21 novembre 2009
La Merveilleuse Visite de Marcel Carné - 1974
Comme je trouve que la plupart des films d'avant-guerre de Carné sont sur-estimés, je me suis dit comme ça que j'allais faire un tour dans ses oeuvres tardives, voir si des fois il n'y aurait pas quelques qualités dans ces films que tout le monde s'accorde à trouver nazes. Ah... ben non, c'est naze. La Merveilleuse Visite est le dernier film de son auteur, et comme souvent chez les cinéastes de cette époque, le chant du cygne correspond à peu près au pire de sa production. La thématique est relativement proche de celle des Visiteurs du Soir, mais comme inversée : dans la Bretagne rurale contemporaine, un ange tombé du ciel est retrouvé sur la plage ; sa présence parmi les villageois va semer le désordre, le gars déclenchant par sa naïveté la zizanie dans tous les coins : et vas-y qu'il fait craquer les filles, qu'il ne s'accorde pas avec les musiciens du coin ou qu'il lâche les animaux dans les rues par amour de la liberté. Le message, proto-punk vous en conviendrez : on ne sait plus accepter la bonté et l'innocence dans notre monde barbare. Notre ange sera pourchassé telle la créature de Frankenstein par des villageois bas du front (menés par Jean-Pierre Castaldi, c'est vous dire l'épaisseur) avant de se transformer en mouette au son d'une harpe céleste.
Ca peut passer à la rigueur pour un public de tout-petits encore facilement convaincables, ou lors d'une soirée de Noël vintage en hommage à l'ORTF. En-dehors, c'est un film d'une laideur terrible, complètement exsangue et niais, qui manque de talent à tous les niveaux : le rythme est cahotique, la musique inécoutable, le scénario cousu de fil blanc, la mise en scène inexistante, et l'interprétation honteuse. Dans le rôle de l'ange, Gilles Kohler (qui, renseignements pris sur Wikipedia, a fait aussi "certains films", comme L'Arme Fatale) : pour lui, jouer un ange, c'est opter pour un regard extatique, légèrement christique (thème d'ailleurs très présent dans le film), une sorte de débilité légère nimbant chacun de ses gestes et chacune de ses paroles. On comprend que Carné voudrait que l'innocence ressemble à ça : une jeunesse blonde idiote à force d'être cucul ; on vous conseillera plutôt la lecture de L'Idiot de Dostoïevski pour avoir un autre portrait de Christ moderne un peu plus fouillé. Carné accumule les images d'Epinal (le gars qui ressucite une colombe, au
secours) avec un premier degré qui devient effrayant tant il semble sincère. On peut voir aussi là-dedans une déclaration d'amour aux hippies, là aussi cités dans la scène où l'ange repeint en couleurs fluos la façade des maisons grises du village, ou dans celle où il contemple la mer sur fond de musique new-age ; mais à part citer son époque, Carné n'engage aucune réflexion, aucun discours, se contentant d'une poésie surrannée d'une ringardise absolue. La Merveilleuse Visite sent le sapin; idéal donc pour les fêtes de Noël.
What Price Glory (1952) de John Ford
John Ford jongle avec les genres dans ce remake d'un film muet de Walsh dans lequel il avait d'ailleurs participé en temps que réalisateur de la seconde équipe : reconstitution historique (une troupe américaine, lors de la première guerre mondiale, dans un petit village français), bluette sentimentale et "comédie musicale" (le duo tout mignonnet de la jeune fille française de 17 ans et son soldat ricain de 22 ans), mélodrame (le soldat meurt, bougre), burlesque et grotesque (James Cagney en side-car (fendard) ou à la recherche d'un gradé allemand qui lui pète entre les doigts - la boucherie guerrière) et puis surtout une bonne dose de grosssseu comédie avec un duo d'acteurs très forts en gueule (James Cagney et Dan Dailey). John Ford multiplie les séquences où nos deux gaziers ne cessent de se chercher des noises : soit ils se foutent gentiment sur la gueule (Cagney, petit mais costaud), soit l'un se fout de la gueule de l'autre (Dailey qui pique la pineco de Cagney quand il a le dos tourné, Cagney, son supérieur, qui l'oblige à se marier avec la donzelle). Les éternelles disputes de nos deux gueulards restent malgré tout dans un esprit bon enfant; on comprend rapidement que l'un s'ennuierait sans l'autre, et surtout que, lorsqu'il faut passer à l'action, les deux font "front commun". Ford nous ferait presque croire à un moment que les deux gaziers sont finalement tombés amoureux de notre gazelle mais, nan, l'appel de l'action sera malgré tout plus fort que tout, même pour celui qui a quasiment perdu une jambe...
