Shangols

18 janvier 2017

Un Eté brûlant (2011) de Philippe Garrel

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Certains ont trouvé le film "iridescent", d'autres ennuyeux à mourir, il m'a, pour ma part, laissé seulement... tiède.  On connaît par cœur la situation, on aurait presque l'impression que Godard a soufflé le scénar (Amour, haine, mépris, Italie...) à Garrel : un couple (tous les deux, forcément artistes, lui peintre, elle actrice) se déchire le temps d'un été sous les yeux d'un couple d'amis sans le sou qui tente de ne pas sombrer dans le naufrage... La mise en scène est d'une évidente sobriété, les décors (au delà de ceux des tournages de film) presque nus, l'interprétation honnête (Louis Garrel dans un rôle beaucoup plus froid et "distancé" que ce à quoi il nous avait habitué, Bellucci pour une fois pas si mauvaise - dommage par exemple que tous les seconds rôles masculins se ressemblent : types rasés au tiers (c'est une mode ? Que fait Gillette bon sang), à la fois décontractés, moqueurs, beau parleurs et suffisants)...

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Seulement voilà, le gros problème, c'est que si on comprend parfaitement la "situation", pour ne pas dire les situations sentimentales et affectives (qu'il s'agisse d'amour ou d'amitié), on a bien du mal, en fait, à y croire vraiment : Garrel est amoureux fou de Bellucci, certes, mais on ne sait finalement guère ce qu'il lui trouve (ah elle est sensuelle, la rotonde Monica, et ?...) ; la prétendue relation amicale, définie en tout cas comme telle entre Garrel et son invité de l'été, est... jamais vraiment traitée : ils passent du temps ensemble, certes, mais on a pas franchement l'impression que Garrel ait une once d'atome crochu avec ce gars (sans parler de leur discussion molle sur la révolution... L'invité, qui vend ses pauvres journaux "rouges", est bien content d'être logé aux frais de la princesse chez ce bobo avec piscine et B.M.) ; et même la relation amoureuse du couple d'amis n'est que superficiellement traitée - elle, elle a besoin de po beaucoup d'argent mais de beaucoup, beaucoup d'attention, voilà, point final. Du coup, même si l'on tente de s'attacher aux discussions de ce quatuor dans la tourmente (au niveau des larmes, on est bien dans le cinéma français, chacun aura sa scène), bien difficile de se sentir réellement concerné par leur histoire : la complicité entre les individus reste aux abonnés absents... On vibre malgré tout, avouons-le, lors de deux-trois séquences qui envoient carrément du bois : Garrel (Louis) au volant de sa bagnole, au début du film, la scène de danse échevelée de Bellucci avec un admirateur qui la mange du regard, l'apparition fugace de Garrel (Maurice) qui semble être littéralement revenu du pays des morts pour tourner cette séquence - la magie du cinéma !? - où l'émotion est enfin bien présente... Sinon, franchement, on reste tout de même un peu sur sa faim dans cette histoire au parcours fléché d'avance - ils s'aiment, se trompent, se déchirent, il morfle... Un été tiède et attendu, oui, plutôt.   (Shang - 26/01/12)

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J'avais toujours évité ce film, sûrement pour ne pas me confirmer que Bellucci est toujours la plus mauvaise actrice du monde. Eh bien, mis à part le fait que Bellucci est la plus mauvaise actrice du monde, que peut-on dire de cet opus garrelien ? Je commencerais par dire qu'il est au-delà du ridicule, semblant être écrit par un adolescent en pleine crise. Le portrait de l'artiste au travail (en l'occurence un peintre, campé par Garrel fiston) sidère par sa naïveté, sa candeur, son romantisme dépassé. L'artiste, chez Garrel, est forcément torturé et hystérique, forcément invivable et entouré de femmes divines. Et forcément riche, aussi, l'action se déroulant en partie à Rome (La Bourboule est bondée en été). Dans cet écrin clicheteux, Garrel père réalsie un film totalement con et inutile, une histoire de tromperies et de regrets ; comme quoi, on peut tourner toujours les mêmes films et n'en réussir qu'un sur deux. En tout cas, là, on se marre bien devant les mines tourmentées de ces personnages qui s'aiment mais se battent mais s'aiment quand même parce que la vie est trop dure partce que je t'aime mais on peut pas aimer et faire l'artiste à Rome, tu comprends. On ne croit à rien, ni au métier de Louis Garrel, donc, ni au côté révolutionnaire de son ami (lors d'une intervention policière, on entend cette phrase qui n'aurait pas fait tâche dans la bouche d'un militant du CM2 : "Sarko, salaud"), ni à ce tournage en costumes à Cinecitta, ni à l'amitié admirative qui lie les deux protagonistes principaux, ni aux histoires de cul, ni à rien. La faute à des dialogues empesés, mal écrits, immatures, et à des acteurs qui prennent ça tellement au sérieux qu'ils finissent par ressembler à ces acteurs de telenovelas. Tout est raté, de la musique répétitive et en porte-à-faux aux moments un peu improvisés (qui gâchent la seule scène correcte, celle que le Shang a indiquée), de la direction d'acteurs (Garrel est le seul à avoir réussi à rendre mauvaise Céline Sallette) au scénario, et on finit ce bazar ébahi. Ebahi qu'à ce stade de sa carrière, Garrel puisse encore faire des bouses romantico-nombrilistes comme celle-là, surtout au milieu de films réussis. Un été gonflant.   (Gols - 18/01/17)

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Garrel soûle ou envoûte ici

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Ma'Rosa de Brillante Mendoza - 2016

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Retour sur les trottoirs de Manille, ses rues surpeuplées, sa faune obscure et ses petits trafics : Mendoza filme (presque) toujours la même chose de la même façon, mais on est toujours fasciné par ses immersions en apnée dans le minuscule monde des Philippins qui survivent. Cette fois, son héroïne est Ma'Rosa, brave mère de famille qui s'en sort en vendant quelques grains de drogue sous la table de son épicerie. Suite à une dénonciation, elle at son mari sont arrêtés, et contraints de trouver une somme faramineuse pour éviter le procès. Une course au fric va alors s'engager dans la nuit, pour ce drame social concentré sur quelques heures. Avec à la clé, le portrait d'un pays ravagé par la corruption : il y a un effet papillon dans cette histoire, Ma'Rosa dénoncée est contrainte d'en dénoncer d'autres, Ma'Rosa lessivée est contrainte d'en lessiver d'autres, dans une relation de causes à effets qui n'en finira jamais.

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C'est un triste constat que Mendoza dresse de son pays dans cette mini-tragédie amère. Toutes les strates de la société, des plus pauvres aux plus riches, sont contaminées par l'argent, la pauvreté, la misère, et du coup par la corruption. Certes, les flics, brutaux, indifférents, amateurs, portent la part la plus dégoutée du film : elle est montrée comme un piège, jamais comme le bras de la justice, une fois qu'on a mis le pied dedans on est foutu. Elle massacre un dealer, elle vole des téléphones, elle réclame du fric, c'est en quelque sorte le représentant du pouvoir en place. Mais face à elle, Ma'Rosa et sa famille ne sont pas dénuées de responsabilité : elle n'hésite pas à balancer son forunisseur pour s'en sortir, et si on comprend parfaitement, on ne peut s'empêcher de penser qu'elle participe à l'effritement du pays. Bref, peu de monde à sauver dans ce film, et pour ne pas être trop dégoûté, on s'attache à la volonté de fer de Ma'Rosa pour s'en sortir. Tout est bon, vendre la télé, aller taxer une soeur rancunière (la seule apparition de la comédie dans ce film, véritable respiration qui fait du bien), se prostituer, s'humilier, et la volonté inébranlable de l'héroïne pour s'en sortir est remarquable. Ma'Rosa parle de drogue, bien sûr, mais parle surtout de ses conséquences sur le comportement des gens, sur ce qu'elle fait aux rapports sociaux, dirigés désormais uniquement par les rapports économiques plus ou moins honnêtes.

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La mise en scène de Mendoza est extraordinaire. Il est bien aidé, il faut dire, par ce grouillement populaire que constituent les rues de Manille, une sorte de cour des miracles à ciel ouvert, éminemment photogénique. Le cinéaste s'accroche aux basques de ses personnages, et ne les lâche pas d'une semelle, quitte à rendre son image illisible, floue, saccadée. C'est vraiment du cinéma pris sur le vif, clandestinement pourrait-on croire, avec une petite caméra DV, comme une sorte de Dardenne ++. Mais ce faux amateurisme n'exclut pas un travail fascinant sur le son, une direction d'acteurs impeccable (c'est l'actrice principale qui a eu le prix à Cannes, mais franchement ils le méritent tous), une magnifique montée dramaturgique. Le film, de temps en temps, sort des rails de sa narration, s'intéresse à deux adolescents qui se battent, à un flic qui va fumer une clope, au client d'un prostitué, mais garde toujours à l'oeil son objectif : fabriquer une sorte de tragédie classique, règle des trois unités en bandoulière. On quitte la salle en prenant un grand bol d'air, encore une fois admiratif devant le travail de ce cinéaste formellement passionnant et intelligent dans le fond.

