Shangols

19 mars 2019

LIVRE : Les Gratitudes de Delphine de Vigan - 2019

9782709663960,0-5642282Bon, allez, on va dire que c'est un joli livre et on n'en parle plus. De Vigan est une sensible, et sait parfois transformer sa sensibilité en livre profond et beau (Rien ne s'oppose à la nuit). Mais le souci est qu'elle a peu le souci d'être ambitieuse, et écrit depuis quelques temps des textes un peu transparents. Tourmentés, émotifs, justes, certes, mais qui passent comme une ondée et laissent autant de trace qu'elle dans nos esprits. C'est malheureusement le cas avec ces Gratitudes : c'est juste, c'est souvent très émouvant, ça donne un portrait parfaitement pertinent de la vieillesse et ça aborde même parfois quelques sujets assez profonds, comme la perte du langage. Michka est une petite vieille qui ne peut plus vivre seule, et qui se voit donc confiée à un de ces fameux EHPAD. Le roman va raconter sa chute dans la vieillesse, à travers la confusion de plus en plus marquée de son élocution : d'abord quelques mots qui lui manquent, qu'elle remplace par de rigolos barbarismes, puis peu à peu le désordre total, les trous béants dans ses phrases, la fuite inexorable du vocabulaire. On suit cette déchéance à travers le regard de deux de ses proches : Marie, la voisine qu'elle a recueillie enfant et à qui elle a plus ou moins sauvé la vie ; et Jérôme, orthophoniste censé lui faire faire des exercices de mémoire, et qui va bientôt s'attacher à Michka et à son passé. Car, malgré cette perte de l'expression, Michka refuse de mourir avant d'avoir soldé son passé : elle veut retrouver un couple qui l'a sauvée pendant la guerre et lui a évité la déportation. Cette brèche devient la seule chose qui la raccroche à la vie (avec tout de même la curiosité qu'elle a envers Marie, qui attend un bébé, et Jérôme, qu'elle cherche à réconcilier avec un père absent). On voit, en arrière-plan, LE vrai sujet du livre : la reconnaissance qu'on peut avoir envers les êtres, et qu'il importe d'exprimer avant qu'il ne soit trop tard, la nécessite de savoir dire "merci" à ceux qui le méritent.

Beau sujet, oui, et beau personnage. Michka est très joliment dessiné, avec une vraie humanité et une réelle empathie, avec la précision chirurgicale qu'il faut pour retranscrire la parole hachée de cette intellectuelle qui perd peu à peu l'usage des mots. Très dialogué, le livre est surtout constitué de cette grammaire hésitante, parfois dérisoire, parfois douloureuse, par cette lutte de Michka pour retrouver sa dignité à travers les mots, puis à travers son dernier voeu : la gratitude qu'elle doit à ceux qui lui ont évité la mort. Cette femme est regardée par deux témoins sensibles et tristes, qui ne peuvent qu'assister à son déclin. Au niveau des personnages, de Vigan réussit une élégie bouleversante ; il lui suffit d'une petite note sur cette vieille qui attend dans son fauteuil, immobile, ou sur sa curiosité envers ses deux interlocuteurs, pour que le livre sorte du lot commun, et montre un auteur sensible et juste. Mais quand on ferme le bazar, on se dit aussi que le texte ne laissera aucune trace. Manque d'ambition sûrement : l'écriture de de Vigan, aussi sincère soit-elle, manque d'ampleur, reste au ras de la moquette de cette maison de retraite, et peine à raconter autre chose que ce malheur, rate l'universalité. Il y manque une vraie volonté (la nécessité de dire merci ne suffit pas pour faire un livre), une force, une direction. On compatit pour Michka, on reconnaît au passage nos proches, on pleure sa décrépitude, mais comme de l'extérieur, sans l'éprouver, comme une rencontre touchante mais sans conséquence. Comme le langage de Michka, Les Gratitudes disparaît au fur et à mesure de sa lecture.

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18 mars 2019

Ni Juge, ni soumise de Jean Libon & Yves Hinant - 2018

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Un Strip-Tease puissance 10, voilà ce que nous propose le brave Jean Libon avec ce portrait drolatique d'une juge d'instruction bruxelloise dans l'exercice de ses ardues fonctions. Si vous aimez le genre foutraque et honteusement de mauvaise foi de la série télé, vous adorerez regarder ce personnage haut en couleurs, au verbe haut, sachant parsemer dans sa profession souvent difficile humour et humanité, méritant parfois de solides baffes pour faire taire ses formules à l'emporte-pièce et parfois des salves d'applaudissements pour son secouage de cocotier de cet austère métier. Les gusses ont trouvé dans la dame le personnage idéal pour leur ton moqueur et leur univers absurde, il n'y a pas grand-chose à faire d'autre que de la filmer, sans commentaire, sans gros efforts de réalisation ; sa vie est suffisamment palpitante et sa langue suffisamment verte pour qu'elle se suffise à elle-même. D'ailleurs Libon et Hinant l'ont bien compris : leur film est sans style, reste bouche bée devant les sorties de la dame et l'ahurissement de ses "clients", et oublie au passage d'avoir un regard ou de réfléchir à un quelconque montage. C'est à peine si on distingue dans le film un fil rouge, "cold case" resurgi des archives (le meurtre, il y a 20 ans, de deux prostituées), et si on fait l'effort de nous monter un semblant de montée dramatique. Le film est plus l'occasion de filmer au quotidien les actes de la juge, depuis le cas le plus innocent (un vague vol à l'étalage) juqu'au plus grave (une infanticide complètement hallucinée).

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Il faut dire ce qui est, on se marre bien devant Ni Juge, ni soumise. Parce que la dame pulvérise la langue de bois en vogue d'ordinaire dans la profession, met les deux pieds et une partie des genoux dans le plat, quitte à choquer ou à prendre des dérives un peu torves. Il faut la voir menacer de flanquer un petit mec de 20 ans son cadet à terre, ou sermonner un récidiviste en calculant combien il allait coûter à la société (et comparant le prix à sa mort...), ou s'affliger devant la consanguinité atavique d'une famille, ou écouter avec délice une pute spécialisée dans le sado-masochisme ; la juge ne correspond à aucun moule, et on se réjouit de ses réactions si frontales et si sanguines devant les scandales moraux de cette société. Si tous les juges étaient comme ça, on se dit... Loin du calme de ses collègues, elle réagit à 200 à l'heure, s'emballe tout de suite, et n'hésite pas à se poser en mère La Morale face à ces délinquants minables, haussant même le ton quand ceux-ci se piquent de faire les malins ou de se mesurer à elle. Le film avance sans masque, avec même une certaine insolence, traçant à gros traits la ligne ente Bien (la juge) et Mal (les "clients"), ne s'embarrassant pas de regards moral ou de questionnement. C'est la marque de Strip-tease depuis toujours ; montrer des personnages pittoresques, montrer le monde par l'anecdotique, sans se poser d'autres questions que de faire marrer.

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C'est la limite de la chose, et si vous grincez un peu des dents devant ces moqueries collégiennes et cet à-peu-près formel, vous aurez pas mal d'occasions de le faire. D'abord parce que la justification de faire passer ce film sur grand écran n'est pas évidente : mal fagoté, mal photographié, Ni Juge, ni soumise aurait plus eu sa place dans une soirée télé. Ensuite parce que les bougres traitent les humains qu'ils filment comme de la chair à moquerie : le film est très cynique, envisage le monde comme un jeu de massacre, et tombe parfois dans des excès un peu adolescents (pourquoi filmer plein cadre un cadavre exhumé de sa tombe ou les photos de crimes des putes, qui n'ont guère pu donner leur autorisation... ?). Surtout, parce que cette juge pourrait aussi être questionnée dans sa mauvaise foi fière d'elle-même, dans sa conviction qu'elle est du bon côté : quand les rires fusent dans la salle devant l'imbécillité de cette famille consanguine, on se rend compte que le public, convaincu d'être du bon côté de la barrière, se laisse aller à une supériorité par rapport aux personnages, et le racisme n'est pas loin. Heureusement, le film sait aussi parfois arrêter sa mécanique du rire-à-tout-prix : les dernières minutes sont glaçantes, et notre bonne juge ferme enfin sa bouche, qu'elle a un peu trop grande, pour laisser s'exprimer cette folie et cette misère qui la dépasse. Un film discutable, très drôle mais en roue libre, qui filme la connerie humaine mais est parfois aussi con qu'elle. A voir, bien sûr, ne serait-ce que pour en discuter... (Gols 24/03/18)

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Bon ben discutons-en, tiens, un an plus tard. Arf, dans les grandes lignes, je rejoins le gars Gols : on ricane devant le ton souvent potache de la juge qui semble se faire un malin plaisir - pour la galerie -de faire des petites pointes cyniques ou de rester de glace devant des scènes peu ragoutantes (on a peu l'occasion de voir un vrai cadavre exhumé quelques semaines plus tard...) ; elle se donne volontairement en spectacle sans avoir besoin de forcer tant l'on sent chez elle un humour et un fatalisme innés (les êtres humains sont capables du pire : une fois ce postulat accepté (postulat qui est le sien), tout passe comme du petit lait). Il est clair qu'elle dépoussière façon Marie-Pierre Casey (...) la profession de juge qu'on a souvent un peu trop tendance à voir avec une balance dans le cul (oui, bon). Face à elle, des personnes un peu à la ramasse ; c'est vrai qu'on prend parfois un plaisir un peu pernicieux dans sa façon de faire fermer leur bec à des petits mecs qui se la pètent ou qui ont pété la tête de leur gonzesse... Les "je vous jure, je recommencerai plus" ou encore "comme je suis turc, dans ma culture..." (mais né en Belgique) ne font guère illusion face à la petite juge qui frappe à la mitraillette sur son clavier avant de lâcher laconiquement la sentence – pas de pitié pour les cas désespérés... Plus les personnes sont matures, pardon nature, plus elle a toutefois tendance, semble-t-il, à être un brin indulgente... Après, c'est vrai qu'il y a des cas devant lesquels il vaut mieux en rire (ou tout du moins garder une certaine distance) plutôt que d'en pleurer... Le groupe dit des "consanguins" qui se croient au bistro du coin ou la donzelle qui sort tout droit de l'Exorciste sont tout de même proprement hallucinants pour le coup... Pas besoin d'en rajouter pour le coup tant l'on a, étalée devant soi, toute la misère du monde et sa connerie aussi... Alors, oui, bon, au niveau du style et de l'image léchée, c'est clair qu'on peut se contenter d'un petit écran... De même, les réalisateurs ne font rien pour remettre en question ou tenter de mettre en porte-à-faux cette juge toute puissante dans son bureau, qui octroie bons points, mauvais points et mouchoir vert (même là, on sent un pointe de causticité) selon son bon plaisir. Certes. Mais les clients sont eux-mêmes suffisamment édifiants pour qu'on n’ait besoin de strip-teaser cette juge, une juge comme un poisson dans l'eau dans son petit bocal judiciaire. Des vertes et des pas mûres : pauvre France !... Ah oui, ouf, pardon, pauvre Belgique !  (Shang  18/03/19)

