Shangols

26 février 2015

Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls - 1971

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On s'attaque là à un gros morceau, bien sûr, puisque voilà LE film-somme sur la collaboration, ou en tout cas sur les différents comportements qu'ont pu avoir les Français du temps de l'occupation nazie. Autant dire que c'est à peu près incriticable, et ça tombe bien : le film est franchement passionnant, constitué pourtant de longs témoignages et d'images d'archives poussiéreuses pendant plus de quatre heures. Pour "illustrer" son propos, Marcel Ophüls (fils de cinéaste juif ayant rejoint les States à cette époque, pas inutile de le préciser) choisit exactement la bonne distance, à commencer par le lieu du tournage. Le film se concentrera essentiellement sur la ville de Clermont-Ferrand, à la fois ville moyenne emplie de gens moyens et cité proche géographiquement de Vichy. Dans cette éprouvette que constitue cette ville-témoin, Ophüls va chercher les témoins de cette période, anciens Waffen-SS, résistants, collabos, femmes plus ou moins complices des soldats de l'époque, dans un échantillon complet de toutes les postures qu'on a pu adopter face à l'occupant. Il met leurs témoignages en regard avec des images de l'occupation, coupures de presse, etc, creusant avec courage pour déceler la part de responsabilité qu'ont eu les autorités et le peuple français dans le développement des idées d'Hitler et l'organisation de ses massacres.

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Pendant une demi-heure à peu près, on est un peu perdus. Ophüls, c'est bien normal, aborde son sujet avec des pincettes, par la bande pour ainsi dire, et avance très prudemment. On a donc droit à une succession assez effrénée de petites séquences trop courtes pour vraiment cerner le sujet. C'est très habilement fait et monté, bien sûr, mais ça paraît aussi un peu hétérogène. Ce n'est que peu à peu que le film parvient à son brûlant sujet : oui, les Français ont été plus que complaisants vis-à-vis des Allemands, voire ont même dépassé les funestes projets d'iceux en livrant sans vergogne de la chair humaine aux fours à gaz. Du petit collabo ordinaire, simplement lâche, au membre de l'extrême droite de l'époque, carrément d'accord avec Hitler, on a droit à plusieurs interviews passionnantes, d'autant plus intéressantes qu'elles sont comme apaisées, filmées des années après les évènements. Particulièrement fascinante est celle de René de Chambrun, gendre de Laval, qui donne un point de vue net de ce qui fait la collaboration active ; ou celle de Christian de la Mazière, de la funeste division Charlemagne, parlant non sans humour (!) de son engagement nazi. De l'autre côté on apprécie particulièrement ces deux paysans auvergnats ayant donné naissance à la résistance armée dans le maquis, et bien sûr la longue présence de Mendes-France, érudit et concerné, qui apporte un éclairage à la fois intelligent et plein d'émotion sur ces années-là. L'émotion est d'ailleurs souvent là, malgré la rigueur du dispositif, peut-être parce que Ophüls accepte volontiers les fausses pistes, les errances, de passer 3 secondes sur un sujet puis 25 minutes sur un autre. Sûrement aussi parce que les témoignages sont forts : on tremble longtemps après avoir entendu cet homme dont la femme est morte sous la torture.

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Bon, peut-être qu'à force de tâter tout autour de son sujet, Ophüls fait quelques approximations. Comme avec ce commerçant de la rue des Gras qui avait fait paraître une annonce dans le journal pour préciser qu'il n'était pas juif, pour éviter les rafles. Ophüls l'interroge en 69 avec un évident mépris, et on sent qu'il a envie d'en faire le symbole de cette petite collaboration ordinaire qui fit tant de mal. Mais quand on y réfléchit, ce cas n'est pas forcément emblématique de ce problème... En gros, le film tire parfois deux ou trois conclusions hâtives, et on préfère largement quand il met à jour la complexité des cas plutôt que quand il part au plus pressé (par exemple, cette femme collabo, tondue et emprisonnée à la libération, cas très ambigüe). Heureusement, le gars n'est légèrement coupable de ça qu'à de très rares moments ; le reste du temps, il est impeccable. L'absence de commentaires, l'intérêt pour ses interlocuteurs quels qu'ils soient, et la véritable émotion qui monte visiblement en lui font beaucoup pour humaniser ce documentaire, qui n'est jamais un froid exposé des faits. On devine derrière ces humains, qui ont choisi leur côté du manche et en assument aujourd'hui la responsabilité, des vies entières, beaucoup de non-dits, des abîmes de questionnements ; le film les fait sentir avec grandeur, en rendant toute la complexité de cette époque, simplement et humainement.

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25 février 2015

Courts-Métrages (2010-2014) de Guy Maddin

Sinclair (2010)

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Sinclair est un court de quatre minutes en hommage à un certain Brian Sinclair, un handicapé aborigène qui est mort en 2008 après 34 heures d'attente aux urgences d'un hôpital (oui, il est bon parfois d’avoir la référence...). Le travail de Maddin consiste à faire tournicoter sa caméra autour de cet homme avachi sur son fauteuil dans un couloir désaffecté. Sur une musique qui fout les pétoches, le spectateur éprouve rapidement une sorte de vertige autour de cette masse humaine qui ne tarde pas à se retrouver la tête en bas. Un homme abandonné à son sort pendant que le monde continue follement de tourner. Vertigineux et édifiant.

Only Dream Things (2012)

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Maddin plonge dans les archives familiales et en exhume ce délicieux et atmosphérique métrage d'une vingtaine de minutes. Je dis délicieux mais le fond de la chose serait beaucoup plus morbide puisque, d'après mes informateurs, il évoquerait par ledit film le suicide de son frère (une piste de départ est toujours bonne à prendre chez le Guy). Si les images d'une femme rêvant reviennent comme un leitmotiv, il est surtout question de films et de photos d'enfance scratchés à l'envi pour donner une patine de plus en plus défraîchie. Il y a tout de même un petit parfum de gaieté qui s'échappe de la chose grâce à une musique ultra vintage (j'évoque bien sûr les chansons portées par ces savoureuses voix féminines et non l'ambiance sonore lynchéenne qui se greffe parfois sur les images). On assiste donc à un mix de souvenirs ensoleillés et d'images incandescentes qui semblent brûlées de l'intérieur (magnifique travail, décidément, sur cette "usure" donnée aux images que devrait apprécier à sa juste valeur le gars Bastien). Un songe, un souvenir, une fulgurance, un montage hypnothique, entêtant - toute la patte du maître pour une oeuvre familiale douce-amère...

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Louis Riel for Dinner (2014) de Drew Christie sur une idée de Guy Maddin (également narrateur de la chose)

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Guy Maddin adapte une histoire... qu'il trouva par terre, sur un bout de papier, lorsqu'il était enfant - auteur inconnu. Ce court d'animation d'à peine trois minutes est une sorte de conte autour du gars Louis Riel (célèbre (...) homme politique canadien qui fonda le Manitoba - Wikipédia, ce n'est pas fait pour les chiens...). Bref que nous est-il donc conté ici ? Un père et sa fille s'apprête à manger un canard - jusque-là tout va bien. Mais ce canard, d'après la petite qui n’est point en manque d'imagination (à moins qu’elle ait déjà trop fréquenté Lynch), a exactement la tête de Louis Riel (of course, surtout la moustache). Son père se lance alors dans un petit laïus poétique, une sorte d'ode à Louis Riel comme s'il s'agissait du Dieu Pan lui-même : Riel est dans le hurlement du loup, dans le vent, dans les chouettes même... Raison de plus pour boulotter la tête de ce canard qui se révèle particulièrement goûtue… Un joli petit hommage burlesque au fondateur du Manitoba par l'homme de Winnipeg.

Cold, Colours, Elms, Puberty (2014) avec Evan Johnson

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Reconnaissons tout de go que la voix caverneuse d'Evan Johnson aux commentaires n'aide en rien à la compréhension de ces quatre variations sur le froid, les couleurs, les ormes et la puberté... A partir de ces différents thèmes, on dérive sur des sujets aussi inattendus que le concombre, les cheveux d'une femme ou encore le rêve - en ce qui concerne la puberté, il est simplement question de la transformation des corps, ce n'est en rien mystérieux (même si le phénomème l'est). Maddin aime à monter des images ou des photos qui semblent venir d'un autre temps (films d'enfance époque super 8, vieilles photos en noir et blanc) ou insuffler (avec l'aide de la musique inquiétante de Galen Johnson) une étrange atmosphère (le court sur les ormes en particulier avec ces branches noirâtres qui couvrent entièrement les cieux). On avouera donc aisément ne pas avoir tout pipé au texte - no subtitles available - mais avoir parfois doucement frémi devant ce concentré purely madinesque de "leçon de choses".