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17 janvier 2017

Cameraperson (2016) de Kirsten Johnson

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Après avoir fait le tour du monde avec sa caméra (de la Bosnie au Nigéria, des Etats-Unis au Liberia...), tournant divers documentaires pour différents individus lors de ces vingt-cinq dernières années, Kirsten Johnson nous livre un petit best of de ses propres images. Si elle n'a pas tourné sur le front d'une quelconque guerre, elle a passé notamment du temps à rencontrer en Bosnie des victimes (ainsi des femmes violées) ou des personnes revenant habiter sur les lieux dont ils avaient été chassés : un exemple certes parmi tant d'autres mais dans lequel on sent toute la pudeur d'une vidéaste qui ne cherche jamais à tomber dans un quelconque voyeurisme, juste à capter, avec l'approbation et la confiance totale de ses interlocuteurs, quelques instants de vérité ; l'un des instants les plus forts, émotionnellement, est sans doute lorsqu'elle revient cinq ans après avoir tourné son reportage en Bosnie. Rien que le regard de cette grand-mère au moins bicentenaire avec laquelle, lors de sa première venue, elle avait fini par parler de ses vêtements plutôt que des événements, donnerait des frissons dans le dos à un ours polaire. Mais au-delà de ça, on assiste à une multitude de micro-situations qui remuent plus ou moins son homme : un boxeur qui pète les plombs après une défaite, sa propre mère touchée par Alzheimer qui se fait secouer par une bourrasque de vent, une femme qui fait une mini-crise de nerfs en fouillant, exaspérée, dans les affaires de sa mère suicidée (provoquant dans la foulée une impressionnante chute de neige depuis son toit), un jeune garçon borgne qui témoigne de la façon dont il a perdu son frère, un accouchement miraculeux dans une clinique du Nigéria...

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Johnson, dont on soupçonne une patience infinie, semble toujours prête à s'effacer derrière son outil de travail pour capter au vol un événement, une parole, un regard voire même un lieu qu'il est interdit de filmer (notamment une prison au Yémen où se trouveraient des membres d'Al Qaïda) - elle semble d'ailleurs plus d'une fois oublier le monde qui existe autour de son viseur vus les petits crashs de caméra dont l'on est témoin au début du film. On ne ressent peut-être pas le souffle, l'envolée d'un Marker (qui savait à l'aide d'une simple voix off magnifiquement donner du sens à son montage) mais on a l'impression, dans les temps forts comme dans les temps faibles, d'avoir affaire à une véritable camérawoman-cinéaste qui possède un "œil", une vision, toujours dans le respect de ses interlocuteurs. Ce documentaire porte d’ailleurs parfaitement bien son titre tant l'on a le sentiment que ce que l'on voit se fait sans le truchement de cette petite machine à enregistrer que constitue une caméra : comme si toutes ces interviews avaient été confiées secrètement, en toute intimité, à une personne, comme si ces événements n'avaient attendu que le regard de cette femme pour naître - ou tout simplement comme si cette petite machine magique avait la possibilité, en revenant des années plus tard sur les lieux d’un massacre, de saisir dans l'air la mémoire des événements. Bref, un joli tour de force qui devrait plaire à l'ami B.

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Bring me the Head of Tim Horton (2015) de Guy Maddin, Evan Johnson & Galen Johnson

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Guy semble être réduit à devoir faire la pige en réalisant ce making of (ou mocking of, on y revient) du film de guerre canadien à gros budget Hyena Road réalisé par son ami Gross. Jouant le rôle d'un taliban mort (…), on retrouve dès le départ de ce métrage de trente minutes le Guy dans la poussière jordanienne (le film étant censé se passer en Afghanistan) matant le ciel et réfléchissant sur son sort... Rapidement, on sent que le gars, tel un petit Godard malicieux, va profiter de l'occase pour réaliser une œuvre toute personnelle qui se moque un brin des films de guerre, voire de l'engagement des Canadiens dans cette bataille. Maddin et ses deux associés filment ces "acteurs" perdus dans le désert dans un noir et blanc bien sombre faisant apparaitre ces petites figurines dans leurs habits de guerre comme de simples petites fourmis qui s'agitent sur la colline. Ils changent ensuite radicalement d'esthétique (la fameuse et éternelle distorsion madienne) pour nous livrer des images de combats aux couleurs sursaturées, ajoutant à l'envi des tirs au laser digne d'un jeu vidéo ou d'un Star Wars au rabais. La voix off mécanique qui revient à plusieurs reprises (long discours alambiqué qui part en vrille) ou les passages où le Maddin se balade avec, dans son dos, un écran vert (c'est la première fois qu'il avait prévu d'en utiliser un pour apparaître sur fond de neige dans ce décor désertique - il reconnaît laconiquement avoir vu un peu court sur la taille du bazar) laisse poindre une certaine ironie mordante. Lorsque que le producteur Michael Kennedy (executive vice-president, cineplex entertainment) apparaît pour annoncer un making-off rendant compte de l'aspect behind-the-scenes de la super production popu, on imagine facilement le gars Maddin rire sous cape vue la copie rendue (en espérant que la "carte blanche" qu'il eut ne l'a finalement fâché avec personne... on finit franchement par se le demander). Au final, un petit bonbon acidulé du gars Maddin, fauché mais toujours cyniquement droit dans ses bottes. Eternellement caustique, le Canadien.

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Mad of Maddin

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LIVRE : Article 353 du Code pénal de Tanguy Viel - 2017

9782707343079,0-3711696Viel continue à creuser patiemment son genre, le polar en écriture blanche, et ajoute une jolie pierre à son édifice. Pas de grand drame dans Article 353 du Code pénal : juste, au tout début du livre, un meurtre, accompli même pas tout à fait jusqu'au bout par Martial Kermeur, brave breton licencié de son entreprise et recyclé en gardien de château, sur Antoine Lazenec, promoteur immobilier escroc. Même pas de fuite, même pas de deuxième crime, même pas de coups de théâtre : le gars se fait arrêter et raconte au juge la mécanique des événements qui ont entraîné la chose. Pas grand-chose non plus dans le corps du texte : le simple enregistrement d'une détresse sociale comme en partagent des milliers de prolos, licenciés, humiliés, ayant cru une seconde au bonheur économique, et qui se retrouvent du côté des losers come d'habitude. Le triste constat d'une fracture sociale qui joue désormais à visage découvert, où les nantis escroquent les petits en toute impunité, où la seule référence est l'argent-roi, où l'humiliation se joue lentement, petitement, irrémédiablement, et sépare les hommes. Viel est très habile pour fouiller dans les relations entre les deux hommes, ce mélange d'amitié, de crainte, de respect, d'admiration, de haine et de dégoût, qui s'empare de Martial à l'égard d'Antoine. Représentant à lui seul le succès économique fier de lui, celui-ci est subtilement peint par l'auteur dans toute sa suffisance et sa confiance, véritable maître d'oeuvre de l'effondrement d'un village. Le portrait de ces bourgades impressionnées par le succès et le miracle économique est lui aussi parfaitement réussi, et il y a même le regard de la génération suivante, en l'occurrence le fils de Martial, qui est dépeint avec désespoir par Viel : ce que ne sont pas arrivés à faire les parents, les enfants le rateront aussi, en pire.

C'est avec une écriture discrète que Viel avance. Pas de grands éclats, pas de saillies véritables dans ce texte qui sait se tenir. Le gusse ne fait pas dans la démonstration, ne fait pas dans le jugement, et condamne aussi bien ces loups qui dévorent les moutons que la vanité un peu ridicule de ces moutons. La (fausse) simplicité de l'écriture, en fait très joliment sophistiquée dans son montage, est là pour metre à jour le monde moderne, à travers un de ses plus petits détails : à travers le fait divers, Viel dit beaucoup de choses. Il en profite pour réaliser un polar à la Simenon assez passionnant, et retranscrit parfaitement l'état des choses. Notons quand même parfois un vocabulaire un peu flou (un "chéquier plus épais que les autres", vraiment ? Des dominos qui tombent "sans crier gare", ah oui ?), ce qui alourdit un tout petit peu la chose. Mais, malgré tout, un roman qui passe comme de rien, très modeste dans l'écriture et en même temps ambitieux dans le fond, encore une fois un travail sans tâche de notre bon Tanguy Viel.

