Shangols

29 novembre 2021

Les Poings désserrés (Unclenching the Fists) (2021) de Kira Kovelenko

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Prix un Certain Regard à Cannes cette année, voilà un film âpre, de famille, de haine et de liens tangibles, comme on les aime. On est en Ossétie du nord (cela n'existe pas sur la carte) dans une bourgade aussi sexy qu'une jarretière de Régine - oui, c'est morose. On fait rapidement connaissance avec l'effarouchée Ada, victime d'un traumatisme par le passé qui lui a laissé des cicatrices au corps et à l'âme. Un personnage central que l'on va suivre de bout en bout et qui doit trouver sa voie entre quatre mâles aussi pressant que quatre murs ; il y a tout d'abord le père, barbu à l’œil chafouin qui la couve un peu plus fort qu'une mère poule : on sent qu'Ada est sa canne, sa possession, son dû ; il lui a d'ailleurs confisqué son passeport au cas où cette dernière aurait des envies de liberté ; il y a ensuite les deux frères, protecteurs, aimant, collant ; le plus jeune est resté au foyer tandis que le second, qui vit en ville, vient tout juste de revenir ; elle aimerait qu'il l'emmène dans ses bagages, mais c'est oublier la pression du père ; enfin il y a un chtit gazier pas vraiment costaud, mais gentil, qui lorgne sur l'Ada ; pas sûr qu'il ait les épaules pour devenir son fiancé mais il s'accroche... Ada, ou l'ardeur de pouvoir s'émanciper. Va-t-elle y parvenir ?

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On est dans un climat tendu, dans une ville borgnole, avec des gens tout de traviole, dans un monde où les rapports humains semblent plus dictés par une certaine violence que par la tendresse. On sent dès le départ la main mise, littéralement, par ce père sur sa fille : tant qu'il décidera qu'elle reste, elle restera et elle n'a pas intérêt d'ici là à faire le moindre écart ; ce père, forcément, elle y est attaché, par "la force des choses" mais elle aimerait aussi pouvoir définitivement s'en détacher ; les aléas vont faire que ce père va connaître une petite faiblesse physique ce qui donnera lieu à une scène assez violente et forte entre cette fille soudainement sans filtre et ce père enfin muet... mais là encore, les liens familiaux demeurent... La relation avec les frères est aussi quelque peu ambiguë ; sans que l'on puisse parler d'inceste de façon claire et évidente, on sent que les deux brothers entretiennent un lien presque passionnel avec cette sœur qu'ils finissent par prendre dans leur bras (lors d'une soirée dansante aussi joyeuse qu'un pinson mort) à la limite de l'étouffement : l'attachement des uns envers les autres est indéniable mais les démonstrations d'amour ne sont jamais totalement exempt d'une certaine tension ; enfin il y a cet amoureux potentiel qui tourne comme une mouche autour de la réservée Ada : peut-elle, doit-elle se laisser aller auprès de ce joli cœur un peu tendre (et une scène d'amour pathétique, une !)... Outre ces rapports humains qui sont loin de respirer la candeur et la tranquillité, on assiste au sein de cette ville à des petits jeux, entre mâles, virils et sots : lacement de pétards, baignade nocturne qui vire à l'empoignade, rodéo en caisse dans la poussière... Tout cela instaure un climat pour le moins pesant et l'on sent qu'il faudra une grande pugnacité chez l'Ada pour pouvoir tirer son épingle du jeu. Film rugueux, interprété par des acteurs amateurs d'un naturel confondant, qui donne à voir une héroïne plein d'allant et de ténacité dans un monde de mâles un peu barbares et souvent barbants. Un film bien tenu, tendu, qui nous fait mordre la poussière. Mention bien.

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Ascension (2021) de Jessica Kingdon

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Après les limbes de l'imaginaire extra-sensoriel, petit retour à la réalité, celle que l'on affectionne parmi tant d'autre, cette bonne vieille réalité chinoise et son monde heureux et clairvoyant du capitalisme et de la production industrielle. Kingdon pose sa caméra dans diverses entreprises et se contente de filmer (du cadre propre, de l'image léchée) nos petits pions chinois en plein ouvrage, râlant parfois tout bas (le Chinois peut lui aussi être exaspéré et énervé - il ronge plus son frein qu'il pète une durite, certes) ou nos nouveaux petits cadres chinois pleins d'espoir et d'ambition. Tout est édifiant, ici, mais ce qui finit peut-être le plus par nous étonner c'est que plus rien finalement nous étonne, nous surprend, nous prend de court. Oui, on ressent cette terrible fatigue des ouvriers qui se tapent des boulots à la chaîne comme même Chaplin n'eut osé en imaginer dans ses pires cauchemars - assembler quinze milliards de bitonios par jour, ça scie son homme ; oui, on se gausse de ses employées qui écartent méthodiquement les jambes de ces poupées gonflables faites apparemment sur mesure ; oui, on serre des fesses devant ces types que l'on forme comme agents de sécurité qui se prennent des coups de pieds dans le bide par le formateur quand ils déconnent (je devrais faire ça, tiens, aussi, en formation, quand le type se foire dans son évaluation : ça donnerait de la consistance à mon message) ou qui s'infligent entre eux des grandes baffes sur le torse (bilan, tu as toutes les veines explosées à la fin de la journée - oui mais putain, no pain, no gain, tu le sais, ça) ; oui, on sourcille devant ces cours pour apprendre à sourire (ça s'improvise pas femmes d'accueil) ou pour apprendre aux jeunes loups et louves de start up à fixer des objectifs méga ambitieux (10 millions la première année, 100 millions dans trois ans - j'ai inscrit Gols de force, je sens que les sirènes artistiques vaporeuses lui ont faire perdre tout sens des réalités et de la réussite capitaliste); oui, on reste pantois devant ces bassins remplis jusqu'à ras bord de jeunes types faisant la fête ; oui, on sourit cyniquement devant cette jeune modèle aux jambes aussi maigres que le cerveau qui foule cette pelouse où un pauvre employé sous son chapeau d'un autre temps sue sang et haut sur chaque motte de gazon (métaphore, moi je dis) ; et j'en passe, et des moments encore plus ridicules et des instants encore plus aberrants (ces discussions entre jeunes riches parlant de gastronomie française)...

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Bref, toute la Chine dans une assiette, sans qu'il y ait besoin de voix off, de sous-titres, d'explication ; marche ou marche, accepte ou accepte, trime pour un salaire de misère et tais-toi, trime pour réussir et écrase ton prochain. La réussite est à ce prix, ptit con, pas de temps à perdre avec des notions vaseuses et des connaissances inutiles : bosse, bosse, bosse et meurs heureux, ou plus précisément meurs et sois heureux. Caustique, clinique, chinique. No comment.

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28 novembre 2021

Memoria (2021) de Apichatpong Weerasethakul

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Et il voulut se refaire un film de Weerasethakul. Une fois devant Dieu, personne ne pourra m'accuser de ne pas avoir fait preuve de pugnacité ni de mauvaise foi par excès (juger un film sans l'avoir vu, suivez mon regard). Je me suis dit "allez putain, cela doit presque faire 20 ans que je n'ai pas osé remettre le doigt dans un film d'Apich, aller mon gars, celui-là s'annonce comme le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre du sieur (pour le haut panier de la critique, celle qui trouve un film génial avant même de le voir - politique des auteurs oblige), allez"... Il y a ceux qui le portent au pinacle, ceux qui ne vont pas au bout, je me suis dit c'est le moment de trouver un créneau, une position à la marge et de simplement trouver le truc moyen... Eh ben voilà, je ne fais pas durer le suspense, je me suis encore ennuyé comme un poisson mort au bord d'une rivière. J'ai beau y mettre toute ma foi, j'ai beau tenter de voir de la signification, de la parabole, du symbole, de la poésie partout, j'essaie bordel, je me fais chier, c'est plus fort que moi... Une femme qui entend un gros bang, qui s'interroge, qui tente de retrouver ce bruit (mémoire du son ?), qui croise un chien (mémoire du flair ?), qui visite des catacombes (mémoire de l'histoire ancienne ?), qui croise des soldats (mémoire de l'actualité récente ?), mais qui continue d'écouter mystérieusement son bang... Elle se casse et rencontre un homme qui n'est pas d'ici, une sorte de disque dure de l'humanité toute entière, se branche dessus (elle est l'actrice qui transmet les choses ? elle est la réalisatrice qui traduit le monde ? - toutes les interprétations sont possibles dans les films creux, c'est l'intérêt du vide) et nous donne à attendre la mémoire sonore du monde, elle se fait, en quelque sorte ?, l'écho de tous les sons depuis le premier big bang (?), ou devient, tout simplement ?, le témoin du dernier son cosmique (?)... Manquerait plus qu'un vaisseau spatial eheh - ne vous marrez pas trop vite non plus... Oh et puis lâchez-moi avec toutes ses interprétations. LA Critique celle avec un grand C (ou Gols avec un grand G) évoque, évoquera le côté extra-sensoriel du bazar (le bruit de fond lynchien, mouais ?), le côté poético-extatico-zénifiant du truc (filmer un mec qui dort pendant cinq minutes, Warhol a fait mieux, si je me puis permettre - et c'était déjà chiant), encense, encensera l'univers urbain tout en lignes claires ou celui de la forêt colombienne tout en arbres (...)... Je veux dire, allez-y, faites-vous plaisir, parlez-moi de "rêve éveillé" auquel je serais insensible, dites tout et son contraire, faites-vous plaisir, alors même que le truc m'a simplement mis une mandale pour me faire dormir le plus normalement du monde... Je veux bien, putain, je veux bien vous laisser dire que le type a une vision des choses pour le moins originale, ose des scènes infinies que personne n'oserait, je serais même presque prêt à admettre que cette petite scène de huit heures où Tilda tente de retrouver le bruit d'une boule de béton qui tombe dans un couloir de métal est sympathoche (pas facile de définir un bruit, hein, ou de trouver le sens de l'univers, eheh, non, pas facile), mais bon dieu de bon dieu ces séquences infinies frôlent tout de même la posture arty qui vous flingue son homme... Et le pire, le pire, c'est que je suis certain que je ne garderai de la chose pas même une séquence, pas même un plan, pas même une impression, une émotion particulière, que je ne garderai pas une trace du truc dans ma mémoire... juste le souvenir d'une tentative motivée et d'un dimanche soir plombé. Weerasethauskour a encore frappé. Mais je reste confiant en l'ami Gols qui sera capable (en fermant les yeux) de relever tous les aspects génialissimes et passionnants du bazar. Not for me, definitely.  (Shang - 22/11/21)