Au milieu de nos deux ténors, une chtite française inconnue au bataillon - Corinne Calvet! - qui apporte forcément sa féminine french touch au bazar - attention c'est une soubrette française typique, entendez la gonzesse qui couche avec le premier venu ou le dernier parti (sympa le clicheton). Bien mignonne, cela dit, la petiote... Ford laisse une certaine place aux dialogues en français et cela apporte un léger parfum d'authenticité à cette oeuvre historicomique qui est loin d'atteindre des sommets... La séquence de la petite chansonnette franco-anglaise entre nos deux jeunes gens est presque touchante (ou gnangnan si on est pas d'humeur), et apporte au moins un petit peu de douceur entre nos deux brutes d'acteurs qui en font des caisses. Bon, divertissant, sans plus.
Hommes sans Femmes (Men Without Women) de John Ford - 1930
Men Without Women, comme l'indique son titre, fait partie des films burnés de son auteur, un de ceux qui exaltent la camaraderie, la virilité, l'esprit patriote et les bourrades dans le dos accompagnés de rires gras. En gros, le monde selon Ford, à cette époque mais presque jusqu'au bout de sa carrière finalement, se divise en deux partie distinctes : celui avec les femmes, léger, gentiment érotique, superficiel en tout cas ; et celui sans les femmes, sérieux, dangereux et adulte. Oui, je vous confirme que Ford ne semble pas être le plus féministe des cinéastes.
Ici, non seulement nos bougres sont sans femme, mais ils sont aussi sans air : la plus grande partie du film nous montre une poignée de marins confinés dans une cabine de bateau, celui-ci venant de sombrer en pleine mer. Un huis-clos étouffant qui donnera l'occasion à chacun de mettre à jour son comportement face à la mort : ceux qui l'affrontent courageusement, ceux qui pleurent leur mère, ceux qui sont prêts à toutes les bassesses pour s'en sortir, ceux qui serrent les dents, ceux qui en profitent pour régler leur passé. En attendant les hypothétiques
secours, chacun va nous montrer un visage différent de la virilité face au danger. Bien. Le fait est qu'on ne tremble pas beaucoup pour ces personnages : voulant condenser une trame trop importante dans un temps de métrage trop court, Ford a du mal à faire exister ces personnages, ce qui fait qu'on se fiche un peu de leur sort. Pas assez développés, chacun est renvoyé à un schématisme premier degré qui finit par rendre le film un peu figé : le lâche, le fou, le violent, etc. Pas très fin, Men Without Women est un simple film d'aventures là où il y avait de la place pour quelques subtils portraits psychologiques.
Cette grossièreté d'écriture est heureusement compensée par quelques éléments plus sympathiques. D'abord, c'est un curieux document que ce film, puisqu'il est en même temps muet et parlant... Certaines scènes sont "bruitées", voire dialoguées, d'autres sont classqiquement muettes (avec inter-titres et jeu outré de rigueur). Ca donne une étrange atmosphère, surtout au niveau des acteurs à cheval entre expressionnisme très poussé et sobriété. Fasciné par ses nouvelles technologies, Ford ne sait pas trop quoi sonoriser, et on entend pas exemple des quintes de toux alors qu'on ne capte pas grand-chose aux dialogues. C'est rigolo. Autre sympathique moment : le début du film, où on voit pour le coup les hommes
avec les femmes. Dans un bar de Shanghai (demandez l'adresse à mon camarade Shang, il les connaît tous), les marins en bordée se soulent la gueule et se font draguer par les teupu du coin ; l'occasion pour Ford de nous donner à voir autre chose que des ombres de personnages, chacun ayant son petit gag à défendre (le gars qui a acheté un vase et qui est dangereusement bourré), ou son petit caractère attachant. Ford sait filmer les ambiances, et dans ce chaos aviné, il s'en tire bien mieux que dans la cabine de son bateau, dans laquelle il ne sait pas trop comment se tirer de la difficulté. Men Without Women demeure une curiosité intéressante, même si, sur le sujet des hommes entre eux, Ford réalisera plus tard des films bien plus finauds.
20 novembre 2009
Hôtel Woodstock (Taking Woodstock) d'Ang Lee - 2009
Une fraîcheur tout à fait agréable émane de ce film, et qui ne doit pas seulement à ces bons vieux morceaux de musique vintage qu'on entend tout du long : Lee semble avoir capté quelque chose de l'ambiance de l'époque, cette utopie tranquille et joyeuse du flower-power, et traite son sujet avec une sérénité vraiment attachante. Après avoir vu Taking Woodstock, on a envie d'y croire encore, et le film évite à peu près tout ce qui pourrait faire polémique (il y aurait beaucoup à dire sur la ruine de cette utopie, sur l'échec final de la "politique" hippie) : ça pourrait être une limite au discours de Lee, cette façon de ne se préoccuper que de la joie aux dépends des dangers ; mais tout au contraire, ça lui donne une texture naïve émouvante, et on lui en veut presque de légèrement ternir l'image idyllique de son film par des détails de scénario un peu plus sombres.