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Swagger d'Olivier Babinet - 2016

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On faisait la grimace devant les petites "tricheries" des documentaires d'Herzog (en tout cas, moi) ; mais à côté de Swagger, ces petits écarts passent pour d'innocentes entraves à la règle. Babinet invente un nouveau genre de documentaire, à cheval entre réalité et fantasme, et réalise un film hybride, dont on ne sait trop si on doit saluer la forme ou si on doit la condamner sans rémission. Le gars décide de planter sa caméra dans une banlieue parisienne, Aulnay, et de filmer les adolescents qui peuplent les écoles de la ville. Témoignages frontaux, petites anecdotes croustillantes, malaises qui se font jour, moments d'intense rigolade ou de confidences douloureuses, on est dans le docu classique, celui, empathique, qui sait regarder les gens et mettre à jour de vastes sujets sociaux par le détail. Même si ces mômes, reconnaissons-le, n'ont souvent pas grand-chose à dire, même si Babinet filme toute parole comme si elle était capitale, même si, à force de privilégier les "grands moments" (qu'ils soient drôles ou tristes), il finit par faire un film qui n'est que spectaculaire, on apprécie d'écouter cette génération s'exprimer. D'autant que ses témoins, tous blacks ou beurs (même un Indien), sont avant tout garants d'un nouvel état du pays. Cette banlieue oubliée est semblable aux autres, et pourtant les "Français de souche" y sont absents, comme un territoire autre. Cette étrangeté du territoire est joliment scrutée par le réalisateur, qui enregistre doucement les inégalités sociales en oeuvre dans cette banlieue-type, et par la bande le nouveau visage de la France, que les ânes comme Zemmour feraient bien d'accepter.

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On aime ces personnages hauts en couleurs, malgré le peu d'intérêt de ce qu'ils racontent. C'est juste que le gars a su trouver des caractères étonnants : un gars fan de mode, très drôle, qui raconte dans la longueur un épisode des Feux de l'Amour, véritable OVNI de son collège ; un adolescent doux et souriant qui raconte ses premières amours ; une fillette très mûre qui raconte sa théorie du complot de Mickey et de Barbie (très intelligente analyse, au final) ; une gamine complètement ramassée sur elle-même, qui oublie tout, même son prénom ; un Indien très élégant, fan de rock et chouchou de ces dames ; un rebelle à foulard à tête de mort qui s'avère être un romantique grand crin ; et toute un catalogue d'autres gusses, tous plus ou moins attachants, qui constitue en creux un portrait d'une certaine jeunesse. On peut tiquer devant cette suite de tronches ou de caractères saillants, regretter que Babinet n'ait pas choisi un ou deux ado plus "banals", moins hauts en couleur (on en aperçoit un ou deux qu'on aimerait beaucoup connaître dans les plans d'ensemble), mais on apprécie cette parole libérée, très douce, que le gars sait faire naître chez ces mômes.

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Après, il y a la mise en scène de la chose, et c'est là que le film trouve son originalité et ses limites aussi. Pour montrer ces jeunes dans leur univers, Babinet habille son film de scènes "fictionnées", tournées avec force drônes et effets spéciaux, qui les replacent dans leur vie, inventent de petites saynètes pour mettre à jour leurs fêlures ou leurs grandeurs, montrent le visage de certains protagonistes sur le témoignage d'un autre pour faire croire à une réaction, etc. On comprend le principe : transformer les fantasmes et le monde intérieur de ces mômes en quelque chose de cinématographique, doper le simple témoignage par des idées visuelles, voire même donner, le temps d'une scène, le premier rôle à un môme particulièrement introverti. Mais on ne peut aussi s'empêcher de grimacer devant la grosse tête de ce film qui, pour faire son show, s'autorise toutes les compromissions avec le réel. On passe un bon moment devant Swagger, d'un point de vue émotionnel ; intellectuellement, c'est plus discutable, on se dit que le travelling est parfois affaire de morale, et on repense aux grands documentaristes (Depardon, Wiseman) qui auraient su dire tout autant de chose sans grues alambiquées.

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16 janvier 2017

Suntan (2016) de Argyris Papadimitropoulos

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Voilà un petit film grec qui sonne définitivement le glas des vacances. L'histoire est simple comme bonjour : un petit docteur d'une quarantaine année à l'allure de gentil bouledogue se fait muter sur une île grecque quasi déserte. Quasi déserte durant dix mois mais qui en juillet-août explose avec la jeunesse vacancière venue du monde entier. Time to fuck pussies, lui annonce avec élégance un des autochtones beaufs. Notre petit docteur n'y croit guère jusqu'à croiser dans son cabinet le regard d'une jeune femme des plus avenantes et pas vraiment farouche. Notre homme y croit, atteint le nirvana (sans gloriole) puis se fait jeter - notre homme s'accroche, notre homme picole, déprime, dérive... Ça ne sent pas forcément bon l'ouzo pour le happy end... Un film des plus lumineux par son image, son ambiance, sa décadence qui devient au fil du temps, à l'image de son héros, de plus en plus pathétique et foireux... Cette jeunesse incandescente et je-m'en-foutiste, cette jeunesse fêtarde et libre, clair que notre homme ne l'a pas connu ou alors il y a deux siècles. Il met le petit doigt dans l'engrenage de la sensualité et de la liberté, se prend au jeu, prend tout un peu trop au "sérieux" - le gros problème, c'est que notre quarantenaire est un peu brut de décoffrage et risque d’avoir bien du mal à prendre ses distances... La chute s'annonce douloureuse...

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Papadimitropoulos sur un scénar icarien régler comme du papier à musique (l'ascension, la proximité du soleil, la descente en flamme) nous sert une sympathique petite chronique d'un crash annoncé. On pense au départ que notre gars n'est pas dupe et saura simplement glaner, le temps d'un été, le souvenir d'une amourette bonus – seulement, à la première petite anicroche, on voit bien qu'il file un mauvais coton hydrophile... Travail bâclé, consommation d'alcool et de cigarettes en augmentation exponentielle, cette légère petite chronique se transforme en véritable voyage en enfer. Le ton devient glaçant, les cernes de notre gars se creusent et l'on sent bien que tout lui échappe... Le cinéaste multiplie les scènes nocturnes et notre héros de s'enfoncer chaque soir un peu plus dans la nuit et dans la mouise. Les traits du petit bouledogue se tendent, se ferment et l'on sent venir de loin le dérapage non contrôlé. Un film qui joue malicieusement des contrastes entre génération pour nous prouver par a+b que les plus vieux ne sont pas forcément les plus sages. On compatit un temps pour notre petit bout d'homme entre deux âges avant de reconnaître que l'âme humaine masculine peut renfermer des gouffres sans fond, pas toujours forcément évident à soigner : un docteur qui a bien du mal à en découdre avec lui-même, à se raisonner et qui se verra dans l'obligation – s’il n’est pas trop tard…- de recoudre le mal qu'il a fait... Lumineux puis noir, un bon petit film grec de rentrée pour fermer la page de l'insouciance et des bêtises.

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La Tarentule au ventre noir (La Tarentola dal ventre nero) de Paolo Cavara - 1971

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Un bon vieux giallo de derrière les fagots, ça faisait longtemps. On est là dans la plus pure tradition du genre, ni plus ni moins, et on passe un moment agréable à regarder ces zooms improbables, ces focales courtes utilisées à la va-comme-je-te-pousse, ces travellings aventureux, et ce scénario cousu dans le fil dont on fait les bobines. Cavara, inspiré de toute évidence par le bien supérieur Oiseau au plumage de cristal, tire à la ligne, et ne se force pas trop pour copier plus ou moins son modèle : c'est la même bonne vieille histoire de serial-killer froid et brutal, cette fois un gusse qui s'amuse à paralyser ses victimes avec une aiguille d'acupuncture avant de les éventrer dans des lumières rouges. Mais qui est-il donc ? Le mari trompé de la première victime ? la tenancière d'un cabinet d'acupuncture ? une femme trompée ? Le flic moustachu de service, le commissaire Tellini, enquête sévère, quitte à délaisser son épouse pourtant gironde, quitte à laisser celle-ci à la merci du dangereux tueur à l'aiguille. Comme d'habitude, on se fout un peu du coupable. Ce qui importe, c'est la mise en scène baroque des meurtres, avec leur lot d'hémoglobine et d'yeux révulsés. Et Cavara nous en donne pour notre argent, ces moments-là sont parfaitement plaisants, avec ces cadres tordus et cette sorte de mythification fétichiste de chaque geste. Il est fasciné par la somme de petits cadres sur le meurtrier, ganté, qui prépare patiemment ses exactions, aiguille chauffées à blanc, couteau aiguisé, etc. L'angoisse monte pas mal dans ces plans où la maison de la victime est filmée comme un piège, et les morts spectaculaires de ces jeunes femmes sont bien mises en scène. Notamment celle dans un magasin de mode, où les mannequins tombent sur cette pauvre fille, et où sa mort la prend à genoux, dans une pose christique. C'est vrai que Cavara ne s'épargne pas, et du coup laisse tomber toutes les scènes "entre". Le type qui fait le commissaire serre les dents et montre toute sa perplexité, il y a une vague histoire de maître-chanteur et de détective privé, bon, ça passe le temps, mais on attend les meurtres.

