Shangols

18 mai 2019

LIVRE : White de Bret Easton Ellis - 2019

9782221241172,0-5697780Un nouveau livre de Ellis est toujours un événement, même s'il faut avouer qu'il ne nous a pas emballé depuis Lunar Park en 2005. Quand on nous a annoncé donc la sortie de White (titre éminemment ellisien), ce ne fut que liesse et félicité. Même si, à la lecture de la chose, il faut déchanter un peu, on apprécie cette lecture parfois passionnante. On déchante, parce que ce n'est pas un roman, mais une sorte d'essai très foutraque, sans plan, qui part dans tous les sens, et qui traite en grande partie du statut de Blanc cultivé, riche et célèbre dans la société des "millenials" d'aujourd'hui (la génération de ceux qui sont nés au XXIème siècle en gros). On déchante aussi parce que Ellis, pour ce coup-ci, semble traiter l'écriture par-dessus la jambe (à moins que ce ne soit son traducteur) : son livre nous arrive dans le désordre, sans structure, et certaines phrases sont carrément pénibles à lire, mal fagotées, raides. On attend mieux de cet esthète qui a fait du style son mantra, qui a inventé dans les années 90 le roman du nouveau millénaire, et je pèse mes mots, avec American Psycho. White n'est qu'une récréation parfois très lourde, une sorte d'essai tous azimuts pour tenter d'exprimer sa colère et ses positions envers notre société menaçante et hystérique, là où on piaffait d'obtenir un roman de l'ère-Trump. Bon, on s'en contentera pour l'instant.

Tel quel, le livre, forcément inégal vue sa structure, se déguste tout à fait aimablement. Ellis n'est pas un grand philosophe, ni même un bon théoricien, et la politique l'intéressant comme sa première veste Armani, on tombe souvent sur des raccourcis douteux ou sur des pensées de surface. Mais le livre parvient à dire beaucoup de choses sur sa propre place dans cette société. Il commence avec deux chapitres vraiment passionnants sur les origines de sa personnalité, l'un sur l'influence des films d'horreur sur sa psyché, l'autre sur la place prépondérante de Richard Gere sur sa vie, notamment sur sa vie d'homosexuel. Avec ces quelques pages, on pénètre rapidement et puissamment au coeur de l'univers ellisien, et on apprécie la pertinence de sa vision du cinéma, la personnalité de ses goûts, cette façon originale de ne pas s'occuper des goûts communs pour s'intéresser aux itinéraires bis. On apprécie particulièrement cette critique du monde gay, qui se victimise sans arrêt et fustige tous ceux qui ne les victimisent pas : malgré sa difficile acceptation de son homosexualité, Ellis répond frontalement à cette nouvelle tendance et ça fait mal. On se dit qu'on tient là une belle autobiographie, parcellaire et foutraque certes, mais qui, si on sait la lire, si on accepte les zigzags, les détails un peu superficiels et les répétitions, peut donner de très belles choses sur ce personnage mystérieux et insaisissable qu'est Easton Ellis. On apprécie aussi la toute fin du livre, celle qui prend envers et contre tous la défense des "idiots" et se met très en colère contre le nouvel ordre moral mis en place par la gauche bien-pensante d'aujourd'hui : Ellis est un farouche opposant au goût commun, et quitte à s'attirer des ennemis, il ne trouve pas que l'élection de Trump soit une catastrophe et refuse de considérer une opinion comme une chose à combattre. Il tire ainsi tout feu tout flamme contre les chiens de garde de la façon de penser démocrate, quitte pafois à flirter avec la droite : Meryl Streep, David Foster Wallace, Oprah Winfrey ou Robert de Niro sont ses ennemis, et les gueules cassées et autres maladroits que sont Charlie Sheen ou Kanye West, peut-être un peu stupides mais sincères.

Dans son indignation, Ellis oublie parfois d'être bon. Toute la partie centrale de White est sans intérêt, se contentant de justifier des tweets dont pas grand monde n'a grand chose à foutre, se justifiant de toute critique, tapant dans tous les sens contre un ordre établi qu'il méprise tellement qu'on se demande si n'entre pas là-dedans un poil de paranoïa. Si on a encore droit à quelques pages inspirées sur le 11 septembre par exemple, qui a fait entrer la civilisation dans un autre monde, on se tape de ses délires de connecté branché. Mais tout de même : à travers ces pages que le gars voudrait cool, mais qu'on sent pour notre part bien douloureuses, quelque chose passe du désarroi de l'auteur face à cette société qui le dépasse, qui victimise tout le monde et s'offense pour un rien, qui édicte la conduite à tenir et punit tous ceux qui s'en écartent. Surtout, il revient inlassablement sur sa maléfique création, Patrick Bateman, le personnage de American Psycho, et découvre qu'il est devenu un symbole, "un résumé des valeurs de cette décennie particulière, filtré à travers ma propre sensibilité littéraire : riche, très bien habillé, invraisemblablement soigné et beau, dépourvu de moralité, totalement isolé et rempli de rage, espérant que quelqu'un, n'importe qui, le sauve de lui-même". Regarder aujourd'hui ce monstre avec tendresse est peut-être la plus intelligente et la plus bouleversante confession du livre. C'est en tout cas une des qualités de ce livre intéressant pour comprendre cet auteur trop souvent résumé à sa côte de popularité et à ses excès, et qui ressemble au Ellis d'aujourd'hui : dilettante, paresseux, mais aussi brillant et tourmenté. A lire, bien sûr.

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17 mai 2019

Corridor (Koridorius) de Sharunas Bartas - 1994

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Encore une fois un grand moment de fun, avec explosions d'hélicoptères et musique techno, avec ce film du désopilant Sharunas Bartas. Trouvant sans doute que Trois Jours, son premier film, était trop commercial, il nous revient ici par une porte légèrement plus radicale : noir et blanc, sans dialogues, sans trame, difficile de trouver encore quelque chose à enlever tout en continuant à mériter l'appelation de film. C'est que Sharunas, voyez-vous, est un contemplatif, et un contemplatif dépressif qui plus est. Il regarde la vie, de loin, avec une tristesse infinie : les hommes sont incapables de communiquer entre eux, les rapports avec les femmes sont impossibles, les joies sont éphémères et les peines éternelles, il ne reste plus qu'à s'enfermer dans sa solitude au milieu des autres et à contempler le monde dérouler sa vacuité sous nos yeux. Corridor est donc l'expression filmée de ce désespoir total, de ce nihilisme doux face à l'existence : on y voit le morne quotidien d'une communauté, enfermée dans un immeuble, qui vit, rit, s'aime, pleure, et fait n'importe quoi loin du monde, qu'on aperçoit à travers les fenêtres sales du bâtiment, et qui ne fait guère envie : une ville morne, moche, qui s'agite vaguement et vainement. De ce côté-ci de la cloison, donc, la solitude semble être le mot d'ordre, quelles que soient les générations : du môme qui, par désoeuvrement tire au fusil sur une perruche ou brûle des draps en train de sécher, au petit vieux qui danse comme un damné avant de s'effondrer sous le coup de la vodka tiède (on l'imagine tiède, allez savoir pourquoi), de la petite vieille qui ne parvient pas à intéresser le bébé à ses grimaces à la jeune femme harcelée par les mâles, on n'a guère l'occasion de se réjouir dans cette communauté abandonnée à la tristesse et à la solitude.

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Ne reste qu'à contempler la tristesse des choses, ce que Bartas fait avec un mélange de poses arty et de sincérité totale. On grince parfois des dents devant la radicalité affichée et parfois un peu crâneuse de ce cinéma, qui ne donne jamais ce qu'on demande, qui ôte tout ce qui pourrait être sexy à son film. On dirait parfois que le cinéaste fait tout pour nous éloigner de son film, et ça sent de temps en temps le faiseur, le néo-punk fatiguant et insolent qui travaille l'épure comme une posture. En gros, on se fait souvent un peu chier devant cet objet janséniste, qui met son point d'honneur à être décevant, à ne rien raconter, à cultiver sa dépression. Nombreux sont les plans complètement vides, qui ne montrent qu'un personnage faisant la gueule face à une fenêtre embuée (souvent Bartas lui-même), ou une nana prenant des postures trop torturées pour montrer que, bon sang, c'est pas facile la vie. Et très longs sont ces plans qui enregistrent les toutes petites choses du quotidien, un drap qui flambe, un gars qui titube, des gens disposés dans une pièce et qui ne trouvent rien à se dire. Seule la mythique Yekaterina Golubeva, la muse, le modèle, a droit à des plans tout en sentiments, enfin un peu chaleureux. Elle explose l'écran, véritable apparition photogénique immédiatement légendaire, et Bartas le comprend bien, qui lui accorde les seuls plans délibérément "beaux" du film : quelques portraits magnifiques, garreliens dans leur approche directe du sujet, qui donnent à voir simplement une femme dans sa plus simple expression.

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Mine de rien, malgré les réserves, malgré le statut d'artiste maudit et radical que Sharunas vise plus souvent qu'à son tour, le film a du charme, plus peut-être que Trois Jours. Parce qu'il sait cadrer à la perfection et sait le poids d'un plan, la durée parfaite qu'il doit faire, l'angle qu'il doit montrer. Il y a quelque chose de pathétique qui émerge à la longue de ce film-objet, d'hypnotique aussi : si vous êtes en humeur de supporter qu'on vous balance à la gueule que tout n'est que vanité et poussière, vous serez sûrement intrigué par la forme souvent magnifique que revêt ce film, techniquement impressionnant et souvent surprenant. La longue scène de la fête, qui se déroule dans la durée, est de ce point de vue parfaite : sans jamais échanger un seul mot, les humains se regardent, se draguent, dansent, débordent, pleurent et rient, avant de retourner à leur triste existence une fois le jour levé. Bartas filme ça avec un sens aigu de la durée, et une tristesse très humaine, regardant ces êtres s'agiter avec commisération et une certaine empathie (les plans inspirés sur cet handicapé, à la fois beaux et laids). Il y a peut-être un brin de tendresse derrière tous ça, un côté "ô frères humains" très rentré, très timide, presque autiste, mais présent. L'existence, c'est de la merde, oui, mais il y a peut-être encore, là derrière, sous le visage de la femme aimée ou pendant les quelques secondes de joie amenée par la danse, matière à espoir. Costaud, mais intéressant au final.

