Shangols

26 mai 2017

Green Room de Jeremy Saulnier - 2015

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Après l'agréable Blue Ruin, on voulait bien laisser une deuxième chance à Saulnier de confirmer les quelques promesses entrevues. Mais Green Room ne fait que confirmer les craintes : Saulnier est un réalisateur efficace adepte d'un cinéma violent et nihiliste, mais ça ne va pas plus loin, et le gars est aussi un crâneur franchement vain et pas finaud. Le film reste suffisamment tendu et spectaculaire pour valoir le coup, certes. Mais on se retrouve finalement avec une chose très mal mise en scène, creuse comme un puits sans fond, et peu emballant à la fin. En fait, je n'ai rien compris au scénario : un groupe de rock hardcore, dont on ne prend même pas la peine de nous présenter les membres pourtant acteurs principaux, est engagé pour un concert dans un minable lieu dirigé par des skinheads bien entendu néo-nazis. D'après ce que j'ai compris, ils assistent à un meurtre, et le directeur de la salle décide d'éliminer ces témoins gênants, je ne sais pas trop pourquoi. Les gusses, enfermés dans leur loge, arriveront-ils à atteindre la sortie sans subir les crocs des pitt-bulls, les décharges de chevrotine ou les vigoureux coups de batte des méchants rasés ? Rien n'est moins sûr, et la distribution va peu à peu s'amoindrir dans des scènes gore plutôt marrantes.

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Comme Saulnier ne s'intéresse pas du tout à ses personnages, comme seules le passionnent les scènes d'action, il nous perd complètement dans les moments plus calmes. Pas compris les motivations des tueurs, pas compris qui trahit qui, pas compris la fin... Le film part complètement en sucette à ce niveau-là,alors qu'il y avait peut-être de la place pour faire un puissant récit d'initiation ou un film politique sur la punk-attitude. Là, on a droit à un honnête survival qu'on suit mollement, il est vrai pas mal rempli de rebondissements surprenants. Ici, on peut ramasser une balle dans la tête au moindre tournant, y compris quand la tête en question est celle d'un des acteurs principaux. Les scènes spectaculaires le sont vraiment, d'autant que Saulnier prend son temps, dans le montage, pour nous faire éprouver la sauvagerie de ce qu'il filme (avec un brin de complaisance, le truc étant totalement privé d'humour ou de distance). Mais le gars est metteur en scène comme je suis macroniste : son sens de l'espace est inexistant et on ne saisit strictement jamais où sont les personnages les uns par rapport aux autres. Pas attaché aux personnages, qui ne sont que des ombres caricaturales, on ne se passionne guère pour la résolution du bazar, et on se contente de compter les points en ricanant devant les geysers de sang. Pas très fier de sa mentalité de collégien fan de sang, Saulnier, sur la fin, prend un air concerné qui semble un peu juger la violence qu'il vient de nous mettre sous le nez. A tout prendre, je préfère un Tarantino qui, lui, assume son immaturité et ne se cache pas sous une pudeur fausse. Saulnier est tout aussi creux, mais bien moins fun.

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25 mai 2017

L'Enfer (1994) de Claude Chabrol

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En 1994, Chabrol reprend un scénario original d’Henri-Georges Clouzot. Ce dernier n’a pu achever 30 ans auparavant le tournage de ce film, avec Romy Schneider et Serge Reggiani, étant victime d’une crise cardiaque. L’enfer du titre c’est tout à la fois le cercle vicieux de la jalousie dans lequel s’enferme Paul Prieur (François Cluzet) mais aussi la vie tumultueuse qu’il finit par faire mener à sa compagne, Nelly (Emmanuelle Béart). Chabrol construit son intrigue avec la mécanique d’un film policier et l’on ressent constamment l’influence de l’univers de Clouzot dans cette histoire de folie douce, teintée d’un sentiment de conspiration qui frôle la paranoïa. Victime de ses propres démons, Paul descend progressivement dans l’enfer du doute, s’enfermant peu à peu dans un monde où il se laisse bercer par des représentations trompeuses.                                                                                               

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Chabrol fait preuve d’un grand sens du rythme dans le premier quart d’heure du film : en quelques séquences, il parvient à nous montrer la rencontre entre Paul et Nelly, leur mariage et les premiers pas de leur enfant. En quelques vignettes, il brosse le portrait très classique d’un jeune couple qui ne devrait pas tarder à s’installer rapidement dans un gentil petit confort bourgeois. Seulement sur ce petit coin de paradis qui semble retiré du monde, une ombre ne tarde point à planer : dès lors où Paul se met à ne plus faire confiance à sa femme, il va s’enfoncer dans le pire des cauchemars, celui de la jalousie. On évoquait en introduction l’univers des films policiers et l’on retrouve ici la plupart de ces éléments : filatures – Paul prend une sorte de malin plaisir à suivre Nelly comme s’il espérait la prendre en flagrant délit -, rassemblement de preuves – Paul vérifie constamment les dires de Nelly et accumule les petits mensonges qu’il met sur le compte de sa trahison -, déduction « logique » - Paul ne tarde pas à échafauder toute une théorie délirante dès lors que sa femme disparaît de sa vue…

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Aux rayons de soleil du début du film qui venaient souligner ce petit bonheur radieux succèdent rapidement les séquences tournées de nuit qui font écho au caractère ombrageux de Paul. Tout comme ce pédalo pris par Paul et Nelly le jour de leur mariage qui partait à l’envers au début du film, Paul ne va pas tarder à régresser mentalement : après avoir simplement accusé sa femme de flirter avec le garagiste du coin, la folie de la jalousie va se faire de plus en plus dévastatrice, destructrice, envahissant le moindre recoin de son cerveau ; chaque petite suspicion devient un drame en soi, Paul se met à se parler à lui-même à haute voix (alors même qu’une petite voix intérieure diabolique échauffe ses tourments), comme un enfant qui tenterait de se rassurer dans le noir : mais plutôt que de traduire des éclairs de lucidité, cela symbolise au grand jour l’évolution de cette maladie mentale qui le ronge peu à peu.

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Chabrol approche de plus en plus sa caméra du visage de Paul qui s’enferme dans le labyrinthe dérangé de son espace mental, tout en filmant en parallèle des espaces de plus en plus immenses (le lac sur lequel Nelly fait du ski nautique, les longs couloirs vides de l’hôtel…) qui sont autant d’endroits cauchemardesques pour Paul : il peuple ses lieux de ses propres démons, imaginant que sur l’île ou derrière chaque porte d’hôtel, Nelly se complaît à le tromper. Sa volonté à prouver coûte que coûte que Nelly lui ment, plutôt que de chercher à se rassurer par les preuves d’amour de Nelly, traduit le plaisir sadomasochiste (il attache même Nelly sur son lit…) de cette quête absurde…Les accès de violence et les hallucinations deviennent si forts, qu’ils finissent par surprendre Paul lui-même, incapable de se souvenir de ses propres actes : Chabrol filme un être complètement fragmenté, schizophrénique (plus il aime sa femme, plus il cherche à se prouver qu’il a tort – un dangereux tiraillement) dans les multiples miroirs et vitres de l’hôtel. Dans une interview à propos du film, Emmanuelle Béart faisait le commentaire suivant : « Chabrol m’a mise dans une situation telle que je n’ai jamais vraiment su si je jouais une prostituée ou une vierge. (…) Tout ce qui séduit Paul chez cette femme — son côté faible, léger, sensuel, désirable, exhibitionniste, passionné — c’est justement ce qui va le rendre fou. «Il a pris un hôtel trop grand pour lui, une fille trop jolie pour lui», me disait Chabrol.». La jalousie, véritable folie humaine « grandeur nature » entraîne Paul dans une chute infernale sans fond, sans fin… Une bonne cuvée chabrolienne.   (Shang - 10/06/08)


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Oui, tout à fait, une cuvée agréable, mais j'avais tout de même un meilleur souvenir de ce film. A croire qu'il a plus vieilli que les Chabrol des années 70. Le défaut, je crois, c'est que tout est dit, redit, souligné et resouligné par le metteur en scène, qui ne laisse absolument aucune ambiguïté à son film. Tous les tourments de Cluzet sont commentés, toute la panoplie lacanienne est sagement rangée dans l'ordre, tout ce qui arrive est prévisible. Peut-être trop écrit, ne laissant aucune liberté au tournage lui-même, soucieux (et c'est pas habituel chez lui) de tout maîtriser dès le départ, le film s'enferme dans un dispositif un peu froid : on regarde le drame arriver, mais comme une démonstration : pas d'émotion, pas d'empathie. On dirait une conférence sur "Qu'est-ce que la jalousie" faite par un type qui aurait potassé tous les livres. Autre défaut, encore plus dommageable : le changement de point de vue, induit cette fois-ci par le jeu outré de Cluzet. Dans la première moitié du film, tout est raconté de son point de vue, le moindre indice de trahison de sa femme, le moindre fait étrange, sont immédiatement transformés en torture. C'est le bon point de vue, celui du jaloux, et c'est vrai que Béart est bien ambigüe : on ne sait jamais si elle trompe Cluzet ou pas. La direction d'actrice est excellente, un jeu artificiel qui la fait ressembler à une pin-up ou à une femme blessée. Les scénarios inventés par le jaloux sont de plus en plus improbables, ressemblant à des clichés érotiques ringards, mais il ne peut pas s'en défaire. Mais subitement, au 3/4 du film, le point de vue change, et c'est une véritable erreur grammaticale : nous voilà à la place d'un spectateur omniscient, ou disons de Chabrol lui-même, et on contemple la folie de Cluzet finir de l'achever. Toute la fin, où l'acteur, en roue libre, sombre dans la démence, est regardée avec un poil de cynisme par le cinéaste, qui abandonne complètement sa première et intelligente option. Déséquilibré, le film semble presque recommencer à zéro, et gâche l'équilibre délicat et les vraies audaces de jeu de la première partie. Notons aussi parmi les défauts un manque d'intérêt total pour les petits rôles, caricaturaux, d'un bloc, et notamment pour les figurants, qui posent pour la galerie. C'est le défaut habituel de Chabrol : soigner son premier plan et oublier les détails.

