours qu'à chercher l'originalité des grands soirs. Apaisé, enfin, car c'est d'un romantisme dingue, d'un autre temps presque, parce que ce coup de foudre redonne foi en l'humanité, parce que cette rupture redonne foi en la faiblesse humaine, parce que ces retrouvailles toutes maladroites et pataudes redonnent foi en des déclarations d'amour muettes (je ne sais pas trop ce que cela signifie mais je suis sûr qu'il y a à creuser). Grand, aussi, parce que la Gene Tierney toute de violet ou de magenta vêtue (enfin un metteur en scène qui a compris de quelle couleur était le fond de ses yeux), trouve là (avec L'Aventure de Mme Muir) l'un de ses plus beaux rôles (lyrisme...).

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On se frotte dès le départ les mains devant ce gentil diable incarné par Laird Cregar (on la tient, son odyssée) qui reçoit un Don Ameche qui l'a perdue (la mèche - et la patate aussi si voulez) ; oui, bon, c'est vrai, il a aimé les femmes et mérite d'aller en enfer ; si, parce que faire la même chose toute sa vie, ce désir terrible de vouloir tomber amoureux d'une blonde ou d'une brune, c'est quand même sacrément du vice... Dès tout petit, déjà, il se saoulait avec sa préceptrice française, c'est dire s'il est pervers... Et puis, et puis, il y eut le regard violet de Gene, la fiancée de son con de cousin, une fille de boucher du Kansas, une rose éclose dans la jungle industrielle bovine (j'ai arrêté l'alcool depuis cinq jours, j'ai du mal). La première fois que Don la voit il est bouche bée, la seconde fois aussi, il l'embrasse à pleine bouche, elle s'offusque pour le principe et part dans ses bras pour l'épouser... Quelques grammes de bonheur léger dans ce monde si lourd de convenances... Oui le Don se prendra pour un Casanova, il la perdra et devra la reconquérir... Cette séquence de « re-séduction » d'une légereté lubitschienne en apparence est magnifique de rancœur contenue (on sent bien que la chtite Gene doit prendre sur elle, se force la main) et le Don, qui ne la mérite pas forcément, parvient malgré tout à ramener dans ses filets l'amour de sa vie... Il pourra quelques années plus tard s'en mordre les doigts car la Gene se retrouve coiffée comme Olga dans Dark Crystal (le plus grand désastre capillaire de toute l'histoire du cinéma) ; il faut être sacrément belle pour ne pas briser sa carrière sur un tel carnage. Le Don, avec son petit bidou, n'est pas non plus super à son avantage, il s'en rendra compte en rendant visite à la conquête vénale de son fils (le temps tourne, Don, on le sait)... Quand la Gene, malade, disparaît, on se retrouve, comme le Don, tout contrit ; le pauvre aura une ultime réaction ou érection, selon que vous soyez poli ou pas, devant son infirmière et pschiiit retour au diable... Alors, enfer ou paradis pour notre Don amoureux de la vie ?

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Ce film n'est pas de ceux qui vous emportent soudainement par une vague émotionnelle tsunamiesque ; non, Heaven can Wait est une oeuvre qui prend son temps (forcément) pour évoquer ces petites affinités qui se trament entre deux êtres, ces petites déchirures et remises en question, ces tentatives de ré-union pas forcément pathétiques... On sent que le Don a ça dans le sang, ce désir présomptueux et superficiel de séduire, mais il tombe sur une déesse tombée du ciel qui lui coupe un bras et le reste avec... pour un temps, hein, seulement, je ne vais pas vous faire un schéma sur la lassitude... Lubitsch agrémente ce couple de quelques personnages hauts en couleurs, le sanguin et ventripotent père de Gene (l'excellent Eugene Pallette), le grand-père roublard de Don (James Coburn), la blondinette jeune première (Helene Reynolds as Peggy Nash) ou encore la cantatrice casse-couille (Mrs Cooper-Cooper - j'en ris encore de ce nom à la con). Un film, pour reprendre le fil, qui vous touche progressivement par son romantisme léger et le récit de cet amour qui reste dans les airs avec le temps. Du Lubitsch classieux sur un thème fondant. Oui, l'amour existait.

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LIVRE : A l'Aube de Philippe Djian - 2018

9782070143214,0-4922820Djian nous pond tous les ans ses 200 pages, mais à tout prendre on préférerait qu'il en prenne deux pour nous en filer 400. Car au vu de cette cuvée 2018 aussi oubliable que le numéro de portable de Patrick Sébastien, on est en droit de douter de la nécessité de rendre sa copie à intervalles si réguliers. A l'Aube se lit facilement, voyez-vous, il est agréable et amusant, et il vous laissera à peu près autant de souvenirs qu'un plat de pâtes au beurre. On n'a même pas, cette fois, les habituels gadgets de style qui vous gardent les yeux ouverts, hop on enlève les points d'interrogation, hop on fait un truc sans paragraphe, hop tiens si on répétait toutes les phrases deux fois. Ce livre-là condense tout ce que Djian a découvert ces dernières années façon poule devant un mégot, et vous les ressert façon compil à travers une tramette sans intérêt et à peu près invraisemblable. Adieu donc la ponctuation, adieu l'idée de paragraphes, puisque ces trucs-là semblent hyper-embêtants à Djian ; et bonjour à ce travail laborieux sur la langue, qui, à force, finit par tirer à la ligne. On se disait que les tics d'écriture du gars étaient des expériences qu'il fallait tenter, hein, on fermait les yeux sur leur puérilité un peu romantique ; mais non : Djian a l'air d'y tenir, s'accroche à ces petits bidules formels ridicules, même les moins probants (à quoi bon supprimer les points d'interrogation ? à quoi ça sert ? qu'est-ce que que ça peut bien vouloir prouver ?). On se dit qu'il ferait aussi bien d'utiliser son temps à nous trousser un vrai style, à réfléchir enfin sur la nécessité de ses trouvailles, à reconquérir quelque chose qu'il avait trouvé dans les années 80. Même si on doit retrouver les points d'interrogation, on est pas regardants. 