Le film raconte la création du festival de Woodstock en 1969, par son côté le plus humain : un brave gars de la campagne (Demetri Martin, excellent, toujours modeste et habité par son rôle, un jeu presque "européen"
à force d'être discret) un peu dépassé par les évènements, et qui va en trois jours devenir l'organisateur du plus gros concert de tous les temps. La grande idée du film, c'est de placer le festival lui-même, ses stars, sa musique même, en hors-champ. On n'aura que des bribes lointaines de musique, Lee préférant s'attarder sur l'intime, les déamulations du garçon dans l'immense camp empli de jeunes gens à moitié à poil et rempli de drogues jusqu'aux oreilles. Lee filme un état de la jeunesse à un moment X, avec une candeur et un enthouiasme vraiment réjouissant. Jamais au-dessus de ses personnages, il les contemple avec humour, mais sans moquerie : une troupe de théâtre contemporain expérimentale pur jus, un couple de consommateurs d'acid, des baboss barbus, un flic gagné par la fièvre hippie, tout le monde est regardé avec une belle honnêteté, avec juste cette légère nostalgie qu'il fallait pour les rendre beaux et justes. On est étonné par l'optimisme du film : tout (ou presque) se passe bien, en douceur, dans la joie, pas d'amertume là-dedans.
Quant au festival lui-même, il est plus un prétexte à ce portrait de la société qu'un sujet propre : on ne verra pas Hendrix ou Joplin là-dedans, ce n'est pas le sujet. Au contraire, Lee semble envisager Woodstock comme un "lieu" de rêverie, se permettant de mettre en bande-son des musiques en porte-à-faux, qui
convoquent les deux grands absents du festival (les Doors, et Dylan qu'on entend comme s'il était présent sur scène) ou proposent des versions des chansons qui ne correspondent pas à celles de 69 (le morceau d'Arlo Guthrie par exemple). La musique est une évocation lointaine, fantasmée, et le personnage n'arrive d'ailleurs jamais au coeur de l'évènement, restant à bonne distance de la scène. Plus que l'évènement, Lee s'intéresse au film originel lui-même, le documentaire de Wadleigh ; c'est une autre grande idée de Taking Woodstock : recréer presque à l'identique des scènes du film de Wadleigh, placées à intervalles réguliers dans le film, si bien qu'on a l'impression que le reste du métrage est constitué "d'interstices" entre ces plans mythiques (les jeunes qui roulent dans la boue, les interviews). Lee retrouve carrément la texture de l'image de 69, et la mèle avec la très belle photo contemporaine d'Eric Gautier. Le trouble s'installe, et nous voilà plongé corps et bien dans une époque, dans un style, et même dans un film (le premier Woodstock, donc).
Il est presque dommage que, sur un matériau déjà si riche, Lee monte quelques trames inutiles : les rapports du héros avec ses parents ou son homosexualité naissante ne servent à rien, et on aurait préféré qu'il reste
dans la seule chronique. D'autant que les rôles des parents sont trop chargés, trop "signifiants" (derrière l'utopie pacifiste, il y a l'appât du gain, la maladie, la mort). En restant subtil, Lee est plus convaincant, et de simples petits détails (comme l'allusion finale au concert des Stones à San Francisco, qui marquera la fin du mouvement hippie) auraient suffi à nous faire comprendre que tout n'est pas rose là-dedans. Tant pis : on passe un moment délicieux à nous voir ainsi immergés dans une période somme toute attachante de l'Histoire récente, et rentré à la maison, on se repasse ses vieux disques avec un enchantement retrouvé. Taking Woodstock est une petite chose précieuse.
L'Homme de Fer (Iron Man) (1931) de Tod Browning
Petite incursion de Browning dans le monde de la boxe, avec un scénar terriblement attendu et des acteurs, les bras ballants, qui ne sont pas toujours au top de leur forme. A noter la présence tout de même de Jean Harlow, qui est non seulement infidèle mais également diablement vulgos... Enfin bon, elle n'était point encore une star et pouvait laisser totalement libre court à sa gouaille canaille. Pour le reste c'est du classique : un tout jeune boxeur est comme une chique depuis qu'il est avec Rose (notre Jean). Son manager le met devant le fait accompli : soit il reprend le droit chemin, sous sa coupe, et devient un champion, soit sa carrière est morte. Exit la Rose. Le manager reprend donc les choses en main et fait du kid le roi du monde - un beau parcours pas même entaché de corruption, du nickel. Mais Rose is back. Notre kid recraque et c'est reparti pour les conneries : il prend un melon çacomme, un appart grand comme le Ritz et la Rose de rouler le kid dans la farine en se baladant, sous son nez, avec son amant - le kid est aussi aveugle qu'une prune. Son manager veut lui ouvrir les mirettes, mais se voit débarqué par la Rose, qui a en plus le toupet de filer au kid son amant comme manager... Le kid est sur la mauvaise pente et devra finir par choisir entre la Rose et son manager.