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En Liberté ! de Pierre Salvadori - 2018

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Pas que je sois un grand amoureux des films de Salvadori, mais, allez, je veux bien regarder une comédie à la française, surtout que j'ai lu partout qu'elle s'inspire des grands maîtres ricains, Lubitsch, Cukor et Hawks. Oui, alors non. On en est loin. Salvadori est beaucoup trop frileux pour s'aventurer dans l'absurde pur, et son film s'avère au final bien sage et bien dans les cordes, même si, c'est vrai, on lui reconnaît un talent certain pour les situations. Il y a du potentiel dans cette histoire : Yvonne (Haenel) découvre que son mari de flic tué en mission (Elbaz), qu'elle croyait héroïque, était en fait un ripou ; son monde mental s'effondre, et elle se met en tête de s'occuper d'un jeune mec (Marmaï) que le salopard a fait mettre en tôle alors qu'il était innocent. Mais quand le type sort de prison, il est devenu à moitié fou, en tout cas bien asocial, et n'a qu'une idée : "justifier" les années d'enfermement injustes par un véritable acte criminel, histoire de n'avoir pas payé pour rien. On le voit, ça ressemble à du Salvadori : à force de mensonges et de faux-semblants, de fantasmes et de petits arrangements pratiques avec la vérité, les personnages finissent par ne plus être eux-mêmes, s'inventer des identités et s'empêtrer dans des fictions qui les dépassent. Cette histoire ira assez loin, Antoine s'avérant proprement incontrôlable et de plus complètement vampé par cette femme qui croit en lui et veut se racheter. La meilleure illustration de cette "vie rêvée" qui s'effondre subitement réside dans ces scènes qui relatent les exploits du flic : au départ héroïque (superbe scène d'ouverture, pour le coup vraiment délirante), la même scène se répète au fil du film mais devient de plus en plus terne, jusqu'à ce que le flic passe pour une lopette pure. Du contre-champ qui vient démentir le champ...

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Les acteurs font un joli taff pour donner du corps à ce ton absurde qui court tout le long du film. Si le scénario, pris dans son ensemble, accuse quelques béances et quelques maladresses, avec ces personnages secondaires inutiles (Tautou) et ces réactions incompréhensibles, il faut reconnaître que Salvadori sait tricoter des situations drolatiques et ajouter à tout ça LE petit détail qui tue (un amant qui porte le masque de Zorro pour séduire sa belle, encore un faux-semblant ; le taulard qui parle tout seul ; le contexe d'un salon sado-maso pour organiser un braquage...). Ajoutons un très bon sens du timing dans les scènes d'action qui sont pas mal du tout, et une direction d'acteur décalée (Damien Bonnard en contre-emploi, qui donne au film un côté glamour et surprenant qu'on n'attendait pas : non, il n'y aura pas de romance entre Haenel et Marmaï, mais un petit couple qui va se construire vaille que vaille). Mais à côté de ces fortes qualités, on regrette que le film peine à vraiment plonger dans le délire qu'on aurait voulu. Salvadori s'arrête toujours avant d'exagérer, et quand il exagère, il le fait sans subtilité, avec des ficelles trop voyantes : le petit vieux qui vient toujours déclarer des meurtres affreux aux flics et qui se fait rembarrer devient un peu systématique à force, par exemple. Le film aurait pu être beaucoup plus drôle s'il avait assumé son humour qu'on sent battre en fond, s'il ne s'était pas contenté d'être bon enfant mais avait poussé le bouchon de l'insolence. Reste un agréable divertissement qu'on aurait tort de bouder. Pour plus, revoyez L'Impossible Monsieur bébé.  (Gols 13/03/19)

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"C'est quoi ce truc de massacrer calmement les gens comme ça ?"

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Je serai un ou deux tons en-dessous de celui de mon camarade : En Liberté ! n'est pas vraiment drôle, pas vraiment touchant, pas vraiment rythmé... Il y avait, pour rester gentil et piocher dans les dernières œuvres du gars, dans Hors de Prix, un vrai sens du timing dans les répliques et dans la capacité à chercher la petite formule qui fait mouche - c'était déjà ça, à défaut du reste... Là, il ne reste plus grand-chose de ce sens du tac-au-tac, plus rien de ces one-line rigolotes (si ce n'est celle-ci-dessus débitée par une Audrey Tautou au rôle certes inutiles mais avec un léger sens du décalage)... Si Haenel tente au départ de se démener pour camper une flic un peu spéciale, son personnage tombe progressivement dans la léthargie comme pour être au diapason de Marmaï décidément pas terrible dans la comédie (pas plus que dans le western d’ailleurs mais il a eu le bon goût jusqu’alors de ne pas en faire) : le type a une expression, faire des yeux de merlan frit (pour jouer l'étonnement, la colère, la tendresse...). Affreusement lassant et trop mou du genou. Quant à l'histoire d'amour entre Haenel et l'autre flic, on y croit jamais, mais alors ce qui s'appelle jamais - elle sort avec lui par frustration, évite comme la peste le gars lourdaud et finit un jour par lui dire sans qu'on sache si c'est du lard ou du cochon 'je t'adore, t'es tout pour moi !" - ah ? ben pourquoi elle fait la gueule chaque fois qu'elle le voit... Si le scénario se veut un peu alambiqué au départ et, disons, assez original, on n'en revient très très vite, Salvadori semblant incapable de l'exploiter... comiquement ou mélodramatiquement... C'est d'ailleurs aussi à ce niveau que le bât blesse : le cinéaste tente de jouer sur les deux tableaux, mais ses délires sont toujours affreusement téléphonés (le déguisement sado-maso - mon dieu que c'est pathétique), et ses moments-émotions toujours amené à grand coup de marteau. A aucun moment le film démarre vraiment et passé le générique de début qui avait un certain sens du rythme à défaut d'être vraiment lisible, on se traîne de séquence en séquence en se demandant franchement en combien de temps les dialogues ont été écrits (dommageable, cette incapacité à sortir des vannes, à n'être capable de jouer que sur le comique de répétitions et les expressions vulgaires). Grosse déception envers cette « comédie de l'année sur le papier » (au rayon des œuvres françaises pas trop coconnes dans le genre) et qui finalement se révèle bien poussive.   (Shang - 18/03/19)

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16 mars 2019

Celle que vous croyez de Safy Nebbou - 2019

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Le roman de Camille Laurens était raté, mais contenait quelques débuts de pistes intéressants. Safy Nebbou, qui est un cinéaste habile, dans la direction d'acteurs et dans l'écriture notamment, parvient à en rendre compte... mais répercute aussi les défauts de la chose, malheureusement. Et comme la littérature est définitivement plus puissante que le cinéma, on peut même dire que le passage à l'écran du roman vire à l'échec, dans la deuxième moitié en tout cas. Au début, rien à dire, on a là toute la thématique profonde du livre : à l'orée de la cinquantaine, Claire est quittée par son jeune amant, celui qui lui faisait croire encore à une hypothétique jeunesse. Elle décide alors de s'inventer un avatar sur Facebook, une mannequin beaucoup plus jeune et belle qu'elle, et prend contact avec le colocataire dudit amant, histoire de renouer par la bande avec celui-ci. Mais ce petit jeu dangereux vire vers une passion trouble : elle tombe raide dingue, par sms et posts interposés, de ce type, Alex, qui se montre romantique, amoureux et patient. Patient jusqu'à une certaine limite : Claire va se retrouver acculée par cette doublure jeune qu'elle s'est choisie, quand Alex va devenir pressant pour la rencontrer. Danger des réseaux sociaux, quête d'une jeunesse enfuie, trouble de l'anonymat, découverte de sentiments toujours jeunes dans une carcasse vieillissante, cette première partie tient toutes ses promesses et est mise en scène et jouée avec pas mal de talent. Dans le rôle, Binoche est vraiment pas mal, et elle forme avec Nicole Garcia (sa psy) un duo très intrigant. Nebbou, pour filmer les scènes de confession de Claire (le film est en flash-back, fait du récit de Claire en séances de psy), utilise la seule forme possible pour exprimer ce type d'introspection : le gros plan. Et la précision de ses champs/contre-champs ajoute à cette sensation d'enfermement dans une parole, une folie. Des scènes très intelligemment filmées, qui développe la principale idée du roman : le point de vue de celui qui raconte peut être trompeur, mensonger, lacunaire, et tout est question de subjectivité dans cette histoire de passion.

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La première moitié du film est racontée par Binoche, tout en provocations, en fierté refoulée, en coups de gueule et cris de détresse. C'est vrai que les scènes de flash-back ne sont pas toujours réussies, un peu artificielles souvent. On croit à son métier de prof de littérature (ohohoh elle fait étudier Les Liaisons dangereuses à ses étudiants, doit-on y voir un symbole ?) comme au permis de Shang (ceci est une private joke), et à son amour pour le jeune Guillaume Gouix pas plus. Tout ça sent un peu le cinéma français de qualité, avec le figurant trop bien placé et le détail de scénario qui va bien, et on sent le labeur dans pas mal de scènes. Toutefois, Nebbou réussit joliment ce portrait de femme en détresse dans les scènes de dialogues avec la psy, ou en filmant simplement le visage de Binoche, qui fait passer sa détresse avec beaucoup de finesse. François Civil, centre de l'obsession de la Binoche, reste pour l'instant presque hors-champ, ne réagissant que virtuellement aux mots d'amour et de sexe, et c'est tant mieux : il n'est pas l'acteur du siècle, définitivement. Quant au difficile challenge de filmer les sms, la virtualité, de montrer une histoire d'amour qui ne repose que sur les mots, Nebbou s'en tire également très bien : le film est rythmé, intéressant dans sa forme, et finalement rempli de suspense, ce qui n'était pas gagné pour ce drame sentimental assez abstrait.