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"C’est peut-être ça que je sens, qu’il y a un dedans et un dehors et moi au milieu, c’est peut-être ça que je suis, la chose qui divise le monde en deux, d’une part le dehors, de l’autre le dedans, je suis la cloison, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d’un côté c’est le crâne, de l’autre le monde, je ne suis ni dans l’un ni dans l’autre." (Beckett)

Bah, je voulais avant de voir le film en découdre, mais après tout peu importe ce qu'en pense le Shang : Memoria est immense, qu'il mette ça sur le compte de mon esprit moutonnier s'il veut, qu'il m'accuse de suivre je ne sais quels critiques si ça lui chante. Je crois finalement que mon gars Shang n'est pas sensible à Apichatpong, ce n'est pas si grave : moi, il m'a une nouvelle fois plongé dans un délice non-pareil. Weera nous offre une nouvelle variation poético-onirique sur l'appartenance au monde, et jamais je n'avais éprouvé aussi nettement la vérité de cette phrase de Beckett (que j'adore, et que je ne cesse de citer dans Shangols, j'en suis conscient) : le personnage de Tilda Swinton est un tympan, une caisse de résonance symbolisée par cette détonation qu'elle entend, et qui est le son du monde. Quel meilleur cinéaste que celui d'Oncle Boonmee pour rendre compte de cet état transitoire, entre deux, entre monde réel et sommeil, entre vie et mort. Tout le film se déroule dans cet état de torpeur incroyable, où tout, personnage, nature, événements de la trame, dialogues, accessoires et costumes, semble irréel, appartenir à des sortes de limbes, à une antichambre du rêve. Lentissime, calculé au millimètre, le tempo du film est incroyable, plongeant souvent l'ensemble dans un dispositif hyper-contemporain, où l'observation dans la longueur des détails du cadre serait le sujet, par-delà cette histoire étrange d'une femme à la recherche d'un son. Au milieu de cette lenteur, solennelle mais jamais pesante, Swinton travaille une posture de corps illogique, comme si elle était déjà un spectre, où déjà rendue à la nature, ce que prouve cette fin qui laisse tomber toute trame pour ne plus se livrer qu'à la beauté des cadres, des sons, de la sensation. Ce plan hyper long où la Terre semble suspendre sa rotation, où on entend la pluie, des voix du passé, le silence, le vent, alors que nos deux petits personnages se tiennent face à face, main dans la main, est sûrement ce que j'ai vu de plus beau cette année : on y voit la femme découvrir enfin son statut d'abstraction, de caisse de résonance de tout ce qui l'entoure, qui se rend compte que le monde qu'elle vient de traverser est mystérieux et infini, mélange les temps et les lieux. 

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Nulle logique effectivement dans les déplacements et dans les agissements de Swinton : elle peut d'un moment à l'autre se retrouver dans un hôpital, au restaurant, en pleine jungle ou dans un tunnel. Elle peut passer un long moment avec un homme qui n'existe pas, ou un autre capable de s'endormir les yeux ouverts. Elle peut éprouver la mort d'une fillette de 6000 ans, une mystérieuse onde peut subitement faire sonner les alarmes des voitures, un homme peut se coucher par terre en pleine rue après une détonation, tout peut arriver puisque le monde n'est plus tout à fait le même depuis qu'elle a entendu ce bruit. La mise en scène de Weerasethakul, tout en plans éloignés, comme s'il mettait à distance son personnage, épouse parfaitement le propos, et on ne cesse de s'extasier devant la beauté des cadres : non seulement les plans de la fin, qui m'ont fait penser à Gerry de Van Sant, mais ces dizaines de cadres sublimes, montés avec beaucoup de soin (très peu de plans par scène, mais de légers décalages de points de vue qui changent toute la donne), dont celui placé en tête de gondole par Shang n'est pas le moindre. Quand arrive le seul gros plan du film (je crois), à la toute fin, l'impression est forte : c'est pour montrer Swinton enfin incluse dans ce monde, ayant enfin obtenu réponse à son questionnement : ce son reste inexpliqué (de la folie du personnage à un vaisseau spatial, tout y passe), mais elle a trouvé son rôle de passeur, de fantôme, de simple présence. Il faut être en forme, je ne dis pas, c'est éprouvant et exigeant, et il faut aussi ce me semble voir le film dans une bonne salle avec un bon son ; mais si vous vous laissez aller à la chose, je vous promets un émerveillent de chaque instant, qui titillera votre intellect, bouleversera votre petit coeur, et vous donnera à assister à un moment qui ne ressemble à rien d'autre de ce qui se fait. Rien que pour l'hébétude bienheureuse qu'il vous procure, Memoria est génial. Et Weerasethakul est un génie, qui sait donner une traduction directe à nous rêves les plus enfouis.   (Gols - 28/11/21)

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LIVRE : Soleil amer de Lilia Hassaine - 2021

indexOn change définitivement de braquet avec ce roman de Lilia Hassaine qui était tout de même dans la première sélection du Goncourt... On n'est plus du tout dans la même tenue du style, dans la même ambition qu'un Sarr... Ici, il est aussi question pourtant d'un étranger (d'origine algérienne) venu vivre en France... Les années 60, travail et cité (HLM) prometteuse, les années 70, premières désillusions (l'intégration, la reconnaissance ?...) et cité en berne, les années 80, marasme et cité poubelle... Ce parcours de cet homme (manœuvre devenu ouvrier spécialisé), aux idées basses du front, avec sa femme, au foyer, ses enfants n'a en soi rien de bien révolutionnaire, ni de bien nouveau... On est dans de l'attendu, du triste lieu commun... Seule petite pointe d'originalité, ici, en fil rouge, l'histoire de ces jumeaux  : l'un des deux enfants de ce couple se voit confié au frère du mari, puisque le brother ne peut en avoir, puisqu'il est installé, plus riche, bla-bla-bla... On suivra en parallèle l'évolution de ces deux gamins, l'un débrouillard, l'autre plus chétif, l'un plus branleur, l'autre plus travailleur... Bon, pourquoi pas. Le problème ici vient sûrement avant tout de l'écriture d'Hassaine : si les phrases sont proprettes, les comparaisons, les métaphores tournent plus souvent qu'à leur tour aux poncifs, au style à peine plus recherché que celui d'un roman de gare qui chercherait à faire littéraire. On sent qu'Hassaine s'applique comme une bonne élève, se donne entièrement dans ce récit où l'on sent en arrière fond une histoire personnelle, l'on sent son besoin de faire "poétique", d'enturbanner ses phrases mais tout cela tombe tristement à plat ; le roman se lit avec la même légèreté qu'on croquerait un radis, sans beurre demi-sel et avec du pain mou. C'est, pour parodier l'ami Gols, un roman comme il en existe déjà plein, pas mieux écrit, ni plus passionnant ; ne méritait d'ailleurs pour le coup pas plus le Goncourt que celui des lycéens (qui avait pourtant salué une sacré daube l'an dernier, mouarf). Amer.

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LIVRE : La plus secrète Mémoire des Hommes de Mohamed Mbougar Sarr - 2021

9782848768861,0-7439211Hosannah ! on se plaint (moi, en tout cas) de ne trouver dans la littérature contemporaine française plus aucune trace de style, ni d'ambition, ni de puissance, de n'avoir affaire qu'à de minuscules récits écrits sur un coin de nappe et témoignant de la santé des nombrils de leurs auteurs. Mohamed Mbougar Sarr, en 400 pages, me prouve qu'il n'en est rien et me redonne du peps pour au moins un mois à venir. Oui, il y a encore des écrivains qui prennent la littérature au sérieux, qui s'en servent comme d'un rituel, qui considèrent l'écriture comme un acte magique. C'est le cas de cet auteur d'origine sénégalaise, qui s'occupe ici de Littérature avec un grand L, puisque son sujet, passionnant, lui est consacré : un livre à la fois maudit et génial, Le Labyrinthe de l'inhumain, arrive un jour sous les yeux du narrateur, un jeune écrivain. Génial, parce que sa lecture transporte immédiatement notre homme, comme il transporta jadis tous ceux qui l'ont lu, parce qu'il fait le lien entre la "négritude" et la culture européenne, parce que justement il n'est plus le roman d'un Noir mais un roman universel qui fait carrément passer la société africaine dans une modernité enfin délestée de son folklore. Et maudit parce que, après avoir été vu comme le nouveau Rimbaud africain, son auteur, T.C. Elimane, a été accusé de plagiat, puis a disparu sans laisser de trace, et sans jamais écrire d'autres livres. Le narrateur part donc sur les traces de cet homme, et sa quête très conradienne lui fera croiser moult personnages qui vont reconstituer façon puzzle la vie d'Elimane : de son enfance africaine à sa fuite en Argentine, de ses amitiés françaises à son exil sénégalais, on découvre ainsi un être façonné dans le mystère, charismatique au point de laisser sur son passage des êtres essorés, un être entièrement fait de littérature, qui impressionne même jusqu'à ses amis Gombrowicz et Sabato, et qui effectivement pourrait bien représenter une sorte de Rimbaud à l'envers, fuyant son africanité pour devenir un être universel, échouant à donner une suite à son chef-d’œuvre. La plus secrète Mémoire des Hommes est aussi, parallèlement, l’occasion de croiser les hommes et les femmes qui ont côtoyé Elimane, tous porteurs à eux seuls d'autres histoires tout aussi passionnantes que Sarr nous narre avec un art de conteur inégalable.