C'est un peu plan-plan, les scènes où Jean flirte avec son amant sont du vaudeville à deux boules, le pauvre kid est complètement à la ramasse et prend un caisson en acier trempé à la hauteur de sa stupidité (un ptit jeune d'un bloc), quant au manager, il se met à picoler à défaut d'avoir son poulain (bel esprit)... Une petite phrase revient comme un leitmotiv, "Habille-toi, sinon tu vas attraper la grippe A", qui montre à quel point le petit couple manager/boxeur est beaucoup moins destructeur et plus sain que celui Rose/boxeur... Pas vraiment un film féministe, clair. Deux trois combats de boxe vite expédiés (se battent comme des chiffonniers sur ce ring !) mais qui pourraient avoir leur place dans une anthologie du genre. Voilà, on quitte le Tod par la petite porte, le reste de ses films visibles se trouvant dans les caves de cinémathèque... So long Tod.
19 novembre 2009
La Descente infernale (1969) de Michael Ritchie
Si vous êtes en grand manque de ski mais que vous êtes devenu bêtement unijambiste, voilà un film que je vous conseillerai les yeux fermés. Sinon, faut avouer que la vie d'un skieur, même joué par Redford, c'est quand même beaucoup de neige qui fond au soleil... On voit bien que Redford se complaît à nous rendre son personnage de petit génie du ski ultra antipathique du début à la fin. Bien que faisant parti de l'équipe des Etats-Unis, le gars la joue cavalier seul et emmerde généralement son entourage. Il est doué et vous conchie; dans la vie privée, c'est pareil : il drague, tombe la première blondasse qu'il croise (Camilla Sparv!! Ah, suédoise, me dit-on dans le creux de l'oreille), devient même presque accro, mais ne supporte point que l'autre l'ignore ou lui parle d'elle-même. Bref, un petit con de cow-boy skieur - son retour dans son bled est d'ailleurs ultra pathétique : ses liens avec son père sont aussi tendus que ceux entre Sego et Peillon, et à part tirer la chtite gonzesse mimi du coin dans la voiture de papa (quand c'est fait, il ne l'écoute plus - affreux), il n'a plus aucune attache avec sa terre natale -, une vraie tête à claques quoi... à qui on est prêt à tout pardonner quand la victoire est au rendez-vous. Belle critique en creux de l'état d'esprit ricain et du culte de la victoire... Seulement, en dehors de cet aspect gentiment pointé du doigt et de bien belles images de descente de ski avec caméra embarquée (cela a foutu des courants d'air partout dans la baraque: par ce froid, c'est suicidaire), l'ensemble manque quand même un peu d'épaisseur. C'est finalement un peu à l'image de l'interview des sportifs par une gonzesse qui n'y connaît rien : il n'y a pas grand-chose à dire de la vie d'un sportif (ses entraînements, ouais, la compète, oui, la drague facile de la fan, bien et...?), et le scénar est lui-même guère passionnant, pour ne pas dire terriblement répétitif... Gene Hackman en entraîneur de l'équipe ricaine est en plus franchement sous-employé. Si on se marre à découvrir les fringues que portaient nos parents (on voit bien qu'à l'époque, la plus grande taille c'était L - pour XL faudra attendre une génération... Hum) et même si, finalement, ce petit côté vintage (le couple Redford/Sparv, le bling-bling d'époque) aurait presque du charme, le film manque d'un poil de grip, comme on dit. Une boule de neige et demie pour le côté un peu poil à gratter du personnage de Redford.
Le Forgeron du Village (The Village Blacksmith) de John Ford - 1922
On peut dire qu'il s'agit là d'une rareté, p
uisqu'il ne reste que 14 minutes du long-métrage d'origine, le reste semblant être perdu à tout jamais. Au vu de ce qui reste, on s'en désole, car Ford semblait être pour ce film particulièrement inspiré. On ne comprend pas grand-chose de ce qui se passe, mais la puissance de certaines images suffit à notre bonheur : la moitié de la bobine se déroule par temps d'orage dantesque, et au travers des zébrures des éclairs, Ford joue à faire son Tod Browning. Un handicapé rampant dans la boue comme un ver pour venir maudire son frère (ou son beau-frère, ou son voisin, je sais pas trop), une vierge effarouchée courant dans un bois frappé par la foudre, un mystérieux combat de poings sous la pluie : on se croirait en plein cauchemar, et Ford utilise à merveille les brusques passages de l'écran noir à l'image surexposée, imprimant dans la rétine des tableaux impressionnants. La suite semble correspondre plus ou moins à la fin du long-métrage, avec un mariage apaisé, et nous donne l'occasion de contempler de doux portraits très simplement cadrés, jouant agréablement sur des re
gards échangés et des petits apartés sussurés aux oreilles des uns et des autres. The Village Blacksmith était peut-être une chronique sur les rapports humains au sein d'une communauté, et les traces qui nous sont conservées ici laissent entrevoir une belle subtilité de ce côté-là : on s'évite, on se murmure des choses en secret, on fait semblant de, etc. Ajoutons pour finir qu'il y a un acteur vraiment très très bien, qui joue pendant une bonne minute la félonie de façon parfaitement convaincante (ah les expressions de visage dans les films muets, toute une histoire !).