Les trames ont peu d'importance chez Djian, ok, mais n'empêche qu'elles sont quand même plus ou moins bien fichues. Ici : voici Joan, prostituée de luxe à ses heures, qui vient de perdre papa-maman dans un accident de voiture. Elle retrouve donc la demeure familiale et son frère autiste, et aussi quelques emmerdes, comme un type qui recherche un magot ou une femme vénéneuse qui s'impose dans ce duo. Voilà, bon. Les pistes polardeuses sont bien vite abandonnées par le roman, qui n'en mène aucune au bout, qui laisse tout en chantier, pour se concentrer sur cette héroïne bien d'aujourd'hui et bien djiannesque, femme forte ancrée dans la vie, responsable de sa sexualité, de son corps, un peu paumée dans sa vie mais qui s'en sort en décapsulant une bière dans le soleil couchant. Plus le roman avance, plus on se dit que cette histoire est vraiment un peu tirée par les cheveux, avec ses personnages secondaires sans épaisseur (un shérif peu regardant sur la justice, un "gangster" qui quittera le roman à mi-chemin sans autre forme de procès, une collègue de boulot un peu faire-valoir). Certes, on lit ça sans déplaisir, parce que c'est raconté de façon assez fluide, avec un bon sens du rythme, parce que c'est dialogué assez joliment. Mais on se tape un peu de ces petites vies, tout comme Djian a l'air de s'en taper, qui écrit semble-t-il entre deux bus. La fin, absolument ridicule, finit de nous convaincre qu'on est là face à un minuscule livre, et on se dit que c'est pas le premier de Djian à être mineur, et qu'il va peut-être falloir qu'il se sorte les doigts pour se repencher un peu sur la littérature. (Gols 14/04/18)


a-l-aubeAprès une brève trêve lecturesque (je ne sais pas ce qui m'a pris, j'en ai même pas profité pour apprendre à jouer au base-ball ou à passer le permis...), me revoilà en selle avec la dernière mouture de l'ami Djian. Pas mieux que mon camarade ci-dessus, cet opus s'avère être une parfaite lecture de plage (ici c'est tout le temps la saison, certes), le genre de bouquin que l'on peut quitter à chaque ligne pour reluquer un sous-vêtement mobile ou une tortue venue pondre. Une call-girl, un autiste, un vieux couple de hippie ayant dissimulé un magot avant leur mort, Almodovar en aurait fait un mauvais film, Djian en fait un livre médiocre. Oui, notre auteur favori il y a quarante ans (ça file dru) aime à se mettre once again dans la peau d'une femme pour jeter un oeil un rien cynique sur les hommes qui passent (trois lignes tout de même positives sur la gent masculine que je ne vous citerai pas pour autant) ; mous du bulbe ou vénaux, ils peuvent heureusement s'avérer être de bons baiseurs ; les mous du chibre ont moins de chance. Hormis ces quelques informations philosophiques, on apprend quand même plus de trucs sur le climat de la côte est américaine ("les arbres qui brillent comme des médailles" c'est du recyclage, on est d'accord ?) que sur la nature humaine (tenter de plaire, aimer mal et courir vers la tombe)... Même si la vie est une chienne, Djian tentait jusque-là toujours de positiver un minimum (une gorgée de bière ou une cuite, un plan cul ou un coucher de soleil par une nuit d'Idumée) mais il semble ici se faire un point d'honneur à vouloir tout foutre en l'air - quoi de mieux pour mettre fin à la déprime que le suicide : il va en vendre 12 containers en Chine. Oui, non, ça se lit aussi facilement que la recette des barquettes Lu à la fraise mais l'écriture est aussi fade que la génoise - même pas une pauvre punchline rigolote sortie de nulle part. Une œuvre écrite dans une maison de retraite littéraire, un gun sur la tempe. Allez Philou, tout n'est pas mort, il te reste des cheveux sur la tête et sûrement quelques grammes d'humour... Moi, j'y crois. Sinon je vais me retaper Lent dehors. (Shang 22/05/18)

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LIVRE : Lettre à D. d'André Gorz - 2006

9782072778681,0-4887660Un petit livre qui vaut tous les gros, aucun doute. Gorz délaisse ses inspirations et son langage philosophiques pour s'intéresser à ce qui a été finalement le plus intéressant dans sa vie, ce qui, sans qu'il arrive à le reconnaître jusqu'à aujourd'hui, en a été la finalité : sa femme, être admirable qui l'a accompagné toute sa vie, et qui, à 80 ans passés, lui apparaît encore désirable et parfaite. Le voilà donc sur ses vieux jours se fendant d'une vibrante lettre d'amour très touchante à sa bien-aimée. 58 ans d'amour qui se conclurent, fait qui éclaire tout le livre et lui donne toute sa puissance, par le suicide commun des deux amants un an après cette lettre d'adieu. Bien, le gars a passé sa vie dans les concepts philosophiques les plus abstraits, et se rend compte qu'il a été injuste avec sa femme dans l'un d'eux. Il commence alors cet exercice de réhabilitation qui ira jusqu'à l'admiration totale. C'est clair, il lui doit tout, et la complicité en amour éclate totalement dans ces quelques lignes totalement vouées à l'aimée. Il en profite pour balayer rapidement leur vie commune dans l'execice de la pensée, et notamment leur rencontre avec Sartre et Beauvoir. Belle occasion pour lui de différencier complètement la conception de l'amour selon le couple mythique et la sienne. Si Sartre et Beauvoir cultivaient une espèce d'amour par-delà le corps, où la fidélité ne signifiait pas grand-chose, où importait plus la communauté d'esprit (totale) que le partage des corps, Gorz et D. vivent dans un respect très touchant l'un de l'autre, dans une fidélité qui va de soi et de pair avec un contrat moral tacite : on ne se trompe pas parce qu'on n'a pas envie de se faire du mal. C'est très beau. Voilà donc une lettre adressée aussi à ceux qui ne croient plus en l'amour : il n'en élude pas les douleurs et les questionnements, cherchant des réponses à son mystère, à sa naissance, à sa durée, à cette "coïncidence toujours promise et toujours évanescente du goût que nous avons de nos corps" ;  mais il est pourtant la preuve éclatante de son existence, comme l'aveu d'un mystère d'autant plus touchant qu'il est formulé par un brillant penseur. La vie le sidère encore, ainsi que cette femme qui ne lui ressemble pas, qui le ramène au concret. Un texte fulgurant et souvent bouleversant. Shang, enfile ta cravate, je t'emmène en boîte.