Car le roman, d'une construction hyper complexe, n'est constitué en fin de compte que de légendes qui s'encastrent les unes dans les autres. Tel personnage raconte telle histoire dans laquelle agit et parle tel personnage qui raconte son histoire, qui contient... etc. Cette construction en poupées russes pourrait être trop sophistiquée ; mais Sarr est un vrai génie pour garder toujours son cap ; et si, au sein parfois d'une même phrase, deux protagonistes différents prennent la parole, il parvient à ne jamais nous perdre dans le foisonnement. Comment fait-il ? Franchement, c'est de la magie... Mais les récits s'enchâssent dans un tourbillon étourdissant. Légendes, histoires de bordels, grands faits historiques, récits de Shoah, contes macabres, confessions, tous les niveaux d'écriture se côtoient, et pourtant le livre est parfaitement cohérent. C'est que l'ambition y est forte, que la soif de parole y est constant. Renouant avec la tradition africaine, Sarr aime l'oralité, a le goût du conte étrange ; mais son roman, justement n'est jamais "que" africain : il doit aussi beaucoup à une tradition réaliste poétique pas si éloignée des auteurs d'Amérique du Sud qu'il met en scène ou non (Sabato, Cortazar, Garcia Marquez), et aussi à une histoire de la littérature bien française celle-là. Refusant d'être cantonné à une négritude facile, mais ne reniant rien de ses origines, Sarr montre ici que la littérature déborde des cadres bêtement posés jadis : il est à la fois sénégalais et français, et se sert de ces deux cultures pour faire éclater les clichés des littératures locales. Qu'il parvienne ainsi à nous intéresser autant à la vie de deux petits éditeurs, à un conte fantastique à base d'inconnu se rendant au bordel, à la révolution au Sénégal, à une histoire d'enfant caché dans un puits ou aux seins d'une écrivaine, est remarquable. D'une inventivité prodigieuse, d'un style miraculeux ("La pudeur, unique faste des morts", on dirait du Valéry), son roman apparaît peu à peu comme une longue prière, comme un appel destiné à rendre la vie à un écrivain perdu, et donc à toutes les légendes dont il est porteur. Car c'est ça après tout qui nous est raconté là : comment un homme porte en lui mille récits, mille mensonges, mille livres, et comment tout commence et tout finit par le conte. Un Goncourt amplement mérité (remarquez comme je prends des risques...) (Gols 26/10/21)


C'est absolument flamboyant, très plaisant et teinté d'une douce ironie littéraire qu'il est bon de savourer... Dans les cent premières pages grosso modo, Sarr tente, en parallèle de son récit, de faire une sorte de bilan de ce qu'est le roman francophone, de ce qu'est la littérature, à la fois très simplement, avec méthode, tout en essayant de faire voler en éclats les idées reçues, les clichés, les poncifs... Une fois ce petit travail pour le coup purement littéraire, un rien théorique, effectué, il va s'enfoncer dans les méandres d'une histoire à tiroirs sur les traces de ce fameux Elimane, d'une façon finalement qui doit presque plus à Borges qu'à la littérature française ou africaine... Sarr plonge certes son récit dans la culture africaine, son roman possède certes un souffle romanesque très français mais encore une fois il surfe sur ces incontournables références comme pour mieux suivre son propre fil et livrer un roman qui échappe à ces différents carcans, à ces différents modèles. Il y a la quête du narrateur, qui fut celle d'une autre femme, une amie, proche d'Elimane, il y a la quête d'Elimane lui-même... Sarr multiplie les quêtes dans les quêtes, les mises en abyme dans les mises en abyme, non point pour nous perdre, pour nous noyer, pour faire le malin mais simplement pour nous décrire le chemin tortueux que doit suivre tout écrivain digne de ce nom - l'écrivain francophone d'origine africaine semblant devoir, encore plus que les autres, déjouer toutes les attentes du microcosme littéraire parisien, éviter toutes les ornières dans lesquelles il est si facile de tomber par facilité, par volonté de plaire, etc... Le récit est foisonnant, n'a de cesse de multiplier les époques, les personnages, de passer d'un continent à l'autre, d'un fait historique à l'autre (de la première guerre mondiale à la révolte sénégalaise) mais en gardant encore et toujours le même point de mire : faire à son tour une œuvre littéraire qui ne doit rien à personne tout en plongeant ses racines dans de multiples terreaux culturels. Roman qui joue avec les genres, qui joue avec les registres de langue, un roman plein de sensualité et de mésaventures, de paraboles et de réalisme qui se lit avec un immense plaisir. Que du bien à en dire et puis trop peur aussi, comme tout critique mal intentionné d'Elimane, de mourir soudainement. Un Goncourt plus que mérité, je prends encore moins de risque. (Shang 28/11/21)

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26 novembre 2021

Murder a la Mod de Brian de Palma - 1968

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En plein trip Nouvelle Vague, De Palma fait ses débuts en se fendant d'un film tout ce qu'il y a de plus foutraque et moche, mais en même temps tout ce qu'il y a de libre et de personnel. Sans un sou en poche, mais armé d'une belle confiance en lui et d'une bonne dose, déjà, de talent, le voilà donc marchant, déjà, sur les traces de son maître Hitchcock (8000 détails formels jalonnent le film, depuis la bonde de la douche jusqu'à la filature excessivement longue), en inventant une histoire de meurtre sordide observée par trois points de vue différents. Soit donc un film assez soigneusement monté et découpé en trois parties : 1/ la préparation du meurtre sordide d'une femme mannequin objet de toutes les convoitises, avec un portrait cruel et cynique du petit milieu huppé et branché de Manhattan ; 2/ le meurtre en lui-même et 3/ la vérité sur son (ses) vrai(s) coupable(s) selon le point de vue où on se place. Comme en plus, De Palma a vu Godard, Truffaut et Varda, on a droit à quelques envolées toutes soixante-huitardes sur la trace des motifs de ses contemporains français, notamment sur la façon de filmer le temps (cette heure fatale autour de laquelle on tourne, comme dans Cléo de 5 à 7) ou sur l'utilisation du cut-up (comme dans les premiers JLG) ou sur le mélange de plans documentaires filmés dans la rue et de plans studio (comme dans Les 400 coups entre autres). Je vous autorise aussi à voir là-dedans des allusions à Rashomon, pour parfaire la cinéphilie compulsive du gars, qui à l'époque recycle frénétiquement ses modèles (qui a dit qu'il le fait toujours aujourd'hui ?). Comme en plus, dès le départ, la carrière de De Palma est d'une homogénéité impressionnante, malgré l'éclectisme de ses films, on a aussi là-dedans, en germe, toutes les thématiques à venir : la mise en scène trompeuse, qui cache des choses suivant le point de vue ou le champ ; le burlesque mélangé à l'horreur ; le faux coupable ; l'Amérique considérée comme un vaste terrain de complots tous azimuts ; et même notre bon William Finley, déjà de la fête en ces années 60.

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Bon alors bien sûr, c'est le moment ou jamais où il fallait être rebelle, expérimental et mauvais garçon : Murder a la Mod est donc vraiment rock'n roll, pour le pire et le meilleur. Si on apprécie le ton bordélique de l'ensemble et ses emprunts au théâtre d'avant-garde et au warholisme, on aime moins l'image affreuse, et la façon un peu agaçante de tordre tous les plans pour jouer au malin : les ombres de personnages, grimaçants, sont filmés avec une laideur totale, que ce soit les hommes, tous pourris, tous monstrueux, ou les femmes, regardées de façon un brin gênante par un cinéaste voyeur un peu priapique. Dans un noir et blanc crayeux, De Palma monte des plans en rafale, cherchant la gêne, le malaise : il y arrive, certes, mais justement : le mauvais goût est permanent, et on eût aimé que le film ne soit pas qu'une forme, douteuse qui plus est, mais raconte aussi des choses, nous présente de vrais personnages, travaille sur une histoire un peu plus concrète. Mais baste ; si le scénario est foutraque, si la réalisation même laisse encore parfois à désirer, le film est suffisamment captivant par sa façon de faire de la mise en scène le sujet principal de l'action. Déjà fasciné par le pouvoir des images, le compère s'amuse avec les limites du cadre, avec les mouvements de caméra, qui peuvent ou non dévoiler tel ou tel détail qu'on n'avait pas vu et qui révèle le pot aux roses. Après une première vision du meurtre, il rembobine, revient quelques minutes avant, adopte un autre point de vue, et refait tout sous un autre angle, nous révélant des vérités cachées (oui, comme dans Snake Eyes, Blow out ou Redacted). Passionnant de voir un jeune cinéaste déjà en possession de tous ses moyens intellectuels et théoriques. On lui pardonne donc ses excès de jeunesse (vouloir tout filmer de façon stylé, utiliser tous les boutons de sa caméra, regarder les femmes comme un puceau libidineux, tirer le jeu des acteurs vers l'hystérie, compliquer parfois inutilement la trame déjà complexe) et on se laisse aller à ce film expressionniste et baroque, insolent et pop, grinçant et violent, en se disant que, oui, en 68, un génie est né.