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Pour meubler également, le gars filme les fesses de ces dames, la part d'érotisme est comme d'hab assez forte. Les ébats du flic avec sa femme sont étonnamment pudiques, mais les victimes, surprises la plupart du temps, ô hasard, dans leur plus simple appareil, apportent leur lot de chair fraîche. Ce mélange entre Eros et Thanatos fonctionne bien, il y a un côté très trouble dans ce rapport aux corps que les cinéastes italiens de l'époque entretiennent torvement. La musique de Morricone, presque bruitiste la plupart du temps, très contemporaine, ajoute au charme. Malgré le jeu affreux des comédiens, malgré le lourd ennui des dialogues (ah la scène de la tarentule, complètement idiote !), malgré le fait qu'on a déjà vu ça 18000 fois, on passe un moment agréable devant ce film de série.

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15 janvier 2017

Mon Chien (1955) de Georges Franju

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Un film sur les chiens abandonnés réalisé par Georges Franju, je ne pouvais sérieusement pas passer à côté. Il s'agit de l'histoire de Pierrot (interprété par le berger allemand Rex - propriétaire M. Lesourd - qui ne fit par carrière) que ses maîtres, sur la route des vacances, abandonnent lâchement dans la forêt (rah le sale père de famille qui demande à son chien de rester couché au fond des bois et qui revient, tel un voleur après un larcin, rapidement à la bagnole le collier du chien à la main). Leur petite fille pleure toute les larmes de sa vessie. Le pauvre berger tente de retrouver la maison de ses maîtres, se rend d'abord dans une église d'où il se fait jeter (Dieu vomit les clebs), puis dans un bar (ça le rend forcément sympathique) et retrouve après des kilomètres et des kilomètres, la langue pendante, sa maison ("abandonnée comme lui", aha sacré Jacques Prévert qui ne rate jamais un bon jeu de mots). Impossible de franchir le portail, il se rend donc dans un parc et crac il se fait chopper : police, menotte, fourrière. Là, j'ai senti l'émotion qui commençait à grimper mais je me suis bien repris.

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Ambiance infernale de chiens hurlant, une bande son qui n'est pas sans faire penser à celle d'une séquence de Les Yeux sans Visage - après, on a de la culture ou on en a pas. On pressent que le gars Georges, même s'il nous annonce que chaque année 4000 chiens sont conduits en chambre à gaz ou finissent sur une table de vivisection, nous prépare joyeusement un happy end. C'est miser un peu bêtement sur le type qui a quand même tourné six ans plus tôt Le Sang des bêtes et Hôtel des Invalides sur les gueules cassées (j'arrive toujours à refourguer d'anciennes chroniques)... Alors qu'on était prêt à redevenir jovial en espérant que la chtite toute sèche retrouve son berger tout allemand, le film tourne au vinaigre (au bout de 48 h, un chien sans collier est condamné à mort !) et c'est plutôt ambiance On death Row (toute proportion gardée, je ne voudrais pas choquer le lobby qui préfère les hommes aux chiens). Autant vous dire qu'à voir soudainement toutes ces cages vides - remplies précédemment de chiens matriculés à l'air tout pauvre - alors que le mot fin s'empale sur l'écran, on fait beaucoup moins le malin. Un film pour un dimanche soir morose : ça commence mignon tout plein et ça finit par un vide existentiel canin qui rend tout chose, le coeur vide. Pas marrant, Georges.

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Le Loup gris et le petit Chaperon rouge (Серый волк энд Красная Шапочка) de Garri Bardine - 1990

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On connaît tous l'histoire du Petit Chaperon rouge. Mais sous les petits traits de génie de Garri Bardine, ça se transforme en comédie musicale absolument délicieuse, et on se retrouve à réviser ses classiques avec une énergie communicative. Le gars enchaîne les tubes traditionnels russes, les adaptations de chansons américaines ou anglaises, les scies françaises, mélange sans façon toutes les histoires enfantines classiques, et réalise le film le plus tonique du monde. Comme quoi, avec trois boules de pâte à modeler, un ou deux décors en carton, et la gnaque, on arrive à faire un film pour enfants qui ne doit rien à personne. Cette adaptation délicieusement incorrecte politiquement nous montre un chaperon rouge tonitruant, fabriquant avec sa nounou un gâteau russe traditionel, afin de propager la gastronomie du pays à l'export. La voilà donc partie direction Paris ("La vie en rôôôseu") pour livrer la chose, mais en chemin elle croise le loup. Celui-ci s'est fait greffer un joli dentier en acier, et a déjà avalé, dans une pétaradante comédie musicale, un docteur, les trois cochons, les 7 nains, la mère-grand, et un paquet d'autres personnages qui en profitent pour danser la gigue dans son ventre. La rencontre sera explosive, et tout se terminera bien entendu par l'éradication en bonne et dûe forme du lycantrope, et une dernière sarabande de toute l'équipe libérée, puis par une panne de la télé de la nounou qui regardait ça dans son salon.

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Ca, c'est pour le scénario, qui recycle habilement et joyeusement tout un pan des contes traditionnels (russes et d'ailleurs), en modernisant l'histoire et en se moquant gentiment de tous ses personnages. La réalisation, quant à elle, fleure bon le fait main, et accumule brillamment les idées. On sent que Bardine veut rester dans son pays, mais cherche aussi à teinter son histoire traditionnelle d'un apport bienvenu d'influences occidentales. Les chansons s'enchaînent, chantées façon cabaret par des voix taquines, les gars et les gamines se vautrent et se dévorent dans un joyeux foutoir, et le réalisateur s'amuse avec les frontières et les coutumes de chacun. Il y a notamment un passage à la douane qui mérite le détour, et le regard discrètement politique de Bardine se fait jour au milieu du conte pour gamins (le voyage du Chaperon se fait sur une terre qui glisse sous elle, et on entend de la musique allemande ou italienne suivant qu'elle penche à droite ou à gauche). On sent, malgré l'importance de l'équipe à la réalisation, qu'on a là un vrai regard, un vrai style, et que le gars s'exprime à la première personne. Un film très personnel, donc, joyeux, et ressuscitant les grandes heures du cinéma d'animation russe.

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14 janvier 2017

Independence (1976) de John Huston

"You have a Republic, if you can keep it."

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Voici à n'en point douter l'un des films de chevet de l'ami Trump. Huston filme dans la brume les premiers grands gorilles américains de la Déclaration de l'Indépendance et on se dit que ces hommes-là, nom d'une baïonnette, étaient sacrément droits dans leurs bottes. Une poignée d'hommes, une poignée de dates, une poignée de déclarations chocs et de formulations incontournables, Huston recrée avec les moyens du bord (quelques costumes vintage, un décor historique et une machine à brouillard) les premiers temps de la République. Aucune anicroche au programme lors des assemblées, la plupart des représentants semblant voir d'un bon oeil la création de ces United States - malgré la menace lointaine du King. On apprend au passage que la femme de John Adams lui souffla depuis le Massachusset deux-trois idées, notamment celle de ne pas oublier les femmes au niveau des Droits (ah le rôle des femmes derrière les grands hommes, hein Donald ? Ouais, non, pas forcément rassurant sur ce coup)... On se dit que, franchement, ces odyssées nous font découvrir des toutes petites choses filmiques sans grand intérêt et on essaye de se rassurer en pouvant envoyer lors de ces micro-chroniques des vannes ultra-cassantes - tremble Trump, Shangols veille. Bon, voilà, la filmo de l'ami Huston prend un nouveau coup dans les reins... Allez, on prend son courage à deux mains et on se lance bientôt dans Phobia - ah oui, c'est un métier de longue haleine, shangolien.

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Allô Huston

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Frantz de François Ozon - 2016

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J'étais prêt à laisser tomber François Ozon, voyez-vous, trop de pastiches, de postiches et de légèreté ayant fini par m'agacer. C'est pourquoi Frantz arrive comme un miracle, et comme la preuve que c'est dans le film à costumes que le gars s'exprime le mieux (Angel, 8 Femmes). Dans une sobriété qui lui fait honneur, avec une modestie et un sens de la mesure impeccables, mais sans perdre pour autant son côté expérimental et incarné, il réalise là un de ses plus beaux films, ce qui n'est pas rien.

