La Vie privée d’Élisabeth d’Angleterre (The Private Lives of Elizabeth and Essex) de Michael Curtiz - 1939
On est dans la couleur qui pète, la trompette qui tonitrue et le costume qui sied avec cette fresque intime consacrée aux amours contrariées entre Elisabeth d'Angleterre et le comte d'Essex. Contrariées parce que placées sous le signe de l'ambition, de la lutte des classes et de la fierté des protagonistes : Essex aime Elisabeth, mais il aime aussi le pouvoir et la gloriole ; Elisabeth aime Essex, mais elle aime aussi elle-même et son trône douillet. Aïe aïe aïe, les amours finissent mal en général, surtout dans les immenses salles des palais royaux entourées d'antichambres pleines de félons qui félonnent ; je ne vous cache pas qu'Essex tâtera de la hâche avant l'aube, et qu'Elisabeth s'en écroulera de remords, c'est ça, l'amour. Mais ces amours contrariées pourraient bien être contrariées aussi par l'étrange casting mitonné par Curtiz : d'un côté, Erroll Flynn, acteur habitué à l'action, peu intellectuel, pas forcément brillant dans les scènes dialoguées ; de l'autre, la cérébrale Bette Davis, physique à l'arrache, construction de personnage élaboré et finesse en bandoulière. Ces deux-là sont destinés à s'aimer, et on sent dès le départ que ça va être le gros souci du film : le couple est crédible comme le mien avec Claude Guéant (no way). Gros handicap qui gâche toutes les (nombreuses) scènes entre eux : Flynn qui embrasse Davis, on n'y croit pas, surtout quand dans l'antichambre citée plus haut rôde une Olivia de Haviland hyper-sexuée et qui se pâme devant l'Erroll. D'accord, l'amour est aveugle, d'accord, il aime autant le statut de la reine que la reine elle-même, mais tout de même...
C'est bien dommage, car chacun d'eux, pris en lui-même, est très bon, et on admire pour une fois la direction d'acteurs impeccable de Curtiz. Flynn est très physique malgré l'absence totale de scènes d'action (choix étrange mais relativement payant au final, qui met en valeur par exemple, la belle séquence de guerre en Irlande, théâtrale, prise dans la brume artificielle, presque irréelle), et joue cette fois avec son visage encore plus qu'avec son corps ; notons aussi que le collant pourpre et la jupette lui vont, ce qui constitue une qualité indéniable. Davis est vraiment géniale, alors qu'ils lui ont fait une tronche, mon vieux, faut voir ça : on dirait une poupée de Tim Burton mâchouillée. C'est une autre école, mais elle est vraiment tout en présence elle aussi, jouant des rythmes avec génie, bougeant la moindre parcelle de son corps et de son visage avec une grande vérité ; elle est laide comme un pou, belle comme tout, et Curtiz lui confère un visage tragique (le dernier plan !) qui vaut vraiment des points. Citons aussi, dans le rôle du félon adipeux, l'immense Vincent Price, le plus immonde cafard que j'ai vu depuis Claude Rains ou Basil Rathbone (ou Claude Guéant) : il utilise son corps de vermisseau pour s'insinuer comme un serpent le long des marches du palais, toujours de profil comme s'il surveillait tout, arrrf, quelle horreur. Casting impressionnant, donc, complété par quelques saillies de mise en scène très bienvenues : le jeu d'ombres sur une reine solitaire s'écroulant sur son trône comme une marionnette, la scène d'ouverture pour nous présenter Bette Davis... et qui l'occulte derrière un paravent, ou la grande idée de cet escalier caché au beau milieu de la salle royale, et qui mène directement aux cachots : salle bleue, escalier orange, Flynn condamné à mort qui en surgit pour dire adieu à la femme qui l'a condamnée, ça c'est du romantisme mes p'tits gars, ça c'est de l'Eros qui s'acoquine avec du Thanatos, ça c'est du Eurydice comme on aime. Voilà, satisfait, au final, par ce film un peu à part dans l'oeuvre de Curtiz (pas d'action, une fin tragique)qui donne l'occasion de voir ce qu'est une vraie erreur de casting.
Okichi, l’étrangère (Tojin okichi) (1931) de Kenji Mizoguchi - incomplet
Comment dire... Voilà donc les quatre minutes qui nous restent de ce film muet de Mizoguchi qui durait à l'origine pratiquement deux heures. Si j'en crois la jaquette du DVD, il s'agirait même plutôt d'un "promotion film", ce qui sauf erreur, serait une sorte de "bande-annonce" de cette œuvre - une séquence qui se trouve dans le film ? Alors là, je vous propose plutôt de téléphoner à Noël Simsolo si vous voulez une réponse. Faisons la courte, en précisant simplement qu'on assiste à la danse d'une jeune femme sur une scène avec un petit bateau en décor. La musique en accompagnement est glaçante. La gazelle a l'air vachement triste voire limite désespérée, elle s'affale par terre, s'y reprend à deux fois pour mettre son épingle à cheveux, se cache derrière son éventail et se mord même la manche - sûrement à cause d'une douleur sentimentale mais je ne prendrai pas les paris. Pointu ? Ouais. Nécessaire, euh, ne poussons pas non plus le bouchon trop loin...
La Chanson du Pays natal (Furusato no uta) (1925) de Kenji Mizoguchi
Ah oui, là on est définitivement dans le pointu avec le premier film muet de Mizoguchi qui a survécu (Pratiquement tous les autres sont tombés sur le champ de bataille : ne nous reste plus, en entier, que Le Fil blanc de la Cascade et La Cigogne en papier (qui étaient à l'époque narrés par un "Benshi" - autrement dit "semi-muets") et seulement vingt-sept minutes de La Marche de Tokyo et quatre d'Okichi, l'Etrangère dont je vous parlerai tout de même si vous êtes sage). Je vous sens tout émus, mais ne nous emballons point, c'est une commande : il s'agit de l'histoire d'un sympathique gazier, Naotaro, à la campagne ; tous ses amis ont pu continuer leurs études dans le secondaire mais po lui parce que ses parents sont pauvres. Il est pas super jouasse mais il se dit que si tout le monde part en ville, ben il n'y aura plus personne dans les campagnes ce qui est assez logique en soi. Il tient un beau et grand discours à ses camarade en leur disant qu'il ne faut pas négliger le nucléaire, oups, l'agriculture. Ses compagnons, charmés par sa fougue et sa vision sont bien d'accord. L'ironie de l'histoire, c'est qu'il se verra proposer par un homme blanc bon et barbu de continuer ses études à la ville. Mais le gars décline la proposition, et d'une, pour ne pas abandonner ses parents, et de deux, pour être fidèle à son propos : il souhaite finalement devenir un grand et fort fermier. Voilà, voilà, le film a reçu le prix du Ministère de l’Éducation, ce qui n'est pas forcément une gageure de qualité, hein.
Mais attention, Mizoguchi n'est pas du genre à bâcler la chose : La Chanson du pays natal, c'est aussi une construction du récit pêchu (un flash-back quand le jeune gars se rappelle le sens de l'équité et du partage qu'il avait dès son plus son jeune âge, un flash-imaginaire (si, ça existe) quand il se voit étudiant à Tokyo), c'est encore de l'action - avec Naotaro sauvant un enfant de la noyade - et de l'honneur - notre jeune homme refusant toute récompense "parce qu'il est japonais", ça c'est dit -, c'est également du mélodrame - avec cette pauvre mère pleurant dans les bras de Naotaro parce que sa fille a décidé de partir à la ville, c'est enfin des chansons mais comme c'est totalement muet, c'est forcément un peu plus frustrant... On se régale (je tente de bonifier la chose pour vous convaincre) de ces plans champêtres ou de ces scènes où cette jeunesse échevelée s'adonne à la danse -Mizoguchi enfonce déjà La Boum). Belle leçon de courage et d'implication auprès des siens et de son pays... même si elle n'a po vraiment porté ses fruits, hein. 1925, c'est pas rien quand même et notons, pour faire un peu le malin, une belle fluidité dans le montage. Calmés ?
