Shangols

15 ans bordel !

Voilà 15 ans tout pile que Gols A. et Shang B. détruisent, flinguent, tuent des films et des livres pour vous et tentent aussi de vous en faire découvrir et aimer.

15 ans que Gols A., rechercheur d'incunables cinématographiques forcément géniaux, vendeur pour un prix dérisoire de culture non essentielle, ennemi du musicien de rue (et condamné à plusieurs reprises pour vols de guitares acoustiques et violons mal accordés) et Shang B., traducteur de sous-titres de films inconnus, enseignant de culture non essentielle à des enfants qui ne parlent pas la langue, ennemi du faiseur de bruit (et condamné à plusieurs reprises pour destruction de porte à coups de marteau et jeté de détritus sur de vieilles chinetoques faisant du tai-chi en musique à des heures indues) se lèvent chaque matin en espérant trouver l'oeuvre ultime.

9 500 chroniques, 4 950 000 pages vues, 2 850 000 visiteurs, ce sont des chiffres qui feraient tourner la tête à Olivier Véran et Roselyne Bachelot réunis.

Un sacerdoce, une mission, une oeuvre, sans pub, sans rémunération mais parfois des mots doux et des insultes vite effacées.

15 ans d'adaptation, de mutation, de vaccination anti fraude littéraire et cinématographique.

Et ce n'est pas fini malgré des santés chancelantes, la peur de l'amour et des censeurs de salles.

On vous embrasse plus de fois qu'à notre tour.

DSC02115 (2)

Posté par Shangols à 08:43 - Commentaires [29] - Permalien [#]

25 février 2021

SERIE : Mum - saison 1 de Stefan Golaszewski - 2016

Mum_tv_series

On poursuit notre exploration des délicieuses propositions de séries britanniques d'Arte, avec cette sitcom attachante comme tout. A croire que les Anglais quittent enfin la glauque-attitude et décident de regarder autrement les gens depuis quelques temps. En tout cas, avec Detectorists, Mum fait figure de petite révolution : on y découvre que la vie, même minuscule, n'est pas condamnée à l'alcoolisme ou aux pugilats, et qu'on peut aussi la regarder passer avec toute la bienveillance et toute la drôlerie nécessaires. N'allez pas pour autant croire par là que je suis devenu fleur bleue, et que cette série cultive un ton mièvre : au contraire, on se frotte là à l'existence dans sa crudité, avec son lot de solitudes, de manque d'amour, de manque de reconnaissance, de lose... C’est simplement le regard qui est différent : ce Stefan Golaszewski filme ses personnages à hauteur d'homme, sans exclure leurs petitesses et leurs névroses, mais en gardant toujours le sourire empathique de celui qui se sait égal à eux. La tendresse, c'est ça : il y a dans cette minuscule chose des petits trésors de tendresse, maquillés sous l'humour mais bien présents. Et cette tendresse touche beaucoup, parce que les auteurs ont trouvé le ton juste, la bonne distance entre ironie et réalisme, le style idéal pour que puissent se développer ces destins sans tambour ni trompette, et aussi les comédiens parfaits (décidément, les acteurs anglais sont géniaux) pour incarner ces bras-cassés de la vie.

2430639

La série, courte et simple (6 épisodes de 25 mn et c'est plié) se déroule dans un lieu unique, avec une poignée de personnages. Autant dire que le budget explosions a peu été entamé. Autour de Cathy (l'impeccable Lesley Manville), soixantenaire qui vient de perdre son mari, s'agitent des personnages avec tous leurs petits défauts et leurs petites qualités : il y a là le fiston, grand dadais un peu con qui prépare un départ pour l'Australie en rigolant comme un benêt ; il y a le frère, dépressif latent flanqué d'une compagne odieuse qui l'humilie constamment ; il y a la fiancée du fiston, blondinette à deux neurones, dont la spécialité est le pied dans le plat ; il y a Michael (le toujours grand Peter Mullan), l'ami de toujours, celui qui répare les petits trucs cassés, et celui qui secrètement rêve d'un baiser de Cathy, de refaire un bout de vie avec elle, sans parvenir à avouer son amour. Puis il y a d'autres personnages de passage, aussi, notamment la mère de la blonde, véritable furie sexuée qui excelle à enfoncer sa fille, ou l'amie de la même, jeune bécasse complètement illettrée mais très fière d'elle-même. Toute cette bande se croise dans la maison de Cathy, personnage central qui veille sur chacun d'eux avec l'abnégation de celle qui accepte tout le monde. Cette Cathy est un sacré caractère, scruté avec une justesse totale, toute de retenue et de compréhension humaine, et tant pis si au passage tous abusent d'elle ou lui balancent des vannes humiliantes. Voilà, c'est tout. Ça ne raconte que ça. Mais ça suffit pour vous faire chavirer le cœur à plein d'endroits : c'est cet humour irrésistible qui fait beaucoup pour la chose, le sens des situations toutes petites mais justes, ces personnages si bien fouillés (même si, allez, c'est vrai, on frôle parfois la caricature). Il suffit d'une conversation entre Cathy et son amoureux secret, d'une main qui se rapproche d'une autre, d'un sourire, d'une petite blagounette, pour que l'émotion monte doucement dans cette série modeste et sans fric, minutieuse et délicate. La musique de générique ("Cups", un morceau fait à la base avec des gobelets en plastique) est complètement en adéquation avec le ton du film : c'est fait avec trois bouts de ficelle, c'est écrit d'une plume discrète, c'est léger comme un souffle, mais c'est ravageur. On se marre tout autant qu'on est touché par cette galerie de personnages génialement interprétés, et on espère de tout cœur que la série saura se tenir sur cette crête-là, délicate et risquée, dans les saisons suivantes. Je vous tiens au courant.

2372925

Posté par Shangols à 12:29 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Promesse (Ningen no yakusoku) (1986) de Kijû Yoshida

vlcsnap-2021-02-25-11h34m42s788

Voilà un film qui, pour une "dernière séance en ehpad" (mais vraiment la toute dernière), ferait un joli pendant à Amour de Haneke. La vieillesse, les dernières traces d'amour, la sénilité, la mort... C'est en effet à ce joyeux programme que nous convie l'ami Yoshida : le film s'ouvre sur la mort de la grand-mère - rien de bien étonnant, au vu de son âge, mais la police est quand même sur place ; s'agit-il d'une mort naturelle ou d'une mort, pourrait-on dire, quelque peu forcée ? Sur le banc des accusés, le mari de la vieille, sourd et pas super en forme, et le fils d'icelle (la cinquantaine) et sa femme... Le vioque accuse sa belle-fille de l'avoir tuée avant de s'accuser lui-même... C'est forcément pas très courant pour une mort au demeurant naturelle. Le commissaire (le monumental Tomisaburô Wakayama) prend l'enquête en main derrière ses lunettes fumées pendant que le spectateur est convié à un flash-back : que s'est-il passé pour en arriver à cette tension et ces diverses suspicions qui planent dans cet air irrespirable ?

vlcsnap-2021-02-25-11h37m44s835

vlcsnap-2021-02-25-11h35m06s173

Comme ça, pour casser l'ambiance, j'ai envie de dire rien, rien de bien particulier... La vieille commence peu à peu à dérailler, s'oublie (...), a des réminiscences de sa sexualité de femme (si, si), sénilise doucement. A ses côtés son mari décide de l'amener à l'hôpital, un genre d'hospice local où je ne vous cache pas que l'atmosphère est glauque : vieilles mamies ricanantes, vieux abandonnés et à moitié dingues qui s'amusent le soir à déchirer leurs draps ou à se pendre, c'est un joli avant-goût de l'enfer (sur terre ou au ciel...). Les enfants décident de ramener mamie à la maison et la belle-fille de s'en occuper... Seulement voilà, c'est de moins en moins facile : la vieille traite sa belle-fille de démon et celle-ci commence littéralement à avoir des envies de meurtre ; en résumé, l'état de la vieille se délite à la même vitesse que ce foyer... La belle-fille accuse son mari d'avoir une maîtresse (ce qui n'est d'ailleurs pas faux), leurs deux enfants se branlent autant des grands-parents que de leurs propres parents (les regards qu'ils jettent sur les uns ou sur les autres en disent long : vieillir c'est mal, pour ne pas dire c'est sale...), et le grand-père, chaque fois qu'il tente de mettre fin aux jours de sa femme pour couper court à ses souffrances, foire son coup. Je peux vous dire qu'à côté une soirée animée par David Guetta c'est carrément moins fun... Tristesse, marasme, déréliction... Le rythme est lent (comme la mort) et on assiste à cette lente décrépitude à la fois d'un air désolé tout en chopant encore au vol quelques jolies preuves d'amour : le vieux ou le fils qui portent la vieille pour soulager ses douleurs, la belle-fille qui tente de s'armer de patience pour laver ou donner à manger à la mère... Il y a des efforts mais on sent que la mort gagne du terrain et étouffe progressivement chaque membre de cette famille proprement à l'agonie. Yoshida, pépère, sagement, nous offre ce spectacle de fin de vie qui fait peine, ce spectacle qui semble mener chaque individu au bord du gouffre (celui de la mort physique ou psychologique, c'est presque pareil dans ce cas...) Qui craquera le premier, pour poser les choses crûment... C'est un peu lancinant, au niveau du rythme (un peu comme de l'arthrose), mais on s'attache peu à peu à ces trois personnages qui tentent de "prendre en charge" cette pauvre vieille de plus en plus légère pourtant... Le vieux commence à débloquer en ramassant les ordures (on sent une petite envie, bien symbolique ma foi, de tout vouloir recycler - ben non, l'humain aussi est touché par l'obsolescence), le fils n'a même plus le cœur de continuer à voir sa maîtresse (le vide absolu, quoi...), la belle-fille déprime sa race... Yoshida livre sur le tard une œuvre pleine de tact tout en s'attaquant frontalement à cette déchirure de la vieillesse. Un film exigeant qui tient malgré tout toutes ses promesses - la vieillesse est un véritable piège à cons...

vlcsnap-2021-02-25-11h35m23s575

 Tirelipimpon sur le Yoshida

Posté par Shangols à 11:04 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

24 février 2021

Pieces of a Woman de Kornél Mundruczó - 2021

pieces of a woman

Kornél Mundruczó n'a pour l'instant guère les faveurs de Shang, et je pense qu'il peut me rajouter à la liste des détracteurs de ce cinéaste. On hurle un peu partout que Pieces of a Woman est un grand film. A moi, il m'a paru souvent à deux doigts du ridicule, mais pas pour les raisons qu'évoquent les rares qui ne l'aiment pas. Point de folie des grandeurs ou d'accès de mégalomanie en effet, à mon avis. Il y a bien en début de film ce plan-séquence très ambitieux, 25 minutes en apnée totale dans l'appartement d'un couple, pendant l'accouchement de la dame. Mais non seulement cette scène m'a paru la seule bonne du film, mais en plus elle me semble pour une fois (car ce type de forme cinématographique vire souvent à l'esbrouffe gratuite) complètement justifiée : on y assiste en un seul plan à l'espoir, puis au travail, puis à l'effondrement de ce couple, ravi à l'idée d'avoir un enfant, soudé par le bonheur, puis tourmenté par les douleurs de madame, enfin anéanti par la mort du nouveau-né. De l'anéantissement du bonheur en une seule séquence, pour ainsi dire. En tout cas, on est dans ce plan happé par la tension de la scène, on a pu me surprendre à quatre pattes sur mon tapis en train de pratiquer la respiration du petit chien ; et sans aucun voyeurisme malsain, sans aucune surenchère dans le crasseux, Mundruczo se tient à l'exacte bonne distance de son sujet. On découvre dans le drame les trois personnages principaux : Martha (Vanessa Kirby) et Sean (Shia LaBeouf), le fameux couple a priori sans histoire, et Eva (Molly Parker), la sage-femme tout à coup confrontée au drame, la mort du bébé. A la fin de cette première demi-heure, on se frotte les mains, convaincu par l'osmose entre fond et forme, et on se lèche les babines dans l'attente de la suite.