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Mais voilà... Ce que Laurens a tenté dans la deuxième partie (et qu'elle a raté aussi, mais c'est pas le sujet), c'est le changement de point de vue, le glissement d'un registre à un autre. Et ce qui passe en littérature ne passe pas au cinéma, à moins d'avoir affaire à un grand cinéaste. Ce que Nebbou n'est pas. Plutôt que de travailler l'intéressante veine du mensonge dans le mensonge dans la mensonge, plutôt que de chercher à virer subitement d'un genre à l'autre, il ne sait qu'accumuler les strates de fiction, sans rien changer dans sa mise en scène. Du coup, les invraisemblances de la trame du roman, qui passaient parce qu'elles étaient le fruit du point de vue de chacun des personnages, apparaissent dans toute leur crudité. Et ça donne une succession de coups de théâtre tous plus plaqués les uns que les autres, un côté polar à rebondissements qui colle très mal au film. Les acteurs, qui ont en charge de rendre ça crédible, ne trouvent plus le temps de jouer quoi que ce soit, et même notre Juliette finit par courir après son rôle. Quant à Nebbou, il se perd complètement, et sa mise en scène se fait maladroite, pénible. Il perd de vue son thème, son beau personnage, son sujet (le vieillissement du corps alors que le coeur bat encore, la quête de l'éternelle jeunesse) et toute sa jolie grammaire mise en place au début. Raté, au bout du compte, on ne tricote pas ainsi des flashs-back mensongers (une de mes formes préférées au cinoche) impunément.

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LIVRE : Le Procès du Cochon d'Oscar Coop-Phane - 2019

9782246812371,0-5518229C'est bien simple, dès le titre, Oscar Coop-Phane passe à côté de son bouquin. Il y avait, si on est bienveillant, des choses à faire pour rendre une certaine et troublante ambiguïté dans cette histoire, mais le titre en annule tous les effets. Je m'explique : nous voici dans une époque indéterminée, peut-être au Moyen-Age mais peut-être aujourd'hui, allez savoir. Un être mystérieux erre dans les bois, puis entre dans un jardin et dévore un nouveau-né qui se trouvait là. Tout de suite débusqué, il sera jugé dans les formes puis mis à mort, aucun suspense de ce côté-là. Toute la subtilité du bazar, c'est que cet être monstrueux n'est jamais clairement défini par le texte : est-ce un animal ? un homme particulièrement bestial ? Coop-Phane aurait pu travailler sur ce trouble, et faire un livre sur la bestialité contenue dans l'être humain, par-delà les siècles, blabla. Mais en indiquant dès la couverture qu'il s'agit là du "Procès du Cochon", il envoie cet effet aux orties : oui, l'assassin est bien un porc, oubliez les questionnements sur la possible humanité du monstre. Or, c'est à peu près la seule raison d'être, sauf erreur, de ce roman. Toute ambiguïté évacuée, on suivra donc sans beaucoup d'intérêt les étapes de ce procès et de cette mise à mort, s'attardant parfois sur quelques détails pas trop mal (le portrait du bourreau, par exemple), relevant ici ou là une jolie phrase, mais assez peu intéressé par ce document sans épaisseur, sans discours, sans style. L'auteur fabrique finalement un roman historique, assez anecdotique. On s'étonne certes qu'on puisse ainsi juger un animal, habillé en homme, et le faire expier comme s'il était doté d'une conscience, et on sait grâce à Coop-Phane d'avoir relaté la chose, on se couchera moins con. Mais à part ça, on peine vraiment à dégager de ce cas particulier une quelconque réflexion. Comme c'est écrit assez fonctionnel, plutôt platement, et que ça dure vraiment trop peu de temps ppur qu'on s'y attache (une centaine de pages), on aura du mal aussi à en tirer un plaisir esthétique, et le livre est aussi vite oublié qu'il a été lu.

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The Hedonists (2016) de Jia Zhangke

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Petite gâterie du gars Jia qui en une trentaine de minutes filme les mésaventures de trois Pieds Nickelés entre deux âges à la recherche d'un emploi. Virés de la mine de charbon où ils officiaient (c'est la crise, on vire à tour de bras... Circonstance aggravante pour deux d'entre eux : l'un dormait devant les écrans de contrôle durant son travail de nuit, l'autre fumait en préparant la bouffe - ce qui n'est d’ailleurs pas vraiment choquant en soi pour peu qu'on ait côtoyé deux trois arrière-cuisines chinoises (pas mauvais ce petit goût de cendre dans le porc, non ?)). Pas de prud'homme, pas de prime, on est en Chine, hein, tout est clean. Nos trois hommes ne se démoralisent pas, boivent un petit coup, goguenards, et vont tenter leur chance comme garde du corps d'un gros ponte. Le ridicule ne tue point. En pure perte of course. Ils tenteront finalement leur chance comme figurants lors d'une reconstitution historique dans un village culturel... Mais c'est décidément la mouise...

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Le ton, malgré un fond guère jouasse, reste assez bon enfant à l'image de nos trois gars toujours optimistes malgré le peu de perspectives... Jia lèche toujours autant ses plans, nous gratifiant de quelques plans de drone de toute beauté (pour rendre compte de ce paysage défiguré des mines ou encore pour rendre ridicule nos postulants gardes du corps qui, pour montrer leur compétence, luttent devant le boss : ils apparaissent finalement comme deux petits insectes bouffés par leur ombre...). Nos trois gars ne sont pas vraiment du genre à vouloir faire péter  le système mais continuent malgré tout d'ouvrir leur clapet à la moindre occasion : l'un se targue d'être un maître en "boxe mentale" lors du premier job, un autre lors du second réfute la reconstitution en indiquant au réalisateur que les costumes correspondent à deux périodes historiques différentes. Des petits malins. On se marre d'ailleurs un brin devant le plus vieux qui continue de fumer en toute circonstance (lors du défilé historique) ou de celui qui sourit comme un gland dans le rôle de l'Empereur - à défaut de pouvoir encore trouver sa place dans cette société, et une place au taff, autant prendre les choses avec bonhomie... Les trois gaziers se feront virer du tournage historique par un réalisateur hystérique. Gentiment ironique, l'affaire.

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La Femme aux deux Visages (L'angelo bianco) (1955) de Raffaello Matarazzo

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Raffaello Matarazzo est connu pour son sens aigu du mélodrame. On peut dire ici que le bougre, dès l'ouverture, y va à la louche : il est d'abord question de la mort d'un gamin, Bruno, dans l'explosion d'une carrière : la mère (Yvonne Sanson) s'est faite nonne et le pater, Guido, patron de la mine, est d'une tristesse infinie (perte de l'enfant + amour éternel pour la nonne). Cela ne l'a pas empêché malgré tout de se remarier avec une donzelle un peu revêche avec laquelle il a eu une fille ; mais, en fait, cette femme, il ne l'aime point et notre gars demande le divorce ainsi que la garde de la fille... Vous voyez le drame se profiler au loin ? La mère s'échappe en bateau avec la chtite et les deux se noient... Un quart d'heure de film et deux enfants sur le carreau, diable, on se croirait dans une leçon de catéchisme. Imaginez la détresse du pater qui ne voit guère d'autre échappatoire que le suicide ou rejoindre Dupont-Aignan. Finalement, c'est dans le travail qu'il se reconstruit (faire carrière dans la carrière, mouais) et ce n'était pas gagné d'avance... Notre homme, plein de morgue malgré sa petite réussite sociale, va alors croiser dans un train une femme légère (danseuse de revue), copie conforme de la nonne (Yvonne Sanson deuxième acte) - Vertigo est sorti en 1958, je dis ça, je dis rien... C'est sans doute la partie la plus intéressante du film : lorsque Guido quitte une première fois cette véritable apparition sur patte en descendant du train, Yvonne II apparaît à la fenêtre, tel un spectre souriant qui s'éloigne au loin. Notre homme, qui voit bien qu'il n'a rien en commun avec cette femme au rire si bruyant, ne pourra toutefois s'empêcher par la suite de rechercher la compagnie de la jeune femme. Il est mordu, il est mordu – plus d’ailleurs par cette "image" que par l'esprit de la donzelle (qui joue volontiers les call-girls un rien naïves avec cet ingénieur friqué...). Bien aimé pour ma part cette idée dans le scénar : Guido quitte à chaque fois la donzelle totalement dépité (mais qu'est-ce que je fous avec cette grande bringue sans classe !) mais revient à ses croquettes friskies à la moindre occasion (le mâle est fidèlement bête). Ensuite, malheureusement, Matarazzo décide de nous remettre plusieurs couches de mélo : Yvonne II part en prison, est enceinte, se fait violenter par ses camarades de cellule, recroise Guido, puis la nonne (son double)... Tout est fait, à l'image de cette musique violonneuse too much, pour jouer sur un côté tire-larmes un peu trop easy (ah tiens, un kidnapping du bébé par les prisonnières ! Le troisième gosse de l’histoire va-t-il y passer ? Il ne les aimait pas vraiment, les gosses, Raffaello, non ?). Trop de tension dramatique qui gâche finalement un peu cette fin, Matarazzo n'étant pas Borzage au niveau des pincettes et des scènes d'hôpital...