L'Implacable (Cry Danger) (1951) de Robert Parrish
Dick Powell sort de prison et il est po content ; on le serait à moins : il vient de tirer cinq ans pour un hold up qu'il n'a pas commis. Il avait choppé une peine à vie mais il sort grâce au témoignage d'un marine qui confirme l'alibi qu'il avait donné cinq ans plus tôt... Le truc sûrement le plus surprenant dans l'histoire, c'est qu'il ne connaît ce type ni d'Eve ni d'Adam... On comprend vite que le gars est persuadé que Dick a fait le coup et s'attend à un ptit cadeau en échange. Dick a tôt fait de l'en dissuader - ben non mon gars, pas de bol, ni pour toi, ni pour moi... - mais il ne flingue pas tous ses espoirs : Dick pense savoir qui a fait le coup et il est prêt, pas chien, à partager le pactole. Le déroulement de l'intrigue est simple comme bonjour : Dick se rend chez le gros Castro (William Conrad, gluant comme il faut) et comme il sait qu'il est à l'origine du casse, il est bien décidé à lui faire cracher le morceau, avec, si besoin est, les dents avec... Voilou. Entre-temps on aura quand même droit à deux trois petits classiques du genre : Dick suivi à la trace par un flic qui ne cesse de lui demander des comptes, Dick et les moult gonzesses qu'il croise qui sont le plus souvent à ses genoux (en particulier son ancienne pinco, Rhonda Fleming, mais comme elle est mariée à son pote qui est en taule - qui a pris six ans sur la même histoire -, po touche... même s'il est tenté) et Dick et les balles qu'il cherche à éviter - apparemment, son retour ne fait po plaisir à tout le monde.
Le film vaut surtout pour le flegme imperturbable de Powell, prêt à faire payer quiconque l'a entraîné il y a cinq ans dans cette sordide histoire. Castro passe son temps à le mener en bateau mais quand Dick commence à entreprendre avec lui une petite partie de roulette russe (toujours aimé ce jeu, jamais voulu y participer sinon...), le bateau coule (bien aimé la façon dont Powell l'allonge sur le bureau pour qu'il passe à confesse...). Powell ne peut sinon s'empêcher, bien qu'il soit intérieurement ultra vénère, de passer son temps à cracker des jokes mais toujours avec une froideur quasi british. Bien aimé aussi cette façon de faire croire aux donzelles qu'il est toujours partant avant de, généralement, leur claquer dans les doigts : ces cinq ans passés en taule lui ont, à coup sûr, mis du béton dans le bide et le gars paraît résolument sans pitié... No hard feeling ? Ouais, c'est ça... Une trame limpide, un héros caustique et déterminé, le ptit lot de pépètes qui va bien avec : un noir joliment épuré et efficace. C'est implacable, vi.
Le Destin de Madame Yuki (Yuki fujin ezu) (1950) de Kenji Mizoguchi
Les femmes mizoguchiennes (tiens, c'est pas très flatteur comme adjectif) trouvent souvent la volonté et le courage de se battre face aux hommes. Madame Yuki est, elle, un peu trop "tendre" pour parvenir à s'émanciper complètement de son mari... Celui-ci a une amante (ultra vulgaire, la preuve, elle passe son temps à mâcher un chewing-gum), est incapable de gérer une affaire et quand le père de Madame Yuki meurt, cette dernière, conseillée par son "confident" (Ken Uehara ), fait apparemment le bon choix : elle transforme une des dernières demeures familiales qui reste en auberge et la gère avec son ami. On pense qu'elle parviendra à couper définitivement les ponts avec son mari et finira par se remarier avec Ken... Mais la relation avec son mari est plus complexe qu'il n'y paraît.
Madame Yuki a des serviteurs qui lui sont dévoués, un confident qui fait tout pour son bien, ce qui devrait la mettre on ne peut plus en confiance ; mais à chaque fois qu'il lui faudrait envoyer paître définitivement son mari pour suivre sa propre voie, elle a du mal. Celui-ci est pourtant loin de la respecter - dès qu'il est saoul, il la force à s'unir à elle ; il amène dans l'auberge sa maîtresse ce qui donne lieu à une scènes des plus olé olé (celle-ci, complètement ivre, elle-même accompagnée d'un type louche et opportuniste, propose une petite partouze : cela sonne aussi bizarre que dans un bouquin de Modiano (Et pourtant, oui, les fans le savent...)). Qu'est-ce qui la retient à cet homme ? Un soir, elle finit par avouer, que son corps est comme habité par le démon quand elle est avec lui... Comme si tout son cœur était dévoué à Ken (artiste peut-être un peu "empoté", c'est une impression...) mais son corps attaché à cet homme brutal... Sa raison peine à faire pencher la balance... Ça sent le drame, oui...
On suit une partie de l'histoire par le truchement de sa jeune et innocente servante qui ne comprend forcément guère ce qui se joue vraiment dans l'esprit de cette honorable Madame Yuki. Un autre très jeune serviteur lui est également très attaché et ira jusqu'à tenter de tuer son mari. Mais c'est bien à elle et elle seule de prendre la bonne décision (divorcer et aller de l'avant avec ses "fidèles") avant que son mari ne se fasse complètement roulé dans la farine par sa maîtresse purement vénale. On sent qu'elle est au bord du désespoir : elle parvient à décevoir le Ken à force d'incertitude et, cerise sur le gâteau, elle apprend qu'elle est enceinte - de son mari, ne l'ayant jamais trompé. Après une nuit des plus agitées (une confrontation un peu pathétique entre son ami (bleu) et son mari, la tentative d'assassinat, l'amante qui presse pour prendre la direction de l'auberge...) elle erre au petit matin dans les brumes du lac voisin : c'est ultra poétique et romantique donc, oui (citons au passage ce magnifiquement plan à la grue lorsque Madame Yuki finit son errance à la table d'un restaurant en terrasse : au retour du serveur, elle a disparu), bientôt tragique...
Sa servante lui reprochera son manque de courage mais on ne peut qu'être touché par le destin de cette femme, incapable de trancher en temps voulu... Ne voulant sacrifier ni son ami, ni son mari, elle va forcément porter le poids jusqu'au bout de ses "faiblesses". Cette auberge est située dans un lieu paradisiaque et on apprécie l'atmosphère calme et sereine de l'endroit - Ken Uehara s’entraînant sur son instrument tel un maître zen ; seulement ce qui se joue dans l'esprit de cette héroïne est autrement plus complexe. Une indécision qu'elle paiera le prix fort...Encore un portrait féminin des plus touchants et une bien belle pierre dans l'édifice cinématographique mizoguchien, indéniablement.
L'Ile au Complot (The Bribe) (1949) de Robert Z. Leonard
Lorsque le générique défile, on se dit nom de Dieu qu'il y a quand même du beau monde : John Taylor (et son jeu de sourcils dujardinesque, en flic enamouré), John Hodiak (le beau gosse, en mari alcoolo et malade), Vincent Price (et sa petite moustache d'enculé dans un de ses fameux rôles de méchant qu'il affectionne), Charles Laughton (ventripotent, boitant, mal rasé, genre gros dégueulasse opportuniste, absolument inoubliable) et pour couronner l'affaire la somptueuse Ava Gardner (sa première apparition dans ce club ultra moite ferait tombée à n'importe qui sa cigarette des mains, même aux non-fumeurs). Pour un film dont on avait jamais entendu parlé auparavant, c'est tout de même la classe. Et puis tiens, arrive le nom du réalisateur : Robert Z. Leonard ? Ah, le papa d'Herbert, lâche-t-on sceptique...