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LIVRE : Un Membre permanent de la famille (A permanent Member of the Family) de Russell Banks - 2015

9782330038908,0-2474622Il reste encore des écrivains américains classiques, que les muses de Raymond Carver en soient ici remerciées. Russell Banks, que je n'avais pas lu depuis fort longtemps, nous sort un recueil de nouvelles excellentes, qui allie la sobriété grande classe à une acuité psychologique inépuisable. 12 histoires qui n'ont que peu de lien entre elles ; à peine remarque-t-on que la famille y est souvent présente, les animaux domestiques aussi, le fond urbain également, et qu'il y est souvent question des aventures pathético-douloureuses de leurs protagonistes. Mais toutes sont écrites dans un style absolument parfait, très retenu et pourtant maîtrisé à mort, qui relie Banks à la grande école des "novellistes elliptiques" : pas de surprise finale dans ces histoires, pas d'esbroufe, pas de spectaculaire à tout prix. Mais une façon de se retenir, de ne jamais lâcher les chiens, de préférer l'instant, le presque rien, qui marque dix fois plus de points. Une pauvre Black contrainte de passer la nuit sur le toit d'une bagnole pour éviter les crocs d'un pitt-bull, un gars qui braque une banque et doit se confronter à ses fils flics, un type qui rencontre la veuve de l'homme dont on lui a greffé le coeur, un divorcé qui écrase le chien de la famille... ce sont des histoires d'aujourd'hui, de petites gens même pas dingues, juste confrontées tout d'un coup aux coups du sort, à la misère d'être en vie dans une ville américaine moyenne du XXIème siècle, à la difficulté de rester heureux en couple, ce genre de choses. L'humour est souvent présent, un humour d'une grande douceur d'ailleurs ; mais c'est la mélancolie qui reste en tête, grâce à cette façon de raconter qui privilégie la véracité humaine dans tout son pathétique à l'évènement à tout prix. On connaît tous ces gens, on les côtoie tous les jours, et on se reconnaît même soi-même plus d'une fois, c'est ce qui fait l'amertume de la chose. Raymond Carver, oui, plane sur ce livre parfait, avec sa manière d'attraper des personnages banals, de nous les faire côtoyer quelques instants, puis de les relâcher à leur destin. Le temps de quelques pages, ils auront vécu un moment, plus ou moins critique (ça va d'une simple gène à un coup de couteau dans le bide), plus ou moins glorieux. Mais on aura l'impression de les avoir compris dans toute leur existence, juste en quelques mots, juste en une seule scène de leur vie. C'est très fort.

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Starbuck de Ken Scott - 2012

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Ken perpétue la lignée des mauvais cinéastes qui s'appellent Scott, et nous pond une comédie navrante que n'aurait pas reniée un Jean-Marie Bigard ou un Jean-Marie Poiré de ce côté-ci de l'océan. Un succès donc, c'est fatal, dirais-je avec snobisme. Mais le film m'a bien forcé à l'être, snob : il importe de s'armer contre ce cinéma moralisateur, machiste et crétin, autant le faire comme ça. Or donc, voici les mésaventures d'un gars qui a donné son sperme à outrance dans le passé, et qui se retrouve père de 500 enfants qui réclament de connaître son identité. Le gars gonfle la poitrine quand il découvre que l'un d'eux est joueur de foot (oui, le héros est un con, et le cinéaste le regarde exactement comme ça, avec une hauteur de malin), lutte contre les gars qui sifflent sa fille dans la rue et accepte même, voyez le héros que c'est, son enfant handicapé mental. Peu à peu, il acceptera de reconnaître sa paternité, et finira entouré de sa progéniture, tous des gens très très beaux et talentueux. (Ici, on enverra la musique de piano) A leur contact, "Starbuck" apprendra les vraies valeurs de solidarité et d'amour, et acceptera enfin d'être le père de son vrai enfant naturel. Fin.

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Le film commence comme une satire qui se voudrait mordante et provocatrice. Jugez plutôt : le héros cultive la marie-jeanne dans son garage et oublie de s'occuper de sa femme (hystérique) qui attend un enfant de lui. Quel loser. Et peu à peu, après avoir épuisé sa très maigre panoplie de gags de situations et de punch-lines étiques, il vire sans vergogne vers un mélodrame doux-amer aux sentiments dégoulinants, qui ne se prive d'aucun effet pour aller au bout de sa putasserie. Du coup : 1/ on ne rit pas, et 2/ on vomit. Les acteurs, tous mauvais, surjouent des situations rocambolesques auxquelles on ne croit pas une seconde, caricaturent tout et saccagent même le vague soupçon (au début) de chronique à la Stephen Frears. Plutôt que de s'occuper d'eux, Scott préfère instiller son discours réac et mysogine derrière chacun de ses gags : rapports binaires entre hommes et femmes, réduits la plupart du temps à "té tro bonne" ou "passe mwa 1 bièr" opposés à un "Sois responsable" ou "Chéri, construisons une vie de famille", critique supérieure des prolos, happy-end judéo chrétien le plus baveux qui soit... A tout prendre, je préfère Tony.

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24 février 2015

LIVRE : Ceux d'à côté de Laurent Mauvignier - 2002

9782707317667,0-113505Après ses deux premiers romans, moments d'équilibriste grâcieux, il est bien normal que Mauvignier vacille un peu. Ceux d'à côté n'est pas à la hauteur des précédents, malgré l'indéniable prise de risque que le gars se coltine. En traitant le thème pas tout à fait lisse du viol et des conséquences qu'il a sur son responsable autant que sur sa victime (ainsi que sur les collatéraux), il donne le bâton pour se faire battre. Pourtant encore une fois, on ne peut que constater l'extraordinaire justesse psychologique avec laquelle il traite de la chose, la pudeur totale n'excluant pas une vraie frontalité dans la manière d'aborder le thème, la position parfaite qu'il adopte vis-à-vis de son sujet. Comme toujours, les personnages sont d'une véracité saisissante. D'un côté, le monologue d'un homme qui a commis un viol, un seul, un soir où ça a débordé, et qui revient sans cesse rôder autour du lieu du crime, dans l'angoisse de ce qu'est devenue sa victime ; de l'autre, Catherine, la voisine de palier et amie de la victime, qui n'a rien entendu, et demeure à l'écoute angoissée des bruits de "ceux d'à côté", de leur résilience, de leur présence, dans l'attente peut-être de quelque chose de plus fort dans sa vie à elle... et pourquoi pas dans l'attente inavouée que ça lui arrive aussi, à elle. On le voit, on est dans le soufre et le délicat là-dedans, et il fallait bien notre Mauvignier pour trouver les pincettes aptes à décrire ces caractères-là sans tomber dans la caricature ou le n'importe quoi. Il y arrive très bien, toujours à la lisière du scandale (une femme qui désire être violée, un criminel qui désire être vu), avec une distance qui force le respect. On est pourtant littéralement à l'intérieur de la tête des deux protagonistes, suivant les infimes méandres de leurs pulsions et de leurs réflexions ; mais à la fois à distance, grâce à cette écriture froide, ciselée qui caractérise Mauvignier. Rien à dire, donc, c'est du beau travail d'acrobate.

Mais pour cette fois, on dirait que le gars piétine. Une fois les choses précisées, une fois qu'on est proche des désarrois des personnages, le livre peine à raconter autre chose, à s'ouvrir en quelque sorte. On a l'impression, dans la seconde moitié, d'infinies répétitions des mêmes choses. Non pas qu'on souhaite qu'il "se passe" vraiment quelque chose, mais disons que Mauvignier a l'air d'avoir du mal à se dépétrer de cette situation insensée, retardant sans cesse l'évènement qu'on sait devoir arriver (la rencontre des deux) et tournant autour du pot en attendant. Du coup, c'est dur, mais on se désintéresse un peu de ces fouilles psychologiques sans fin. Le gars a voulu être trop méticuleux cette fois, sans doute. Mais je salue bien bas cette façon de tenter de se renouveler dès le troisième roman, et les quelques très belles pages du début sur la culpabilité.

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23 février 2015

Il était une Fois (A Woman's Face) (1941) de George Cukor

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A Woman’s Face est un film qui, à l’image du visage de Joan Crawford, mi-angélique mi balafarée, nous laisse un peu partagé. Certes, il y a nombre d’ingrédients qui nous sied : une femme sulfureuse (ce visage monstrueux n’est-il que le reflet d’un cœur criminel ?), de sales petits chantages pour de minables bluettes, de la chirurgie esthétique avec bandage de tête (je suis un spécialiste des films avec bandage de tête), une intrigue impliquant un téléphérique (les films de téléphérique, c’est comme les films de trains : c’est rarement totalement mauvais), une course-poursuite dans la neige en traineau digne de Ben-Hur… Bref, du sentiment vicié, de la féminité déviante et de l’action enneigée.  Un bon cocktail a priori. Sachant qu’il y a en plus un casting digne de ce nom (Joan Crawford en femme ambivalente, Melvyn Douglas en docteur séducteur, Conrad Veidt en vieil oncle richissime, Donald Meek en serveur servile...), pourquoi ferait-on la fine bouche ? Je fais un petit détour par l’histoire et j’y reviens.

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Difficile de la faire courte mais tentons : une jeune femme au visage ravagée (son père alcoolo l’a sauvée in extremis d’un incendie : glauque background) est devenue une maître-chanteuse. Au cours de l’une de ses petites manigances, elle va faire la connaissance de deux hommes qui vont changer sa vie : l’un (Douglas) est un chirurgien esthétique qui cherche à exploiter son côté radieux ; l’autre, un magouilleur désargenté qui cherche à creuser son côté sombre (proposer à une femme de supprimer un bambin de quatre ans pour jouir d’un héritage, c’est quand même culotté). Joan, fortement sous l’influence de ce dernier dont elle est tombée amoureuse, va-t-elle sombrer définitivement dans le côté obscur ?

