Shangols

29 mai 2016

Une Histoire immortelle (1968) d'Orson Welles

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Le gars Welles a toujours été attiré par les liens sulfureux entre réalité et fiction. Il trouve dans cette adaptation d'une œuvre de Karen Blixen matière à réflexion. Un vieil homme (Welles, le teint terreux), habitant une vaste demeure à Macao, a un pied trois-quarts dans la tombe. Fatigué d'écouter son comptable lui lire ses anciens livres de compte, cet ancien marchand sur la pente aimerait se voir conter d'autres types d'histoires. Sa seule véritable référence est le récit d'un marin qui, lors d'une escale, a loué ses services (...) à un homme riche pour cinq guinées. Ce récit, d'après son comptable, constitue une légende maritime que l'on se raconte de port en port... Welles décide alors, comme un ultime caprice, de charger son comptable de "mettre en scène" la fameuse histoire. Il lui suffit pour cela de trouver un marin auquel il demandera de coucher avec une jeune femme. La jeune femme que "recrute" le comptable n'est autre que Jeanne Moreau dont le propre père a été ruiné par Welles... Une histoire qui risque bien de finir de façon funeste pour celui qui tire les ficelles...

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Comme il s'agit d'une des toutes dernières œuvres de fiction de Welles, on sent venir de loin les trois mille mises en abyme possibles. Liens poreux et dangereux entre fiction et réalité, arrogance du "metteur en scène" qui, pour quelques piécettes, dirige le destin des autres (acteurs ou pas) ou qui se plaît à se retrouver au premier rang des spectateurs voyeurs... Si l'on ne peut être que déçu par l'ultra simplicité des décors (ça sent la téloche... ah ben oui, c'est pour l'ORTF) et la sobriété de la mise en scène (on traque quand même les petits jeux avec la profondeur de champ ou l'efficacité de certains champs / contre-champs (mais c'est bien parce que c'est Welles...)), on en a pour notre argent au niveau de la réflexion (les séquences avec des miroirs sont cadeaux). Notre jeune couple (un marin blond comme les blés et une Moreau toute fière d'annoncer ses 17 ans - elle en a quarante, la bougresse) se prête presque malgré eux au petit jeu de cet ogre mourant, sans être vraiment dupes des circonstances : s'ils se plaisent, ils n'oublient pas, surtout elle, qu'ils ne sont « dans l’histoire » que des marionnettes... L'érotisme côtoie une évidente froideur lors de leur "face à face" in bed... Plus intéressant à creuser est le fait que cette histoire, cette légende, ce conte, dès lors qu'elle se déroule "en vrai", qu'elle est jouée, perd de son charme... Elle avait jusqu'alors une certaine aura (les marins aimaient à raconter ce récit aux voyageurs) : elle semble, à mesure qu’elle « se réalise », se déroule, se vider de sa substance, de son intérêt, de son essence - le metteur en scène n'y survivra pas (c’était fatal), comme si toute la magie de ce récit (qui le tenait jusqu'alors encore en vie) s'était évaporée. En réalisant son ultime caprice, son fantasme, notre homme semble ne plus avoir de raisons de vivre... Lorsque l'on fait le métier de cinéaste, cette œuvre à tiroirs - ou plutôt à double fond - prend forcément des allures de testament. Du coup, à défaut d'y retrouver à chaque plan le génie et l'audace de la mise en scène de son créateur, on sourit devant les diverses et multiples interprétations que l'on pourrait prêter à la chose. Un téléfilm d'une heure qui sent le sapin. Les gens / légende de Macao.   

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LIVRE : Nuit de Fureur (Savage Night) de Jim Thompson - 1953

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Un petit polar du gars Jim Thompson, c'est toujours une petite dose de noir assurée. On suit donc les pas de Little Bigger, un véritable nain sur la pente qui doit éliminer une balance dans un bled. Notre type, dont la couverture est de suivre des cours à l'Université (pas vraiment sa tasse de thé, le type a le même parcours scolaire jusque-là qu'un quidam de la télé-réalité) est malade (il crache des glaires ensanglantées ce qui n'est jamais bon signe) : sur sa route, non pas une, mais deux femmes fatales (ça sent mauvais d'entrée de jeu). Il y a la propre femme de l'homme qu'il doit descendre (il est logé dans leur pension) qui l'allume aussi vite qu'un interrupteur. Little Bigger pense qu'il trouve là une alliée qui ne serait guère marrie de se débarrasser de sa plaie de compagnon alcoolo. Il y a également dans ladite pension une servante handicapée sur laquelle Little Bigger laisse trainer ses yeux et bientôt ses mains. Il joue à l’évidence un petit jeu dangereux mais l'on sent dès le départ que notre homme n'a plus grand-chose à perdre si ce n'est sa vie qui tient plus qu’à un fil... Va-t-il être capable d'aller quand même jusqu'au bout de son contrat (il bosse pour un mystérieux boss qui sait lui mettre la pression) ? Mais le suspense n'est-il pas tout simplement de savoir en combien de morceau notre homme va finir...

On aime chez Little Bigger ce petit côté méga loser : il parvient certes à tirer son épingle du jeu avec les femmes mais l'on sent que l'aiguillon empoisonnée de celle-ci ne peut que se retourner contre lui. Plus il tente de se la jouer incognito dans cette petite ville (il trouve du boulot, fait ami-ami avec la femme du shérif, va en cours même s'il est sujet de moqueries...), moins l'on sent notre gars en sureté... Lui-même semble ne plus y croire dès le début et l'on a le sentiment qu'il serait l'un des premiers à vouloir se tendre lui-même un piège... Une mission suicide ? Littéralement, oui... Une oeuvre au noir qui ne peut que se finir dans un bain de sang : reste simplement à savoir d'où viendra le coup mortel. Un Jim Thompson de bonne tenue, rythmée en grande partie par des dialogues efficaces, tranchants. Dommage qu'il n'y ait plus de maître du genre pour adapter la chose sur grand écran (la B.D., elle, a su saisir la balle au bond).

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28 mai 2016

Terreur à l'Ouest (The Oklahoma Kid) (1939) de Lloyd Bacon

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Un western mettant en scène une confrontation entre Bogart (abonné alors aux rôles de méchant avec son petit rictus carnassier) et Cagney (la boule de nerfs au petit sourire suffisant et hautain), forcément je prends. Même si Bacon met un certain temps à faire frire son action, les images signées de l'excellent James Wong Howe et le final relativement enlevé valent également le détour. L'histoire, elle, n'est pas fantastiquement originale : Bogart détourne le fric réservé aux Indiens (on leur achète leur terre pour laisser la place aux farouches cow-boys : que de bonté et de générosité chez nos amis Ricains) avant de se faire piquer la thune par le gars Cagney, l'Oklahoma Kid du titre. Une fois la ville de Tusla construite (en une poignée de jours), on retrouve notre gars Humphrey à la tête d'un casino. Dans cette petite ville où il fout le boxon, tout l'oppose aux Kincaid garants de l'ordre et de la loi. Manipulateur à souhait, le Bogart pense bien pouvoir évincer la famille en accusant le père Kincaid de meurtre. C'est là qu'intervient Cagney (le retour) qui n'est autre que Jim Kincaid, le trublion hors-la-loi de la famille. Il a l'occasion de se racheter en mettant Bogart hors de nuire.

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Avouons que la première heure ne nous réserve que peu de surprise si ce n'est ce plan large sur ces cow-boys dans leur charrette endiablée prenant possession de leur terre. Le directeur de la photo se montre particulièrement habile à filmer ses charrettes filant à toute allure : il le prouvera d'ailleurs une nouvelle fois un peu plus tard dans le film avec cette caméra embarquée sur le toit d'une diligence. Une première partie en effet un peu terne avec un Cagney qui semble volontairement déserter le film – on le retrouve après un long tunnel  en train de couler quelques jours paisibles avec une Mexicaine : on se demanderait presque si on ne l'avait pas oublié dans le scénario. Heureusement le final se révèle un peu plus palpitant : on assistera dans l'ordre à une course-poursuite rondement menée (Cagney détruit son cheval en se faufilant partout dans les petits chemins de montagne), à un lynchage public particulièrement virulent (même si l'essentiel se déroule hors-champ, ce qu'on en devine fait froid dans le dos), aux exploits d'un Cagney en vengeur pugnace (les responsables du lynchage tomberont comme des mouches) puis à la baston finale entre Cagney et Bogart (qui a, disons-le clairement, peu de chance de s'en sortir vu la façon dont il balance ses chaises ou ses bouteilles sur le Cagney... Il a besoin de lunettes, le Humphrey, ou de cours de cascade)... On frémit donc enfin un tantinet lorsque l'action s'accélère dans la dernière ligne droite. On pourrait aussi évoquer les amourettes entre Rosemary Lane (pas vraiment ce qu'on appellerait une femme fatale...) et les deux frères Kincaid mais elles n'ont que bien peu de piment. Un western au final avec sûrement un peu trop de gras mais qui permet de découvrir pour la petite histoire Cagney et Bogart dans leur tout premier western... On ne cachera pas qu'ils brilleront plus dans le film noir.