Alors c'est vrai que l'histoire n'est pas d'une originalité folle : un type (John) vient enquêter sur une petite île de la côte sud-américaine pour retrouver des trafiquants de... moteurs d'avion ricains (qu'est-ce qu'on ne va pas finir par
inventer...) L'ambiance est forcément moite et John ne va pas tarder de croiser son lot d'individus louches - le casting masculins pré-cités - et puis... forcément une femme à mourir - Ava, pour toi je me ferais nécrophile (ah oui, ce matin, je craque). Une question finira par tarauder le John après la première heure racontée en flash-back : ok, il a de quoi accuser tout ce petit monde, maintenant faut-il mettre l'Ava dans le même panier (de crabes) ? Parce que non seulement, il n'est pas sûr qu'elle soit directement liée au trafic (ok, le bateau utilisé pour tester les moteurs en mer est à son nom, mais rahhh, est-ce vraiment grave pour l'accuser de complicité... maybe) mais surtout il est fou amoureux d'elle (l'envoyer en prison serait bêta). Après cette première heure de jeu, on revient "au temps présent" avec un John face à une situation cornélienne (privilégier l'enquête ou son amour, gasp...) et c'est le moment choisi par notre ami Charles Laughton pour faire son petit numéro. Obéissant à son chef Price, il va tenter de mettre la méga bisbille entre Ava et John ; Charles est dégoulinant comme du fromage à raclette en pleine canicule et il va essayer de persuader l'Ava de mettre hors d'état de nuire le flic John pour sauver son mari (malade et impliqué jusqu'au cou dans le trafic)... Mais le John est un guerrier.
Si on se régale tout du long du jeu des acteurs, on reste un peu en dedans face à la mise en scène du bazar. Le film s'ouvre avec une tempête tropicale et on se dit que ça va swinguer dans tous les sens. Po vraiment. Chaque personne est pris dans une sorte de torpeur locale et le rythme se fait plutôt plan-plan. Même si chaque apparition d'Ava Gardner est un vrai bonheur, cela ne suffit pas complètement pour nous réveiller. Léonard tente bien the scène d'action au milieu du film avec une pêche sportive au marlin et une attaque de requin mais comme on voit qu'il s'agit d'un montage avec de vieux films du commandant Cousteau, on reste sur notre faim. Le final, par exemple, est lui une vraie réussite : l'heure du règlement de compte à sonner entre Vincent Price et John Taylor et Leonard va se mettre à enquiller les séquences d'anthologie (je m'emballe un peu) : fusillade dans le noir (les yeux globuleux et les woah woah woah Laughton, excellents), chasse à l'homme en plein carnaval et bouquet final (c'est le cas de le dire) en plein milieu des feux d'artifice - Leonard fait enfin péter le budget. Du coup, on demeure un peu mitigé : il y avait un gros potentiel (les acteurs tiennent leur rang, tout de même) mais l'ensemble demeure un peu tiède - il manque un Huston ou un Hawks à la baguette ?... Po faux.
They came to a City (1944) de Basil Dearden
Basil Dearden fait partie des réalisateurs anglais qui me bottent (j'ai peur d'avoir à les compter sur les doigts d'une seule main...) mais disons le franchement ce They came to a City est affreusement raté. L'idée de départ est pourtant plutôt bonne (neuf personnages issus de classes sociales différentes se retrouvent soudainement out of this world - ambiance huis-clos sartrien under the sky ; ils ont la possibilité de visiter une ville (qu'on ne verra point) où les hommes ne travaillent pas pour des machines mais les machines pour les hommes (sic, il manque tout de même une notice explicative) et où la justice sociale (tout le monde, il est égal, tout le monde il happy) règne) mais ce n'est malheureusement pas avec les meilleurs intentions (même marxistes, hum) qu'on fait les bons films... Le truc est manichéen en diable : les méchants (le banquier, le gars de la gentry, la mère possessive, la femme jalouse) détestent ; les gentils (la serveuse, la vieille femme de ménage, le marin...) adorent - trop cool. Le marin et la serveuse en pincent l'un pour l'autre, trouvent qu'il s'agit de la ville de leur rêve (oh, allez, un ptit coup de violon scriabinesque pour la route) mais le marin, franchement trop bon, décide de revenir voir ses pairs pour propager la bonne parole : ouais, les gars, c'est possible, l'Utopie... Les bras nous en tombent devant un tel côté simpliste et on tentera, pour être gentil avec le Basil, de retenir... euh... les sobres décors - des escaliers qui partent ici et là et une bien jolie porte... Sinon, ouais, rien de rien.
Ici Brigade criminelle (Private Hell 36) (1954) de Don Siegel
Ida Lupino (avec le producteur Collier Young) est au scénar et devant la caméra et cela n'est jamais de mauvaises augures. Trois trames, pourrait-on dire, s'entrecroisent dans cette série B bien balancée : la recherche d'un malfrat qui a commis un crime pour s'emparer d'une rondelette somme d'argent, l'histoire d'amour entre le flic Steve Cochran (José Gracia sans grimaces) et Ida Lupino en chanteuse désenchantée, et le détournement d'une partie de la thune du gars Steve (une fois que la mallette d'argent a été retrouvée) associant dans l'histoire son partenaire de taff (Howard Duff) contre son gré... Plus Steve Cochran se prend au jeu avec la croqueuse de diamants Ida, plus il devient ambitieux, plus son amitié avec son vieux buddy se dégrade ; Howard Duff vit, lui, paisiblement avec la blonde Dorothy Malone, vient d'avoir un bébé, mais manquer d'éthique ce n'est pas vraiment son truc... Cochran a caché la thune dans une caravane (la number thirty six du titre) et cela ne va po tarder à l'enfer entre les deux hommes, de plus en plus sous la pression de leur boss suspicieux...
La trame number one donne quelques scènes d'action bien senties (une baston dans une pharmacie en ouverture et une course poursuite qui finit dans le ravin), la trame number two permet à la troublante Ida de faire son numéro de charme (une petite chansonnette) et de balancer les meilleures répliques caustiques du film, la trame number three apporte un surplus de tension au bazar, les deux vieux potes, jusque là totalement dévoués à leur boulot et fidèles complices, s'entre-déchirant... Trois sucres pour un petits noir bien serré qui va forcément se révéler fatal pour l'un des personnages principaux... Don Siegel excelle à passer des scènes de foule (la traque du bandit dans l'incontournable hippodrome où il tente de blanchir son argent) aux scènes plus intimes (la petite séance de massage très chaude entre Cochran et Lupino ; la soirée entre les deux amis et leur compagne respective qui tourne à la soupe à la grimace) et signe un malin ptit polar très tendu. Des questions ?
The Descendants (2012) d'Alexander Payne
Sept ans après Sideways, Alexander Payne revient avec une nouvelle chronique "douce-amère" (partez-pas j'y reviens) ; comme il aime sortir des sentiers battus, il s’intéresse cette fois-ci à une famille hawaïenne (ah non, non, pas la musique... trop tard) dont la mère vient de tomber dans le coma. C'est le côté "amer" ? Pas que. En effet le pater familias (George Clooney poivre et sel mais de plus en plus sel) n'en a po fini avec les mauvaises nouvelles ; certes, comme il était super occupé, il n'a pas trop fait gaffe à sa famille ces dix dernières années, mais là il tombe quand même de haut : sa fille de dix ans est une peste, sa fille de 17 est une peste qui se drogue et boit (pas enceinte, nan), sa femme, apprend-il, le trompait impunément avec un type qu'elle aimait profondément - voilà pour l'entourage proche. Comme il doit en plus se coltiner des cousins (tout le monde est un peu cousin à Hawaï) pas jojo, un ami de sa fille qui a tout l'air d'un abruti et un beau-père qui est un vrai abruti, n'en jetez plus la coupe est pleine. A chaque plan et chaque annonce, Clooney prend dix ans et il espère bien ainsi niquer Dujardin pour l'Oscar du meilleur acteur - c'est pas fait... On a eu le côté "amer" et maintenant ? Bingo, passons au côté "doux". Clooney a peut-être pas super assuré jusque là mais c'est pas un mec mauvais dans le fond, quand même, voyez. Donc peu à peu, il va se rapprocher de ses filles, va calmer le jeu avec l'amant de sa femme, va voir que l'ami abruti de sa fille a lui aussi eu des douleurs dans son ptit coeur... Bref, si Clooney perd sa femme, il récupère ses proches et on est franchement content pour lui... The Descendants n'est pas un film irritant, c'est juste mou de genou à l'image de cette incessante musique que nous assène Payne du début à la fin de son film comme pour tenter de couvrir les vides (quand ce n'est pas de la musique hawaïenne, c'est un gentillet petit air de guitare qui finit par être gonflant à force d'être systématique). Une tragi-comédie douce-amère à l'américaine, vite vue, vite oubliée.