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On savait que le gars aimait à tirer jusqu'à l'usure sur la corde sensible... On n’est guère surpris de ce côté-là. Ceci étant, ce n'est que notre second Matarazzo et on attendra pour juger le bonhomme. On retiendra ici, comme on l'a dit plus haut, ces scènes un peu discordantes entre Guido, avec son balai dans les fesses (l'acteur est aussi expressif qu'un mur) et cette Yvonne II extravagante à l'excès. Lui il l'aime profondément sans pouvoir se le pardonner, elle elle s'amuse avec cette triste trompette sans avoir apparemment aucun affect. Notre pauvre Guido se rendra même totalement ridicule devant l'objet de ses fantasmes en se saoulant (avec deux verres, le boulet) et en étant à deux doigts de clamser dans le lit de la donzelle. L'Yvonne II joue les garde-malades vénales en allant jeter un oeil dans le portefeuille du gars pendant qu'il est alité (sympa)... Une rencontre finalement aussi improbable et incongrue que sur Tinder (j'essaie de moderniser la chose pour les plus jeunes, effort pédagogique louable). Mais est-ce que l'amour ne pourrait pas à l'usure venir faire un tour dans ce couple aussi mal assorti qu'une brochette de dinde et de boeuf (!). Ce sera la cerise sur le gâteau de ce mélo qui tombera malheureusement un peu trop dans les ornières du genre (un Rafaello est beaucoup plus fondant qu'un Douglas, c'est prouvé) : la dernière "mise en scène" dans la prison - la nonne face à la prisonnière kinappeuse d'enfant, hum - poussant le "manichéisme mélodramatique" jusqu'à l'extrême : trop c'est trop.

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15 mars 2019

Meat de Frederick Wiseman - 1976

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35 ans avant de réaliser Crazy Horse, Wiseman avait déjà filmé de la viande sur pattes (...) avec ce film joyeusement printanier et revigorant, qui prend pour sujet la difficile et courte existence de la vache et de l'agneau moyens dans la chaîne industrielle de fabrication de steaks et de côtelettes au Colorado. Depuis son tranquille broutage dans les prairies jusqu'à sa triste fin coincée entre deux tranches de pain, on suit donc tout le processus de transformation de la pauvre bête. Quand on connaît le pouvoir fascinant d'observation de Wiseman, on sait dès le départ qu'on va avoir droit à des choses pas très olé-olé. Eh bien contre toute attente, ce n'est pas trop gore. Pas de cadavres frémissants, pas de poussins passés au mixer, pas d'animaux à moitié morts pendus par l'échine. Ou peu. Brigitte Bardot bondira peut-être à la lecture de ces lignes, mais la mécanique de mort est hyper bien huilée, les bêtes meurent en masse mais sans trop souffrir. Mais c'est presque ça qui est le plus effrayant. L'entreprise de fabrication de la viande, si bien rodée, si organisée, devient peu à peu une antichambre de l'enfer, pleine de sang et de viscères, où la mort est banale, se quantifie en chiffres et devient presque abstraite. Quant aux hommes qui la génèrent, ils semblent faire partie intégrante du chaos et avoir été ingérés par la machine. Au final, donc, oui, le film est très éprouvant, rempli de vacarme et de forme peu ragoûtantes. On en ressort assommé par le bruit et par cette sensation d'avoir côtoyé l'enfer en compagnie de ces pauvres animaux et de leurs bourreaux.

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Je me plaignais que Crazy Horse oublie un peu les corps, alors que c'était le sujet du film. Là, on y a droit en plein. Wiseman nous fait éprouver physiquement le travail de ces hommes dans l'usine : découpage des pattes, écorchage, vidage des boyaux, étiquetage, hâchage, section des têtes, chacun a sa tâche même minime, et on comprend parfaitement le côté "travail à la chaîne" de la chose. Depuis l'entrée des vaches dans ce couloir où elles vont être tuées (un simple geste presque doux, et les voilà ad patres), la mécanique est absolument implacable, exécutée avec une précision diabolique par des ouvriers indifférents au crasseux de la chose (un gars regarde même un match de foot tout en éventrant passivement des carcasses). La sûreté des gestes est renforcée par le filmage de l'intérieur, au plus près des corps en effort. Les cadavres de vaches et les hommes se mêlent dans la même matière, les deux semblent faire partie d'une même entité. L'écran se remplit de fumées, de liquides dégoulinants, de peaux et de tripes, et, "autant" que les bêtes, les hommes sont englobés dans cet effort d'autant plus effrayant qu'il est au service d'un monde de plus en plus concurrentiel, où le rendement est devenu capital. Car en contre-point de ces images impressionnantes, Wiseman, fidèle à ses habitudes, montre aussi les à-côtés, les longues discussions commerciales, les ventes à la criée complètement absconses, les luttes syndicales : outre qu'elles amènent une respiration bienvenue (on a l'impression de sortir d'un bocal), ces scènes montrent l'implacabilité de ce monde devenu fou, qui sacrifie les animaux pour remplir des colonnes de chiffres.

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Nimbé d'une lumière souvent fantastique, qui bouffe une bonne partie de l'écran, le film se fait volontiers abstrait, quand il montre par exemple des grandes carcasses défiler sur des cintres, ou des hommes mêlés occupés à découper à la tronçonneuse des torses de moutons en deux. Même les séquences du début à l'air libre, qui pourraient être plus apaisées, sont dans cette veine-là : les animaux courent, sont bousculés ou frappés par des hommes impavides, qui remplissent leur rôle sans aucune empathie. Et ils ont bien raison : il faut exécuter une série de gestes programmés, déréalisés à force d'être répétés, pour supporter ce processus infernal. Le film montre finalement des hommes qui acceptent leurs rôles autant que les bêtes. Un très grand docu, impressionnant de force, sur notre monde moderne, dont il n'est pas sûr qu'il s'est beaucoup arrangé aujourd'hui.

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14 mars 2019

Triple Frontière (Triple Frontier) (2019) de J.C. Chandor

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Eh oui, tout arrive, une faiblesse, moi aussi je me laisse aller à regarder des films qui s'annoncent très cons sur le papier (ou avec des gros sabots pour faire le lien avec le texte précédent de mon confrère, ohohoh), tout juste titillé par ce réalisateur sur lequel j'avais entendu ici (Shangols) ou là (dans les commentaires) quelques louanges. Le synopsis tient sur un Tampax : cinq ex militaires sans trop de sous décident de flinguer un narcotrafiquant et de lui piquer sa thune... Super. Vous pouvez déjà zapper les quarante-cinq première minutes qui ne font que délayer le synopsis : tu veux faire ce coup, ouais, si machin il vient. Bon je vais demander à machin. Machin tu viens ? Ben Aflleck : non. Allez, fais pas ta pute, viens ! Ok je viens mais c'est vraiment parce que tu insistes et que j'ai lu déjà le synopsis. Bref, on arrive, se dit-on, au gros morceau : le casse. Popopoh, rarement vu un truc aussi couillon : il y a trois gardes, ils les dézinguent en deux deux et ce con de narcotrafiquant super bien caché, sort de sa cachette uniquement pour se faire plomber. La thune, cachée dans les murs (!), coule à flots et cela monte un peu à la tête de certains... Trente minutes bien nazes, toutes lisses. Les quarante-cinq dernières minutes sont tout autant dispensables mais vont, attention les yeux, ménager, enfin !, trois surprises (jusque-là, tout s'était tellement bien déroulé qu'on avait franchement l'impression de se faire prendre pour un con : un film d'action sans aucun contre-temps, un truc fluide sans consistance)... Enfin, trois surprises... disons que les fans d'hélicoptère et de mule y trouveront leur compte... Et les fans de Rohmer, aussi, puisqu'on pourra finalement considérer la chose comme un véritable conte, tentant à démontrer le principe que l'argent ne fait pas le bonheur, non, ou que trop d'argent tue l'argent... Voilà voilà voilà... En quoi Chandor, sur ce script totalement débile, parvient à mettre sa patte ? Je ne saurais dire personnellement... Les cinq acteurs, monolithiques, récitent leur texte avec une application d'enfants de chœur non violés (on se rend compte, dernièrement, que ce n'est pas si courant) et dégainent avec autant de conscience qu'un zèbre. Ah oui, merde, j'ai tiré, du coup il est mort le gars, non ? Bon, pas grave... Un film Netflix, confié à un cinéaste soi-disant avec du style… et au final un truc aussi creux que les murs de la maison. Une connerie sans frontière.

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Le Soulier de Satin (O Sapato de Cetim) de Manoel de Oliveira - 1985

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Pour mettre en scène dignement la pièce de Paul Claudel, il faut du temps. Vitez en a pris il y a 30 ans, pour un spectacle de 12 heures qui avait changé ma perception du théâtre ; peu avant, Oliveira en avait pris aussi, puisque voilà un film de 7h20 qui se regarde autant pour le plaisir de la langue que pour le challenge. Il y a un côté fou à expérimenter cette durée, qui fait d'ailleurs beaucoup pour l'intelligence du film. Bon, il est découpé en trois parties, hein, faut pas pousser, mais tout de même : voilà un véritable objet filmique qui s'éprouve physiquement, sensation si rare dans le cinéma qu'il est très agréable de la ressentir avec une telle plénitude. Et si bellement, puisque ce film est magnifique. Si vous aimez la langue amphigourique de Claudel, si vous goûtez ce style acrobatique, touffu, hétérogène, savant, exigeant, vous adorerez la façon dont Oliveira, alors même que ce n'est pas sa langue natale, s'y frotte : le style claudelien éclate dans ces tableaux qui portent en premier lieu la langue en avant. Même si dans la forme, il y a énormément à dire, et j'y reviens, c'est ce qu'on remarque en premier : on entend Claudel avec une puissance singulière, le film est surtout un écrin, certes très bavard (cet auteur n'est pas connu pour ses ellipses) mais brillant, pour mettre en valeur la syntaxe de l'écrivain, ses élans romantiques autant que son aspect scientifique, sa passion pour l'Histoire autant que son mysticisme.