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Il y a une assez belle scène, dans les combles du château de la dynastie Barring, lors de laquelle le démon magouilleur tente de révéler l’âme sombre de Joan (les éléments du décor, sous leur toile d’araignée, étant en parfaite adéquation avec ces recoins glauques de l’âme) : filmée presque entièrement en contre-plongée, on sent l’influence néfaste de cet homme sur cette pauvre petite Joan manipulable… Une scène assez forte dans le fond et dans la forme mais, j’allais dire (au-delà du léger suspens lors de la fameuse séquence du téléphérique ou de la course en traineaux), c’est finalement un peu court… La première chose qui laisse méchamment sur la réserve à la vision de ce film (n’évoquons point par pitié le maquillage à la truelle de la Joan défigurée, restons digne), c’est surtout l’évolution du personnage interprété par Crawford. Ce retournement d’intentions, on n’y croit pas une seconde… De plus, même si j’aime par ailleurs la Joan, on ne peut pas dire qu’elle soit particulièrement à l’aise pour jouer la chiennasse (n’est pas Bette Davis qui veut) et sa façon automatique de fermer son visage pour jouer les femmes mystérieuses et diaboliques est aussi crédible qu’Eric Ciotti en garde-du-corps. Cela crée forcément un petit malaise car le côté inquiétant du film repose essentiellement sur ce caractère, sur ce personnage-pivot. La structure narrative est certes assez maline (chaque témoin - Joan, au début du film, est accusée de meurtre - vient livrer sa version des faits : de jolis flash-back bien linéaires suivront) mais le « coup de théâtre final » (ah la turpide servante… mouarf)  prend des allures de petits pétards mouillés. On pensait fouiller dans les tréfonds sordides de l’âme et on obtient un conte romantico-chirurgicale cro mignon - la rédemption, oui… Bref, même si Cukor fait le taff - c’est propre -, on en ressort à moitié convaincu… rêvant d’une version beaucoup plus vénéneuse et trépidante tournée par le Hitch… 

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Forget Love for Now (Koi mo wasurete) (1937) de Hiroshi Shimizu

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Hiroshi Shimizu, tout comme son comparse Ozu, aime à filmer les enfants. Cette fois-ci, fi de la comédie, puisqu'il creuse une veine des plus mélodramatiques : il s'agit en effet de conter les mésaventures d'un enfant qui patit de la profession de sa mère, simple « hôtesse » - de terre (Michiko Kuwano as Yuki, la très grande classe). A chaque fois que le bambin se lie avec une bande de gamins, la situation de sa mère revient sur le tapis (les gamins sont cruels) et notre pauvre chtit Haru de se voir exclu du gang. Il a beau ne pas manquer de caractère, notre petit héros, avoir le don pour entraîner les autres, par trois fois il se verra mis à l'écart... Le gamin, bien que touché durement dans sa fierté, se battra jusqu'au bout pour l'honneur de sa mother. Un beau combat jusqu'au KO...

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Avouons que l'atmosphère est assez anxiogène, l'essentiel semblant avoir été tourné en studio, dans des pièces "closes" ou des éléments de décors minimalistes (le réduit où se retrouve les enfants, l'appartement de la mère, les rues aux alentours du port...). Une belle échappée en extérieur a tout de même lieu quand la mère conduit Haru dans sa nouvelle école - elle avait salement accusé le coup juste auparavant quand son gamin lui avait avoué avoir des problèmes avec les autres enfants à cause d'elle (séquence visage qui fond come de la cire molle) : la mère dans une robe à faire pâlir les fleurs de cerisier accompagne d'un pas allègre son gamin chapeauté ; ce dernier cependant soudainement s'arrête : il lui annonce qu'il ne veut pas être vu en sa compagnie pour ne pas perdre ses chances de se faire de nouveaux amis. Toute contrite, la belle Yuki s'en revient d'un pas lent de cette nouvelle école à l'ombre d’arbres tristes. Haru aura-t-il droit à sa seconde chance, contrairement à Yuki ? Pas sûr...

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L'amour de la mère pour son gosse et le combat d'icelui pour elle sont ma foi bien touchant. Shimizu appuie tout de même un peu fort sur la touche mélo et nous assène un final un peu plombant - il n'est jamais trop tôt pour changer de vie, aurait conclu pompeusement La Fontaine. Si les rixes entre les gamins (cruels) sont relativement réalistes et les plans sur le visage de Yuki absolument somptueux, on regrettera le doigté un peu lourdingue du réalisateur pour évoquer, sur la toute fin, ce drame sordide. Beau portrait d'une mère veillant sur son fils (et vice versa) qui s'achève un tantinet dans la torpeur...  

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Le sommaire nippon est

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22 février 2015

La longue Nuit de 43 (La lunga notte del '43) (1960) de Florestano Vancini

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Vancini réalise un film qui laisse à bout de souffle, bouche bée - les deux sont possibles. La Longue Nuit de 43 est un film historico-romantico-hitchcockesque où chaque apparition de Belinda Lee donne envie de déchirer avec les dents son livret de famille. La trame de cette œuvre est assez claire : Belinda est mariée depuis quelques années à un homme qui a perdu l’usage de ses jambes - et sûrement pas que -  à la guerre (un certain Pino…). Elle recroise la route de son amour de jeunesse, le beau  Gabriele Ferzetti. Très vite, lors de ces nuits de 43, ils se donnent rendez-vous, s’embrassent avec passion, font palpiter leurs petits cœurs et le nôtre avec. Un amour en marche qui ne va pas arrêter le train de la guerre (…): depuis sa fenêtre, le mari de Belinda  va assister à l’un des crimes fascistes les plus abominables. C’est au cours de cette longue nuit particulière que va se jouer à la fois un amour et toute la putasserie de la guerre. Le plus grand film sur le déchirement amoureux et le sentiment d’impunité.

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Quand on a que l’amour… Cette petite Belinda est belle à croquer dans sa pharmacie et son mari, qui passe sa journée derrière la fenêtre à épier les passants ou à faire des rébus, fait un peu pitié : le pauvre bougre a perdu l’usage de ses jambes et on le devine désormais totalement impuissant face aux désirs, aux rêves de sa jeune épouse. Cette dernière s’échappe dans les salles de cinéma et bientôt au bras du gars Ferzetti. Gabriele est un type de bonne famille, antifasciste. Il a déserté et n’est pas à l’abri d’une rafle. Est-il un grand héros qui s’ignore ou le dernier des lâches, that is the question… Belinda, elle, en tout cas, ne calcule pas, elle se donne entièrement, complétement, passionnément à son amant. Elle est entière, sera-t-il au niveau ?

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Parallèlement se joue un drame historique sous les yeux de Pino. S’il est aveugle aux tromperies de sa femme, rien ne lui échappe quant aux événements historiques qui se trament dans la rue. Notre apprenti James Stewart guette nuit et jour derrière ses volets et sera témoin des manigances politiques les plus sombres. Est-il le véritable héros de l’histoire ou un homme définitivement impuissant ?

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Le dénouement  nous laisse comme deux ronds de flan, abattu  et le terrible épilogue finit, lui, par nous achever… Heureusement, on aura vécu auparavant quelques grands moments exaltants : les baisers fébriles et dévoués de Belinda sont d’une sensualité à faire pâlir - et la musique de  Carlo Rustichelli  qui aime à jouer des silences comme entre deux battements de cœur est à tomber -, ses courses dans la nuit et au petit matin (ah le claquement effréné des talons d’une femme sur le pavé !), dans une ville déserte, entre chez elle et son amant, ces courses-là filmées en plan d’ensemble par le grand Carlo di Palma sont des moment cinématographiquement inoubliables, et puis il y a ce cri, ce cri du cœur sur la fin, qui vous fend le cœur en deux… Des destins qui se croisent, deux jeunes gens qui s’aiment et l’Histoire qui écrase tout sur son passage, se jouant des sentiments comme de la vérité. Un grand film du trop méconnu Vancini et un coup de chapeau au Mitch pour sa suggestion.

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21 février 2015

Xenia (2014) de Panos H. Koutras

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Un ptit film grec qui repose sur l'énergie de ses deux interprètes principaux Kostas Nikouli (jeune gay débridé qui a gardé un pied dans l'enfance) et Nikos Gelia (en grand frère paternaliste). Nos deux ptits gars qui ont des origines albanaises partent à la recherche de leur pater - une nouvelle odyssée en quelque sorte, dixit l'affiche française ? Mouais, pas vraiment en fait, plus un récit initiatique pour ne pas dire d'apprentissage dans la Grèce contemporaine (avec son lot de jeunes "fachos" anti-homo et racistes). Le ptit Kostas derrière ses airs de petit minet déluré et plein d'assurance (semble se foutre comme de l'an 40 du regard que les autres portent sur lui) va révéler, au fil des aventures, quelques sérieuses failles intrinséques : qu'il s'agisse d'un manque cruel d'affection dès son plus jeune âge (et une rancune tenace) ou de la difficulté indéniable à couper les ponts avec le monde imaginaire de son enfance. Sa naïveté et son "inconscience" seront mises à rude épreuve sous le regard plus ou moins bienveillant de son frère.