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Duo à trois (Bull Durham) (1988) de Ron Shelton

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Une comédie ricaine de la fin des eighties, sur le base-ball, avec Kevin Costner et Tim Robbins...? Avouez qu'il y a de quoi, sur le papier, ne pas être forcément emballé et ce même si le film vient d'être adoubé par la collection Criterion... Eh bien, against all odds, je fus gentiment surpris par la chose. Roh pas la comédie de la décennie, mais reconnaissons que les dialogues sont pêchus, parfois drôles sans être ras-des-pâquerettes, que certaines scènes sont d'un érotisme bon enfant  (la Susan Sarandon se donne), et qu'il n’est finalement et bienheureusement que guère question de base-ball... Buddy movie (Costner et Robbins, le prof et le rookie, se haïssent mais s'entraident), comédie romantique douce-amère (Sarandon offre ses charmes pour la beauté (voire la véritable religion) du sport), honnête parcours initiatique (amoureux et sportif), Bull Durham est un sympathique divertissement qui traite le sexe de façon frontale (pour les Etats-Unis... mais le côté puritain ne s'est pas arrangé en 30 ans) et qui parvient, ô miracle insoutenable, à faire souvent sourire. Sarandon est le véritable poil à gratter de la chose, aussi sexy qu'habile de la langue : prof de lettre à ses heures perdues, elle aime à lire du Walt Whitman à ses amants après les avoir attachés au lit (double tension...) ou à sortir des théories relativement alambiquées (voire littéraires) sur le base-ball. Le grand benêt de Tim Robbins (qui fait très bien l'andouille avec son bras à un million de dollars et son cerveau à deux francs) et le gentillet et nonchalant Kevin Costner tentent de donner le change à cette véritable muse sportive... Alors bon, une fois qu'on a dit cela, on a un peu l'impression d'avoir tout dit mais il fallait au moins prendre la peine, pour une fois, de ne pas faire preuve de trop de facile condescendance face à une comédie ricaine...

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On suit donc un club de base-ball totalement catastrophique qui place tous ses espoirs dans la recrue Robbins ; l'autre a un bras de fer mais s'avère con comme un ballon (ou une balle) quand il s'agit de stratégie ou de précision (la mascotte immonde du club, un genre d'élan tout nase, va se manger plus d'une fois la balle dans la tronche) ; "l'expérimenté" Costner est là pour mettre le Tim techniquement sur le droit chemin (mais l'autre n'en fait qu'à sa guise) et l'expérimentée Sarandon est là pour le mettre sexuellement en confiance (un amant qui s'avère brouillon mais plein de bonne volonté). L'esprit des vestiaires, pas plus que la trajectoire des balles de Robbins, ne vole très haut, Costner fait preuve d'autant de fantaisie que moi lors d'un bal costumé (je n'affectionne que les soirées pyjama et j'en suis pas fier) et heureusement que la Susan, dont les réparties fusent, est là pour élever un peu le débat. On attend que la recrue perce, que Sarandon tombe enfin dans les bras de Costner, rien de bien surprenant dans le déroulé du scénar mais au passage quelques mignons petits gags et des dialogues moins pauvres que dans 95% des productions de ce genre. Un bon petit film du samedi soir vintage, moins douloureux à subir qu'une balle lancée à pleine vitesse dans les parties. Pas si mal ce Bull de Ron, pas si mal.

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Fiertés de Philippe Faucon - 2018

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Comme quoi, sincèrement, avec trois bouts de bois et un élastique, il est possible de parler de l'histoire récente de l'homosexualité sans en faire des tonnes, et en livrant un magnifique film. Faucon est le plus discret des cinéastes récents à s'être attaqué à la chose, et le résultat est bien plus noble, plus intéressant et moins solennel que ses contemporains. Fiertés est en fait une mini-série pour Arte, qui retrace en trois épisodes trois moments-clé des combats gays des dernières années : 1981, victoire de la gauche et dépénalisation de l'homosexualité ; 1999, invention du PACS et donc possibilité aux personnes du même sexe de fricoter sans entrave ; 2013, lois Taubira ouvrant le droit au mariage pour les homos. Trois moments d'histoire, filmés depuis l'intérieur, simplement, comme des avancées sociales importantes pour une communauté regardée avec une absence de folklore qui lui fait honneur. La bonne idée du film, c'est de filmer ces moments amples en parallèle avec l'évolution d'un jeune gars découvrant et assumant de plus en plus son homosexualité : Victor, adolescent, puis adulte et père est le symbole de cette évolution des moeurs, et toutes les difficultés, les espoirs, les victoires et les échecs de la cause passent par sa biographie exemplaire. Conflits familiaux, errances amoureuses, questions d'identité, angoisses existentielles, puis soucis de paternité à son tour, confrontation à l'homophobie, au sida, à la mort, une sorte de manuel de savoir-survivre de l'homosexuel contemporain se déroule sous nos yeux, dans un habillage aussi simple qu'intime. Le résultat est un intelligent portrait d'homme d'aujourd'hui, jamais complètement lissé par Faucon qui se montre très habile avec son scénario anti-manichéen, jamais complètement détestable non plus : juste un type qui découvre qu'il aime les autres types, les obstacles que lui imposent ceux qui pensent qu'il ne devrait pas aimer les autres types, et ses combats plus ou moins nobles pour s'affirmer et se trouver.