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Pour moi qui ne suis pas vraiment client des pièces du sieur, le plaisir est pourtant total. Parce qu'on se rend compte que cette pièce réputée inmontable au théâtre trouve dans le cinéma une nouvelle dimension, et un aspect ludique délicieux. Le texte, en effet, est très ambitieux, racontant en trame principale les amours chaotiques entre Rodrigue et Dona Prouheze, au travers des années et des lieux, mais en profitant surtout pour brasser tout un siècle de découvertes, de manoeuvres politiques et de progrès scientifique, tout en racontant aussi d'autres amours tout aussi tumultueuses (ceux de Dona Musique ou de Dona Sept-Epées entre autres), en parlant de paternité, en troussant quelques scènes de pure comédie, en travaillant un mysticisme éclectique (du catholicisme pur jus à la sorcellerie, jusqu'à un animisme étrange), ou en relatant des grandes théories politiques. Un style éclaté, donc, qui regroupe en quelques heures toutes les mutations de ce XVIIème siècle, qui passe de l'Afrique à l'Europe au Japon à l'Amérique, fait subitement des bonds de 10 ans dans la trame, mais reste toujours fixé au sein de ce tourbillon, sur l'intimité de ce couple qui ne se rencontre jamais, de ces deux êtres qui se passeront pour toujours à côté. Oliveira est aussi à l'aise dans un style que dans l'autre : les scènes légères sont très drôles (ma préférée à ce dialogue sur le progrès sur fond de baleines sautillantes), les dialogues politiques abscons sont pris avec beaucoup de sérieux, et les séquences romantiques sont magnifiques de fièvre et d'intensité. Aidé par une bande de comédiens très en forme, le texte et la construction de la pièce, très complexes sur le papier, passent comme de rien. Certes, il y a bien quelques séquences très raides (le monologue interminable de Marie-Christine Barrault déguisée en lune), je ne dis pas qu'on ne s'ennuie jamais. Mais cet ennui semble presque faire partie intégrante de la pièce, apparaître sciemment pour mieux nous libérer ensuite dans ces scènes très récréatives.

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Le fim s'ouvre sur un très beau et très long plan dans un théâtre : dès le départ, on annonce la couleur, on sera dans l'artifice, dans le trucage, dans la machinerie à l'ancienne (autre ancrage dans le XVIIème). Le film ne va jamais cesser ensuite de confirmer cette appartenance au théâtre, avec ses décors mignonnets faits de petits gadgets, avec ses toiles peintes en fond, avec ces pans de murs qui s'escamotent sous nos yeux, avec ces acteurs qui peuvent rentrer pour mettre en abîme ce qu'on est en train de regarder, avec ce découpage très carré en scènes, avec ce côté toc des effets. Avec surtout cette direction d'acteurs : composé de tableaux en plans presque toujours fixes (juste ici et là quelques recadrages), le film montre des acteurs face caméra, souvent le regard directement planté dans l'objectif-spectateur, très peu dans le dialogue direct, qui ne cachent absolument pas le côté théâtral de leur jeu, comme si on était réellement le public privilégié d'une représentation jouée pour nous. Pourtant, et c'est sûrement ce qu'il y a de plus beau, Le Soulier de Satin devient peu à peu un vrai film de cinéma, car se mêlent à cet aspect artificiel, des effets qui ne sont que cinématographique : le montage d'abord, bien sûr, mais aussi la profondeur de champ, la disposition très précise des comédiens dans le cadre, la musique... autant d'éléments qui nous font oublier la toile peinte et plonger dans ce texte, entre deux arts (le théâtre et le cinéma), perdus du coup dans ces univers hétérogènes et entraînés par le flot des morts et des motifs. Tout est parfait, des costumes au maquillage, des décors (magnifiques) au jeu, mais c'est ce trouble qui touche le plus. Dans un tel écrin, Oliveira n'a aucun mal à envoyer de l'émotion dans les moments-clés : les dialogues entre les deux amoureux, ceux avec Anne Consigny sur la fin, les scènes tourmentées avec l'ange-gardien, les adieux de l'ambigu Don Camille, sont des moments très forts et très émouvants. L'impression d'un film de troupe, simple et modeste, servi dans un film à la durée et aux ambitions démesurées qui donne, mais oui, l'envie de relire Claudel. Et de voir tout Oliviera.

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La Clef de Guillaume Nicloux - 2007

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Bien intéressant et bien talentueux cinéaste que ce Guillaume Nicloux, que je découvre doucement et qui m'emballe à chaque fois. Et donc, bien captivé par ce polar ambitieux, retors, qui manie sans complexe les temps, les actions et les tons, pour une intrigue façon puzzle façon David Lynch à la française. La principale qualité de La Clef, et c'est souvent le cas chez Nicloux, c'est l'écriture : les dialogues sont parfaits (cherchez pas, c'est Pierre Trividic l'auteur, un génie), rebondissant avec virtuosité, dévoilant les personnages peu à peu, créant des situations étranges, parfois à la limite du fantastique. On a rarement entendu dans un film français récent la langue sonner aussi bien, et une telle précision dans l'écriture. Nicloux travaille ce style avec précision et acuité, faisant des dialogues une attraction, et dirigeant les acteurs avec une précision diabolique. Il y avait du boulot, puisque le casting, éclectique, rassemble quelques acteurs assez piètres (Guiilaume Canet, Vanessa Paradis, Marie Gillain) et quelques autres venant d'univers très éloignés du polar (Josiane Balasko, Thierry Lhermitte) ; or, tous sont parfaits, et rendent leur puissance à ces dialogues pourtant très écrits, très littéraires. Mes respects à Lhermitte surtout, qui campe un privé crasseux et trouble, entre le clochard et le tueur : véritable héros de l'ombre de cette histoire trouble, c'est lui qui amène le rythme de la chose.

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L'histoire est très complexe, peut-être un peu trop. Éric Vincent, qui partage son patronyme avec le héros des Envahisseurs, est à un tournant de sa vie, coincé entre la peur de devenir père (sa femme est très insistante) et un passé mal digéré avec son propre géniteur. C'est ce moment qu'un mystérieux correspondant (Rochefort, parfait lui aussi pour rendre la texture étrange et onirique des dialogues) choisit pour lui faire savoir qu'il est en possession des cendres de son père, et qu'il veut les lui rendre. Éric va entreprendre ce voyage, et se trouver emmêlé dans une sombre histoire de paternité problématique. En parallèle, on suit une enquête dans les années 70, a priori sans rapport avec la trame principale, et qui va finir bien sûr par la rejoindre. Mais cette intrigue déjà bien complexe ne se dévoile jamais complètement. Comme chez Lynch, il faudra se contenter de zones de mystères, de grands pans d'incompréhension : on reste au bout de la chose aussi circonspect sur les arcanes de l'enquête que satisfait par ce qu'on nous adonné à voir. C'est tout à l'honneur de Nicloux de ne pas nous donner toutes les clés de son film, de nous laisser dans un état un peu hébété, entre le rêve et la réalité, entre un monde très concret et une atmosphère cauchemardesque parfaitement réussie.

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C'est tout à son honneur aussi de savoir filmer les endroits les plus sombres de la psyché humaine, et de la rendre aussi bien visuellement. Nicloux aime les endroits sans panache, les aires d'autoroute, les appartements miteux, les lieux intermédiaires ; il sait leur donner une patte noirissime, et le film s'enfonce de plus en plus dans des atmosphères effrayantes, privées de lumière : du confort bourgeois du début, on glisse vers la turpitude et la crasse de ces lieux interlopes, qui sont aussi ceux du rêve, et ceux qui habitent la psychologie des personnages. Tous ont leur part d'ombre, y compris les plus "positifs" (Balasko en flic chargée de dépression). Cette noirceur complète du scénario est au service d'un thème enfoui et très intéressant : la paternité, et comment elle agit sur les générations qui suivent. Doit-on endosser les crimes de nos pères, la filiation est-elle une libération ou un trauma ? Quand la fameuse clef du titre apparaît, on se retrouve face à ce mystère insondable (le même, encore une fois, que celui de Lynch dans Mulholland Drive), mais en ayant traversé une sorte d'odyssée autour de ces questions-là. Un film passionnant, anxiogène à mort, qui révolutionne sans esclandre mais durablement le genre bien pépère du polar à la française.

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13 mars 2019

LIVRE : Céline (Celine) de Peter Heller - 2017

CVT_Celine_5157Joie de retrouver le gars Peter Heller que m'avait fait découvrir Gols, même si je dois avouer au passage avoir fait l'impasse sur son second roman. Ici, on est plutôt dans la veine du polar, du polar soft hein, puisque l'héroïne, la Céline du titre, est une détective privée d'une soixantaine d'année, abonnée à sa petite bouteille d'oxygène... Pas une dure à cuire ? Attention, il faut se méfier des apparences car la bougresse peut dégainer à la vitesse d'un Lucky Luke et faire preuve d'autant de répartie que Joe. Accompagnée par son mari relativement taiseux, elle va se rendre dans une réserve naturelle américaine (avec une sympathique référence à Grizzly Man qui fait toujours plaisir) pour retrouver la trace d'un homme disparu plus de vingt ans auparavant. Photographe pour National Geographic, l'homme qui a abandonné sa fille encore toute jeunette semble avoir eu un passé relativement trouble... Espion à la solde de la CIA ou pauvre mec maquillant sa disparition pour échapper aux griffes d'une véritable harpie, on ne sait trop ce qui se cache derrière ce beau gosse victime d'un passé traumatisant (la mort de sa femme par noyade, récit ouvrant magistralement le roman)... L'enquête s'avère semée d'embuches pour notre Céline aussi pugnace que réfléchie.