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The Dead don't die de Jim Jarmusch - 2019

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A force de flirter avec le cool neurasthénique, Jarmusch finit par tomber dans le neurasthénique tout court, et c'est bien dommage, après avoir vu des bombes comme Ghost Dog, Dead Man ou The Limits of Control, de se trouver face à un film aussi mineur et oubliable que The Dead don't die. Pourtant, sur le papier, on se réjouit : Jim convoque toute sa famille, de Iggy Pop à Bill Murray, de Adam Driver à Tom Waits, de Tilda Swinton à RZA, pour s'éclater dans la re-vision d'un genre, le film de zombies. Après le film de samouraïs, celui de vampires ou celui de cow-boys, on s'apprête à se frotter les mains en voyant l'espèce de méta-langage cool jarmuschien se frotter à un genre aussi populaire, aussi pulp, surtout avec des comédiens qui ne sont pas de ce bord-là. Et le voir revenir à la comédie pure, genre qu'il a beaucoup trop teinté de paresse dans son film précédent. On déchante vite : la paresse de Paterson imprègne ce nouvel opus avec peut-être encore plus de force. Pris la main dans le sac d'un je-m'en-foutisme total au niveau de sa trame, Jarmusch se contente cette fois d'amassser les motifs de sa cool-attitude et de sa culture pop brandie en étendard, faisant défiler les stars sous sa caméra, se moquant comme de l'an 12 d'un fond, fabriquant un objet froid et sans peps destiné uniquement à prouver qu'il fait partie du club.

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La naissance des zombies prend sa source dans le déréglement climatique : brutalement la Terre vrille sur son axe, et tout part à vau-l'eau. Dans cette petite ville sans caractère (et sans affects) de Centerville, les morts se réveillent et viennent hanter les lieux qu'ils ont convoités de leurs vivant, qui les bars ("Chardonnayyyyyy"), qui les magasins de bricolage ("Tooools"), qui les bornes internet ("Wi-fiiiii"), qui les magasins de fringues ("Fashioooon"). Les morts-vivants se présentent donc sous la forme de consommateurs ++, tradition du genre depuis le Zombie de Romero, mais cette fois leur soif de croissance est sans sens, sans but : ils ne reviennent que pour ânonner leurs désirs les plus immédiats, et s'ils bouffent les vivants, c'est plus par désoeuvrement ou pour leur survie que par réelle nécessité. Seules vont s'en sortir trois catégories d'humains : les enfants (très calés en sciences, très mûrs), les sauvages (Tom Waits en vieil ermite crasseux, qui regarde tout ça du fond de ses bois, et qui aura cette dernière phrase : "Quel monde de merde"), et les fous (Tilda Swinton qui quitte le film de la manière la plus inattendue qui soit, s'en extrayant avec une belle insolence). Tous les autres, ceux qui croient encore à la solidarité, ceux qui font tout reposer sur leur confort, ceux qui s'enferment dans leurs préjugés, ceux qui croient à un avenir meilleur, seront proprement éviscérés par nos zombies-consommateurs. "Il faut agir maintenant, balancer ses dernières forces, même si tout finira mal", prononce Driver avant d'aller affronter presque passivement les monstres, et le symbole est lourd : la planète va partir en couille, le monde court à sa perte et les animaux le quittent déjà, on va tous mourir. Discours un brin naïf et primaire, même si juste, que Jarmusch enrobe sous les enluminures de sa poésie droopyesque.

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Car si à la rigueur on apprécie le discours de fond, même un peu adolescent, on a plus de mal avec le style. On connaît cette façon qu'a Jarmusch de tout ralentir, de pratiquer un humour nonchalant fait plutôt autour des gags que des gags eux-mêmes, de manier ce presque rien qui peut faire rire parfois. Cette fois, il étire ce style jusqu'à l'inanité : les acteurs, dirigés vers une arythmie totale, ont beau faire ce qu'ils peuvent pour être drôles, ils ne le sont jamais, Bill Murray en tête, qui commence à fatiguer avec son jeu unique de placidité. Chacun semble engagé pour l'image qu'il représente dans la culture pop traditionnelle, Danny Glover en Noir sympa, Tilda Swinton en folle bizarre, Steve Buscemi en prolo à casquette, Selena Gomez en bombasse... S'ils ont l'air d'apprécier l'exercice et de bien s'amuser, le scénario est beaucoup trop lâche pour qu'ils nous intéressent plus que des ombres de personnages : on ne sourit pratiquement jamais devant leurs efforts à paraître cools et décalés. C'est un des gros soucis du film : il n'est pas drôle, juste cynique. On apprécie, en fan des films de zombies, les multiples clins d'oeil au genre, ainsi qu'à tout un état du film d'épouvante depuis ses origines, de Murnau à Carpenter, de Kubrick à Romero ; mais le film ne devient plus qu'un catalogue de références assez vain, qui n'affiche ses goûts que comme des motifs vides de sens. C'est sûrement le projet de Jarmusch là-dedans : vider son film de toute vie pour fustiger notre "monde de merde" qui part vers la vacuité totale. Mais, malgré sa jolie photo, malgré sa musique toujours aussi inspirée, malgré sa mise en scène tout à fait honorable, The Dead don't die, à force de creuser le sillon du décalage à tout prix, finit par ressembler à un bel objet froid. Comme si Jarmusch, avec l'âge, avait perdu foi en la puissance du cinéma, et ne filmait plus que sa fin, avec un cynisme et un ton dandy qui lui vont mal.

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16 mai 2019

The Inland Sea (1991) de Lucille Carra

"You can change your mood as you change your mind."

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Les (futures) parutions de la collection Criterion nous amènent sur des chemins de traverse inattendus. Cette jolie chose possède la tranquillité sereine d'un temple taoïste tout en clignant de l’oeil à toute personne à l'âme voyageuse. Carra, vingt ans après la parution du récit de voyage de Donald Richie (un classique - comme Bouvier chez nous ??? Hum), retourne sur les lieux de la balade de Donald. Elle donne à voir des temples, des îles rocheuses, des personnes, des chats, des flaques d'eau tout en laissant ici ou là la parole à ce même Richie en voix off ou à des autochtones. Une sorte de vision extérieure à plusieurs mains (images et textes) pour tenter de rendre compte (en toute modestie et en ayant pleinement conscience de sa perception "étrangère") de ce qui se dégage de ces îles éparses « à travers les âges ». Le calme d'un temple perché sur une montagne ou l'esthétisme plus tape-à-l’œil d'un temple où les foules accourent, le quotidien d'un port de pêche dans un petit village où les chats semblent rois, l'étrangeté et la beauté irréelle de cette île où les aveugles se guident grâce à la musique qui se fait entendre en permanence, le chahut de cette criée d'Hiroshima où les poissons sont saignés comme pour dire Souviens-toi (je brode un brin, la fatigue se fait sentir), ces arbres qui meurent et aux pieds desquels on trouve les sabres d'anciens combattants, cette vieille femme qui tire son chariot depuis des millénaires (ou plus précisément depuis la fin de la guerre durant laquelle (festival de pronoms relatifs complexes) son mari a trouvé la mort) pour nourrir ses enfants,.... La parole de Richie est apaisée, et notre homme de se plaire à décrire au détour d'un rayon de soleil la beauté transcendantale d'un lieu, ou encore de chercher à comprendre ce qui donne l'équilibre et la sérénité à ces hommes et ces femmes croisés d'une île à l'autre. Carra et Richie naviguent constamment entre modernité et tradition, traquant dans le temps présent toutes les traces, tous les signes, toutes les influences du passé - dans les paysages, dans les traditions, dans les comportements... On se laisse embarquer au gré de ces courants nippons dans un voyage que l'on sent de bout en bout contemplatif et respectueux de l’autre, de l’alter – et go. C'est joli et léger comme un voyage improvisé. Avec toute la philosophie d'un voyageur non pas voyeur mais tentant de jouer en toute humilité les voyants.

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LIVRE : Un Poisson sur la Lune (Halibut on the Moon) de David Vann - 2018

9782351781265,0-5497370Le suicide du père de David Vann fut la grande tragédie de sa vie, et le déclencheur de son envie d'écriture, si on en croit en tout cas le prodigieux Sukkwan Island et ce nouveau roman hanté, Un Poisson sur la Lune. Si le premier était encore très romancé, on passe à présent avec le second dans le documentaire pur, ou en tout cas c'est l'impression que nous donne ce texte, sec, frontal et sans falbalas, qui veut décrire avec précision, empathie et vérité la dépression du paternel qui le conduira à se faire sauter le caisson (dans une dernière phrase prodigieuse, inspirée certainement par celle non moins géniale de Martin Eden). Nous voici donc embarqué dans les trois derniers jours de l'existence de Jim, dentiste sans histoire ou presque, qui, brusquement, à la faveur de dettes qui s'accumulent et d'une rupture avec sa femme, lâche prise et se précipite vers la mort. Un dernier baroud d'honneur dans sa famille, qui lui permet de solder (ou pas) un passé chargé de vide avec un frère beaucoup plus stable, des parents mutiques, des enfants indifférents et une épouse déjà ailleurs, et d'aller faire des tours absurdes dans des bars à hamburgers, des bords de lacs marécageux et des motels cradingues, voilà le programme guère réjouissant. Mais s'il n'est pas réjouissant, c'est parce que Vann choisit, chose plutôt rare, d'écrire son récit du point de vue de Jim, sans jamais le quitter d'une semelle ; le contrepoint positif de cette histoire, qu'on entrevoit à la faveur de la confession d'un ami, de l'aveu d'un père, d'un instant fugace de complicité avec le fils, n'est pas donné ; et on assiste ici à une spirale du désespoir qui ne finira jamais, vue de l'intérieur. En totale complicité avec la folie suicidaire et la spirale d'échec du personnage, en totale compréhension de son abattement devant les incohérences de l'existence : ses rencontres avec le psy ou ses tentatives de faire sortir ses parents de leur silence abruti sont des moments à la fois drolatiques (parce que Jim est un gars qui ne prend pas de gants dans la diatribe) et terrifiants (on sent bien que rien ne pourra le sauver, et on sent bien qu'il n'a pas tort), écrits au plus près du sujet, et on comprend parfaitement la psychologie de Jim.