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Go west, here

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LIVRE : Daddy Love de Joyce Carol Oates - 2013

9782848765105,0-3173929Oates s'enfonce de plus en plus dans la noirceur, et nous balance dans les gencives un roman glauque et dérangeant assez fort. En épurant à mort sa trame, elle narre l'enlèvement d'un enfant par une sorte de prédateur particulièrement torve (un ogre prédicateur pas éloigné du Mitchum de La Nuit du Chasseur), sans chercher de construction narrative précise, sans surenchérir dans les évènements, juste en décrivant l'horreur. Les premiers chapitres sont particulièrement inventifs : ils reviennent sans arrêt sur l'évènement traumatique, le moment où la mère lâche la main de son enfant et que celui-ci disparait ; chaque nouveau chapitre redémarre exactement au même endroit, écartant le point de vue, rajoutant des détails, revenant sur des indices, etc. Parfaite illustration de l'obsession de la mère qui culpabilise, et très intéressante tentative de "hors-champ" cinématographique à l'aide des mots. Une fois cette folie définie, le roman opère un virage, et s'intéresse au duo formé par le ravisseur et la victime, et là on tombe dans un lent film d'horreur assez terrible. A la fois complètement cinglé et très précis quant aux modalités de ses crimes, "Daddy Love" est un être tordu comme seule l'Amérique peut en produire, pur résultat d'un mysticisme religieux mal digéré, de pulsions sexuelles inassouvies, de haine des femmes et d'homme en mal de paternité et d'aurorité, il est parfaitement crédible dans ses dérèglements, et cette vérité rend le livre dérangeant. La simplicité de la trame alliée à la véracité des personnages et à la justesse psychologique donne des airs de documentaire à ce cauchemar. Oates s'intéresse aussi beaucoup à l'enfant, à ce qui fait qu'il finit par accepter son sort et ne pense même pas à s'enfuir ou à dénoncer son ravisseur. De quelque côté qu'elle se place, mère, enfant ou pédophile, elle sait en tout cas toujours rendre avec intelligence les tourments intérieurs de chacun. Ses tendances "stephenkingiennes" handicapent parfois le livre, qui lorgne vers le suspense, le thriller, le polar, alors qu'il est bien meilleur quand il se contente de dresser un portrait du monde en tant qu'enfer. Mais Daddy Love reste en tête comme un mauvais rêve longtemps après la lecture, ce qui, au vu de l'intention de Oates, pourrait bien être une réussite.

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26 mai 2016

Route One / USA (1989) de Robert Kramer

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Parfaite synchronisation entre le gars Gols et Shang à quelques milliers de kilomètres l'un de l'autre : pendant que mon comparse sillonnait les routes de France en 2015 avec Depardon, j'étais sur la Route One (mythique road allant du nord au sud des States sur la côte est) en 1989 (j'ai toujours un temps de retard) avec Kramer - film dans lequel je m'étais lancé sur un conseil toujours super avisé de l'un de nos éminent commentateurs. Le parallèle ne s'arrête pas seulement sur le principe du road-movie et des interviews de "passants" : on sent parfaitement que les deux hommes en s'intéressant aux "petites gens" (nous, quoi) ont la volonté de donner la parole à ceux qui ne l'ont jamais. Là où je pense tout de même que l'oeuvre de Kramer est plus ambitieuse que Depardon (je ne l'ai point vu mais me fie aux commentaires de Gols), c'est qu'elle s'intéresse à tout un pan de l'histoire des Etats-Unis (voyage dans l'espace mais aussi dans le temps) et donne à voir toute la réalité sociale de cette Amérique "cachée". Disons-le d'ailleurs en un mot : cette œuvre est absolument bluffante. Why ? Le principe de départ semble ultra simpliste (le personnage principale, de retour aux States après avoir passé dix ans en Afrique comme docteur, s'apprête à bouffer de la route) et s'annonce un peu ennuyant sur 4h (Si le type est un fan de Wenders, on va le voir changer un pneu en temps réel). On se fourre le démonte-pneu dans l'oeil. Sans avoir l'air d'y toucher, chaque étape, chaque interview (sans effet choc à la mode : caméra toujours solidement posée sur son socle, droite dans ses bottes) constitue une pièce dans le puzzle américain d'hier et d'aujourd'hui ; au bout de 4 heures, lorsque l'ensemble de l'oeuvre apparaît, on a l'impression que le gars a été complet, est parvenu à nous livrer un condensé de toute l'histoire des States jusqu'à nos jours. Un véritable tour de force en si peu de temps, sans jamais avoir été didactique, sans jamais avoir donné le sentiment que tout cela avait été parfaitement planifié, organisé.

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Du nord des States (où il est question d'une nation indienne locale qui survit... en jouant au bingo) à Miami (et son immigration cubaine), chaque rencontre, chaque "reportage" (même si le mot n'est pas vraiment adéquat : pas de montage à la mitraillette, juste la volonté de montrer des "choses vues" comme si elle se trouvait inopinément sur la route de notre homme) permet d'illustrer une facette de cette Amérique : qu'il s'agisse de faits historiques, disais-je, (sont évoqués en vrac l'écriture de la Constitution américaine, la guerre de Sécession et la fin de l'esclavage, la guerre du Vietnam...), de littérature (Whitman et Thoreau notamment), de mouvements conservateurs (des prédicateurs aux assoces anti-avortement), de l'Amérique "d'en bas" (les hôpitaux publics dans les quartiers défavorisés ou les associations de bénévoles distribuant "la soupe populaire"). Autant de thèmes traités "en immersion" (le docteur que l'on suit met toujours la main à la pâte et interroge les personnes qui se trouvent autour des lieux historiques) avec un naturel évident. S'ajoutent bien sûr à cela toutes les rencontres de hasard (sauf une : il retourne après des années chez un pote, camarade d'armée ; ce dernier est un peu diminué depuis qu'il a reçu une "balle dans la bouche" lors d'une enquête journalistique) qui sont autant de portraits en creux de ce non-rêve américain (des gens du "commun" avec leur petite touche perso plus ou moins farfelue). Ce "road-trip-dans-le-temps" (vous voyez les Visiteurs ? A l'opposé du spectre en terme de finesse et d'intelligence) se suit sans que l'on compte les kilomètres, sans jamais qu'on ait l'impression d'être dans le pur anecdotique (véritable tour de force en soi) : toutes ces images sont pleines comme un oeuf d'humanité, d'empathie pour son frère humain, et parfois même chargées d'émotion (la visite by night du monument aux morts (où sont gravés notamment ceux de la guerre du Vietnam) a failli me tirer une larme)). Bref, un doc number one pour tous les amoureux du réalisme, de l'absence d'artifices.

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Les Habitants de Raymond Depardon - 2016

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Patiemment, lentement, modestement, Depardon continue à radiographier la France telle qu'elle est, dans la diversité de ses opinions, de ses langues et de ses accents, comme on dit dans les émissions de France 5, tout en tentant un cinéma objectif, réduit à son strict minimum. Les Habitants ressemble un peu, dans son procédé à Paris, qu'il réalisât il y a 20 ans : il y a une sorte de confiance assez naïve dans les vertus du hasard en tant que garant de l'objectivité. Comme il le fit naguère avec les femmes de la gare Saint-Lazare, Depardon attrappe "au hasard" des gens en train de discuter dans la rue, et les invite à poursuivre cette conversation sous l'oeil de sa caméra, sans filtre, sans question, en s'absentant même du dispositif. Ces duos se retrouvent donc dans une caravane posée au milieu de leur ville, assis devant une fenêtre, de profil par rapport à la caméra fixe, qui cadre toujours à la même distance. Il s'agit donc d'enregistrer une parole, toute simple, sans les artifices du cinéma (direction d'acteurs, mouvements d'appareil, travail sur les cadres, etc.)