The Lineup (1958) de Don Siegel
On reste à San Francisco et dans le film noir avec ce petit polar très corsé : une association de malfaiteurs (l'excellent Eli Wallach en tueur, brut de décoffrage, allié à son coach, Robert Keith, la fine moustache et des allures efféminées (un beau petit couple)) absolument truculente qui doit récupérer trois petits paquets d'héroïne cachés dans les souvenirs de voyageurs en provenance d'Asie. Trois missions qui doivent se passer comme sur des roulettes, en théorie, pour ces pros, et qui vont forcément provoquer un peu de grabuge. Une galerie de personnages savoureux (de vraies tronches pleines de charisme - l'excellent "The Man" plus stoïque que Raymond Domenech sur le bord de la touche), des scènes d'action (ouaouh des courses de bagnoles dans les rues de San Francisco) superbement réglées, des petites montées de violence qui font froid dans le dos - Wallach, fier comme Artaban et un peu couillon aussi, dont le cerveau pense d'abord à tuer avant de réfléchir - et un final qui tient parfaitement en haleine, bref, décidément une bonne pioche que cette série de polars exhumés des fonds de la Columbia.
Après une scène d'ouverture où, en moins de trente secondes, on assiste à deux accidents spectaculaires avec en prime deux cadavres - un flic et un conducteur de taxi qui a dû être formé à Shanghai (il est en manque, faut dire) -, on se dit que la police va avoir du mal à analyser ce qui s'est passé (un porteur a balancé la valise d'un touriste dans un taxi avant que la bagnole parte en trombe...). Nos inspecteurs font leur taff, et découvrent que des touristes servent de mules pour transporter, malgré eux, dans leur bagages, de l'héroïne (c'est pas une mauvaise idée si je veux ramener mes DVD en France - faut que je trouve une immense statue de Bouddha toute creuse, pas gagné). On fait alors la connaissance de deux intermédiaires (Wallach and Keith) ultra au taquet qui, en quelques heures, doivent rendre visite à trois individus pour rentrer en possession de la poudre en sachet cachée dans une statuette, des couverts ou une poupée : rendez-vous dans un sauna avec un grand gaillard dénudé (petite homosexualité latente du Eli, nan?), passage dans une famille bourgeoise avec un serviteur asiatique "résistant" (rendez-moi ces couteaux nom de Dieu!) et entourloupe d'une jeune femme avec enfant (Fais voir ta poupée, petite ! Maman, le Monsieur il l'a toute déguenillée !). Eli est un tueur froid vieille école que tempère tant bien que mal un Keith aux petits soins. La poudre laissera derrière elle quelques flaques de sang... On a droit, là encore, à une vraie visite de San Francisco, le film nous trimballant sur un excellent rythme d'un endroit à un autre. L'association phare est bidonnante dans cette volonté de tout prendre avec un certain flegme (le jeune conducteur alcoolo, lui, est à l'agonie) même si on sent qu'à force d'arrogance, elle risque bien de foncer droit dans le mur... Une course-poursuite finale en bagnoles impressionnante avec un grand Eli totalement en free-lance ("Le balancé de chaise roulante sur patinoire", tout un art). Bref, cela ne nous dit pas comment l'équipe de France de foot va faire pour marquer des buts sans la main, mais Don Siegel signe une petite perle du genre, relevée par une excellente distribution.
18 novembre 2009
Les Amants de Salzbourg (Interlude) de Douglas Sirk - 1957
Sirk fait encore une fois un petit détour dans son Allemagne natale malgré le titre français, l'essentiel de l'action se déroule à Munich), et le fait en bon vieux nostalgique de la verte nature et de l'âme européenne. En accompagnant son héroïne-alter-ego à travers la campagne de son enfance, il rend compte à merveille de ce sentiment propre à toute rêverie sur le passé : se souvenir, c'est embellir. Aussi, Interlude est une véritable explosion de couleurs, qu'on peut pour cette fois trouver too much tant les fluos le disputent au rococo. Pourtant, c'est dans ces simples plans de contemplation énamourée que le film convainc le plus : un lent travelling sur une ville vue d'une colline, une séquence nocturne somptueuse, une ode à la nature, on sent la charge de regrets que Sirk met dans chacun de ses plans "contemplatifs". Un peu comme le Ford de The Quiet Man, le pays natal est un pur fantasme, un retour en enfance naïf et kitsch assez touchant.