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Le charme du film tient en un seul mot : Paula Beer. Non pas que cette actrice soit particulièrement belle, fatale, photogénique, ou quoi que ce soit. Mais Ozon la magnifie, lui offrant l'écrin sublime d'une mise en scène tout en approches sensibles, en mouvements discrets, en recadrages suaves. C'est bien simple : depuis Truffaut, on n'a jamais vu une femme aussi bien filmée. La caméra amoureuse d'Ozon nous fait augurer des sentiments de son partenaire, Pierre Niney, et c'est d'autant plus fort d'avoir substitué au regard dénué de sentiments du garçon la sensualité admirative de la caméra. La phrase de Godard prend tout son sens ici : "le cinéma substitue à nos regards un monde qui s'accorde à nos désirs". Le film d'Ozon déploie tout un réseau fantasmatique autour de cette femme, "l'étrangère", celle qui fait partie d'une culture d'autant plus éloignée de la nôtre que l'histoire se situe au lendemain de la guerre, au moment où les tensions entre Français et Allemands sont encore très vives. Une histoire qui va mêler étroitement l'amour, l'art et la mort, tout en dessinant une déclaration d'amour au cinéma qui est assez touchante.

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Les deux amants du film passent leur temps à se mentir, mais leurs mensonges soustraient le monde à la réalité, et le rendent plus beau. Dans un premier temps, Adrien ment à la jeune femme, puisqu'il est l'assassin de Frantz et se fait passer pour le meilleur ami d'icelui. Balades au Louvre, passion de la musique, le monde qu'il décrit est idyllique, et les petites pointes de couleurs qui viennent habiller ces rêves de vie parfaite tombent à point. Grande idée que celle-ci, toute simple, qui consiste à habiller d'abord les souvenirs, puis les moments gais vécus en couple, de couleurs, pour rompre avec le pourtant somptueux noir et blanc. Dans la deuxième partie du film, la jeune fille, arrivée en France, fantasme complètement la vie d'Adrien, va à l'opéra pour l'écouter jouer, va au Louvre pour tenter de le retrouver. Le film qu'ils se jouent, chacun de son côté, supplée à leur mal-être, les aide à vivre ; belle décalration au cinéma lui-même, en tant que générateur de fantasmes. Le jeu de regards, de gestes, de mots, échangés par les deux amants, fabriquent une histoire d'amour, alors que la réalité sera triviale, autre. Et pourtant, il a fallu que Anna en passe par là pour accepter la vie, faire le deuil de Frantz et commence à renaître. Ozon ne refuse aucun sentiment, dopant son film à l'émotion, faussement simple dans son exécution, dans son abord ; il a un côté très littéraire dans ce qu'il raconte. Mais le filmage est très sophistiqué, très précis, et le jeu de ses comédiens ne verse jamais dans la facilité. D'une supérieure élégance, enfin débarrassé de ses tics de petit malin qui finissaient par gâcher son cinéma intello et sensuel à la fois, il a peut-être enfin trouvé sa voie nouvelle : filmer les acteurs. (Gols - 11/10/16)

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Il y a en effet du vrai dans ce que dit joliment mon camarade à propos de la résurrection d'Ozon et de ce bien bel écrin filmique qui sublime son héroïne parfaite en tout point (très fan du petit grain de beauté sur le nez qu'elle partage avec Ornella Mutti - c'était la séquence esthétique et cinéma). Beaucoup aimé cette sorte de "métempsychose" qui s'opère, dans un premier temps, du soldat allemand au soldat français : c’est ce dernier qui revient du front pour visiter la famille allemande et la fiancée de celui-là et l'on ne peut s'empêcher d’ailleurs au passage de penser à une sorte de variation julesetjimesque – en référence à la peur de Jim de se trouver face à Jules dans les tranchées et de le tuer, ce qui n’arriva bienheureusement point. Une fois cette visite effectuée et le premier secret du film révélé, apparaît une autre sorte de "contamination spirituelle" tout autant intéressante : après tous les mensonges émis par Adrien, Anna se met à son tour à mentir - pour ne pas créer de scandale, pour le bien-être de sa famille d'adoption, mais surtout pour ne pas mettre à mal l'amour naissant qu'elle ressent pour Adrien... Tout un réseau de mensonges mis en place par la belle Anna et qui se prolonge tout au long du film ; objectif inavouable : espérer trouver un véritable amour de substitution. Tout nous prépare à ce que cet amour non avoué finisse par éclore et puis... pffffiout... Comme si les mensonges avaient fini par prendre le pas sur la réalité, les fantasmes sur les sentiments vrais.

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Tout n'est pas complétement perdu puisqu'en effet, par le truchement de ce saisissant tableau de Manet, "Le Suicidé", Adrien et surtout la jeune femme, trouveront la force de s'accrocher à la vie, de ne plus se laisser aller au désespoir, de se reconstruire (A une nuance près toutefois : Anna semble avoir beaucoup plus gagné en autonomie qu'Adrien, ce dernier, encore trop attaché au passé, se montrant finalement incapable de suivre l'amour quand il se révèle à lui). Belle résurrection au final que celle de cette femme qui par la confiance qu'elle place en cet homme, par son ouverture d’esprit, son sens du pardon, par le biais de l'art et par sa pugnacité retrouve ses couleurs. Il faut aussi souligner tout au long du film la superbe musique de Rombi dont Ozon sait user avec parcimonie, ainsi d’ailleurs que le magnifique travail de mise en scène et de montage - cela faisait longtemps qu’on n’avait pas vu Ozon faire montre d'un tel soin à chaque plan, à chaque séquence (lors de discussion en trio ou en quatuor notamment) si judicieusement découpée (et ce sans jamais chercher à faire le petit malin comme le disait l'ami Gols).

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On aime cette douce mélancolie qui se dégage de cette œuvre toute en nuances, ces subtils mouvements du cœur qui restent pleins de pudeur mais le truffaldien qui se cache en moi demeure malgré tout un peu déçu. On n'aimerait pas sabrer la chose en disant que l'on reste dans la bonne vieille qualité française des 20 dernières années (qui a... ses qualités, assurément) mais si l'on trouve un vrai charme sentimental à la chose, on reste un peu moins friand des dialogues, un peu platounets, de ce scénar qui traîne parfois un peu en longueur (ces deux vieux Allemands qui bougent au rythme d'un caméléon) et qui use avec ultra-parcimonie de coups d'éclat. Difficile de louer l'humilité certaine d'Ozon sur ce coup et de lui reprocher en même temps l'absence de folie, je vous l'accorde, mais avouons qu'il y a parfois un petit côté ronronnant que peine toujours à sauver la luminosité de son actrice (le dernier plan est à tomber, certes). Bref, un très bon Ozon qui retrouve sa foi sacrée en son cinéma mais un spectateur qui attend encore un peu plus de cet éternel héritier... truffaldien.  (Shang - 14/01/17)

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LIVRE : Vagabond de Franck Bouysse - 2013

9782358871358,0-3390443Bouysse aurait pu écrire un roman noir à l'os, un de ces bons vieux trucs pompés sur les Américains, sec comme un coup de whisky bon marché. Mais voilà, il veut être un grand écrivain. Il utilise donc pour raconter son histoire simplissime un langage amphigourique à peu près incompréhensible, et ensevelit la moindre notation sur le temps qu'il fait, le moindre geste de son personnage, la moindre pensée fugace qui lui passe par la tête, sous des tonnes de mots, si possible les plus savants et les plus pompeux du dictionnaire. Résultat : son livre est illisible, débordant jusqu'à ras bord de son vocabulaire ampoulé, transformant tout en bouillie littéraire grand crin. Il n'y avait pourtant pas de quoi : un guitariste alcoolo qui joue dans des rades minables recroise par hasard la route de son ex-diva de compagne, et est rattrapé par un passé terrible qui le poussera à commettre l'irréparable. Là où Chandler aurait fait une nouvelle de trois pages, Bouysse prend très au sérieux son historiette, et en fait des tonnes pour aplatir son scénario sous les exagérations de style : si le gars éternue, il convoque "les foudres du ciel tourmenté sous lequel les hommes s'agitent tels des girouettes effarouchées sous les scories de la destinée", genre. Le texte devient ainsi à la limite du risible, et on se dit que c'est sortir les bulldozers pour arracher un arbuste. Au milieu de ce magma qui tombe des yeux émerge parfois les traces du bon écrivain un peu sobre qu'il deviendra plus tard, notamment quand il parle de la musique, ou quand il s'attaque à de (trop rares) dialogues : dans ceux-ci, il parvient à trouver un flow, une originalité qui marque. Bouysse est peut-être, après tout, un auteur de théâtre. En tout cas, il n'est pas un poète, et aurait tout intérêt à revoir ses ambitions.