5177298

La suite sera une suite de scènes de plus en plus ridicules, tendant à montrer la lente et inéluctable descente aux enfers de ce couple dépassé par la perte de leur bébé. Mundruczo, dans l'action, avait trouvé l'équilibre ; dans la psychologie, il s'enterre. Le mélodrame qui menaçait trouve ici son plein épanouissement, et c'est un genre où il est difficile de réussir : ici, c'est l'épaisseur, l'excès et les grandes orgues qui vont se faire entendre, n'est pas Minnelli ou Sirk qui veut. N'est pas non plus Bergman qui le clame, et c'est pourtant à cette magie-là que notre Kornél semble aspirer, avec ses scènes subtiles de malheur en solo (LaBeouf qui hurle "WHYYYYYYY" face à la baie ou la femme qui bloque devant des petits n'enfants trop meugnons, on en enlèverait bien une bonne louche quand même), avec ses remises en question du couple (on a du mal à retenir un sourire devant le jeu hyper-américain des acteurs, qui semblent intéressés par ce qu'ils racontent comme moi par la séparation des Daft Punk), avec son personnage "hachement juste" de femme en butte au malheur de sa famille (Ellen Burstyn est rongée par la soif de vengeance envers la sage-femme responsable du drame).

pieces_of_a_woman_00_49_07_01-20210108jpg_large

Chaque scène amène son lot de clichés, joué au rabais, et on soupire devant l'aspect attendu de cette trame pour Dossiers de l’Écran, très concernée bien sûr et empathique à mort. Mundruczo réclame à corps et à cris l'émotion, il l'extirpe de chaque petite mine doloriste de Vanessa Kirby, de chaque coup de gueule de LaBeouf, il nous l'impose dans des séquences longuettes et appuyées où notre place de spectateur est sans cesse niée : c'est là que vous devez pleurer, c'est là ce que vous devez penser de cette histoire, ne réfléchissez pas, sanglotez. Moi, c'est bien simple, quand on me dit de pleurer, je ricane et je ne vois que les ficelles du truc ; ce fut le cas dans ce mélodrame à grandes eaux, qui va jusqu'à déployer une symbolique à énormes sabots (une fumeuse histoire de petite graine qui germent dans le frigo, vous voyez le lien avec la femme frustrée d'enfant ?). Mode oblige, le film dérive doucement vers un discours plus politique, quittant le sujet de la perte de l'enfant pour aller vers l'émancipation d'une femme, qui se libère du joug de son homme dominant et de sa famille : in extremis, Mundruczo rattrape son film par une assez jolie scène au tribunal. Mais c'est trop tard : on vient de s'avaler deux heures de larmoiements trop lourdes pour qu'on puisse apprécier le dénouement du film. WHYYYYYYYY, c'est bien la question.

Pieceskirbyshia

Posté par Shangols à 16:24 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

The Lathe of Heaven (1980) de Fred Barzyk & David Loxton

vlcsnap-2021-02-24-16h50m49s585

Un bon petit film de science-fiction, ça change le quotidien, non : nous voici devant l'adaptation (vintage et originale) d'un bouquin apparemment culte daté de 1971 et signé par l'américaine Ursula K. Le Guin. Tout commence comme un bon vieil épisode de La quatrième Dimension : un jeune gars, un certain George Orr, is not well ; alors même qu'il a survécu à un désastre survenu sur Terre il y a quatre ans, il est victime d'un phénomène pour le moins étrange : ses rêves deviennent réalité ; juste un exemple : il a rêvé de la mort de sa tante, et pfiou la pauvrette a disparu. Après un abus illicite de médicaments dans cette société du futur un poil morose, il est confié à un certain psychiatre, le Dr Harber, qui se targue d'être spécialiste des rêves. Il explique son cas. Comprenant rapidement l'intérêt d'avoir un tel prodige sous la main, le docteur va l'utiliser pour servir ses propres intérêts : il manipule ainsi les rêves de George pour se retrouver à la tête d'un empire dans le domaine de la recherche. Il tente également, parallèlement, de régler certains problèmes terrestres avec plus ou moins de succès : mettre fin au racisme (et tout le monde de se retrouver avec le même teint gris-bleu d'un Schtroumpf malade...), mettre fin à la guerre sur Terre (et les armées du monde de s'unir... pour combattre l'invasion de la Lune par les extra-terrestres (...)), mettre fin à la surpopulation (et pam, voilà la Covid - j'adapte à peine). Bref, cela part un peu en vrille : plus le docteur utilise notre gars, plus l'humanité a l'air de se déshumaniser. George, qui se rend compte depuis le début qu'on se sert de lui, tente de demander conseil à une certaine Heather LeLache, qui œuvre dans une sorte de cabinet de conseils (et dont il tombe amoureux). C'est un peu grâce à elle, en un sens (et aussi grâce à un extra-terrestre, si, si), qu'il trouve la foi et la force de s'opposer aux "rêves" du mégalomane Harber qui tente de remplacer George par une machine qui lui obéirait aux doigts et à l'oeil (fermé)... L'humanité s'en remettra-t-elle ?

vlcsnap-2021-02-24-16h50m25s344

vlcsnap-2021-02-24-16h51m10s191

Rêve dans le rêve, réalité subitement tronquée, rêve éveillé, on doit reconnaître qu'il devient sur la fin pas toujours évident de savoir dans quel monde on vit (le rêve de George, le rêve dans le rêve de George, la réalité recrée en partie par George ?... C'est nolanesque en diable, oui). Malgré cela, le concept est à la fois relativement intéressant (des soi-disant améliorations qui finissent par tuer l'humanité) et relativement captivant (à chaque rêve, on se demande ce qui va advenir de la réalité...). Alors oui, la facture visuelle (film réalisé pour la téloche) est assez pauvre, les effets spéciaux souffrant notamment d'un manque cruel de moyens (les soucoupes volantes ressemblant à des burgers sortis tout droit d'un jeu vidéo vintage) ; les deux réalisateurs tentent malgré tout de combler les trous du budget en nous proposant des décors existant "modernes" qui donnent une certaine ambiance futuriste à la chose - cela part d'un bon sentiment et le résultat n'est pas si mauvais, allez. Mais fi de l'aspect visuel, ce film propose surtout une certaine réflexion sur ce qu'il pourrait advenir de notre monde entre les mains de "visionnaires" qui, sous couvert de bien faire pour tous, n'agiraient que pour leur propre gouverne (vous voulez des noms ?). Face à Harber, George, qui n'est en rien un doux rêveur (son subconscient est tout autant bordélique que le vôtre), tente tout de même de résister - ce monde "idyllique" qu'il a participé malgré lui à construire à tout d'un cauchemar orwellien. Il sait que la lutte contre Harber s'annonce particulièrement "destructrice" (et s'il perdait en route ce qu'il a de plus cher ?) mais il se lance dans le combat - tout n'est, de toute façon, jamais totalement "peine perdue". Une petite œuvre sortie de nulle part qui propose une sympathique petite réflexion distopyque (il y a les films avant The Lathe of Heaven et les films après - je plaisante). Pas mal troussée, l'affaire, et bien pensée.

vlcsnap-2021-02-24-16h51m29s202

Posté par Shangols à 14:40 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

LIVRE : Si ça saigne (If it bleeds) de Stephen King - 2020

9782226451057,0-6967017Ça me prend parfois comme ça, comme une envie de crêpes, de retenter Stephen King. J'en ressors la plupart du temps avec l'envie de détruire l'ensemble de l'humanité, mais allez comprendre, je repique sans arrêt au truc. Lecture est faite donc, de ce Si ça saigne, recueil de quatre courts romans, ou longues nouvelles, qui se piquent de nous flanquer les miquettes pour pas un rond, ou au moins de déployer le fameux univers inquiétant et imaginatif de l'auteur, désormais adulé aussi bien par les ados boutonneux que par les critiques du Monde. Le résultat : oui, le gars a un univers, c'est indéniable, il fabrique des intrigues au kilomètres à la même vitesse que Shang engloutit des films japonais, et il les construit efficaces et spectaculaires. Il sait distiller les coups de théâtre en fin de chapitre, sait insuffler de l'étrange dans le quotidien, bref son livre est carré et lui ressemble bien. Nouveauté depuis quelques livres : King est convaincu qu'il est un bon écrivain, et sème donc dans ses livres des notes sur le travail bien entendu ardu de la création littéraire, se plaçant sans tiquer face à des auteurs comme Franzen ou Updike, convaincu que ses conseils aux écrivains en herbe et au public avide de recettes de son savoir-faire extravagant sauront tirer profit de ses leçons de style et de son expérience d'auteur à succès. La dernière nouvelle ("Rat") est à ce titre poilante : les affres d'un écrivain convaincu qu'il va écrire un chef d’œuvre, et qui se heurte à la panne d'inspiration jusqu'à passer un pacte avec le diable. King essaime dans ce texte des conseils et des pensées sur l'écriture, et on se tape sur les cuisses devant les soucis du type : plutôt utiliser "banc" ou "fauteuil" ? diable, voilà un dilemme douloureux, qu'en penserait Franzen ? King est à deux doigts de se prendre pour Pierre Michon. Et puis non, finalement : c'est si mal écrit qu'on se dit que ce ne peut pas être autobiographique.