Heller ose la déconstruction narrative en mêlant à la trame principale (l'enquête) des flashs-back sur l'enfance de Céline, celle de Gabriella (la fille qui recherche son père) ou encore sur les mésaventures de Hank (le fils de Céline), lui-même à la recherche de douloureux secrets de famille soigneusement gardés (l'identité de son père, l'existence éventuelle d'une sœur). Heller est aussi doué pour rendre vivant un paysage que pour nous narrer avec force détails réalistes les traumatismes des uns ou les espoirs des autres. Même si ces trames se croisent et se recroisent, on est bienheureusement jamais perdu au niveau des personnages qui gagnent à chaque fois un peu plus en densité et on prend plaisir à retrouver à chaque fois la trame principale tant la tension est forte (là encore, de mystérieux secrets sont à découvrir sur le passé de cet homme, tout autant intrépide voyageur qu'alcoolique - non, on ne s'identifie pas à 100%, merci). Céline reste le centre de l'attention, son petit caractère farouche faisant à chaque fois des étincelles, qu'elle croise une bande de motards sexistes ou un tireur professionnel ; l'enquête est pour sa part assez bien menée, la chute semblant malgré tout un peu molle après toute cette attente et ces diverses promesses de mystères... Au niveau de l'écriture c'est toujours aussi efficace, qu'Heller se lance dans des phrases gionesques sur la nature ou raccourcissant celles-ci (des phrases non verbales) pour donner un peu de rythme à la chose. Un véritable page-turner moins éblouissant sans aucun doute, dans le fond et dans la forme, que son premier ouvrage, mais un sympathique polar "au naturel" qui tient son homme en haleine.   (Shang - 21/02/19)


A1KDxYxNL9LD'accord avec mon camarade après lecture de ce petit bouquin savoureux, qui se déguste comme un de ceux de son modèle, le bon Jim Harrison. Heller est plus que jamais dans les pas de son maître avec ce faux polar cool, qui traite son enquête comme un élément secondaire de la trame, et préfère prendre la tangente pour admirer les beaux paysages américains ou s'extasier devant la saveur d'une côtelette. Certes, la trame policière revient faire un tour à intervalles réguliers, mais plus on avance plus on sent que ce pauvre veuf disparu suite à la mainmise sur sa vie d'une véritable vamp manque un poil d'envergure pour faire un polar ambitieux. Peu à peu, à mesure que Céline et son mari se rapprochent de la vérité, l'enquête se délite, et c'est vrai que la résolution est un peu décevante : c'est qu'elle importe peu à Heller, qui se sert du genre pour trousser quelques portraits assez géniaux. A commencer par Céline elle-même, superbe caractère digne des grands Harrison, Miss Marple doublée d'un as de la gâchette, au flair hyper-affûté. Mais ma préférence ira indéniablement à son mari, un trésor d'intelligence, de bienveillance et d'amour, au verbe aussi rare que les ours qu'il pourchasse, un vrai cow-boy à l'ancienne avec le tendresse en plus. Les portraits sont magnifiques, et ces flashs-back qui émaillent le récit, même s'ils le ralentissent de temps en temps un peu trop, ajoute une énorme part d'humanité à cette bande : la biographie de cette enfant abandonné par son père désespéré, notamment est magnifique. Sûrement pour se garder la possibilité de faire une suite (comme Harrison avec ses polars de la fin), Heller laisse en plan quelques pistes, celle de sa soeur disparue par exemple. Et c'est tant mieux : on aimera retrouver cette héroïne géniale, son ingéniosité et son adresse au flingue. Le livre n'a pas l'ambition des premiers de l'auteur, mais se lit avec un plaisir total, grâce à cette précision dans les dialogues, cette justesse psychologique y compris dans les plus petits rôles, cet humour tendre et cette prodigieuse économie de moyens dans les descriptions des paysages : toute l'Amérique en un livre.   (Gols - 13/03/19)

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La Cérémonie de Claude Chabrol - 1995

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Un des Chabrol les plus connus et les plus reconnus, aucun doute, et c'est mérité : voilà indéniablement un film réussi, du moins en grande partie, et qui rassemble pas mal des obsessions du gars. Jamais la lutte des classes n'avait trouvé meilleure expression dans ses films qu'ici, où elle devient assez subtilement le vecteur de la violence sociale. Même si le film se termine dans la violence concrète, celle-ci est superbement contenue et induite dans tout le film, et les coups de fusil de chasse ne sont que l'aboutissement d'un lent travail de sape fait de domination, d'humiliations et de mépris transformé en suave politesse. La Cérémonie est très bien écrit, intelligent et frontal sans verser dans la démonstration facile, très bien dosé alors que Chabrol a parfois usé de grosses pincettes mal affûtées pour parler des mêmes choses. Tellement subtil et délicat, tellement sur le fil que parfois (on ne change pas un fan de Simenon qui gagne), il tombe dans les travers qu'il voulait justement éviter, et devient un peu démonstratif. Mais à part dans ces rares moments, le film fascine par son absence de manichéisme sur un sujet pourtant facilement binaire.

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Sophie est engagée comme bonne dans une famille de grands bourgeois. Ceux-ci sont brillamment brossés comme des nantis tout de condescendance, polis et tolérants avec cette fille du peuple, la considérant comme une simplette mais complètement dans la compréhension et la politesse. Leurs relations, compliquées par le caractère presque autiste de Sophie (solitaire, télévore, analphabète, opaque), explosent quand Sophie rencontre son presque opposé, Jeanne, postière, une explosive prolo au verbe haut au passé louche, chargée de rancoeur envers ces bourgeois gâtés qu'elle méprise au plus haut point. Le duo va monter en haine et accomplir l'acte fatal : trop d'humiliations, trop de condescendance. Chabrol renvoie dos à dos les deux côtés de la barrière sociale, qui semblent irréconciliables, et regarde tout ça en démiurge machiavélique, donnant leurs torts et leurs raisons à chaque camp avec une habileté déconcertante. Les deux filles sont pénibles, écervelées, irresponsables, jalouses, mais on comprend leur colère et leur mépris pour ceux qui sont nés du bon côté des barricades ; la famille d'aristos est détestable, hautaine, mais on se dit aussi que leur comportement envers Sophie est normal et même salutaire (ils lui payent des cours d conduite, des lunettes, ils veulent même lui apprendre à lire). C'est seulement que l'humiliation est larvée, que le travail de mépris monte très progressivement. Les acteurs sont parfaits dans les clichés de leur classe, Jean-Pierre Cassel et son autorité risible, Jacqueline Bisset et son empathie pénible pour Sophie, Virginie Ledoyen et ses idées de gauche... et surtout Sandrine Bonnaire, géniale avec son visage fermé et sa fascination pour sa copine plus forte en gueule.

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Le problème, c'est Huppert. Sûrement trop âgée pour ce rôle de gamine, c'est son personnage qui fait parfois tomber le film dans l'explicatif et l'exagération. Certaines scènes, dans ce film trop long de 20 minutes, sapent tout le travail hyper délicat mis en place, et c'est à cause des excès du personnage de la postière et du jeu sûrement trop décalée de Huppert. On ne croit pas à cette séquence de récupération d'habits pour le Secours Catholique, par exemple, ni même finalement au dénouement du film et au comportement de Jeanne par la suite. S les relations avec Sophie sont assez bien vues, on se dit que Chabrol n'a pas su doser ce caractère explosif. C'est bien dommage car sans elle le film est parfaitement écrit, mettant en valeur le cynisme et l'amertume du réalisateur, lui faisant enfin trouver le ton mi-sérieux mi-provocateur qu'il a cherché si souvent jadis. On admire ces longs dialogues entre ces deux mondes que tout oppose, on apprécie la subtilité du personnage de Bonnaire, et on est même prêt à rigoler franchement devant les insolences du bougre, quand il fait écouter du Mozart à sa famille bourgeoise comme s'ils écoutaient Dieu, ou quand il réussit quelques portraits pas piqués des hannetons de cette classe laborieuse et soumise représentée par Bonnaire. Du Chabrol intelligent et subtil, ce qui n'est pas toujours le cas.

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12 mars 2019

Tabloid (2010) de Errol Morris

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Joyce McKinney, cela vous dit quelque chose ? Mais si, la Ricaine qui a kidnappé, en Grande Bretagne, un Mormon (l'amour de sa vie), l'a violé pendant trois jours avant de laisser partir rejoindre sa secte ! Non ? Mais si, celle qui avant se plaisait à jouer les call-girls avec pour spécialité bondage, pipe et massage à poil ! Non ? Mais si, celle qui a envoyé un bout de son pitbull mort en Corée du sud et qui a eu la joie d'avoir cinq petits clones de sa merdouille ! Non, toujours pas. Ouais, elle me disait rien non plus cette Joyce (vulgos, pathos, sûre d'elle, un genre de Marine Le Pen du sexe) – heureusement (ou pas) le doc de Morris est plutôt complet pour faire le tour de la personne... Chose compliquée a priori à faire et ce même si la donzelle, interviewée longuement pour les besoins de la chose, n'est jamais avare en détail, en larmes, en offuscation, en éclat de rire qui sonne faux… On écoute également plusieurs personnes qui l'ont côtoyé et des journalistes qui ont suivi l'affaire, une affaires  qui a, à la fin des années 70, "défrayé la chronique"... Coupable de folie la donzelle, obsédée du cul et de ses fantasmes ou simple citoyenne un peu borderline ? Difficile de trancher... Le fait est que se rendre coupable, pour une femme, de viol sur un Mormon, on ne peut pas dire que cela a, à l'époque, particulièrement nui à son image oui détérioré son capital "sympathie"... Elle fit, pourtant, la bougresse, de la prison, fut jugée, libérée sous caution avant... de s'échapper en douce au Canada... Aucune suite ne fut donnée à cet imbroglio sexo-religio-polardo-judiciaire... Morris, tente de recouper les infos, les témoignages pour qu'on puisse se faire un avis sur la dame (c'est l'intérêt de la chose, me direz-vous - le fond de l'histoire ne constituant pas l'affaire politique du siècle : juste un fait divers un brin juteux avec une blonde plus maline, plus maligne qu'elle en a l'air) ; le moins qu'on puisse dire, c'est que le personnage demeure malgré tout opaque : manipulatrice, elle le fut, sans aucun ; manipulée (du moins son image) par les tabloïds, elle eut droit tout autant à sa dose sur ce point ; même si l'on sent que ce starlette sans talent (si ce n'est le goût du déguisement pour peu qu'on aime les Village People) a cherché à avoir son petit quart d'heure de gloire, elle eut droit à un sacré retour de bâton en voyant son corps exposé sous toutes les coutures dans les canards popu anglais (il n'y avait pas beaucoup à creuser pour tomber sur des photos hot...). La kidnappeuse, "l'abuseuse allumeuse" allumée en quelque sorte. Un doc classiquement construit (interviews, illustrations sommaires...) sur une vie pour le moins foutraque et bordélique. Un cas, un fait-divers du genre "tout à l'égout" qui émoustilla en son temps notre petite société assoiffée de curiosité borgnole. Tout juste amusant.