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LIVRE : Ronce-Rose d'Eric Chevillard - 2017

9782707343161,0-3711700Voilà un titre judicieusement trouvé pour ce livre étrange, dans lequel on s'engage comme dans un buisson d'épines. On s'y pique souvent, on s'y perd parfois, mais s'en dégage un très agréable parfum d'enfance, comme si notre ami Chevillard, à force de creuser, avait fini par trouver quelque chose de primitif. En tout cas, il déploie ici un imaginaire à la fois naïf et prodigieusement intelligent, et si on est dans une vision fantasmée de l'enfance (ce que la fin du bouquin confirmera d'ailleurs), on est tout épaté de le voir revenir à cette simplicité là, après les bouquins trop compliqués et trop savants des dernières années. Nous sommes dans la tête d'une petite fille surgie de nulle part ; on comprend peu à peu qu'elle a vécu élevée par deux hors-la-loi, et que ceux-ci viennent de finir leur misérable vie dans une cavale. Seule, abandonnée, elle entreprend alors une longue route pour les retrouver, et c'est ce cheminement qui va faire le corps de ce texte, à la fois physique et mental. La route de Ronce-Rose est jalonnée de rencontres, d'animaux, de types plus ou moins louches, et la petite fille nous donne en direct les impressions que lui font ces choses. On s'y attend avec Chevillard, c'est l'occasion de déployer une invention qui vous laisse sur le cul : chaque phrase semble ouvrir une nouvelle dimension, dans le langue et dans le monde. Il sait mieux que quiconque tirer une idée jusqu'au bout, extraire tout ce qu'il peut d'un unijambiste ou d'un oiseau, d'une orange ou d'un lacet défait ; utiliser une tournure de phrase ou une loi grammaticale pour la transformer en jeu de mots ou en pensée surréaliste ; tirer une idée jusque dans ses confins pour en trouver l'humour, l'étrangeté.

On n'est pas tout à fait dans ses grands romans, où un simple concept ouvrait des abîmes de sens, où la tragédie autobiographique était soigneusement dissimulée sous l'humour et les aniumaux de toutes sortes ; mais on apprécie de retrouver un auteur, visiblement sous influence de ses filles, qui sait jouer avec une telle "évidence" des mille petites choses que tout le monde peut observer chaque jour. Là où vous et moi verrions dans ce qui nous entoure le monde tel qu'il est, lui sait poser un regard toujours neuf et sidérant sur tout, et cette fois-ci on ne sent pas l'esbroufe, et on a l'impression au contraire d'une grande sincérité. Comme si l'auteur revenait à une sorte d'évidence, de candeur même, qui lui va très bien au teint. Ronce-Rose est un voyage en absurdie, touchant et secret comme le cerveau d'un enfant. Très joli, et très drôle.

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13 janvier 2017

La dernière Femme (1976) de Marco Ferreri

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Mais qu'est-ce qu'il nous reste ? Les lendemains qui chantent, le grand marché européen... Non, cela fait longtemps que Gégé a tranché (...) : il nous reste que notre queue, voilà tout. Et s'il ne peut plus s'en servir au lit, eh ben autant s'en débarrasser définitivement - ce qu'il fait avec un certain panache, un panache faut-il le dire affreusement douloureux... Mais La dernière Femme du gars Marco se résumerait-elle à l'histoire d'une homme avec sa bite et son couteau ? Il y a de cela, mais pas que.

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Le premier véritable responsable de cette émasculation est, replaçons-nous dans le contexte consumériste des seventies, le couteau électrique. Ce couteau électrique que ma grand-mère, je m'en souviens encore, magnait avec dextérité pour massacrer une dinde ou un gibier, était à l'époque incontournable dans toute cuisine qui se respecte. Ainsi Gégé s'en sert à plusieurs reprises dans le film notamment pour couper des tranches de saucisson, ce qui, constitue tout de même le sommet de la paresse. Mais on sent dès cette scène une certaine tension poindre (à la fois sexuelle et destructrice), car le Gégé, avec ledit saucisson coincé entre les cuisses, n'avait pas hésité à s'exhiber auparavant devant trois femmes pour qu'elles s'extasient devant son appendice... Chronique d'une mort (tadelle) de bite annoncée, donc, avec l'omniprésence de ce couteau électrique qui plane dès le départ comme une ombre menaçante sur ce couple. Mais pour rendre notre démonstration plus intelligible, nous devons dans un second temps absolument fouiller les ressorts psychologiques de notre Gégé.

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Gégé est un macho de base, un gros lourd qui ne pense qu’à et avec la bite, un homme. Ferreri ne se gêne pas, outre la scène du saucisson, pour nous montrer les obsessions de son héros : le Gégé, ainsi, ne se contente point de faire mumuse avec le chtit bout de sexe de son fils devant une Ornella Mutti, sa nouvelle amante, dubitative ; il décide, pour faire plaisir à son chérubin, de lui construire - il est ingénieur - un canon grandeur nature : plus gros et lourd comme symbole, on fait pas... Le problème, dans ses grands ensembles qui ont autant d'âme qu'un tabouret (on pense d'ailleurs à l'excellentissime Buffet froid réalisé la même année) et dans cette époque où le féminisme monte en force (la première compagne de Gégé, la mère de son enfant, l'a d'ailleurs quitté pour rejoindre le mouvement), c'est que notre pauvre homme ne sait plus vraiment à quel saint se vouer. Il y a bien ceux, énormes, d'Ornella mais cette dernière, après avoir montré de l'attention au sexe fièrement érigé de notre Gégé national, semble vouloir se concentrer sur le bambin - elle le nourrit, le promène, l'éduque. Notre Gégé, si on lui nie le pouvoir de sa bite, perd tous ses moyens... Ferreri, mine de rien, en cette fin des seventies, fait un constat cinglant et sanglant : l'égalité des sexes est en marche (à petits pas, hein...) et certains pauvres bougres de mâles risquent de se retrouver tout démunis en ne pouvant plus se servir de leur sexe comme étendard (c'est une image).

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Ferreri a toujours été du genre à appeler un chat un chat et le film montre frontalement nos deux amants dans leur vie sexuelle quotidienne et leur plus simple appareil : Gégé encore beau comme un camion joue, la bite au vent dans la plupart des séquences, avec un naturel confondant ; Ornella, qui jouit d'une plastique absolument terrifiante (la plus belle femme du monde alors ? Je pose la question), sait se montrer tour à tour mutine, coquine et innocente face à cet obsédé de Gégé ; même si parfois on a l'impression que le film tourne un peu en rond, alternant scènes de cul et scènes de dispute, on ne se lasse jamais dans ce huis-clos glacial de suivre ce couple joliment assorti qui court indéniablement à son auto-destruction. C'est l'homme qui en fera les frais (ouille, aïe), Ferreri sachant placer le doigt et la caméra là où le bât blesse (c'est le moins qu'on puisse dire). Au final un film peut-être un peu daté dans sa forme mais qui, dans le fond, sonne superbement le glas du bite-power - une oeuvre qui n'a donc aucunement perdu de son intérêt, non point par la nudité exhibée (Ornella nue, c'est quand même cadeau – à noter aussi la présence lumineuse d’une Nathalie Baye au sourire ravageur), mais par ce tournant dans les rapports homme-femme qu'elle évoque frontalement, sans prendre de gant.

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Aquarius (2016) de Kleber Mendonça Filho

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Aquarius ou le portrait d'une femme "entre deux âges" droite dans ses bottes. Le film, porté par la détermination de Sonia Braga as Clara, travaille sur la durée, en profondeur, exactement comme ces termites qui finiront par jouer un rôle crucial dans le film, au premier (elles sont l'un des éléments narratifs cruciaux) comme au second degré (quoi de mieux que des termites pour clore cette parabole sur une société brésilienne minée de l'intérieur et qui oeuvre à sa propre perte). Une fois que cela est dit, tout est presque dit mais on sentirait là un gars sortant de convalescence chroniquienne (deux semaines sans écrire sur Shangols, quasiment du jamais vu en dix ans...) et pressé de partir en vacances (comment ça encore ? ne soyez pas désagréable, s'il vous plaît). Alors on va tenter de donner deux-trois autres éléments pour définir cette oeuvre qui séduit avant d'être capable d'enfoncer le clou sur le final. 

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Il y a donc d'abord un portrait de femme entière, une femme seule, que le cancer n'a pas épargné (un sein fut sacrifié dans la bataille) mais qui n'a pas abdiqué dans sa recherche de plaire, d'amour... Alors oui, lorsqu'elle sort entre amies dans des soirées, elle est celle qui parvient encore en un regard à attirer l'attention d'un homme... Alors non, lorsqu'elle évoque avec cet amant potentiel l'ablation de son sein, elle sent bien la grimace intérieure du gars... Alors oui, elle est encore en pleine possession de ce corps prêt à se ruer sur un homme... Alors bon, elle le fera avec un gigolo comme si celui-ci était le seul capable de fermer les yeux sur les imperfections de son corps... A l'image un peu de cette société, finalement, où l'on doit se réduire parfois à acheter un peu d'humanisme... Clara gère ainsi sa petite vie sentimentale intime mais doit surtout "affronter" cette grande société qui veut la virer de son appart (elle est la dernière locataire de l'immeuble à résister) ainsi que certains de ses propres enfants qui ne comprennent pas son obstination (prends l'argent et tire-toi). Mais pour Clara, cet appart, c'est le lieu de tous les souvenirs, un espace intime qu'elle se refuse à céder... Elle mettra donc tout en oeuvre pour entrer en résistance face à cette entreprise qui use de moyens peu glorieux pour la faire partir (le jeune de la société, qui a fait ses études aux Etats-Unis (le symbole est clair), use des pires stratagèmes pour la pousser à bout ; mais ce jeune con, avec son petit sourire qui coule, a encore à apprendre des bonnes vieilles marmites en fonte). Clara, c'est la résistance faite femme dans cette société qui se délite.