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Ca n'est, il faut le reconnaître, pas toujours passionnant dans le résultat. On se rend vite compte que ces conversations ne vont pas mener à grand chose : trop partielles pour représenter un état de la France crédible, trop banales pour vraiment fabriquer un film intéressant. Bien entendu, l'objectivité cherchée ne bluffe personne, à commencer par Depardon lui-même. Bien sûr que son film est mis en scène, comme les autres, et même si le procédé, clairement, s'approche de la vérité toute crue (on pense à Ten de Kiarostami qui était sur une idée assez proche), la réalité passe par le filtre du montage, de la lumière, etc. Le comportement des "acteurs" change quand ils sont devant l'oeil de la caméra, ça va de la timidité à la crânerie, de ceux qui se sentent obligés de dire des choses capitales à ceux qui surjouent l'amour, l'amitié ou le fendage de pipe, et tout ce petit monde semble finalement assez éloigné de celui que l'on peut surprendre dans la rue. Mais c'est vrai que le film donne aussi une photo intéressante d'une certaine France du bas : il y est question essentiellement de couple, de boulot, de peur de l'avenir, d'incompréhension entre générations. On y voit des cons de p'tits jeunes parler de "casser le cul à des salopes", des vieux soupirer sur leur jeunesse enfuie, des amies se donner des conseils amoureux, des filles émancipées affronter leurs mères réacs, des jeunes mariés évoquer l'enfant à venir, etc. Le choix des protagonistes est assez vaste et dresse un portrait assez mélancolique de notre temps. Mais finalement, dans ce qui est dit, Les Habitants échoue dans son envie de nous faire aimer ces gens, de les rendre attachants ou intelligents. On s'ennuie un peu devant ces conversations banales qu'on a entendues partout mille fois, et si de temps en temps notre cerveau fonctionne (on aime certains personnages, on en rejette franchement d'autres), le reste du temps on reste assez morne devant la chose.

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Mais d'un point de vue conceptuel, Depardon gagne indubitablement des points. Dans son fantasme de cinéma débarrassé de toute subjectivité, il invente le dispositif parfait : des gens qui parlent, une caméra en plan fixe sur eux, le monde qui vit par la petite fenêtre derrière eux, point. Et, pour appréhender cette réalité, le spectateur, qui fait le focus sur l'un ou l'autre des protagonistes, qui dialogue avec ces personnages ordinaires, qui réagit intérieurement, qui aime certains « héros », qui en rejette d'autres. Soit une parole dans un territoire et une durée, regardée par un public, définition épurée du cinéma. La simplicité de l'installation, que je ne peux qualifier que de "straubienne" (ne serait-ce que pour me la péter grave) est inversement proportionnelle à la richesse du projet. Pour ponctuer ces dialogues, Depardon monte de très longs travellings avant qui suivent la caravane sur les petites départementales françaises, plans rigoureux, répétitifs, austères s'il n'y avait la très belle musique pour les aérer un peu. Ils sont certes une ponctuation du film, ils servent certes à prolonger le discours candide sur "prendre le temps de voir passer le temps", ils rendent certes compte des saisons avec ces changements de climats et d'atmosphère ; mais ils sont surtout là pour nous faire éprouver presque physiquement cette durée si chère au cinéma de Depardon. Beaucoup aimé aussi cette façon d'utiliser la fenêtre qui donne sur la rue comme une sorte d'ouverture sur la vie, qui vient parfois, par le gré des hasards accompagner les paroles (un mariage pendant une conversation de couple, des flics pendant que des vieux évoquent leurs 400 coups passés, une ville tranquille quand des vieillles pomponnées parlent de la sécurité à Nice). Finalement, sous ses airs bonhomme, on a peut-être là un film captivant sur la définition même du cinéma. Il aurait peut-être plus sa place dans un musée que sur un grand écran, mais il est, en même temps qu'une déclaration d'amour à la diversité de la population française, un vrai moment d'intelligence.

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25 mai 2016

LIVRE : Un dernier Verre au bar sans nom (Fridays at Enrico's) de Don Carpenter - 1995

9782366241914,0-3163035Voilà le manuscrit qui restait chez le grand Don Carpenter quand il jugea bon de se faire sauter le caisson, et qui paraît enfin dans une édition et une traduction superbes. On aimait déjà beaucoup les romans précédents du gars, tressages toujours subtils entre chroniques de moeurs amères et tragédies terribles. Mais celui-ci est sûrement le plus beau, variation bluesy autour de Martin Eden de London, ou catalogue de désillusions, ou comédie douce-amère autour des faillites de couples. On pourrair sortir tout chafouins de cette lecture, et pourtant quelque chose de lumineux jaillit de ces pages entièrement consacrées à des vies d'échec et des ambitions brisées, peut-être parce que le sujet principal en est la littérature, la beauté, l'amour, et la somme de concessions qu'on accepte de faire ou pas pour les atteindre. On suit la vie d'une poignées d'aspirants-écrivains dans l'Amérique urbaine de la beat-generation, tous voulant atteindre le graal : écrire un roman qui marquerait l'Histoire autant qu'Hemingway ou Faulkner. Vétéran de la guerre qui tente de relater avec honnêteté les horreurs qu'il a vécues, cambrioleur timide qui s'attaque au roman de gare, jeune désoeuvrée qui tombe par hasard sur le talent enfoui en elle, somme de vagues poètes, de littérateurs sans oeuvre, de profs de littérature ratés, de jeunes espoirs vieillissants, toute cette faune qui se croise dans les bars enfûmés de San Francisco ou de Detroit, se soûle en lorgnant Brautigan, baise pour ne pas avoir à se retrouver devant la page blanche, s'aime, se trompe, divorce, connaît le succès puis l'oubli, puis refait la même chose le lendemain. Jusqu'à ce que ces carrières avortées échouent à Hollywood, où quelques producteurs illettrés massacreront leurs plus belles idées pour en faire un objet commercial. Bref, récits de naufrages croisées, aucune de ces destinées ne parvenant au bout du compte aux rêves de départ.

Carpenter aura lui aussi connu les désillusions, de l'amour et de l'écriture, et transforme cette amertume en un immense roman d'apprentissage à l'américaine. Un dernier Verre au bar sans nom a le punch, la rapidité, le rythme de ses grands modèles : utilisant un champ sémantique très réduit, il invente une langue proche du jazz, pleine de répétitions, de retours, de digressions, de décrochages brusques qui ne font pourtant jamais oublier la mélodie principale. La multiplicité des personnages en fait un livre choral dont tous les chanteurs joueraient la même partition : plaisir de plonger dans cette musique qui tient impeccablement sur 400 pages, d'être dans un univers immédiatement reconnaissable (les bars "bobos" des intellectuels de l'époque) et de se sentir pourtant "en trop", pas à sa place. C'est en tout cas ce que ressentent ces personnages, tous attachants, tous dessinés avec une grande justesse, tous émouvants dans leurs échecs successifs, tous énervants dans leurs jalousies, rancoeurs et ambitions douteuses. On n'est jamais dans un "roman pour romanciers", parce que Carpenter sait rendre tout ça universel, et sait traiter un thème qui peut toucher tout le monde : la recherche de l'absolu, en amour, en art, dans la façon de vivre. Jamais too much non plus, l'écriture reste au plus près de l'os, évite le mélodrame ou les grandes orgues, et se contente de jouer sa mélodie infiniment triste sur un mode mineur. Du coup, on ressort de la chose chamboulé. Magnifique.

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24 mai 2016

Je suis Ingrid (Jag är Ingrid) (2015) de Stig Björkman

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Voilà un portrait dans l'intimité de la méga star suédoise à partir de ses lettres, de son journal, d'images (multiples) tournées par elle-même et ses proches dans le cadre familial (vous avez toujours rêvé de voir Ingrid ramasser la pelouse avec une brouette ? Cette œuvre est pour vous) et du témoignage de ses quatre enfants, Isabella Rossellini en tête. Vous allez me dire, sa vie perso, on s'en fout et je sens dans votre regard une pointe de mauvais esprit et de mépris. Certes, il peut paraître un peu paradoxal d'approcher l'Ingrid par ce biais, elle qui eut tant à souffrir de l'intrusion des journalistes et des paparazzis dans sa vie (suite à sa relation avec Roberto Rossellini, elle devint aux States la figure incarnée de la femme adultère... Quand on voit le nombre de journaleux présents quand elle retrouve sa fille à la descente d'avion ou lorsqu'elle divorce, on se dit que c'est quand même un métier où il n'y a pas grand-chose à foutre). Mais cela permet de découvrir une femme de tête, qui privilégia toujours sa passion (le cinéma, le théâtre), ses amours (Cappa, Fleming, Rossellini) au qu'en dira-t-on. Et ses enfants dans tout cela ? Oui, plus d'une fois, on sent chez ceux-ci une petite pointe de ressentiment dans le fait que leur mère n'ait pas toujours été présente à leur côté. Mais lors de leurs multiples retrouvailles, elle incarna toujours celle qui tenta de mettre de la lumière, de la gaieté dans leur vie (de la même façon que sur l’écran d’ailleurs): elle fut en quelque sorte plus une sorte d'amie qu'une mère classique... On s'en fout toujours, non ? Eh bien franchement, je continue de vous trouver durs car ce portrait permet de comprendre à quel point l'angélique Ingrid fut, derrière le masque, une femme de caractère, une véritable figure féministe avant l'heure, ne jouant pas forcément le petit jeu que l'on attendait d'elle : le plus impressionnant dans ce doc sur la grande Ingrid, c'est de la voir, même au moment où elle est attaquée de tous côtés dans la presse, être capable de garder le sourire dans le flash des paparazzis. A chacune de ses apparitions publiques, elle garde un sang-froid absolu face à ces prédateurs aux allures de vautours lumineux.