Heureusement qu'il y a ce sentiment-là, car sinon le film est vraiment décevant. Il y a pourtant une de ces trames éminemment sirkiennes propres à nous arracher toutes les larmes du corps : une Américaine entre deux âges, expatriée en Allemagne, tombe amoureuse d'un chef d'orchestre glamour, le temps de quelques jours, le temps de quelques baisers, avant de se rendre compte qu'elle n'est pas de ce monde-là. Joli, puisque permettant à Sirk de signer un vibrant adieu à la culture européenne et à la jeunesse. L'interlude du titre est bien là : une femme vieillissante qui se permet un dernier éclat de romantisme avant de revenir dans le rang, une escapade européenne (comprenez : romantique) un peu factice mais si émouvante. Malheureusement, sur cette trame qui aurait pu être bouleversante, Sirk choisit les pires comédiens qui soient : June Allyson, aucun charme, aucune grâce, peine à nous faire aimer son personnage, qui devient trop dur, trop rigide ; d'autant que le scénario lui ferme toutes les portes, la condamnant à un final conventionnel assez glaçant. Keith Andes, dans le rôle de l'amant repoussé, est terne. Et surtout Rossano Brazzi, dans le rôle du Richard Gere de service, est immonde : son personnage est ridicule de dandinements, beaucoup trop chargé en glamour pour être vraiment fatal, une caricature d'Européen raffiné, et devient effrayant à la longue. Un massacre donc côté distribution, et on ne cesse de rêver à Rock Hudson ou Barbara Stanwyck pour venir donner un vrai charme à l'ensemble.
La musique tonitruante de Frank Skinner (INNNNDERLOUUUUUUDDDDDDE, argh !) n'arrange pas les choses, ni les décors pour une fois peu inspirés. C'est bien dommage, puisqu'on sent ça et là quelques tentatives de se sortir de ce piège kitsch : un personnage féminin secondaire intrigant, un final qui marque des points par son aspect cauchemardesque (deux silhouettes fantomatiques dans la nuit, une vraie photogénie), un ton amer du meilleur effet... Mais on sent que Sirk s'intéresse peu à la chose, et laisse un peu tomber la mise en scène, désireux sans doute de passer au film suivant (The Tarnished Angels, du lourd pour le coup). Un interlude en forme de parenthèse oubliable.
L'Homme à l'Affut (The Sniper) (1952) d'Edward Dmytryk
Aucune véritable star pour ce polar très efficace tourné dans les rues de San Francisco (ah Vertigo, décidément) et signé Dmytryk. On a droit à une petite présentation liminaire qui nous parle des multiples crimes et délits en rapport avec le beau sexe. On s'attend alors à l'histoire d'un vieux pervers qui se jette rageusement sur les femmes, sans trop y croire. Finalement, on aura droit à un type véritablement dérangé pour ne pas dire en transe, dès qu'il a le malheur de croiser une femme - surtout lorsqu'elle embrasse un garçon. Très peu d'indices seront donnés sur les origines d'un tel traumatisme (on le voit tout de même s'offusquer lorsqu'un gamin reçoit un taquet... de même, son traumatisme semble avoir quelques liens avec le base-ball (une mère castratrice qui l'a empêché de jouer étant plus jeune ?...)). Le fait est que la proximité des dames le fait suer et, incapable de tirer son coup (le jeu de mot suit), il tirera dessus - je me permets d'être un tantinet graveleux, vu la façon dont le gars caresse, pour ne pas dire, tripote son arme avant de viser sa proie... On peut montrer un meurtre au cinéma, un viol, c'est plus délicat...
Ce qui surprend, au départ, c'est de constater à quel point notre homme est conscient de son mal. Voyant la pression dangereusement monter en lui, il tente d'avertir le médecin qu'il avait en prison (il a déjà fait 18 mois de taule pour agression) - on pense à In Cold Blood -: échec. Il passe à la vitesse supérieure en se brûlant la main droite sur une plaque chauffante (aïeuuuh) avant de se rendre à l'hôpital : il a beau alerter les médecins sur le fait que cette blessure pourrait être volontaire, tout le monde s'en fout... Et notre gars, dans la foulée, de craquer. Le premier coup de feu est relativement violent et assez inattendu - on vient tout juste de faire connaissance avec l'actrice potelée avec un nom un peu zarbi (Jean Darr - votre père est flic ? désolé - bien aimé aussi d'ailleurs l'inspecteur de police nommé sobrement Kafka - ils se sont bien marrés les scénaristes) et elle se prend une balloche dans la tête qui lui fait s'exploser la tronche dans une vitrine. Oups. Il faut voir ensuite notre gars au comptoir d'un bar tout jouasse comme s'il avait enfin tiré sa crampe... Notre homme est lancé, c'est juste le début de la série, et il fait vraiment pas bon être une femme brune entre deux âges... (notons également au passage le "superbe" meurtre (visuellement parlant) du gars qui monte le long de la cheminée, du beau boulot)... La police est dans tous ses états, et notre homme traqué dans les rues de San Francisco de nous faire une petite visite cinématographique très plaisante de la ville. Face aux types qui veulent sa peau à tout prix, un psychiatre élève la voix et livre un discours anti-sarkoziste qui fait plaisir; il rappelle à tous ces abrutis de responsables qui crient au loup, que le type qu'ils recherchent, s'il avait été correctement soigné dans un hôpital au lieu d'être envoyé inutilement en prison, eh ben on aurait sûrement pas ce genre de situation. On opine, même si on connaît finalement assez peu de tueurs sexuels dans son entourage. Notre malade en tout cas envoie lui-même une note à la police pour exprimer son désir d'être attrapé, et la fin est, si je peux me permettre, pathétique en diable... Une oeuvre rondement menée avec quelques giclées de violence propres au genre, un serial-killer aux allures de bête sauvage effarouchée superbement interprété (Arthur Franz, si tu nous écoutes du haut des cieux) et un scénar loin d'être innocent sur le fond : bref une belle découverte de la part de ce réalisateur avec deux "y" et un "k".