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On connaît l'honnêteté intellectuelle de Faucon, qui ne filme rien qui ne soit ressenti, pensé et juste. Sa méthode trouve ici un essor magnifique, sûrement dopée par le temps qu'il peut prendre pour raconter. Les personnages, même joués de façon un peu amateur par certains, sont forts et crédibles, notamment le père (Frédéric Pierrot, toujours aussi fort), véritable nid de contradictions, refusant au départ par éducation l'homosexualité de son fils, mais homme de gauche, luttant intérieurement contre ces convictions et complètement dévoué à l'amour pour lui, qui endosse une vraie évolution de personnage au cours des trois époques ; et l'amant plus âgé (Stanislas Nordey, d'un naturel confondant), qui devient peu à peu l'amour d'une vie, militant au jour le jour. Les circonvolutions de la société, ses revirements politiques, ses avancées et ses reculées, toutes ses contradictions, passent sous les yeux de la caméra de Faucon, qui dessine discrètement l'arrière-plan de son film mais laisse toujours la première place aux personnages, aux émotions. C'est fait en ligne droite, avec un dépouillement parfait, ça ne se prend pas la tête avec le pourquoi du comment mais aligne simplement tout ce qu'on peut dire sur le sujet, sans cri, sans effets, sans crânerie. Et cette ascèse de style fait jaillir l'émotion dans les petites choses, dans les petits gestes, dans les petits faits sans importance du quotidien, comme ça, sans nous asséner les choses. C'est en un mot superbe qu'un film aussi "minuscule" puisse faire autant de ravages dans nos coeurs, dire autant de choses sur l'homosexualité, et se refermer sans bruit quand tout a été dit. Un modèle de cinéma, cette série.

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21 mai 2018

Sept Jours en Mai (Seven Days in May) (1964) de John Frankenheimer

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Bien prenant en effet ce film du gars John qui sent la guerre froide et les premières volontés de réchauffement : les grandes lignes de l'histoire sont plutôt simples ; suite à la signature d'un traité avec les Russes pour limiter les armes nucléaires, un général fomente en secret un coup d'état ; sa motivation est simple, le président est une lavette (pacifiste = lavette, hein) qui met en danger son pays (les Russes sont fourbes, on le sait, ils détruiront jamais une bombe). Il veut profiter de sa popularité et d'une journée-test de simulation d'attaque pour prendre le pouvoir. Malin, le Burt Lancaster puisque c'est de lui qu'il s'agit, seulement attention, il y a toujours un Kirk qui veille au grain...

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Comme le soulignait notre cher lecteur affranchi, oui, c'est un film bavard, qui se base plus sur les mots que sur l'action (un crash d'avion filmé une fois au sol et un léger départ en trombe d’un tank, c'est tout ce qu'on aura à se mettre sous la dent). Cela ne veut point dire que le film ne soit pas rythmé, bien au contraire, les discussions fusant, au sein d'une même pièce ou via un écran télé (l'ancêtre de Skype, on se demande bordel pourquoi il a fallu attendre si longtemps pour le mettre sur le marché) ; John Frankenheimer joue sans cesse intelligemment des changements d'axe de caméra (mon plan préféré restant celui de la nuque de Burt Lancaster qui domine à chaque fois, de la tête et des épaules, son assemblée) et peut s'appuyer sur un excellent directeur de la photo (Ellsworth Fredericks, hommage à toi, ça c'est du noir et blanc comme on les aime). Ensuite, on a à peine effleuré le sujet, le cinéaste peut s’appuyer sur des acteurs solides : Burt Lancaster, quand il hausse le ton et montre les crocs, fout des frissons dans le dos (il serait parfait pour incarner Trump, s'il était pas mort), Kirk Douglas, dans un rôle ambigu (à la fois sauveur mais aussi balance en un sens, pas forcément facile de se la péter vraiment) marche sur des œufs, et l'on a droit à une pléthore de seconds couteaux en béton (Fredric March en président plus roublard qu'il n'y paraît ou encore les conseillers Edmond O'Brien et Martin Balsam ; à noter aussi la présence discrète d'Ava Gardner qui a 42 ans - hein ? non, on a décidé en cette journée du poulpe de ne faire aucun commentaire désobligeant, c'est tout). Burt droit dans ses bottes, le corps robotisé, semble tel un tank devoir aller jusqu'au bout de son projet ; Kirk Douglas, moins fort en gueule, plus humble et bougrement finaud (dur, le coup qu'il fait à l'Ava même s'il y met les formes d'usage), est le petit grain de sable dans la chaussure qui risque bien de tout faire capoter - il doit trahir son maître pour ne pas trahir sa patrie et se doit donc de marcher tout du long, sans certitude ni gloire, sur le fil du rasoir. Le dernier face-à-face qu'il aura avec son supérieur est froid comme une pluie londonienne. Reste bien sûr à évoquer le joli travail du scénar qui nous fait suivre plusieurs acteurs centraux à la fois dans des missions et des lieux divers ; si on a peur au départ de se perdre parmi tous ces responsables d'Etat-major et ces multiples secrets d’alcôve, l'intrigue devient rapidement fluide et particulièrement plaisante à suivre... Bon, un petit peu cousu de fil blanc diront les fans de scénar retors (sympa quand même le coup du porte-cigarette en or : je l'avais pas vu venir...), mais ne faisons pas la fine bouche tant ces deux heures s'avalent aussi facilement qu’un magret de canard aux morilles (après chacun ses goûts, vous pouvez récrire le texte avec votre plat préféré). Bref, un Frankenheimer en effet peu connu qui possède un solide ressort scénaristique et des acteurs triés sur le volet.

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20 mai 2018

Les Trappeurs de l'Hudson (Hudson's Bay) (1941) de Irving Pichel

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On continue l'exploration de l'early filmo de la belle Gene : premier constat terrible, si Tierney est placée en second au niveau du générique (et le casting est loin d'être maigre, on y revient), il faut attendre plus de la moitié du film (un scandale, putain) pour qu'on puisse voir son museau... Tout cela pour que son mec la quitte immédiatement pour repartir au Canada ; on la retrouvera sur le fil pour une scène "émotion, émotion" où la belle pleure, pardonne et sourit (ouf). Bref pour les fans de la belle, portion congrue. Heureusement, disais-je, le casting est riche : tout d'abord évoquons notre ami Paul Muni qui nous offre tout du long son petit numéro de trappeur avec un franco-canadien accent remarquable ; le Paul est expressif et sait à loisir donner de la vivacité et de la drôlerie à son personnage : un peu en roue libre mais divertissant. Ensuite, parlons de l'énormissime Laird Cregar (lui aussi mériterait son odyssée - 16 films, c'est jouable) qui enfile également un costume de trappeur, un costume qui lui va comme un gant (et lui donne une allure d'énorme castor tout à fait adapté) : yeux qui roulent, coups de poing et même coup de boule, le Laird y laisse du poil dans ce personnage de bon vieux bourrin. On pourrait enfin noter la présence de John Sutton en jeune premier tout frais, prêt pour l'aventure, et surtout de Vincent Price qui ne fait lui aussi qu'une poignée d'apparitions dans le rôle du roi Charles II mais qui marquent immédiatement par son charisme. Autant le dire, on est servi en caractères bien trempés.