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Et sa carrière dans tout cela ? On sent bien que la Bergman avait un besoin vital de faire son taff, de se glisser dans la peau d'un personnage pour échapper à sa réalité, ou plus précisément pour avoir un rapport plus serein avec la réalité. Si sa vie fut un peu mouvementée (tous les dix ans, elle éprouva le besoin de faire un grand chambardement dans sa vie : elle passa ainsi une dizaine d'années aux States, puis en Italie, puis en France pour finir en Angleterre), les rôles qu'elle incarna semblent lui donner au moment M une sorte de stabilité, d'assurance, de tranquillité. Elle apparaît tout du long comme étant à l'opposée d'une starlette (d'hier et d'aujourd'hui) : un professionnalisme absolu, une capacité à vivre simplement ses envies, une intelligence véritable. Et une aura évidente sur la pellicule des films d'Hitchcock à ceux de Bergman. Si l'on a l'impression de découvrir une femme sans aucun maquillage dans tous les sens du terme, on regrette malgré tout que son travail représente un peu la partie congrue de ce doc très fouillé : on devine, quand on la voit sur le plateau avec Bergman, que l'Ingrid n'était pas du genre ultra passif sur un tournage et l'on aurait voulu en apprendre un peu plus dans ses relations (de travail) avec les nombreux réalisateurs qu'elle côtoya. De plus, on sent parfois la volonté d'éviter tout portrait à charge (oui, elle ne fut pas toujours proche de ses enfants mais elle les aima plus que tout, on saisit bien la morale de la chose) comme si l'Ingrid était littéralement un ange qui ne se départissait jamais de sa bonne humeur, capable d’irradier son entourage 24h sur 24. On a du mal à y croire… Imprimer la légende, quoi. Mais on ne boude pas pour autant son plaisir après avoir passé deux heures dans l'entourage de son sourire. Et quel sourire, mes bons. Une star intersidérale comme on n'en fera plus, voilà, c'est dit.

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Ma Loute de Bruno Dumont - 2016

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Dumont avait bien senti qu'il m'avait enthousiasmé avec son P'tit Quinquin. Il a donc voulu réitérer l'expérience sur grand écran, convaincu qu'il est désormais un réalisateur de comédie. Et moi, je dis bravo, belle tentative de prendre à contre-pied à la fois les amoureux de son cinéma passé (dont je suis) et ceux qui avaient grincé des dents devant l'impureté et les bravades de sa série télé. Nous voilà à cheval entre un univers déjà connu chez Dumont (les gars du Nord, la lutte des classes, la présence hyper forte du paysage) et un monde entièrement nouveau, non seulement chez lui mais dans toute l'histoire du cinéma : les vedettes sont convoquées pour faire face aux amateurs, les archétypes du cinéma bourgeois affrontent les corps tordus qui ne rentrent pas dans le cadre, la marmite fait bouillir un maelström de sensations bizarres, contradictoires et pas toujours agréables, et nous voilà avec le film le plus barré, le plus malaisé, le plus sidérant de l'année.

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D'un côté donc, le retour du Quinquin : des paysans du cru, trognes impossibles, accent à couper au harpon, charisme dans les basques. Dumont les montre dans leur jus, misérables maisons de pêcheurs croulantes au milieu des marais, et s'amuse de leur image : ceux-ci sont cannibales, et leur noble métier consiste essentiellement à faire traverser aux touristes endimanchés les étendues d'eau en les portant dans leurs bras, à servir de pauvres omelettes à des bourgeois confits de suffisance, et à balancer un bon coup de rame de temps en temps sur l'un ou l'autre pour nourrir la turbulente smala. Autres personnages issus de la série : un couple de gendarmes bien entendu quasiment incompétents et pas faits pour le taff, ici un bizarre albinos taquin et un commissaire obèse, dont le burlesque est souligné par une tenue à la Dupont-Dupond ou à la Chaplin. De l'autre côté : les bourgeois, ramassis effrayant d'aristocrates de fin de race, ne sachant plus que pousser de vagues "formidâââble, épâââtant" devant les beautés du paysage ou se pâmer devant la sainte du coin, comme si l'aristocratie à la Proust venait s'échouer dans ce paysage du bout du monde, le corps cassé, le verbe caricatural, la lignée brisée par les rapports consanguins.  Autour d'eux, le spectaculaire paysage de ces plages perdues, de ces marais sans repère, de ces dunes battues par le vent, de ces ciels fordiens, cadrés avec l'élégance suprême qu'on lui connaît par Dumont, qui transforme cette lutte des classes en western maritime.

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Une fois qu'on a dit ça, on n'a rien dit. Il faut le voir pour le croire. Dumont ose tous les excès, les plus beaux (la poésie magnifique d'un gros homme qui devient un ballon, la beauté d'un amour entre deux êtres que tout sépare, la simplicité des mots d'amour) et les plus âpres, ceux-ci concentrés principalement dans la direction d'acteurs : c'est bien simple, on n'avait jamais vu Luchini, Bruni-Tedeschi et Binoche dirigés comme ça. Dans les premières minutes, ça heurte le regard et l'intelligence. Les exagérations de jeu sont carrément clownesques, mais dans un humour glaçant, pas drôle, tellement poussé qu'il en devient gênant. C'est Luchini qui sidère le plus, puisque Dumont utilise son statut de grand cabot littéraire pour le transformer en pauvre mec cassé, dont les mots raffinés ne sont plus que des petits aboiements minables. Peu à peu, on comprend : la caricature est telle que la lutte des classes, certes parfois lourdement dénoncée, devient une sorte de jeu de massacre où chacun, cannibales et consanguins, pauvres et riches, intelligents et neuneus, sont renvoyés dos à dos. Il fallait cette dose-là de charge sur les personnages pour rendre aussi fort le couple central composé donc de "Ma loute", jeune marin buté et secret, et Billie, fille ou garçon, véritable touche de beauté au milieu de la monstruosité ambiante. C'est ce duo-là qui transforme ce monde affreux en beauté, et c'est lui qui porte l'éternelle thématique de Dumont : la quête de la grâce au milieu du chaos. Le personnage de Bruni-Tedeschi l'atteint lors d'une scène impressionnante d'audace (on se croirait dans Théorème de Pasolini, là aussi référence constante du cinéma de Dumont) ; mais c'est surtout dans les scènes sublimes entre les deux enfants qu'elle se cache : Dumont les cadre en occultant le monde des humains, sur fond de ciels profonds ou de mer déchaînée, et traque en eux la petite étincelle d'humanité qui reste dans ce monde fini. Comme toujours, le paysage sert de lien symbolique à la trame : nous sommes au bout, à la fin, de quelque chose, et ce couple est la seule issue du film, son seul élément qui ne soit ni monstrueux ni burlesque.

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On peut regretter que Dumont se répète par rapport à P'tit Quinquin (en moins bien, Ma Loute est moins profond) ; on peut trouver aussi que l'attaque se fait aux boulets de canon, manque un peu de finesse ; on peut aussi être fatigué par cet esthétisme qui confine à l'image d'Epinal. Mais on ne peut que rester bouche bée devant l'intelligence et l'absence totale de concession de ce film, empreint de références (Ford et Pasolini, donc, mais aussi Fellini pour la fin, Tati pour l'humour sonore, Buñuel pour l'ensemble, sans parler des clins d'oeil à la peinture (Courbet)) et pourtant absolument seul dans son créneau, sublimement mis en scène qui plus est. Je propose que le jury de Cannes revoit sa copie et accorde la Palme à ce film ; pour moi c'est fait.