Car l'univers il est vrai singulier du gars est dilué dans une écriture absolument impossible. Ça a toujours été sa méthode : balancer un événement traumatique dans les premières pages écrire 300 pages inutiles, et finir à nouveau par du spectaculaire. Ici, même les débuts et les fins sont ratées. On assiste donc à des histoires longuissimes, répétitives, ennuyeuses à mort, pleines de notations redondantes et de détails insignifiants, pour nous faire patenter jusqu'à un dénouement très fade. Le bagage psy de King se réduisant à l'étude de magazines pour femmes, les personnages, inexistants, clicheteux, se battent au milieu d'une trame insane, qu'on aurait pu trouver dans un recueil pour ados mais qui se targue ici d'être de la grande littérature. La nouvelle centrale et la plus longue ("Si ça saigne"), suite au déjà très épais Outsider, n'en finit plus de finir, délayant sur 200 pages des phrases qui ne cessent de raconter la même chose sous différentes formes. Poe aurait pris 20 pages là où King en prend 450, et le livre tombe littéralement des mains avec son contenu inepte, ses recettes éculées de séries américaines des années 80, ses développements de roublard, ses tramettes vues mille fois déjà chez cet auteur. Si le gars reconnaissait qu'il ne fait que des petites histoires marrantes pour "La Quatrième dimension", à la rigueur on pourrait lui pardonner et se moquer un peu de ceux qui trouvent encore dans ses trames de quoi trembler ; mais ici il fait preuve d'une morgue et d'une auto-satisfaction déplaisantes, surtout au vu de l'écriture affreuse des textes. Un type qui arrive à communiquer avec un mort par téléphone ; la fin du monde représentée par une seule mort ; la traque d'un extra-terrestre qui se nourrit du malheur de l'humanité ; un écrivain qui parle avec les rats : à aucun moment on ne frémit, à aucun moment le trouble ne surgit (comme ce fut la cas avec Shining par exemple, un des seuls exemples de bon livre de King), on est juste enseveli sous les mots, inutiles, fades, fonctionnels. Un des pires livres de son auteur, qui en a pourtant fait beaucoup...

Posté par Shangols à 12:20 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

23 février 2021

En Compagnie d'Eric Rohmer de Marie Rivière - 2010

vlcsnap-2021-02-20-20h23m12s851

Un petit portrait sans façon du bon Rohmer, réalisé au lendemain de sa mort par son égérie de toujours, Marie Rivière, on y va yeux fermés... et on en ressort un peu grimaçants. Rivière prévient dès le départ : il ne s'agit pas de faire un film hyper chiadé, mais plutôt un petit truc au fil de la plume, amoureux et ouvert aux rencontres, maladroit et bricolé, à l'image de l'amour tout tendre et mignon qu'elle éprouve pour le maître. En l’occurrence, on est servi : il y a dans En Compagnie d'Eric Rohmer un aspect foutraque et amateur qui fonctionne à peu près 3 minutes, avant qu'on se rendre compte que la réalisatrice n'a guère de projet et place dans son film tout et n'importe quoi, le précieux et l'inintéressant. On a un peu mal de voir notre bon Eric Rohmer servi à cette sauce de tendresse infantilisante qui le ridiculise beaucoup, le faisant passer pour un gros bébé auprès de cette comédienne agaçante qui le maltraite et le "déguise" comme on ferait d'une poupée. Pauvre Eric, contraint d'ânonner les bribes des poèmes dont il se souvient devant une cinéaste hilare, de chanter (comme une casserole) des airs médiévaux alors qu'elle s'en cogne, ou de poser pour le cadre de cette fofolle surexcitée qui a décidé d'en faire son sujet, pris en otage, par gentillesse sûrement, d'un film qui le rebute de toute évidence. Sans vouloir être méchant, parce que le projet est sincère, on aurait préféré un regard un peu plus intelligent que celui-là, et on se dit que Rohmer l'aurait bien mérité aussi.

vlcsnap-2021-02-20-19h57m15s984

Convaincue sûrement dès le départ de son peu de talent en matière de mise en scène, Rivière inclue dans son film la propre critique de son film : ses cadres hésitants et sa photo dégueulasse, son manque de préparation et le flou de ses questions à Rohmer sont donc gardés tels quels, et elle va même jusqu'à demander à son fils de cadrer lui-même pour compenser ses manques. Le résultat est une suite de scènes inutiles, comme des transitions, où on voit la belle se pavaner à Biarritz, marcher sur les quais parisiens ou emprunter une caméra à sa copine, très mal filmées par ailleurs. Très décousu, le plan du film la fait évoquer ses collaborations avec Rohmer, se rendre sur place, montrer un petit extrait de ces films ou arpenter des lieux de souvenirs, mais la nostalgie recherchée ne fonctionne pas du tout. Plus intéressantes sont les vraies rencontres avec Rohmer : si la plupart sont ratées elles aussi par manque de matière (le bougre semble se demander un peu ce qu'on attend de lui), certaines touchent parfois juste : c'est le cas avec les retrouvailles entre Rohmer et Luchini, où ce dernier rivalise de drôlerie dans son évocation des tournages. Toujours aussi émerveillé par la culture de Rohmer, par la beauté des vers de Perceval le Gallois, par les indications absurdes du gars ("plus... Fernandel"), Luchini excelle à évoquer le petit truc drôle, rendant justice au bonheur des tournages, à l'amusement constant du cinéaste (le plaisir, qui est son seul moteur), et son bagout emporte tout. Subitement, au détour de cette scène, quand Luchini explique à son maître qu'il lui doit sa vie, on se retrouve tout ému par cette déclaration, et on se dit qu'enfin là on a une déclaration d'amour digne et juste.

vlcsnap-2021-02-20-18h57m22s160

On rigole aussi de voir la catastrophe de la rencontre entre le jeune acteur d'Astrée et Céladon et Rohmer, qui semble n'en avoir rien à foutre, on s'intéresse à ces extraits de rencontres à la Cinémathèque, on attrape par-ci par-là quelques pensées profondes (sur la littérature, la poésie, le cinéma, l'auto-critique, la technique) mais on soupire de voir ce grand monsieur aussi mal regardé et mal senti. La réunion entre lui, Rivière et Dombasle fait franchement mal au sein tant les deux follasses le ridiculisent. Bon, reste un témoignage sur la profonde gentillesse du gars, sur son érudition modeste, sur son amour du cinéma inentamé jusqu'à la fin, sur son rapport bon enfant avec ses actrices et sur le bonheur éternel de ses films, et même sur son humour, qui nous fait nous re-souvenir que l'essentiel de ses films sont des comédies plutôt légères. C'est déjà ça...

vlcsnap-2021-02-20-20h14m00s207

L'odyssée rhomérique est

Posté par Shangols à 14:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Leningrad Cowboys Go America (1989) de Aki Kaurismäki

vlcsnap-2021-02-23-15h57m13s950

Un bon petit Kaurismäki qui nous fit bien rire en son temps et qui nous fait encore sourire aujourd'hui : un humour, ici, surtout tatiesque, qui se joue dans le détail des coiffures, des costumes, dans les petites mésaventures américaines qui arrivent à ce groupe désargenté mené par ce profiteur de manager (Matti Pellonpää, égal à lui-même), dans ces petites vignettes qui montrent nos hommes tristes comme un mur en ciment tenter de faire contre mauvaise fortune bon coeur... La troupe part aux States pour une tournée... merdique, qui les mène de petit troquet en petit troquet : parfois c'est le four complet (ils parviennent notamment à faire fermer une salle), parfois c'est une reconnaissance inattendue (ils touchent le cœur de bikers en entonnant Born to be wild, c'était pas forcément gagné d'avance). Un road trip musical à la découverte de cette Amérique oubliée, nos musiciens traversant des villes industrielles ou des déserts dans une sorte d'état second, parvenant parfois à se nourrir d'un brocoli ou d'un oignon crus pendant que le manager écluse les bières - ils se rebelleront mais rentreront vite dans le rang avant de parvenir à leur dernière étape : le Mexique où ils sont enfin accueillis chaleureusement...

vlcsnap-2021-02-23-15h56m50s867

Alors oui, c'est un cinéma gaguesque à minima (une banane sur un chien ou sur un bébé, ça fait toujours son petit effet), c'est un cinéma de zonards (featuring Jim Jarmush en vendeur de bagnoles - Aki et Jim, deux cinéastes du peu) où l'on tente de s'adapter aux petites misères de la vie avant de balancer sa chansonnette. On sourit lorsqu'un type en santiags crève un pneu en voulant tester la solidité d'une caisse, on sourit devant ce cercueil qu'on trimballe de place en place et dans lequel se trouve le guitariste congelé, on acquiesce, en souriant doucement d'empathie, devant ce steak que l'on sort du resto dans un doggy bag (forcément) et que l'on donne au chien de la troupe pendant que tous les musicos crèvent la dalle - le sens du sacrifice, pour un musicien, c'est sacré... Le reste n'est qu'une suite de saynètes séparées par des cartons pour nous donner vaguement le lieu ou le moment, des saynètes où l'on voit notre troupe prendre un bain de soleil (leur teint pâle devant rebuter le public) ou s'extasier devant un tracteur (Aki ou le sens du cadre, de la petite mise en scène immobile), où l'on voit nos hommes reprendre vie en enquillant une choppe ou en dansant devant un feu de bois, où l'on voit un membre, parti faire les courses, revenir tout jouasse avec de nouveaux vêtements craignos, où l'on découvre toute la nostalgie que ces musiciens du froid trimballent avec eux lorsque l'un d'eux mâte une photo de leur gonzesse ou de leur tracteur - on apprécie la comparaison. C'est toujours aussi joliment photographié par un Timo Salminen toujours aussi doué pour nous envoyer des cartes postales mouvantes de New-York by night ou d'un bled ricain poussiéreux, et Kaurismäki semble prendre autant de plaisir à faire naviguer sa petite troupe dans ces décors pour le moins originaux dans son cinéma qu'à nous présenter des tronches locales (du black alcoolo au barbier obèse) qui ajoutent immédiatement un petit ton doux-amer à cette mignonne comédie humaine des gens d'en bas. Un trip musical, certes, mais un trip surtout de musicos pince-sans-rire dont seule la musique semble encore capable de traduire la joie qui demeure au fond d'eux-mêmes. Comédie musicalo-minimaliste que le gars Aki était alors capable de tricoter comme de la petite dentelle. Mignonnet.

vlcsnap-2021-02-23-15h56m22s416

Posté par Shangols à 14:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Vincent mit l'âne dans un pré (et s'en vint dans l'autre) de Pierre Zucca - 1976

vincent03

Mmmm, un peu dubitatif face à cette chose réalisée par Pierre Zucca, pas vraiment claire au niveau de ses intentions (mais en a-t-elle ?) mais tout de même plaisant, allez comprendre. On regarde ce film se dérouler sans aucun souci, amusé par les pitreries de Luchini ou l'étrangeté du scénario, mais on se retrouve au bout du compte un peu perplexe : qu'est-ce que ça raconte réellement ? Doit-on voir là-dedans une savante allégorie qui m'aurait pour le coup complètement échappée, ou doit-on se laisser aller au simple plaisir du jeu, du divertissement, d'une histoire simple racontée avec astuce et entrain ? Si vous avez la réponse, écrivez à Shangols qui transmettra, mais je dois l'avouer : malgré mon intelligence supérieure, je n'ai pas trop saisi où on voulait m'emmener cette fois-ci.