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Bon, ceci étant dit, il y a de très belles choses dans ce film, d'excellentes idées de mise en scène. Première fois que je vois, par exemple, une utilisation intéressante de l'effet consistant à séparer l'écran en deux et à faire la mise au point sur les deux moitiés (je sais pas comment ça s'appelle, mais vous comprenez ce que je veux dire ?) : ça pulvérise les perspectives, mais en plus ça met très en valeur la sorte d'obsession de Cluzet, à l'affût du moindre détail qui vendra corroborer ses soupçons et prolonger sa folie. Et puis cette sorte de succession d'images d'Epinal (Béart en ski nautique riant aux éclats, Béart fricotant avec le beauf, Béart en robe légère minaudant sur le marché...) était un pari que le film remplit parfaitement: le genre de plans qui effectivement semble pouvoir naître dans le cerveau malade de Cluzet, et que la mise en scène rend telles quelles. Un film de Chabrol, quoi, explicatif, illustratif mais intelligent et assez brillant par endroits. Pas mal.   (Gols - 25/05/17)

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24 mai 2017

The Edge of Seventeen de Kelly Fremon Craig - 2016

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Il n'est pas toujours bon de suivre les avis des critiques, j'aime autant vous le dire. Porté vers ce film par un papier énamouré des Inrocks, je me retrouve devant une chose ni faite ni à faire, très mal fagotée et jouée, et qui ressemble strictement à tous les autres films sur la question. C'est une fille, tu vois, vachement mal dans sa peau parce que son frère sort avec sa meilleure copine, et elle compense en faisant chier sa mère, en dragouillant son prof et en faisant plein de conneries. Voilà voilà. Bien sûr, ce qui lui manque, et ce qu'elle finira par obtenir en même temps que l'espoir en la vie future, c'est l'amour, tu vois, et un garçon qui saura la prendre comme elle est. C'est un film vachement beau, tu vois, vachement sensible, et l'actrice est TROP belle, et je la comprends trop à cause de son frère. Mais son frère aussi, tu vois, c'est le beau gosse mais en fait il est profond. Enfin, je te raconte pas, il faut absolument que tu vois ça. J'ai trop pleuré. Ce résumé effectué, notons que Fremon Craig ne trouve jamais le bon ton pour parler de cette gamine, hésitant sans arrêt entre comédie et drame, chargeant ses personnages comme des mules, saturant comme de bien entendu sa bande-son de chansons trop in, et enfermant son héroïne dans des petits soucis à deux balles qui dure trois secondes. Tout est raté, des conversations qu'on voudrait ironiques entre la fille et son prof (Woody Harrelson, qui fait pourtant tout ce qu'il peut) aux situations mélodramatiques avec le frère, des scènes croquignolettes avec l'amoureux maladroit au ton légèrement trashy de l'ensemble. Pour parler du passage à l'âge adulte, thème qui commence quand même à s'user aux coudes, il y a tellement de films subtils qu'on est en droit de trouver ça inutile d'aller déterrer cette bluette.

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20 mai 2017

Le Décalogue (Dekalog) - 7- Tu ne voleras pas (Nie kradnij) de Krzysztof Kieślowski - 1988

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Ah petite baisse de régime pour Kieślowski ici, qui livre l'épisode le plus faible de sa série depuis le début. A croire que quand il sort de Varsovie, il est moins inspiré, et que ses histoires de "fuite sur place" le font lui-même piétiner un peu. Il s'agit d'un vol, en effet, celui d'une jeune femme qui kidnappe une fillette pour une escapade en banlieue ; sauf qu'on apprend bien vite que le vrai vol a eu lieu bien des années plus tôt : la femme est la vraie mère, mais l'enfant a été confiée à sa grand-mère à cause de la jeunesse et de l'incapacité de celle-ci. La matrone s'est peu à peu éprise de la fillette (et déprise de sa fille), mais l'heure a sonné : aujourd'hui, Majka veut assumer son rôle, et emmène l'enfant pour une escapade à la rencontre du père (qui fabrique des peluches). L'épisode commence de façon géniale : au milieu des immeubles, un enfant crie. On ne sait pas d'où viennent ces cris, quel drame se noue, d'autant que le film enchaîne sur tout à fait autre chose, sans nous apporter d'explication. Cette simple scène plonge l'ensemble de l'épisode dans un mystère angoissant, dans un réseau de plans qui ne s'expliquent pas d'entrée de jeu. Tout comme les rapports entre les personnages, qui ne se dévoilent que peu à peu, Kieślowski se plaisant à ne pas tout nous dire automatiquement de ce qui cimente les personnages. Le principe a marché maintes fois dans la série, mais ici, curieusement, ça ne fonctionne pas. Le gars dévoile trop, ou pas assez, ses intentions, et du coup Tu ne voleras pas fait du sur-place, scénaristiquement et formellement, pendant une grande partie de la chose.

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Cette impression de stagnation épouse certes l'immobilisme de la mère : une fois l'enfant enlevée, elle butte contre la gare, fermée le dimanche, et contre son indécision. Est-elle à la recherche d'un retour du père, ou n'est-elle que de passage ? Veut-elle vraiment refaire sa vie avec la petite Ania, ou n'est-ce qu'une escapade éphémère ? Kieślowski filme cette histoire au plus près des personnages, en gros plans très sentis, se concentrant sur ses acteurs et occultant en grande partie le monde extérieur. Il pose surtout un regard très amoureux sur l'enfant, dans des tableaux presque classiques, renouant ainsi avec les petits acteurs, omniprésents dans la série, mais plus d'acteurs principaux depuis l'opus 1. Le problème vient plutôt des protagonistes adultes, peu sympathiques, et campés pas des acteurs qui surjouent un peu. Le scénario se terminera par une très belle scène (d'adieu ? d'abandon ? de coup de folie ?) et par un plan de toute beauté sur le visage d'Ania perplexe par rapport à ce qui vient de lui arriver.

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LIVRE : L'Ordre du Jour d'Eric Vuillard - 2017

9782330078973,0-4146654Je veux bien avoir Eric Vuillard comme prof d'histoire, moi. Après avoir appris des tas de trucs sur la Révolution française et sur Buffalo Bill, me voilà au fait sur l'Anschluss, le tout en ayant eu le plaisir de sillonner un livre agréable, drôle et plus profond qu'il n'y paraît. Le gars a un don inimitable pour faire de l'Histoire par le biais de l'humain, en restant toujours au ras du bitume, en évitant avec soin tous les symboles et les grandes figures abstraites du passé. Cette fois, donc, un petit tour du côté des années 30 : le nouveau chancelier Hitler projette d'annexer l'Autriche, et pour ce faire est prêt à tout. Notamment à convoquer les industriels les plus influents de l'époque, et de leur intimer l'ordre de financer l'invasion, ou à menacer le chancelier autrichien et le sommer de quitter son poste pour mettre un sbire à sa solde à la place. La simple présence d'Adolf suffit à faire trembler l'Europe, et cette invasion va se faire somme toute en douceur, chacun, d'un côté ou de l'autre de la barrière, se couchant devant les menaces hystériques du Führer et acceptant son sort. On reste sidéré devant la facilité avec laquelle les Allemands font plier les Autrichiens, pourtant menés d'une main de fer par des politiciens intransigeants et sans pitié, et par leur façon de leur imposer des conditions inacceptables comme une lettre à la poste. Vuillard raconte ça à travers une poignée d'anecdotes, de secrets d'Etat, mettant en valeur la lâcheté des dirigeants, l'inconscience satisfaite des PDG d'entreprises, l'allégeance du peuple, les scandales égotistes d'un Hitler en pleine crise de mégalomanie.

Le livre est très (trop ?) court, et sait mettre le doigt exactement là où ça fait mal, là où le petit détail va faire sens, là où l'Histoire va s'écrire sur un coup de colère du despote ou une signature en bas d'un traité. Il y a, cruel paradoxe, un certain humour à regarder ces pitoyables personnages écrire une des pages les plus noires du XXème siècle, à constater comme il est aisé de passer du côté obscur de la force. Il raconte avec dérision la panne monumentale des véhicules chargés d'effectuer l'invasion aux portes de l'Autriche, fouille le caractère du président autrichien, peu réputé pour ses audaces, qui subitement décide de dire "non" (ça ne durera pas), décrit avec fiel les beaux costumes de ces messieurs de la finance qui vont plonger le monde dans l'enfer, tout ça avec cruauté mais toujours avec humanité : l'Histoire est faite par des hommes, non par des figures, c'est ce que nous dit ce livre passionnant et tourmenté. Dans un style net et précis, rapide et toujours dynamique, Vuillard regarde aussi sidéré que nous les petitesses et les coups de pute du passé, et relie habilement ces faits à notre histoire contemporaine : colérique, il note combien cette époque peut à tout moment revenir, il suffit d'un billet habilement placé et d'un caractère un peu connivent pour que le ventre encore fécond accouche à nouveau de l'inacceptable. "BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken. Nous les connaissons très bien. Ils sont là, parmi nous, entre nous. Ils sont nos voitures, nos machines à laver, nos produits d'entretien, nos radios-réveils, l'assurance de notre maison, la pile de nos montres. (...) Et ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l'Enfer."