Le roman n'est donc guère réjouissant, tant il mène dès les premières pages à cette résolution mortelle, et tant il parvient à nous entrainer avec lui dans sa logique. On se dit qu'il a fallu un gros travail de résilience à David Vann pour faire comprendre avec une telle exactitude les rouages d'une folie, d'une dépression, surtout s'agissant de son propre père. Quand celui-ci partage quelques moments avec le petit David, alors âgé de 12 ans, on comprend la somme de tristesse et de compréhension qu'il y a dans ce livre malheureux. Et pourtant, là aussi travail admirable, on se marre plus souvent qu'à son tour devant la franchise de Jim, devant ses sorties scandaleuses, ses comportements asociaux et sa façon de jeter le bébé avec l'eau du bain. Il annonce dès le départ son intention de se flinguer, mais aucun proche ne sait réagir à cette prédiction ; parce qu'il n'y a rien à faire, sûrement, mais aussi par passivité, parce que la vie ne prévoit pas de réaction face à des cas pareils. Complètement déchaîné, en roue libre, capable de grands moments de tendresse puis de comportements incompréhensibles, Jim est un fabuleux personnage, qui grille en toute liberté ses dernières cartouches, voulant éprouver une dernière fois les grands sentiments de la vie (famille, beauté des choses, tendresse, sexe, amitié, compréhension) et se heurtant sans cesse contre leur inanité : quand une pute le prend dans ses bras, il lui demande automatiquement le mariage ; quand son père l'engueule pour se débarrasser de lui et fustiger sa dépression, il le prend comme un aveu d'amour ; quand sa mère est trop lente pour jouer aux cartes, il interprète ça comme une image de sa vie entière. Véracité psychologique donc, qui ne serait pas grand chose sans l'écriture au cordeau de Vann, qui sait comme personne écrire un dialogue tout en ambivalences et pourtant d'une belle frontalité, puis laisser dans la page suivante son impressionnisme s'exprimer, voire même son onirisme dans quelques pages hallucinées. C'est écrit droit comme un arbre, à l'américaine, mais c'est doté d'une émotion qui, pour cette fois, ne cache pas son nom, comme une chanson de Daniel Darc si vous voulez. C'est en tout cas un bouquin formidable si vous n'avez pas peur de prendre la pluie ; entamez la chose le coeur bien accroché et toute arme à feu éloignée de votre portée.

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Mon petit Poussin chéri (My little Chickadee) de Edward F. Cline - 1940

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Deux des plus mauvais acteurs de la chrétienté se rencontrent dans l'Ouest sauvage, et tout ce qu'on peut dire, c'est que le film est à la hauteur de leur talent. A ma droite, donc, Mae West, son regard ovin, ses costumes boudinants, et son rôle tout en nuance : elle fait la délurée de service, nous sert un ronronnement de félin et un roulement d'yeux à chaque réplique pour se donner l'air d'être fatale, et ruine toute sensualité dans le film par son incapacité totale à évoquer ce pour quoi elle est filmée visiblement : l'érotisme torride. A ma droite, notre W.C. Fields préféré, celui que Shang et moi on adore, dans son rôle habituel (augmenté cette fois-ci, simplement d'un chapeau) de hâbleur à grande gueule, peureux, menteur, et rigolo gros. Les deux se rencontrent à la faveur d'une attaque d'Indiens d'opérette, et l'une va escroquer l'autre (pas dupe) en l'épousant pour de faux. Ça lui permettra, à la bougresse, de pouvoir réintégrer la communauté qui l'a exclue, et de fricoter à son aise avec le "Bandit Masqué" qui est devenu son amant. Le couple mal assorti sème la zizanie dans cette petite ville, elle avec ses boobs et ses feulements, lui avec ses cartes truqués et ses mensonges crasses. L'ensemble se termine avec les jeux de mots et la complicité de rigueur, on est bien contents. Mais si on exclut quelques allusions sexuelles finaudes prononcées par la blonde Mae (elle éternue et hop, c'est sexuel), on n'a pas grande raison de se réjouir dans ce western poussif, entièrement concentré sur la prouesse de ses deux pénibles interprètes. Tous les autres ne sont que spectateurs du triste duo, et n'ont à jouer que des ombres, y compris le gênant personnage de l'Indien, filmé avec un racisme total. On comprend que le film ait pu amuser les spectateurs de l'époque, mais aujourd'hui, ces astuces de carabin (pour elle, considérée comme un objet sexuel et c'est tout) et ces vannes bon enfant (pour lui : on dirait Hardy sans Laurel et sans souffle) sont toutes moisies, et on est plus gêné qu'autre chose par la pauvreté de la mise en scène, le manque d'imagination, l'artificialité de tout ça, et l'esprit réactionnaire à la limite du rance de l'ensemble.

Go west, here

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Le Voyage fantastique (Fantastic Voyage) (1966) de Richard Fleischer

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Un petit coup de nostalgie avec ce film "fantastique" de notre enfance qui nous permit (plus ou moins scientifiquement) de découvrir les merveilles intérieures du corps humain. L'histoire est secondaire en soi (un sous-marin avec cinq hommes d'équipage est miniaturisé pour aller réparer la lésion au cerveau d'un scientifique... spécialiste de la miniaturisation - ouais, on est en plein dans la mise en abyme), l'intérêt étant plus à trouver dans le merveilleux "habillage" de la chose. C'est Fleischer qui est aux manettes et le type est bougrement scrupuleux à tous les postes : un accident plutôt spectaculaire en ouverture, un réseau sous-terrain de scientifiques, véritable fourmilière new-age parfaitement réaliste (des figurants par poignées, des décors au cordeau, des voitures électriques à foison (plus de cinquante ans plus tard, comme la douloureuse impression que Total nous a enfumés...) et un laboratoire ultra-crédible pour procéder à ces miniaturisations en plusieurs étapes. Non, franchement, même si cela prend quarante minutes avant de pouvoir visiter les intestins de notre sujet hospitalisé, cela vaut le coup ; on n’a jamais l'impression d'être dans la série B cheap, on est résolument tout en sérieux et en professionnalisme scientifique et cinématographique.

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Avant d'aller plus en avant dans l'exploration de notre réseau sanguin et dans notre analyse, présentons tout de même l'équipage : Stephen Boyd est le beau gosse en charge de la sécurité. A ses côtés, le ténébreux Arthur Kennedy et la resplendissante Raquel Welch (elle n'a vraiment qu'un rôle de bougie en costume moulant mais on apprécie l'effort de la petite touche sexy) : un docteur (un transfuge ?) et son assistante ; Boyd a pour mission de surveiller de près ce docteur caractériel - c'est un as dans son domaine mais il est possible qu'il soit à la solde de l'ennemi et qu'il fasse tout pour faire foirer la mission... Donald Pleasance incarne lui, avec une véracité indéniable, Henri Krasucki (la ressemblance est parfaite) : un docteur ricain très très nerveux. Et puis il y a aussi le pilote de l’engin... On notera tout de même également la présence, in the lab, d'Edmond O'Brien : il supervise l'opération en se gavant de sucre - sacré Edmond. Bien, nous voilà donc maintenant inside et c'est parti pour un supense insoutenable : nos hommes vont-ils se faire attaquer par des anticorps, se faire aspirer par des fistules, grossir avant l'heure, s'auto-éliminer ? Si action il y aura et si surprise surviendra, on reste surtout gentiment touché par ce soin apporté à ces décors sanguins ; on est pas dans Stalker au niveau de la poésie, certes, mais il faut reconnaître qu'on ne lésine point sur les effets spéciaux stroboscopiques : certaines artères sont aussi larges que des stations de métro, en nettement plus propres et en beaucoup plus colorées ; ce film est un véritable cauchemar pour tout daltonien tant l'on sent ici la volonté de jouer avec toute la gamme de couleurs qui existent dans le monde ; à part quelques effets de transparence un peu voyants, on peut dire sans trop de mauvaise foi que cela n'a pas trop vieilli esthétiquement et on repense parfois à son petit enchantement d'enfance (j'en rajoute un peu, bien sûr, tout le monde sait que j'ai noyé définitivement toute saudade dans le rhum). Alors, oui, bon, on peut se fendre d'un petit sourire quand Raquel est prise dans des poils d'oreille et la trouver un peu gourde à s’en dépêtrer... On pourrait aussi regretter que Fleischer joue plus la carte de la philosophie pascalienne (l'infiniment petit, mes amis - élevons notre pensée face à cet univers intérieur qui s'ouvre à nous) que du second degré ; ce sérieux un rien factice a pour le coup un charme un peu vieillot. Mais fi. L'ensemble reste tout de même très regardable, pour peu qu'on soit d'humeur à croire encore en sa capacité à s'émerveiller. Fantastic Fleischer donc dont l'œuvre ci-présente nous replonge dans notre passé intérieur.

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15 mai 2019

Mademoiselle (Ah-ga-ssi) (2016) de Park Chan-Wook

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C'est avec un certain plaisir que l'on retrouve cette année un cinéma coréen en bonne forme (avec ses qualités et ses défauts, of course, mais surtout ses particularismes). Après le film de zombies ferroviaires, le thriller foireux et déjanté, voici donc le film de servante tortine. Disons-le d'entrée de jeu : si on apprécie que Park Chan-Wook se soit assagi dans le gore (il ne peut malgré tout s'empêcher, sur la fin, une délicate scène de coupage de doigts au massicot qui n'apporte d'ailleurs absolument rien à son récit), il est un peu dommage que son film ne repose que sur les multiples twists de son scénario. L’histoire en deux mots : au départ, il s'agit simplement de l'histoire d'une bonne qui "infiltre" une maison de richard pour pouvoir favoriser l'union entre une jeune héritière et le protecteur (petit truand) de notre bonne. On assiste alors à de petits jeux de séduction au sein de cette maisonnée (l'héritière et la bonne se découvrant notamment quelques accointances sexuelles... au moins en apparence...) et à de nombreuses trahisons : qui manipule qui ? That is the question. Une bonne moins naïve qu'elle ne semble au premier abord, une jeune héritière plus perverse qu'elle s'en donne l'air et un petit truand sûr de lui qui tire les ficelles de ce jeu de dupes... ou du moins qui pense les tirer - on a appris à se méfier des femmes au cinéma en cette année 2016.