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Thunder Road de Jim Cummings - 2018

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J'attendais beaucoup de ce premier film qui fit sensation dans tous les festivals de France et de Navarre. Peut-être trop, dirais-je, à sa sortie. Parce que Thunder Road est certes tout à fait agréable et fait passer tranquillou son heure et demi, avec un petit sourire bienveillant ; mais il a aussi en fin de compte tout du coup d'épée dans l'eau. Dans cette histoire de flic dépressif, abandonné par son épouse, dédaigné par sa fille, et soudain frappé par la mort de sa moman, tout a l'air trop, tout a l'air artificiel. A commencer par ce complexe plan-séquence qui l'ouvre : on fait des oh et des ah devant la virtuosité de ce plan qui démarre très large avant de venir cadrer de près l'acteur puis de le suivre dans les travées d'une église, on se dit "ouah p'tainlavache", oui, mais on se rend compte qu'il s'avère au bout du compte bien inutile, uniquement là pour épater la galerie d'entrée de jeu et lui faire croire qu'on est dans un grand film de cinéaste. A partir de ce plan très maniériste, qui sera d'ailleurs le seul du film, ce qui prouve sa vacuité, Cummings déroule son histoire, toujours sur le fil entre comédie et drame. Ça, c'est le plus réussi, ce mélange des genres qui peut vous faire passer en une seconde d'une scène assez touchante au burlesque. Le film suit dans son style le jeu de son acteur (Jim Cummings lui-même) : instable, borderline, toujours à la lisière de la psychopathie, on ne sait jamais si ses sorties hystériques vont se terminer par un truc loufoque ou par un meurtre en série. Le personnage est assez attachant dans sa folie. Malheureusement il est gâché par le cabotinage de l'acteur, qui ne trouve jamais la bonne façon de l'interpréter et le transforme très souvent en pantin. On tique devant sa petite voix qui part dans les aigus dès que l'émotion l'étreint, par les excès d'une écriture qui le fait terminer en caleçon devant ses collègues suite à une simple brouille, par l'incapacité qu'a l'acteur-réalisateur de savoir où s'arrêter. Du coup, on ne croit pas une seconde à la trame, et on regarde le gusse s'amuser sans nous. Dommage, parce que ça et là, il y a de vraies bonnes idées, dans les micro-détails surtout. On a envie d'aimer ce flic, et d'aimer ce film fauché et personnel ; mais Cummings n'est pas assez bon, et un poil trop prétentieux pour parvenir à nous convaincre.

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Grâce à Dieu de François Ozon - 2019

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Voyez comme je suis un éternel insatisfait et un indécrottable râleur : quand Ozon fait son Ozon, quand il crânouille avec ses films-concepts un peu vains et ses méta-langages fatigants, j'en dis du mal ; et quand il s'efface derrière son sujet, quand il filme sérieusement, j'en dis du mal. Il faut bien reconnaître que depuis 20 ans et ses grands films passés, j'ai du mal à suivre le gars, qui alterne comédies ringardes, thrillers usés, et de temps en temps, ok, excellents films avec une régularité qui fait peur. Bon, ceci dit, à chaque fois, j'y retourne, parce qu'au-delà du concept, il y a souvent une grande maîtrise formelle, un sens du divertissement, et souvent une envie forte qui guide ses trucs. C'est le cas avec ce nouvel opus, qui tranche assez franchement dans sa carrière : Grâce à Dieu est un film très sérieux, tellement casse-gueule qu'il y fallait de bonnes grosses solides pincettes, qu'il fallait ne pas trop s'amuser avec la caméra. Ozon disparaît donc presque sous l'histoire qu'il a à raconter, soucieux de relater le mieux possible la réalité des faits. Et il réussit parfaitement à transmettre l'émotion, mais presque malgré lui : il a à sa disposition une trame tellement forte en elle-même, qu'on se dit que n'importe quel cinéaste aurait réussi la chose. Sauf que non : la douceur douloureuse du film est de toute évidence fabriquée par un bon cinéaste.

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Tout le monde le sait : le truc raconte la constitution d'une association par des victimes d'un prêtre pédophile, association qui finira par faire tomber quelques têtes importantes du clergé de Lyon (dont Barbarin), ébranlera l'Eglise toute entière et secouera les mentalités. On suit en particulier le destin de trois hommes, tous victimes à différentes époques du père Preynat. On commence avec Alexandre (Melvil Poupaud, absolument parfait) qui se rend compte que le néfaste cureton est toujours en contact avec des enfants. Sur son impulsion, les paroles vont se libérer enfin, et François (Denis Ménochet, plus scolaire) et Emmanuel (Swann Arlaud, bouleversant) vont peu à peu lui emboîter le pas. Pourquoi, malgré leurs plaintes et les aveux de Preynat, l'Eglise n'a rien fait contre ses agissements ? Barbarin était-il au courant ? Et pourquoi les familles de ces enfants (qui se chiffrent bientôt par dizaines) n'ont rien dit, rien tenté ? On découvre petit à petit la chape de silence et de consentement qui meut cette société sclérosée (Lyon en ressort comme une antichambre de l'enfer), et l'immense difficulté qu'il y a à faire bouger les mentalités et à faire son travail de résilience. La grande force du film, c'est sa construction, très savante et originale : on pense qu'on va rester sur le personnage de Poupaud, qui occupe l'écran pendant 40 minutes ; puis on le quitte complètement pour s'occuper de Ménochet (et Caravaca) ; puis nouveau revirement pour s'intéresser à Arlaud, avant que tout ce joli monde se retrouve, uni et indigné, dans la dernière partie du film. Pas du tout film choral, du coup ; plutôt une accumulation d'expériences, chacune différente des autres (Poupaud, toujours croyant, plutôt sage et calme, le "procédurier" ; Ménochet, tout feu tout flamme, indigné, le "terroriste" ; et Arlaud, le malade du groupe, qui ne s'est jamais relevé de la chose, "l'enfant").

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Certes, on a dans l'ordre tous les rebondissements de la trame. Mais c'est surtout à l'humain que s'intéresse Ozon, transformant cette odyssée pour avoir la vérité en aventure intime. Le périple de ces hommes est tout autant judiciaire que personnel, et on assiste à maintes scènes avec leur famille, chacune ayant eu leur solution pour planquer les problèmes sous le tapis. La plus touchante est indéniablement la mère d'Emmanuel, interprétée par une Balasko sidérante de justesse et de sobriété. Mais tous les acteurs sont géniaux, et c'est une des grandes forces de Grâce à Dieu. On les sent tous concernés, touchés, avides de rendre la justice à ces malheureux. Le film, d'une grande sobriété, d'une belle dignité pas faux cul, respire le respect et l'empathie. Sous la splendide lumière de Manu Dacosse, qui montre Lyon comme une prison ouatée, dans un montage élégant mais invisible, Ozon se met au service de son sujet, et il est impeccablement juste quand il s'agit de questionner les relations entre les gens. Beaucoup plus que politique, le film est surtout le joli portrait de trois hommes blessés.

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Tarde Para Morir Joven (2019) de Dominga Sotomayor Castillo

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Le Chili étant peu représenté dans ses colonnes et l'ami Jérémie y ayant dorénavant ses bases, voilà deux raisons suffisantes pour ne pas se faire prier. Il est ici autant question de personnages (principalement ici la gracieuse Demian Hernández as Sofia dont on conte ici la sortie d'adolescence) que d'ambiance : on est dans la pampa, durant la fin de l'année, et plusieurs artistes, artisans (mais pas que) se croisent, papotent, font la fiesta - et s'adultérisent éventuellement. Mais c'est la jeune Sofia qui capte l'attention et la lumière : elle fume comme un pompier (il en sera aussi question) et se retrouve bien indécise entre un garçon de son âge qui lui fait les yeux doux (mais, engoncé dans sa timidité, il peine à faire le poids) et un type d'une trentaine d'années qui a tout l'air, le salopiot, de la trouver à son goût. Sofia, avec sa petite moue, ses jambes de gazelle, son teint plus pâle que l'aurore, devra faire un choix entre les deux hommes en cette veille du nouvel an alors même qu'elle espère avec impatience l'arrivée de sa mère, chanteuse et divorcée...

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On se laisse un peu bercer par cette caméra qui capte plus des instants qu'elle n'essaie de construire un récit. La réalisatrice semble douée pour donner cette impression de "prendre sur le vif" des personnages qui semblent ici ne jouer aucun rôle ; on est entre potes, en familles, les enfants sont laissés en liberté pour faire leur vie et la caméra semble être prête à capter tous ces petits moments qui s'envolent et qui font une vie, des souvenirs de vacances... De ce point de vue-là, c'est assez réussi... Dommage, qu'on ressente tout autant cette difficulté à s'attacher à une ligne directrice forte. Il y a bien, me direz-vous à l'affût, cette Sofia qui tient toute une partie du film sur ses frêles épaules. Certes. Seulement la chtite n'est pas ce qu'on pourrait appeler une boule de nerfs et ne semble pas de taille pour rivaliser avec cette "mollesse" du scénario... Alors oui, du même coup, on retient quelques instants un soupçon plus forts, ou disons tout simplement plus grâcieux (la chtite fumant dans sa douche fumante ou après l'amour, by night), ces petites chansons qui s'invitent ici ou là le temps de ce trente-et-un décembre au bout du monde (la magnifique chansonnette de Sofia avec son petit accordéon) mais avouons tout de même que cette œuvre ne risque pas de nous laisser une trace éternelle en mémoire (déjà que). Malgré tout, un film chilien avec quelques instants précieux et une actrice charlottegainsbourgienne photogénique à souhait. C'est mieux que rien.