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Le petit Garçon (Shonen) (1969) de Nagisa Oshima

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Oshima réalise un film à partir d'un fait divers un peu glauque (des parents poussent leur enfant à se jeter sur des bagnoles pour gratter de l'argent auprès de naïfs conducteurs) qui prend souvent des tournures néo-réalistes voire ozuesques. Je m'explique. On suit donc les traces de notre petit gamin à la casquette jaune, un gamin plutôt solitaire et taiseux qui obéit avec une certaine docilité à son père (branleur fort en gueule) et à sa belle-mère (profiteuse, certes, mais qui finit par tisser une certaine complicité avec le gamin, elle-même n'hésitant pas à l'occasion à se lancer dans ce jeu lucratif). Dès le départ, on sent le poids de la solitude et de l'incompréhension sur ce gamin utilisé jusqu'à la corde par des adultes peu scrupuleux. Il peut tout de même de temps en temps "se confier" à son tout petit frère : il se lance alors dans un récit mettant en scène des extra-terrestres, traduisant indéniablement son envie de s'échapper de l'univers bouché de ses parents. Une très jolie scène le montre finalement s'attaquant à un bonhomme de neige qu'il a lui-même qualifié "d'extra-terrestre" ; sa volonté de le détruire montre à quel point le gamin semble en avoir terminé avec ses illusions, ne croyant même plus en ces "dieux sauveurs" qu'il a créés de toute pièce.

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Faut dire que notre petit garçon semble dix fois plus mature et responsable que les adultes : il est le seul à être touché par un accident que son petit frère a provoqué en courant sur une route enneigée ; cette petit botte rouge d'une petite fille blessée qu'il ramasse dans la neige (alors que ses parents se sont vite enfuis de la « scène du crime ») est comme le symbole de la tâche morale qui pèse sur ses parents. Oshima joue également joliment au cours de son film avec les teintes (les scènes gris-bleus ou en noir et blanc) donnant cette impression d'univers mental du petit garçon comme départi de ses couleurs, de ses espoirs. Beaucoup aimé aussi cette capacité du cinéaste à laisser sa caméra tourner lorsqu'il suit ce petit garçon dans ses accès de doute. On voit le pauvre gamin souvent errer ou finir par se replier sur lui-même, cherchant par tous les moyens à échapper à ce véritable petit jeu de massacre (le gamin, à force de se jeter sur les voitures, a le corps couvert de bleus) dans lequel l'entraînent des parents dont la conscience morale semble au niveau de la mer. On pourrait évoquer également les ellipses qui parsèment le récit (notamment après la fugue du gamin) qui ajoutent à cette sensation de "trou", de "vide" dans la trajectoire de cet enfant sans repère qui se voit récompenser uniquement lorsqu'il a permis à ses parents de se faire un petit paquet d'argent. Une oeuvre teintée d'un sentiment de tristesse mais fabuleusement portée par la bouille ozuesque de ce gamin qui trace malgré tout sa route dans cet univers violemment frauduleux et amoral.

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19 mai 2017

Grave de Julia Ducournau - 2017

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Le film était précédé d'une réputation sulfureuse, et le résultat est encore meilleur : voici un grand essai punk, sentimental et éprouvant sur l'émancipation d'un corps, un peu comme si Céline Sciamma avait plongé son cinéma dans le gore et passé des heures sur les bancs de la cinémathèque à regarder des Pasolini et des Wes Craven. Rien ne prépare au choc esthétique et moral, qu'on éprouve devant ce troublant premier film. Dès le départ on est charmé : il y a dans cette scène inaugurale, sauvage, filmée de loin, un mystère et une terreur immédiats, ainsi que dans la sorte d'à-plat qu'induit le film d'entrée de jeu. Deux scènes plus tard, nous voilà chopés par la nuque et plongés dans un magma d'images, de sons et de sensations ahurissant : on est dans une école de vétérinaires, et c'est l'heure du bizutage. Ducournau filme ça comme une cérémonie païenne, sexuée, violente, où les corps sont d'entrée de jeu considérés comme des produits, de consommation (sexe, drogue) et de cinéma (la puissance des plans sur ces corps tordus, "illogiques", envisagés comme des objets formels). La caméra plonge au milieu d'un chaos d'émotions de toute sorte, de la pulsion sexuelle à l'effroi, de la rigolade à la violence. Grave va ainsi durer le temps du bizutage, quelques jours au cours desquels Justine, l'héroïne du film, va traverser toute une vie. On y recevra des seaux de sang sur la tronche comme dans Carrie, on s'y livrera à quelques jeux de domination, on y croisera des fêtes troublantes où les corps, là encore, sont toujours monstrueux (la scène où, recouverts de peinture bleue et jaune, un homme et une femme doivent se mélanger pour donner du vert), et surtout la belle y fera l'expérience de la viande, elle qui jusque là était végétarienne. Cette expérience la fera basculer dans un domaine de pulsions cannibales monstrueuses.

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Le film est sans genre, ou plutôt en aborde différents et fait se rencontrer les contraires. En surface c'est un film d'éducation, dans lequel une jeune femme devient adulte, faisant l'expérience du sexe et de la vie d'adulte. Mais Ducournau salit le genre en lui octroyant un côté punk, gore, fantastique. La découverte du goût des corps humains est un moment d'extase terrifié qui fait passer Justine (prénom sadien) de l'autre côté d'une certaine conception de la vie. Le film va ainsi filer la métaphore de l'émancipation par la terreur jusqu'au bout : Justine est incapable de réfréner ses pulsions, et en est terrorisée. Il y a dans ces scènes éprouvantes une sorte d'érotisme très trouble, que viennent renforcer les atmosphères macabres qui jalonnent le film : récurrence des animaux tordus, disséqués, manipulés, nombreux cadavres filmés en parallèle avec ces zombies que sont les étudiants au lendemain des fêtes, très beau personnage de la soeur-mentor qui mène l'héroïne dans sa voie... Grave est un film sur les choix, sur la sincérité de ses options de vie. Et c'est en même temps un film sur le sexe et la mort, Justine envisageant le sexe comme une osmose définitive avec l'être aimé. La symbolique du cannibalisme est ainsi très bien trouvée pour exprimer une sorte de communion morbide avec l'Autre.

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Mais Grave est aussi une expérience visuelle et sonore impressionnante. Chaque scène semble être pensée pour être la plus spectaculaire possible et tout, des figurants aux lumières, du rythme du montage aux costumes, organise une orgie visuelle très dérangeante. La musique géniale de Jim Williams, qui convoque le cinéma baroque et ose l'emphase, et accompagnée de quelques musiques additionnelles très fortes, ajoute au côté "too much" du film. Allez, admettons que parfois, c'est un peu long, pas toujours très bien construit au niveau du scénario. Mais je le crie haut et fort : voilà un grand film sur l'adolescence, maîtrisé et original, inventif et doté d'un oeil impressionnant.

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18 mai 2017

Le Décalogue (Dekalog) - 6- Tu ne seras pas luxurieux (Nie cudzołóż) de Krzysztof Kieślowski - 1988

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Un petit parfum d'hitchcockisme imprègne cet épisode tout triste mais assez conceptuel. On a affaire en effet à un voyeur, jeune puceau tombé passionnément amoureux d'une image, celle de sa voisine d'en face, femme émancipée qui collectionne les amants. Le garçon a mis en place tout un réseau de pièges et de rencontres hasardeuses pour pouvoir approcher son idole, et notamment il l'observe depuis la fenêtre d'en face avec sa longue-vue. Peu à peu, le lien va enfin se faire, et Tomek va enfin pouvoir passer une soirée chez la belle. Mais il ne faut pas confondre amour et sexe, et il tombera de haut quand il se rendra compte que ses espérances sentimentales ne sont pas forcément les mêmes que celles en attente dans son pantalon. Toute l'ambiguité du personnage est là : est-il un pervers se jouant de sa "victime" (il vole son courrier, interrompt ses étreintes, joue avec le feu) ou un romantique transi avide de grands sentiments ? Et la femme est-elle une manipulatrice cynique ou une femme perdue ayant enfin trouvé quelqu'un qui l'aime véritablement ? Kieślowski ne résout rien, renvoyant chaque être à son mystère, comme il en a l'habitude depuis le début de la série. L'espionnage de Tomek n'est d'ailleurs jamais libidineux : il observe la femme comme chez Hitchcock, dans un mélange de fascination (qu'on peut imaginer cinéphilique) et d'auto-projection. La façade en face devient un subtil symbole de l'écran de cinéma, sur lequel on projette nos fantasmes. Le retour à la réalité sera rude pour notre héros.

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La mise en scène de Kieślowski est d'une redoutable exactitude. Très épurés, ses plans sont pourtant montés façon schéma mental par le maître, brouillant totalement l'espace qui se situe entre les deux immeubles, mais séparant soigneusement les deux protagonistes derrière des vitres, jusqu'au bout. Tomek va apprendre que l'image de son héroïne ne perdurera pas une fois l'écran tombé, mais Kieślowski ne juge pourtant jamais cette femme peu sympathique. La fin, très ouverte, renvoie l'ensemble à sa propre énigme. Une fois encore, on est charmé par ce cinéma rigoureux et hyper-sensible à la fois.