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Bon il va bien falloir évoquer l'histoire et là on risque d'être un peu plus dubitatif... Bah l'histoire en elle vaut ce qu'elle vaut (des trappeurs partent en expédition dans la baie d'Hudson, font le plein en peaux de castor et demandent le soutien du gouvernement britannique pour y établir un comptoir - tiens je bâille), elle oscille sur le fond entre extermination d'une espèce sans qu'Hulot en bouge une et un discours relativement intelligent quant aux autochtones (Paul Muni ne cesse de vouloir protéger les Indiens (humainement et financièrement), on acquiesce forcément devant cette jolie prise de position), la forme étant quant à elle beaucoup plus molle... On pensait voir un grand film d'aventures avec chasse dans la neige, on ne verra pas la queue d'un castor, on pensait découvrir des paysages breathtaking, on ne verra que quelques fonds d'écrans sympathiques, on espérait des fights contre la nature ou contre les Indiens, on assistera surtout à de longues discussions entre Muni et Sutton sur la nature, la tolérance, la vie, quoi (pas inintéressantes, hein, juste un peu longuettes...). On peut donc certes louer une certaine éthique dans la chose (le sacrifice d'un blanc pour assurer la paix entre Indiens - très bien), une direction d'acteurs qui laissent de l'espace à chacun, mais on sera, on l'aura compris, un peu moins enthousiaste devant le souffle aventurier du bazar, nom d’un petit caribou. Les fans qui aiment voir la Gene entrouvrir gentiment les lèvres auront droit malgré tout à leurs quelques secondes de béatitude, leur queue de castor en quelque sorte.   

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19 mai 2018

Le Signe des Renégats (The Mark of the Renegade) (1951) de Hugo Fregonese

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Toujours un petit plaisir de retrouver l'artisan Fregonese même si ici le scénario est mince comme un filet de cigarette ; film d'aventures, film romantique, film de pirates, western (western ? Ah ben si, il est dans notre liste... Et puis il y a des chevaux, et cela se passe à l'ouest...), c'est une sorte de méli-mélo de tout cela ; on retrouve dans le rôle-titre Ricardo Montalban, un type qui essaie constamment d'imiter les mimiques de Jean Dujardin pour nous faire rire ; blague à part, l'homme aime à montrer ses pectoraux et se retrouve souvent entourée de gonzesses fort aimables (qu'il regarde souvent à peine... méfiant ou gay, le gars ?... à l'exception de Cyd Charisse et de son joli minois) ; l'histoire en un mot... ouh là, l'histoire d'un "renégat" (un homme condamné à mort chez lui) qui se retrouve embringué dans une sombre histoire politico-romantique : il doit séduire la fille d'un type à la tête de la Californie, humilier le pater et permettre à un certain Don Garcia (Gilbert Roland) de devenir le nouvel empereur de l'état... Voilà en gros pour les faits (mais le final est beaucoup plus pervers que cela, en fait, vous verrez). Bref, Montalban va de cheval en cheval, de femme en femme, de duel en duel, sans trop se presser ; on sait dès le départ qu'il va séduire la gonzesse (il possède le sourire qui tue dans son costume moulant) et qu'il tuera le vilain en duel. Et sinon ?

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On apprécie franchement les très belles couleurs de ce Technicolor vintage (qui éclaire notamment à la perfection le visage des donzelles) ainsi que cette impression de voler de scène en scène, comme une sorte de constante fuite en avant (une rencontre en amène une autre, qui se fera dans un lieu différent etc...). Le film n'en est pas pour autant particulièrement haletant ni diablement romantique : on sent venir un petit zeste érotique entre Montalban et Andrea King (as Anita) mais il la repousse malheureusement tellement vite que la tension ne dure guère ; il y a bien aussi cette danse hispanisante endiablée entre Montalban et Charisse qui montre ses gambette à l'envi (long morceau au beau milieu du film qui fait qu'on en oublie l'intrigue d'ailleurs...). Pas mal, ouais. Au niveau de l'action, ouais, quelques combats (putain la terre ne cesse de trembler, je vais me dépêcher de finir cette chronique... ami lecteur, ce sera peut-être la dernière, prions ensemble), à la force des bras ou à la pointe de l'épée, mais rien d'éblouissant ; il n'y a que trop souvent de longues discussions autour de Montalban pour savoir si l'homme est un traître ou un héros et on finit plus d’une fois par cligner de la paupière... A noter aussi la présence surprenante de Jean-Pierre Papin dans le rôle d'un moine franciscain, une véritable composition originale et totalement inattendue. La fin est très vite emballée (le générique tombe d'ailleurs assez brutalement, je trouve) et le film, avouons-le, ne laissera pas une trace inoubliable dans notre imaginaire de capes et d'épées (alors en tant que western, je dis même pas...). Tout juste mignon.