L'Epée Bijomaru (Meitô bijomaru) (1945) de Kenji Mizoguchi
"C'est en forgeant que l'on devient forgeron", voilà, que dire de plus sur ce film où l'on démontre que le sabre doit avoir une âme ? Allons, il n'y a pas que cela tout de même. Non c'est vrai, il est également question d'un homme trahi par son sabre, d'un amour impossible (mais... ) entre un fabricant de sabre et la fille de son bienfaiteur, d'un amour possible (mais...) entre un seigneur et cette même fille ou encore d'une histoire de vengeance qui se mange froid dans une purée de pois (les artificiers n'étaient pas dans une grande forme, m'est avis...). C'est une histoire simple où il est question de sentiment, d'honneur et de trahison et au cours de laquelle l'ami Mizoguchi va se faire un devoir de nous montrer tout l'art de la confection du sabre. Sa fabrication est cinégénique en soi - ces milliards de petites étincelles qui scintillent quand on frappe comme un bourrin sur la lame rougeoyante - et permet à Mizoguchi de montrer toute la détermination qu'il faut pour arriver à la perfection. Alors que deux ouvriers forgerons, à la mort de leur maître, se révèlent longtemps impuissants (c'est le mot, vu le nombre de sabre qui finit en deux) à créer une lame solide et tranchante (un sabre qui doit servir à la jeune fille pour venger son père, un père assassiné traîtreusement par ce noble prétendant), ils en appellent à l'esprit de la jeune fille pour les aider : belle séquence où les trois complices se mettent à battre le fer à l'unisson et font des étincelles... Le Sabre vengeur est né.
On apprécie au passage les jolis décors en studio de ce récit épuré (l'ouvrier sous la voie lactée (les étoiles de la grande ourse brillent réellement, je vous jure), ce même homme avec la jeune fille au clair de lune pendant qu'un type, à l'arrière plan, joue un charmant petit air de flûtiau...) et la mise en scène de cet amour, qui met du temps à dire son nom, entre deux jeunes gens qui n'osent à peine se regarder sous l'émotion de leur engagement... Mizoguchi s'essaie aussi à la scène d'action à grande échelle - le combat final entre la jeune fille et ce traître avec en toile de fond une guerre qui oppose un Shogun et l'Empereur - , s'amusant avec moult pétards et fumigènes ; certes les effets sont un peu cheap et on aurait presque peur que le décor prenne parfois feu (bah, je suis caustique). Une sublime image magnifiquement restaurée (cela marque forcément des points) et une œuvre, sans être transcendante, qui se regarde comme un charme.
Racket dans la Couture (The Garment Jungle) (1956) de Vincent Sherman
"- I've learnt enough already [about this business] but never once did I hear anything about right or wrong.
-There's no such thing in the garment business."
Vous êtes fan de La Vérité si je mens ? Vous avez hâte de voir le troisième opus ? Et pourquoi pas plutôt voir un bon film sur le même thème ? C'est ce que nous propose Vincent Sherman (remplaçant sur le tournage Robert Aldrich) qui nous convie à une petite plongée dans le milieu des fringues. Lee J. Cobb règne en maître sur son entreprise. Les syndicats, il ne veut po en entendre parler et préfère s'allier à la mafia locale qui utilise la manière forte pour dissuader les employés de faire une grosse bêtise... Même lorsque son fidèle associé fait une chute en ascenseur de vingt-six étages juste après avoir essayé de lui faire entendre raison sur le fait de s'allier avec les syndicats, Lee ne démord point : on va po venir l'emmerder dans son entreprise. C'est là que survient son fils (le beau gosse Kerwin Mathews) de retour de Corée qui décide de rejoindre l'entreprise familiale. Lee tique une première fois ("c'est la jungle, mon fils") et tique une seconde fois dès lors que son fils fait ami-ami avec une figure syndicaliste locale (Robert Loggia is Tulio Renata). Cobb, brut de décoffrage, continue de faire confiance au sale mafieux Artie Ravidge (haïssable Richard Boon), fermant les yeux pour se donner bonne conscience, sur ses méthodes criminelles... Après le meurtre de Tulio Renata (petites images d'archives montrant la disparition d'un syndicaliste assassiné à New York et l'émoi qu'avait provoqué sa disparition dans les milieux ouvriers : y'a du people in the street), Lee ne cède pas un pouce à ses convictions. Par exemple, quand Richard Boon commence à lui imposer des ouvriers dans son entreprise (trois types qui ont participé à l'assassinat de Tulio), Lee voit rouge... Il se pète avec Arvie et se rapproche de son fils... Seulement, il est désormais dans la ligne de mire de la mafia...
On comprend assez facilement les rouages de l'histoire, Sherman bénéficiant dans son casting de trois personnages forts, parfaitement campés (Le gueulard Cobb, le vicieux serpent Boon, le pugnace Loggia qui forme un bien joli couple avec son italienne de femme Gia Scala - plus ils s'engueulent, plus ils s'adorent). Le fiston qui débarque joue
l'innocent quidam qui a tôt fait de prendre "objectivement" son parti : "pôpa ce que tu fais c'est mal, mon pote rouge Tulio il a raison" - et pis sa femme est bonne (ah, il la zyeute depuis le début et quand le Tulio va mourir, cela va arranger ses affaires... Mais bon... Vu qu'il passera son temps par la suite à monter et descendre les escaliers de la Belle qui retourne dans sa famille à Little Italy, il ne l'aura pas non plus volée...). Sherman (ou Aldrich...) ne perdent jamais de vue le côté réaliste de la chose et soigne leurs plans en intérieur sur l'atelier de couture (du show room à la fumante et bruyante "salle des machines (à coudre)" en passant par les loges des modèles - dommage qu'on y reste po plus longtemps d'ailleurs pour admirer ces donzelles en petite tenue (eheh)... et leur commentaires qui volent haut (ohoh)) ou encore ceux en extérieur (les quelques séquences dans le Little Italy vintage... Il me semble d'ailleurs avoir aperçu Martin Scorsese en plus jeune (je plaisante, hein)). Les personnages féminins ont également leur place dans l'histoire (la dévotion et le courage d'une Gia Scala ou d'une Valerie French (l'ancienne petite amie de Cobb)) où le right - chantons l'International, là, maintenant - finit par l'emporter sur le wrong - ses patrons prêts de leur sous, la mafia, la violence... Solide démonstration (sans planer dans les stratosphères du film noir non plus), mon fils, à la vérité, j'te jure.