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Alors oui, c'est mignon comme tout ces petites finasseries dans le scénario (surtout le premier twist... après c'est comme tout abus de twists : on a la tête qui tourne et ça saoule vite), c'est sulfureux comme tout cette relation lesbienne entre deux jeunes femmes sans tabou, c'est pervers comme tout ces lectures nippo-sadiennes données par notre héroïne devant ce parterre d'hommes déglutissant. Oui, ça se suit gentiment. Park Chan-Wook sait filmer ample, utilise à merveille ses décors raffinés et balance de grandes nappes de violon à l'envi... On tique bien devant deux-trois effets inutiles (les effets de montages chic et choc, le bruitage dopé aux amphètes...) ou devant le jeu assez ridicule des deux personnages masculins (l'interprétation théâtrale et emphatique du comte ou ce personnage de l'oncle joué par un jeune homme grimé comme dans un vulgaire sketch de télé...) mais dans l'ensemble, on sent que la mise en scène de Park Chan-Wook est un peu plus mesurée et maitrisée que d'habitude (toute proportion gardée, connaissant le bonhomme). Après voilà, en dehors de ces quelques rebondissements, le scénario reste assez superficiel... Park semble pour une fois jouer une carte plus "féminine" (féministe, ce serait exagéré), use et abuse de l'alchimie (érotique) entre ces deux femmes, démontre que celle-ci sont autant des femmes de tête (dans ce monde de machos) que des femmes aux corps envoûtants. C’est pas mal, mais c’est un peu léger sur plus de deux heures… Mademoiselle a indéniablement du charme (au moins celui de ses actrices), dommage que, passé les surprises du scénar, le reste sonne un peu creux.  (Shang - 05/11/16)

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Exactement la même impression que mon compère, et je rajoute donc mon aval à sa vision mi-figue mi-raisin. Le film est beau, techniquement assez impressionnant même avec ses costumes magnifiques (ce kimono tâché de sang, brrrr) et sa lumière hyper léchée, ses décors profonds et ses cadres raffinés ; mais toutes ces prouesses ne sont au service que d'un petit film pas très fin, tout dans l'esbroufe, assez ringard même pour tout dire dans son maniement éternel d'un érotisme japonais à l'ancienne usé jusqu'à l'os. Mis à part une scène, qui prend enfin son sujet sulfureux à bras-le-corps et laisse voir enfin ces corps qu'on a tenus cachés jusque là (voir les photos désintéressées ci-dessus), Park se montre bien frileux avec sa caméra, dans un film qui aurait nécessité, pour être flamboyant, de saisir la chair avec beaucoup plus de frontalité. A l'instar de cette femme qui excite les hommes en leur lisant des textes pornos anciens, qui fait passer le sexe par le verbe, le film suit l'exemple de la cérébralité là où l'érotisme franc aurait été préférable. Je n'ai jamais beaucoup aimé Park Chan-Wook, mais il savait au moins, dans le gore, faire preuve de moins de chichis qu'ici dans l'érotisme. Les grands délires de mise en scène, immenses mouvements de caméra incroyables (elle ne tient pas en place, c'est la mise en scène moderne, que voulez-vous, Ozu est mort), angles impossibles et autres focales de malade, sont dans 90% des cas complètement inutiles, ne servant qu'à provoquer des oh et des ah et dissimuler un scénario fatiguant avec ses mille retournements de situation qui cessent de nous intéresser au premier (et de m'être compréhensibles au deuxième). Mille fois trop long, reposant finalement entièrement sur son intrigue à tiroir, et occupant le reste du temps avec une réalisation-feu d'artifice très vaine...   (Gols - 15/05/19)

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LIVRE : Holyhood, vol. 1 - Guadalupe, California d'Alessandro Mercuri - 2019

m-279-Mercuri-couv-finaleToujours un vrai plaisir de lire un de ces livres, confidentiels peut-être, mais érudits, et qui font de leur érudition tous azimuts la chair même d'un récit curieux, excitant, et passionnant. Mercuri parle de tout ce qui n'intéresse pas les histoires officielles du cinéma, des petits faits, des recoupements, des coïncidences par-delà les temps et les genres, des minuscules anecdotes qui font sens (ou pas) dans l'obscure histoire des films oubliés. Pas si oublié que ça en l'occurrence puisque ce volume tourne autour de la première version des Dix Commandements de Cecil B. DeMille (1923), projet pharaonique traité ici comme tel : le livre s'ouvre sur la magnifique description d'une cité enfouie sous les sables, sans qu'on sache exactement s'il s'agit d'une ville antique égyptienne ou d'un décor de cinéma hollywoodien, si on est dans un roman d'anticipation façon Planète des Singes ou dans le documentaire de l'effondrement d'une civilisation. Le texte cultivera cette délicieuse ambiguïté jusqu'au bout : l'imposant décor construit pour le film servira de support à une longue élégie pour une époque morte, qu'elle soit antique ou moderne, qu'elle s'appelle Egypte ancienne ou Hollywood. De la naissance du cinéma considéré comme un âge d'or désormais enfoui sous les sables, et traité comme tel par l'histoire : Mercuri invente un imaginaire historique nouveau, et fouille archéologiquement cette histoire du cinéma muet, où la démesure d'un cinéaste a pu donner naissance à des villes entières, et surtout à un état d'esprit oublié et disparu.

Holyhood est alors un livre d'histoire(s) au sens plein : il s'agit de considérer Hollywood dans sa plus éclatante santé comme une période de l'Histoire du monde, aussi superficiel et "carton-pâte" eût-elle été. On a alors droit à une foultitude de détails qui tournent autour de ces fameux Dix Commandements : des choses factuelles (le devis "chevaux" que se permettait le mégalo DeMille, ou le nombre de trains nécessaires pour transporter les milliers de figurants sur le lieu de tournage), des faits historiques (les incessants allers-retours entre ce que raconte DeMille et la "vérité" de la Bible), des extrapolations et des hypothèses (les multiples parallèles avec les autres arts, littérature, peinture...), les rêveries pures. Tous menant à cette nouvelle mythologie amenée par ce cinéma muet si iconographique, si magique, et à la démesure d'Hollywood à sa naissance, avec ses excès en tous genres (Kenneth Anger en ombre tutélaire). Mercuri étant un érudit, et un super-geek, il va trifouiller très loin dans les parallèles et les hypothèses : il lui suffit de prononcer un mot pour que celui-ci lui autorise une digression, d'abord mystérieuse, puis soudain pertinente. Le gars s'embarque souvent dans des tours de piste et des acrobaties assez vertigineuses, qui l'emmènent très loin dans les chemins de traverse, avant de retomber miraculeusement sur ces pieds 5 pages plus loin, après avoir traversé une biographie de Robin des Bois, un petit tour dans le statuaire égyptien, une notation sur l'espionnage américain, un relevé sur les effets spéciaux au cinéma et une observation sur John Wayne. Pour ce faire, un procédé idéal : la note de bas de page, ici souvent encore plus importante que le corps principal du texte, et avec laquelle Mercuri joue en vrai pirate de son propre texte, comme s'il le laissait se faire dévorer par le détail, par la digression, par le parallèle. Il faut dire que le bougre s'y connait en "pollutions" littéraires de tous genres : on ne sait jamais si on est dans l'information, dans l'ouvrage historique, dans le catalogue de fantasme (la fake news érigée en figure de style), ou dans un mélange de tout ça, tout comme on ne sait pas si on nous parle d'histoire ancienne, d'histoire moderne ou d'un univers utopique et science-fictionnel issu du choc des deux. Holyhood n'est pas tout à fait Hollywood, le Moïse de Cecil B. DeMille s'éloigne de l'original, ou même celui de son remake de 1956, et cette impression de doublure impacte magiquement tout le texte. Ce qu'on lit est vrai, mais tout est aussi imprégné de fantasme, de ce profond amour pour le cinéma de Mercuri : il le considère comme une succession de faits et de dates, mais aussi et avant tout comme le lieu de tous les rêves, de tous les faux semblants, de tous les mensonges aussi. Ce livre est une merveille de tenue entre les deux univers, celui de la fiction et celui du documentaire, et un petit précis "d'érudition inutile" (et de ce fait primordial) qui poursuit le travail de Mercuri sur la place de la fiction dans l'histoire, entamé avec ses précédents livres. Content d'avoir été parmi les lecteurs de la chose.

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14 mai 2019

Les Savates du Bon Dieu de Jean-Claude Brisseau - 1999

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R.I.P. notre bon Jean-Claude, qui sera resté intraitable et incorruptible jusqu'au bout, une bonne raison de lui rendre hommage en me tapant ce petit film qui le représente bien. Parce qu'il parle d'amour fou, de générosité, et de l'inadaptation de cette chienne de vie à ces deux thèmes. Et parce qu'il illustre bien le style de Brisseau, mélange d'amateurisme et de sincérité totale, de goût pour le "genre" américain (ici, le film de braquage, le polar, le film de cavale) et d'un profond ancrage dans le paysage français (ici, le Lubéron, avec ses étendues désertiques assimilées à celles du western). Coup de génie en plus : il arrive à faire bien jouer Stanislas Mehrar. Celui-ci interprète donc un jeune garçon sans filtre, Fred, totalement incontrôlable quand il s'agit d'argent, qu'il distribue à tort et à travers à ses potes ou à des inconnus, quitte à priver sa femme des moyens de leur survie ; celle-ci, une bimbo qui sert surtout à Brisseau quand elle pose à poil dans une jolie lumière filtrée, finit par craquer et se casse ; cette fuite va anéantir notre bon gars, qui va alors entamer une cavale gangstero-sentimentale à travers la France, accompagné de sa meilleure amie / amante et d'un bizarre prince-escroc-dictateur-avocat-inspecteur de l'Education nationale qui le prend sous son aile. Cavale qui le mènera jusque sous le soleil du Sud et les cigales où se déroulera le dernier drame qui mettra fin à sa folle passion. Le trio détrousse les banques comme Shang vide les bouteilles de rhum, en totale impunité, et même quand la police est à deux doigts de les choper, quelques curieux coups du destin semblent les sauver in extremis ; notamment lors d'une des plus belles scènes du film, où une pluie d'objets tombe du ciel sur les voitures des flics, et où un incendie hyper-esthétique vient une fois de plus les tirer d'affaire.

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Ce qui est sûr, c'est que le cinéma de Brisseau ne ressemble à aucun autre, même s'il s'appuie sur des motifs éternels. On passe d'une émotion à une autre à la vitesse gand V dans Les Savates du bon Dieu : on est parfois émerveillé par la pureté des personnages, notamment le principal, sorte de bloc d'amour brut, obsédé par son échec et par la femme qu'il aime, hanté par les visions érotiques de celle-ci jusqu'à ignorer totalement les avances plus que frontales des donzelles qui l'entourent. Son idée fixe définit le personnage, mais il est complexifié par son rapport à l'argent et à la vie tout court : quand il braque une banque, c'est pour lancer les billets en l'air pour la populace qui l'entoure, en un geste façon Robin des Bois complètement démodé auourd'hui, mais plein de panache. Il regarde tout ce qui lui arrive avec un regard de chien battu, presque indifférent aux coups du sort : ce qu'il veut, lui, c'est retrouver son Elodie. Mais le film ménage aussi beaucoup de portes de sortie vers l'humour, notamment avec ce personnage improbable de Maguette, ange gardien et conscience de Fred, à l'origine de scènes burlesques parfois ridicules (son intervention dans une classe de musique est presque gênante tant elle est décalée) parfois lumineuses. Calme quand Fred pète les plombs, il est en quelque sorte l'inverse et le double du héros, très joli personnage hors de tout. Enfin, l'érotisme est là, bien sûr, mais c'est vraiment là où le film pèche, raclant des images ringardes avec des jeunes filles fraîches tel le vieux pépé moyen.