vincent02

Dans un style trépidant, Zucca nous raconte les atermoiements de Vincent (Luchini), fils d'un sculpteur soi-disant aveugle (Michel Bouquet, survolté) qui se comporte comme un enfant : farceur, menteur, à l'humeur très changeante, celui-ci a un retour de jeunesse, puisqu'il se trouve une maîtresse beaucoup plus jeune que lui (Bernadette Lafont). Vincent plonge donc dans les questionnements par rapport à sa propre vie, ses relations tendues avec Bénédicte (Virginie Thévenet, excellente), ses éternelles hantises sur la fidélité, son rapport avec son père, son incapacité à sortir de l'enfance. De saynètes en saynètes, drolatiques et fantaisistes, notre Vincent se confronte avec lui-même et son rapport à sa propre vie. Le tout est filmé dans une atmosphère très étrange, familière et en même temps doucement dingue, réaliste dans les sentiments décrits mais déconnectée de la réalité dans ses détails. Le fait même d'avoir fait du cocon familial une demeure démodée envahie par les statues du paternel (qui fabrique aussi bien des nains de jardin que des copies de David), la direction des acteurs (notamment Lafont, très mystérieuse et inattendue), le montage très étrange, lent et enlevé à la fois, tout ça vous plonge dans une ambiance très parallèle, à cheval entre le rêve et la réalité. On ne tombe jamais vraiment dans le premier, on n'est pas chez Raoul Ruiz, et Zucca sait tenir son film dans les limites de la vraisemblance ; mais on n'est jamais non plus dans la seconde, tant les idées qui constituent vaille que vaille l'histoire sont barrées.

empty

S'il faut vraiment trouver un cousinage chez Zucca, c'est du côté de Rivette qu'il faut chercher à mon avis. Même sens du jeu dans la construction des films, même aspect labyrinthique, même goût du lâcher-prise. Mais Zucca ne recherche pas le sérieux de ses collègues de la Nouvelle Vague. Son film est totalement libre, écrit dirait-on au fil de la plume, comme si les situations se présentaient en un ordre aléatoire que le gars raccorde au wagon précédent. La visite mystérieuse d'un Allemand manchot, un mécène séducteur, une soirée avec une jeune fille qui pleure, la rencontre de deux gamines comtessedeséguresques, le film accumule les séquences sans vraiment chercher à former un ensemble. Bon, c'est pas grave : il y a suffisamment d'éléments poilants pour satisfaire, entre le Luchini qui hurle et la Bernadette et son œil qui frise. On s'en contentera donc.

vincent_mit_ane-02

Posté par Shangols à 12:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

22 février 2021

Agent Secret (Sabotage) d'Alfred Hitchcock - 1936

sab_verloc_lightSabotage, s'il est parfois bizarrement foutu, est en tout cas un film 100% Hitch. J'irais presque jusqu'à dire que pour quelqu'un qui n'aurait vu aucun film de Bouddha, celui-ci pourrait constituer un excellent point de départ pour comprendre ses idées fixes et son génie.

Tout y est : la fascination obsessionnelle pour les objets (ici, une cage à oiseaux, un couteau, une bobine de film qui va exploser) qui, à force d'être filmés en très gros plans, finissent par devenir inquiétants, chargés d'une symbolique presque mystique ; le mépris pour la vraisemblance, cette fois-ci un peu trop poussé pour ne pas déranger (qui croira que l'héroïne, qui vient de perdre son petit frère de 12 ans dans une explosion, peut aller manger un rôti dans le 1/4 d'heure qui suit ? Qui croira que le flic peut avoir envie de couvrir un meurtre par amour pour une nana qu'il a rencontré 2 minutes plus tôt ? Qui croira qu'osabotagen confie un acte terroriste à un directeur de cinéma ruiné ?) ; l'utilisation géniale du son, qui se traduit ici par des "tchiip" de canaris et des pas qui glissent sur un parquet pour montrer une tension qui monte ; l'amour sans sexe, bien que le sexe soit suggéré bien des fois (ah le plan où il nous fait deviner le couteau qui s'enfonce dans un bide, avec deux petits cris à se damner !) (à noter à ce propos que sa vision de la famille, dans ce film, est très particulière, les enfants étant privés de père ou de mère très définissables, et les parents plongeant leur progéniture dans des dangers affreux : bombes, tentations de la ville, arrestations...) ; la gente policière considérée comme les garants de l'ordre en même temps qu'elle est filmée comme une terreur, les flics sont de vrais aveugles qui menacent l'amour des héros.

Et puis bien sûr, toujours, il y a la mise en scène plus que brillante de Hitch. La scène du meurtre au couteau est à hurler. En une succession de planssabotage2 muets courts, où les regards se croisent, s'évitent, se fixent sur l'objet ou sur une chaise vide, par la lente mise en espace des personnages, par ce mouvement coulé incroyable qui fait se rejoindre dans le même plan un couple qui va se briser, Bouddha signe une des plus belles scènes de sa filmographie. Le son, la lumière, le jeu des acteurs (Sylvia Sidney est impressionnante), l'utilisation des gros plans en champs/contre-champs complètement illogiques (B**tien, prends de la graine), et le final sur cette profondeur de champ magnifique, tout est inspiré et beau. Il y a aussi la fameuse longue scène, que Hitch a regrettée toute sa vie, où un petit môme adorable trimballe sans le savoir une bombe à travers Londres, qui doit exploser à 1:45 PM pile : d'accord, elle est discutable au niveau purement morale, d'accord elle manipule un peu trop le spectateur et fait sortir le film du simple divertissement, d'accord Hitch en fait beaucoup pour emporter l'empathie horrifiée de son public (le gamin qui caresse un chiot mignon comme tout à 1:44, eheheh)... mais elle est un tel exesab_bird_3mple de montage parfait, de tension génialement maîtrisée, qu'elle reste malgré tout un des sommets du film. Enfin, il y a cette déclaration toute simple de Bouddha au cinéma : il y a quelques plans formidables sur la jeune héroïne qui trouve quelques secondes un réconfort précaire en matant un Disney, il y a cette subtile utilisation du décor d'une salle de ciné (on passe derrière l'écran pour espionner des terroristes, on se donne rendez-vous dans des arrière-salles pleines de spectateurs, on traficote à la caisse...), et il y a surtout une certaine nostalgie par rapport à un certain cinéma de divertissement du dimanche soir qui fait chaud au cœur.

Bref, totalement convaincu par ce Hitch période anglaise. (Gols 14/01/07)


vlcsnap-2021-02-23-10h43m29s889

Voilà tout est dit - même si je tique devant une ou deux remarques de Gols : le flic connaît la nana depuis plus de deux minutes, tout de même, puisque dès le départ du film il flashe sur elle (quant à l'inspecteur, sur la fin, qui pourrait la suspecter, il ne se souvient pas à quel moment précis Sylvia a dit que son mari était mort... Du coup, sa mémoire l'empêche de l'incriminer) ; quant à Verloc (encore presque plus terrifiant qu'un certain Peter Lorre, avec ses sourcils en forme de chenilles), il demande au petit frère de son épouse (et non à son fils) de transporter la bombe - oui, le gamin est comme un fils "adoptif", certes, mais Verloc n'a pas l'air non plus d'avoir franchement beaucoup d'attachement pour cette pièce rapportée (il propose d'ailleurs, juste après sa mort, de faire un gamin à Sylvia - c'est un peu maladroit, hein ?). Bref, cela ne change pas vraiment l'idée que l'on peut avoir sur ce film qui recèle en effet plein de petits effets hitchcockiens gouleyants... Cette utilisation en particulier de la salle de cinéma, lieu de divertissement, lieu du complot, lieu d'habitation, lieu de passage, lieu d'effroi est particulièrement jouissif, un espace devenu aujourd'hui non essentiel et qui à l'époque était le point névralgique de toute cette histoire, de tous ces destins. Il y a bien sûr, la fameuse séquence de la bombe transportée par le gamin (d'abord humilié par un vendeur de rue (brossage de dents en public puis gominage : l'horreur et le ridicule absolus)) : c'est sans doute un peu facile au niveau du suspense mais l'explosion de la bombe, pourtant à l'heure dite, demeure méchamment surprenante à tel point qu'on passe tout le reste du film à se dire que le gamin en a forcément réchappé (et on a aucun mal, comme Sylvia, à le voir ensuite partout : ah, heureusement, il est encore vivant, ah non... Mais ce gamin est-il vraiment vraiment mort ? (suspense de foire pour faire croire qu'on spoile rien...)).. Et puis bien sûr, il y a Sylvia Sidney (à l'affiche la même année du Fury de Lang !) qui nous régale grâce à ses grands yeux incrédules, et nous fait fondre lorsque toute la tristesse du monde s'abat sur elle (et l'abat elle-même : on a d'ailleurs sur le coup presque envie de s'évanouir à ses côtés). Une Sylvia toute brinquebalée émotionnellement, capable en effet de rire, de tuer un homme et d'en embrasser un autre dans les minutes qui suivent l'explosion (ça nous fait de bonne journée). Un Hitch très bien mené, avec des comploteurs irresponsables, d'incontournables oiseaux, des innocents sacrifiés, un soupçon d'amour salvateur et une fin miraculeuse pour sauver ce qui reste à sauver (Sylvia et ses grandes mirettes). Une œuvre point sabotée, loin s'en faut. (Shang 23/02/21)

vlcsnap-2021-02-23-10h48m06s267

sommaire hitchcockien complet : clique avec ton doigt

Posté par Shangols à 20:18 - - Commentaires [4] - Permalien [#]

Arrangiatevi (1959) de Mauro Bolognini

vlcsnap-2021-02-22-15h50m19s742

vlcsnap-2021-02-22-15h50m44s396

Ils sont forts ces Italiens ! ce sont les seuls, à ma connaissance, à "l'époque" bien sûr, à pouvoir, sur un sujet somme toute bénin (un déménagement), réussir le portrait d'une famille in extenso (le grand-père, le père, la mère, les deux filles, les deux fils), tout en donnant une image de la société romaine de la fin des années 50, tout en mêlant le sexe (la famille déménage dans un ancien bordel, che vergogna), la religion, la boxe, les problèmes d'habitation et de cohabitation etc... Bref, sur un point de départ somme toute banale, tout part en vrille, une douzaine de personnages se croisent sans que l'un soit particulièrement privilégié, sans que l'un soit particulièrement sacrifié. Le plus simple, finalement, pour donner une idée de la chose, est peut-être d'évoquer en vrac ces différents personnages : il y a le grand-père (l'incontournable Totò dont les grimaces et les facéties me laissent généralement de bois mais qui là m'a bien fait marrer : le concours de tir à la corde (pour rendre invalide le grand-père de la famille avec laquelle il cohabite) qui finit avec un grand perdant dans l'histoire... et deux blessés - le montage des deux scènes mises bout à bout est imparable), le père (l'excellent Peppino De Filippo dont l'air sérieux est déjà fendard en soi qui enquillent les gaffes), la mama (forcément toujours à se plaindre ou à pleurer), la fille blonde un peu bêtasse amoureuse d'un boxeur sans âme, la fille brune naïve amoureuse d'un militaire après un quiproquo qui s'annonce un brin difficile à démêler, le fils-soldat un peu concon, le fils-religieux un peu perché... Tout ce petit monde doit, dans un premier temps, cohabiter avec une famille slave qui pond des gamins en un temps record puis (pas forcément plus facile) doit cohabiter ensemble dans une immense baraque au passé... lourd (un bordel, c'est la honte, l'opprobre...). Le film est composé de ces deux tableaux, on passe de ce sentiment de promiscuité de plus en plus invivable à ce secret qu'il faut le plus longtemps possible cacher aux yeux des femmes de la famille de peur qu'elles s'en offusquent - forcément dans les deux cas, il y a des cris, des pleurs, des coups fourrés, des joies, des sentiments quelque peu exacerbés.