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17 mai 2017

LIVRE : Le Hussard sur le toit de Jean Giono - 1951

9782070362400,0-950213Et voilà, on veut faire une petite parenthèse classique, on délaisse un temps la littérature contemporaine, et on tombe sur Le Hussard sur le toit, et on n'a plus envie que d'une chose : fermer sa librairie, et se consacrer uniquement à la beauté de la littérature passée. C'est l'effet Giono, une écriture disparue qui s'accorde immédiatement à vos rêves les plus secrets. C'est d'autant plus curieux que je n'avais pas aimé ce livre il y a 25 ans ; à la relecture, un éblouissement. C'est un roman qui condense à peu près tout ce qu'on aime chez le bon Jean : un style élégiaque qui trahit un amour immodéré pour les paysages, un personnage fort, un ancrage ferme dans la terre, le goût pour l'aventure, une manière de poétiser chaque chose, même la plus triviale, et faisant de chaque expérience, bonne ou mauvaise, belle ou monstrueuse, un poème. Les adjectifs sont tous pesés au micro-gramme et envoyés façon ode dans des phrases merveilleusement rythmées, les dialogues claquent comme des élégies, les mots sont toujours surprenants, faisant apparaître une nature déifiée, cosmique, immense.

Il ne se passe pourtant pas grand chose dans ces 600 pages, une fois le décor planté : Angelo, militaire italien à l'orgueil fougueux et à la jeunesse tout feu tout flamme, traverse la Provence, exilé de son pays natal pour cause politique. Il arrive au pire moment : une épidémie de choléra fulgurante décime les gens et les fait tomber comme des mouches. Au cours de son périple hasardeux, il va côtoyer la mort la plus horrible, ruser avec les gendarmes chargés de mettre les survivants dans des quarantaines meurtrières, jongler avec les pillards et les profiteurs, jouer du sabre, rencontrer une jeune femme qu'il va devoir protéger, et surtout traverser un pays à la fois barbare et fini, sublime et pourri jusqu'à l'os. Une sorte de Walking Dead provençal, quoi, le côté "fin du monde" étant totalement perceptible et assumé, l'aspect fantastique jouant un rôle évident dans l'ensemble. La majeure partie du livre est composée de ces longs moments où Angelo ne fait rien que contempler la nature de loin, et avec elle ces hommes de peu qui meurent. Formidable livre d'aventures, plein de personnages hauts en couleurs  et de rebondissements dignes d'un Dumas, il sait aussi très souvent stopper pour décrire une couleur de montagne, un frémissement de cheval, une impression nocturne, ou un de ces immondes corbeaux charognards qui tournent au-dessus de ce tableau macabre.

Même si c'est un peu long, même si les 100 dernières pages, trop théoriques, arrivent comme une béquille sur le roman, on ne peut que s'exclamer à chaque phrase. Que ce soit dans le caractère tout en finesse d'observation d'Angelo, dans l'aspect ambigu de sa compagne de voyage, ou dans les innombrables descriptions de la nature (comme toujours vue comme un élément liquide, comme un concentré de forces cosmiques, faisant du Hussard sur le toit une ode mystique et païenne à la fois), on est sidéré par le génie d'écriture, par la beauté de chaque mot. Quand Giono écrit qu'on côtoie une "colline abricot", je vous jure qu'on la voit, qu'on sait exactement quelle heure il est, qu'on connaît l'état du héros à ce moment-là, et qu'on devine aussi tout ce qui entoure cette colline. Le tout paraît être comme une seconde nature chez Giono, comme si c'était d'une facilité déconcertante. Mais on sent la somme de travail passionné et d'observation qu'il lui a fallu pour pondre un livre aussi miraculeux. On a peu de fois vu la mort au travail aussi bien décrite, la décomposition des corps rendue de façon aussi crue, et en même temps la nature aussi belle et les hommes aussi humains. Devine-t-on que j'aime plutôt bien ce livre ? Je veux qu'on m'enterre avec.

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Après la Tempête (Umi yori mo mada fukaku) (2017) de Hirokazu Kore-eda

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Petit drame intime d'une famille éclatée, Après la Tempête se veut au plus proche de ses personnages et de leurs petits problèmes existentiels : ce drame, forcément confiné dans sa seconde partie, fait la part belle aux anciens rêves et aux petits constats mesquins du quotidien, un projet à l’ambition humble et plein d'empathie ; dommage qu'au-delà du portrait attachant de ce grand loser de héros (Hiroshi Abe), on ne vibre guère devant ce film qui ne renouvelle pas vraiment le genre... On avait eu connu Kore-eda beaucoup plus tranchant et punchy.

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Hiroshi Abe traîne donc sa grande dégaine chez sa mère... à la recherche de thune. Ancien romancier, il semble avoir perdu sa plume et, terrible loi des séries, également sa femme, la garde du gosse et son pognon. Chaque mois, il doit retrouver une petite somme pour payer la pension du gamin et garder son droit de visite... Il tente de joindre les deux bouts en se vautrant dans le métier de détective privé (au départ, c'était dans l'idée de préparer un livre mais l'idée semble s'être dissipée en route) faisant des petits chantages à deux balles auprès de femmes trompées ou de jeunes garçons sortant avec leur tuteur... Rien de bien glorieux... Il va même, à ses heures perdues, jusqu'à suivre sa propre femme pour découvrir son nouvel amant - ça sent le type qui aime se faire du mal et ne fait pas grand-chose pour rebondir... Il est indéniablement attaché à son gamin mais ne cesse de se faire tancer par sa propre mère, sa soeur et son ex qui voient en lui quelqu'un de guère responsable, un petit joueur fauché à l'image de son père auquel il ne voulait pourtant pas ressembler... Au cours d'une nuit - la fameuse tempête -, il se retrouve avec son bambin et son ex chez sa mère. Le moment de faire le bilan.

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On voit bien l'intérêt que porte Kore-eda à ce personnage par trop banal qui eut des rêves (une des thématiques principales du cinéaste nippon) et qui les a perdus en route... Même si Hiroshi Abe s'est fait une raison et cherche, avant de devenir quelqu'un à devenir lui-même (subtile nuance), on sent bien que notre gars est un peu à la dérive et ne cesse de flirter avec le pathétique : difficile dans sa position d'espérer reconquérir sa douce qui le relance constamment pour qu'il assume la pension... On passe une première heure un peu molle en espérant que cette tempête apporte un nouveau souffle. On aura droit à des discussions « profondes et philosophiques » (toute proportion gardée) entre Hiroshi et son ex (pas forcément une bonne idée le coup de la main sur son genou), entre Hiroshi et sa mère (ah quel est le sens de la vie ?... Il est bon de vivre au jour le jour, fils, vois-tu) et Hiroshi et son gamin qui font une petite excursion dans une attraction du parc voisin après avoir bravé la pluie (complicité, complicité) – et ce juste avant que la mère les rejoigne (ah retrouver la folie des good old days... ou pas…). Sur la toute fin (after the storm), on peut espérer qu'Hiroshi est décidé à se reprendre en main (spoiler : s'il ne donne pas la thune à sa femme, c'est qu'il n'a pas dû vendre la "pierre à encre" de son père et l'on peut espérer que cela soit le signe qu'il s'est remis à écrire... on peut le voir comme ça, en étant optimiste). Que cette nuit lui ait été bénéfique, c'est tout ce qu'on lui souhaite - mais l'on avoue que l'on quitte ce drame sur la pointe des pieds sans avoir eu l'impression d'avoir été vraiment bousculé pour ne pas dire simplement touché... Tout petit drame intime traité de façon un peu tendre.   (Shang - 02/02/17)


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Ah moi j'ai été très touché par cette minuscule histoire que n'aurait pas refusée un Ozu tardif, et trouve mon camarade un peu injuste avec ce film qui travaille gentiment vos sentiments. Certes, ce n'est pas d'une profondeur inouïe, mais le film ne demande pas ça : il enregistre juste le temps qui passe, doucement, sans esbroufe, et le résultat est bouleversant. Le personnage principal est un petit loser ordinaire, encore amoureux de sa femme, voulant être un bon père, encore un peu dans les jupes de sa môman, carrément inadapté, et qui dépense l'argent de la pension alimentaire dans les courses de vélo et les billets de loterie. Pendant toute la durée du film, il va apprendre à grandir, à faire le deuil de son enfance et à s'adapter à la vie : laisser enfin partir la femme qu'il aime ("on devient adulte quand on accepte de faire partie du passé de quelqu'un", c'est pas profond, ça ?), assumer son enfant, et devenir l'écrivain qu'il rêvait d'être. Il aura fallu une tempête, et l'enfermement des personnages-clé de son existence dans l'espace confiné d'un appartement, pour que la métamorphose opère. En attendant cette révélation, le film s'intéresse aux minuscules choses de la vie, et aime chacun de ses personnages : tous ont une épaisseur et une crédibilité qui réconfortent. ces saynètes n'ont l'air de rien, mais dessinent parfaitement les personnages, souvent dans un ton drolatique très réussi, avec toujours cette minuscule mélancolie discrète (très jolie musique, lumière changeante magnifique, acteurs parfaits).