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11 mars 2019

La Légende du Combat à Mort (Shitô no densetsu) (1963) de Keisuke Kinoshita

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Toujours un plaisir de retrouver le maître Kinoshita (pas petit ou grand, le maître Kinoshita, that's all) pour un récit "guerrier" plutôt flippant. On est sur la paisible île d'Hokkaido à la toute fin de la guerre : une famille, qui célèbre le retour de l'aîné (les deux autres fils ont déjà perdu la vie), a trouvé refuge dans un petit village perdu... Pour joindre les deux bouts, la fille veut se marier avec le fils du maire du village - faut faire parfois des concessions... Seulement voilà, son frère, celui qui revient du front, reconnaît le gars qu'il avait croisé en Chine ; le type avait en effet pour habitude de violer et d'assassiner de la Chinoise en toute impunité - un sale con, qui le porte bien sur son visage. On annule le mariage et c'est le début des vrais problèmes... Le fils, vexé comme un pou, va saccager la terre de la famille puis répandre la rumeur selon laquelle cette famille serait responsable de divers pillages ; bref, il va tout faire pour les faire haïr de ces villageois qui ont la tête près du bonnet et qui après des années de disette et de malheur (la plupart ont perdu des enfants) ont besoin d'un petit bouc émissaire pour déverser leur haine et leur sauvagerie... La meute fordienne ne va pas tarder à se mettre en marche pour lyncher un à un les membres de cette famille... Terreur en terre reculée...

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Après les petites images idylliques du début (images verdoyantes (en couleur donc...) d'habitants s'entraidant en terre hokkaidienne), on ne va pas tarder à sentir passer un petit frisson glacial : noir et blanc d'usage, gros plans sur ce fils de maître sur son cheval avec sa mâchoire serrée et sa main bandée accidentée puis petit flash-back sur son comportement en Chine : on comprend rapidement toute la méchanceté du type... Notre petite famille de réfugiés (la grand-mère, la mère des filles et l'aîné qui est de retour) met du cœur à l'ouvrage pour tenter de s'en sortir. En pure perte, tant la haine va d'abord simplement monter contre elle (suite aux rumeurs) puis véritablement se déchaîner (le fils du maire tente de violer la fille et se reçoit une pierre dans la tronche : cela sonnera le début des hostilités). Dans le fond, on apprécie chez Kinoshita cette volonté évidente de condamner les écarts des Japonais en Chine (problème toujours pas réglé cinquante ans plus tard...) et surtout de montrer l'esprit étroit de ses concitoyens : croyant encore à la victoire alors que les pertes sont de plus en plus lourdes, croyant en l'Empereur alors qu'ils crèvent depuis des années, et surtout capables, à la moindre étincelle, d'agir aveuglément pour tuer leur semblable ; en un mot des abrutis bêtas comme des moutons quand il s'agit d'obéir et vicieux comme des scolopendres quand il s'agit d'assouvir sa connerie.

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Les femmes, dans la famille de réfugiés, vont toutes faire preuve de dignité, de courage, de droiture, pour lutter contre cette foule en colère éructante (Kinoshita a su choisir de bonnes têtes d'abrutis qui marquent des points). Ce sont elles, d'abord, qui vont tenter d'endiguer ce tsunami de stupidité mâle, ces hommes en colère avec des œillères. Jolis portraits de femmes, donc, et capacité implacable à faire monter la tension (cette musique à base de guimbarde fout des frissons, les violons font dresser les poils et les mouvements de caméra et la science du montage font le reste (les champs-contre-champs sur le fils du maire et la fille de la famille glacent les sangs ; puis la caméra s'emballe lors de leur confrontation sous une pluie battante, une séquence qui fait définitivement chavirer le cœur)). Alors que la guerre fait encore rage, tout un village va sembler cristalliser toute la connerie de la violence humaine. Les cadavres tombent les uns après les autres et l'on se demande s'il y aura un jour une fin à ce carnage intrajap... Kinoshita montre une nouvelle fois avec un scénar fluide comme un coup de sabre tout son savoir-faire pour nous prendre aux tripes. Nouvelle belle découverte qui nous donne à chaque fois envie de dévorer comme un plateau de sashimi la filmographie du gars.

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LIVRE : Né d'aucune Femme de Franck Bouysse - 2019

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Les vacances sont aussi propices au polar rural et on est servi avec cette œuvre de Bouysse qui se passe dans une campagne reculée dans un temps tout autant reculé. C'était pas une bonne idée de la part de ce couillon de paysan de vendre sa fille aînée (même s'il a quatre filles cela ne se fait pas) au "Maître de Forge". Ce dernier est une masse, sa vieille mère une harpie et sa femme, mourante, semble cacher de lourds secrets... Rose, cette bonne fille, se rend rapidement compte qu'il y a quelque chose de pourri dans ce "château" qui pue la mort et le droit de cuissage. Elle a le nez creux, la bougresse, puisqu'elle va se retrouver dans une situation pas vraiment jouasse, entre corvée de travail et devoir "d'obéissance" à ses maîtres. Quant à son père qui se mord les doigts de sa boulette (ouais, vendre sa fille, c'est pas sérieux), il en sera lui aussi pour ses frais - pas de spoiler, mais disons qu'il va tomber sur un os... Bref, l'ambiance est glauquissime dans ce château-prison et l'on se demande bien comment la pauvre Rose va pouvoir s’en sortir un jour en gardant toute sa raison...

Je découvre le gars Bouysse et le moins qu'on puisse dire c'est qu'il sait tisser des polars poisseux, des ambiances lourdes, qu'il lui suffit d'émailler ici ou là de deux trois coups d'éclat (quand ça charcle, ça charcle) pour tenir en haleine le lecteur. On apprécie assez ce récit qui se passe au milieu de nulle part, dans une époque qui pourrait être tout aussi moyenâgeuse que la semaine dernière à Villeneuve-sur-Allier... On sent dés le départ que cela sent le roussi (la forge, forcément) et que la pauvre Rose n'a pas fini de perdre des pétales (festival, normal, je suis frais). On serrera les dents plus souvent qu'à son tour dans cette histoire qui semble tailler pour le cinoche : il y a à la fois des motifs relativements classiques dans le genre (hitchcockiens dirions-nous pour rester dans le flou) et Bouysse est plutôt bon dans les « scènes fortes », ayant apparemment dès le départ construit une petite mécanique sachant produire son effet (sur la toute fin, certains twists sont un peu téléphonés, un peu too much, mais on fermera les yeux devant la chose tant Bouysse boucle son récit pieds et poings liés sans rien laisser en suspend (une mode actuelle un peu gavante, à force)). Si on n’est pas totalement ébahi devant la "force" du style (Rose parle (et écrit son journal) comme une gamine guère éduquée - on commence d'en avoir l'habitude en ces différentes dernières rentrées littéraires), on sent que l'auteur a fait un petit effort en croisant les pistes narratives, laissant aux quatre-cinq personnages principaux le droit de s'exprimer. Peut-être un peu longuet, un peu trop "dilué" mais des temps forts et des personnages qui laissent leur petite trace dans l'esprit. Je parie sur une sortie cinéma dans deux ans, allez tiens...

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LIVRE : Nous aurons été vivants de Laurence Tardieu - 2019

9782234084988-001-TLe temps des vacances (je dois reconnaître que c'est redondant chez moi), on aime à se laisser aller à l'un de ces petits romans tout juste sortis du four où il est question ben d'enfants, de maris, de tromperies, de la vie quoi… et si on lit la chose le sourcil levé, un rien dubitatif, on oublie la chose aussi vite, dès le livre refermé. Heureusement qu'il existe des résumés, sinon je serais bien en peine de me souvenir de la teneur du bazar. Une femme, donc, un jour, croit croiser (elle n'en est même pas sûre putain alors qu'Afflelou vend la deuxième paire de lunettes pour rien) sa fille : tragédie (ah !), oui tragédie, car cette dernière est partie il y a voilà sept ans et depuis, rien, nada, le vide, un peu comme dans la tête de Dupont-Aignan. Mais POURQUOI, crie-t-on à l'unisson avec la narratrice, pourquoi quoi !!! On va démêler l'écheveau, tranquille, entre nous, en parlant d'abord des proches de la narratrice, de leur petite vie un peu merdique aussi et puis ensuite, on va aligner trente-deux flash-backs (j'exagère, sûrement) sur la vie de cette femme normale, qui eut des enfants, normaux, et puis pssschit... La fuite, la dépression, le trou d’air, le manque d'inspiration (elle est peintre ou cordonnière, mon souvenir est flou, emmêlé), pourquoi bon sang la vie est si cruelle et torve ! Heureusement que sa meilleure copine se fait plaquer par son mari (avec une femme de vingt ans de moins, bon) et qu'elles peuvent comparer leur malheur… sinon, franchement, qu'est-ce qui nous resterait ? Les lendemains toujours plus chauds ? Le Brexit toujours reporté ? On aurait que dalle, plus qu'à voter Macron comme des cons et ça vous savez très bien que c'est pire que tout (le soleil m'a un peu tapé sur le haut du crâne, je m'en excuse).

Alors oui, c'est vrai que la vie et ses misères, c'est honteusement banal ; c'est vrai (on mêle la petite et la grande histoire lors des trente-deux flash-backs ci-dessus cités) que si le mur du Berlin, enfin sa chute, nous a donné la banane (ah putain, un Traban, ça roule vraiment !), les attentats, en général, moins. C'est vrai que se faire plaquer comme ça, sans un mot, bordel pas ça, c'est pas difficile pourtant, tu pourrais parler et arrêter de faire la gueule parce que j'ai abusé de la caïpirinha à Madagascar (un euro, un euro la caïpi, le prix d'un poireau à Mayotte !), donc c'est vrai que c’est dur à encaisser – ça fout en l’air même ; et puis un jour, les nuages se dissipent et puis, oui, l’éclaircie. Ce livre, que j'ai lu et ce bien que rien ne me revienne à l'instant, s'adresse avant tout aux femmes en détresse de la vie, aux hommes aussi, non alcooliques je dirais cela sans vouloir forcément créer une distance entre eux et moi, à tous ceux blessés un jour mais qui gardent quand même un bon souvenir de ces instants passés où on était tous unis, sur une plage pour choper le cancer de la peau, ou devant la télé pour choper celui du cerveau. Un livre digne, qui clame haut et fort le droit au bonheur, et au malheur, aussi, un livre qui plaira à beaucoup, aux écorchés légers en particulier et à ceux qui ne sont pas trop regardant au niveau du style. Un succès sans doute.

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