vlcsnap-2021-02-22-15h50m59s811

vlcsnap-2021-02-22-15h51m16s693

Si la première partie est un peu longuette, un peu attendue même (on comprend aisément que chacun se sente à l'étroit dans cet appart partagé et que la haine finisse par sourdre... au bout de treize ans), la seconde permet un feu d'artifices de cachotteries, de tensions, d'événements inattendus (l'association des locataires d'anciennes maisons closes !), de rebondissements. Le père passe du statut du mauviette à celui de héros, à celui de mauviette, les deux filles revoient leur amour à la baisse ou à la hausse, la mère passe de sexy mama à la femme abattue, déchue, Totò passe du rôle de grand-père un peu couillon à celui de grand-père un peu couillon... bref, la situation est explosive (comment cacher aux yeux des siens qu'on habite dans un bordel quand tous les voisins et tous les mâles de la ville sont au courant ?...) et le père, jusque là un peu plan-plan se démène comme guedin pour tenter à la fois de cacher ses erreurs (il a perdu un gros paquet de fric après un pari à la con) et pour essayer de noyer le poisson auprès des siens quant à l'historique de ce lieu. On n'est pas dans la comédie totalement hystérique mais avouons que Bolognini parvient dans cette seconde partie notamment à donner un rythme trépidant à son récit. On sait que ce plan est pourri, on sait que le pater en essayant de dissimuler ses boulettes à créer une véritable bombe à retardement et on attend patiemment de voir toutes les déflagrations que ce choix aura sur l'ensemble de la famille. C'est enlevé, c'est pimpant, c'est tristoune aussi, parfois, c'est un joyeux foutoir (l'ensemble des miloufs qui débarquent dans ce qu'ils croient être un bordel clandestin... face à une mère à bout de nerfs, remontée comme une pendule... devant tous les voisins, autant dire tout Rome : ça dépote grave) et on s'amuse devant ces très hauts et ces très bas par lesquels passent tutti quanti. Une bonne vieille comédie familiale romaine bordélique à souhaits. 

vlcsnap-2021-02-22-15h48m54s520

vlcsnap-2021-02-22-15h48m19s886

Posté par Shangols à 16:24 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

21 février 2021

LIVRE : Ces Orages-là de Sandrine Collette - 2021

9782709668521-001-T

Très déçu, après le très prenant Et toujours les Forêts, par ce nouvel ouvrage de Collette. Le thème, en lui-même, malheureusement un peu trop dans l'air du temps, n'est pas forcément en cause : une femme, traumatisée par la relation avec son ex-compagnon, peine à reprendre pied. Faut dire que le gars a eu la main un peu lourde, psychologiquement parlant (cela ne se fait pas d'enterrer vivante sa moitié pour lui expliquer les règles d'un jeu - quand bien même elle ne parviendrait pas à intégrer l'appel indirect à la belote). Clémence, la trop bien nommée, a subi pendant trop longtemps l'ascendant destructeur de ce type, et se retrouve en morceaux - on la comprend. Petite boulangère, elle tente de refaire, pardon, de repétrir sa vie, dans une ville proche, dans une boulangerie proche. Il y a ses nouveaux collègues qui tentent de l'apprivoiser, son vieux voisin qui tente de la rassurer, mais il y a encore et toujours cette peur que l'autre, Thomas, la débusque et la prenne à nouveau sous son emprise. Elle reprend du galon, jusqu'au jour où...

Clémence, au physique un peu malingre, au passé guère éblouissant de bonheur (un père parti très vite, un beau-père lourdingue...), est tombée sur un connard : pas facile de faire le deuil d'une relation où elle fut ultra-dépendante et où on a abusé d'elle, certes... C'est tout ce cheminement vers la reconstruction que Collette tente de retracer - on a rien contre, bien sûr, sauf qu'on a l'impression qu'elle a perdu le rythme, le phrasé, pour ne pas dire le vocabulaire qui donnait à son précédent roman un côté à la fois trépidant et maîtrisé. Là, on tombe dans des phrases molles, simplistes, banales (franchement, je n'avais pas eu du tout cette impression à la lecture de son livre précédent), dans des pensées ressassées à l'envi, dans un schéma narrateur malheureusement par trop prévisible (la remontée progressive, la rechute possible, l'abnégation...). L'ensemble des personnages semblent tout juste sortis d'un téléfilm de France 3. Collette, même dans la petite surprise finale, (ce bassin aux poissons cachent de lourds secrets, chut....) a du mal à nous convaincre (difficile en effet d'imaginer que Clémence, cette Clémence, puisse... bref...). Alors oui, reste un roman des temps modernes avec une femmes luttant contre cette emprise perverse d'un mâle malade, ok : ce n'est malheureusement pas avec les bonnes causes qu'on fait forcément de la bonne littérature. Oui, déçu. 

Posté par Shangols à 14:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Schizophrenia (Angst) (1983) de Gerald Kargl

vlcsnap-2021-02-21-11h30m24s757

Oups, les recommandations de nos chers commentateurs ne sont pas forcément regardables en famille - mais ce n'était pas prévu non plus au programme, heureusement. Il est clair qu'avec ce Angst, Kargl (rien que la prononciation de ces deux derniers mots traduisent tout l'effroi qu'il y a à déglutir devant ce film) frappe fort au niveau de l'hyper violence - tout en soignant affreusement la forme, au niveau des prises de vue notamment : caméras embarquées (ce me semble), drones (ou équivalent, on est en 1983...), prise de vue en contre-plongée, niveau tatami et en mouvement... Bref. Du coup, nous voilà embarqués donc dans le (mauvais) trip d'un dingo qui sort tout juste de prison : il s'était pris quatre ans pour avoir essayé de trucider sa mère, puis dix pour la mort d'une vieille, le voilà enfin libre : soigné ? (ah oui, j'oubliais, tout cela est bien entendu inspiré d'une histoire vraie (...)). Notre homme, une allure de prof de sciences-physiques, autant dire qu'il fout les chocottes, à peine sorti de prison où il a passé plus de la moitié de sa vie déjà, n'a qu'un objectif : tuer. Au moins c'est clair. S'il peut provoquer l'effroi de ses victimes et les faire mourir dans d'affreuses souffrances, ce serait un plus. Il prend un taxi et tente d'étrangler cette pauvre conductrice... avant de se rétracter, de s'enfuir et de jeter son dévolu sur une maison isolée ; je vous préviens immédiatement : ce n'était pas le jour de chance de cet handicapé en fauteuil, de sa mère et de la fille d'icelle. Je vous jure. Après avoir vu ce film, vous ne rêverez plus jamais d'habiter en Autriche, notamment à côté d'une prison. Le type pète les vitres à mains nues (l'acteur a insisté pour que ce soit de vraies vitres, cela vous donne une idée de la motivation de l'interprète : à bloc, qu'il est...) et va donc s'attaquer à ces trois pauvres personnes qui n'ont rien demandé à personne ; ah oui, il y a aussi un basset, dans la baraque : il va vite comprendre qu'il vaut mieux apprendre à se cacher. Le reste dépasse l'entendement...

vlcsnap-2021-02-21-11h31m00s525

En intro, deux trois informations pour donner l'ambiance : il s'agit d'un film culte... pour Gaspard Noë, Kargl, après ce coup d'essai et suite aux attaques dont il fut victime, n'a jamais refait de longs-métrages de fiction, The House that Jack built de von Trier fait figure à côté de film pour Ehpad. Ah oui, ça déménage vingt dieux, le réalisme étant tel qu'on aurait presque l'impression au détour d'une scène ou deux d'assister à un snuff movie... Le pire, c'est que c'est loin d'être inintéressant en soi : tout d'abord, comme évoqué précédemment, Kargl sait manier la caméra, sait varier ses effets et son montage est loin d'être celui d'un amateur. On plonge dans ce film (quasiment muet - il y a juste de temps en temps une voix off qui tente de traduire l'état d'esprit du tueur) comme dans un rapide, cette multiplication des angles de vue, souvent inattendus, originaux, étranges, semblant traduire en un sens tout le bordel ambiant qui se joue dans ce crâne dérangé (le chef op des Dardenne n'aurait pas fait mieux et aurait sans doute choisi le même genre d'option). On est brinquebalé de ci de là en compagnie de ce fou furieux qui a pourtant un objectif clair, et c'est bien la seule chose qui a l'air d'être clair dans son cerveau : massacrer. Sa façon d'attacher au préalable ses proies est exécutée de façon tellement primaire qu'on dirait moi quand j'essaie de réparer mon scooter ; ce type est dingue, pas franchement organisé mais sa détermination à tuer est tel qu'on serre des fesses dès le départ par rapport aux victimes potentiels. Je passe sur la suite... Pour couper court (alors que lui il tranche de façon sanguinaire, l'enfoiré), il est indéniable que Kargl marque des points au niveau de sa mise en scène : on est tout du long aux côtés de ce tueur constamment en action et la voix off tente, autant que faire se peut, de nous faire comprendre l'incompréhensible... La musique est immonde et colle parfaitement à ces actes indescriptibles, inhumains. C'est vrai qu'il faut avoir le cœur bien accroché, c'est vrai qu'il y a forcément un sentiment de complaisance face à cette violence mais l'expérience vaut le prix du ticket - genre montagne russe cinématographique (pour ceux qui prennent plaisir à gerber, j'en connais). Une œuvre coup de poing, que dis-je, massue,  fléau d'armes qui ne vous laissera guère indemne. Bien utile sinon ? Bah pour peu que vous ayez toujours rêvé de pénétrer un jour l'esprit d'un tueur - Kargl, en tout cas, s'il n'a pas l'air de trop se poser de question sur l'extrême violence de la chose, prouve qu'il n'est pas un manchot dans la forme. Pour amateur sans problème cardiaque - à voir une nuit d'orage, seul, en craignant l'arrivée impromptu de rôdeurs... Brrrrrrrrrrrr...