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Entre l'enfant, le père et la grand-mère, c'est autant de façons de grandir qui sont déclinées, entre acceptation de ce qu'on est et renoncement à ses ambitions, entre sagesse et inconscience. Le personnage de la grand-mère, notamment, est magnifique, elle qui détruit toute trace de son passé marital pour reprendre à zéro, recommencer à vivre, en écoutant Beethoven ou courant après des papillons. Un modèle pour son fils, encore complètement dans l'adolescence, lui aussi superbement construit : ses pics d'enfance et son incapacité à s'adapter au monde le rendent touchant à mort. La mise en scène de Kore-Eda est tout en retrait, mais pourtant diablement sensible. Il tresse une suite en mineur de scènes "ordinaires", impeccables techniquement, a priori innocentes en surface, mais qui déploient une ambiance nostalgique du meilleur effet. Que du bien à dire de ce film plus profond que ce que mon compère a vu, et j'avoue même avoir versé ma larme face au dialogue final entre ces deux êtres qui se sont aimés et qui acceptent l'échec. Touché.   (Gols - 17/05/17)

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Problemos d'Eric Judor - 2017

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Ça fait du bien de voir un esprit un peu politiquement incorrect surgir dans la comédie française populaire, entre un vaudeville paresseux et un film de droite fier de lui. C'est pourquoi on accueille Problemos avec toute la bienveillance possible, et on se réjouit que la famille égarée placée à deux rangs devant nous prenne dans sa gueule ce film malpoli et régressif. C'est vrai que c'est drôle, Problemos : un bobo parisien sûr de lui et de son portable, décide d'aller passer quelques jours avec femme et enfant dans une ZAD, squat rural sympathique régulé par une bande de néo-babos intégristes parfaitement poilants. Vous n'habitez pas dans le Sud, vous ne pouvez pas savoir, mais je vous jure qu'on reconnaît chacun d'eux, et que le trait n'est pas forcé : la féministe ultra qui chante "J'aime mes règles", le hippie vieillissant prônant une communauté peace and love, l'ex-urbain à la théorie impossible et à la grammaire vacillante, le clochard aviné que tout le monde prend pour un chaman, le vétéran de Serbie reconverti, le bourgeois convaincu mais qui retombe dans ses travers à la moindre difficulté... Tout ce beau monde chante des chants révolutionnaires espagnols, pratique des ateliers création sur bois, discute du pluri-amour, se pouille sur la notion de propriété, considère la vessie comme un muscle à développer, et refuse de donner des prénoms à leurs enfants pour "ne pas leur coller une étiquette dès la naissance". Bref une belle bande d'allumés, qui va se trouver confrontés à la fin du monde, et devoir réviser leurs concepts de communauté idylique. Le tout sous l'oeil narquois de Judor, véritable connard qui ne voit dans ce séjour que l'occasion d'exercer son égoïsme et sa soif de pouvoir.

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Les dialogues fusent, les gags sont finement écrits, et c'est vrai que, dans la première moitié du film, on se marre allègrement devant ce jeu de massacre qui renvoie tout le monde dans les cordes, faux hippies cradingues et nantis fiers de soi. Judor ne recule devant aucune outrance, et son écriture est directe, attaquant à la gorge. Pourtant une certaine tendresse se fait sentir dans ce regard sur cette communauté bancale, notamment sur le "chef" de la troupe, grand naïf consensuel qui veut convaincre tout le monde. Mais à la longue, le film piétine, et se laisse enfermer dans son système de "film à vannes". Judor échoue complètement à donner du liant à ses sketches, et son scénario est plein de trous, de défauts ; à vouloir traiter douze sujets à la fois (une pandémie, une guerre contre un clan adverse, une nana qui se croit dans un jeu télé), le scénario s'effiloche. C'est le défaut de 99% des comédies : oublier qu'il y faut un script en béton pour tenir la route. Là, aussi à cause d'acteurs très inégaux, et d'une total absence de regard de metteur en scène, on a droit à un film qui aurait pu être très fun décliné en série sur Canal, mais qui s'enfonce dans l'ennui et le flou artistique. C'est bien dommage : Judor a un vrai style au niveau de l'écriture. Qu'il confie toute la partie technique à un metteur en scène, et il atteindra le nirvana. A voir quand même, parce que c'est drôle, et rien que pour voir la tronche de la fillette de cinq ans assise deux rangs devant vous en entendant une réplique telle que "Moi, j'ai un souci, j'ai la chatte qui me gratte".

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Neruda (2017) de Pablo Larrain

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Après le somptueux Jackie, il était tentant de découvrir la vision biopicienne nerudienne de Pablo Larrain. Le cinéaste, une nouvelle fois, derrière la petite ou la grande Histoire, semble plus intéressé par une mise en abyme du personnage de Neruda qu'au traitement sagement basique de ce que fut sa vie. On assistera donc à une longue course-poursuite dans ce Chili transformé en immense terrain de jeu (de massacre anti-coco) où les sentiers bifurquent : soit donc Pablo Neruda, homme rondouillard qui aime à se perdre au besoin dans les bras de quelques créatures dévêtues dans les bordels du coin, poète paisible menant tranquillement sa barque et s'amusant presque d'être poursuivi (il se fait une joie de laisser des indices - notamment des livres - partout où il passe) et son poursuiveur Oscar Peluchonneau (Gael Garcia Bernal l'oeil froid et le nez droit) serviteur du pouvoir totalement obsédé par cette traque... Il pourrait s'agir d'une simple petite balade touristique de Santiago à la magnifique région montagneuse de l’Araucanie mais c'est, comme dirait l'autre, beaucoup plus complexe que cela. Derrière ce jeu du chat et de la souris, se dessine un véritable jeu littéraire avec Neruda en écrivain prenant de la hauteur sur ce Chili "vengeur" (alors aux mains des Ricains et leur fameuse chasse au communisme en Amérique Latine) et Peluchonneau en narrateur fatalement destiné à jouer les personnages de second plan. Tout du long, les allusions se multiplient quant au rôle que chacun est destiné à jouer : l'auteur a toujours un coup d'avance sur cet inspecteur qui lit certes les ouvrages de celui qu'il poursuit mais sans être capable de "lire entre les lignes", d'être au niveau de ce créateur qui se joue de cette créature policière. Ne pouvant me targuer de connaître l'œuvre de Neruda (désolé), on sent qu'on passe forcément à côté des clins d'œil multiples qui lui sont faits, mais cela ne nous empêche pas de prendre un certain plaisir à suivre les aventures entre cet auteur plein de malice et ce lecteur qui a toujours un train de retard...

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On retrouve chez Larrain une grande maîtrise de la mise en scène et du montage : on apprécie en particulier ces fluides travellings-avant suivant un personnage et s'arrêtant subitement (comme une façon de "casser" les effets gratuits de la mise en scène) ou ces séquences, impliquant plusieurs personnages discutant entre eux, qui sont filmées dans deux lieux différents : c'est monté de façon là encore très fluide mais ce passage d'un lieu à l'autre alors même que la discussion se poursuit semble permettre à Larrain de jouer avec les codes mêmes du biopic : qu'importe finalement le respect de la "vérité", du réalisme pourvu qu'il y ait l'esprit, le sens des mots, des idées. Du même coup, même si cette course-poursuite paraît parfois un poil fastidieuse (mais avec un final dans un sublime écrin qui donne l'impression d'avoir quitté définitivement notre espace-temps), on prend tout de même un certain plaisir à regarder cette "reconstitution cinématographique" qui tente plus de s'appuyer sur des codes purement littéraires que sur ceux du sempiternel biopic romanesque. Malin.

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16 mai 2017

Le Décalogue (Dekalog) - 5- Tu ne tueras point (Nie zabijaj) de Krzysztof Kieślowski - 1988

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Tu ne tueras point est certainement le point d'orgue de la série au niveau de son sens, de son scénario. Frontalement, sans prendre aucune pincettes vis-à-vis de son spectateur, Kieślowski s'attaque à la peine de mort, renvoyant tout le monde, assassin, victime, disciple de l'Etat, bourreau, dos à dos, dans le même marasme moral. Le film est beaucoup plus simple que les autres épisodes, linéaire et privé de symboles. Et si on aperçoit une nouvelle fois l'ange blond qui apparaît toujours, c'est simplement pour un regard implorant qui tente d'empêcher les choses, pour un coup d'oeil empathique, mais pas pour plonger le truc dans le mystère. Trois parties : avant le crime, pendant et après, autour de trois personnages : l'assassin, petit mec désoeuvré et hanté par la mort de sa soeur ; la victime, chauffeur de taxi libidineux et détestable ; et l'avocat, jeune intello en plein doute. Kieślowski tente le coup de Haneke, et ne cherche aucune explication à l'acte en lui-même : une rencontre au mauvais endroit au mauvais moment, et voilà notre chauffeur de taxi occis, dans une longue scène insupportable et directe. C'est le climax de l'épisode, croit-on ; le pire est encore à venir.