LIVRE : Jeunesse (Youth) de Joseph Conrad - 1925
Toujours un petit bonheur de relire ce court récit du sieur Joseph nous contant les mésaventures de jeunesse du gars Marlowe. Entre deux verres, celui-ci raconte dans quelles conditions hallucinantes s'est déroulée sa première traversée en bateau vers le "magique Orient" ; le bateau est en fait un rafiot tout pourri qui va avoir le don de se retrouver pris dans les tempêtes. La "Judée" ("Vaincre ou périr", cela ne s'invente pas) va enquiller les avanies et les journées de réparation mais le Marlowe ne va jamais désespérer et croiser les doigts jusqu'au bout pour parvenir jusqu'à Bangkok... Même quand le chargement du bateau (du charbon) commencera à prendre feu en pleine mer et provoquera une nouvelle série de catastrophes à bord du navire, notre jeune marin gardera la foi : l'insouciance de la jeunesse, le charme de la vie en pleine mer, l'excitation d'un ailleurs, la volonté de se battre contre les éléments, contre le destin... Conrad décrit toute la fougue et la passion de ce jeune aventurier qui fait ses premières armes comme lieutenant sous les ordres de deux vieux loups de mer (même s'il s'agit pour le Capitaine du tout premier commandement). Malgré la grande différence d'âge entre les hommes qui sont en charge du navire, la motivation et la pugnacité restent la même : ne quitter le navire qu'en tout dernier, mais alors vraiment tout dernier, ressort - c'est po une croisière moderne, messieurs-dames, un autre état d'esprit, bah ouais, une autre époque... Le commandant et son second ont le poil hirsute et le caractère bien trempé mais on finit par s'attacher aux deux bougres grâce aux descriptions toujours pleines d'empathie du narrateur.
Marlowe aura sa dose d'aventures et de mésaventures (il risque une bonne demi-douzaine de fois d'y passer) mais il garde en lui cette énergie - et cette innocence... - de la jeunesse où les instants les plus périlleux paraissent souvent, stupidement, les plus merveilleux... On se coltine à la vie, quoi. Conrad nous mitonne à ce sujet quelques phrases pleines d'un... comment dire... "lyrisme lucide" - je fais des essais parfois... : "Je me souviens des visages tirés, des silhouettes abattues de mes deux hommes, et je me souviens de ma jeunesse et du sentiment qui ne reviendra plus jamais - le sentiment que je pourrais durer à jamais, survivre à la mer, à la terre, à l'humanité ; ce sentiment trompeur qui nous attire fallacieusement vers les joies, les périls, l'amour, les vains efforts - vers la mort ; la conviction triomphante de la force, la chaleur de la vie dans une poignée de poussière, l'ardeur au cœur qui chaque année s'affaiblit, se refroidit, diminue et s'éteint - s'éteint trop tôt, trop tôt - avant la vie elle-même". Voilà, yo !!!!!!! , ça fait du bien. Du concentré de Conrad, que du bonheur, je sens encore les embruns.
Le Peuple accuse O’Hara (The People against O’Hara) (1951) de John Sturges
A cinquante berges, l'ami Spencer Tracy décide de faire une petite incursion dans le film noir, comme s'il avait passé l'âge pour les rôles d'amoureux transi. Un film qu'il porte franchement sur les épaules et où il bénéficie d'un rôle originellement traité : le type est un ancien avocat qui a fait sa carrière dans le pénal ; il coule une paisible retraite après avoir eu quelques gros problèmes avec l'alcool, sa fille (Diana Lynn) se faisant un devoir d'être à son service - elle refuse de se marier tant que le pater n'est po complètement rétabli. Alors que le Spencer revient depuis peu pleine bourre, des proches sans le sou vont lui demander de s'occuper du cas de leur fils : un meurtre a été commis dans la nuit, la bagnole employé est celle du fiston et quand les flics sont venus l’arrêter, ce couillon s'est mis à courir... Spencer connaît bien la gamin, sait pertinemment qu'il n'est pas capable d'un tel acte et on se dit que le vieux lion va faire un méga come-back en salle d’audience pour ridiculiser le procureur et ses pseudo témoins... Po vraiment.
Le problème du présumé coupable, le fameux Johnny O'Hara, c'est qu'il refuse de livrer son véritable alibi - il passait la soirée à conter fleurette à une donzelle (qu'il avait connu avant la guerre) mariée... On pense que le Spencer n'aura point besoin de cela pour faire tomber toutes les charges contre son client. Malheureusement le procureur est chafouin (l'excellent John Hodiak), sait tirer le meilleur parti des témoins et notre Spencer, en plein doute, de se remettre à sucer le goulot... Affaibli, il ne fait pas le poids dans la salle du tribunal et finit par tenter de soudoyer un témoin - Pas de bol, il est gaulé par le procureur... C'est la chute fi-nale, entend-on chanter dans les couloirs du Palais de Justice. Pauvre Spencer qui s'accroche du mieux qu'il peut mais qui va honteusement perdre ce procès... O'Hara est reconnu coupable. Heureusement, quelques temps après, un nouveau témoignage (la donzelle, qui se réveille enfin !) apporte un nouvel élément à l'enquête ; même si O'Hara refuse d'avouer qu'il était avec elle le soir du meurtre, la chtite va livrer des infos cruciales sur les circonstances du crime. Spencer Tracy, tout équipé de micro, va alors se faire un devoir de partir en mission : procéder à un échange de valise dans une maison désertée et tenter de faire parler les malfrats pour savoir qui avait opéré le soir du crime.
La mission est dangereuse et, aux yeux d'un Spencer Tracy lucide, elle a même toutes les allures d'une mission suicide ; mais quitte à pousser un dernier rugissement, autant qu'il soit utile. Beau portrait de cet homme abattu par le poids des âges et tentant vaillamment de lutter contre la dive bouteille... En vain... Mais l'homme est fier : même si sa toison est de plus en plus chenue, il n'est pas du genre à renoncer. Les dix dernières minutes sont ultra palpitantes (l'ami Spencer, dont le micro a des problèmes, que l'on suit uniquement via les flics qui sont en planque - superbe emploi de la pénombre lors de toute la séquence) ce qui n'est pas le cas du reste du film (soyons franc) : on doit ainsi se taper de nombreuses scènes de procès... mais comme celles-ci sont loin d'être flamboyantes (on attendait une démonstration, on assiste à un Spencer intellectuellement et physiquement affaibli), on reste scotché à ce personnage, un poil pathétique, dont on attend constamment un véritable sursaut... Pas le film de l'année 1951, nan, mais un bel écrin pour le seigneur Tracy.
LIVRE : Le Vice de la Lecture (The Vice of reading) d'Edith Wharton - 1903
Miss Wharton semble un peu en colère dans ce pamphlet désabusé sur la lecture. Elle lance l'anathème sur le "lecteur mécanique", entendez celui qui lit pour être accepté par la société, qui lit par obligation pour ne pas paraître trop con en soirée, qui lit sans passion ce que la presse lui conseille de lire ; elle oppose ce monstre au vrai lecteur, celui qui prend son temps, lit peu mais les bons livres, etc. On ne peut qu'être d'accord pour reconnaître que le lecteur médiocre est à l'origine de l'écrivain médiocre, qu'une petite demande appelle une petite offre, et que le monde serait bien plus beau s'il n'y avait que de nobles érudits sachant lire avec intelligence et bon goût. On ne peut s'empêcher pourtant de tiquer devant le côté donneuse de leçons de la bonne dame, devant sa façon de se placer évidemment du bon côté du manche en fustigeant les rustres qui saccagent la Littérature. Le texte est écrit avec une certaine élégance, un petit côté vieille école qui marque des points, malgré quelques formules un chouille ampoulées. Ca a en plus le mérite de la concision, et ça porte une vraie indignation communicative ; mais ça reste un peu trop supérieur pour être honnête, et on soupçonne Wharton d'avoir mal digéré une critique, pour ainsi s'en prendre aux lecteurs superficiels (la dame n'aurait pas aimé Shangols, c'est sûr, d'où l'échec de son entreprise de dénigrement de la critique). Petit livre, dans tous les sens du terme.