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25 novembre 2021

Cry Macho de Clint Eastwood - 2021

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30 ans que Clint Eastwood nous fait des films testamentaires, il était temps de justifier quand même l’appellation, et de tirer enfin sa révérence (je doute tout de même qu'il fasse encore un film après celui-là (mais je disais déjà ça du temps d'Impitoyable)). Cry Macho est en tout cas le prétendant idéal pour jouer le rôle d'adieu au cinéma de Clint, recensant finalement pour un dernier tour de piste pas mal des inspirations du maître, convoquant les fantômes de quelques-uns de ses grands chefs-d’œuvre, jouant en mode (très) mineur la minuscule mélodie qui l'a finalement accompagné toute sa vie. Une pincée de Un Monde parfait dans ce rapport entre un vieux marlou et un gamin, une lichette de Sur la route de Madison avec ce vieil homme dansant dans une lumière tombante avec une femme triste, un brin d'Honkytonk Man avec cette traversée de territoire sous le signe de la transmission inter-générationnelle, un soupçon de Pale Rider avec ce néo-western métaphysique, et même une nuée de La Mule avec cette histoire de traversée de frontière avec un paquet indésirable : je vous le dis, il y a tout Clint dans ce film de vieillard qui jongle agréablement avec les motifs et les grands thèmes de sa vie. Le plus fort étant qu'il le fait dans une œuvre très effacée, qui enlève à peu près tout pour ne garder que l'essentiel : un vieil homme, une légende du cinéma, qui meurt sous nos yeux.

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En effet, le film est tout de même bien piteux par tous ses autres aspects. Au niveau du scénario surtout : cette histoire de vieux croulant traversant le Mexique pour aller récupérer un adolescent et le ramener à son père est une joue tendue pour que s'abatte la gifle du bon sentiment, et ça ne manque pas : il y a dans ce duo désaccordé vieux cow-boy buriné et taiseux / jeune mec en rupture de ban quelque chose que Clint ne parvient jamais à rendre intéressant, à cause d'une écriture sans sève, qui ne dégage aucun moment saillant, aucune émotion. Clint se contente donc de tenter de nous tirer des larmes avec des maximes de pépé assénées à la jeune génération, mais ses leçons de virilité hors d'âge ringardisent complètement le film. Le scénario est dépourvu de scènes d'action, de scènes d'amour, de scènes de comédie, c'est une vraie épure, mais qui devient du coup très fade, sans sel, sans tension, dénervée au possible. Il faut dire que Clint, très diminué, n'est plus que l'ombre de lui-même, et qu'il s'est trouvé comme partenaire de jeu un gosse affreux, mauvais comme un cochon, sans aucun charisme. Heureusement, pour cette fois, les femmes sont un peu mieux traitées, ce qui est quasiment une première dans son cinéma : non pas tant Fernanda Urrejola, qui a bien du mal à nous faire croire qu'elle tombe sous le charme du vieux Clint et tient à l'allumer comme une torche vivante ; mais cette Natalia Traven est une bien belle quinqua ma foi, en charge d'un rôle pas si éloigné de celui de Meryl Streep jadis : la femme empreinte de sagesse qui danse au fond d'une cuisine avec son cow-boy. Bon, cette jolie image un peu glacée ne suffit pas à nous satisfaire, et on grimace sans arrêt devant les maladresses de jeu, les scènes ridicules (Clint qui mate un cheval, Clint qui te met des mandales dans la tête des méchants) et la pauvreté générale de la réalisation et de l'écriture, qui montre un Eastwood qui a perdu tous ses moyens.

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Mais les quelques minuscules trucs qui restent sont très beaux. Par-delà cette histoire déjà vue, ce que Clint parvient à nous faire ressentir, c'est sa présence à lui, physiquement ; et Cry Macho est peut-être plus un film sur lui qu'un film tout court. Il nous montre très frontalement comment il marche aujourd'hui (200 mètres à l'heure), comment il fronce ses sourcils (son expression favorite), comment il joue avec ses partenaires, simplement ; et c'est très beau de regarder cette légende rendue presque à l'état de squelette faire ainsi ses adieux à un personnage et à lui-même. Dans la simple observation de l'acteur, on voit tout un pan de cinéma s'éteindre. Et quand les mustangs courent en parallèle avec la voiture du gars, on a l'impression que c'est le western qui revient faire un dernier baroud, et que c'est son passé qui court à ses côtés. A l'instar des meilleurs westerns, c'est dans les scènes immobiles, les scènes de transition, qu'on voit si un film est bon. Cry Macho n'étant constitué que de scènes immobiles et de transition, on peut considérer qu'il est bon, Eastwood s'y laisse aller à une profonde mélancolie qui touche juste. Tant pis si tout ça a des allures de film "de trop", de "grand film malade" comme disaient les Cahiers, tant pis si tout ou à peu près est raté et poussif : on est là face à un Grand.

All Clint is good, here

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LIVRE : Que sur toi se lamente le Tigre d'Emilienne Malfatto - 2021

9789973581228,0-6804194C'est quand même dingue le nombre de bouquins inutiles qui sortent, surtout à l'heure de la pénurie de papier, je dis ça comme ça. Cette Emilienne Malfatto est bien gentille, elle est même reconnue puisque vient de lui être attribué le Goncourt du premier roman, elle est diablement renseignée puisqu'elle sait que les femmes, en Irak, ne sont pas tout à fait à la fête, surtout quand elles ont "fauté" et que leur faute prend la forme d'un grossesse ; elle est même noblement indignée, puisque elles, les femmes spoliées, ça l'énerve. Bon, je n'irai pas jusqu'à dire qu'elle est travailleuse, ou ambitieuse de quelque façon que ce soit. En guise de travail, la voilà qui nous pond 80 pages appliquées comme celles qu'une élève de première pourrait produire après lecture de Jamais sans ma fille, ne cherchant jamais à aller chercher là où les 3544 autres écrivains sur le sujet auraient oublié de passer, reproduisant avec une belle constance les écrits passés sur le sujet, et aboutissant à cette conclusion qui a dû lui prendre des nuits et des nuits d'insomnie : les femmes sont maltraitées, ô Occident, et ça, c'est pas bien. Et en guise d'ambition, elle est prise en flagrant délit de transparence de style, produisant une écriture laborieuse, plate comme une limande puis subitement solennelle comme le Chœur de l'Armée rouge, en tout cas désespérément attendue dans ce type d'ouvrage concerné. Bien sûr, c'est inattaquable : on sait bien que cette femme enceinte d'un homme mort à la guerre, qui se retrouvera donc fille-mère, et se doit donc d'être assassinée par son propre frère avec l'aval de sa famille, existe, et qu'il y a encore des sociétés qui font passer la tradition, le on-dit et Allah par-dessus l'amour de ses proches ; on sait bien que c'est la révolte qui a poussé Malfatto à écrire, et que ça justifie peut-être les maladresses (à mettre sur le compte de son indignation) ; et on serait un monstre froid d'émettre une quelconque réserve sur ce bouquin. Mais après tout, la colère n'explique pas tout : pourquoi acheter Que sur toi se lamente le Tigre alors que les librairies, les bibliothèques et les étagères des vieilles dames inscrites au club de discussion du troisième âge débordent déjà de livres sur le sujet, mieux ou moins bien écrits ? Je n'ai pas la réponse, mais je ne crois pas que la construction un brin personnelle du livre (les chapitres alternent les points de vue autour de l'événement, et sont entrecoupés par des petits textes qui donnent la parole au fleuve Tigre...) suffise à la chose. Un livre pompeux, raide et surfait.

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My best Gal (1944) de Anthony Mann

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Eh oui, quand on attaque une odyssée, il faut aller jusqu'au bout du bout de la chose. Ce qui permet de découvrir parfois des merveilles cachées. Ou des pannouilles. Hum, hum... C'est vrai qu'ici, difficile de trouver dans cette légère pseudo comédie musicale une trace du futur talent du gars Mann. Tout est fonctionnel et repose sur un scénar bas du front : deux petits jeunes (elle chante, Jane Withers dit Hamster dame ; il écrit, Jimmy Lydon, douze ans) ont du talent à revendre (?) ; lorsque Jane chante sous la douche, par exemple, tous les voisins raboulent (pour se plaindre ?) ; seulement voilà, elle ne se voit pas en haut de l'affiche ; Jimmy, lui, avec sa petite troupe de djeun's a plus d'ambition : encore faut-il que quelqu'un croit en lui... Jimmy et le père de Jane complotent pour faire découvrir Jane à des types dans le show-business, Jane de son côté complote pour que le travail de Jimmy soit reconnu, bref, on s'attèle à croire en l'autre, en ses capacités... L'alliance entre Jane et Jimmy (qui doit partir pour l'armée, ben oui, on est en 44 les gars) devrait se révéler au final payante, malgré les coups durs de la vie (le père de Jane qui tombe malade, mince) et les coups de Jarnac du biz (la troupe de Jimmy pense que ce dernier les a trahis, mais, eheh, que nenni : Jimmy Lydon, c'est du sucre blond)... Comme le couple phare a le charisme d'une mobylette, que le scénar est aussi palpitant que celui du vieux qui fait une crise cardiaque, que les décors sont aussi laids que plats, on tente de se raccrocher aux petits morceaux musicaux balancés de façon spartiate dans des lieux inadéquates (une cafète, un restau...). Il y a de l'enjouement, de la gambette et du sourire, mais on sent que tout cela est quand même chorégraphié avec la même passion que l'on met à faire un lacet... Une croquignolade musicale de fin de guerre, avec un happy end d'usage (quelle belle morale !!!) et des GI qui battent la mesure. Mouarf. Mann, selon l'expression d'usage, se fait la main, il ne peut encore véritablement imposer son empreinte... Guère mieux que la gale.