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Surtout le film sait parfaitement s'ancrer dans un territoire filmé comme jamais : ici la banlieue échappe à tous les clichés. Sans nier son aspect morne et pourri, Brisseau la filme comme un paysage où l'enfance est possiblement joyeuse. C'est assez ahurissant de voir comment le film jongle ainsi avec un réalisme "sec" et un univers de conte de fées assez barré, entre les Pieds Nickelés et l'intervention marxiste : les braqueurs sont avant tout préoccupés à redistribuer leurs richesses, dans un geste anachronique qui réchauffe le coeur. Plus que le fric, c'est la culture qui est le moteur de l'apprentissage de Fred : en apprenant à lire et à comprendre les poètes, il accepte de renoncer à cet amour un peu égoïste, un peu idiot, qu'il vouait à Elodie ; son dernier geste envers elle sera celui de l'apaisement, magnifique moment. Fred se détachera d'elle peu à peu, et ouvrira les yeux sur son vértable amour, loin de tout fantasme : superbe personnage également que cette dévouée Sandrine, rohmerienne en diable et très touchante dans son approche de cette grande brute. Le film ne se prive pas par ailleurs, malgré son manque de moyens, pour nous balancer quelques scènes violentes, s'arrimant de toutes ses forces à un cinéma de genre noir (la scène du règlement de comptes n'a de ce point de vue rien à envier à celles de ses modèles ricains). Le tout mélangé donne un film savamment mis en scène, porté par un scénario de bric et de broc, solidement interprété et surtout baigné de la lumière solaire du Lubéron, qui en adoucit les inspirations sombres. Un beau film fiévreux.

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Hotel by the River (Gangbyeon hotel) (2019) de Hong Sang-soo

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Joie de découvrir le dernier Hong en avance (cela aide d'être bilingue en coréen - n'en croyez pas vos oreilles). Joie tempérée par le plaisir relatif pris à la chose. Hong a tourné la chose en 15 jours, écrivant apparemment le scénar au fur et à mesure. D'où une certaine et indéniable impression de naturel. De légèreté ensuite. Il ne se casse plus la nénette, le bougre, a brouillé intelligemment les pistes narratives, à varier les angles, les points de vue. C'est même ici plutôt l'effet contraire : d'un côté les femmes (une jeune femme qui a perdu son amant se retrouve dans une chambre d’hôtel avec sa copine), de l'autre les hommes (un père et ses deux fils). Ils vivent sur les mêmes lieux mais ne se croisent guère, qu'accidentellement en un sens, comme si (c'est justement un sujet du film évoqué par les deux donzelles) leurs attentes ne pouvaient pas correspondre (l'homme n'est jamais mature - je confirme). De plus, cette impression "d'isolement" est renforcée par cette façon qu'à le père de fausser compagnie à ses deux progénitures venues lui rendre visite - là encore, par ce procédé, Hong renforce le sentiment d'un père qui n'a finalement pas grand-chose à voir avec les deux sbires (ce poète s'était barré de chez lui il y a longtemps, et même s'il fait semblant d'être content de discuter avec eux, on sent qu'au fond de lui il s'en carre et ne regrette absolument rien). Bref, cinq personnages en un même lieu, trois groupes, et un sentiment d'évitement évident... Pourquoi pas. Le souci c'est qu'au-delà de cette petite mise en scène, il y a les fameux tête-à-tête hongiens. On sait qu'ils peuvent être rohmériens, drolatiques ou encore fabuleusement colériques. Ici, on est plutôt dans la demi-mesure... On pense, sur la toute fin, qu'un des gamins va se rebeller contre son père mais le ton redescend vite. Du coup, beaucoup de parlottage (oh tu nous as manqué...), de discussionnage (oh pourquoi as-tu fait cela... mais a-t'on vraiment des choses à se dire, des points communs ?...) et de tournage en rond. Les deux jeunes femmes se réconfortent à demi-mot, prenant plus de plaisir à se prendre dans les bras qu'à philosopher et les trois bougres, derrière leur petit sourire contrit, ne font pas vraiment avancer le schmilblick - le vieux a aimé les femmes mais n'en parle guère, son fiston réalisateur s'en défie sans trop rentrer dans les détails (il y a la figure de la mère, c'est une piste, mais c'est tout), l'autre fiston vient de divorcer mais ne veut pas en parler - bien, bien, bien... On admire les beaux paysages blancs (ouh la jolie photo toute immaculée), on sourit un brin quand l'un des fils dit que leur mère continue de prendre leur père pour un connard ou quand le père offre deux peluches à ses gamins avant de les prendre en photo (autant d'épisodes nous faisant bien comprendre que chacun reste bien sagement dans son camp) mais c'est un peu maigre pour sauter d'allégresse lorsque survient le générique de fin ; Hong maîtrise ses petits plans-séquences ultra-dialoguées et sa direction d'acteurs mais on trouve le concept, ici, guère mirobolant - pour ne pas dire diablement classique et pépère (quand on tourne 112 films en cinq ans, c'est clair qu'on perd aussi un peu en inspiration formelle). Un film aux sentiments tamisés, un film de personnages-flocons qui restent dans leur petite bulle, un film qui risque surtout de fondre un peu trop vite dans notre esprit.

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 Tout Hong Sang-soo sans souci

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LIVRE : La Saison des Feux (Little Fires Everywhere) de Celeste Ng - 2017

9782266288415,0-5642082Voilà un livre heureusement plus lisible que le patronyme de son auteur (je le mentionne, car c'est ce qui m'a fait choisir le livre, on a des impulsions bizarres), même s'il reste désespérément accroché à une tradition américaine qui a fait ses preuves, et qu'on aimerait bien voir les auteurs outre-Atlantique passer à autre chose à présent. Ng est une honorable représentante de ce style "lisse en surface mais inquiétant en profondeur" qui a donné dans le meilleur des cas Jeffrey Eugenides, Laura Kasischke ou Joyce Carol Oates, dans le pire la litanie des imitateurs plus ou moins doués qui ont suivi le lucratif marché. La Saison des Feux n'a pas à rougir dans les rangs, il se tient très bien, se lit facilement avec même ça et là quelques pointes de tension. Mais il arrive un peu tard, à l'heure où on commence à être un peu fatigué par ces textes qui ne disent rien pour mieux dire l'horreur (qui arrive dans les dernières pages), qui finissent d'ailleurs par ressembler à des fantômes de textes à force de retenir à fond tout affect. Soit donc, dans l'éternelle petite ville pavillonnaire tranquille, une éternelle famille bourgeoise éternellement parfaite en surface, les Richardson : le père, la mère, les enfants, tous mènent la vie parfaite qu'on leur a préparée. Mais l'arrivée dans le voisinage d'une mère célibataire et de sa fille, beaucoup plus modestes, va mettre le feu aux poudres (c'est le cas de le dire, voir le titre) : ce couple mystérieux, envoûtant, dont la vie ne ressemble pas à celle bien droite des habitants de la ville, cacherait-il un secret ? Mmmm ? Mme Richardson va à l'occasion d'une sombre histoire de bébé volé, remonter la piste de cette voisine et tomber sur de bien sombres histoires (oui, enfin il faut pas exagérer non plus, on est plus dans l'avortement secret que dans les meurtres sanglants), qui l'amèneront elle-même à de terribles extrémités.

Eh oui, la monstruosité se cache même chez les bourgeois les plus assagis, et Celeste Ng se charge de la débusquer pour vous, livrant une fresque impressionnante sur les apparences et le jeu social. Ce qui commence (pendant 300 pages) comme une cohabitation idyllique, avec ce qu'il faut de condescendance de la part des nantis envers les démunis, se change peu à peu en rancune, en jalousies, en haines parfois, on ne change pas un être humain comme ça. S'il est beaucoup question de rapports de classes entre cette famille modèle WASP et ce duo bohème mère-fille, il est aussi et surtout question de liens maternels : ceux qu'on nous impose par la naissance, ceux qu'on se choisit par goût, ceux qui se révèle par hasard. On échange beaucoup les enfants dans cette histoire, et les bonnes mères ne sont pas forcément celles qu'on attend, qui préparent sagement le goûter de leur bambin avant de l'envoyer faire la fête chez Pamela. Il existe des liens presque animaux entre les mères et leurs filles, et le roman tente d'en montrer quelques exemples, histoire de démontrer ou pas la chose. L'histoire est intéressante, oui, et on plonge même parfois corps et âme dans le livre, entraîné par la véracité des personnages, le sens du tempo et les situations petites mais prenantes que met en place Ng. On aime ces mères dépassées, ces enfants rebelles, ces rapports de haine et d'amour que l'auteur parvient à tresser entre les êtres avec beaucoup de vraisemblance et un vrai sens du suspense psychologique. Mais comme souvent chez les Américains, le livre est beaucoup trop long, et prend 500 pages pour raconter une petite chose qui aurait pu n'en faire que 30. A force de détails, à force de ralentir le plus possible la trame pour n'en lâcher les chiens qu'à la dernière minute (et encore, de façon un peu décevante), Ng patauge dans son propre style, on la surprend plus d'une fois à tirer à la ligne, à se répéter, à délayer. Le roman ajoute beaucoup trop d'eau à sa peinture, et en ressort délavé, presque insipide parfois. Dommage : Celeste Ng ne trouve pas sa voie, pourtant frémissante derrière tout ça, et copie ses aînés en tirant la langue. Elle livre nonobstant un livre prometteur, intéressant, parfois assez brillant... mais inabouti.

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13 mai 2019

LIVRE : L'Empathie de Antoine Renand - 2019

9782221238882,0-5510891On prend un peu la température du polar français, ça faisait un bail en un sens. Bon, si on se fie aux différents thèmes traités par Renand dans ce livre, on peut franchement dire que le viol, actuellement, au niveau des crimes comme au niveau des problèmes personnels, tient la corde ; jugeons du peu : un type qui surprend des femmes dans des ascenseurs et les oblige à le sucer - ça fait 1 ; un autre (le criminel principal du bouquin) qui s'immisce chez les gens par leur fenêtre (l'escalade...) pour les violer et les tatouer - homme ou femme, indifféremment - ça fait 2. A leur trousse, une fliquette qui, dans sa prime jeunesse, fut kidnappée et abusée - ça fait donc 3. Enfin, on a un commissaire, grand ami de la fliquette, qui, dans sa jeunesse, oui attention roulement de tambour, par son beau-père, fut forcé de - ça fait 4 (et je m'arrête là pour ne pas tout dévoiler non plus). Bref, à en croire ce bouquin et si on voulait lui donner un quelconque sens symbolique : la société se fait violer, abuser de toute part, et il faut sacrément garder la tête froide pour parvenir à lutter contre cette gangrène - on s'arrêtera là pour le fond, car on n'est pas non plus face à un ultime chef d'œuvre du noir au niveau de la psychologie.