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Xenia est un film qui ne manque pas de coups d'éclat : outre la connivence joyeuse entre les deux brothers, notons le panache et la subtilité de deux-trois séquences ; les numéros de "choré" - spéciale dédicace à Patty Pravo - sont relativement "éclatants" et la fameuse et surprenante scène du "coup du lapin" (je n'en dis pas plus) est particulièrement bien vue (même si par la suite le côté "greggarakien" du gros lapin en peluche est un peu plus lourdaud...) L'ensemble ne manque pas de pêche, de fraîcheur, il est simplement dommage que Koutras ne se soit pas imposé quelques coupures supplémentaires : le film aurait sans doute parfaitement tenu la route sur 90 minutes. Il y a ainsi, malheureusements quelques moments un peu longuets et la fin (ce face à face final est, à mes yeux, totalement raté) est franchement interminable (et aussi crédible qu'un jambon beurre halal - le comportement de la "belle-mère", mon dieu...). Du coup on ressort du film mi-ouzo mi-tamara - ou, en d'autres termes, mi-amusé - une belle variation relativement inventive sur le passage brutal de l'enfance au monde adulte -, mi-dépité - les rebondissements scénaristiques manquent de plus en plus de ressorts et le final est aussi lourdingue qu'une moussaka géante. Plus appétissant qu'un sandwich grec mais une derrière bouchée qui reste un peu sur l'estomac.   (Shang - 09/02/15)

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Moui, c'est ça, c'est bien sympathique mais très oubliable. C'est du cinéma de personnages, et comme les deux acteurs sont vraiment très bien, on passe un moment pas désagréable à les regarder traverser le pays façon quête initiatique, façon, oui, odyssée puisque le film peut se lire comme une version moderne du mythe grec. Un Ulysse piercé et extraverti qui sillone la Grèce en crise identitaire et financière à la recherche d'un géniteur fantasmé, sur fond de musique de variétoche et de Pop Star : Koutras s'inscrit à la fois dans la tradition de son pays et dans une certaine modernité, et son film a du coup toutes les allures d'un conte avec les deux pieds bien plantés en terre. Beaucoup trop long et trop éclectique pour vraiment accrocher, il réussit dans les moments de poésie, dans ces très beaux plans en hommage à La Nuit du Chasseur par exemple où deux mômes s'évadent dans une barque, ou dans ces idées de lapin très originales, ou dans ces décrochages dansés, effectivement très beaux. Moi, vous me mettez un morceau de variétoche et vous faites danser des jeunes, je fonds ; ici, c'est Patty Pravo qui s'y colle, et c'est touchant comme tout, d'autant que les chorégraphies sont aussi simples que parfaites. Pour tout le reste, portrait du pays, réalisme psychologique, mise en scène, Xenia est assez terne malgré ses louables intentions. Attachant mais moyen.   (Gols - 21/02/15)

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A Serbian Film (Srpski film de) de Srdjan Spasojevic - 2012

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On agite ce film comme une poupée vaudou en brâmant d'un air terrifié que c'est le film ultime, insupportable, qu'on est jamais allé plus loin dans le gore et dans le malsain, etc. Alors, d'abord je dis qu'il y a eu La belle Histoire de Lelouch, aussi, et ensuite j'ajoute qu'il importerait peut-être de ne pas trop prendre les provocations de A serbian Film pour argent comptant ; j'avoue même m'être bidonné devant ces idées effectivement scandaleuses, mais traitées avec un tel excès qu'il paraît évident que l'humour a quelque chose à voir là-dedans. Ce qui en constitue une vraie qualité. Certes, assister à un viol de nouveau-né, à une décapitation au sabre pendant l'orgasme ou à une longue séance de viol incestueux peut paraître légèrement éprouvant ; mais c'est du gore, ni plus ni moins, et on ne va pas s'en plaindre non plus.

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L'histoire en deux mots : une star du cinéma porno légèrement viellissante se voit proposé un dernier rôle dans une production annoncée comme du "new-porn", un truc ultime dont notre gars ne sait rien. Il va se rendre compte qu'il est embringué dans un tournage infernal, mélant la fiction à sa vie privée, et où le but est de faire tomber les derniers tabous sexuels, inceste, pédophilie, meurtre, ce genre de joyeusetés. Dopé jusqu'aux oreilles de Viagra surpuissant, notre homme se transforme en bête sexuelle et meurtrière, et le résultat sera sanglant et excrémentiel comme un bon vieux Pasolini. On sent tout de suite que le film va aller assez loin dans la provocation, et il y va effectivement. Non seulement dans la violence, filmée frontalement, mais aussi dans le sexe : le film mélange dans un seul flot les fantasmes sexuels et les pulsions morbides du héros, et donc du spectateur de film d'horreur lambda. Le film est porno dans tous les sens du terme, au premier degré comme au deuxième : on aime regarder et on est dégoûté de le faire, il fallait oser.

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Le plus intéressant est sûrement que ce film affiche son identité serbe dès le titre, et se situe avec beaucoup de volonté dans le contexte de l'après-guerre. Sur une société moralement pulvérisée, où les valeurs et les rapports avec les gens ont souvent été réduits à de la domination et du meurtre, les agissements de ce barbare meurtrier gonflé à l'adrénaline prennent une signification troublante. Il est permis de voir dans la décimation progressive à laquelle il se livre une traduction des exactions politiques récentes. Spasojevic ne va pas forcément très loin dans ce discours, restant résolument du côté du pur gore. Mais on a tout de même un bel aperçu de ce que sont devenus les profiteurs de la violence, nouveaux riches désoeuvrés privés de leur dose de brutalité et qui commandent des meurtres à des victimes hébétées pour un public avide de sang. Ce n'est pas rien. Le film travaille aussi sur les limites de la représentation, comme le fit jadis (avec beaucoup plus d'intelligence, c'est vrai), Salo ou les 120 journées de Sodome, cherchant le point de limite au-delà duquel des images deviennent abjectes. Il le fait dans un élan punkoïde qui force le respect, une accélération des images et des sons qui transforme peu à peu son film en pure force de dévastation. On en ressort pas tout à fait net, reconnaissons-le, même si le film frôle parfois le too much dans sa volonté de choquer. Mais c'est une volonté nette de Spasojevic, à mon avis, que de travailler aussi sur le burlesque, sur l'excès, sur le rire. Quand, suite au viol d'un bébé né une minute auparavant (oui...), le réalisateur lance au spectateur terrifié : "Tu comprends rien, c'est du new-born-porn !" ; ou quand notre héros bien membré tue un gars en lui introduisant sa teub dans l'oeil, on se dit que la dérision n'est pas ennemie de ce cinéma extrême, et on termine l'éprouvante projection avec la réelle satisfaction d'être tombé sur un film d'horreur doté de glaouis et pas si con que ça.

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Qui veut tuer Jessie ? (Kdo chce zabít Jessii ?) (1966) de Václav Vorlícek

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Who wants to kill Jessie ? est encore une œuvre parfaitement déjantée de l’ami tchèque Vorlicek. Imaginez un peu : une scientifique a mis au point une machine permettant de visionner les rêves ; encore plus fort : quand les patients ont des nuits agitées, une petite piqûre et ils retrouvent un sommeil paisible… Seul petit problème adjacent : les visions qu’ils ont dans leur rêve apparaissent dans la réalité - quand il s’agit d’une vache qui rêve de mouches ou d’un alcoolique qui rêve de bières, c’est le moindre des maux. Quand il s’agit d’un homme qui rêve de super héros, c’est un peu plus problématique, nos super héros se révélant particulièrement destructeurs…

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On se marre de voir une vache dans un hamac (merci la piqûre), d’assister à la conversion d’un alcoolo au lait, mais cette envie de vouloir « contrôler » les rêves dans ce bon vieux pays communiste fait également forcément réfléchir (hum, hum…). Vorlicek, malgré cette petite pique politique, conserve un esprit potache qui laisse la part belle au pur délire. Le personnage principal, un universitaire marié justement à la scientifique,  rêve d’une bande dessinée dans laquelle une fougueuse héroïne a mis au point des gants « anti-gravitionnels » - avec ces gants, tout objet a le poids d’une plume. Celle-ci est poursuivie par une sorte de superman con comme un balai et par un cow-boy. Lorsque ces trois personnages (qui parlent uniquement par bulles…) se matérialisent (l’amazone blonde dans le lit de notre homme et les deux autres pétant tout dans l’appart), c’est le début d’une infernale course-poursuite dévastatrice… Si la blonde aime à se pendre au cou de l’universitaire en prenant un air enamouré (elle est craquante, la Tchèque, avec ses robes fendues), Superman et son cow-boy aiment à escalader des buildings, à se balancer à tout ce qui est suspendu - lustres, fils électriques…- et à foutre le boxon partout où ils passent. Un film qui devient vite un bon vieux délire visuel dans la ville avec toutes les forces de police mobilisées pour contrecarrer nos superhéros.

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La scientifique (qui craque pour ce couillon de Superman, soit dit en passant) va-t-elle triompher, avec son air revêche et ses « dangereux remèdes », des espoirs, va-t-elle vaincre les rêves de son compagnon idéaliste ? Bien sûr, l’imaginaire se doit de résister à tout prix… C’est une gentille leçon à l’esprit très bon enfant pimentée par la sensualité de l’amazone et par quelques situations relativement risibles (la fuite par les égouts, la destruction systématique des apparts construits en gruyère, les exploits de l’indestructible Superman (moins résistant au lit qu’à 1000 degrés). Fendard et malin.

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20 février 2015

L'étrange petit Chat (Das merkwürdige Kätzchen) de Ramon Zürcher - 2014

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Le compère Shang a glissé cette chose dans mon disque dur avant de disparaître, et je trouve ça un peu facile ; sa fuite lui évite une discussion serrée autour de ce film qui se situe à l'exact endroit de ma perplexité, c'est malin de sa part. Tant pis, je me fends quand même d'un texte, c'est sa faute.