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My man Mann

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24 novembre 2021

De Palma de Noah Baumbach et Jake Paltrow - 2015

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Toujours intéressant quand deux cinéastes se rencontrent et discutent cinéma, en attestent les brillants livres de Hitchcock par Truffaut ou de Billy Wilder par Cameron Crowe. C'est donc tout réjoui qu'on s'apprête à regarder ce docu consacré au mal-aimé De Palma (malgré ses succès, le gars passe toujours pour un copiste de Hitch et pour un réalisateur trop malin pour être honnête) par le sympathique (selon certains) Noah Baumbach qui, aidé de son confrère, choisit d'entrée de jeu la bonne direction, inspirée de celle de Truffaut : traverser toute l’œuvre dans son intégralité et par ordre chronologique, pour tenter de dégager dans la filmographie bordélique du garçon des lignes directrices, des thèmes, des périodes. Dispositif simplissime : Brian de Palma face caméra qui parle, et des extraits de ses films, avec de temps en temps quelques plans piqués à d'autres, point. Et c'est parti pour un tour exhaustif dans les films du compère, depuis Woton's Wake jusqu'à Passion (manque le funeste Domino, réalisé après). Passionnant de revoir en compagnie du maître les grands films soixante-huitard et Nouvelle Vague des années 60, le tournant "horreur" des années 70, les errances ponctuées de chefs-d'oeuvre des années 80, les blockbusters des années 90, et la fin de carrière plus fluctuante des années 2000. Sans surprise, De Palma adore Phantom of the Paradise et Outrages, Les Incorruptibles et L'Impasse, moins Furie ou Femme fatale, bon. C'est tout de même marrant de le voir d'une telle mauvaise foi, et défendre finalement bec et ongle Le Bûcher des vanités ou l'immonde Mafia Salad ; on retrouve le bougre assez amoureux de sa propre personne (quand un film est naze c'est la faute des autres, du manque de moyens, de la météo ou des producteurs, jamais de lui-même) et ne sachant pas reconnaître les failles de son cinéma. Mais après tout, on est bien d'accord avec lui : ses films, malgré leur éclectisme, se tiennent, et finissent par donner une carrière étonnamment homogène (le pont entre Murder a la Mod et Le Dahlia noir est étonnant, l'analyse de ses différentes utilisations du split-screen depuis Dionysus in '69 jusqu'à Mission impossible pertinente). De temps en temps, le gars se montre presque enthousiaste et rapporte certaines petites anecdotes sur le sale caractère de Sean Penn ou l'incompétence du scénariste Robert Towne qui sont parfaitement rigolotes ; il évoque bien entendu sa liaison avec Nancy Allen, qu'il a magnifiée dans Blow Out (son meilleur film et un de ses plus cuisants échecs commerciaux) ; il balance quelques petits détails techniques ou parle de son goût pour le spectacle, se souvient de ses potes Spielberg ou Scorsese, note ce qu'il doit à la Nouvelle Vague française, bref, tout ça est intéressant.

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Mais, mais mais, nous ne serions pas Shangols si nous ne trouvions pas à redire. Finalement, ce film n'ajoute rien à la gloire du bonhomme, et il ne fait que redire ce qu'il a déjà dit ici ou là au cours des années. Trop admiratifs, Baumbach et Paltrow ne posent pas les bonnes questions, restent en surface du personnage et de son œuvre, pourtant profonds, névrotiques, complexes. Trop court, le film reste une balade, et si le modèle était bien le livre de Truffaut, on peut dire que De Palma ne lui arrive pas à la cheville. Peut-être, c'est vrai, parce que De Palma n'est pas un intello, a du mal à théoriser, s'énerve même quand on parle de concepts, préfère parler chiffres et soucis de production que travelling et construction de scénario. Mais c'est aussi que les deux garçons se sont contentés de peu, et s'arrêtent à l'orée de chaque film pour n'y jeter qu'un petit coup d’œil alors qu'il aurait fallu y plonger avec précision. Du coup : le néophyte en depalmerie se verra un peu paumé devant cette impressionnante liste de films qui partent dans tous les sens, et ne saura guère par où commencer, ni comment envisager le type ; et l'adepte (dont je fais indéniablement partie) se retrouvera gros-jean comme devant devant ce catalogue trop rapide, peu profond et somme toute banal. Il aurait fallu aller à la chasse à l'ours, et ne pas se laisser impressionner par le caractère souvent bourru et secret de Brian de Palma, revoir tous ses films avec précision, traquer les petites thématiques et les grands tics formels, dresser des correspondances entre les films, etc. Quel meilleur modèle que ce mec-là pour se livrer à ce genre d'exercice, lui qui a tout fait, du petit cinéma fauché aux gros machins avec Tom Cruise, des échecs aux succès, du travail avec les studios aux films indépendants (voire familiaux), lui qui a fabriqué une œuvre si formaliste, si visuelle, si personnelle, lui qui a traversé tout un pan du cinéma américain ? On se contentera de ce bref aperçu trop énamouré, et on relira le livre de Blumenfeld consacré au maître pour plus de précision.

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Le dernier Passage (The Secret Ways) (1961) de Phil Karlson

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On a beau dire ce qu'on veut, même dans les Phil Karlson considérés comme mineur, il y a du grain à moudre... Voilà une oeuvre qui a quelque peu disparu des écrans radar et qui est pourtant un bien joli travail qui fleure bon la guerre froide. Aux manettes, Karlson, donc, à la production et devant la caméra Widmark, au scénar, sa femme, Jean Hazlewood, à la musique un certain John Williams qui débutait alors sa carrière (Johnny Wiliams ! Tu peux pas réussir dans la musique quand tu t'appelles Johnny...), et le gars Max Green à la photo qui terminait la sienne - autant dire un noir et blanc chatoyant notamment lors des scènes de nuit... Alors oui, je veux bien, le scénar tiendrait en une ligne : Widmark doit récupérer un "opposant" (on ne s'étendra pas vraiment sur les raisons politiques - on comprend vite le concept...) derrière les lignes hongroises ; infiltré comme journaliste (!), accompagné de la fille du type (la brunette Sonja Ziemann), il doit convaincre cet homme de le suivre... Forcément, le Richard en sera pour ses frais entre méchants flics, méchants militaires, et opposants méfiants...

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La première bonne chose, outre la présence du caustique Widmark, outre la musique emballante de Williams (on sent dès le départ qu'il n'est pas là pour faire dans la sourdine), c'est qu'on se tape un petit voyage vintage : d'abord à Zurich, puis à Vienne... puis à Budapest (même s'il ne faut pas rêver, la plupart des prises de vue extérieure semblent avoir été faites également à Vienne : ce n'est pas vraiment grave dès lors qu'on a de la vieille pierre authentique, du pavé qui suinte et de la ruine qui inquiète). Richard, admettons-le, mettra un certain temps avant de parvenir de l'autre côté de la frontière pour pouvoir sillonner la ville en solo à la recherche de sa cible (comptez une bonne heure) : entre-temps, il aura dû faire son petit détour à Vienne, se faire bastonner par des types louches, se faire recueillir par une blonde rotonde (Senta Berger, quelque chose de Santa Claus : très hot), contacter cette brunette capricieuse, patienter devant une armée d'inspecteurs hongrois suspicieux... Bref, il ne la joue pas easy easy et son sourire qui ne se déride jamais ne se déride jamais. Une fois de l'autre côté du rideau de fer, il devra se montrer un peu plus astucieux pour donner le change : on le voit jouer au con et au type saoul avec les flics locaux (il est très bon Widmark dans la comédie, même s'il est un peu en free lance) puis passer à la vitesse supérieure au moment des scènes d'action. Le film, peu bavard quand on y songe, laisse la place belle aux décors sombres et aux courses-poursuites nocturnes ; rien d'extraordinaire en cela mais on admire au passage cette atmosphère vintage et ce sens impeccable du cadre et du montage. Pas vraiment de profondeur psychologique ici, pas vraiment de scénar à tiroirs, non, mais une oeuvre qui visuellement coche les bonnes cases. On saura s'en contenter en continuant d'explorer la filmo du Phil.

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23 novembre 2021

Flee (2021) de Jonas Poher Rasmussen

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Il est vrai que je tente un peu le diable avec ma sélection "from a true story" mais avouons tout de même ici que c'est pour la bonne cause puisque Rasmussen se penche sur l'histoire "incredibeule" d'un Afghan qui, très jeune, avec sa mère et ses frères et soeurs, au début des années 80, tenta de fuir son pays. Oui, l'histoire se répète, on le sait, un peu trop souvent. Plutôt que d'essayer de nous livrer une œuvre d'un réalisme forcément poignant et too much, Rasmussen a l'idée de livrer la chose sous forme de dessins-animés (avec ici ou là quelques images d'archive des pays traversés). Avec des lignes claires,mais avec aussi une grande sobriété, les traits de ce dessin-animé revient sans trop chargé la mule sur les instants de doute, d'angoisse ou encore l'horreur de certains faits... Parce que, à force d'écouter parler des nantis de droite à propos des réfugiés sur des plateaux télé  (et de gauche, ah oui aussi... mais existe-t-elle encore ?), à force d'en écouter parler comme s'il s'agissait de simples pestiférés que l'on peut balayer d'un revers de la main ("moi je dis stop ! on ne peut accepter toute la misère... / eh b ien moi je dis ta gueule"), on oublie parfois, hein, que ces derniers n'ont pas toujours eu le choix de partir, déjà, et que secondo ils ont dû pour ce faire vivre des traumatismes tels qu'une vie ne suffira jamais pour les oublier. Ici, notre Afghan, arrivé à l'âge adulte, peu de temps avant de se marier avec son compagnon, tente, devant l'un de ses amis, de s'ouvrir enfin sur son passé : la perte du père, l'éparpillement de la fratrie, la dévotion et le combat de la mère, l'entraide, les voyages éprouvants, le stress, la terreur d'être sans papier quand on se retrouve notamment, en transit, dans un si beau pays que la Russie avec ses flics incorruptibles (!!!), la peur de ne plus voir le jour, de ne plus jamais voir les siens, l'obligation de faire confiance à des tiers et de se retrouver traiter comme des moins que rien... Oui, dans ce Flee, aucun de ces épisodes ne nous est épargné mais Rasmussen, disais-je, trouve le bon ton, la bonne distance, pour évoquer tous ces cauchemars éveillés sans tomber dans le misérabilisme, pour évoquer cette "déshumanité" galopante sans en faire des caisses : être réfugié, c'est devoir fuir sans espoir de retour, c'est devoir partir sans guère d'espoir d'être un jour accepté. Et c'est vrai qu'on l'oublie quand on s'est donné la peine de naître à Neuilly et que l'on passe son temps à devoir défendre des privilèges pour lesquels on ne s'est d'ailleurs jamais battu personnellement ; bref, je m'emballe, je suis à deux doigts de faire de la politique bordel. Un film qui n'a, apparemment, pour l'heure, pas encore  de distributeur en France, et c'est bien dommage tant il semblerait parfois utile de rappeler à certains blablateur la véritable souffrance des gens : pour l'estimer, au moins, pour ne pas dire de la merde, à défaut de la comprendre. Un témoignage dur mis en scène avec une belle humanité et une vraie humilité par un Rasmussen lucide et grave. Fi.