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Le film vaut également tout particulièrement par sa bande sonore particulièrement soignée. Filho semble avoir choisir chaque morceau pour faire passer une idée, une époque, un sentiment... Qu'on soit ou non sensible à certains morceaux locaux vintage, ces petites mélodies finissent par nous emporter par leur lyrisme. Un exemple parmi d'autres : ce n'est pas innocent si cette chère Clara craque pour son neveu et la nouvelle copine de ce dernier : celle-ci, qui dès débarque chez Clara, passe en revue ses nombreux disques et choisit pour elle un morceau... Cette discussion musicale qui s'installe entre les deux femmes est beaucoup plus pure et gracieuse que toutes celles qu'elle a avec ses propres enfants : on soupçonne d'ailleurs fortement ces derniers d'essayer de la dissuader de rester dans cet appart non pas parce qu'ils se soucient de son insécurité mais parce que l'entreprise a proposé de reprendre l'appart en versant une somme bien supérieure aux prix du marché... La musique ouvre à de multiples reprises dans le film comme des espaces de liberté, une sorte d'échappatoires à la médiocrité et la petitesse de ce monde. Ces différentes nappes musicales finissent par nous submerger et nous font plonger dans cet Aquarius aux eaux politico-sociales tourmentées avec ce même degré d'intensité qu'emploie notre héroïne contre les "éléments" extérieurs (oui, il y avait plus simple comme métaphore filée mais je suis perclus). Une simple vie de femme "entre deux âges" qui n'a décidé de rien lâcher - et c'est là, malheureusement, sans doute toute la beauté et l'originalité de la chose, soulignons-le à défaut de s'étendre sur le sujet, magnifiquement filmée et montée (la fluidité, la fluidité...)... Ah mais où va-t-on, où va-t-on, avec cette maudite société ?   (Shang - 10/12/16)

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Moi, personnellement, c'est dès la première séquence que j'ai été ébloui. Par une soirée d'été, toute une famille est réunie pour une quelconque fête, ça danse sur la plage, ça se sourit avec bienveilance, ça chante des p'tites chansons, on est dans la parfaite reconstitution nostalgique à la Bergman ; et puis, bim, fondu, et nous voilà plongé dans une autre histoire, et il nous faudra du temps pour comprendre que la femme vieillissante qu'on voit à l'écran est la même qu'on avait vue à 30 ans dans la scène précédente. C'est ce qu'on appelle une ellipse, et une magnifique, puisque dans le temps du fondu, toute une vie s'est écoulé, des gens sont morts, d'autres sont nés, et Clara de faire le compte de ce qui lui reste. Il lui reste pas grand-chose, quelques souvenirs, des enfants et petits-enfants aimants, et surtout son appartenance à la vie, tout simplement, qu'elle exerce en allant à la plage, en dormant dans un hamac, en couchant de temps en temps avec un escort, et en prenant pleine face le soleil. Une femme d'aujourd'hui, même si elle écoute des vieilles rengaines de Queen sur son tourne-disques. Et une femme qu'il faut pas faire chier. Alors quand la mondialisation et le profit sonnent à sa porte, elle exerce pleinement son droit d'amoureuse des choses anciennes, et affronte façon héroïne moderne les fâcheux qui s'attaquent à son appartement comme la maladie s'est attaqué à son sein.

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Il y a, en épine dorsale, cette histoire d'expropriation, qui donne la part de tension au film, qui structure le scénario. Mais le film ne cesse jamais de prendre la tangeante, d'oublier cette trame pour filmer simplement le quotidien de cette femme. Et c'est magnifique. La douceur de la mise en scène n'exclut jamais la force incroyable du personnage, ne déracine jamais cette femme de la terre : c'est peu de dire que Sonia Braga est immense, aussi bien dans ses agacements que dans ses sourires, dans ses colères impressionnantes et dans ses abandons au temps qui passe. Je lui remets immédiatement la palme de l'actrice de l'année, elle est sublime. Filho lui construit un écrin à la fois extrêmement doux (la belle lumière qui l'entoure, les gens pour la plupart bienveillants qui partagent sa vie) et rude (le monde moderne la harcèle, les voisins font de bruyantes partouzes) ; en tout cas il construit un film d'aujourd'hui, à cheval sur le monde tel qu'il est et la nostalgie du passé, impeccablement monté, avec pas un poil de gras, et intelligent à souhait. On s'amuse à voir triompher cette héroïne des temps modernes, mais on est surtout frappé par le sens du montage et par la sensation de mélancolie qui se dégage de l'ensemble, de façon insaisissable mais prenante. Un grand film simple.   (Gols - 13/01/17)

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12 janvier 2017

Best of 2016

Les Amours communes

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Les Amours goliennes

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Les Amours shanguesques

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Voici tous les films sortis en 2016, et qui ont été génialement visionnés par nos soins attentifs et nos yeux parfois blafards. En bleu, les brillants articles de Shang ; en gris, les parfaits articles de Gols ; en rose, les films vus par vos deux serviteurs.

Académie des Muses (L') (Guerin)
Anomalisa
(Kaufman & Johnson)
Aquarius
(Filho)
Ardennes (Les)
(Pront)
Assassin (The)
(Hou)
Avant le Déluge (Stevens)
Ave César ! (Coen)
Avenir (L') (Hansen-Løve)
Bang Gang (Une Histoire d'amour moderne) (Husson)
Beatles : Eight Days a Week (The) (Howard)
Brooklyn Village (Sachs)
Café Society
(Allen)
Cameraperson (Johnson)
Captain Fantastic (Ross)
Carol (Haynes)
Ce Sentiment de l'été (Hers)
Chevaliers blancs (Les) (Lafosse)
Comancheria (Mackenzie)
Comme des Bêtes (Renaud)

Conjuring 2 : Le Cas Enfield (Wan)
Dalton Trumbo
(Roach)
Dans le Noir (Sandberg)
Délices de Tokyo (Les)
(Kawase)
Démons (Les) (Lesage)
Dernier Train pour Busan (Yeon)
Diamant noir (Harari)
Divines
(Benyamina)
Don't Breathe - La Maison des Ténèbres (Alvarez)
Effet Aquatique (L') (Anspach)
Elle (Verhoeven)
End (The) (Nicloux)
Eternité
(Trãn)
Everybody wants some !! (Linklater)
Fille inconnue (La)
(Dardenne)
Frantz (Ozon)

Fuocoammare, par-delà Lampedusa (Rosi)
Habitants (Les)
(Depardon)
Huit Salopards (Les) (Tarantino)
Hush (Flanagan)
In a Valley of Violence (West)
Infiltrator (Furman)
Innocentes (Les) (Fontaine)
Instinct de Survie (Collet-Serra)
Into the Inferno (Herzog)
Invitation (The) (Kusama)
James White (Mond)
Jane got a Gun (O'Connor)
Je suis Ingrid (Björkman)

John From (Nicolau)
Jour avec, un Jour sans (Un) (Hong)
Jour comme un autre (Un) (de Aranoa)
Julieta (Almodovar)
Juste la Fin du monde
(Dolan)
Kaili Blues (Bi)
Legend (Helgeland)
Lo and Behold, Reveries of a connected world (Herzog)
Loi de la Jungle (La) (Peretjatko)
Made in France (Boukhrief)
Mademoiselle (Park)
Malheurs de Sophie (Les) (Honoré)
Ma Loute (Dumont)
Manchester by the Sea (Lonergan)
Ma'Rosa (Mendoza)
Ma Vie de Courgette (Barras)
Merci Patron ! (Ruffin)

Midnight Special (Nichols)
Moi, Daniel Blake (Loach)
Monde de Dory (Le) (Stanton)
Neon Demon (The) (Winding Refn)
99 Homes (Bahrani)
Opération Eye in the Sky (Hood)
Paterson (Jarmusch)
Personal Shopper (Assayas)
Quand on a 17 ans (Téchiné)
Queen of the Desert (Herzog)
Rester Vertical (Guiraudie)
Revenant (The) (Iñárritu)
Saint Amour (Delépine & Kervern)
Sausage Party : La vie privée des aliments
(Vernon & Tiernan)
Semaine et un jour (Une) (Polonsky)
Sept Mercenaires (Les) (Fuqua)
Spotlight (McCarthy)
Steve Jobs (Boyle)
Strangers (The) (Na)
Suite armoricaine (Breton)
Sully (Eastwood)
Suntan (Papadimitropoulos)