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Réunion de famille dans un foyer berlinois banal d'aujourd'hui. Trois générations enfermées dans un même appartement, de la vieille bien atteinte et qu'on ne sort que pour manger à la cadette qui hurle dès qu'un bruit se fait entendre, en passant par la mère, mutique et sourire monalisesque en coin. Et puis bien sûr le chat orange, qui surgit à chaque coin de plan. On sent bien que quelque chose est déréglé dans les rapports qui régissent ce groupe d'hommes et de femmes, une somme de non-dits accumulés qui ne demandent qu'à éclater. Regards un peu trop longs, vagues comportements bizarres, silences chargés, minuscules accès de brutalité qui arrivent sans esclandre, le film tisse une véritable "symphonie de la retenue", pour ainsi dire. On croit d'abord que cette tension qui sous-tend chaque scène va finir par éclater façon Michael Haneke des premiers temps (le style implacablement froid du filmage fait penser au vénérable maître autrichien) ; mais Zürcher tire de plus en plus sur l'élastique sans jamais le faire claquer, et on restera au bout des petites 70 minutes du film un peu effaré par la chose : il ne se sera rien passé, mais on a pourtant l'impression d'avoir assisté à un film d'horreur.

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Il ne faut presque rien à Zürcher pour imposer cette ambiance cauchemardesque : des acteurs légèrement dirigés vers le non-jeu ou le masque neutre, une précision dans la durée des plans vraiment anxiogène, et cette façon complètement envoûtante de filmer le ballet des corps qui se croisent et se recroisent au gré des portes et des couloirs de l'appartement. Saturé de présences comme dans un film de fantômes, l'écran laisse entrevoir des déplacements sans sens, des comportements erratiques et dénué de motivations, tout ça pris dans les rets d'une mise en scène étouffante en plans fixes et en cadres mathématiques. Et toujours ce chat qui, à force d'imposer sa présence sans but dans le moindre des plans, finit par endosser toute l'atmosphère spectrale de cette maison. On ne sait pas ce qui s'est passé dans cette famille en terme d'évènements traumatiques, ou ce qui va s'y passer, ou si même il s'est vraiment passé quelque chose, mais on a peur. Et on comprend que le but de la chose est de présenter la cellule familiale comme une entité aliénante, comme un rassemblement de gens sans vrais rapports les uns avec les autres et qui ne se comprennent pas. C'est ce qu'on appelle le "nouveau cinéma allemand", et il est vrai que c'est bien prometteur et carrément impressionnant formellement. Il est vrai aussi que, du coup, le film, contrairement à son modère hanekien (Le septième Continent ou 71 fragments, surtout) apparaît un peu comme un simple exercice de style, un dispositif qui frôle l'installation contemporaine, et qu'on se retrouve un peu en manque de sève et de chair en fin de compte. Mais ce portrait de famille vous reste en tête façon hantise, et je remercie donc, au final, mon gars Shang de ce cadeau vénéneux.

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Night Moves (2014) de Kelly Reichardt

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Night Moves est un film qui vous prend calmement par les épaules et vous emmène tranquillement jusqu’au bout du chemin : sous ses airs de ne pas trop y toucher (Reichardt filme surtout en plan fixe ; elle se permet quelques panoramiques lors d’un bref mouvement et exceptionnellement une caméra portée dans les moments cruciaux (en caméra subjective)), on croisera tout de même en route Les Mains sales et Crime et Châtiments. Mais l’ensemble demeure filmé là encore, avec beaucoup de tact, avec plus de chuchotements que de cris. Le cinéma de Reichardt n’a rien de spectaculaire, il se diffuse insidieusement en vous, à l’image de cette petite musique atmosphérique qui joue malicieusement sur vos nerfs.

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Trois écolos décident de faire sauter un barrage. Le plan est minutieusement préparé, il ne s’agit pas de se faire prendre, juste de faire un gros coup et de retourner ensuite à sa petite vie. Dans le lot il y a le taiseux Jesse Eisenberg (dans les fruits et légumes), la peu disserte et riche Dakota Fanning (dans les eaux chaudes) et le discret barbu Peter Sarsgaard (un ancien marine qui a fait de la prison mais s’est depuis rangé des voitures). Un trio a priori guère adepte de la parlote. Nos amis sont donc dans l’action, on l’aura compris. On suit patiemment nos activistes jusqu’au gros boom. Là l’image commence à se teinter de bleu et de rouge à chaque fois qu’une voiture de police entre dans le champ, là commence l’angoisse. Ils ne doivent plus se revoir mais chacun commence à faire dans son froc quand ils apprennent qu’un campeur se trouvait aux environs du barrage et qu’il est porté disparu. Ils risquent perpète (une paille) plus 300 ans de prison (moins drôle, surtout si on n’est pas une tortue).

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Il y a ce plan sur les mains salies d’Eisenberg qui en dit long (juste avant le passage à l’acte ; si les trois protagonistes ne parlent guère, c’est peut-être aussi pour éviter d’évoquer les éventuels problèmes collatéraux de leur action…), ce plan sur son visage exsangue quand il se rend compte que la chtite Dakota commence de craquer et de babiller à droite à gauche après le fameux coup, ce plan sur un Jesse terriblement angoissé gagné par la paranoïa. Un geste qui se voulait une sorte de « délivrance » (mettre leurs idéaux à l’épreuve : sauver le monde, à leur petite échelle) et qui se transforme en cauchemar (mettant leurs nerfs à l’épreuve : le doute est désormais en eux). On peut admirer la maîtrise formelle de Reichardt, on peut aussi trouver que c’est presque un peu trop maîtrisé (oui, je sais, un prof m’aurait dit cela, je lui aurais défoncé les côtes) : Reichardt nous propose un joli voyage nous exposant tranquillement les faits avant de nous faire ressentir doucettement les failles - humaines. C’est malin mais parfois un peu trop « smooth » pour vraiment nous remuer. Elle évacue aussi du même coup tout questionnement réel sur son sujet (comment agir alors ?). Un beau film « d’exposition » qui peine à faire avancer le schmilblick et à nous prendre aux tripes - même si jusqu’au bout, on suit la descente infernale d’Eisenberg. Un peu court en bouche.

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19 février 2015

LIVRE : L'Incendie d'Antoine Choplin & Hubert Mingarelli - 2015

9782357070608,0-2473105Un roman épistolaire écrit à quatre mains, c'est une bonne idée, d'autant que Choplin et Mingarelli forment un duo très complémentaire. Il faut dire qu'ils sont en terrain connu, et que leur association semble presque couler de source : nous sommes quelques années après la guerre en Croatie, et deux camarades reprennent contact par lettres. Pavle est en Argentine, Jovan en Serbie, et les deux ont participé à cette guerre, et notamment à une nuit assez infernale qui va se dévoiler peu à peu au long de leur correspondance, celle-ci se transformant doucement en introspection douloureuse autour de l'évènement traumatique qu'ils avaient tu jusqu'à maintenant. L'écriture leur sert d'exutoire, de confessionnal, et les auteurs parviennent parfaitement à rendre ce mélange de culpabilité, de déni, d'auto-flagellation, de cauchemars que constitue ce souvenir qui peine à émerger. Deux auteurs qui semblent faits pour ce projet, disais-je, et pour bosser ensemble : les deux travaillent sur la guerre, les séquelles qu'elle entraîne, les cicatrices qu'elle laisse dans les hommes. Ce roman est donc empli de dignité et chargé d'une pâte très humaine : les deux personnages sont crédibles, attachants y compris dans leurs maladresses, et chaque auteur arrive à conférer à son personnage une véracité psychologique intéressante. Il y a même un certain suspense à voir ainsi la trame se dévoiler peu à peu, la nuit se lever sur les agissements de ces hommes, avec même une série de rebondissements à la fin assez agréable. C'est un peu court pour être vraiment enthousiasmant, on aurait aimé que cette correspondance se creuse, dévie vers autre chose que l'anecdote (terrible, certes) de cette nuit-là, vers quelque chose de plus vaste. Reste que L'Incendie est un texte d'une belle force, ramassé et sobre.

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La jeune Fille au Carton à Chapeau (Devushka s korobkoy) de Boris Barnet - 1927

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Magie des premiers films. Ceux d'un auteur et ceux des débuts du cinéma : Boris Barnet a la fougue des premières fois, et réalise une sorte de film parfait. A la fois d'un romantisme adolescent à faire pleurer de bonheur, d'une acidité délicieuse et d'un formalisme expérimental absolument épatant, cette comédie arrive dans la tronche sans qu'on l'ait vue venir. On pensait avoir droit à une gentille bluette crognonne sur fond de neige et de fond social ardu, nous voilà en plein mix entre les élucubrations techniques d'un Tziga Vertov et la lumière d'un Chaplin.

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L'histoire n'a que peu d'intérêt, même si on y trouve bien planquées une insolence et une critique politique qui font plaisir. D'un côté, un tableau de la bourgeoisie moyenne, très à charge : deux propriétaires véreux, prêts à toutes les petites magouilles pour gagner du fric, par exemple en exploitant habilement leur logement social dévolu à une jeune fille de la campagne qui leur livre des chapeaux. De l'autre, le portrait idyllique d'une vie rurale parfaite, représentée donc par Natacha, petite artisane convoitée à la fois par plusieurs hommes, et qui va mettre sa finesse et son charme au service de son amour. Le choc des deux se fera sur fond de distribution de bons au trésor, le film ayant été soit-disant commandé pour promouvoir l'invention de ceux-ci. Petits gags croquignolets (boum, l'amoureux qui glisse sur la glace !), saynètes légères comme des bulles, l'histoire, même si elle tient la route ne va pas pêter très loin.