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L’Homme au masque de fer (The Man in the Iron Mask) de James Whale - 1939

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James Whale est capable de faire d'autres films que ceux d'épouvante, il le prouve avec ce sympathique moment de cape et d'épées, qui ne changera pas votre vie mais vous fera passer un agréable petit moment dans la Cour de France. Vous connaissez l'histoire, sinon révisez, bande de moules, ou relisez Dumas, c'est mieux, ou sinon apprenez qu'il s'agit d'un malheureux incident survenu dans la couche de Louis XIII : tout heureux de la naissance de son fils, il est très vite accablé par la venue d'un jumeau inattendu. Il ne peut y avoir deux prétendants au trône, le bon monarque doit prendre la décision qui s'impose : abandonner l'un des deux frangins aux bons soins de D'Artagnan, le faire grandir dans l'ignorance de sa lignée, et privilégier l'autre en le ceignant de la couronne royale. Mais las, le frangin élu, devenu Louis XIV, s'avère être un beau salopard, despotique et cruel, alors que l'autre, Philippe, n'est que bonté et courage. Un coup du sort, bien amené par la rivalité entre Fouquet et Colbert, va provoquer la rencontre de nos frères ennemis, et pousser le plus méchant à faire enfermer le plus gentil à la Bastille, caché sous un masque de fer, cruel châtiment. Mais c'est sans compter sur la bravoure des quatre célèbres mousquetaires, les manigances politiciennes de Colbert, et le joli minois de Marie-Thérèse d'Autriche (qui en pince pour Philippe) ; tout ça va se régler à coups d'épée et les méchants, sans spoiler, seront défaits juste avant le "The End".

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Bon, c'est très plaisant, dynamique, lumineux, simple et naïf. Whale fait le taff, modestement, filmant ce qu'il y a à filmer sans aucune identité, aucun caractère, aucune idée. Ça pourrait être un défaut, mais dans ce type de produit de divertissement efficace et tonique, nul besoin d'en faire des tonnes. il suffit de laisser tourner et de faire confiance au glamour des comédiens, au talent des cascadeurs et au sex-appeal de l'actrice principale (Joan Bennett, pas la dernière de ce côté-là). Bon, c'est vrai que dès le premier combat à l'épée, on tique un peu : les acteurs manient l'arme blanche comme Maïté le rouleau à pâtisserie, c'est assez bourrin et pas très soigné. On repense au grand Erroll Flynn et on grimace devant ces combats réglés en 2 minutes, où on ne tremble jamais pour les héros. Il faut dire ce qui est : Whale n'est pas un génie de l'action, et même les scènes plus vastes, où tombent les figurants et où se cabrent les chevaux, manquent un peu d'entrain, faute peut-être à un montage pataud. Il faut attendre une bonne heure avant que n'arrive LA bonne idée visuelle du film : ce masque de fer, superbement dessiné, apporte une dimension expressionniste inattendue dans ce bazar, et nous fait retrouver enfin le James Whale qu'on aime. Au fur et à mesure qu'il s'assombrit, le film devient plus intéressant, il est même permis d'y voir des ponts avec l'actualité de l'époque (1939), et un beau discours sur l'altérité, sur le double, déjà très présent dans L'Homme invisible ou Frankenstein. Du coup, on se retrouve assez touché par ce film qui s'annonçait comme un simple amusement tonitruant, et on se retrouve devant une œuvre triste et belle sur la solitude et l'exil. Satisfaction, donc.

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Tout, tout de suite (The harder they come) (1972) de Perry Henzell

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Comme j'adore le reggae (je sais, je me fais du mal en ce moment), j'allumai ma super pipe à eau et enclenchai la vision de ce film avec Jimmy Cliff, man, le seul, l'unique, enfin après l'autre. On n'a pas si souvent l'occasion d'aller faire un tour à Kingston et nous voilà donc en plein dans cette ville foutraque où le Jimmy, de sa campagne, débarque... Au début, forcément, il l'a rêche, il se fait piquer d'entrée de jeu ses affaires, rame pour trouver un job et se retrouve finalement employé comme mécano sous la surveillance d'un prêcheur revêche... Mais Jimmy, c'est un pur, un vrai rebelle qui croit en l'étoile qu'il a sur son tee-shirt : il embarque non seulement la donzelle que le prêcheur avait prise sous son aile mais en plus, en bonus, il enregistre un morceau en radio après avoir gratté l'enceinte de l'homme de Dieu et répété dans sa paroisse ! Il est ouf, Jimmy ! Mais son euphorie va être de courte durée : l'homme qui contrôle les studios d'enregistrement et l'univers local de la musique est tout puissant, et Jimmy cède ses droits pour vingt pauvres dollars... Ne pouvant vivre de son art, Jimmy ne boit point de gin mais trafique des clopinettes qui font rire et s'enfonce dans la criminalité. Jimmy file un mauvais chanvre...

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Alors oui, le village est gentil, c'est haut en couleur, on sent que le réal (défaut de budget ou volonté de base ?) s'enfonce dans les bas-fonds de la ville et nous montre une carte postale plutôt réaliste de ce petit monde où la misère et les bidonville sont à pied d'oeuvre... Des flics et des indics qui contrôlent les quartiers et des trafics de drogue qui s'organisent pour faire vivre son homme tout en bas de l'échelle. Une triste réalité... Après les petits rêves de gloire de Cliff qui sue sang et haut dans le studio, la réalité s'impose à lui : pour survivre, il y a la drogue ou la drogue et ce milieu-là ne peut que te tirer vers le bas... Le reggae devait adoucir ses mœurs : puisqu'aucune carrière est possible en la matière, l'ambitieux Jimmy va faire parler ses flingues en lieu et place de ses cordes vocales - du gangsta reg en quelque sorte... Henzell nous livre un film qui part un peu dans tous les sens, aux contours un peu flous, mais qui parvient à peu près à tirer son épingle du jeu, notamment dans ce final qui canarde (Jimmy, guns en mains lancé en plein village, aux trousses d'un indics - le Bonnie and Clyde du reggae risque de mordre la poussière avant de pouvoir finir de fumer son oinj gros comme mon bras). Esthétiquement et scénaristiquement un peu lâche, quand même, mais le cinéaste, en faisant la part belle à quelques morceaux musicaux d'anthologie (soyons beau joueur) et en livrant une œuvre qui sent la sueur, nous livre une petite vision de la cité nature peinture, sans l'embellir pour la galerie - c'est tout à son honneur.

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20 novembre 2021

Last Night in Soho (2021) de Edgar Wright

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Après quelques films assez fendards et délassant (Shaun of the Dead, Hot Fuzz), le (plus tout) jeune Anglais Wright nous revient ici avec un film un peu plus ambitieux visuellement et sur le fond ; s'il perd en route son humour, le gars tente le pari de revoir les années 60 par le prisme de #metoo... C'est forcément original et un peu casse-gueule. Mais revenons peut-être d'abord au scénar : on suit l'arrivée d'une jeune fille de province, Eloise (Thomasin McKenzie qui n'en veut), fan des sixties, dans le Londres d'aujourd'hui pour faire des études de mode : elle est un peu décalée par rapport à ses paires ultra-branchouilles... Elle décide alors de s'isoler dans un appart tenue par une vieille femme... Seulement voilà, la nuit venue, dans ses dreams, elle plonge dans le Londres des sixties, en suivant les traces d'une certaine Sandie (Anya Taylor-Joy qui a donc arrêté les échecs - le jeu of course) ; on pense au départ qu'il s'agit d'une sorte d'avatar qu'elle s'est créé dans ses songes mais rapidement on voit bien que  la Sandie, opportuniste en diable alors que l'Eloise est plutôt timorée, suit sa propre route en toute indépendance : elle chante, elle danse et a tôt fait de rencontrer des gens du "milieu" pour réussir - en gros, elle se prostiputise... Les rêves de l'Eloise deviennent des cauchemars (Sandie mène une vie pour le moins décadente...) et ses cauchemars s’immiscent progressivement dans sa propre réalité (une armée de zombies hommes qu'elle voit partout)... Où tout cela peut-il bien nous mener, me direz-vous ? Eh bien vers de sombres histoires de coucheries et de meurtres : la Sandie semble en effet s'être dissolue dans ce monde de mâles profiteurs - mais à bien y regarder, est-elle totalement innocente ?