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Le Bureau des Légendes - saison 2 - 2016

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Une seconde saison qui prolonge toutes les promesses de la première. Kasso-Malotru (tous ces agents portant des noms de jurons du Capitaine Haddock, on apprécie le clin d'oeil) est passé à l'ouest ; il collabore avec la CIA dans un but perso bien précis : filer des informations classified aux Ricains pour que ces derniers essaient de sortir sa belle des griffes syriennes. La fin justifie-t-elle les moyens ? Ah ça, ma bonne dame, que ne ferait-on pas quand on aime - et que l'on se sent coupable de la panade dans laquelle se retrouve l'être aimé... La saison 2 est beaucoup moins "fleur bleue" - le flirt entre Kasso et sa Syrienne tourne un peu court... - mais la tension s'intensifie autour des différents enjeux : Kasso et sa position d'agent double, l'agente spéciale en Iran qui a maille à partir avec le régime et les gardiens de la Révolution et ce bourreau français de Daesh que l'on tente par tous les moyens de supprimer. Trois trames principales pour cette nouvelle mouture qui sont une nouvelle fois parfaitement agencés (au scénar, on note l'arrivée entre autres du gars Hippolyte Girardot, ce qui pour une surprise est une surprise ; dans le rayon des clins d'oeil, on sourit également lors du flash-back qui narre la rencontre entre Kasso et sa Syrienne : aucun doute là-dessus, Rochant aime encore et toujours les balcons). Au niveau du casting, Kasso joue avec la mâchoire de plus en plus serrée et ne se permet qu'en de rares occasions un petit rictus contrit - je reste fan du gars en tant qu'acteur. Darroussin, beaucoup moins détendu que lors de la première saison, oscille entre parano et pugnacité : il demeure persuadé qu'il y a une taupe au sein de la DGSE et notre ami est prêt à tout mettre en branle pour mettre la main dessus - autant dire que les rapports à la coule entre Kasso et Darrousse prennent une autre tournure ; on serre des fesses à chacune de leur confrontation, les deux personnages gardant toute notre sympathie... On note aussi l'arrivée dans le casting du gars Mathieu Demy qui a laissé tomber le poste de réal au profit d'un rôle toute en retenue et en sécheresse.

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Rochant, dans cette deuxième saison, a également décidé de se donner un peu d'air en sortant des bureaux anxiogènes parisiens. Les nombreux passages en Iran, en Syrie ou même à Chypre (tous tournés au Maroc ? Bouarf, à la limite, là n'est pas la question, on n'est prêt à y croire les yeux fermés) permettent au récit de prendre un peu plus d'envergure. On apprécie une nouvelle fois la prise directe avec l'actualité internationale ou... littéraire (Sara Giraudeau lisant Vernon Subutex tome 2, on sourit, forcément) et cette capacité du scénar à nous faire croire que le dessous des cartes nous est, enfin gracieusement révélés (oui, ma naïveté est parfois touchante...). Bref, on boit une nouvelle fois comme du ptit lait tous ces aléas de la vie d'agent jamais à court d'imagination pour monter une opération. Kasso, you're my spy.

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22 mai 2016

Le Chemin d'Ernoa (1920) de Louis Delluc & René Coiffard

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Ce qui touche, dès les premières images de cette œuvre sublimement rénovée par la cinémathèque française (j'aime les vieilles péloches bouffées par les mites / mythes mais quand on a une image aussi belle, si fidèle sans doute à l'original, on ne peut qu'applaudir à deux mains), c'est l'aspect "réaliste" de la chose : un homme marche dans un village basque, sans précipitation, quelques plans suffisent ensuite pour nous présenter les coutumes locales, avant que l'on retrouve le pas nonchalant de notre homme. Lorsqu'il rend visite à sa voisine américaine, on sent là encore tout le côté "normal" de la discussion sans jeu outrancier, sans effet de montage pour le fun, sans carton inutile : juste être au plus près de ces personnes sans avoir à multiplier les tics cinématographiques. L'intrigue se met ensuite en place ; on se focalise sur un quatuor de personnages qui entretiennent ou voudraient entretenir des relations sentimentales : A (une jeune fille du village) aime B (notre héros célibataire) qui aime C (la femme américaine mariée) qui aime D (son mari truand) ; on ajoute une petite pincée de personnages secondaires (un type en cavale, le frère de la jeune fille, deux gendarmes) et en rut ma brut pour trousser cette petite historiette.

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Au niveau psychologique, on ne peut pas dire que ce soit du grand art, mais on apprécie la façon dont Delluc sait se servir du décor comme écrin à son histoire. On ne tarde pas à sortir du jardin du couple d'américains pour se lancer sur les petits chemins de montagnes : une course poursuite qui n'a rien d'échevelé (le héros va à la recherche du mari truand qui, après un vol, est dans le collimateur des flics : pour le livrer et piquer sa femme ou simplement pour l'aider... et piquer sa femme ? Suspense…) mais qui varie sans cesse les paysages, qu'ils soient dénudés ou embroussaillés ; cette nature, on la sent, on la respire et l'on a tôt fait d'en faire le personnage principal de l'histoire - tout comme les petits commerces de ce village qu'on serait presque certain de retrouver inchangés aujourd'hui (je m'avance peut-être un peu) : ces images ont près d’un siècle mais n’ont pas pris une ride, ce n’est, pour une fois, pas simplement une formule. Un récit dramatique qui ne peut finir qu'en tragédie ? C'est mal connaître la valeur apaisante de la nature basque (oui, ce qu'on en dit est une légende) et la nature toujours triomphante de l'amour féminin (auquel les hommes finissent par se conformer, les bougres). Un chemin cinématographique qui est une véritable bouffée d'air.

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Zootopie (Zootopia) (2016) de Byron Howard & Rich Moore

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Ah c'est quand même pas la panacée que tous ces derniers trucs Disney. Il s'agit donc ici de l'éternelle histoire du "on a toujours besoin d'un plus petit que soi" mettant grosso modo en opposition ces fourbes de prédateurs et les gentils petits lapins. Pour tenter de départager les deux clans, vous ajoutez des moutons qui cachent particulièrement bien leur jeu (sous la laine). A Zootopie, tous les animaux sont censés pouvoir vivre ensemble : seulement voilà, certaines âmes mal intentionnées tentent de démontrer que les "prédateurs" représentent un danger potentiel pour l'équilibre de cette société - qu'il serait donc bon de s'en débarrasser pour régler tous les problèmes (je ne cherche pas à faire de parallèles avec la situation actuelle de Mayotte, bien entendu). Bon, le principe est bon, dommage qu'on sache depuis le départ que ce buddy movie entre un renard et une lapine va se dérouler sans véritables anicroches. La seule chose - au-delà de ce soin accordé pour animer cette ville avec des millions d'individus petits et grands - qui m'ait vraiment scotché dans l'histoire est le fait d'avoir donné aux paresseux la responsabilité des taches administratifs (je ne cherche là encore pas à faire de parallèles avec les fonctionnaires et leur sens du rendement) : nos amis ont l'art de se servir d'un clavier d'ordinateur ou de détacher une feuille prédécoupée sans risquer aucune foulure. On pense que c'est un peu exagéré au départ mais on est malheureusement plus proche de la vérité que de la caricature (j'ai décidé de me faire des amis aujourd'hui). Alors oui, il y a bien un rat mafioso, un buffle rasta, des belettes, des fouines et même des tapirs, mais les paresseux tiennent sans forcer le haut du pavé… Petit conseil pour la route en passant :  pour achever la chose sans avoir mal à tête, je vous conseille de couper le son à chaque fois qu’une gazelle monte sur scène (Shakira ???) tant la musique pour pré-ado qui en émane est ignoble (le générique de quinze minutes est également à déconseiller dans la foulée). Toute petite gentille chose, pour que nos enfants respectent un peu plus les lapins... Voyez.

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21 mai 2016

Junun (2015) de Paul Thomas Anderson

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Junun est une bien sympathique mise en bouche musicale qui permet de réunir une foultitude de musicos indiens venant de divers régions autour du guitariste Jonny Greenwood (Radiohead pour les incultes) et du charismatique chanteur-compositeur israélien Shye Ben-Tzur. Comme les douanes indiennes ont eu la bonne idée de bloquer une bonne partie du matos de PT Anderson, celui-ci ne dispose que d'une mini caméra et d'un drone pour mettre la chose en images. Et c'est franchement pas plus mal : le drone nous permet d'avoir quelques vues aériennes impressionnantes de ce magnifique fort Mehrangarh où ont lieu les répétitions (la musique étant délicieusement aérienne, on accepte la chose avec bienveillance) et la petite caméra, placée au coeur du cercle musical, donne l'impression de partager l'intimité de ces musiciens entièrement dévoués à leur art : un duo de chanteuses qui donnent des frissons, des cuivres à tomber, des instruments locaux à cordes et des percussions absolument très jolis... - critique musical, c'est un métier, remarquez. Sa petite caméra filme parfois les différents acteurs à 360 degrés (PTA quand même) mais c'est bien le seul petit effet finalement que le gars se permet : l'ensemble est sobre et simpliste, les dialogues quasi inexistants, bref une oeuvre toute en humilité du gars PTA comme on aimerait en voir plus souvent ; je ne suis pas forcément fan, généralement, dois-je le reconnaître, de cette musique indienne avec ses petits zigouigouis sonores mais je fus pendant les cinquante minutes de la chose réellement sous la charme de ces différents morceaux : on a l'impression d'assister en direct à la rencontre entre musiciens pur jus ; chacun donne le meilleur de lui-même (Greenwood avachi sur sa guitare comme s'il essayait de rentrer à l'intérieur) pour rendre l'expérience exceptionnelle et magique - et ça fonctionne, entre deux coupures de courant et un roucoulement de pigeon, pigeon qui s'est installé à demeure dans ces lieux ouverts sur la vallée. Un vrai plaisir musical en supplément oriental du dernier Radiohead très inspiré.