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Ce qui frappe beaucoup plus l'oeil, c'est avant tout cette comédienne principale, Anna Sten, pour laquelle je fais traduire immédiatement en russe ancien ma demande en mariage. Pas vu une telle incandescence depuis Paulette Goddard, une telle façon d'être absolument sublime sans jamais se prendre au sérieux : la belle grimace, minaude, rigole comme une baleine, et ne cesse pas un instant de crâmer la pellicule autour d'elle. Une telle apparition fait beaucoup déjà pour le film, qui n'aurait guère besoin de plus pour être immédiatement nécessaire. Mais Barnet ne se contente pas de ça, et sort un éventail impressionnant de trouvailles techniques ou d'inventions scéniques pour doper son petit scénario. Jouant avec les possibilités du montage, il réalise par exemple une demande en mariage sidérante : un personnage flou au premier plan, l'autre net au second, et on alterne les mises au point en fonction des réactions de l'autre, dans un ballet de focus impressionnant. Il y a aussi ces trucages astucieux, ces découpages hyper-rapides pour montrer la tension qui monte entre les personnages (cette façon incroyable de raccourcir de plus en plus les plans de champ/contre-champ pour tendre une scène), ces façons parfaites de "faire entendre" les bruits alors même qu'on est dans un film muet (la scène de la souris, la perfection) - on déconseillera d'ailleurs ardemment de visionner le film dans sa version "sonore" moderne, qui gâche toutes les trouvailles dans ce sens. Il y a plein de petites trouvailles de jeu aussi, ma préférée étant cette fille qui se pique la main et qui reçoit un baiser sur la blessure... et se pique immédiatement la bouche (rhaaaa Anna, жена, жена !). Bref, le film est une totale merveille, que vous dire de plus. Un carton, donc, chapeau.   (Gols - 19/02/15)


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Un petit film de tout juste une heure et une grande expérience cinématographique « des origines » - oui, ne chipotons pas à trente ans près. Barnet nous embarque dans la blancheur et la pureté de la campagne russe enneigée (ces plans, en blanc et blanc, immaculés… et cette petite touche de noir, d’un personnage qu’on devine, traversant un pont, comme un point d’exclamation) avant de nous plonger dans le regard de son héroïne. Anna Sten incarne Natasza avec toute la candeur et la beauté du monde (féminin). Je ne vous ferai point l’injure de vous raconter l’histoire, sachez juste que la belle a plusieurs prétendants à ses trousses, que notre héroïne a du cœur en procurant un toit à un individu errant et que l’argent ne fait pas le bonheur (même s’il se dilue très bien dans l’eau fraîche). Après nous avoir gentiment planté ce froid décor, Barnet nous fait progressivement glisser dans la comédie pure pour ne pas dire le burlesque. Ici c’est une femme de ménage perchée sur son escabeau qui se lance dans une série de cabrioles pour nettoyer des vitres, là ce sont nos personnages masculins qui traversent l’écran à toute blinde en se ridiculisant dans de vains combats. Entre ces petits rires que l’on ne cherche point à étouffer dans son écharpe, il y a toutes les petites mines d’Anna qui nous font bêtement tomber amoureux d’elle. Anna Sten est une bombe, russe, et elle est pétillante comme un bonbon Haribo.

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Si l’on se perd volontiers dans le regard hagard et mutin de la douce Anna, on est également touché par toutes les petites scènes où notre couple phare se tourne autour sans oser un baiser. La séquence dans la chambre d’Anna où ils tentent chacun de leur côté, raide comme des piquets, à même le sol, de trouver le sommeil  (t’as une bombe à retardement qui dort à quelques mètres de toi, tu ferais quoi toi, hein, sans qu’elle t’y invite ? Rien ? C’est bien - c’est certes pas l’envie qui nous manquerait, non, juste une grande timidité et une forme de respect pour l’éternel féminin- ou un truc comme ça), cette séquence, donc, est d’une force gigantesque. C’est tout plein d’une gêne toute adolescente et l’on sourit de plaisir à voir nos deux petits amoureux transis tout malhabiles, tout candides. Lorsque le baiser viendra, lorsque la belle soulèvera allègrement son petit mollet sous la force du désir, on sera depuis longtemps tout craquelé de l’intérieur devant cette œuvre légère comme une plume (une œuvre touchée par la grâce comme on dit) et touchante comme un premier émoi. Ce cinéma, c’est Boris. Une merveille. (Shang 19/02/15)

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L'Homme des Confins de Ladislas Starewitch - 1920-1925

C'est scandaleux, mais c'est ainsi : le grand Starewitch, inventeur d'une grande part de l'imaginaire du cinéma d'animation moderne, ne figurait pas encore dans notre colonne de gauche. Injure réparée ce jour avec trois petits trésors vus conjointement par vos deux serviteurs, il fallait bien ça pour honorer le maître. Sous le titre L'Homme des confins se cachent trois courts sans vrai lien entre eux si ce n'est qu'ils sont tous les trois précieux, beaux et charmants, sans occulter une noirceur romantique du meilleur effet. Qu'ils distillent en plus quelques légères réflexions théoriques sur le cinoche ajoute encore à leur nécessité.

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Dans les griffes de l'araignée (1920) est une très belle histoire d'initiation façon Murnau. Une petite mouche pépère et légèrement cleptomane se retrouve entraînée dans le clinquant parisien sur les traces de l'amûûûr et du champagne qui coule à flots, avant de se heurter, classique, à la dureté de la vie. Ce qui commence comme une petite bluette bucolique et rurale, avec ces insectes trognons lutinant sous les saules, prend peu à peu des allures de conte moral au fur et à mesure que la ville et l'ombre envahissent l'écran. Ca se terminera, après une scène d'action digne d'un film d'aventures des années 40 (un système de poulies qui éloigne puis rapproche les ennemis) par une sublime fin à la Andersen : notre mouche meurt littéralement, de froid, d'abandon et de désamour sous la neige. Oui, c'est cruel, et le film, sous ses allures d'enfantillage, est étonnament brutal et violent : ça se coupe en deux à tire larigot, ça parle de l'amour comme d'un chien de l'enfer, et ça renvoie aux gémonies tout le monde, bons et méchants, moraux et immoraux. Le tout sous une réalisation magnifique, alternance de plans d'ensemble déployant des petites maquettes hyper mignones (aaaah ces couchers de lune sublimes, ces toiles peintes craquantes) et de gros plans très cartoonesques (des marionnettes à main), et une technique d'animation très spectaculaire : que des plans fixes, mais une façon de dynamiser l'ensemble par mille mouvements minuscules, par mille détails, qui rend tout ça très dynamique. Une excellente série bee.

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On n'est pourtant pas au bout de notre bonheur puisque voilà qu'on enchaîne avec le fabuleux Les Yeux du Dragon (1925), le sommet du programme. Retrouvant là ses origines russes, Starewitch livre une vraie réflexion sur la puissance technique de son outil, en opposant le mouvement cinématographique à la fixité de la peinture et de la photo. le pitch : un vase ancestral chinois s'anime subitement pour raconter l'histoire de ses personnages peints. Il est question d'un dragon furieux, d'un couple d'amoureux transis, d'un pays merveilleux, et surtout des yeux de la bête, arrachés et devenus diamants : ils formeront la malédiction du couple, l'avidité de l'héroïne la figeant pour toujours dans l'immobilité du vase. Là encore, cruauté à tous les étages (l'énucléation du dragon est carrément gore) et pessimisme tenace : on croit que les amoureux, ayant échappé au dragon, sont désormais en paix au pays de l'Amour, mais l'envie et la soif de l'or les perdront. Le film se déroule sur des millénaires (très étrange ellipse à mi-chemin), mais on dirait que Starewitch inverse l'histoire : au commencement était le mouvement (le cinéma), à la fin sera la fixité (la peinture). Véritable hommage à l'image animée, ce petit film d'un romantisme fiévreux contient en plus des décors magnifiques de grottes, de palais, de lacs, de ciels, et une foule de petits tableaux en plans larges d'une grande beauté. Un chef d'oeuvre.

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Plus anecdotique, plus léger, mais plus fun, Amour en noir et blanc (1923) est un hommage aux splasticks hollywoodiens. On y croise même Chaplin. Curieusement le film cultive un réconfortant anti-racisme, mais cette ouverture d'esprit est démentie par des intertitres d'un fond assez crasseux. Il s'agit de deux Cupidon, l'un blanc l'autre noir, qui sèment la zizanie dans un petit théâtre ambulant. On croit pendant un moment qu'au milieu du bordel qu'ils sèment, le noir va finir par se taper la blanche. C'est aller trop vite en besogne, mais tout de même, il y a deux trois pointes de bon esprit qui font chaud au coeur. Le film est de toute façon un peu bancal dans son discours, le cul entre deux chaises, et est bien plus intéressant dans sa forme. Il y a notamment une scène de poursuite hystérique, digne d'un Wallace et Gromitt, réglée vraiment au millimètre au niveau du rythme (là aussi, le montage rappelle les origines russes du gars), et quelques purs gags savoureux. L'animation est absolument parfaite, tout ça sent le "fait main" et l'artisanal, le copeau de bois et la petite lampe de bureau, c'est parfait. Au final, un programme intelligent, drôle, éblouissant pour les yeux. (Gols 11/02/15)