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Alors oui Wright ne se refuse rien au niveau du clinquant et du tape-à-l’œil : des décors sixties qui pètent, une foultitude de figurants, une BO vintage ultra-gonflée, des effets de miroirs à en pleuvoir, des morts-vivants omniprésents... On ne peut pas dire que le gars fasse dans la dentelle au niveau de l'entertainment pur ; tout cela ne serait malheureusement que vain s'il n'y avait, ouf, cette vague idée en creux (...) d'un sexe féminin tristement traitée. En effet, pour réussir, Sandie, où qu'elle se tourne, retombe toujours dans la même ornière : il faut coucher ; d'abord avec le jeune responsable de la programmation d'une boîte (jusque-là, ok, au moins au départ : il lui plaît...) puis avec une personne influente, puis avec une ribambelle de types richissimes et installés... Bref, l'enfer... On voit bien le message, hein, renforcé qui plus est par des morts-vivants romeroïques qui sembleraient incarner une armée de mâles sexistes damnés à jamais - ok... Mais Wright pousse le bouchon un peu plus loin en mettant en scène une femme (la fameuse Sandie) qui, déjà en son temps, était loin d'être aussi dupe que cela de ce système d'exploitation... On ne spoilera point la chose (ouais, pour une fois) mais on laissera juste entendre que les hommes en furent généralement pour leur frais... Wright, jusqu'au bout, de façon un peu légère pour ne pas dire un peu douteuse (vous en jugerez), défendra corps et âmes sa figure féminine contre ces hordes d'hommes... Pourquoi pas, hein, si cela peut donner des cauchemars à Zemmour... Pour notre part, tout en admettant que Wright a un peu de mal à toujours calibrer ses effets (putain l'idée du miroir, c'est fait pour passer en douceur, faut arrêter d'en user quinze mille fois ; quant aux zombies, les effets sont relativement moches et ratés...), on lui reconnaîtra au moins le bénéfice d'avoir livré une œuvre avec une once de fond sur un thème dans l'air du temps, certes, mais qu'il aborde... frontalement (voire radicalement... hum). Avec la pizz d'usage du samedi soir, la fameuse Simone de Beauvoir avec ses oeufs cassés et ses merguez fumées (Oui, douteux).

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LIVRE : HF. Thiéfaine, Animal en quarantaine de Sébastien Bataille - 2021

9782809840988,0-7541949Ah les amis, pour une fois, accordons nos louanges à une biographie, genre peu réputé pour faire dans le style et l'originalité, balançant sans cesse entre hagiographie béate et révélations fumeuses. Ayant il y a peu lu le très bon travail de Théfaine sur Thiéfaine, j'ai ouvert ce livre de Bataille avec l'intention d'en rester au feuilletage. Mais irrémédiablement emporté par le style du gars, par son ton, par son intelligence de propos, j'ai plongé corps et âme dans la vie tourmentée et envapée d'Hubert Félix. On n'aura pas de révélations fracassantes ou de secrets d'alcôve dans ce livre, à peine y lit-on quelques notes sur sa femme ou sur ses enfants ; mais en lieu et place, vous pourrez y savourer, en vieux fan de la (presque) première heure, une analyse précise et fine de chaque morceau de Thiéfaine, depuis "L'Ascenseur de 22h43" (1978) jusqu'à "Elle danse" (2021). Bataille traverse en effet l'intégralité de la discographie du bougre, disséquant chaque morceau, tentant ici des explications très personnelles sur les délires des années 80, là un champ sémantique autour des chansons, plus loin un catalogue des références littéraires ou picturales de tel ou tel passage, ou encore une explication technique de la composition des musiques sur un morceau particulièrement saillant, dégageant des thématiques dans la discographie "cabalistique" (sic, et on ne saurait mieux dire) du bon Dolois, mettant l'accent sur telle particularité (les occurrences du mot "bonheur", la passion pour les chiffres, les ponts entre un morceau de 40 ans et un plus récent). C'est passionnant si vous vous intéressez tant soit peu au bon maître. Parce que la lecture de Bataille est toujours pertinente, jamais hasardeuse, qu'il connaît Thiéfaine jusqu'au bout du bout des ongles : ce voyage autour des 18 albums (+ les lives, y a pas de raison de s'en priver) vous laisse convaincu d'avoir touché du doigt, durant 500 pages, la quintessence de l'esprit complexe de ce chanteur souvent taxé d’hermétisme, d'assister au processus de ses créations, de passer tout le livre à l'intérieur de son cerveau. Savant et précis, l'auteur renverse par sa connaissance de la musique en général, et de celle de Thiéfaine en particulier.

Bien sûr, le livre reste une biographie, et on aura aussi de longues pages sur l'enfance, sur les doutes et les succès, sur les tournants de carrière pris au moins 3 ou 4 fois, sur le fameux black-out suicidaire de 2008, sur l'éternelle bouderie des médias par rapport à ce type incontrôlable ; et, contrairement au livre de Théfaine, le ton ici n'est jamais béat d'admiration, même si Bataille est incontestablement un fan : il sait être critique, gentiment mais fermement, on sent que certains albums (De l'Amour de l'art ou du cochon, les deux Bonheur & Tentation, le disque avec Paul Personne) ne sont pas tout à fait sa tasse de thé, il est apte à critiquer certains choix, artistiques ou professionnels. Il le fait toujours avec intelligence et admiration, et on ne peut que saluer cette façon de parler profondément d'une œuvre en étant assez juste avec elle. Et puis, cerise sur le gâteau : Bataille a du style, si on peut appeler ainsi sa façon taquine et encore une fois très pertinente de semer dans sa prose des centaines d'allusions aux chansons de Thiéfaine, à la grande joie du fan qui reconnaît là quelques codes secrets de  son univers, et ce qui n'empêchera pas le profane d'apprécier cette écriture poétique et imagée, forte en adjectifs, rendue plus belle par le contact du vers thiéfainesque. Au final, en dépit de quelques scories (une interview de Charlélie Couture à la fin qui ne sert à rien, des comparaisons avec Indochine franchement hasardeuses (Bataille a fait un livre sur eux juste avant, il devrait s'en sortir un peu), un mépris envers ceux qui ne sont pas d'accord avec lui (bim, les Inrocks)) : voici le livre immanquable pour retrouver quelque chose de l'esprit de Thiéfaine, pour pénétrer très loin dans sa psyché et dans son univers, et pour avoir envie de réécouter toutes ses chansons au regard de cette analyse fine. Et yop !

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Le Pacte des Tueurs (Big House, U.S.A.) (1955) de Howard W. Koch

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Si l'ami Gols est un peu en reste avec son dernier western, petite satisfaction pour ma part avec ce film noir de derrière les fagots. Koch n'a laissé derrière lui que le souvenir d'une bacille mais réalise ici un polar en honnête artisan du genre. Il bénéficie certes d'un casting d'excellents seconds couteaux mais ne recule pas non plus devant des scènes plutôt âpres et rugueuses sur le papier - ce qui est forcément tout à son honneur. Au départ, on assiste à un banal kidnapping d'enfants dans un parc du Colorado ; le kidnappeur (Ralph Meeker et son air vicieux joliment mis en avant en contre-plongée) cache l'enfant qui, en voulant s'échapper le con, se fracasse la tête - oups ; qui fait le malin finira dans le ravin, cela n'aura jamais été aussi bien illustré qu'ici... Notre kidnappeur continue malgré tout son chantage, qui fonctionne d'ailleurs, mais se fait choper bêtement au bout de vingt-cinq minutes de film. Et c'est fini ! Que nenni, notre homme part en prison et se retrouve entre quatre durs à cuire. Ils vont bien sûr, tous les cinq, tenter de s'échapper, le meneur espérant mettre la main sur la rançon que notre homme aurait caché quelque part dans le parc. La police veille mais qui sera le plus finaud dans l'histoire ?...

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Pas mal cette petite idée de bol d'air dans le parc du Colorado (avec des rangers et un agent du FBI particulièrement efficaces) qui nous donne déjà notre petit lot de suspense et d'horreur. Meeker, avec son sourire glaçant, se joue puis se débarrasse de l'enfant avec un détachement de monstre absolu. Il ne parvient cependant pas à glisser entre les mailles du filet (il se fait coincer pour une idiote histoire de truites, j'adore) et termine au cachot. Entre alors en scène un quatuor de criminels à tronche : Charles Bronson, tout jeunot et qui n'a pas encore eu les moyens de s'acheter sa moustache - c'est monsieur musclor et quand il joue avec une petite boule entre ses mains, tu serres des cuisses ; Lon Chaney Jr avec une trogne déjà bien décatie ; l'excellent William Talman et sa tête d'alcoolique qui fait plaisir à voir ; et enfin l'immense Broderick Crawford, toujours capable de jouer les brutes derrière ce petit sourire grinçant. Nos quatre repris de justice ont tôt fait de flairer la bonne affaire avec la venue de Meeker ; la fuite s'organise (après un joli petit sacrifice cuit à la vapeur et une audacieuse séquence sous l'eau - ça sent la piscine mais Koch soigne tout de même dans les règles son petit effet claustrophobique) et donnera lieu à quelques petites scènes qui secoueront forcément les viscères (j'aime les meurtres francs au marteau et le passage de visage au chalumeau : ça sent vraiment le bon noir bien roussi). Broderick mène l'aventure en ne reculant devant aucun sacrifice (il est parfait pour prendre son petit air cool et reconnaissant avant de demander l'exécution d'un homme qui vient tout juste de lui sauver la vie : une parfaite ordure sans foi ni loi) et tentera jusqu'au bout de déjouer la police (une police qui fait ici une belle démonstration de force et du sens de l'organisation - c'est aussi là dans une certaine veine du film noir). On a notre lot d'entourloupes, de bastons, de meurtres sordides et de final sous les balles avec une belle brochette de cadavres. Dépaysant, vachard et bien mené, Koch n'a pas à rougir. Bel effort.

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Noir c'est noir

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19 novembre 2021

La Loi de la haine (The Last Hard Men) d'Andrew V. McLaglen - 1976

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Coburn en salopard sans pitié, Heston en vieux briscard sans peur, Hershey en jeune première sans culotte, sur le papier on valide ce western, qu'on s'apprête à savourer avec un vieux bourbon au coin du feu. Ce serait passer à côté du nom du réalisateur, qui décidément ne nous a pas donné que des joies sur ce blog : Andrew McLaglen, fort de son héritage et de son goût pour le genre, a beau se démener pour nous servir un film dans la lignée des grands, il arrive beaucoup trop tard pour pouvoir prétendre à tant soit peu de sérieux. Qui, en 1976, ne serait pas taxé de ringard avec un western si consciencieusement dans les rangs du classicisme, qui déploie une trame tellement usée et repérée, qui en est encore à montrer des mecs burinés se poursuivant dans tout le territoire pour régler leurs comptes à coups de flingues ? Aucun second degré dans ce film, ou alors il m'a échappé : McLaglen copie les anciens, avec 25 ans de retard, et son film a beau avoir des qualités techniques, on s'ennuie mollement à regarder ce énième duel au soleil.