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Le Brasier ardent (1923) d'Ivan Mozzhukhin

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J'attendais beaucoup de ce film muet français (superbement restauré soit dit en passant) du début des années 20 et j'avoue être resté un peu sur ma faim. L'histoire, pour ne plus avoir à en reparler, est celle d'un homme richissime qui aimerait que sa femme (Nathalie Lissenko, autant de sex-appeal qu'un napperon) tombe à nouveau amoureuse de lui. Pour ce faire, il engage une sorte de détective (Mozzhukin le transformiste) qui va tout faire pour que la Nathalie retourne à son moustachu de mari... A la fin, il y a un petit twist romantique. Bref. On est au départ relativement sous le charme du rêve/cauchemar de madame : un brasier "christique", un lupanar enchaîné à une séquence dans une église... C'est visuellement assez fort sans énormément de déploiement de moyens. On suit ensuite une course poursuite entre le mari et sa femme dans un somptueux Paris des années 20 (rien que le plan sur les Champs-Elysées vaut le détour), une course qui s'achève dans un lieu mystérieux "maçonnique" où l'on loue notamment des détectives pour retrouver des objets perdus (femmes comprises) : cette société secrète est à la pointe de la technologie (tapis roulant, sièges mécaniquement mobiles...) et même si ces effets spéciaux sentent les ciseaux à bout rond et les bouts de ficelle (quand les sièges mouvants stoppent, le choc est si rude que trois détectives sont à deux doigts de se vautrer : scène collector), on se régale devant cette sympathique ingéniosité. On est plutôt satisfait donc ?

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Oui, cela commence relativement bien, mais ensuite, cela lambine méchamment. Mozzhukhin cherche des stratagèmes pour dégoûter cette femme des plaisirs de Paris et nous perd également en route... Son plan culmine lors d'une séquence à la "On achève bien les chevaux" : il organise dans un cabaret un concours de danse endiablé et promet une coquette somme à la dernière danseuse sur la piste : la séquence est certes échevelée mais dure des plombes... La danseuse finit totalement fracassée sur la piste mais le spectateur est à peu près dans le même état... Même si Mozzhukhin dope tout du long son montage, on ne parvient que rarement à se captiver pour cette intrigue qui tourne en rond... On comprend vite que toutes les scènes du rêve initial vont se retrouver transposées dans "la vraie vie", mais la démonstration est un peu trop lourde et systématique... On se lasse du regard sans cesse perçant de cet Ivan et de la tête pleine de morgue de cette Nathalie (déjà qu'elle a peu d'atouts et qu'on a du mal à comprendre pourquoi tant d'hommes gravitent autour d'elle... mais ne soyons point méchant). Les épisodes où Ivan nous présente... sa grand-mère (l'amour de sa vie... c'est aussi gnangnan qu'une madeleine qui trempe trop longtemps dans un thé chaud) n'ajoutent guère de peps à la chose... Alors même si on apprécie ces bien joulies couleurs, ces quelques décors qu'on nous balance, on ne retrouve jamais vraiment le charme de la toute première partie. Un brasier qui fait long feu (…) mais qui recèle tout de même, en son "introduction", quelques séquences qui, visuellement, marquent des points.

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20 mai 2016

La Fille du Bois maudit (The Trail of the lonesome Pine) (1936) de Henry Hathaway

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Etonnant de retrouver au casting Ben Stiller (as Fred MacMurray) et Marion Cotillard (as Sylvia Sydney) dans ce western tragico-amer de 1936. La première chose qui émerveille, au-delà de la présence anachronique de nos deux stars, c'est forcément la beauté du technicolor qui rend grâce aussi bien aux couleurs chatoyantes de la forêt qu'aux yeux mauves de la Sylvia. L'histoire, elle, est vieille comme le monde puisqu'il s'agit de mettre en scène deux familles de montagnards (les Tolliver et les Falin, on se croirait chez Maupassant !) qui sont voisins et se haïssent depuis l'âge de pierre. Oh, l'histoire d'amour à la Roméo et Juliette, vous la voyez venir ? Eh bien vous ne l'aurez pas : Henry Fonda (as Henry Fonda), qui a rejoint très tôt le clan des Tolliver craque (on ferait pareil) pour la naïve et sauvageonne Sylvia. Seulement voilà, la venue d'un étranger (Le Fred) qui vient en terre tolliverienne amener le chemin de fer va changer la donne : la chtite Sylvia s'accroche à ses pas et aimerait tant se suspendre à son cou - le Fred semble un brin sceptique (allez, va jouer petite) mais un seul baiser pourrait bien de le faire succomber... La romance originale programmée (le mariage de Fonda et Sylvia) risque donc d'être contrariée (Henry Fonda dit « la bonne pâte de service » avec sa tête de loser) sur fond de conflit Tolliver-Fallin qui bat son plein : on assiste d'abord à de la baston en règle entre les deux familles puis à des coups de plus en plus bas  - un bâton de dynamite pour faire sauter un gosse, vous avouerez que c'est limite...

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Il y a la candeur de la Sylvia, la fraîcheur de cet air alpin, tout sent ça bon le pin et les fines herbes mais voilà, la bêtise humaine (jalousie et vengeance, les deux mamelles du mâle - j'ai un doute sur la métaphore...) va rapidement plomber l'atmosphère. Le Fonda, blessé dans sa chair de voir sa Sylvia tourner son regard mauve sur cet étranger, va déclencher une bagarre générale en bon bourrin qu'il est. Si Fred incarne les temps modernes, l'avenir, l'éducation, il faut bien reconnaître que les Tolliver et les Falin incarnent parfaitement les bons bouseux : gentillets mais la tête prêt du bonnet (d'âne). La Sylvia, comprend vite qu'il faut emboiter le pas de ce jeune ingénieur aux si beaux discours, comme si la gente féminine (la tante de Sylvia est également une ardente pacifiste) était la seule à pouvoir réfléchir, progresser. Les hommes, eux, cons comme des balais sans manche, passent leur temps à monter des traquenards pour pourrir la vie de leurs ennemis intimes : les victimes s'amoncellent et l'on ne sait trop si l'on se dirige vers un pugilat ou vers un éventuel retour à la raison. (Attention ça sent le spoiler pour la bonne cause) Fonda, touché sur les deux flancs (amoureux et familial) a tout de la victime expiatoire, du bon bougre sacrifié (Fonda is Jésus Christ - c'est poussé le bouchon un peu loin, je le reconnais volontiers). S'il met le feu aux poudres, il est aussi celui qui est le premier à vouloir l'éteindre, à faire don de sa vie pour laisser la voie libre à la fois à l'amour mais aussi à la réconciliation. La dernière partie réussit progressivement à faire monter l'émotion (le regard tout humide de Sylvia ferait pleurer une pierre) entre incidents tragiques et amitié virile... Joli film d'Hathaway à l'ombre des pins. 

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 Go west here

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18 mai 2016

Les Fruits du Paradis (Ovoce stromu rajských jíme) (1970) de Vera Chytilová

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Les petites Marguerites m'avait émerveillé, il n'y avait donc aucune raison que je ne morde point à ces Fruits du Paradis. Dès l'introduction ultra stylisée (que je ne conseille pas aux daltoniens - photogrammes ci-dessus, Gols devrait voir juste une tache), on apprend que l'on devrait avoir affaire à une version moderne du mythe d'Adam et Eve. Il en sera donc ainsi : un homme, une femme, celui-ci est tenté (par une femme-paon, pan !), celle-ci aussi. Surtout elle, d'ailleurs, la bougresse. Elle fait la connaissance d'un certain Robert, genre de satyre meurtrier diabolique, qui aime à pourchasser les femmes - et les tuer, donc. Je pourrais m'en tenir là au niveau du fil narratif, le reste étant surtout composé de courses-poursuites et de courses-poursuites.