vlcsnap-2021-02-21-11h31m26s321

Posté par Shangols à 07:47 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

20 février 2021

Au Pan coupé (1968) de Guy Gilles

vlcsnap-error139

vlcsnap-error350

A l'heure où l'on enterre l'une des grandes figures de la Nouvelle Vague, il est bon d'exhumer l'un de ces seconds couteaux de l'ombre. Dois-je l'avouer ? Allez, je l'avoue, je n'avais vu jusqu'alors aucun film du gars Guy Gilles. Je commençai donc mon exploration avec Au Pan Coupé, et bien m'en a pris tant cette œuvre singulière a gardé encore toute sa saveur et sa fraîcheur. Dès le départ, on est cueilli par ces cadres... coupés, par ce montage heurté, par ces plans fixes qui font penser à un livre de photographie joliment animé. Il sera d'ailleurs question, au court du récit, d'un album du début du siècle (composé de photos et de cartes postales) que les deux acteurs principaux tenteront de faire revivre : comme une sorte de mise en abyme de leur propre histoire amoureuse (courte et tragique) dont l'héroïne principale (Macha Méril avec, déjà, sa fameuse coupe Playmobil mais délicieusement jeune et vivante) tente de remonter le fil. Une histoire d'amour de prime jeunesse entre une jeune femme pleine de joie de vivre et un garçon plutôt taiseux. Mais au-delà de ce montage très découpé, savamment agencé, ce qui donne vraiment le ton du film ce sont ces mots, joués de façon bressonnienne par les acteurs, ces phrases simples, souvent répétitives, qui ne sont pas sans faire penser à l'écriture durassienne (La Margot, qui, apparemment, adora cette oeuvre - rien de vraiment surprenant au demeurant).

vlcsnap-error822

L'héroïne, donc, la Macha, remonte le fil de leur liaison : l'on assiste aux discussions de ce couple très jeune qui échange avec le sérieux des adultes et aux quelques jours de vacances ensoleillés de nos tourtereaux (tout à leurs jeux d'amoureux, pleins de gaieté et de candeur - la caméra se met d'ailleurs soudainement à avoir des ailes le temps d'une petite course entre les deux amants) avant que le ciel ne s'obscurcisse : le jeune homme (Patrick Jouané, qui accompagnera le Gilles tout au long de sa filmo), va en effet sombrer dans des périodes où il va se la jouer de plus en plus solitaire, comme une sorte de prémices à leur séparation (dès le départ du film, on est informé du destin tragique du Patrick, beatnik, puis SD, puis F, le pauvre jeune homme étant retrouvé mort dans la cour d'un jardin). La Macha, toute à sa peine après le départ du jeune homme (sans savoir d'ailleurs que le pauvre gars est mort), tente de faire revivre le visage de cet homme, son envie de liberté, ses révoltes (fuck la thune et fuck le travail - on est en 68, certes, mais cela demeure douloureusement d'actualité, n'en déplaise aux plus réacs), son fatalisme. Un sujet qui pourrait paraître grave, pour ne pas dire terriblement ennuyeux : eh bien il n'en est rien, tant il se dégage de ces vignettes collées bout à bout une réelle énergie, une fraîcheur aussi limpide et pur que le regard bleu cendré de la sublime icône Macha (on oublie aisément que ce genre d'acteurs fut jeune un jour, un peu comme s'ils eussent eu, à l'image d'un Charles Vanel, soixante ans tout au long de leur carrière). Au Pan coupé, un film épatant, dont les plans slamés (on dirait du Gols) vous coupent le sifflet.   (Shang  - 02/02/16)

vlcsnap-error958

vlcsnap-error994


critique-au-pan-coupe-gilles-11

Hey mais oui, pas mal du tout, ce petit film d'un cinéaste également ignoré par moi, qui n'a pas à rougir face à ses frères de Nouvelle Vague. Un vrai ton se dégage de ces images aussi bien cadrées en effet que composées, avec ces plans cut sur des personnages placés de façon géométrique dans l'espace, avec cette sensualité qui vient uniquement de leur position dans le cadre, avec ce rythme parfait que Gilles arrive à insuffler à son bazar. On pense effectivement à Duras dans le côté cérébralo-sentimental, à Bresson dans la diction surannée des comédiens ; mais pour ma part c'est plutôt au Godard d'Une Femme mariée que j'ai pensé, non pas tant à cause de la présence de Macha Méril que dans ce côté pop-art, "objectivisation" des corps, et dans le maelström des plans. Mais aussi dans le beau personnage masculin, rebelle discret, en butte contre le monde tel qu'il est mais qui transforme sa révolte en exil, en silence, dans une sorte de posture dandy : une sorte de prolongation des personnages godardiens, du Petit Soldat à Masculin Féminin. On sent que Gilles est de cette école-là, qu'il est un vrai révolté, mais aussi un vrai désespéré, et il confie à son acteur, le ténébreux Patrick Jouané cette jolie posture très dans son temps. Face à lui, la mignonne et sage Macha ne peut pas faire long feu, et encore une fois on reconnaît l'hommage de l'élève au maître dans cette opposition il est vrai un peu binaire entre le masculin politique et rebelle et le féminin rassurant et léger.

Au_Pan_coupe

C'est du romantisme, tout simplement, et cette veine étonne dans un film réalisé à une époque si cynique et désabusée. L'amour, la mort sont mêlés dans un très ample mouvement autant cinématographique que littéraire et musical. Les mots sont très beaux, oui, on sent le bagage littéraire du bougre, mais aussi et surtout la musique (Vivaldi et ses atmosphères bouleversantes) et les plans, donc : on retrouve Bresson dans ce goût pour les plans serrés qui filment un détail, une bouche, une main, ou un objet. En fait, tout le film est constitué de souvenirs, (ceux de Macha en noir et blanc) envers son cher disparu (dont la courte période d'amour est rendue en couleurs), et cette réminiscence est magnifiquement illustrée par ces images qui sont comme subliminales (malgré la lenteur du film). Le travail sur la mémoire trouve ici un bel écrin : on dirait du Proust, dans la façon de réfléchir sur elle, dans cet écheveau de plans qui sont plus le résultat d'une sensation que des faits passés, dans la brièveté de ces souvenirs flous. Bribes de dialogues, plans fugaces sur des détails, souvenirs de bonheur, c'est toute une symphonie du temps qui passe qui est racontée ici. Un magnifique film d'impressions, d’adolescence et d'amour : bien bien.   (Gols - 20/02/21)

Posté par Shangols à 17:08 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

Hair de Milos Forman - 1979

hair

Un film-culte pour nos 15 ans, et un qui se situe dans le genre que j'affectionne tout particulièrement : la comédie musicale. Hair est le symbole de ces années hippies et anti-Vietnam, et il faut reconnaître que, tant dans sa musique que dans ce qu'il raconte (et ce qu'il envoie aux orties), il est encore diablement moderne. Le film rompt radicalement avec le genre, c'est une qualité en même temps qu'un défaut. Au foin la perfection des chorégraphies de l'âge d'or d'Hollywood : ici, c'est un beau bordel d'interprétations floues, d'amateurisme et de lâcher-prise. La danse est traitée comme l'expression de l'anti-conformisme, et du coup elle est bien plus souvent une série de gigotages et de poses lascives qu'une discipline ardue. Ça fait bien plaisir de voir ces jeunes gens se démener sans tenir aucun compte de l'harmonie d'ensemble, ou de la beauté du geste, autant de règles sacro-saintes jadis. Ici, on s'agite, autant pour se dépenser que pour faire chier mémé, et tant pis si le résultat ferait s'évanouir Gene Kelly. Ce qui compte, c'est l'expression directe d'une énergie et d'une position face à la société : le résultat est bordélique, certes, mais aussi rafraichissant et nouveau. On aurait bien aimé que certains passages soient un peu plus travaillés, notamment dans les moments les plus émouvants, qui nécessiteraient un peu plus de pureté de trait ; mais cette danse de "sauvages", la plupart du temps, est parfaite pour exprimer cet air du temps anar et décomplexé.

f

Ce gros désordre se retrouve toutefois dans le scénario, et c'est plus dommageable. Le montage de Michael Weller échoue totalement à donner une cohérence à cette histoire, trop axée autour des numéros chantés (c'est une adaptation d'une comédie musicale de Broadway), et on a plus l'impression d'une succession de parties musicales que d'une vraie trame cohérente. Là, on tique un peu plus : les chansons arrivent comme un cheveu sur la soupe, dans des séquences qu'on sent ajoutées là au petit bonheur, sans souci de progression dramatique (le rythme retombe souvent brutalement). Forman a voulu tout mettre, mais ce qui passe au théâtre ne passe pas forcément au cinéma, et le scénario se montre souvent incohérent, pataud, trop chargé en danses et en chansons. On aurait préféré qu'il coupe (d'autant que tous les morceaux ne se valent pas) et s'intéresse plus à son histoire, qui est pourtant intéressante : ça raconte la parenthèse enchantée d'un plouc de l'Oklahoma débarquant à New-York pour y attendre son intégration dans l'armée, et qui croise la route d'une bande de hippies sans règles et joyeux comme des puces ; ceux-ci vont lui faire découvrir les joies de la chanson, de la danse, de l'amour, de la baignade à poil et de la grosse rigolade, jusqu'à le faire douter de sa vocation militaire. Une sorte de rapport en condensé de l'état de la société américaine à l’époque, qui broya sa jeunesse folle pour aller la faire mourir au Vietnam, si vous voulez : tout ça se terminera mal, devant une tombe, avec cette exhortation douloureuse : "Let the sunshine in", bande de salopards.

maxresdefault

Bon, si on oublie le scénario un peu massacrée sur cette histoire qui offrait des possibilités autrement plus belles, notons que la mise en scène de Forman est superbe. Le gars dynamite le genre un peu désuet de la comédie musicale par des mouvements de caméra amples, par une vision du rapport entre les races, par une irrévérence dans le ton, qui ravissent encore aujourd'hui. Le montage est erratique, mais chaque séquence recèle son lot de trouvailles techniques, de mise en scène effectuée en liberté, sans se soucier de "ce qui se fait". Les chansons et les dialogues, hyper irrévérencieux pour l’époque, font le reste : que ce soit la chanson sur la sodomie et la fellation du début (on plonge de suite dans le bain) ou le manifeste "I'm Black", que ce soit le libérateur "I got Life" ou l'ambigu "Black Boys / White Boys" (chanson qui lui vaudrait 12000 procès d'intention aujourd'hui), chaque morceau est un nouveau moment d'irrévérence, dopé par une caméra mobile et taquine qui en rehausse l'insolence. Culte, du coup, oui, pour ce qu'il secoue le cocotier avec une vigueur assez effarante, et pour le plaisir de retrouver quelques bons vieux morceaux de musique.