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Car le commandement-titre semble aussi bien s'adresser à Jacek, qui a tué sans raison, qu'à la Pologne elle-même, qui autorise le meurtre légal, et est renvoyée à sa propre absurdité. La très longue séquence de l'assassinat de Jacek est encore plus abjecte que celle de son crime : suite de cris, de pleurs, de renoncement, face à un avocat dépassé, terrorisé, jusqu'à ce claquement sec de la trappe, c'est une école de rigueur et de cinéma-vérité, un témoignage sans appel de ce qui se passe réellement dans les prisons à ce moment-là. On ressort de cet épisode soufflé par la frontalité de la chose, et étouffé par ces ambiances volontairement laides et sclérosantes. Dommage que Kieślowski ait choisi pour illustrer son digne propos une forme très marquée qui lui va mal au teint : des filtres verdâtres très 80's, très marqués ; une curieuse utilisation des focales et des ouvertures à l'iris qui occultent une grande partie de l'écran et tordent les visages ; un montage curieux, en gros plans, qui occulte le monde extérieur. Curieux choix, qui annule le côté cinéma-vérité et est là comme pour rappeler qu'il y a un cinéaste derrière (et un grand, semble dire Kieślowski, un peu mégalo dans cet épisode). La première partie est quelque peu gâchée par cette forme très marquée, et il faut passer les 20 premières minutes pour vraiment plonger dans le film. Quand on le fait, l'expérience est glaçante.

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15 mai 2017

Swiss Army Man de Dan Kwan et Daniel Scheinert - 2017

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Oui, alors là on est au-delà du concept et du bon goût, je vous préviens. Il est vraiment très rare de voir un truc aussi barré que Swiss Army Man, pour le meilleur ou pour le pire. On peut trouver que c'est tant pis, tant le film cultive la déviance avec beaucoup d'application ; mais on peut trouver que polluer ainsi le cinéma américain à stars peut faire du bien par où ça passe, et tant pis si ça passe par le rectum. Oui, il est essentiellement question de pets dans ce film, on ne va pas se le cacher. Ça commence d'ailleurs par cette idée digne de Robert Bresson : Hank, un type seul sur une île, prêt à se pendre ; débarque alors un cadavre ramené par la mer, Manny ; le type va utiliser les gaz de décomposition du cadavre pour gagner façon jet-ski une île voisine où il espère trouver de la civilisation. Oui, on en est là. On est à 5 minutes du début, et on est déjà perdu quelque part entre rictus nerveux et admiration pour l'inconscience du gars. D'autant que dans les rôles titres, il y a Paul Dano dans le rôle du naufragé et Daniel Radcliffe dans celui du macchabée. On se dit alors que nos deux stars sont venus s'échouer dans une série Z inavouable, mais on regarde quand même, épaté qu'on est devant le challenge qui consiste à tenir 1h40 avec des pets.

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La suite ferait passer Michel Gondry pour un académiste. Peu à peu, Hank, enfermé dans une solitude qui le rend fou, va faire revivre ce cadavre, projetant sur lui sa culture, ses fantasmes, ses envies. Manny prend peu à peu vie, une vie infime, qui prend les apparences d'un monstre de Frankenstein paraplégique, qui va prononcer des mots, se transformer en confident, en enfant, en complice. Véritable couteau-suisse vivant, il fait aussi douche, arme à feu, casse-noisettes ou arbalète ; mais c'est surtout dans les dialogues, véritables tours de force des deux acteurs, que le film devient troublant, pour ne pas dire dérangeant, pour ne pas dire méchamment torve. Manny est le réceptacle de tout ce qui fait l'inconscient de Hank, véritable enfant de la culture geek : Jurassic Park est un must pour lui, il connaît toutes les marques de chips, le pet est son horizon. Et ce cadavre-marionnette va représenter pour lui un miroir, une sorte de doux handicapé que le gars va devoir instruire, avec sa culture, avec ses références. La complicité qui s'installe se change peu à peu en variation sur le double, l'un devenant l'autre, l'autre devenant Autre (une femme, dont on ne sait plus à la fin si elle est vivante, ou si elle a été la petite amie de l'un ou de l'autre). Un sujet très profond, mais que Kwan et Scheinert transforme en farce monstrueuse, torturant les corps et les mutant pour faire rire.

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Et s'il est vrai qu'on rit parfois devant les audaces du film, qui ne recule strictement devant rien (la bite qui sert de compas pour trouver son chemin, il fallait oser), on se retrouve aussi étrangement touché par cette relation barrée, et surtout, il faut bien le dire, choqué par ces scènes de corps tordus et de visages déformés. Et croyez-moi, il m'en faut pour être choqué au cinéma. Dans un montage trop chaotique, trop rapide (et c'est vraiment ce qui fait que le film n'est pas aussi génial que prévu), les réalisateurs nous offrent un florilège de tout ce qu'un corps peut offrir de crade : pets donc, mais aussi caca, vomis, sperme, tout y passe, et tout semble poétisé par les gusses. Il faut voir Radcliffe avaler une béquille pour la recracher façon canon, ou sa bite s'agiter dès que sa fiancée apparaît sur son téléphone ; il faut supporter la bande-son uniquement composée d'une symphonie de rots et de gaz ; il faut assister à cette amitié qui repose uniquement sur l'inconscient le plus refoulé de son protagoniste (peur de la mort, du sexe, de l'homosexualité). Mais si on est pas trop frileux, voilà un film d'une profondeur étonnante, porté par deux acteurs en prise de risque totale, et tous les deux parfaits : Dano est hyper touchant et sait rendre avec son visage toutes les nuances enfantines de son personnage ; et Radcliffe est tout simplement génial en cadavre, aussi bien quand il ne fait que se décomposer sans rien faire que quand, tout cabossé, il compose un étrange être difforme et primaire. La fin est malheureusement sacrifiée, on ne comprend plus rien du tout. Mais pour ce moment complètement hors de toute référence, pour la somme d'interdits qu'il dépasse, on s'incline bien bas : Shangols a aimé un film de pets. (Gols 11/03/17)

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Reconnaissons à la chose une qualité certaine : celle de n'avoir jamais peur du ridicule et de foncer tête bêche et bite dressée droit dans le mur - du son (celui de pets, exploités avec un certain sens du jusqu'au-boutisme). Il est clair que dès le départ, il y a un petit côté libérateur dans ce délire grandeur nature avec nos deux comparses complètement déjantés comme guides. Radcliffe se révèle être un véritable couteau suisse dissimulant sous ses aspects de cadavre des pouvoirs multiples de super-héros. C'est souvent dans les limites du bon goût (Radcliffe fontaine à eau ou catapulte surpuissante) mais on s'amuse de voir les deux cinéastes aller jusqu'au bout du délire. Du délire, il y a, mais on retrouve également, comme le soulignait ici ou là mon camarade, une certaine volonté de toucher par des voies détournées des sujets essentiels (l'amour, la solitude, la mort - je vois pas d'autres thèmes plus importants pour l’heure). C'est parfois spectaculaire (la folle traversée de la rivière sur un tuyau), gondrissime (la séance de cinéma en ombres chinoises), mais aussi sans doute un peu lourdingue (les deux cinéastes sont adeptes des gags de répétition et répètent à l'envi certaines idées guère finaudes (on reste bien dix minutes sur la fameuse bite-compas dont on a bien compris le process dès le départ). Les réalisateurs alternent les petites trouvailles ingénieuses et les relances peu finaudes (la fin est en effet particulièrement foutraque) et à défaut de pouvoir considérer la chose comme le chef d'œuvre de l'année, on a au moins le sentiment d'avoir mâté la plus barrée. (Shang 15/05/17)  

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12 mai 2017

Le Décalogue (Dekalog) - 4- Tu honoreras ton père et ta mère de Krzysztof Kieślowski - 1988

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On continue sur la belle lancée du n°3, avec cet épisode (titre original : Czcij ojca swego i matkę swoją) tout en sentiments rentrés et en jeux de hasard. Cette fois, c'est les rapports filiaux qui sont abordés, et comme l'indique le commandement-titre, il va s'agir d'honorer son père, sa mère, et ceux qu'on a toujours pris pour. Anka est une apprentie-comédienne qui n'arrive pas à exprimer sur scène le sentiment amoureux. Et pour cause : elle est complètement amoureuse de son père Michal, et entretient avec lui une relation fusionnelle issue sûrement de la mort de la mère il y a longtemps. A la faveur d'un voyage de ce dernier, la belle découvre et ouvre une lettre laissée par la défunte, qui lui apprend que Michal n'est pas son père. Ce qui confirme ses pulsions secrètes : une relation amoureuse peut s'instaurer entre les deux, mais peut-on vraiment en instaurer une entre deux êtres qui se sont côtoyés depuis l'enfance et ont entretenu des rapports filiaux ? Hein ? Peut-on ? Un trouble jeu de séduction/répulsion va commencer entre les deux personnages, qui vont se rendre compte qu'il avait commencé il y a longtemps...

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Après les ambiances nocturnes des premiers épisodes, Kieślowski ouvre les volets et baigne cet épisode dans la clarté solaire de Varsovie. Au plus près de ses acteurs, il filme un dilemme bergmanien tout en douceur, très finement joué (impeccable Janusz Gajos), et joliment retors dans sa trame. Il fait aussi se croiser dans une mise en abîme de plus en plus pointue les personnages des premiers épisodes, notamment cet ange qu'on avait vu dans le n°1. Cette fois, il porte mystérieusement un bateau dans les deux épisodes clé du film, allez comprendre. Si l'enjeu est assez lourd (aimer son père, aimer sa fille), la légèreté fait souvent son apparition dans cet épisode, et ça fait du bien : petite scène croquignolette au début, agréable chassé-croisé dans un ascenseur, c'est plus lumineux. Malgré tout, le poids est là, et on suit avec passion ce lent cheminement amoureux, difficile et sulfureux. Le coup de théâtre final, très habile, remet un coup de lumière sur l'ensemble, et, par-delà la difficulté de cette chienne de vie qui foire les rencontres, on quitte cet épisode tout ému. Un très bon cru.