Le Fantôme (Phantom) (1922) de Friedrich Wilhelm Murnau
Bon déjà, si on s'attend à une histoire envoûtante de fantômes et autre ambiance mystérieuse, on sera forcément déçu. Le fantôme du titre fait référence à la rencontre d'un femme qui va disparaître et rendre notre pauvre Lorenz Lubita, petit comptable, écrivaillon poète à ses heures, complètement amok. De plus, en connaissant les dons du gazier Murnau à la mise en scène, on espère quelques leçons de haut vol - là aussi, on reste un peu à quai, en dehors de quelques séquences où notre cher Lorenz pète un peu les plombs et s'enfonce dans les tourments infernaux du divertissement...
L'histoire donc d'un homme maintenant établi et bien sous tout rapport, qui décide de nous narrer son passé qui l'a conduit en prison - avant, forcément, de connaître la rédemption; oui, c'est moral et frontal. Notre ami Lorenz vit donc chez sa pauvre mère dont le regard est tellement fatigué qu'on croirait un croisement entre ceux de mère Teresa et d'un jeune chiot affamé. Il y a aussi son frère, pâle étudiant en art, qui fera pas de bruit dans l'histoire, et sa soeur, une gâte de mauvaise vie, comme ça, dès la première impression - cela sera confirmé plus tard. En route pour son taff, Lorenz se rend chez un vieux et sa fille, Marie (qui l'aime), à qui il montre ses poèmes. Ces derniers pensent que c'est un génie mais cette bonne nouvelle fera finalement chou blanc. En sortant de chez eux, il est renversé par des chevaux (forcément, c'est une blonde qui conduit) et il tombe raide dingue de la conductrice, une fille issue de la haute... Notre ami Lorenz va tomber alors dans une spirale infernale (les gonzesses, c'est dangereux, ouais): ne pouvant vraiment accéder à cette Veronika, il va s'accrocher à sa copie conforme (le vertigo de l'amour, Al), genre la fille facile uniquement intéressée par la thune, si vous voyez ce que je veux dire. Il va faire la bombe avec cet ersatz en ayant l'excellente idée d'emprunter de l'argent à sa radine de tante (elle pense qu'il deviendra un grand poète, pffft)... Il donne de la thune au marlou qui s'est mis à la colle avec sa soeur, et on voit bien, comme dirait ma grand-mère, qu'il file un très très mauvais coton. La tante se rebelle, lui donne trois jours pour rembourser et ce sera le drame... Qui fait le malin, tombe dans le ravin, l'adage sera respecté.
On serre quand même des fesses pendant une bonne partie du film devant ces scènes d'intérieur un peu plan-plan qui finiraient presque par nous assommer : la mère mourante qui devient ultra mourante, notre Lorenz qui se fait rouler dans la farine par le marlou, les discussions avec la vieille tante qui lâche rien,... on a beau disséquer la façon dont chaque plan est monté (on s'occupe) - c'est du bon boulot, certes -, on reste un peu sur sa faim. Il faudra attendre les séquences de Lorenz où il commence à divaguer - les façades des maisons qui se penchent sur lui et les ombres qui le poursuivent, po mal - ou celles (un peu fugaces malheureusement) où il se roule dans la fange avec son ersatz blonde (sympathique motif du cercle infernal : la scène qui s'enfonce dans le sol (un plan tourné dans un puits ?), les escaliers dantesques, notre couple, au spectacle, en arrière plan, avec un type, au premier, qui tourne dans "un tube" sur son vélo (j'ai mis la photo, c'est plus clair) pour que les pupilles commencent à briller. Il y a bien également cette vision obsédante des chevaux qui le renversent mais sinon, on s'ennuie un peu, disons-le franco. Notre homme saura saisir à pleine main sa seconde chance - cool - mais malgré les très joulies teintes et la musique au taquet, ce fantôme ne nous a guère touché et fasciné. Ca arrive, eh oui, même aux plus grands.