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C'est un film que l'on pourrait proprement qualifier de "végétal" (il ne sera pas question de viande morte, par exemple), Chytilová ayant l'art de magnifier cette nature que ne cessent de traverser dans tous les sens ses personnages. Du pouvoir des fleurs, aurait dit l'autre, au pouvoir des fruits conclurait Vera. De la tentation quoi. C'est poétique, artistique (ces images hypnotiques, genre de "ralentis saccadés accélérés" - c'est un oxymore et j'ai pas mieux), allégorique à mort (il y a du rouge, pour prendre un exemple simple), fantasmagorique (du rêve, y'en a aussi)... le seul hic, c'est que ces multiples mouvements du corps et du coeur sans aucune psychologie réelle, ces échappées belles dans cette nature folle ou vice-versa nous lassent et nous fatiguent très vite (je parle pour moi, on s'entend) : oui, oui, j'ai apprécié l'originalité de ces compositions colorées (l'actrice principale est très belle en flamand rose, par exemple, très éthérée quoi), cette mélodie symphonique omniprésente qui épouse à la perfection ce montage échevelé, ébouriffant, mais ne nous voilons pas la face, la chose m'a paru aussi passionnante que le projet Blair Witch (c'est un coup bas, surtout en direction de tous les films qui se passent en forêt... Cela signe définitivement l'arrêt de mort de Weerasethakul)... Trop d'allégories tue l'allégorie (oui, l'accord se fait dans ce cas au singulier, amis de la grammaire) et l'ensemble m'a fait au final le même effet qu'une morsure de ver - Bref, j'ai pas du tout mordu, mais peut-être que certaines âmes en manque de lyrisme brute et de poésie visuelle y trouveront leur compte. Trop gnon (j'assume à peine).

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Le Fort de la dernière chance (The Guns of Fort Petticoat) de George Marshall - 1957

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Le gars Shang a déjà dit qu'il aimait bien le discret George Mashall, et je m'empresse de le rejoindre dans ce sentiment puisque vous me voyez tout épaté par ce western très modeste et pourtant formidable. C'est une sorte de miracle de narration dans le scénario, ce qui compense amplement une mise en scène un tout petit peu platounette, ou disons classique si on veut. Sur 75 minutes, les auteurs arrivent à faire entrer une multitude de détails attachants pour rendre les personnages riches, les situations palpitantes et le contexte historique fort.

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Ça commence par un héros tout en déchirement intérieur : il est sudiste, mais son anti-racisme le fait rejoindre le camp yankee, ce qui lui vaut la haine de ses anciens amis et voisins, et l'abandon de sa gorette qui s'empresse d'épouser le paysan du coin plutôt que d'attendre le retour de la guerre de ce traître à sa région. Quand le petit gars apprend que les Sioux s'apprêtent à passer par sa ville natale et donc à scalper du Sudiste, il revient pourtant défendre la veuve et la veuve aussi (les hommes sont tous au front, et ne croient pas du tout à l'invasion indienne annoncée). D'abord repoussé, il se fait vite sa place et entraîne au combat toutes les femmes de la ville. Peu à peu, le bâtiment dans lequel se retranche la petite troupe dans l'attente de l'ennemi peau-rouge se transforme en véritable étuve sexuelle, entre l'ex toujours accro, la rebelle qui ne veut avouer son attirance, la dévergondée du coin à la langue verte, et toutes les autres guerrières fascinées par la droiture, l'abnégation et la dextérité au fusil de ce Nordiste-Sudiste à la jambe galbée. On aura alors droit à une sorte de Rio Bravo au féminin, plein jusqu'au bord de sous-intrigues captivantes (un trio de malfrats qui s'associent avec les Indiens, un gars jaloux qui donne du fil à retordre à notre héros, une bigote anti-militariste qui menace de tout faire foirer, un gamin qui provoque son rival en duel...), le tout dans l'attente toute buzzatienne de ces fameux sauvages. Quand ils arriveront, la bataille sera épique et tragique, ça tombera comme à Gravelotte, et on terminera bouche bée.

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C'est l'attention toute en tendresse que Marshall accorde à chacun de ses personnages qui force le respect. Chacune de ces femmes est attendrissante, a son petit truc à défendre, sa scène attachante. Le film nous fait patiemment aimer chacune, pour mieux, dans le dernier tiers, nous mettre face à la tristesse de les voir tomber (ou pas) sous les coups de tomahawk. Marshall aime de toute évidence filmer cette attente chargée d'érotisme, où notre homme convoité (le très bon Audie Murphy, physique et voix juvénile, mais une espèce de dégaine toute virile, déséquilibre qui le rend très humain) est sans cesse exposé aux regards de ces dames, aux jalousies, aux trahisons. Les femmes sont pleines de courage et de drôlerie à la fois (le film ne refuse pas un certain humour), et on assiste à la construction d'une micro-société féminine très joliment décrite. Comme en plus les couleurs sont très belles et que Marshall est bien présent quand il faut envoyer du bois (les scènes d'assaut, très lisibles), comme cet univers bon-enfant est compensé par une brutalité étonnante dans certaines scènes (les trois brigands n'y vont pas avec le dos de la cuillère niveau exécutions sommaires), on se dit qu'on est là devant un excellent western, original et émouvant, spectaculaire et fin. Petticoat, mais grand talent.

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Law and Order (1932) d'Edward L. Cahn

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Un western écrit par John Huston (d'après un bouquin de Burnett) pour son pater Walter, il y avait déjà de quoi être appâté. Walter, la gueule taillée dans un roc, incarne à lui tout seul la loi et l'ordre : sa légende le précède lorsqu'il arrive par hasard à Tombstone où règne le chaos. Il voulait se mettre en pré-retraite, il va finir par accepter de porter la fameuse étoile. Walter, même s'il garde au départ le gun à portée de main, n'est pas un adepte de la violence. Son assurance, son bagoût et son aura suffisent généralement pour tenir à distance les fauteurs de trouble. La foule en colère veut lyncher un homme ? Non, il sera jugé. L'accusé est rassuré. La sentence tombera dans la foulée : il sera lynché. L'accusé fait moins le malin mais Walter le rassure en lui faisant bien comprendre qu'il sera le premier homme lynché après avoir été jugé (ouf... c'est le moment qui met le plus mal à l'aise, je ne vous le cache pas) - l'accusé est soulagé et peut finir son journal et son sandwich le sourire aux lèvres... juste avant d'être pendu en public : gloups. Walter veut ensuite passer à la vitesse supérieure en interdisant le port d'arme en ville (il n'a pas fait école, dommage). On salue ce pré-gandhi qui ne va pas tarder à tomber de haut : premier accroc, son adjoint flingue un cow-boy ivre mort qui usait de son flingue (pas glop) ; deuxième accroc, Walter interdit à ses propres hommes de se balader en ville avec une arme et l'un d'eux (l'ultra charismatique Harry Carrey) est sauvagement abattu. Walter part alors en ville (et en vrille), armes aux poings, avec seulement deux assistants : il remonte toute l’avenue principale du bled et décide de flinguer systématiquement tout homme portant arme : les dix dernières minutes sentent le carnage.

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L'Amérique aime ces héros de légende qui remettent de l'ordre (quels que soient les moyens employés...) et le cinéma n'a cessé de leur rendre hommage. On apprécie chez Walter, au départ, une certaine forme d'optimisme : pas besoin de tirer dans tous les sens, les mots peuvent se révéler plus forts que les armes... et ce, surtout s'il y en a plus, d'armes... et sinon ? Putain, ben sinon mon gars faut faire parler la poudre et tirer à vue, je vois pas d'autres alternatives, non ? Walter est un digne représentant de la diplomatie américaine, aucun doute là-dessus - bref. Avant le feu d'artifice final d'une violence indubitable - avec montage au taquet -, on aura apprécié les jolis travellings (à la main ? en charrette ?) de l'ami Cahn ou encore les quelques nobles mouvements de grue (un plan notamment qui part de l'affiche canardée sur l'interdiction de porter des armes et qui s'élève jusqu'au bureau du Walter : il a pris de la hauteur, notre homme, il lui faudra malheureusement revenir vite sur terre et imposer la loi sur le terrain). Walter n'est pas du genre à laisser transparaître ses émotions ou ses doutes : mais quand son homme de main, son "frère" est touché, il est ébranlé (et ce n'est pas un vain mot : il se penche sur son pote mourant comme un amant) ; il sort alors de sa coquille pour tout fracasser - le final dans une écurie part résolument en quenouille. Une oeuvre qui jusque-là respirait une certaine sérénité, pour ne pas dire une certaine morgue (il suffit d'observer le faciès de Walter ou celle des croque-morts (la gueule de l'emploi, ils semblent sortis d'une BD, ces deux-là)) et qui s'achève dans une sauvagerie toute ricaine (faisant ainsi semble-t-il écho aux tous premiers plans du film sur l'histoire de l'Ouest et les wild fights contre les Indiens). Quand Cahn finit par s'y mettre, l'histoire de la violence américaine tient sa palme. Pur et dur.