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Go west here

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LIVRE : Qui a tué mon Père d'Edouard Louis - 2018

9782021399431,0-4986162Edouard Louis ne cesse de se retourner dans son lit à la pensée de sa famille mal-aimante, et creuse inlassablement la question de son déracinement culturel et social, de son passé d'incompris et de son appartenance actuelle à l'élite parisienne, pour aller vite. Mais cette fois-ci, dans un retournement spectaculaire et un peu incompréhensible (déverser son mépris dans son premier livre et nous sortir aujourd'hui ce texte d'apaisement, on ne suit plus), il s'intéresse à son père, pour lui trousser un hommage mi-figue mi-raisin assez vibrant de colère et d'indignation. Énième retour sur l'enfance, donc, où Edouard Louis découvre son homosexualité et son goût pour la culture, dans une famille qui ne veut pas en entendre parler ; et surtout questionnement sur la masculinité à tout prix revendiquée malgré lui par le paternel : chez ces gens-là, monsieur, on n'aime pas Titanic, on ne pleure pas quand on est un garçon, on ne fait pas des spectacles de danse, à moins d'être un pédé. Louis égrène quelques dates marquantes de cette enfance difficile, et évoque une nouvelle fois la douleur de ne pas être né dans la bonne famille. Il dresse au passage un portrait assez apaisé du père, victime d'un système, au mental et au corps brisés par le contexte social et politique, condamné à reproduire les clichés rances de sa classe.

Au final Qui a tué mon Père est une prière de réconciliation avec cette figure paternelle qu'il a si violemment attaquée dans En finir avec Eddy Bellegueule, et dans ses meilleurs moments, le texte touche. Parce que Louis sait mettre le focus sur le tout petit détail d'une anecdote qui va mettre à jour une violence sociale, une frustration qui va le marquer à vie ; parce que la simplicité de la narration va de pair avec une belle acuité philosophique. Et si ce livre-là est beaucoup moins bien écrit que les précédents (un peu de bâclage, beaucoup de relâchement), il reste intelligent et fin. Bon, c'est vrai que quand, sur la fin, il clame le nom des coupables de la "mort" de son père (qui n'est pas mort, mais juste condamné à un boulot de balayeur épuisant qui le tue à petit feu), il est un peu premier degré, fait mine d'inventer la machine à courber les bananes ("Pourquoi est-ce qu'on ne dit jamais ces noms ?" : il n'a pas lu de livres depuis 40 ans ?), et se met en colère comme un gamin qui trépigne. C'est vrai aussi que la brièveté du livre (moins de 90 pages) empêche d'entrer vraiment dans le coeur du sujet, qu'on a l'impression d'un survol superficiel, ou de l'introdution d'un livre à venir. Mais ça reste une petite chose intéressante et douloureuse comme Edouard Louis sait les faire.

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Il était une Fois les sept Siméon (Reiz dzivoja septini Simeoni) (1989) de Herz Frank & Vladimir Eisner

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La musique adoucit les mœurs... Sauf à Irkoutsk. Voici donc un conte pour enfants (les sept petits Siméon et leur fabuleux jazz band) qui se transforme en cauchemar pour adultes (fallait pas vouloir détourner cet avion pour s'enfuir, fallait pas). Sur les conseils avisés de l'un de nos fidèles lecteurs (on a les meilleurs), me voici donc parti à la recherche et à la découverte de cet obscur doc russe tourné en cette fatidique année 89... Il était donc une fois sept jeunes Ovétchkine, sept gamins de la campagne élevés sous l'œil protecteur de leur mère, sept fanas de musique... Ils ne tardent pas à monter un groupe (jazzy et classique) et à se faire connaître, le public riant et applaudissant devant notamment les prouesses des deux plus jeunes, l'un au banjo (si crognon), l'autre à la trompette (qui envoie sacrément du bois)... On découvre cette famille lors d'un premier reportage enthousiaste sur cette surprenante armada sortie de nulle part et promise à un avenir en or. Seulement, nous fumes prévenus dès l'intro, quatre d'entre eux se suicideront, l'un tuera sa mère, un autre une hôtesse de l'air, bref, cela sent salement roussi, comme si le conte de fée avait pris feu. Franz et Eisner remontent progressivement le fil de cette incroyable histoire en lâchant au compte-goutte des informations : comment en sont-ils venus à tenter pareille aventure (le rôle insidieux et capital de la mère), que s'est-il dit durant le procès, comment ont réagi les forces d'intervention lors de l'atterrissage forcé de l'avion... ? On avance pas à pas dans l'étude de cette incroyable "anecdote" qui donne l'occasion au passage d'autopsier tout un régime...

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Frank et Eisner ne s'embarrassent pas franchement avec de la "belle image" : atmosphère grisonnante, froide de ces images parfois tournées à l'arrache telles que celles montrant la carlingue carbonisée de l'avion (et les corps guère plus ragoûtants), le déroulement du procès ou l'interview des principaux protagonistes ; si le montage est judicieusement organisé, si les deux cinéastes se donnent du temps pour déterrer intelligemment chaque info, les images restent brutes, à l'image finalement de cette Union Soviétique dont il est si difficile de s'échapper, et de cette mère qui semble avoir eu une influence décisive sur ces sept bambins... Des vies fauchées en plein ciel comme le suggère un montage où alternent des images des concerts donnés lors de différents festivals et nos jeunes musiciens fauchant l'herbe à la faux (facile mais diablement parlant). On reste béat devant la vie affreusement tragique de ce "boy's band" sibérien bon chic bon genre qui a fini en véritable carnage ; au passage, forcément, le régime en place en prend pour son grade ainsi que la fameuse brigade d'intervention, incapable d'intervenir pendant la prise d'otages et intervenant après coup de manière semble-t-il peu adaptée (plus d'un otage se plaignant de s'être fait tabasser...). Le plus impressionnant, sans doute, dans la chose, c'est qu'on a l'impression que ce récit s'est déroulé dans un passé très très lointain (89, c'était hier), dans un pays imaginaire... On penserait presque parfois à une fiction maline de Chris Marker tant l'histoire est en soi marquante et édifiante. De la bluette des champs au charbon carbonisé des corps - brrrr... Je ne saurais donc que trop vous conseiller à mon tour ce curieux ovni en provenance de l'est, en saluant une nouvelle fois nos éminents lecteurs au nez creux.