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The Young Lady (Lady Macbeth) de William Oldroyd - 2017

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Ça commence comme un de ces bons vieux romans d'éducation façon Thomas Hardy : une jeune fille vierge contrainte par un mariage arrangé à épouser un homme brutal et impuissant, qui l'enferme dans sa grande propriété froide et solitaire. Durant la première bobine, donc, on tique un peu devant ce cinéma très conventionnel. C'est certes bien cadré, mis en scène avec une rigueur honorable, et l'actrice principale est vraiment pas mal ; mais on se dit qu'on a déjà vu ce film 200 fois, et que, malgré les beaux paysages de l'Angleterre sauvage, on n'a pas besoin de se retaper un énième film sur la question. Il y a même, cliché éventé, un palefrenier beau et sauvage, duquel bien sûr notre jouvencelle frustrée sexuellement et avide de liberté va s'éprendre pour une folle passion déraisonnable. On se dit que le modèle de D.H. Lawrence a encore frappé, et on s'apprête à piquer un petit roupillon en attendant la fin, forcément fatale, de cette histoire désaccordée. Et effectivement on a droit à tout, la belle famille conventionnelle qui vient faire des remontrances, le curé bien-pensant qui s'offusque, et nombre d'étreintes sauvages (mais filmées avec une pruderie de jeune fille) dans les lits de la belle, contre le mur de l'écurie, dans les bosquets, etc. La convention fait ici figure de mot d'ordre, voire de but esthétique : c'est vrai que c'est très beau, que Oldroyd a l'oeil pour les couleurs, pour les costumes, pour transformer la moindre scène en lutte tendue, pour remplir son écran de motifs très jolis. Élégant, c'est le mot, mais d'une élégance un peu rigide, un peu mortifère, un peu rongée aux mites.

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Et puis, brusquement, le film prend un virage qui nous fait ouvrir l'oeil et nous le laisse écarquillé. Difficile d'en parler sans dévoiler les surprises du scénario, mais disons seulement ceci : cette héroïne classique va brusquement plonger dans la modernité, et son féminisme dissimulé va éclater dans une série de scènes inattendues qui frappent par leur violence. La belle est prête à tout pour garder son amour, et quand on dit tout, c'est tout. Le film devient alors brutal, sans pitié, et son héroïne se charge peu à peu d'une ambiguïté qui la rend enfin un peu moderne et intéressante. Dans des cadres de plus en plus précis, de plus en plus rigoureux, de plus en plus austères, Oldroyd filme une folie, une obsession, et filme aussi une femme qui veut sortir de son carcan social et le fait à la truelle. Les autres personnages, totalement désarçonnés par cette folie faite femme, ne peuvent que subir et la regardent d'un air de plus en plus effrayé. Y compris l'amant qui va en être pour ses frais. L'arrivée de cette thématique de l'amour fou couplé à la folie du personnage apporte un vent frais à cette histoire trop classique, et on termine le bazar avec bienveillance et satisfaction. Un film anglais regardable, un oxymore.

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11 mai 2017

Le Décalogue (Dekalog) - 3- Tu respecteras le jour du Seigneur de Krzysztof Kieślowski - 1988

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Un petit virage formel de la part de notre bon Krzysztof dans sa série, avec cet épisode (titre original : Pamiętaj abyś dzień święty święcił) toujours aussi exigeant, mais chargé cette fois d'une très belle sensibilité directe. Kieślowski joue ici avec les petites circonvolutions du sentiment amoureux, et livre un épisode à fleur de peau, romantique et émouvant. On voit arriver doucement sa trilogie (Bleu-Blanc-Rouge) dans ce choix d'un mélange de radicalité et de sensibilité, ainsi que dans l'utilisation de couleurs primaires, qui donnent une aura presque fantastique à la chose. Ca tombe bien puisqu'on est dans une ambiance propice au rêve : la nuit de Noël, que Janusz honore comme il se doit en famille. Lors de la messe de minuit, un visage connu refait surface : celui de la belle Ewa, qui fut sa maîtresse il y a quelques années. Celle-ci va venir sonner chez lui, en détresse : son mari a disparu, et elle demande l'aide de Janusz pour le retrouver. S'en suit une lente déambulation dans les rues enneigées de Varsovie, au cours de laquelle nos deux ex-amants vont faire le bilan de cette histoire qui les a marqués pour toujours. Un cheminement intérieur, certes, mais tout autant extérieur, puisque nos tourtereaux vont pénétrer dans les bas-fonds de la ville, gare déserte hantée par une surveillante en skate, centre de détention pour alcooliques qui a tout d'un camp de redressement, morgue patibulaire... Tout un côté obscur de la Pologne des années 80, âpre et désolée, que le couple va côtoyer le temps de cette nuit entre rêve et cauchemar. Le fin mot de l'histoire sera romantique en diable, et tranchera malgré la tristesse avec ce contexte social très chargé.

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L'amour : c'est le sujet principal de ce film, et il est abordé dans son plus simple appareil. Il y a une très belle description des sentiments là-dedans, portée par deux acteurs parfaits. Toujours aussi amoureux des symboles, Kieślowski laisse les lectures ouvertes par rapport à certaines de ses images (la fuite d'un enfant dans la neige, ou cette histoire de voiture volée) ; mais cette fois, il s'intéresse beaucoup plus à la beauté des sentiments, et offre un portrait de couple très juste et très touchant. Janusz est partagé entre ce beau souvenir du passé et sa confortable vie actuelle, le choix se fera dans une douceur mélancolique du plus bel effet. Entre atmosphères tchekhoviennes et brutalité documentaire, un magnifique épisode.

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Get Out (2017) de Jordan Peele

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Get out est le film d'horreur du moment, bonne petite série B sur la forme (genre comédie "familiale" horrifique) et excellente "exploitation" dans le fond. Après une petite scène liminaire nous informant que le danger peut venir de partout (surtout quand on est black et perdu dans la banlieue friquée ricaine…), on fait la connaissance d'un mignon petit couple incarné par la mimi Allison Williams (parfaite girl next door à qui on donnerait le bon dieu sans confession) et le beau gosse Daniel Kaluuya et son regard perçant. Elle est blanche, il est noir, mais ces petites précisions sont-elles encore d'actualité à notre époque, hein ? Allison balaie d’un revers de la main les légers doutes soulevés par Daniel sur la question (« tu leur a dit que j’étais… ») alors même qu'il s'apprête à rencontrer les beaux-parents d’icelle en Alabama : attends, mon père, il aurait voulu voter Obama une troisième fois - ben tiens ! On est prêt à lui faire confiance même si on a encore en tête l'amie noire de Morano... L'ami Daniel cocooné par une Allison rassurante tente de se détendre pour aborder la rencontre sans a priori. A-t-il bien raison, à votre avis, ou a-t-il tort ? Il a putain de tort, vous me l'enlevez de la bouche...

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Au départ l'atmosphère est légère, par trop légère : le hug des beaux-parents, les petites questions intimes pour briser la glace, la visite de la propriété avec force grands sourires et bourrades amicales... Oui, bon, les parents d'Allison ont des serveurs blacks, certes, mais ces gens-là ont aussi bien le droit de travailler... D'autant qu'ils n'ont pas l'air bien futefutes ses gentillets serviteurs... Alors oui, le frère d'Allison, avec un petit coup dans le nez désinhibiteur classique, se permet quelques réflexions un peu déplacées à l'endroit du gars Daniel : ah les Blacks, des vraies masses physiques, n'est-il pas, pour peu qu'ils exploitent leur potentiel, ahah... Ça fissure un peu l'atmosphère mais on sait bien que les beaufs n'ont jamais eu la réputation d'être bien malins... Bon, et puis vient le plat de résistance pour Daniel avec la petite garden-party annuelle et la venue de ces couples de blancs bien-pensants dont chaque compliment résonne comme une épine dans le cœur : les noirs sont de jolis félins, hein, sont super méga cool, non, pour ne pas dire carrément "à la mode" ehehe.... Daniel commence à perdre son flegme, il a tort : tous ces gens-là ne lui veulent bien sûr que du bien... On arrêtera là volontiers notre petit récit de mise en bouche pour ne pas spoiler le déluge de violence qui s'annonce... Ah ben oui, il y aura forcément par la suite du sang sur la moquette et des séquences un peu trash... Mais la vraie violence, toute psychologique elle, a réellement lieu durant cette première heure : tant de bienveillance, de condescendance, de sourire sucré envers notre petite baraque black Daniel, ça pue. Jordan Peele épluche progressivement la peau de cette gentillette société américaine avant de nous montrer son vrai visage... Au passage, on a droit à un petit rappel historique de la condition des afro-américains aux States, du serviteur lobotomisé qui sourit sans même s'en rendre compte au fantasme du serviteur sexuel si "puisssssant" et tellement ohoh "à la mode" (cette terrible expression qui me trotte dans la tête). Vous l'aurez compris, Daniel avec son petit sourire tranquille risque de s'en prendre plein la gueule s'il ne reste pas sur ses gardes... Peele, tout en jouant sympathiquement des petites ficelles et ressorts du genre horrifique, parsème son film de petits indices (de l'hypnose à partir de la tasse de thé, "mignonnet" symbole de la colonisation, au coton que Daniel se mettra dans les oreilles...) qui font forcément aigrement sourire par leur causticité... Il joue aussi avec une certaine intelligence de codes cinématographiques ("l'écran" qui s'éloigne lors des séances d'hypnose (les Blacks longtemps tenus à l'écart des premiers rôles), les flashs qui "dézombifient" (de la "blackexploitation" à la starification... )) qui font leurs petits effets dans cette œuvre beaucoup plus futée et originale que la moyenne... Au final, juste un conseil, "Get in" !   (Shang - 06/05/17)