On l'a compris, des gens eux-mêmes victimes qui se mettent au service d'autres victimes. Le fléau du viol s'étend et notre brigade spécialisée dans la chose à fort à faire, notamment pour venir à bout de cet "Alpha", ce mâle ++, ce serial violeur rusé comme un singe, fort comme un rhinocéros avant l'extinction, fourbe comme Pascal Praud. Je ne voudrais pas spoiler cette histoire et ses divers rebondissements mais le plus surprenant, sans doute, ici, c'est qu'aucun personnage, qu'il soit important ou non, n'est à l'abri d'y passer. Ce qui rajoute une pointe de suspense pas inintéressante. Au niveau de la construction, notre homme, Renand, est adepte des flash-back pour nous présenter lors de flash plus ou moins longs les antécédents, pour ne pas dire les traumas de chacun - plus d'un a droit à sa petite séquence « psy » avec ces retours en enfance lourds de sens. C'est parfois un peu longuet (j'étais dans un polar, là, ou dans un essai de vulgarisation sur Freud, rappelez-moi) mais cela permet au moins de donner une certaine épaisseur aux personnages. Des policiers au taquet, des instants de doute, de déroute, des coups d'éclat, des rebondissements en veux-tu, en veux-tu, rien de bien nouveau là-dedans (un style plus factuel que finaud) mais un petit suspense qui dure malgré tout jusqu'au bout avec ce tueur, roi de l'escalade dans la violence et la vengeance. Sympathique à défaut d'éprouver une totale empathie envers l'ouvrage.   

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Vernon Subutex - saison 1 - (2019) de Cathy Verney

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Encore un bel effet d'annonce (…) que cette série à l'heure où on pensait que Canal + était définitivement mort pour le cinéma. Alors... On ne va pas faire dans la demi-mesure et trancher le bazar en deux phrases liminaires : ouais la musique est cool (au moins dans les premiers épisodes, après on sent un peu la panne de budget), Romain Duris est ma foi pas si mauvais pour le rôle (la gueule ravagée par la barbe mais toujours ce sourire si doux - dont il abuse dès qu'il a oublié son dialogue)... Pour le reste, on a un peu l'impression d'une suite d'épisodes de la série "Bloqué" : à chaque épisode, son appart, son occupant, ses problèmes... Duris étant dès le départ à la rue, il lui faut renouer avec ses vieux potes pour avoir une couche... il y a ceux qui ont gardé l'esprit mais pas le physique, ceux qui ont gardé le physique mais pas l'esprit, ceux qui ont d'autres chats à fouetter, ceux qui le fouetteraient bien, ceux qui pourquoi pas mais à très petites doses... La seule question semble être : comment va-t-il se faire virer en fin d’épisode et avec ou sans bonus (après avoir baisé ou pas). C'est répétitif au possible, du moins pendant les six premiers épisodes qui sont un peu tous sur le même format. On comprend bien qu'à chaque fois Duris tente de se "raccrocher" pas seulement à ses potes mais surtout à son passé et qu'il est finalement bien le seul à ne pas avoir "évolué" (pour le pire ou le meilleur, hein) ; il est resté totalement fidèle à lui-même, à son groove - l'époque, elle, a changé, et les gens, anciens punks, ont bien souvent préféré rentrer dans le rang (pour se marier, se faire de la thune, vivre une vie de patachon, s'occuper des gamins ou de son chien...). On ne gardait pas le souvenir, dans le bouquin, d'un tel effet d'enlisement, de répétition systématique... Duris s'accroche aux lianes mais elles sont fragiles et descend de plus en plus bas, vole pour tenter de planer une dernière fois, avant de s'écraser sur le bitume... La seule rencontre (amicale et amoureuse) un peu consistante et originale est celle que Vernon fait avec un brésilien/ne ; une histoire "transsexuelle" d'un nouveau genre, résolument « moderne » mais qui va malheureusement tourner trop court pour qu'on puisse s'y intéresser... Dommage, d'autant qu'il n'y a pas grand-chose d'original à se mettre sous la dent. Mais venons-en au truc le plus difficile sûrement à digérer : la direction d'acteur ; dès le départ (Cathy Verney a-t-elle délibérément laissé ses acteurs (de seconde zone) en free-lance ?), on grince des dents et on pense à Gols qui jette souvent les séries à cause de l'interprétation pourave ; on aimait jusque-là plutôt bien Laurent Lucas, là son personnage de porc est joué franchement comme un cochon... Et il n’est pas le seul - le scénariste en fait des tonnes et saoule, la chtite rebeu est nulle, la bourge est hystérique, les clodos trop propres... On serre des fesses plus souvent qu'à son tour devant cette difficulté indéniable, on le sent, pour beaucoup, à se mettre dans les coutures un peu factices de leur personnage. Le fil rouge, pour sa part, (tout le monde veut mettre la main sur les cassettes posthumes d'Alex Bleach), n'est guère passionnant et ne permet pas de faire gober la pilule - un suspens affreusement superficiel à la fin pathétique (le cochon sera pendu, tout le monde pourra dormir tranquille). Duris, lui, on le sent, va jusqu'au bout du truc, se cassant la voix dignement, tel un Bruel, pour se fondre dans son rôle comme une brute - un bel effort, mais il semble franchement l'un des seuls à le fournir. Une saison deux en route ? Franchement, on pourra très bien s'en passer en (re)lisant le tome 3 de Despentes. Un pétard mouillé que sauvent, à la rigueur, la BO et les yeux rouges défoncés de Duris. A la rigueur.

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12 mai 2019

L'Homme fidèle (2018) de Louis Garrel

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J'aime bien Louis Garrel ; j'ai d'ailleurs un voisin qui lui ressemble et qui est très sympathique. Bien. Que dire sinon de cet Homme fidèle ? Une impression constante, excusez-moi du peu, de quelque chose de bancal... On peut à la fois être amusé par les petites mines de Garrel (toujours une maîtrise parfaite du haussement de sourcil ironique), la maturité épanouie de Casta et la vivacité fougueuse de Lily-Rose et totalement attristé par une impression générale de manque d'authenticité, d'un côté surfait (en place, moteur, minauderies !) sur un scénario (de Carrière...) affreusement tiré par les cheveux. Dès la première scène, on peut sourire devant un Garrel tout content d'interpréter semble-t-il ce personnage pris de court (sa compagne lui annonce entre deux portes qu'elle est enceinte... mais pas de lui... et qu'elle va se marier... et qu'il doit donc se barrer de son appart rapidement - tout cela entre personnes bien élevées, gentiment, sans tension, à la parisienne désabusée) et faire la grimace devant ces champs-contre-champs qui manquent de liant, voire qui sonnent terriblement faux. Ce qui se confirmera d'ailleurs tout au long du film, cette impression d'artifice. S'il faut reconnaître chez Garrel fils la volonté d'apporter un petit vent de fraîcheur avec des (jeunes) acteurs et des (belles) actrices plutôt expressifs, il est difficile de totalement marcher dans cet œuvre ramassée (soixante-dix minutes) bourrée de petits défauts techniques : un montage très haché, une musique qui s'invite à chaque silence comme pour meubler, une voix-off intempestive et anarchique (on passe d'un personnage à l'autre sans aucune unité narrative), ou encore ces cadres parfois tout tremblants (Lelouch junior atteint de Parkinson à la caméra ? Certaines scènes en intérieur semblent être filmées sur un pied... - sans mauvaise foi aucune : rarement vu un tel amateurisme même dans un film français moyen...). Bref, on a plus l'impression d'assister à un vaudeville monté à la va vite qui permet, certes, aux acteurs, enfin surtout Garrel, de s'éclater à balancer des petites répliques avec un air plus ou moins comique, pour ne pas dire burlesque, qu'à un film d'auteur "travaillé" : la psychologie, l'expression des sentiments sont à peine ébauchées et toute émotion est absente... Même la scène finale (un clin d'œil au Dernier Métro ? non, j'extrapole un peu trop, je crois, à vouloir trouver des références là où il n'y a rien) qui pouvait être touchante est totalement ratée : encore une fois à cause du montage (ce faux-raccord lorsque les deux personnages se prennent la main : là encore, on a plus l'impression que c'est "mal fait" que vraiment voulu) et d'un choix de "mise en scène" discutable : la présence de ce quatrième personnage ne sert à rien (Lily, tu veux pas aller cueillir des pivoines ailleurs ? Elle est jolie ta frimousse, certes, mais là tu sembles un peu en surplus...). Bref, circonspect devant cette petite chose qui ne pèse pas lourd... Un amusement parisien sans conséquence.

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11 mai 2019

The Killer (Die xue shuang xiong) de John Woo - 1989

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Tsui Hark à la production, Chow Yun-Fat en tête de casting, John Woo aux manettes : on est assuré dès le départ qu'on ne va pas avoir droit à un film de Claude Sautet, et qu'on va devoir subir des assauts d'effets impossibles et des surenchères de chaos. Il y a des moments où ça fait du bien. Bon ceci dit, le scénario, tout de même, ne se démarque pas par son intelligence, ni même d'ailleurs par son originalité : un tueur professionnel exagère un chouille sur son nouveau contrat, en dézinguant 813 figurants hurlants au lieu des 476 prévus. Au passage une balle perdue rend une jeune fille en fleurs aveugle, ce dont notre bon gars, qui est tueur mais a un bon coeur et une conscience professionnelle inentamable, ne se remet pas. Il prend la nana sous son aile, en tombe amoureux, et décide de remplir un "dernier" contrat afin de payer les frais d'hosto pour lui faire recouvrer la vue. C'est sans compter sur une bande de malfrats ricanants lancée à ses trousses (le reste des figurants, qu'on va envoyer ad patres avec un beau sens de l'effort) et un flic pugnace lui aussi décidé à en découdre. Au milieu des explosions et des colombes qui volent, des ralentis et des saltos arrière, flic et truand auront le temps de sympathiser (puisque, on le sait, chacun est le revers de la médaille de l'autre) et de cumuler leur force de frappe pour venir à bout des vilains surarmés et sans pitié. Voilà, c'est basique, concon et pas passionnant, mais on s'en fiche un peu puisque l'intérêt de la chose ne réside pas dans la beauté de ses dialogues ou la pertinence de son récit, mais dans la façon de Woo de filmer ces corps flingués qui volent gracieusement dans les airs.