LIVRE : En Quête du rien (A Journey in search of nothing) de William Wilkie Collins - 1863
Très agréable petite distraction raffinée que ce court texte de Wilkie Collins. Comme il est surmené, un médecin lui conseille des vacances, et surtout de ne rien faire : ni écrire, ni travailler, ni même penser. Programme a priori sympathique, mais qui va s'avérer infernal : le havre de paix qu'il trouve à la campagne est en fait un des cercles de Dante (les coqs qui le réveillent à pas d'heure, les ivrognes qui s'insultent toute la nuit), celui qu'il rejoint en bord de mer est un marasme d'ennui. C'est drôle, écrit avec un petit ton très "huppé" qui convient très bien au sujet : en un mot, c'est délicieux, et Collins parvient à trouver un humour original, notamment dans ses relations avec son épouse (il est toujours d'accord avec elle, l'horreur), ou dans sa description minutieuse d'un gars en train de ne rien foutre : un ouvrier censé détordre un clou et qui y passe la journée, personnage que l'auteur trouve admirable dans son jusqu'au-boutisme de grosse feignasse. Voilà un livre qui prend à rebours les essais sur la paresse, en prônant l'activité plutôt que le farniente ; à lire les descriptions des vacances selon Collins, on ne peut que lui donner raison. Rien d'inoubliable, juste un petit bonbon littéraire sympathique, proposé par les jolies éditions du Sonneur.
L'Amour de l'Actrice Sumako (Joyû Sumako no koi) (1947) de Kenji Mizoguchi
Même si Mizoguchi a apparemment pris de grandes libertés par rapport à la véritable Sumako pour en faire une film éminemment... mizoguchien (l'émancipation d'une femme dans cette société traditionnelle japonaise dominée par les hommes), ce film n'en demeure pas moins intéressant non seulement par le portrait inspiré de cette actrice interprétée par l'incontournable Kinuyo Tanaka mais également par la trajectoire de son mentor-amant : Shimamura (Sô Yamamura) ne va pas hésiter à quitter femme, enfant et travail - il est prof et metteur en scène de théâtre - pour se livrer à sa passion, ou plus précisément ses passions : cette jeune actrice et le théâtre européen moderne. Constituant une véritable troupe, il va devoir faire face au bout d'un an à quelques problèmes financiers. Pour parer à cela, il sera obligé de se lancer dans d'interminables tournées (au Japon, en Corée,...) qui vont se révéler exténuantes pour son actrice mais surtout pour lui. A sa mort, the show must go on, mais il tarde à l'actrice de le rejoindre...
Mizoguchi joue des parallèles entre les pièces jouées sur scène et la vie de ses deux personnages principaux (de la rencontre des amants via Ibsen à la "mise à mort amoureuse" via Carmen) ; la dévotion de Sumako et de Shimamura à leur art permet de faire découvrir à leurs contemporains toute une nouvelle forme de théâtre. Outre les ennuis d'argent, ils vont devoir faire des choix radicaux dans leur vie privée : difficile pour Shimamura de laisser en plan enfant, femme et boss (même trois mille courbettes ne suffiraient point à se faire pardonner...), difficile pour Sumako de faire face aux constants jugements de leur entourage (même après la mort de Shimamura, il y a cette terrible scène où elle vient s'excuser auprès de la femme de celui-ci et cette dernière, ayant à peine un regard en sa direction, de n'avoir de pensée que pour Shimamura et les choix qu'il a faits). L'amour et les relations entre Shimamura et Sumako ne sont peut-être que superficiellement traités, les plus belles scènes entre les deux ayant lieu... après la mort de Shimamaura (celui-ci sur son lit de mort, Sumako jouant sur scène la perte de l'être aimé, Sumako face à la photo de son mentor lui demandant en vain ce qu'il pense de son jeu...).
On prend également un évident plaisir à observer la science du cadre de Mizoguchi et son jeu avec la profondeur de champ (Shimamura discutant de cette nouvelle actrice avec sa femme et l'un des ses proches (ce dernier, à l'arrière plan le soutenant, celle-ci, au premier, le jugeant) ; Shimamura se rendant la première chez Sumako et les deux, qui à la fin de la séquence n'osent se regarder, sachant pertinemment le choix crucial qui les attend ; Shimamura prenant congé de sa famille la tête sur le tapis sous le regard froid des femmes de la maisonnée...). Une oeuvre dans la filmographie de Mizoguchi que certains (dont lui même) jugent mineure, autant dire que ce n'est qu'un grand film.
Drive a crooked Road (1954) de Richard Quine
Blake Edwards a signé le scénario de ce polar mettant en scène la Belle et la Bête : la Bête, c'est Mickey Rooney, 1 mètre 12 au garrot, défiguré par une cicatrice, aussi à l'aise avec les femmes que moi avec un motoculteur. La Belle c'est (ppppfffiou) Dianne Foster, des jambes de deux kilomètres de long, un visage de Madone, un sourire à se flinguer... Quand cette dernière commence à faire du rentre-dedans au Mickey, on se doute bien qu'il y a anguille sous roche... Qu'est-ce qui pourrait bien intéresser une fille comme ça chez un homme comme lui ? On a tôt fait de résoudre l'équation : Mickey est passionné de course automobile... On flaire le petit hold-up de derrière les fagots. On se trompe po.
Ah mais mon Dieu que les hommes sont bêêêêêêtes ! Dianne Foster fait bien deux têtes de plus que Mickey et
quand ce dernier la regarde, il a la tête dans les nuages. Lui, que ses collègues au garage appellent, de façon souvent méprisante, Shorty, se paie un rencart sur la plage avec une méga bombasse et cela l'étonne à peine. Il est tout timide, se rend chez elle pour boire un thé mais il n'ose même po l'embrasser (trop petit aussi, faut dire). Une fois qu'elle a bien joué avec et que l'autre est tout tourneboulé, c'est le moment de passer à l'action ; un ami de la Dianne propose au Mickey, de but en blanc, de participer à un casse en échange d'une rondelette somme d'argent et notre Mickey, po si couillon, de l'envoyer paître... C'est un type réglo, le Mickey ! Le problème c'est que la Dianne se met à bouder grave et le Mickey, capable de vouloir décrocher la lune pour lui plaire, de finir par accepter. Ah grand fou. Il se prépare comme un malade (fignole la bagnole, visionne deux mille fois la route à parcourir) pour pouvoir être à la hauteur (lol) le jour du hold up. La Dianne, elle, commence à avoir de pitits remords : elle a mené ce petit bonhomme par le bout du nez et devra le lourder comme une vieille chaussette sitôt le casse fini ?... A-t-elle un petit coeur qui bat ? Le pin's Rooney est-il moins manche et plus fier qu'il en a l'air ? Un final jazzy qui va en tout cas swinguer...
On ne peut pas dire que le scénariste ait fait dans la dentelle pour tenter de montrer le gouffre qui séparait les deux personnages principaux... Un peu fastoche. D'un autre côté, les amis de Dianne qui vont entraîner Mickey dans l'illégalité, sont tellement puants (les types ultra bronzés au sourire Colgate, suffisants comme po deux) qu'à tout prendre... Au moins le pin's Mickey est attachant (relol) et voue un amour sincère envers la Dianne. Size doesn't matter, well, faut voir quand même... Les séances de dragouille tirent un peu en longueur mais les vingt dernières minutes se révèlent assez palpitantes : Mickey passe à l'action et montre que, dans sa branche, la conduite, c'est loin d'être un branquignole ; ça suffit po pour tomber une dame entourée d'une cour de beaux gosses, certes... Mais comme il a sûrement plus de plomb dans la tête que ces deux types surfaits, faudrait po non plus l'oublier dans la dernière ligne droite... Chaque apparition de Dianne Foster illumine la péloche, la détermination d'un Rooney qui monte en puissance est belle à voir et le final nocturne - une plage, une bagnole accidentée, les torches des flics qui balayent la nuit... - a bien du cachet. Modeste mais prenant.