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Zach Provo (Coburn) s'évade du bagne avec une poignée de bandits torves, et n'a dès lors qu'une seule pensée : retrouver Sam Burgade (Heston, en pleine imitation de John Wayne), le shérif responsable de son arrestation et de la mort de sa femme. Pour attirer le bougre, il va même, ô félonie, jusqu'à kidnapper la femme de Burgade (Hershey, un peu anachronique) et à lui faire subir mille avanies destinées à faire sortir le loup du bois. Autant vous dire que la confrontation finale sera sanglante. A l'image d'ailleurs de tout le métrage, particulièrement brutal : quand on se prend une balle là-dedans, ça gicle pas mal. Le seul fait un peu notable dans cette histoire vue et revue : le côté nostalgique de la chose. Heston fait un type à la retraite, peu désireux de ressortir les colts, mais qui prend un plaisir évident à retrouver son vieil ennemi de toujours. Il y a dans ce combat quelque chose de la récréation de vieillards, qui se livrent presque à un jeu pour retrouver les émotions de leur jeunesse. Coburn, quant à lui, est resté sur ses bases, interloqué quand on ne respecte pas les règles du jeu (on viole une gonzesse et son père n'intervient pas ? je boude). A part ça, et malgré quelques qualités techniques sympathiques (dont la belle musique de Jerry Goldsmith et la lumière solaire de Duke Callaghan), c'est tellement parcouru depuis toujours qu'on finit par s'assoupir à moitié. Là où on devrait trembler et frémir, McLaglen n'a à nous proposer que quelques méchants pas vraiment dangereux (trop crétins) et deux papys en train de se mettre sur la gueule, on a vu plus glamour. Personnages schématiques, séquences démodées, action rare et souvent dans les choux, le tout-venant du western crépusculaire...

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Go west, here

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Ingmar Bergman gör en film (1963) de Vilgot Sjöman

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Cinq ans avant de réaliser le diptyque Je suis curieuse, Sjöman, alors critique, décide de suivre le travail de Bergman sur Les Communiants ; en résulte un doc en cinq parties, l'une consacrée au manuscrit, deux au tournage, la quatrième à la post-prod et la dernière à la Première. C'est un Bergman (déjà au sommet de son art) pour le moins détendu qui le reçoit et qui répond tranquillement à ses questions quelle que soit leur pertinence. Deux heures trente en présence du maître qui se livre comme rarement sur sa conception du cinéma, c'est forcément bon à prendre et bougrement intéressant par certains aspects évoqués et débattus.

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On attaque donc avec le "manuscrit", une partie un peu décevante en soi, de prime abord, puisque Sjöman interroge Bergman alors même que le script est achevé - certes, ce n'est pas forcément passionnant de voir un type écrire en silence, pas plus qu'une course de sous-marins filmés en surface... on aurait tout de même bien voulu voir notre homme en crise d'inspiration, ou noircir des pages comme un fou-furieux, ou raturer ses dialogues... On n'assistera point à cela mais on aura droit tout de même à une interview d'Ingmar assez pêchu sur sa relation (ambiguë et évolutive) avec Dieu, sa façon d'en parler dans ses films ainsi que ses intentions générales sur ce film "ardu". On aura droit aussi à une interview de l'incontournable chef-op Nykvist (qui nous donne une petite leçon sur le réalisme au cinéma et sur son travail préalable sur la lumière pour éviter notamment les ombres - du grand art, du rigorisme pur et dur), de la personne en charge des repérages, de l'accessoiriste et d'un petit tour dans les décors (construire une église pour le tournage d'un film sur le silence de Dieu, c'est quand même pas rien, c'est digne d'Herzog). On enchaîne avec la partie la plus passionnante, sûrement, celle sur la préparation du tournage d'une scène : deux acteurs, une poignée de répliques et de multiples répétitions pour atteindre à l'effet attendu : Bergman (qui rappelle un Bresson sur sa façon de diriger au millimètre les acteurs) se révèle une nouvelle fois un metteur en scène d'une précision de dingue ; chaque intonation, chaque geste, chaque micro mouvement est important, tout comme les ombres, tout comme la prise de son, tout comme le cadre ; s'il rigole entre les répétitions, c'est juste pour détendre un brin ses acteurs desquels il attend une concentration de dingue à chaque prise. C'est beau, franchement, de voir à quel point le réalisateur est attentif au moindre détail, d'écouter la finesse de ses commentaires ; il sait exactement ce qu'il veut, ce qu'il attend ; dans la deuxième partie de cette partie consacrée au tournage, il revient justement sur sa relation aux acteurs et sur ses attentes de metteur en scène ; un Bergman sûr de son art pour lequel il se donne les moyens.

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Sur la partie post-prod, on aura droit à une petite leçon de montage - de l'épure, toujours de l'épure. Bergman partage avec Bresson (la base...) sa philosophie de la musique de film (trop redondante) et fait preuve d'une attention particulière à chaque son, à chaque bruitage ; l'interview et l'exemple d'une scène montée sont une nouvelle fois fort intéressants, Bergman démontrant cette capacité à aller à l'essentiel, en gommant tout effet superflu, répétitif. L'ultime partie (non Bergman n'assiste pas à la Première... on ne le voit pas plus participer à une projection en public) est surtout consacré à sa relation avec la critique ; Bergman n'essaie pas de noyer le poisson et tente de répondre avec une grande franchise aux questions particulièrement bien ciblées (euh... oui ce ne fut pas toujours le cas avant, dirais-je) de son interlocuteur ; on peut apprécier au passage l'exemple qu'il prend pour évoquer l'effet d'une critique ; quand elle est positive c'est comme caresser une zone érogène, quand elle est négative, c'est comme un choc sur la même zone - autant dire que tu douilles... Même s'il a apprit à prendre quelque peu ses distances avec cette épreuve incontournable qu'est la critique, on le sent tout de même toujours à l'affût de l'accueil de ses œuvres ; il ne se sent en rien au-dessus de tout cela et l'on sent à quel point ce thème aiguise son intérêt - il devient même pour un temps l'interviewer de la personne qui l'interview, lui balançant une série de question pour comprendre, éventuellement, l'état d'esprit du critique... Un autre aspect est évoqué lors de cette partie, elle concerne le jugement que Bergman porte sur ses propres faiblesses (la volonté de contrôler les autres... de tout contrôler) comme de ses forces (sa certitude de maîtriser son art... c'est dit) ; on sent qu'il n'est pas là pour faire des réponses de normand mais qu'il a toujours une idée très précise de ce qu'il peut offrir par le biais de son art. Rien de moins ; mais il y a aussi beaucoup plus que cela, le cinéaste, méticuleux en tout, se livrant sur tous les thèmes abordés sans langue de bois. Bref, pour les fans de Bergman mais aussi, forcément, pour les fans de cinoche, tout court. Une leçon en toute décontraction.

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Jamais marre d'Ingmar

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Boat People, Passeport pour l'Enfer (Tau ban no hoi) (1982) de Ann Hui

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Future livraison de Criterion, je m'attendais à une vision pour le moins originale (un film chinois qui s'appuie sur le regard d'un journaliste japonais alors sur zone : pas banal) ou tout du moins prenante de cette "après guerre Vietnam" ; je n'ai ressenti ni l'un ni l'autre. Alors oui, il y a bien une envie de montrer l'abominable, de tenter également de titiller la corde émotive du spectateur mais cela ne fonctionne jamais complétement... Le journaliste nippon, après avoir visité des zones "avec escortes locales", décide de vivre sa petite vie en solo ; cela va l'amener dans l'antre d'une famille (une mère et ses trois gamins (une donzelle de quatorze ans et ses deux frères)) avec laquelle il va être témoins des horreurs de ce régime : les exécutions sommaires, l'emprisonnement sordide, l'enlèvement de jeunes hommes pour servir de mains d’œuvre dans ces fameuses "nouvelles zones économiques", la boucherie  de ces NZE où l'on se sert des jeunes pour déminer (une petite erreur et boum plus de chocolat) et où l'on flingue à tour de bras tous ceux qui pensent pouvoir s'échapper... Bref, c'est sanglant ; en même temps, il nous montre les liens qui se créent entre ce journaliste et cette gamine (avec laquelle il s'empressera de lever toute ambiguïté le cas échéant : le Nippon est droit dans ses socques), une tenancière de bar olé olé ou encore un jeune homme qui n'a pas froid aux yeux et rêve de liberté... On pourrait être attendri par cette complicité qui s'instaure entre ce nippon totalement respectueux des enfants et tout autant secouer par les morts brutales auxquelles il va assister... Malheureusement, disais-je, on n'entre jamais totalement dans cette œuvre... Est-ce dû au petit côté factice de la langue chinoise qui fleurit dans la bouche de tous les personnages ? Est-ce dû à cette mise en scène un peu trop froide qui nous tient dès le départ un peu à distance - on a plus tendance à voir le petit côté "reconstitution" que l'action dramatique ? Est-ce dû au jeu des acteurs très moyens, à cette musique sirupeuse, à... ? Dur à dire. Le fait est qu'on n'entre jamais complétement dedans, le rythme plutôt lent nous laissant encore plus spectateur de la chose lors de ces discussions infinies amollissantes... Pourtant, il y avait matière pour être remué avec ces cadavres abandonnés en plein centre ville et surtout ces scènes de déminage ou cela peut péter à n'imp...booooummmm... c'est ce que je disais... Là encore, on sert à demi les fesses sentant généralement l'explosion arriver... Rien n'émeut. Une œuvre censée nous montrer l'envers du décors de ce régime mais qui peine terriblement, justement, à nous faire oublier les décors - une mise en scène bien trop factice pour nous prendre dans sa fiction réaliste.

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Posté par Shangols à 11:24 - - Commentaires [0] - Permalien [#]