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18 mai 2018

LIVRE : Un de Baumugnes de Jean Giono - 1929

9782246123644, 0-1204138Vous les entendez, les cigales ? Dès que les beaux jours arrivent, c'est plus fort que moi, il faut que je me tape un de ces bons vieux Giono, histoire d'être en harmonie avec le paysage, les hommes et la littérature. Aujourd'hui, donc, un petit roman de jeunesse magnifique, aussi court que puissant, aussi modeste qu'unique : Un de Baumugnes, roman d'amour fou pour une fille entrevue quelques minutes, un peu comme "Les Passantes" du père Brassens. Premier tour de force d'entrée de jeu : Giono choisit de nous faire raconter le récit non par son héros central, mais par un personnage qui paraît anecdotique au départ, et qui va prendre de plus en plus d'ampleur au fur et à mesure du récit : Amédée écoute le récit d'Albin, jeune ouvrier agricole tombé raide dingue d'Angèle, une apparition qu'il fut trop timide pour aborder. Un autre l'a grillé, a embarqué la donzelle, et depuis Albin vit dans le souvenir obsessionnel de cette fille. Amédée décide donc de la retrouver, et va se faire embaucher par ses parents dans une ferme battue par les vents et peuplée de gens étranges et austères. Il découvrira que Angèle est cachée dans la ferme, déshonorée par la vie de prostituée que son amant d'un jour lui a imposée. Il faudra les deux plus beaux chapitres de la chrétienté pour résoudre cette intrigue, et toute l'évocation imagée, la langue poétique et la rigueur de personnages de Giono.

Le jeune Giono lâche les freins à son écriture et n'a pas encore la sagesse de la contenir : ça donne une merveille de poésie, où chaque phrase est pressée pour en extraire toute la puissance, la moindre allégorie qui traîne, la plus grande musicalité. Lire ce texte, c'est accepter de plonger dans une langue touffue, imagée à chaque seconde, qui donne au paysage une densité mythologique surpuissante. Giono regarde sa Provence comme une toile de maître, disons un Cézanne, et lui donne une pâte dantesque par la seule force de son vocabulaire (illimité), de ses images (audacieuses) et de son utilisation d'un langage populaire argotiquo-poétique. On n'est jamais complètement dans le monde tel qu'il est, on est toujours à la limite du fantastique, tant tout est rendu presque à la façon d'un chamane ; et pourtant, on se coule dans ce monde avec délice, en en reconnaissant chaque détail, fasciné par la simplicité humaine avec laquelle Giono regarde tout ça. Un de Baumugnes a à voir avec la littérature, la peinture et la musique tout autant. Pour prouver son amour des esprits, son pouvoir invocateur et sorcier, la magie qu'il peut mettre en place, il écrit un chapitre mirifique : Albin utilisant la langue de Baumugnes, c'est-à-dire la langue des muets, jouée à l'harmonica en d'infimes nuances, pour déclarer sa flamme à Angèle ; un passage incroyablement beau et secret. Un roman qui a les deux pieds bien plantés dans le sol et en même temps la tête dans les nuages, moi je dis : quelle beauté.

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In the Fade (Aus dem Nichts) de Fatih Akin - 2017

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Ouille, c'est vrai que Akin a la main un peu lourde et pas forcément très noble avec ce "revenge film" pas finaud, un peu crétin et pas mal flou. Des trois chapitres qui le composent, il n'y a guère que le deuxième qui mérite à la rigueur notre attention, et où le gars retrouve un peu de la rigueur qui a été la sienne dans le passé. 1er chapitre : Katja voit son mari et son fils périr dans un attentat raciste (le gars est kurde), événement filmé dans tous les détails les plus injouables (Katja face à la bombe, Katja face à la belle-famille traditionaliste, Katja et ses parents qui ne comprennent pas sa douleur, Katja et les flics...). 2ème chapitre : coupables arrêtés, on suit le procès chaotique. 3ème chapitre : coupables innocentés, Katja va organiser elle-même sa vengeance. Autrement dit, on marche sur des oeufs, tant il est facile de flatter les plus bas instincts du spectateur avec cette histoire de pauvre femme qui se trouve aux prises avec des méchants nazis, se heurte aux arcanes obscures de la loi et finit par se faire justice elle-même. Fatih Akin, qu'on a connu tout de même plus subtil, vous prend les oeufs en question et en fait une omelette hyper salée, et sucrée par-dessus le marché, et y ajoute du ketchup. Et de la mortadelle. La mesure n'est pas son souci, et il met les deux pieds dans le plat, tout fier de nous montrer que la justice de son pays ne punit pas les vrais coupables, que le nazisme c'est pas bien, et que Diane Kruger mérite un prix à Cannes (qu'elle a eu, d'ailleurs).

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Dès le départ, devant les grimaces concernées de l'actrice principale (qui, à sa décharge, n'a à endosser que des scènes injouables), on tique. Quand ces grimaces seront remplacées par celles des néo-nazis, on finit de se gratter la tête : on est là dans un manichéisme de dessin animé, les personnages "bons" (en gros résumés à Kruger) sont hyper-bons, les mauvais hyper-mauvais, et on est appelés à choisir notre camp sans aucune nuance. En désignant dès le départ les coupables comme coupables, Akin détruit toute trace de réflexion dans son film : les gusses ont tué, ils doivent payer, et s'ils ne payent pas c'est à nous de les faire payer. Je veux bien entendre que les origines du réalisateur le rendent particulièrement sensible aux thèses dégueulasses de ces racistes d'aujourd'hui ; mais la colère l'étouffe. Le film est bêtement premier degré ; remplacez Kruger par Charles Bronson, vous aurez au moins un film crétin qui s'assume comme tel. Mais Akin veut faire un film profond, et surcharge ses scènes en mélodrame larmoyant, porté par une Kruger caricaturale et lourdaude. Le film voudrait être tout : politique, mélodramatique, plein de suspense, mathématique comme du Haneke, social... si bien qu'il n'arrive à rien du tout. Seules les scènes du procès, assez rigoureuses (même si on est très loin des grands films de procès du passé) sont un peu plus intéressantes. Mais la première partie, trop dramatique, trop chargée, et surtout la dernière, qui cache sous des procédés hitchcockiens un assez tourbeux discours, gâchent ce chapitre un peu mieux tenu. Un film assez nul, quoi, tout simplement, et c'est bien dommage pour un cinéaste d'ordinaire pas inintéressant.