Hair-savage

Posté par Shangols à 12:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

19 février 2021

Madre de Rodrigo Sorogoyen - 2020

Rodrigo-Sorogoyen-nous-raconte-Madre

Au milieu du marasme estival surgit un grand film, hosannah. Palpitant et intrigant, joué à la perfection et très émouvant, Madre est aussi admirable pour ce qu'il n'est pas que pour ce qu'il est. Explication : la scène d'ouverture semble nous orienter vers deux pistes obligatoires, celles du polar et du film psychologique pour lectrice de Elle. Elena reçoit depuis l'Espagne un coup de fil affolé de son fils de 6 ans en vacances en France avec son père : celui-ci l'a laissé seul sur une plage, il panique, il a peur. On entend un homme arriver, le téléphone coupe. Cut. Dans ce plan-séquence, superbement tenu et tendu (ma voisine de ciné a failli s'évanouir), il y a une sorte de sadisme et de sens du suspense parfaits. Mais cette scène, aussi grande soit-elle, nous éloigne du coeur du film. Deuxième scène, 10 ans plus tard. Elena erre sur la plage où son fils a disparu, elle croise un groupe d'adolescents, et elle repère au milieu d'eux un garçon. Apparition viscontienne traitée très simplement, dans cette immense plage filmée en focale courte, qui décuple les profondeurs de champ : une femme seule, un garçon, et le film va démarrer. Car Elena va traquer ce garçon, le suivre, se sentir inévitablement attirée vers lui, et lui, avec la naïveté de son jeune âge, va accompagner le mouvement jusqu'à la passion.

madre-pelicula-kwDG-U90701360091IjC-1248x770@RC

Alors je vous vois venir, j'ai fait pareil : on va avoir droit soit à une enquête policière (Jean est-il le fils d'Elena ? que s'est-il passé depuis 10 ans ? arrivera-t-elle à le récupérer ?), soit à une pesante machinerie psycho-oedipienne (la mère qui va s'éprendre du fils, le sexe entre eux jusqu'au trouble, blabla). Eh bien non ; Sorogoyen évite ces deux écueils, et préfère réaliser un film très touchant sur le deuil. Car si Elena est obsédée par Jean, c'est parce qu'elle n'a pas pu faire ses adieux à son enfant, et parce qu'elle n'a pas pu vivre la tendresse, les rapports mère-fils, la vie normale qu'on a avec un enfant. Et si lui est attiré par elle, c'est parce qu'il veut bien, le temps d'un été, jouer ce fils de substitution, même si ses sentiments sont plus ambivalents. A la place de ces explications simplistes, on va donc avoir droit à un film sensible sur les rapports entre une femme et un garçon qui pourrait être son fils, et à une formation accélérée de tout ce qu'elle a raté depuis 10 ans : la tendresse, l'autorité, l'inquiétude quand il rentre tard, la fête qu'on fait avec lui, la complicité, la confiance, la bienveillance. Sous le soleil éclatant de cette plage, c'est une passion douce qu'on regarde, et le résultat est magnifique, tant le sens de la mesure de Sorogoyen est excellent, tant la tristesse de cette femme (éblouissante, cette Marta Nieto) imbibe tout le film, tant tout est beau et feutré dans cette histoire.

21851697

Adepte du plan long, d'une temporalité errante, des scènes qui se méfient du fonctionnel, mais aussi du symbole et de la lecture au second degré, le gars réussit quelques scènes de toute beauté, à cause de cette profondeur de champ qu'il parvient à instaurer même sur des paysages très plats, grâce à ces longues séquences où les comédiens sont placés avec soin dans le cadre (la belle scène où la copine de Jean danse entre lui et Elena). Le film est beau, en un mot, avec sa photo magnifique et ruisselante de soleil. C'est peut-être un poil long, et on se serait passé des scènes, par exemple, où Elena est pratiquement enlevé par des garçons en boîte de nuit. Mais les scrupules de Sorogoyen à couper sont compensés par un soin extrême apporté aux séquences-pivot : une rencontre avec les vrais parents, une nuit en escapade folle avec Jean, un dialogue avec le père (superbe travelling avant jusqu'au clash)... et surtout ce final, émouvant à mort, où la mère apprend enfin à dire adieu à ce fils putatif et à le renvoyer à ses vrais parents : le regard d'Anne Consigny (parfaite, elle aussi) à Elena hors-champ est une vraie merveille, la musique sentimentale de Damien Saez est très joliment utilisée, le décor de ce bois loin du monde est parfait, et la mesure dans le dialogue et le jeu des deux acteurs est géniale. Longtemps que je n'avais point versé ma larme au cinéma, c'est chose faite. Sorogoyen, pour résumer, est aussi habile pour faire monter un suspense que pour vous transpercer le coeur, pour créer des images fortes (ces pleurs d'enfant face à un tas de bois mort) que pour filmer la mer, la plage, un petit sentiment un temps joyeux, la mélancolie. Touché. (Gols 29/07/20)

MV5BOTE2MjVlNTgtYjA1OS00ZGYwLWFjNDMtMzFkZDc5MGI1MjUyXkEyXkFqcGdeQXVyMTA0MjU0Ng@@ 


vlcsnap-2021-02-20-11h28m25s616

Ah ben oui, pour le coup, pas évident d'ajouter ici son petit grain de sel. C'est en effet un film sur le deuil remarquablement subtil (revoir Bleu pour se rendre compte que le sabot est une invention polonaise), sujet casse-gueule entre tous puisqu'il s'agit de la perte d'un enfant. Sorogoyen évite absolument tout pathos en se concentrant sur cette mère totalement enfermée dans sa bulle, incapable de comprendre comment les autres (le père de l'enfant notamment) ont pu passer à autre chose et refaire leur vie, ayant besoin de faire un "transfert" quel qu'en soit le prix, quel que soit le regard des autres. Il y a donc ce garçon de 16 ans qui lui rappelle son fils et avec lequel vont se nouer des relations forcément ambiguës - elle fantasme son rôle de mère, il fantasme son rôle de jeune amoureux (sujet sensible (la mort d'un enfant), sur un thème sensible (les amours adolescentes) dont Sorogoyen se sort avec grâce et pudeur, sans jamais, bienheureusement, tomber dans le graveleux). Le film, mon comparse l'a dit, est tout simplement beau, sait instiller au moment voulu le plan-séquence signifiant, tendu, nerveux qui tombe parfaitement (la scène d'ouverture, la confrontation avec les parents) et parvient avec quelques scènes jamais sur-signifiantes pour le coup à instaurer le trouble entre ces deux individus (un petit excès du ralenti, peut-être, et de ces voix en off - l'idée était habile, mais la répétition du procédé lui enlève un peu de son charme). On reste certes un peu dans le flou (que s'est-il passé, que foutait le père ?) mais cela n'interfère en rien dans cette relation tout aussi floue entre deux êtres qui, malgré le regard des autres, malgré le qu'en dira-t-on, trouve un refuge, un bien-être, une satisfaction, à deux, ensemble - une complicité qui part sans doute sur des bases troubles mais qui se développe naturellement et dont finalement aucun des deux n'est totalement dupe (la lucidité de la madre et du jeune garçon sur cette relation ne faisant au final aucun doute). Il faut marcher sur des œufs pour traiter de ce genre de sujet et Sorogoyen a cette capacité rare de nous faire ressentir à la fois toute la douleur rentrée de cette femme dont la vie s'est arrêtée il y a dix ans et qui revit uniquement quand elle a ce garçon à ses côtés (elle est sinon en décalage avec le temps présent, comme perdue, sans repère dans ces paysages - elle ne parvient sinon à vivre dans le présent qu'en étant totalement bourrache le temps d'une soirée : mais dès qu'elle dessaoule elle reprend la fuite (je suis d'accord cependant avec Gols, cette scène avec les trois gus est tout de même un peu en trop)) et toute l'attraction de ce jeune garçon pour cette femme - la nature des sentiments qu'il projette envers elle n'est pas qu'amoureuse (le fait notamment qu'il ne s'entende pas avec ses parents est également à prendre en compte). Bref, on est dans le sensible, dans le non dit et l'évidence à la fois, un film rempli jusque-là d'émotions qui ne veulent et ne peuvent pas toujours dire leur nom. Madre mio !   (Shang - 19/02/21)

vlcsnap-2021-02-20-11h29m11s838

Posté par Shangols à 20:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

SERIE : Detectorists - saison 3 de Mackenzie Crook - 2017

detectorists_0302

Suite et fin des pendables aventures de nos deux amis-pour-la-vie Andy et Lance, qui continuent vaille que vaille, par tous les temps et n'importe quelle humeur, de traquer le trésor enfoui, toujours aussi convaincus qu'ils sont à deux doigts du Graal, toujours aussi dépités dans les after au pub, toujours aussi tourmentés par leurs affres maritales ou sentimentales. On aura trouvé là une des séries les plus minuscules et les plus attachantes du monde, même si, il faut le reconnaître, cette troisième mouture est la moins bonne. Crook, cette fois-ci, semble chercher un peu le mojo de jadis, tellement fragile qu'il est facile de tomber du mauvais côté du fil de funambule : c'est malheureusement un peu ce qui se passe dans les premiers épisodes, trop "gros". Dès la première scène, on sent que la juste mesure n'y est pas, avec cette reconstitution un peu cheap d'un tableau du Moyen-Age. Qu'est-ce que ça fout là ? On continue de tirer un peu la gueule en constatant que les scénaristes ont évacué pas mal de choses entre les saisons 2 et 3, notamment la fameuse mutation d'Andy et de sa femme en Afrique. On le retrouve comme si de rien n'était dans son bled anglais, sans aucune explication, et le moral en berne puisqu'il est plus que jamais au chômage. Toute la partie "vie de couple" du personnage verse de plus dans un petit côté fleur bleue, à l'instar d'ailleurs de l'ensemble de la saison, qui se fait carrément mièvre à certains endroits. On aura même un final œcuménique en diable, où tout le monde se serre dans les bras les uns des autres, les ennemis de toujours tapant gentiment sur l'épaule de nos chercheurs d'or dans un grand élan fraternel. On est d'accord que la série est gentille, que c'est même sa qualité première, mais là on s'approche du consensus mou.

Detectorists-Simon-and-Garfunkel

C'est poussif et à côté de la plaque pendant quatre épisodes, les personnages tombant dans leur propre caricature et Crook ayant du mal à trouver l'humour et le ton qu'on adorait jadis. Quelques épisodes pourtant nous rappellent qu'on est dans une grande série, quelques nouveaux personnages sont bien attachants, comme cette nouvelle fiancée de Lance, ou comme Sheila, personnage plutôt secondaire avant qui prend ici une jolie place. Enfin au bout de ces quatre épisodes, la série retrouve subitement l'aura des débuts, et revient à des choses modestes, minuscules, à hauteur d'homme qu'on aime dans Detectorists. On revient dans les champs, on retrouve ces dialogues drolatiques, on revient à ce jeu tout en finesse des comédiens, et on se contente pour tout événement d'un rallye ringard ou de la découverte d'une broche. C'est dans la petitesse qu'est la grandeur de la série, et Crook a mis cette fois du temps à se la rappeler. On termine donc tout à fait réconcilié avec la chose, tout ému une nouvelle fois, tout triste aussi qu'ici se terminent les aventures de nos deux compères. Peut-être était-il temps de tirer le rideau, c'est vrai ; n'empêche : on aimerait voir plus souvent une série aussi bien écrite, bien jouée, attachante et gentiment émouvante.