The Murderer (Hwanghae) (2011) de Na Hong-Jin
Vous en avez marre des films français où les mecs pleurent en disant "je t'aime" ? Vous en avez assez des films ricains où les enfants et la femme pleurent quand le mec part à la guerre et revient avec une jambe en moins ? Essayez cette légère petite chose coréenne qui se déguste comme un tout ptit bout de viande cuit à point. Si vous avez aimé l'ambiance boucherie familiale du Père Noël est une Ordure, vous aimerez sans aucun doute l'ambiance boucherie en gros de The Murderer... Ah oui, il vaut mieux éloigner les enfants de la télé, assez loin même, pasque ça charcle sa mère, mes amis.
The Murderer est découpé en quatre parties : dans la première notre héros est chauffeur de taxi dans une région totalement pourrave de la Chine (entre la Russie et la Corée du Nord, aïe) ; sa femme est partie en Corée pour se faire de la thune et il a une dette échelonnée sur 345 ans. Comme il joue au mahjong, qu'il se démerde toujours pour perdre et que sa femme semble avoir oublié de lui envoyer de l'argent, c'est pas vraiment la fête du slip. Mais un big boss du coin sent qu'il a du potentiel : oublie ta dette, petit, et va en Corée pour me flinguer un gars - c'est la deuxième partie. Le voyage en clandestin n'est pas vraiment une croisière (enfin... passons) et le gars de tenter de rapidement prendre ses marques pour 1) tuer le gars 2) revoir sa femme dont il est sans nouvelles depuis un bail... Na Hong-Jin ne fait pas toujours dans l'extrême finesse au niveau du montage ("C'est un monde de chien" dit un personnage, hop gros plan sur deux chiens qui se battent ; vous voyez sinon un clip de MTV ? Ben c'est un peu la façon dont Na Hong-Jin monte chaque déplacement de son héros : une image a sa chance pendant trois secondes, ensuite, pfiuttt) mais l'on suit tout de même les traces de ce pauvre gars qui en chie royal avec une certaine empathie.
L'heure du meurtre a sonné et là c'est la panique, notre héros n'est po le seul sur le coup, oups... C'est un bain de sang - que dis-je, une piscine municipale de sang - et à partir de là tout part totalement en vrille : un scénario emberlificoté à l'envi sur les deux dernières parties (discussion hier "post-film" avec ma femme : "ah ca y est, je sais pourquoi elle, elle a fait ça, pasque lui avait fait ça... ; oui, mais t'oublies que lui avait aussi fait ça..." Bref, on s'est couchés en ayant chacun au moins trois versions du bazar, po grave en soi) et surtout une surenchère (assez jouissive, j'avoue, nan, j'ai po honte) dans le pétage de bagnoles (la police de terrain coréenne est la plus conne du monde, si, Monsieur, la France est encore battue), le gore (pour défoncer un crâne qu'est-ce qui fonctionne le mieux : 1) une hache 2) un couteau de cuisine 3) un os de mammouth - vous avez du temps pour répondre), le meurtre à gogo... Po sûr que cela plaise à grand-maman, mais avouons que c'est tout de même chiennement efficace - la parabole du début, lorsque le héros parlait de la rage qui s'étendait dangereusement parmi les clebs, va s'appliquer à la violence parmi les hommes ; on pense à chaque foie que Na Hong-Jin est parvenu à un point culminant, nan, nan, attendez de voir la suite...
Notre personnage principal, émigré chinois en terre coréenne, est une sorte de Jack Bauer qui n'a rien à défendre, rien à gagner : il doit juste sauver sa peau au cours d'une "fuite en avant" d'anthologie (ah be, c'est parfois un peu too much et po super crédible, true, limite cinoche, quoi... - sinon, je peux vous indiquer une rétrospective Rohmer pour ceux qui n'auraient toujours pas digéré les fêtes de fin d'année) et même si plus d'une fois on se dit que le héros ne devrait pas abuser de la hache (un ptit cycle Rivette, sinon, darling ?), il fait carrément figure d'enfant de chœur par rapport à son boss, l'homme aux chiens (Mélenchon est battu sur le terrain du gars "le plus hargneux" : haut la main, pfff, même po concours). On passe deux heures et demi en enfer, à tenter, tant bien que mal, de recoller tous les morceaux (c'est le cas de le dire) de l'intrigue - des trucs finissent tout de même par s'éclaircir mais là j'ai pas le temps de vous faire un topo... Bilan : reconnaissons que le gars Na Hong-Jin est doué pour nous entraîner dans son maelström de violence et que cela faisait longtemps que je n'avais po pris une telle claque dans le genre. Après, c'est sûr qu'il y a une pitite complaisance dans l'excès et la violence gratuite, eh eh... Mais le monde d'aujourd'hui est dur, ma petite dame, comme me disait hier un gars de Pôle emploi qui venait de perdre le sien. Une expérience en soi ? C'est évident. Que je conseille à l'ami Gols (qui avait aimé le premier film de Na Hong-Jin The Chaser)? Tout à fait. Mais ce sera à lui, pour une fois, de vous livrer toutes les ficelles du scénario : là j'ai pas le temps, je vais courir...
Une incroyable Histoire (The Window) (1949) de Ted Tetzlaff
Dans un vieux bâtiment new-yorkais ombrageux à souhait, les mésaventures de chtit Tommy (Bobby Driscoll "prêté par Walt Disney" : cela a dû le changer des histoires mièvres) qui, lors d'une nuit d'insomnie, va être témoin d'un meurtre chez ses voisins : tentant de dormir sur les escaliers d'évacuation pour échapper à la canicule, il va lorgner à travers la fenêtre du couple qui habite au dessus de chez lui ; la curiosité est un vilain défaut, vu qu'il va assister à une véritable scène d'horreur : un homme se faisant poignarder par une paire de ciseaux - même si la scène est en partie cachée, elle demeure suffisant édifiante... Le gamin ne va pas tarder à alerter ses parents. Seulement problème : comme il a coutume de raconter des histoires imaginaires (à force de crier au "loup", Esope n'est po oublié en intro), personne ne le croit... Il ose même se rendre à la police (belle idée que celle du chat fureteur qui rentre dans le commissariat et qui l'encourage à pénétrer lui-même dans cet antre) mais l'inspecteur en charge, même s'il est prêt à faire en catimini une ptite investigation, a tout autant de mal à croire en son histoire... Résultats des courses : non seulement ses parents le mettent de plus en plus en garde contre sa mythomanie (va t'excuser auprès des voisins en leur disant tout ce que tu racontes, oups...) mais surtout ses voisins deviennent de plus en plus méfiants envers ce ptit bonhomme : le mieux pour le faire taire serait encore de l'éliminer - Gosh...
Ce qui est fort de café dans l'histoire, c'est que plus le gamin se confie pour qu'on le protège, plus il se retrouve isolé et forcément en danger... A la suite de diverses circonstances, il se retrouve tout seul enfermé dans sa chambre - son père bosse, la mère est au chevet de l'oncle - et ses voisins d'attendre le moment opportun pour venir le cueillir dans sa cachette - terrible travelling vertical lorsqu'on voit le gamin à sa fenêtre regarder dans la rue pour assister, effondré, au départ de son père puis les voisins juste au dessus de lui, un sale sourire aux lèvres, faisant de même. On fait pipi dans sa culotte rien qu'en pensant à ce qui va suivre... Mais on a pas fini de vider sa vessie... Les Kellerson sont tout gentils en apparence (l'excellent Paul Stewart (sadique comme pas possible quand il aide le gamin à s'échapper de sa propre chambre, l'aidant secrètement, de l'autre côté de la porte, à rentrer en possession de la clé que le gamin tente, lui, de récupérer ingénieusement) et Ruth Roman peu à son avantage lorsqu'elle est filmée en plongée à travers les yeux du gamin). C'est ensuite une folle course-poursuite entre le gamin et ce sale couple qui va user de tous les moyens pour le faire taire (kidnapping, petit coup de poing subreptice dans un taxi pour l'assommer (affreux), tentative pour le faire chuter "accidentellement" du cinquième étage (horrible)...). Le suspense monte encore d'un cran quand la "chasse au gamin" s'opère dans la pénombre du bâtiment (magnifique jeu sur l'ombre et la lumière avec les stries des volets), un bâtiment décidément bien vermoulu (belle idée aussi que ce jeu sur le délabrement des lieux qui avait permis dans un premier temps au Kellerson de se sortir d'un mauvais pas lors de la première visite de l'inspecteur...).