Très peu de choses à rajouter à l'analyse fine de l'ami Gols dont je partage la vision (j'étais juste à côté de lui, ceci pouvant expliquer cela). Bien aimé cette terrible cruauté de ce premier épisode (Dans les Griffes de l'Araignée): cela commence comme un gentil épisode lafontainesque avec cette mouche des champs qui veut se laisser griser à la ville et cela s'achève dans un beau carnage avec insecte décapité et araignée coupée en deux (j'ai bien cru que cela allait calmer le gamin derrière nous (elle est morte la bébète, morte ! eus-je violemment envie de crier pour qu'il cesse de fouiller dans son sac de bonbons) mais son père se révéla de loin plus pénible que sa progéniture : ces parents qui croient que leurs gamins sont aveugles et leur expliquent ce que tout le monde voit, il faudrait les interner à vie). Marie-mouche sous la neige meurt toute gelée, quelle belle fin morbide ! Les Yeux du Dragon bénéficie d'une touche de poésie et de romantisme en plus mais s'achève là encore dans l'effroi - une image définitivement figée pour clore un film d'animation, on ne peut qu'applaudir à deux mains, avant de se saisir par les anses de ce vase pour en contempler l'image et se mettre à rêver à une autre version de l'histoire de ces personnages. Pure création. Enfin, l'Amour en noir et blanc n'est pas si "ouvert", moralement, qu'on l'aurait souhaité (si deux couples mixtes avaient fini par vivre ensemble, c'est clair qu'on aurait été totalement soufflés) mais cette seule cavalcade du chat poursuivi par un chien qui fait fumer le carosse qu'il tire vaut à elle-seule le détour - la petite musique live originale qui accompagnait cette projection dans ce théâtre molièrisant étant elle-même aux petits oignons. Bref, nous sommes ressortis main dans la main avec l'ami Gols (c'est une image), le sourire aux lèvres dans l'air glacial (ce n'est pas une métaphore, ni une pipe d'ailleurs) et avons passé la soirée à refaire le monde en pâte à modeler. Heureusement, personne ne filma, na.  (Shang 19/02/15)

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Brèves Rencontres (Korotkie vstrechi) (1968) de Kira Muratova

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Nous prolongeons notre découverte d'un certain cinéma russe avec ce premier film de Kira Muratova. L'œuvre est célébrée pour sa capacité à décrire son époque sans ambages : on découvre ainsi notamment, à travers le personnage de Valya (Muratova herself), les petites magouilles auxquelles sont prêts à se livrer les constructeurs d'ensemble immobilier. Ils n'ont de cesse de tourner autour de cette fonctionnaire du comité de district pour qu'elle donne son accord quant à la viabilité de leur construction (quand bien même l'accès à l'eau au sein du bâtiment semble impossible). Cette femme à poigne ne se laisse point marcher sur les pieds tentant de défendre jusqu'au bout l'intérêt des futurs locataires (même si ces derniers prendraient possession des lieux les yeux fermés). Le second personnage féminin de l'histoire est la charmante Nadia (Nina Ruslanova), jeune fille de la campagne qui vient travailler comme femme de ménage chez Valya. Enfin pour compléter le triangle, il y a un certain Maksim (Vladimir Vysotskyi, un géologue qui aime à chantonner - il est libre, Max) : à l'aide de multiples flashs-back, on va saisir qu'il est le mari de Valya (un mari toujours on the road pour son taff) et qu'il a fricotté avec la chtite Nadia... OhOh.

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OhOh, disais-je, mais mouais mouais, ferais-je. On peut apprécier l'habilité de Muratova à simplement filmer un appart (celui de Valya, haut fonctionnaire chez laquelle on remarque le sombre mobilier), un paysage (la belle Nadia au premier plan et cet homme qui descend de la colline au second : du pur Tarkovski avant l'heure) ou à insérer ces nombreux flashs-back beaucoup plus lumineux (comme un passé idéalisé... il y est, il faut le dire, surtout question d'amour) que les images tristounes du présent narratif. On tangue constamment entre ces doux sourires féminins liés à la présence de cet homme (le Max) et cette réalité peu olé-olé de cette zone urbaine en pleine construction. Il y a un certain charme, je ne le nie point, à flotter entre ces deux mondes. Et pourtant, j'ai bien eu de mal, à un quelconque moment, à me laisser prendre dans les rets de ce triangle amoureux bien mollement traité. La faute viendrait-elle de ce personnage masculin sans grande consistance au regard si las et aux chansons si ternes (le type semble vouloir détourner toute discussion en poussant la chansonnette de sa voix grave : un peu comme si Guy Béart ne vous répondait qu'en chantant - on finit forcément par avoir des envies de meurtre de guitare) ? L'erreur serait-elle d'avoir cherché à assembler des petites bribes de vie sans que jamais une séquence ne sorte du lot (aucune scène n'est vraiment transcendante, du coup on peine à décoller - je me suis d'ailleurs salement avachi dans mon siège et j'ai même fini - j'accuse personne mais quand même il faisait froid bordel dans cette salle - par choper la crêve : ma vision du film en a surement pâti, je veux bien le reconnaître sans que l'on ait besoin de me faire subir le supplice du pal). Bref, un film qui a sa place dans l'histoire du cinéma russe mais qui, malgré ce joli thème du triangle amoureux, n'a rien de vraiment enjôleur.

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18 février 2015

La Nuit de Carnaval (Karnavalnaya noch) (1956) de Eldar Riazanov

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Voilà une comédie musicale soviétique pleine de bonne humeur et à l'esprit relativement mordant. Il y a un petit côté (toute proportion gardée...) Hellzappopin' dans ce film où l'on suit des "amateurs" en pleine répétition pour le spectacle de fin d'année. On passe rapidement d'un groupe à un autre (clowns, chanteuse, formation musicale, magicien...) dans cette ultime ligne droite avant le grand jour. Ce qui fait tout le sel de la chose c'est la présence d'un certain Igor Ilyinski en bureaucrate obtus : notre cher administrateur doit se porter garant du "sérieux" des diverses animations - en gros, c'est un conservateur primaire capable de tiquer sur les jambes dénudés d'une danseuse ou sur le côté un poil débridé d'un orchestre de djeuns. Il va s'agir bien sûr, pour nos jeunes amateurs / artistes en herbes, de tout faire pour tenter de contourner la censure de ce vieil ours.

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Il y a forcément quelque chose de vivifiant, de frais et d'un poil provocateur dans cette production qui voit le jour trois ans après la mort de Staline. On sent tout du long comme un petit vent de liberté non négligeable. Ce pauvre Igor (qui incarne le pouvoir, c'est un fait) n'a de cesse de se ridiculiser, d'être ridiculisé et on ricane volontiers devant les multiples subterfuges mis en place pour contrecarrer cet individu triste comme un dimanche matin hivernal à Moscou. On retiendra quelques beaux moments comiques (la fable sur l'ours - avec ce pauvre Igor s'interrogeant sur le symbole de l'animal - ou encore cette séquence sur les deux clowns qui, à force de se plier aux remarques de l'Igor, finissent par faire un sketch d'une platitude absolue - sérieux, on avait dit) ou musicaux (un ptit numéro de claquettes dans les escaliers qui mit l'ami Gols en joie). Certes, parce qu'il nous faut toujours un poil nuancer, les numéros musicaux lors de la fameuse grande soirée tirent parfois un petit peu en longueur - l'aspect romantico-nostalgique, mouarf (sans parler des gros plans sur la future star Ludmila Gurchenko un tantinet kitschouille... pour sa défense, il faut reconnaître qu'il n'est jamais évident de faire dans l'artistique les deux mains coincées dans un rouleau de papier toilette). Mais au-delà de ces quelques réserves La Nuit de Carnaval constitue une bien belle surprise soviétique par sa liberté de ton et sa légèreté. Riazanov, welcome in Shangols.    (Shang - 08/02/15)

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Indéniable petite bulle de bonheur que ce film, qui compense sa mise en scène platounette par une vraie fantaisie, un bonheur de filmer et de regarder les acteurs, et ce ton gentiment provocateur dans le scénario. Il fallait sûrement être relativement courageux pour s'attaquer ainsi frontalement aux censeurs de l'époque, et le film joue très habilement avec l'excuse de la comédie pour dire des choses très sérieuses. On dirait du Griboiedov ou du Gogol période Revizor, un aspect théâtre de Guignol où on rigole franchement de celui qui a le pouvoir et l'autorité. L'acteur qui "joue Staline" n'est pas d'une grande finesse (on dirait Galabru), mais la somme de coups, de moqueries et d'humiliations qu'il subit au cours du film est jouissive. Le clou de la chose, effectivement (mis à part ce virtuose numéro de claquettes d'une élégance folle, aussi joyeux et faussement facile que dans la grande période ricaine), c'est ce sketch de clowns tellement effacé et corrigé par le censeur qu'il en devient sinistre ; mieux même : les clowns, à force d'être bridés, finissent par produire une caricature de celui qui les opprime, une image tordue de la bureaucratie obtuse. On appréciera aussi la conférence alcoolisée du vieux barbon retrouvant une nouvelle jeunesse, ou la romance sucrée sussurrée par l'anonyme secrétaire du troisième : dans La Nuit de Carnaval, c'est le peuple qui prend les rênes du spectacle, qui dirige les choses, et le film devient un hymne assez touchant aux petites gens, leur façon de s'en sortir malgré tout, leur combat sans violence contre les oppresseurs du système. Pas moins. Pas de quoi fouetter un chat non plus, on reste dans la légèreté et la joie, mais tout de même : voilà un machin courageux, qui donne en même temps envie de se mettre aux claquettes et de prendre sa carte aux Jeunesses Anarchistes.   (Gols - 18/02/15)

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15 février 2015

Boyhood (2014) de Richard Linklater

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Sur un concept qui aurait pu virer au documentaire surfait ou au simple collage (filmer les mêmes personnages pendant douze ans - des parents divorcés et leurs deux bambins), Linklater réalise une oeuvre d'une belle fluidité et de laquelle on se laisse volontiers prendre au charme. Il ne cherche pas forcément à "coller à l'actualité" (il y a certes la musique (mais qui sait se faire discrète), le petit clin d'oeil à Obama (sans en faire des tonnes) entre autres mais cela reste soft) mais plutôt à coller à la personnalité de chacun des individus ; en cela le film est une vraie réussite : tout à l'air tellement naturel qu'on se prend rapidement au jeu sans forcément s'arrêter au changement de style (de coiffure) de chacun. Ce sont de petites tranches de vie qui ne cherchent pas à être forcément exemplaires (la confrontation avec les parents... et les beaux-parents, le questionnement de nos ados (relativement coool) face à ce monde qui cherche à les mettre, les pauvres chtits, dans une ptite boîte, les escapades à la coule...) mais qui finissent à la longue par avoir une belle cohérence - et puis pas de viol, pas d’inceste, pas de massacre à la tronçonneuse, ça change. On ressort du film avec un léger sourire aux lèvres, non pas forcément transcendé (Linklater n'est pas du genre à chercher à tout intellectualiser, nan), mais en ayant l'impression d'avoir passé un bon moment (12 ans, un week-end, 2h40... qu'importe) avec cette petite famille.