Swagger
(Babinet)
Teckel (Le) (Solondz)
10 Cloverfield Lane (Trachtenberg)
Theeb (Abu Nowar)
Théo et Hugo dans le même bateau (Ducastel & Martineau)
Tony Erdmann (Ade)

Tortue rouge (La) (Dudok de Wit)
Triple 9 (Hillcoat)
Truman (Gay)
Victoria (Triet)
Visite ou Mémoires et confessions
(de Oliveira)
Where to Invade next (Moore)
Witch (The) (Eggers)
Zootopie (Howard & Moore)

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LIVRE : Moo Pak de Gabriel Josipovici - 1994

9782915018578,0-1163196Voici un livre qui retranscrit la parole de Jack Toledano, écrivain torturé par les affres de la création, et qui sillonne les rues de Londres avec un ami. Considérations sur la littérature, les animaux, le climat, le déracinement, l'inspiration, les angoisses de ne pas arriver au bout de son grand projet, le verbe est le héros de ce bouquin, qui enregistre avec talent les glissements de la langue, ces passages imperceptibles entre monologues et dialogues, la complexité sinueuse de la parole. On a donc l'impression qu'on est face à un caractère, face à un être de chair et de sang, et on suit ce débit irrépressible avec rapidité et intérêt. L"écriture de Josipovici est fluide, intrépide, souvent érudite, et c'est vrai qu'on a l'impression, après lecture, d'être un peu moins con qu'avant. Le gars possède un sens du rythme qui lui fait honneur, et on a là un de ces livres qui parviennent avec brio à inscrire une parole dans un lieu : les rares mais précieuses précisions du narrateur quant aux lieux où elle prend place sont de précieux contrepoints au flot de mots qui se déversent sur nous. Bien sûr, en creux, c'est aussi un livre sur l'impossibilité de la parole, le débit cachant une somme de frustrations, d'hésitations, et d'échecs pour la faire accoucher d'un sens. Après, malgré le plaisir indéniable qu'on trouve là-dedans, on ne peut s'empêcher de trouver ça à la limite du plagiat. Je ne sais absolument rien de Josipovici, mais tout ce que je sais c'est qu'il a dû lire Thomas Bernhard. Parce que, là, ce n'est même plus un hommage c'est quasiment un copier-coller. L'avantage avec les livres qui copient les grands écrivains, c'est qu'au moins ils sont bons, et Moo Pak n'est pas déplaisant du tout. Bien au contraire, il cultive une certaine insolence, déployant (comme son maître) un long monologue en un seul paragraphe de 200 pages, plein de répétitions, d'hésitations, de traits de génie et de considérations plus futiles, plein de bruits et de fureur pourrait-on dire. Son seul tort est d'arriver en deuxième, après le tueur de la langue que fut Bernhard ; du coup, il passe dans la position de l'élève studieux, ce qui n'est déjà pas si mal.

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11 janvier 2017

LIVRE : Le Brady Cinéma des Damnés de Jacques Thorens - 2015

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Très rigolo et truffé d'anecdotes cinéphiliques savoureuses - au rayon série Z - que cet ouvrage signé Jacques Thorens. Le Brady n'est autre que le cinéma que posséda, fut un temps, le grand génie du cinéma français Jean-Pierre Mocky (je dis cela uniquement par lâcheté et pour ne pas risquer de me faire engueuler par le maître à l'occasion... Il a en effet généralement plus de réparties que de sens de la mise en scène - je dis ça, je dis rien). Proposant dans une salle un film de Mocky et dans l'autre un double programme avec généralement deux merdes, le Brady put longtemps se targuer de passer en un seul endroit trois bouses du septième art. Pas grave, me direz-vous, puisque l'essentiel des spectateurs était composé de clodos en manque de sommeil ou d'homos entre deux âges en manque de branlettes à moindre coût... Tout un programme, donc ! Mais, mais, et c'est là que s'opère le retournement de situation après ces petites critiques vives et faciles, on adore justement la façon dont Thorens évoque ces films oubliés et réalisés avec deux bouts de ficelle, ces pépites d'un autre temps tout rayés et mâchouillés qui n'avaient peur d'aucun ridicule et se permettaient toutes les audaces - qu'il s'agisse de film d'horreur à deux boules ou de films de boules à deux sœurs. Des panouilles génialissimes et surtout rarissimes qui feraient parfois pâlir d'envie (putain le film est une copie grecque devenue toute rouge, on voit rien, c'est forcément culte) tout honnête chroniqueur de Shangols - Ilsa, la Louve des SS, avouez que rien que le titre fait envie ! Ah ben sinon c'est que vous n'êtes pas joueur... Même certains films de Mocky (pas la production des cinquante dernières années, hein, juste avant...) deviendraient presque attractifs tant Thorens met une certaine foi à les résumer et à balancer deux trois historiettes sur les acteurs, stars confirmées ou amateur à tronche. Mais ce qui rend cet ouvrage d’autant plus plaisant, c'est surtout la façon dont le Jacques évoque toute la faune qui fréquentait pour la turlute ou pour dormir cet antre du cinéma des oubliettes. Qu'il parle des figures incontournables tel un certain Django ou des putes bulgares qui trouvaient dans le hall quelques minutes de repos, on se dit que cette salle avait indéniablement quelque chose de plus vivant (dans le pathétique ou les anecdotes à la con) que ces affreux machins que sont les multiplexes... Une salle de cinéma où le spectacle n'était ni sur l'écran, ni dans les chiottes (quoique) mais dans le hall d'entrée et la salle aux sièges douteux. A la lecture dudit ouvrage, on s'attache à ce lieu qui semble dater d'un autre siècle tout comme à la figure de Mocky qui semble d’ailleurs tout autant dater d'un autre temps (on apprend en passant qu’il continue apparemment de tourner et de sortir des films avec un succès qui suit de très près la courbe de popularité de Hollande - quand il fait 10 spectateurs, on peut parler dorénavant de blockbuster mockien). En un mot comme en cent, un bouquin pour tous les amoureux du cinéma, même celui qui flirte avec les pâquerettes.

Posté par Shangols à 18:25 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

LIVRE : Les premières Fois de Santiago H. Amigorena - 2016

les-premieres-fois,M370280Amigorena nous raconte les premières années de son exil en France, du collège au lycée. Comme le laisse aisément deviner le titre, il sera avidement question des premières amours, des premiers baisers au premier acte crucial on the beach... Ce qu'il y a de particulièrement sympathique dans ce bouquin, c'est la capacité du gars Santiago (pourtant doté d'un solide ego) à s'étendre sur ses multiples foirages, rendez-vous manqués, flirts avortés... Si le gars ne peut se passer dès son plus jeune âge d'écrire sur tout ce qui bouge (de petits poèmes bancals, des vérités philosophiques "fulgurantes" et méchamment banales...), son sujet de prédilection demeure avant tout les femmes, avec un petit f puisqu'elles sont toutes jeunettes. Bien que le gars vienne d'Amérique du Sud, bien que le gars vive à Paris, bien que ce récit se déroule tout au long des années 70, on ne peut s'empêcher de faire un petit parallèle entre cet ado forcément inadapté et celui que l'on fut... Amigorena, en dehors des heures perdues en cours et dans les troquets, s'épanche également volontiers sur les multiples voyages qu'il entreprit dès son plus jeune âge (en Italie, of course, en Hollande, en Grèce...) et ses émerveillements artistiques ou touristiques ont un petit côté des plus charmants. Voilà, voilà, pour la partie easy reading... Après, bon, faut reconnaître que lorsque le gars se lance dans de longues et multiples digressions sur sa vision (un brin réac et assumée comme telle) des seventies ou se targue de vouloir définir philosophiquement ce que représente l’âge d'or de l'adolescence, il se révèle un peu plus ennuyeux et guère original sur le sujet... De même, cette volonté de truffer à la moindre occasion son texte d'extraits de sa production littéraire juvénile n'élève pas beaucoup le débat (ouais, il avait du vocabulaire... mais cela sonnait malheureusement - comme tout ce que l'on croit écrire d'essentiel à cet âge - un peu creux). Bref, un long roman d'apprentissage très gentillet pour passer quelques heures sur la plage (oui, je suis dans l'autre hémisphère pour ceux qui suivent) et qui conviendrait très bien à tout bon adolescent qui se respecte... Malheureusement, j'ai passé un peu l'âge et une certaine mélancolie (...) me fait aisément et regrettablement tomber dans une certaine facilité – je l’avoue.

Posté par Shangols à 17:23 - - Commentaires [0] - Permalien [#]