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Et de ce côté-là, Dieu merci, on en a pour notre argent. Woo est un grand fan d'action, et réduit à la portion congrue toutes les autres scènes, celles intermédiaires, celles où il n'a pas l'occasion de faire virevolter des gusses. Et heureusement : il se montre totalement incompétent pour filmer une histoire d'amour cohérente ou l'amitié naissante entre les deux interprètes principaux (le film vire au buddy movie entre Chow Yun-Fat et Danny Lee, le flic étant fasciné par l'espèce de pureté professionnelle du tueur : c'est peut-être l'aspect le plus intéressant du truc, mais ça ne va pas très loin), accumulant les clichés doloristes ou dirigeant ses acteurs au plus rapide dans des scènes vidées de sève. Quand notre tueur se repose un peu de ses combats dantesques, il se voit donc contraint d'inventer quelques intrigues parallèles pour continuer à fighter, sentant bien que la repos n'est pas son truc. Mais quand ça canarde, on est bien obligé de s'incliner devant le sens du spectacle de Woo : les gunfights durent des heures, et le gars sait toujours renouveler la façon de faire mourir les bad guys, ajoutant là un gun attrapé à la volée, ici une horde de méchants qui tombent du ciel, inventant une série de formes de plus en plus abstraite façon Peckinpah suractif. Ce qui est le plus beau et le plus virtuose là-dedans, c'est que, au milieu du chaos total, l'action reste toujours très lisible : on pèse la douleur de chaque balle, on repère chaque acteurs dans l'espace, on trouve toujours la logique de tout ça. Bon, c'est vrai que du coup, on note aussi les invraisemblances, mais bon, on ne va pas demander à John Woo d'être crédible quand même. Tout ça fait un film plein de bruits, de fureur et de yaaaargh furieux, tout à fait plaisant à regarder, mis en scène en maître si vous aimez les effets voyants, du divertissement parfait de dimanche soir, malgré tous les défauts qu'on peut y trouver (musique infâme, acteurs nazes, réflexion aux vestiaires, personnage féminin simplet réduit à ses cris de dinde...)

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Eden (2019) de Dominik Moll

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Voilà une série qui "s'annonçait" plutôt bien, hein, d'abord ARTE, bon, caution de réflexion et de qualité, n’est-il pas, Dominik Moll, bon, un début de carrière prometteur, hein, comme Éric Rochant, oui, si on veut, et après faut bien se recycler (ce dernier y est parvenu avec son Bureau des Légendes de bonne tenue), et puis Sylvie Testud, hein, qui ? Bon, c'est vrai qu'il y avait aussi de quoi se méfier, je dis pas. La série, rentrons vite dans le vif du sujet, décide de conjuguer plusieurs parcours de migrants : deux jeunes gamins du Nigeria qui rêvent d'Angleterre, un jeune Syrien qui espère s'intégrer en Allemagne, un autre couple de Syriens qui aimeraient trouver en France un repos bien mérité avec leur petite fille... voilà donc pour ces "gens venus d'ailleurs" ; la série se focalise également sur deux gardiens grecs qui ont fait une grosse boulette en essayant de récupérer les Nigérians qui s'étaient enfuis du camp et enfin sur Sylvie Testud, chef d'entreprise spécialisée dans les "camps d'accueil pour migrants" - la chose étant dorénavant privée, bien content de l’apprendre. Dès le départ, on se dit, tiens, qu'est-ce que la série va tenter de nous apprendre, de nous démontrer, sur quoi va-t-elle nous faire cogiter, de quelle façon va-t-elle nous surprendre, enfin ce genre de questions de base - sinon, à quoi bon se pencher sur ce sujet ardu, si ce n'est pour surfer de façon un peu trop opportuniste sur un sujet d'actualité brûlant - on est d'accord... Il faudra malheureusement vite rendre les armes et le sixième épisode censé "tout résoudre" n'y changera rien : on ne nous dit pas grand-chose... Pas facile de tourner la page face aux tortures en Syrie (que l'on ait été victime ou témoin en étant un simple médecin au service du gouvernement), pas facile de se rendre en Angleterre, sinon à risquer encore sa vie en prenant une nouvelle embarcation de fortune, pas facile d'accueillir un jeune Syrien chez soi quand on a un fils jaloux et limite raciste, pas facile de gérer des camps d'accueil même si on peut s'en sortir si on ment à Bruxelles et si on sait jouer la carte de l'émotion (la partie qui pour moi est la plus frauduleuse : c'est quoi la morale en fait dans ce récit ???). Je la joue sans doute un peu lapidaire mais faut reconnaître qu'au-delà de voir un peu de pays (européens), qu'au-delà de pouvoir parfaire son grec ou son allemand (...), on peine à vraiment s'attacher à la chose et surtout à voir l'enjeu de cette mini-série... Les migrants en chient, les familles d'accueil sont pleines d'empathie mais c'est pas toujours facile, Testud fait la gueule de bout en bout mais la chafouine a plus d'un tour dans son sac pour s'en sortir. On sent bien le tact de circonstance là-dedans, à l'image de cette photographie aux couleurs un peu délavées, éthérées, à cette musique de spa reposante et triste mais pas trop envahissante, on voit bien une certaine empathie envers chacun (on ne juge pas, chacun fait ce qu'il peut pour aller de l'avant, certes) mais la mise en scène plutôt molle de Moll et le manque d'originalité scénaristique finissent par laisser un peu de glace... Il n'y a pas d'Eden, ou alors un Eden mou, fuyant... Une série qui finira vite dans les oubliettes.

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10 mai 2019

Les Sœurs Munakata (Munekata kyoudai) (1950) de Yasujiro Ozu

Pour célébrer les 22 litres de sake bus impunément hier, rien de mieux que l'avant-dernier Ozu que je n'avais point encore vu (me restera plus que L'épouse de la Nuit et j'aurai fait le tour, avant de rattaquer l'ensemble, comme l'ami Gols avec le Bouddha Hitch).

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Deux soeurs (Kinuyo Tanaka, une habituée chez Ozu que l'on retrouvera ultérieurement surtout chez Mizoguchi, et l'espiègle Hideko Takamine qui apporte toute sa fraîcheur à ce film un peu tristoune et dramatique) au style radicalement opposé ; quinze ans les séparent (sur le papier) : l'aînée, Setsuko, dans son traditionnel kimono, est une femme au tempérament résolument introverti, totalement dominatrice de ses émotions ; sa chtite soeur, Mariko, semble, elle, à peine sortie de l'enfance, définitivement moderne dans ses habits et sa coiffure occidentalisée, pleine de peps et de mimiques comiques (elle adore tirer la langue et c'est mignon tout plein). Setsuko est mariée à un homme bougon, Mimura, qui picole depuis qu'il a perdu son job. Elle recroise le grand amour de son enfance, Hiroshi, pour laquelle sa soeur a également un faible. Le Hiroshi est également courtisé par une veuve très digne, aux manières aristocrates ce que la chtite Mariko voit d'un mauvais oeil. Laquelle va être capable de gagner le coeur de cet homme paisible ? c'est loin d'être forcément gagné d'avance.

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Relativement bavard (j'ai dû me retaper la synchronisation de bien 40 % des sous-titres, je sais de quoi je parle... Ah ce qu'on ne ferait po ma bonne dame...) le film est plaisant dans la diversité des tons qu'il convoque. Les séquences avec le père, sur le point de mourir, et la soeur aînée sont empreintes d'une grande dignité d'un autre temps, celle où Mariko virevolte autour d'Hiroshi en se faisant la narratrice des aventures passées de ce dernier (elle a lu le journal intime de sa soeur) sont d'une grande drôlerie et d'une légèreté tonifiante (celles en tout cas pour lesquelles je craque le plus sans condition) ou encore les scènes de la vie conjugale de Setsuko, entre tension domestique et violence lourde de conséquences. Certains cadres de Ozu sont comme d'habitude millimétrés : dans la profondeur de champs, lorsque les deux soeurs se retrouvent face à face mais décalées dans l'espace (Setsuko au premier plan, la petite soeur au second, comme pour symboliser les années qui les séparent, mais aussi leur relation par rapport à Hiroshi qui pourrait faire d'elles deux concurrentes éventuelles) ; dans le mimétisme des états d'âme, lorsque Mariko et Mimura se retrouvent face au bar, après s'être passablement murgées, à exprimer leur colère et leur ressentiment ; dans la position de Setsuko lorsque son mari et Hiroshi se retrouvent face-à-face et qu'elle effectue un léger déplacement pour s'approcher de l'homme qu'elle aime après s'être tenue derrière son mari en signe de respect... C'est définitivement tout un art cinématographique qui, l'air de rien, exprime, par une simple posture tous les sentiments qui bouillonnent à l'intérieur de ces personnages.

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Il y a peut-être parfois, ici ou là, une petite baisse d'intensité dans le rythme, la plupart des personnages se retrouvant enfermés dans le cadre de leur appartement ou dans celui d'un bar comme pour mieux exprimer la frustration de chacun, prisonniers de leur rôle, de leur passé et de la situation. Heureusement quelques balades dans la cour de temples donnent un peu d'air à cette atmosphère tendue ainsi que, déjà relevé plus haut, le magnifique personnage de Mariko, véritable électron libre, qui parvient par sa franchise et sa tranquille insolence à débloquer peu à peu la situation. Un Ozu d'après-guerre pas forcément ultra olé-olé mais magistralement interprétré et impressionnant de maîtrise formelle.   (Shang - 25/04/08)

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Pas le plus grand des Ozu, c'est une chose avérée, mais on passe quand même un moment parfait avec ce petit film tourmenté et bien joli ma foi. A tout ce que dit mon confrère, tout à fait pertinent (surtout concernant la délicieuse Hideko Takamine, véritable bombe de jeunesse complètement en-dehors des cadres), j'ajouterais qu'il est question là-dedans de deux sujets qui ont toujours tenu au coeur d'Ozu : la sincérité et la modernité. Pour la première, cela semble être la motivation profonde de ce film parfois un peu bavard parfois un peu trop complexe psychologiquement, mais diablement beau dans son fond. Il s'agit d'agir selon ce qu'on estime juste et bon pour soi, comme le dit le père dans une petite scène a priori innocente, mais qui donne le la au film. Les comportements des personnages sont parfois incompréhensibles, ils semblent souvent passer à côté de leurs destins, notamment à la toute fin, où Setsuko renonce volontairement à l'amour de sa vie : c'est que les décisions humaines ne concernent que ceux qui les prennent. Le film est très bienveillant envers les femmes et les hommes qui le peuplent, regardant avec une tendresse infinie les destins de chacun, à la fois triste et amusé par leur vacuité. Même le mari brutal et sans coeur a ses raisons, ses fêlures, ses faiblesses. Extraordinairement empathique, hyper-japonais dans sa poésie en haiku qui donne l'essentiel en peu de mots (la formidable séquence où père et fille tentent d'amadouer un rossignol, moment bouleversant de complicité sans commentaire, mis d'ailleurs en parallèle avec le mari brutal qui, au moment le plus tendu de la dispute, tente lui aussi de parler avec un oiseau), le film expose cette idée toute simple qu'il suffit d'être sincère envers soi-même pour que notre vie soit réussie, qu'elle soit austère ou joyeuse.