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Il y a Patricia Arquette (longtemps qu'elle avait disparu de mon télescripteur, personnellement) qui rajeunit, elle, d'année en année (on ne lui donne pas cher au départ en jeune mère rapidement divorcée et vite « usée ») et qui va, après divers divorces et une belle progression sociale (elle reprend ses études pour finir prof d'université), pouvoir avoir l'impression du travail accompli : c'est elle qui tout du long tient la baraque (malgré de nombreux déménagements...) pour ses enfants et même si elle n'a pas vraiment un don pour choisir ses partenaires (Ethan Hawke, un peu branleur en jeune homme, un type grisonnant sérieux comme un pape... alcoolique et colérique, un ancien d'Irak... donneur de leçons - l'étiquette "corrections" qu'il porte au dos de sa veste de travail lui va comme un gant), elle a toujours le courage de repartir à zéro sans sacrifier sa progéniture. Elle livre une dernière séquence émouvante à souhait qui nous fait regretter de ne pas la voir plus souvent dans des rôles à sa juste mesure.

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Il y a Ethan Hawke, plus à l'aise apparemment avec sa gratte que pour prendre des responsabilités, qui, en pointillé, tente de donner deux-trois leçons de vie (au vu de ses erreurs...) à ses deux gamins. On a du mal à vraiment le suivre "socialement" mais il est toujours partant pour venir épauler ses kids. Il est, avec Linklater, comme un poisson dans l'eau et rentre dans chacune de ses scènes avec une facilité déconcertante. Et les petites chansonnettes qu'il entonne constituent de réels "feel good" moments.

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Il y a Lorelei Linklater (Richard était au moins sûr de l'avoir toujours sous la main) en ado un peu mal dégrossie qui traîne sa moue boudeuse tout au long de ces douze années. Elle ne respire pas la joie de vivre, c'est le moins qu'on puisse dire, mais elle prend tout avec une certaine philosophie je m'en foutiste qui n'est pas si désagréable.

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Il y a enfin Ellar Coltrane (Linklater a fait le bon pari tant le gazier possède un vrai charisme... et une tronche de jeune premier) qui ne cesse de se questionner sur la life... A quoi ça sert tout ça, pourquoi le monde semble-t-il de plus en plus robotisé et toutes ces conneries. Ce n'est pas vraiment un foudre de guerre (trois de tension) mais il fait son petit bonhomme de chemin avec sa dégaine de flemmard et son oeil de photographe ; on sent que le gars n'est pas vraiment un petit génie mais c'est ce qui rend le film de Linklater assez sympa : rien n'est bigger than life (sauf dans la connerie - les deux beaux-pères ont la palme), tout est filmé au niveau de ces êtres qui se débattent avec leur petit questionnement ontologique si affreusement banal. Cela donne une vraie fraîcheur à la chose alors qu'elle aurait pu (en douze ans, tout vieillit très vite) être très vite mort-née, ne serait-ce qu'esthétiquement parlant. Une bonne surprise à savourer tant que dure l'été.   (Shang - 17/08/14)

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C'est ça, ça doit être un film d'été, parce que franchement, à le voir en plein hiver, on se dit que le film est tout de même très très léger. Linklater a en mains l'outil rêvé, les mêmes acteurs sur 12 ans de temps, et n'en fait que ça. On ne sait si on doit applaudir respectueusement devant cette modestie, ou soupirer devant l'inconsistance du film, qui en 12 ans et 3 heures de temps, n'arrive à dire rien d'autre que "grandir, c'est pas facile". Tout ce que dit mon gars Shang est pafaitement vrai : les acteurs sont hyper justes, il y a une petite musique attachante, c'est fait avec simplicité et sobriété... mais pour quoi faire ? A côté de cette historiette familiale faite des drames (un zéro en maths) et des joies (le premier baiser) inhérents à une existence, Ozu fait figure de proto-punk. Tellement soucieux d'être réaliste, Linklater ôte à sa trame tout ce qui pourrait paraître too much, réalisant au final un de ces trucs qu'on projette dans les fêtes de famille à la fin de l'année (regarde, là, c'est quand la petite a fait sa première dent ; regarde, ça c'est mon premier mari, il était très méchant ; regarde, le petit Kevin avec sa coupe pas possible). Bon, admettons, il veut filmer la vie qui va, quoi, la vie normale ; sur trois heures ça fait un poil long quand même, et on rêve, au bout d'un moment qu'il se passe ne serait-ce qu'un infime truc (je sais pas, quelqu'un casse un lacet, genre) pour relancer l'assoupissement bienheureux qui guette. En absence du dit, on scrute les rides sur le visage d'Arquette (bien courageuse : le film n'est pas à sa gloire physiquement), on sourit avec bienveillance devant la jolie lumière mélancolique qui émane de la chose, et on attend le générique de fin, qui arrive là comme il aurait pu arriver 2 heures avant ou après-demain. Le film le plus innocent de la terre, qui ne vous veut aucun mal et ne vous laissera aucun souvenir. Tout ça pour ça...   (Gols - 15/02/15)

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14 février 2015

LIVRE : Seul, invaincu de Loïc Merle - 2015

9782330038878,0-2474610Après l'éblouissant L'Esprit de l'ivresse, c'est par la petite porte que Merle refait son entrée pour ce deuxième roman qui devient du coup un peu trop feutré. On aimait la jeunesse, la fougue, les excès de son premier livre, toutes qualités qu'il efface ici pour livrer un texte certes ambitieux, mais qui apparaît un peu moins nécessaire et urgent que l'autre. Charles est un soldat qui revient dans sa ville natale pour y retrouver son charismatique ami Kérim, figure quasi-christique de la ville, leader des marginaux du coin, qui se meurt aujourd'hui d'une leucémie. Un pélerinage qui va ressembler à un bilan de l'amitié qui lie les deux hommes, et surtout de ce qui les sépare. Merle tente d'écrire le grand roman sur les liens amicaux, comment il est impossible d'y échapper, comment on ne peut pas fuir son enfance, comment les amitiés les plus fortes se délitent pourtant irrémédiablement. C'est un noble projet, et c'est vrai que la force de l'écriture parvient plus souvent qu'à son tour à toucher du doigt l'essence des liens qui unissent les deux hommes : amer, dur, le texte donne peu d'occasions d'être optimiste, et traîne une mélancolie noire qui va être menée jusqu'au bout de l'escapade autant physique que morale de Charles.

Le fond est irréprochable, on sent Merle réellement concerné par cette perte de son passé, tourmenté par le constat que, quoi qu'on fasse, les relations humaines sont faites de domination, de tromperies, de trahisons plus que de bonheur. Les premières pages, notamment, sont un fulgurant résumé, en un seul souffle (Merle est bon sur les grandes épopées de style), de la vie de Charles et de ses rapports avec son ami. Au cours du livre, on aura droit sans cesse à des sortes de "sautes d'écriture", des pans entiers d'histoire occultés et remplacés par des figures de style éclectiques. On peut par exemple croiser des pages inspirées par Thomas Bernhard, avec cette façon très particulière de rythmer les phrases, avec ces répétitions, avec cette amertume froide ; puis se retrouver face à un monologue à la Dostoievski (le plus beau passage : le dicours d'un gradé dealer rencontré au coin d'une rue interlope) ; puis penser à Nathalie Sarraute, etc. Merle ne craint pas l'anachronisme, ni l'opacité, ni l'étrangeté, et accepte que son texte reste en bien des endroits mystérieux... quitte à nous perdre trop volontairement dans les 50 dernières pages, moins intéressantes, plus volontairement "expérimentales". Le risque est qu'on passe sans cesse du plaisir de certains passages au désintérêt d'autres, et c'est bien ce qui se passe. Difficile d'aimer le roman dans son entier. Si certains chapitres sont très grands (cette parenthèse de communauté marginale, par exemple), d'autres peinent un peu à convaincre : ce sont ceux où Merle devient trop narratif (la trame, c'est pas son truc), ou au contraire quand il devient trop abstrait sans nécessité, ou quand il s'attaque à la psychologie. Quand il écrit sanguin, physique, incarné, il reste très bon. Seul, invaincu (titre superbe) reste donc un livre indispensable si vous ne lisez qu'une page sur deux.

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