Ted Tetzlaff (dont le dernier film en tant que directeur de la photographie fut Notorious d'Hitchcock - c'est pas rien) signe une œuvre prenante de bout en bout qui nous replonge dans nos angoisses d'enfance - sauf que là... Sauf que là, c'est pour de vrai, et notre bout de chou de devoir payer au prix fort à la fois son imagination (dur) et toute l'incrédulité de ses parents et... le côté éminemment vicelard de ses voisins - toujours se méfier des voisins... Beaucoup plus qu'une simple série B, la RKO produit là un incroyable et excellent film noir. Bien joué Ted.
LIVRE : Incidences de Philippe Djian - 2010
Il devrait se méfier, le Djian : à force de vouloir sortir un nouveau livre tous les 6 mois, il risque de perdre un peu sa réputation de ciseleur de style plus ou moins méritée. Ceci dit, Incidences est un bon cru, même s'il n'est pas complètement surprenant de la part du compère, un peu paresseux au niveau de son thème. Je dirais même que Djian a l'air de renaître depuis quelques temps, depuis en tout cas Impardonnables, un de ses meilleurs romans. Celui-ci nous raconte les aventures de Marc, écrivain raté, prof de littérature, qui n'hésite pas à coucher avec ses jeunes étudiantes bien entendu folles de lui (prénom inlassable pour personnage inlassable). Il ne faut pas chercher bien loin pour deviner que Marc est l'alter-ego à peine fantasmé de l'auteur lui-même, en héraut du style et de la grande écriture dressé face aux fâcheux de la littérature moderne. Les réflexions djiannesques sur la fulgurance de quelques grands auteurs (Carver, Roth, Saroyan, etc, que des Américains, quoi) sont rigolotes dans leurs excès, et ses poses de grand connaisseur des rythmiques littéraires impressionnent ; mais elles agacent aussi, puisqu'on ne peut s'empêcher d'y voir une auto-congratulation de sa propre écriture. Le statut d'écrivain raté du personnage ne cache pas la chose : Djian se prend pour un grand écrivain.
Il l'est tout de même souvent, grand écrivain : les deux premiers tiers d'Incidences sont vraiment très tenus dans le tempo des phrases, dans ce style chaloupé qui a fait la grandeur du Djian des années 80. Formidablement bien balancée, l'écriture est pensée, pesée, en termes musicaux plus que romanesques. La trame, bien fine malgré cette noirceur qui point là-dessous, n'est qu'accessoire : il s'agit d'un pur exercice de style, et ma foi on est content de voir Djian abandonner la plupart de ses tics pour resserrer quelque peu ses phrases. Moins de répétitions, moins d'effets voyants, même s'il en reste encore beaucoup : du "flow", rien que du "flow". On est entraîné là-dedans comme dans un de ces morceaux de rock que le compère énumère au cours de son récit, et on suit avec plaisir les réflexions désabusées de ce personnage contemporain. Quand Djian veut charger la mule, il se gaufre royalement : le passé d'enfant battu du personnage, ses relations troubles avec sa sœur, les morts qui s'accumulent autour de lui (et autour d'un gouffre au symbole éléphantesque), tout ça est raté ; mais quand il reste dans la légèreté, le sexe, la vie simple, l'amour retrouvé, il est excellent.
Le dernier tiers s'enfonce malheureusement dans l'ennui : la trame stagne, et avec elle le style, qui se met à se mordre la queue. Les choses sont répétées 10 fois sans nécessité, Djian quitte visiblement la partie. C'est dommage, car on ressort de cette lecture avec l'impression d'un léger bâclage, d'un brin de paresse de la part d'un auteur pourtant connu pour son acharnement à trouver la phrase magique. Allez jusqu'à la page 150, vous avez un grand Djian musical et très drôle ; allez jusqu'au bout, vous avez un livre oubliable et pantouflard. (Gols 03/03/10)
J'avoue avoir un peu laissé tomber le Philou (je le connais depuis tout petit - pas lui) ces d
erniers temps, tant je trouvais qu'il avait bien du mal à nous sortir un ouvrage où il ne tombait po dans la facilité... Ce bouquin a beau parler de "style" - avec toujours les dix mêmes mots de vocabulaire, empruntés semble-t-il à un professeur de chant -, a beau avoir un certain "flow" comme le souligne aimablement mon camarade -, il est tout de même encore et toujours bien difficile de ne pas tiquer devant certains morceaux de phrases répétées deux-trois fois d'affilée, ce qui donne certaines pages "douteuses" :
"Je trouve que c'est abominable de ma part. Je trouve que c'est vraiment abominable de ma part. Réellement indigne.
- Non. Jamais de la vie. Ecoutez-moi, Myriam, jamais de la vie. Personne ne l'a forcé à faire carrière dans l'armée. Il n'a qu'à s'en prendre à lui.
- C'est quoi ce courant électrique dont vous avez parlé ?
- Ce courant électrique dont j'ai parlé ?
- Oui.
- Ce courant électrique dont j'ai parlé ?
- Oui."
Bref, on s'en lasse un peu vite. J'aimerais bien aussi qu'on m'explique cette phrase : "Il erra durant un bon quart d'heure, désorienté par la pression à hauteur de ses tempes - la sourde, la souterraine pulsation du sang - de même que par l'abondante lumière qui se déversait du ciel et obligeait à cligner des yeux faute d'avoir oublié ses lunettes de soleil dans la boîte à gants" : franchement, j'aurais mis "pris" à la place d'"oublié" mais je travaille po chez Gallimard... Au niveau de la trame, il est clair - mais l'ami Gols le soulignait déjà - que lorsque Djian s'attaque à l'inceste et à l'enfance difficile du personnage principal, on rigole et les "rebondissement inattendus" de l'intrigue (cet épisode avec le flic cardiaque était-il bien utile ?) sont franchement lourdingues. Il tente bien dans les quinze dernières pages une pointe de subtilité dans "l'ellipse romanesque", mais l'idée tourne un peu court - ah puis tiens, c'est fini... Bon, sans vouloir non plus tirer à boulet rouge sur cet idole - de jeunesse, hum -, reconnaissons que le gars parvient encore au détour d'un passage un tantinet cynique et misanthrope à nous faire lâcher une petit rire étouffé (dialogues perso au lit : "- Qu'est ce qui te fait rire ? - Ce con de Djian...") :
- Approchez-vous, Marc, laissez-moi vous dire une chose. Je peux vous faire une confidence ?
- Non, Richard, j'aime autant pas. Je préfère vous le dire tout de suite. Je ne veux pas me retrouver détenteur des confidences de qui que ce soit. N'y voyez rien de personnel. Je ne veux pas de cette responsabilité-là. Je suis somnambule. Demandez à Marianne. Je parle en dormant. Je me promène et je parle. C'est aussi simple que ça. Pour le confidentiel, mon pauvre ami, gardez-vous bien de frapper à ma porte. Comme confident, je ne vaux rien."
Bon voilà, toujours un peu mitigé quoi... Ceci dit, cela ne m'empêchera point de lire Vengeances à l'occase, remarquez-le bien.

![Private_Lives_of_Elizabeth_and_Essex_(1939)_4[1]](http://storage.canalblog.com/75/82/110219/72466648_p.jpg)
![2328__vie_privee_d_elisabeth_d_angleterre_(la)_[1939]_-4](http://storage.canalblog.com/19/23/110219/72466661_p.jpg)































