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La forme du film épouse cette idée. On connaît désormais le style d'Ozu, qui s'affirme encore un peu plus ici : le fameux plan au ras du sol, les champs/contre-champs faussés par les regards, les inserts de décor vide, les trains. Cette forme est ici au service d'une auscultation très fine des sentiments humains, et la rigueur presque mathématique de certaines scènes est magnifique : parfaites notations de Shang, auxquelles j'ajoute cette séquence sublime où deux femmes (la jeune effrontée et l'amante putative) se disputent (toujours ce ton feutré et ce sourire affiché qui cachent la violence, cette fois dynamitée par la jeune fille) avant de se livrer à un ballet muet (je me lève quand tu t'assois, je m'assois quand tu te lèves) qui dit encore plus que leurs mots.

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Enfin le film est éminemment moderne sous sa patine traditionaliste. Ozu a toujours travaillé sur un style mélangeant les motifs de son pays et des inspirations occidentales. Ici, il en fait le sujet même de son film : il s'agit simplement d'une lutte entre la tradition (la soeur aînée, encore dominée par son homme, encore asservie au passé, presque "courtisane") et la modernité (la jeune soeur, plus directe, qui s'amuse, qui rigole, qui grimace, et qui défend une vision joyeuse de l'existence). La musique, jamais japonisante (alternant des parties romantiques disons allemandes et des airs populaires américains) ajoute à cette touche de contemporanéité, qui montre un cinéaste qui lève la tête, qui regarde l'extérieur (ça explosera dans Bonjour et ses autres films en couleur). Ozu ne prend pas partie pour l'un ou pour l'autre, mais avec sérénité montre que chacun doit trouver sa voie, dans le passé ou dans le présent. Un bien beau film au final, parfaitement interprété et mis en scène, et qui dit finalement de belles choses.   (Gols - 10/05/19)

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09 mai 2019

Je suis une Légende (The Last Man on Earth) (1964) de Ubaldo Ragona & Sidney Salkow

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J'aime beaucoup ces films où le mec se réveille avec plus personne (mais alors vraiment plus personne) autour de lui ; les rues de Rome (le quartier de la Lazio) sont jonchées de cadavres et les monuments peuvent reprendre toute leur grandeur inutile, pas emmerdés qu'ils sont par les gens. Mais que s'est-il passé bon Dieu pour que Vincent Price se retrouve seul au monde ? Eh bien croyez-le ou non, mais, on a deux phénomènes plutôt pas courants qui se sont alliés pour décimer l'humanité (c'est le début d'un long flash-back remettant le nostalgique Vincent au sein de sa petite famille trop parfaite) : d'une part un virus (genre peste) propagé par le vent (tu deviens aveugle et puis pouf tu meurs) s’est répandu à vitesse grand V et ensuite, deuxième effet kiss cool pas cool du tout, toute personne touchée s’est transformée en mort-vivant - résultat : aucun survivant sauf Price (et pourquoi lui ? C'est le clou du spectacle que je livre pour la bonne bouche : une morsure de chauve-souris lors d'un voyage effectué au Panama l'aurait sans doute, alors, vacciné (je ne m'en suis toujours pas remis et hésite depuis à faire un tour au Panama pour parer à toute éventualité future). C'est de loin la partie la plus fendarde de la chose, ces morts-vivants : tous les soirs une horde de zombies viennent emmerder Vincent (« join us, join us ») en tapant comme des nonnes malades sur sa porte avec un bout de bois ; ce qui est assez drôle c'est qu'ils sont plus morts que vivants, les gars, une simple pichenette pouvant les faire valser. Price reste peinard derrière sa porte à se tourner les pouces, ayant tout de même équipé sa porte d'ails et de miroirs, objets obligatoires a minima pour foutre la trouille à ces zombies-vampires - on se dit que les scénaristes, dans les sixties, étaient quand même prêts à raconter n'importe quoi, à faire tous les amalgames, pour nous parler de la fin du monde. La vie de Price est pas franchement passionnante, le gars étant occupé le jour à faire le plein de sa bagnole puis à décimer deux trois guignols croisés dans un recoin avec un pieu avant de les mettre au feu dans une décharge. C'est un brin ennuyeux mais on apprécie à sa juste valeur cet environnement italien débarrassé de toute pollution humaine.

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Price croisera un chien, puis une femme (une autre survivante !!! Le titre original serait-il faux ?) et ces deux rencontres synonymes, pense-t-on, d'espoir, conduiront malheureusement notre homme au fond du trou (il y a du double sens, voire du triple). Une fin définitivement noire, comme on les aime, rayant de la carte tout être humain "original". Ce n'est sans doute pas le film de science-fiction qui fera tomber de son piédestal 2001, mais on passe un bon moment grâce notamment à la photo et au cadre toujours soignés de ce bon Franco Delli Colli. Price reste le champion du monde des regards inquiets, joue du sourcil en maître et aime sur la fin à vider son visage horrifié de toute émotion (faut dire que le gars va de Charybde en Scylla : impossible de trouver la joie en vivant seul et impossible de trouver la paix avec cette survivante (et surtout ses potes…) qui sortent de nulle part). Un bon petit film de genre de derrière les fagots (jamais entendu parler de la chose auparavant, merci les gars de KG pour la découverte), parfait pour un dimanche de pluie sans âme qui vive dans les rues ou tout simplement pour un 8 mai pour faire écho aux Champs désertés.

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L'Adieu à la Nuit d'André Téchiné - 2019

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Ouh dès le départ on sent que ça va être chaud dans ce centre équestre / exploitation agricole du sud de la France : cette éclipse ne fait pas que nous donner un des plus beaux génériques de l'année, mais pourrait bien augurer aussi des jours bien sombres dans la vie (presque) sans souci de Muriel (Catherine Deneuve). Nous sommes au printemps 2015, et si les cerisiers fleurissent, allant même jusqu'à envahir l'écran de ce film solaire, on sait aussi que le printemps sera suivi par l'automne de triste mémoire, où quelques exaltés ont canardé à tout va au Bataclan. Le drame n'est jamais nommé dans le film, mais menace constamment, apparaissant sans cesse dans cette intrigue consacrée à la radicalisation soudaine d'un petit gars sans histoire dans la France d'aujourd'hui. Alex (Kacey Mottet-Klein) débarque pour dire au revoir à sa grand-mère avant de partir au Canada... sauf que ce n'est qu'un prétexte pour venir récupérer fiancée (Oulaya Amamra) et fric pour filer en Syrie apprendre le jihad et donner sa vie à Allah, si possible en faisant quelques morts d'infidèles au passage. Dès son arrivée pourtant, son caractère fuyant, instable, buté, met la puce à l'oreille de mamie, qui va peu à peu découvrir la vérité. Et en tant que dernier rempart familial (le gamin est en conflit avec son père depuis la mort accidentelle de sa mère), que dernier repère social, que dernière branche à laquelle s'accrocher avant de passer du côté obscur, elle va tout faire pour empêcher le départ des tourtereaux... mais vraiment tout.

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Téchiné sait raconter droit depuis quelques films, sans s'embarasser de mille figures de style et de 32000 notations psychologiques. Son film est simple mais parvient pourtant à dire beaucoup de choses sur le désarroi de cette femme forte, qui tient de main de fer son exploitation, face à cette intrusion subite de l'actualité dans son monde fermé et protégé. Enfin, simple... disons qu'il est sobre. Parce qu'il y a quand même un travail hyper précis de mise en scène là-dedans, surtout dans la première heure (la meilleure). Notamment dans cette utilisation fine des rapports de plans : le gars place souvent un acteur très près de la caméra, de profil, et un autre de face plus loin, dans l'autre partie de l'écran, revérifiant de la plus simple des façons les rapports de force des personnages. Beaucoup aimé aussi cette façon de jouer avec la nature, de magnifier complètement le paysage très beau de la côte occitane et cette saison du printemps pour mieux faire couver son drame. A l'instar de ce sanglier destructeur, que Deneuve vient contempler fusil en main toutes les nuits, le mal est au coeur de la nature, qu'elle soit humaine ou non ; mais l'écran est littéralement envahi de fleurs et de couleurs, quitte parfois à masquer complètement les acteurs, et c'est d'autant plus difficile de concevoir que la violence puisse naître dans un espace aussi idyllique. Le gars réussit également une scène en montage parallèle très belle : d'un côté des intégristes qui préparent en secret leurs mauvais coups à grands renforts de prières austères et de visages sévères, de l'autre une famille en train de faire la fête dans le soleil magnifique du soir, et cette danse qui jaillit comme pour conjurer les connards. C'est très beau. Et puis il y a Deneuve, magistrale dans le rôle : elle évite tous les clichés du rôle, et livre une prestation raffinée, délicate, fragile : elle peut exprimer la plus profonde vulnérabilité comme la plus grande maîtrise d'elle-même, sur un visage qui doit pourtant désormais autant à la chirurgie qu'à la beauté naturelle. On retrouve la très grande Deneuve qu'on avait perdue dans ses 800 rôles anecdotiques, et on se souvient que c'est une des grandes actrices françaises, surtout quand elle est dirigée par Téchiné.

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Le film n'en est pas pour autant dénué de défauts : des seconds rôles pas terribles (dont un flic à la fin qui fait grincer des dents tellement il est faux), des scènes inutiles (dont une avec Nollot, vraiment le genre de truc qu'on finit par couper au montage), une certaine fausseté parfois dans les dialogues, et une tendance à délaisser les détails pour ne se concentrer que sur le principal, qui donne parfois des petites choses ridicules : un panier de fruits qui sent bon l'accessoire bien rangé juste avant le "Moteur", des figurants en roue libre, ou une salade de fruits qui sort du frigo prête à être consommée comme si elle était en plastique. Tout ça handicape le film, l'empêche d'émouvoir complètement, le rend trop artificiel pour qu'on puisse vraiment plonger dedans et oublier que c'est du cinéma. Mais Téchiné réussit nombre de scènes casse-gueule, comme la confrontation du petit-fils rebelle avec un intégriste repenti, comme cette fin toute en nuance, comme ces scènes de couple aussi mignonnes qu'effrayantes (les deux petits jeunes s'en sortent aussi très bien, surtout cette Oulaya Amamra, légère et encore plus dangereuse que son amoureux). Alors je vous conseille franchement ce petit film, qui ne restera peut-être pas dans l'histoire du cinéma mais a le mérite de poser les bonnes questions sur un sujet sensible, et de le faire dans une belle mise en scène classique.

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