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17 mai 2018

Smithereens (1982) de Susan Seidelman

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Voici donc le film qui devait lancer carrière de Susan Seidelman, mais si vous savez, la réalisatrice de Recherche Susan désespérément, de Sex and the City (3 épisodes), de... Ouais, bon, je me suis peut-être emballé. Le fait est que ce premier long-métrage sent le premier long-métrage à plein nez : de la fougue, de l'envie, du personnage principal féminin ultra-typé et bon, des temps plus morts aussi. Il y a, ici, reconnaissons-le avant de se faire involontairement cassant, un réel désir de nous montrer un personnage pleinement original qui sillonne les rues de New York de long en large avec une énergie folle ; ce premier long sent le premier jet : dru, droit au but, convaincu - à défaut d'être toujours complétement maîtrisé, les amateurs de double langage apprécieront. Voilà. Après que dire, plus précisément, du personnage principal lui-même ? Susan Berman is Wren, une jeune femme délurée, un brin fêlée, opportuniste, qui navigue d'un type à l'autre sans trop se poser de question, allant le plus souvent là où elle y trouve le plus son intérêt. Une jeune femme tête à claque ? C'est cela en un sens, mais parfaitement assumée... Elle finit forcément, en un autre sens, par devenir touchante, me questionnerez-vous ? Eh ben pas forcément, vous répondrai-je sur la défensive... Seidelman assume quant à elle pleinement le côté mal-aimable de son héroïne, Marie-couche-toi-là d'occase (avec un chanteur qui a réussi à sortir son premier disque - mouarf), flirteuse un rien pimbêche au besoin (avec un type du Montana qui vit dans son camion aménagé : le bon gros naïf de l'histoire).

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C'est osé de ne pas chercher à attirer chez le spectateur une quelconque empathie envers cette héroïne que l'on suit de bout en bout, la collant littéralement à ses basques et à ses gambettes gainées de filet de pêche. Pari audacieux, même, que celui de ce personnage hors-norme qui finit malheureusement par épuiser les hommes qui la côtoient (le chanteur n'étant, disons-le au passage, guère plus sympathique qu'elle) et, en passant, également le spectateur... Oui, car, même si on aime ce petit côté underground du film (tourné un peu à l'arrache au niveau des éclairages mais judicieusement monté) ou encore le choix de cette anti-héroïne, on se lasse un peu trop rapidement des allers et venues de la donzelle au gré de ses humeurs, allant toujours chercher ailleurs quand elle se croit aimée (lourdant le gars pour le fun) ou allant toujours chercher ailleurs (chez des "amies ou chez sa soeur") quand elle est dans la panade. Au bout de trente minutes de film, on a déjà l'impression de tourner un peu en rond et l'heure suivante qui n'apporte guère d'éléments nouveaux paraît automatiquement un peu longuette ; car oui, on en apprendra guère plus sur le passé ou les motivations de la donzelle, born to be wild en zone urbaine and, semble-t-il, that's all. Du coup, on veut bien reconnaître à la chose son zeste de punch sans pour autant pouvoir faire une croix sur son aspect un peu lassant, à l'image finalement de cette héroïne farouchement casse-couilles.

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Tilaï d'Idrissa Ouedraogo - 1990

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Encore une fois la simplicité faite film avec ce cinéma qu'on croirait des origines, signé par le grand Ouedraogo. Plus que jamais notre gars importe depuis ses études à l'étranger des tas de références tous azimuts, le western, le film noir, la tragédie grecque, le documentaire à la Rouch, pour nous raconter une histoire bien de chez lui, fortement ancrée dans la tradition du cinéma africain. Saga revient après plusieurs années dans son village natal, pour y retrouver sa gorette Nogma. Mais entre temps, la belle a été mariée de force au père de Saga, tout le village a dit amen, et notre compère passe plus ou moins pour un paria pas désirable. Le dilemme de la petite Nogma s'annonce terrible : va-t-elle respecter la tradition de la communauté, ou va-t-elle céder à son amour ? Il faudra en passer par la pendaison du beau-père, par la trahison du frère, et par un ou deux morts pour qu'on finisse pas se rendre à la situation : les traditions, bon sang, c'est terrible.

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Ouedraogo convoque toute sa famille (pas moins de 22 Ouedraogo sont crédités au générique) pour donner tout son éclat à cette tragédie sous soleil éclatant. Le film prend son temps, et se montre implacable pour pointer du doigt les vieux atavismes pourris et la pression du groupe pour saccager un amour. Au milieu de toute cette bassesse, nos deux tourtereaux s'aiment naïvement, se préservant une part d'Eden dans cette austère histoire. Le cinéaste affronte frontalement les coutumes de son pays, dénonçant des traditions arriérées et encore en vogue, affirmant la puissance de l'individu face au groupe, et enregistrant tristement son échec final dans cette société fermée de tous côtés par les vieilles générations et les codes d'honneur antiques. On est dépaysé, certes, et même franchement scié par ce village minuscule, où les disputes éclatent à ciel ouvert, où les règlements de compte se font en trois coups de cuillère à pot, où tout le monde se connaît et médit à qui mieux mieux, où l'intimité est publique, et où l'inceste passe sans problème. On l'est aussi par la sobriété du filmage et le naturel irrésistible des acteurs non-professionnels. On l'est pourtant beaucoup plus par la mise en scène de Ouedraogo, modèle de rigueur qui pourrait passer pour un western moderne ; mais un western beaucoup plus terrien que céleste, dirais-je, puisque la caméra est très souvent placé en hauteur, en légère plongée, pour occulter les ciels et mettre en valeur le sol, le sable, la terre. Une option géniale, qui écrase les acteurs (de nombreux plans larges où les personnages sont comme de petites fourmis dans ce décor uni) et exacerbe le fatum de cette histoire. Entre obédience aux règles de son cinéma d'origine (simplicité, sobriété) et admiration pour le cinéma américain, le bon Idrissa nous livre un film très triste, à la fin brutale, un peu désespéré, qui pourrait bien être un des classiques de son pays.

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