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Go west, here

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Café Society de Woody Allen - 2016

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Woody pédale dans le vide avec cette oeuvrette très mineure, peut-être la plus insipide qu'il ait produite depuis ses fatigants voyages européens. Dans les premières minutes, on se dit pourtant qu'on va avoir droit à un joli film en pantoufles comme on les aime chez notre Woody : une voix off élégante, un très beau travelling sur une villa hollywoodienne grand crin superbement éclairée, quelques figures croustillantes et dépeintes avec juste ce qu'il faut de cruauté : on est bien. Même le montage très découpé, cette façon de raconter en petites vignettes de quelques secondes chacune soulignées par le récit en off rappelle le meilleur Woody (Radio Days notamment). On assiste avec bienveillance à la narration plan plan d'une intrigue cousue de fil blanc : l'histoire d'un petit prolo qui débarque dans le Hollywood de l'âge d'or, soutenu par son tonton producteur, et qui va trouver l'amour, et la désillusion of course. Ok, c'est archi-vu, mais ça fait longtemps qu'on ne demande plus à Woody de faire dans l'inédit, on accepte ces conventions esthétiques et scénaristiques, et on se laisse aller.

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Malheureusement le plaisir ne durera que quelques minutes. Le temps nécessaires pour se rendre compte que le cinéaste chéri est ici pris en flagrant délit de grosse paresse au niveau du style. D'abord à cause de cette photo absolument impossible (Vittorio Storaro aux filtres oranges, dans une esthétique qui rappelle le style pompier des années 80, voire le moche Midnight in Paris du même Woody) : les intérieurs, littéralement saturés d'orangers, les extérieurs, innondés de lumière blanche, fabriquent un tableau kitsch qui aurait même fait tiquer Almodovar. Le film est affreux, osons le mot, et tellement maniériste dans ses couleurs qu'il nous fait abandonner définitivement le monde réel. D'accord, le gars veut nous plonger dans un Hollywood fantasmé, rêvé : mais son rêve a tout du cauchemar esthétique. Le film, par ailleurs, est beaucoup trop découpé, monté à l'arrache avec une grande maladresse (par une monteuse pourtant habituée de l'univers de Allen) : les séquences sont scindées en deux par des sortes de plans de coupe inutiles, les champs/contre champ sont plats comme des limandes... Et même dans les idées habituelles de Woody pour ce qui est de la mise en scène, le montage affadit tout : par exemple, quand un personnage balance une phrase sensée sidérer son partenaire, Woody savait toujours filmer longuement celui qui parle, nous laisser le temps d'imaginer la réaction de l'autre, avant de cadrer sur celui-ci pour nous faire apprécier son jeu (remember Stardust memories, qui utilise à merveille cette technique) ; ici, il coupe systématiquement une seconde trop tôt, ce qui affaiblit toutes les réactions. De même dans les scènes de description, où la caméra pourrait passer en plan-séquence d'un groupe à l'autre (les scènes de boîte de nuit), le gars coupe paresseusement en plein mouvement, cassant toute la beauté et la finesse de la mise en scène. Bref, c'est un comble : Café Society est mal réalisé, ce qui n'est arrivé que très rarement dans la précieuse carrière du compère.

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Mais même bien réalisé, il n'aurait pas réussi à rattraper ce scénario très vide, privé d'enjeux, jamais drôle, jamais intéressant. Platement, on nous raconte qu'on peut se tromper de destin, passer à côté du vrai amour, qu'il vaut mieux suivre sa passion, etc., le genre de considérations ternes qu'on a déjà entendues mille fois. Certes, ça a pu, par le passé, donner un grand film comme Manhattan (que Café Society tente de copier sur la dernière bobine, mais avec un ton cynique qui ne lui va pas au teint) ; mais aujourd'hui, il ne reste que le regard désabusé du vieux cinéaste sur une jeunesse qu'il n'aime pas beaucoup, et sa leçon de vie ressemble à ces conseils de pépé déconnectés de la vie. Les acteurs sont pourtant bien, Jesse Eisenberg (mieux en petit candide à Hollywood qu'en mec mûr) et Steve Carrel en tête, l'héroïne est glamour en diable (Kristen Stewart, pas allenienne du tout, mais jolie comme un coeur), mais ils ont à porter des dialogues explicatifs, sans saillies, platounets et pas intéressants. Les petites tentatives de gags, toutes concentrées sur la famille juive du héros, et notamment son frère mafieux, sont assez gênantes tant elles tombent à plat (brr, cette scène avec la prostituée débutante, quelle horreur). Décidément, pas grand chose à sauver dans ce truc qui restera comme une de ses oeuvres les plus faibles. Les dents de scie de sa carrière continuent à nous scier.

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Tout sur Woody sans oser le demander : clique

Posté par Shangols à 11:30 - - Commentaires [4] - Permalien [#]

17 mai 2016

Truffaut/Godard, Scénario d'une Rupture (2016) de Claire Duguet et Arnaud Guigue

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On ne s'en lassera jamais de nos deux compères, de cette lutte fratricide qu'ils eurent, de leur amour du cinéma - souvent similaire par rapport aux cinéastes vénérés -, de leur façon  d'en faire - diamétralement opposée. On pourra toujours préférer l'un, Godard, ce cinéaste "plasticien" de génie, l'autre, Truffaut, ce cinéaste de l'âme de génie, l'important restera toujours que chacun d'entre eux a suivi une voie qui lui était propre, sans concession aucune à leur conception de l'outil cinématographique. On retiendra de ce doc de bonne tenue (avec des intervenants de choix : Assayas, Amalric (qui a mis dans Tournée des bouts de la fameuse lettre de discorde de Truffaut à Godard - avec le fameux "comportement de merde sur un socle" dont je devrais faire usage plus souvent : honte à moi d'ailleurs, je ne m'étais point rendu compte de la référence lors de la vision du film), de Baecque, de Givray, Stevenin, Karmitz...), on retiendra donc, disais-je, plusieurs petites choses : une petite phrase amusée de Karmitz regrettant de ne pas avoir appris avec Truffaut la façon de raconter une histoire : la façon d'en détruire une, il l'avait déjà appris au côté de Godard ; les deux clashs "historiques" entre nos deux grands hommes qui sont précisément retracés (après 68, dans la façon d'envisager le cinéma - Truffaut refusant notamment de participer à Loin du Vietnam, convaincu qu'un film ne changerait pas le monde ; après La Nuit Américaine et l'échange de lettres vindicatives qui s'en suivit - "merde sur un socle", je ne m'en lasse plus) ; cette petite phrase de Truffaut - après les prises de positions politiques d'extrême extrême gauche (on pourrait dire maoïste aussi, c'est vrai) de l'ami Godard - rappelant que dans ses propres films de "bourgeois" du XVIème (L'Enfant sauvage pour n'en citer qu'un) il était question d'individus qui tentaient toujours d'aller vers la culture : en disant cela, il en profite pour égratigner ces gosses de riche (qui sont tombés dans la potion culturelle tout petit - cling cling notre ami Suisse) qui tentent de se dresser aujourd'hui contre un système après avoir eu la chance de consommer tout leur dû de culture – eh bing ; ce face-à-face dans les seventies par œuvre interposée sur la thématique de l'enfance (L'Argent de Poche vs France Tour Détour deux Enfants : le côté "protecteur", spectateur émerveillé de Truffaut vs le côté "caustique", titilleur de Godard) ou encore en 81 aux Césars (Le dernier Métro vs Sauve qui peut (la Vie) : l'écrasante victoire de la Truffe et un Godard, blême, disparaissant dans son fauteuil en mousse, rêvant d'applaudir ce triomphe seulement d'une main si c'était possible)... Un combat larvé, finalement, chacun restant solidement sur ses positions jusqu'au tombeau (surtout pour l'un, le mortel). Sinon, soulignons la présence d’images d'archives et d’interviews (plus ou moins rares) qu'il est toujours sympa de voir ou de revoir (Godard et Truffaut à Cannes en 68, en particulier) : en un mot un doc de qualité pour initiés ou non, forcément trop court.

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Posté par Shangols à 20:08 - - Commentaires [3] - Permalien [#]