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Grand plaisir de voir effectivement un film qui tente enfin des nouveaux trucs pour vous filer les chocottes, et qui sait par la bande parler (pas très profondément, mais tout de même) de sujets sérieux et adultes. La première heure est même carrément réussie, et si Peele avait été un bon metteur en scène, aurait pu même remporter la Palme du rassasiement de spectateur-geek de films d'horreur. Deux scènes géniales dans ce début, ce qui suffit à notre bonheur : le héros, face à l'obscurité d'un parc, et qui voit, tout au fond de l'écran, courir une silhouette vers lui, aberration qu'on a pas le temps d'analyser et qui fout les jetons justement pour ça. L'idée est grande, mais Peele ne lui donne pas toute son ampleur, par un montage cut trop découpé et par une résolution trop rapide qui ne mène à rien (le gars prend un virage juste devant notre héros, et c'est fini). Mais il y a dans ce plan traumatique une fascination terrible. Deuxième grande scène : notre gars qui prend en photo un "cousin" black, innocemment. Cette photo déclenche une sorte de violence inattendue qui marque l'esprit, d'autant qu'elle éclate dans le confort aristocratique d'un buffet champêtre, et est accompagnée d'un saignement de nez inexplicable. Peele arrive à tirer des choses les plus banales une étrangeté inquiétante, et fait doucement monter la sauce, grâce à des idées toutes simples comme celles-là. On aime aussi la déviance de la servante, son regard fixe, ses sourires faux, sa façon d'être toujours là où on ne l'attend pas. Encore trop frileux, Peele se contente souvent des fameux jump-scares usés jusqu'à la corde soulignés par des violons archi-surfaits, et n'est pas toujours à la hauteur dans les scènes attendues. La première séquence, par exemple, est ratée, un peu illisible, pas assez inquiétante pour marquer. Si le scénario permet de développer une angoisse très lente, bien mesurée, la mise en scène et surtout le montage ne sont pas à la hauteur des ambitions. Tout comme les acteurs d'ailleurs : Kaluuya est inégal, bon dans les moments de tension, cabotin dans les autres : et le fils de famille en fait des tonnes dans la scène ambigue du repas de famille, qu'il aurait fallu traiter comme la scène centrale du film.

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Malgré ces défauts de mise en scène, le scénario fait son effet, et traite en sous-main du racisme ordinaire, de ces gens qui justement ne sont pas racistes mais considèrent les blacks comme des alibis à la mode. L'habileté du truc est justement de ne pas attaquer cette question frontalement, mais de la transformer en film spectaculaire. Peele reconvoque tous les motifs du "bon noir", depuis les domestiques très XIXème siècle jusqu'au gros black marrant (le copain vigile), depuis l'athlète jusqu'à l'étalon sexuel, et jongle avec cette imagerie pour montrer que la société n'a pas beaucoup changé en un siècle.

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Quand il lâche les chiens et plonge dans le film d'horreur pur, c'est moins bien. Certes, il y a encore quelques scènes assez fun, comme ce gars qu'on empale sur une tête de cerf. Mais le film hésite alors trop entre la comédie pure et le thriller : la scène ridicule de l'opération du cerveau arrive là-dedans comme un cheveu sur la soupe. On comprend que Peele a voulu rendre hommage aux vieux films d'épouvante à la Corman, avec ses professeurs fous et son manque de moyens, mais cette scène ne colle pas à l'ensemble, et fait tomber le film dans la farce sans ambition. Toute la fin, qui surenchérit sans arrêt, est assez bête, pleine d'incohérences, et repose sur une résolution vraiment fragile. C'est bien dommage : on tenait là un authentique film d'ambiance, fin et délicat. Confiez ce scénario à un metteur en scène intelligent, et vous aurez là un très grand film. Quoi qu'il en soit, un cinéaste prometteur est né. Mot d'ordre de mon compère confirmé.   (Gols - 11/05/17)

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10 mai 2017

LIVRE : Le Jeu du chat et de la souris (Xiànzài wǒ gāi zěnme bàn) de A Yi - 2015

9782234079038,0-4027550Un premier roman attrapé au hasard dans les rayons, et me voilà pris dans le filet de cette écriture faussement froide et de cette trame glaçante. A Yi écrit ni plus ni moins que son Etranger à lui, et sur les traces de Camus ainsi que sur celles de Dostoievski, réussit une brillante variation sur la culpabilité et le remords. C'est l'histoire d'un garçon qui tue une fille. Comment ? ça, ça va nous être raconté par le menu dans cette écriture behavioriste qui dissèque heure par heure l'acte, la fuite puis la reddition du bonhomme. Pourquoi ? c'est là que le bât blesse : ce meurtre est sans raison. Ni psychologique (et béni soit A Yi, qui évite toute tentation à l'explication psy), ni factuelle (pas de jalousie, pas d'obsession, pas de haine). Juste un gars qui tue, de 37 coups de couteau quand même, une jeune fille, en ayant prémédité son coup ; puis qui passe quelques jours à fuir sans conviction la police ; puis qui se rend et assiste en spectateur à son jugement. Dans cette Chine moderne, décrite par la bande par ce roman qui ne tombe jamais, là non plus, dans l'explication politique ou le symbolisme à la con, cet adolescent est comme déréalisé, comme absent, et les interlocuteurs qui vont tenter de comprendre les raisons de son acte en seront pour leurs frais. On sent tout le poids d'une certaine modernité dans ce livre glacial, un peu comme si Haneke avait fait un petit tour à Pekin et en avait ramené un roman. Mine de rien, en se plaçant du côté de son personnage, en en faisant même le narrateur, A Yi nous le fait aimer, ou en tout cas nous fait éprouver une certaien empathie pour lui. C'est toute la force de la chose : si Dostoievski prenait la misère de Raskolnikov comme alibi, si Camus accusait le soleil pour expliquer Meursault, A Yi nous renvoie à l'opacité de son personnage, à ce mur, et nous fait apprécier son inconscience. On rigole à ses côtés aux impuissances de l'armée de psys convoqués, aux méthodes surfaites des policiers, aux manoeuvres financières des avocats pour lui faire écoper d'une peine moins lourde, au malheur de sa mère qui butte contre l'incompréhension. Et on est aussi peu surpris que lui de son sort. Violent parce que privé totalement de toute explication (et donc de toute porte de sortie), le roman est complètement moderne et dérangeant. L'écriture est de plus d'une parfaite fluidité, comme une aventure qu'on suivrait tranquillement ; la seule différence, c'est que cette aventure est morbide. Fascinant.

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Le Décalogue (Dekalog) - 2- Tu ne commettras point de parjure de Krzysztof Kieślowski - 1988

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On continue dans la fête au village de Varsovie avec ce film austère et triste comme un jour sans pain (dont voici le titre original, qui ne tient pas dans la bête fenêtre de titre : Nie będziesz brał imienia Pana Boga swego nadaremno). Cette fois le sujet est presque un sujet de comédie, mais on peut compter sur Kieslowski pour transformer ça en drame intimiste le plus tourmenté. Andrezj se meurt dans une chambre d'hôpital. On voit qu'il meurt parce qu'il fait d'étranges rêves d'eau qui envahit sa chambre. Sa femme harcèle son médecin pour savoir s'il va mourir ou non. En effet, s'il survit, elle sera obligée d'avorter du bébé qu'elle attend de son amant ; s'il meurt, elle le garde et tout va pour le mieux. Mais le médecin, bourru et légèrement rancunier (la nana a écrasé son chien il y a peu, subtil rappel du premier épisode), joue un peu, retardant ses entretiens avec elle, et est de plus incapable de se prononcer réellement. Elle le poussera jusqu'au bout, et il jurera que le gars va mourir, aucune chance. Mais il ne faut point, comme dit notre seigneur, commettre le parjure...

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Encore une fois une histoire d'êtres solitaires, de gens qui se croisent à peine dans ce triste immeuble, et dont les relations se limitent à quelques mots émis depuis leur mutisme. Le film traite pourtant de dépendance les uns par rapport aux autres, chacun étant lié par une promesse, un amour, une rancune. Encore une fois, il oppose la science à l'irrationnel, et encore une fois la première est prise en défaut par la seconde. Le film est peut-être moins accrocheur que le premier, trop bergmanien dans le traitement ; mais il pose une fois encore des questions métaphysiques assez profondes, et les traduit là encore par une mise en scène mathématique, très géométrique même. Les cadres très radicaux rompent avec la musique très romantique de Zbigniew Preisner, la froideur des éclairage rompt avec ces plans très doux dans leur symbolique : la guêpe qui se sort miraculeusement du verre de sirop constitue presque le plus gros suspense de cet épisode. La trame est volontairement opaque, dessinant des personnages complexes et souvent incompréhensibles, et le spectateur est condamné à chercher par lui-même les clés de tout ce bazar. On continue donc : pas la plus fun des séries, mais indéniablement la plus intelligente et la plus exigeante.

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