mackenzielarge-cea75a9

Posté par Shangols à 17:31 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Le Magicien du Fer (in Pour le Plaisir) de Georges Franju

vlcsnap-2021-02-19-18h57m25s290

Du lourd au programme avec cette interview, accrochez-vous bien, du petit-fils de Gustave Eiffel qui connaît son parent sur le bout des ongles. Une famille originaire d'outre-Rhin, un Gustave qui foire polytechnique (le naze) pour rentrer à Centrale - spécialité chimie (le blaireau) - et puis viendra l'époque des premiers ponts... Dès le début, on sent que le Gustave a une passion pour le mécano et ses premières œuvres ont déjà la ligne, l'allure des futurs montants de la Tour Eiffel. Des ponts et des viaducs sans piles mais avec des arches démesurés suivront, puis notre Gustave fera sa tour qu'on ne présente plus, puis aidera Bartholdi à faire les échafaudages de sa Statue de la Liberté - deux œuvres-monstres, deux symboles de deux continents : ce n'est pas rien. L'ami Eiffel, c'est toujours bon à savoir, faisait à chaque fois des brochures pour expliquer à ses pairs la construction en détail de ses ouvrages - il fallait le faire, hein, juste pour le jeu de mot. Il est question aussi des ascenseurs de notre tour, de ce petit musée qui se trouve tout en haut et pour le reste j'ai bien peur d'être tombé d'un sommeil de plomb - oui, c'est passionnant l'architecture mais cela assomme vite, surtout ce genre d'ouvrage dantesque. Un petit doc qui sent un peu la rouille, pour pur esthète. Collector (cette future odyssée Franju permet certains détours inattendus, j'en conviens aisément).

vlcsnap-2021-02-19-18h58m05s695

Posté par Shangols à 16:59 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Le vénérable W. (2017) de Barbet Schroeder

vlcsnap-2018-08-23-12h15m16s131

Le moine, drapé dans sa couverture safran, peut-il être fourbe et calculateur ? On aurait forcément envie de dire oui après la vision de ce doc sur les "divers problèmes" rencontrés par les Musulmans et en particulier le Rohingyas en Birmanie et sur le rôle joué par le mouvement "969" (puis Ma Ba Tha) dirigé par cet intrigant Wirathu (dit W. pour les intimes). Schroeder retrace avec une grande clarté les raisons et l'enchaînement des émeutes anti-musulmanes entre 2003 et 2013. Dur d'être une minorité surtout lorsque l'on devient la tête de turc d'un moine à forte influence. Wirathu, sous couvert de protéger les "Birmans de souche" et les bouddhistes, va mettre au point toute une rhétorique et une  stratégie de communication pour faire des musulmans le grand Satan (si je peux me permettre ici) ; nationaliste jusqu'au bout des cheveux s'il en avait, notre petit bonze va littéralement mettre le feu aux poudres, soufflant lui-même sur les braises à la moindre occasion de rébellion anti-musulmane. Au moindre écart commis par des musulmans (d'un viol collectif sur une Birmane à une discussion qui tourne mal dans un magasin de bijoux en passant par des histoires... non avérées), les musulmans seront pointés du doigt par son "mouvement" et dénoncés dans des DVD distribués à la pelle... Des émeutes éclateront ici ou là sur la côte ouest birmane avant de se propager dans le centre du pays : magasins et mosquées brûlées, musulmans battus à mort avant de finir sur un bûcher (certaines images nouent l'estomac, indéniablement)... Tout cela devant les yeux des forces de l'ordre qui n'interviennent pas, restant bras croisés devant ces diverses exactions (cela me rappelle plus récemment une situation maho... ah oui, pas le sujet) - celles-ci interviendront par exemple directement en juillet 2016, dans la région d'Arakan, suite à une insurrection musulmane (le fameux scandale sous l'ère Aung San Suu Kyi).

vlcsnap-2018-08-23-12h16m22s954

Mais derrière cet aspect historique des plus intéressants, c'est surtout la personnalité de ce W. que Barbet Schroeder tend à vouloir nous faire découvrir. En surface W. est calme comme l'eau d'un lac recouverte de nénuphars et de fleurs de lotus, en été. On ne le voit que très rarement s'emporter : lors des interviews notre moine exprime sans sourciller ses théories racistes fumeuses, avec une mauvaise foi indéniable (les moines sont là pour rétablir le calme... et protéger la population - alors même que ce sont eux les assaillants, certains hommes armés prêtant même allégeance devant les caméras à l'homme à la peau orange), ponctuant parfois même sa présentation nauséabonde avec un grand sourire innocent. Lors des discours qu'il fait devant des assemblées de plus en plus nombreuses, notre homme emploie des méthodes de mauvais instituteurs pour faire passer ses idées (genre "chez qui on doit faire ses courses : chez un salopiot de musulman ou chez un bon Birman ?" - la foule, en choeur, chez un B...). Il n'y a qu'à de rares occasions qu'on voit toute la haine qui bout en lui remonter à la surface : lorsqu'il envoie paître sa tenue blanche de prisonnier, une fois libéré, en ruant des deux pieds ou lors de ce discours fatidique où il traitera la responsable de l'ONU de "putain" - non, cela ne se fait pas, même en cas de grosse colère. Présentation donc d'un type à la peau d'orange plutôt lisse mais envahi de l'intérieur par les vers de la haine et du racisme (aime beaucoup Marine et Donald, le bougre, étonnant, non ?). Un doc didactique réglo qui nous donne à voir un paisible diablotin orange au cerveau gangréné par le mal. L'habit ne fait pas le moine.   (Shang - 23/08/18)

vlcsnap-2018-08-23-12h18m29s960


Rien à ajouter, le texte de Shang est parfait. Pas besoin non plus pour Schroeder d'en rajouter : son personnage principal est suffisamment fort pour qu'on se contente de la simple terreur qu'il inspire, et pour que le cinéaste n'ait besoin que de le cadrer pour faire un film fort. Les séquences d'interview sont proprement hallucinantes, tant Wirathu est fascinant avec sa sûreté de ton, ses pensées nauséabondes et les petits sourires qui concluent ses phrases les plus immondes. Le montage est classique mais habile entre les face-à-face avec le zigoto et les images documentaires qui resituent sa pensée dans l'histoire de la Birmanie, et j'avoue avoir découvert ce petit bout d'Histoire récente (et notamment le rôle ambigu de Aung San Suu Kyi dans cette sombre page). Il fait pas bon être musulman dans un pays bouddhiste, ça non, et vous êtes priés de laisser les clichés sur les bons moines rasés et zen au vestiaire : les gusses sont tout autant capables de xénophobie, de racisme, de crime contre l'humanité que les autres, il manquerait plus que ça. On contemple cette catastrophe se dérouler, terrifiés par le simplisme des idées d'un homme qui a réussi à soulever un peuple grâce a ses délires, c'est bien triste.   (Gols - 19/02/21)

vénérable-w

Posté par Shangols à 12:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Les Habits de la Vanité (Itsuwareru seiso) (1951) de Kôzaburô Yoshimura

vlcsnap-2021-02-19-10h42m16s241

vlcsnap-2021-02-19-10h42m41s067

Bien fait de m'intéresser de plus près à l'ami Yoshima tant ce portrait de deux femmes dans l'après-guerre est saisissant, magnifiquement dépeint, plein d'émotion et de symboles : deux sœurs, l'une geisha (la rotonde et sensuelle Machiko Kyô as Kimicho), opportuniste, tout terrain, pragmatique, l'autre travaillant dans une société moderne de tourisme (la grande gigue Yasuko Fujita as Taeko, des faux airs de Thérèse...), effacée, pudique, douce. Deux femmes, deux mondes : Kimicho incarne cette époque d'avant, celle "traditionnelle" de la geisha au service des hommes - mais une geisha qui, pour le coup, sait rester les pieds sur terre : elle travaille pour l'argent, et l'argent elle l'obtient, quitte à s'oublier totalement. Taeko, elle, se réserve pour l'homme qu'elle aime : l'amour devrait suffire pour être heureux et le mariage est la seule option possible. Rêveuse Taeko qui fait fi de l'accord de la mère de son fiancé, qui pense que l'amour est plus fort que tout... Kimicho, de son côté, est sans scrupule mais sans illusions - au moins elle sait où elle va, consciente que l'argent est le nerf de la guerre. Taeko est dépendante de son fiancé, trop mou, trop indécis (si ce n'est pour vouloir l'embrasser dans les coins) et ses petites illusions risquent de rapidement tomber à l'eau. Deux femmes, deux systèmes, deux mondes, chacune tentant bon an mal an de jouer dans leur division, l'une active, prenant des risques (mais attention : trop de protecteurs tue le protecteur), l'autre passive, observant, écoutant, attendant...

vlcsnap-2021-02-19-10h43m08s453

C'est assez remarquable la façon dont Yoshimura croise ces deux destins, ces deux femmes, tout en évoquant de multiples personnages qui vaquent autour : des femmes, surtout, la mère des deux jeunes filles tenant un "salon" ; outre Kimicho, on fait ainsi la connaissance d'une jeune fille à la santé fragile dont la toux devient de plus en plus préoccupante - un élément tragique potentiel ; et puis il y a donc la mère, bien sûr, en compétition avec une ancienne connaissance : cette amie tient également un salon un peu plus classieux mais sa jalousie est terrible depuis que la mère des deux sœurs lui a piqué son protecteur (mort depuis). Cette guéguerre, cette rancoeur a des conséquences, car Taeko est amoureuse du fils de cette autre tenancière - qui forcément s'oppose au mariage. Cerise sur le gâteau, Kimicho lorgne sur un des plus riches clients de cette tenancière si fière : ça sent le fight... Puisqu'on vient d'évoquer un homme, faisons la transition : il y a donc ce fiancé de Taeko, un peu penaud, et les divers clients de Kimicho - qui a une dangereuse tendance à jouer sur tous les tableaux. Tant qu'elle gagne, elle joue : jusqu'au jour où ça casse et qu'un client, à bout, pète un câble...

vlcsnap-2021-02-19-10h43m48s361

 

Kimicho, individualiste, n'est a priori guère sympathique, même si peu à peu, on se rend compte qu'elle est la seule capable d'éponger les dettes de la famille ; elle fait son petit bonhomme de chemin en solo mais elle ne perd pas de vue le(s) bien(s) de l'ensemble de la famille. Elle n'attend rien des autres et livre son combat de son côté ; Taeko, forcément, a le beau rôle de la fifille bien sous tout rapport mais son manque de caractère et de volonté risque de finir par lui nuire. Ces deux sœurs n'ont a priori rien à voir mais sont faites pour se compléter : Kimicho saura trouver les mots quand Taeko se retrouve au fond du trou et Taeko, par sa liberté et sa "pureté", justifie toutes les actions de Kimicho ; cette dernière, pour reprendre un joli symbole du film doit défoncer les barrières pour (espérer) survivre et surtout pour permettre à sa sœur (l'avenir de la femme japonaise ?) que les barrières s'ouvrent devant elle. Des désillusions (Taeko tombe de haut), du charme (Kimicho "sait y faire" avec les mâles) et un final qui oscille entre tragédie (la course poursuite de l'homme au poignard... digne d'un thriller) et vagues espoirs de lendemains qui chantent... Du bel art parfaitement mis en scène (Yoshimura n'a rien à envier à Ozu dans son utilisation des trains) et une Machiko Kyô absolument étincelante dans ce rôle antipathique mais courageux - le pragmatisme a un coût... (Shangols a 15 ans sinon...)

vlcsnap-2021-02-19-10h41m19s091

vlcsnap-2021-02-19-10h40m33s250

Posté par Shangols à 08:45 - - Commentaires [0] - Permalien [#]