Démineurs (The Hurt Locker) de Kathryn Bigelow - 2008
Kathryn Bigelow livre un vrai film qui sent la sueur sous les bras avec cette chronique âpre et frontale de quelques faits de guerre dans l'Irak d'aujourd'hui. The Hurt Locker force le respect par sa simplicité, et par la somme d'inspirations qu'il brasse tout en restant au niveau du film d'action pur jus. Rare de trouver une telle intelligence d'exécution et de scénario dans un film de ce genre : s'il vous donne la dose d'adrénaline voulue (faisant même de l'adrénaline en tant que drogue le sujet principal du film), il n'hésite pas aussi à réinterroger le cinéma de genre, ainsi que le statut du héros dans l'Amérique contemporaine.
On suit un mois d'actions d'une équipe de démineurs en plein Bagdad. Ce qui frappe d'abord, c'est l'éternelle répétition de jour en jour : le quotidien de nos camarades consiste à s'équiper de gros scaphandriers pour
aller couper le fil vert et le fil rouge pour éviter que les bombes artisanales explosent. Parfois (le plus souvent), ça marche ; parfois boum. Dès la première scène, on est happé dans cette tension impressionnante, par cette façon de concentrer toute la tension sur un minuscule détail (les fils) ; et on se rend compte que The Hurt Locker va être une incessante répétition de la même scène du début à la fin. Certes, les techniques des artificiers irakiens varient, et on a droit à un quasi-reportage sur les mille et une façon de dissoudre du Yankee : réseau d'explosifs, bombe humaine, voiture piégée, otage bardé de dynamite... Mais au bout du compte, toutes les scènes se résument à ça : sautera ? sautera pas ? L'adrénaline monte donc de plus en plus, Bigelow ne s'éloignant jamais de ce dispositif répétitif, qui confère au film un réalisme tout en exigence.
Sauf que... pour doper sa trame, B
igelow invente un personnage principal particulièrement intéressant : un "soldat ++", complètement drogué par la guerre et les prises de risque, sacrifiant sa vie intime pour aller frôler la mort avec délice. La progression de son caractère est admirablement tenue : on croit d'abord à un de ces cow-boys morveux et gavants qui jouent aux durs ; puis petit à petit on découvre un être perdu, conscient de sa dégringolade dans le morbide, et le voilà chargé d'une humanité très touchante. Bigelow le suit avec une grande attention, et l'acteur, Jeremy Renner, endosse ce complexe héros avec une totale finesse. Belle idée d'ailleurs d'avoir choisi ce corps-là, entre garçon un peu rond et homme musclé, et surtout d'avoir choisi un inconnu pour jouer ce rôle. The Hurt Locker est un film sans star, ce qui semble être le seul biais pour rendre crédible cette histoire (l'apparition de Ralph Fiennes sonne comme un scandale, mais heureusement il ne fera pas long feu).
Le film excelle donc à nous immerger dans cette réalité, et montre de façon très crédible les rapports entre soldats américains et citoyens irakiens : mélange de méfiance, de mépris et de fausses déclarations d'amitié, scindant très clairement les personnages en deux camps nets. La plus belle séque
nce à ce titre est celle, centrale, des deux armées qui se font face à des kilomètres de distance : on tire de rares balles sur de toutes petites cibles indistinctes, on attend, on attend encore... Une tension qui finit par se vider de sens, et qui fait plonger le film dans une quasi-abstraction bienvenue.
On retrouve dans cette scène des éléments de westerns-spaghetti, et c'est dans cette veine-là aussi que Bigelow est grande. En ressucitant une des ces figures de héros qui peuplèrent le cinéma des années 80, elle en interroge le fondement-même. Elle semble croire dur comme fer à son personnage aux machoires carrées, si bien qu'on en vient presque à soupçonner le film d'être reaganien dans ses archétypes ; mais son travail sur l'imagerie américaine vient démentir cette tendance. En plus du western, on a droit à quelques occurences de science-fiction (ce "cosmonaute" errant dans des terrains complètement déserts et désolés, au milieu de la fumée), mais comme vidées de substance, comme si le personnage tentait de retrouver des postures de héros au milieu d'un monde qui ne peut plus les accepter. On songe souvent à The Right Stuff de Kaufmann, dans cette façon de montrer des cow-boys fantomatiques dans un univers contemporain où ils n'ont plus leur place. Etrangement mélancolique, le film y gagne encore une épaisseur de sens, et ça finit à nous convaincre qu'on est là face à une oeuvre très personnelle, intelligente et forte, qui se cache sous de beaux habits de film de mecs-en-treillis pour mieux nous balancer sa tristesse au visage. (Gols 15/10/09)
C'est bien dit tout cela, ma foi, ce cosmonaute inter-iraktique étant finalement aussi perdu en ce territoire inconnu - mais excitant - que dans les supermarchés américains où la consommation à outrance lui fout la gerbe. Le héros est une sorte de jeune Jack Bauer qui ne s'embêterait point à vouloir servir un quelconque pays ou une quelconque cause, ne cherchant que l'action brute, ou, plus précisément, uniquement le danger. Un genre de super-héros de l'absurde. Il aime avoir les mains plongées jusque là dans le cambouis (quand ce n'est pas les entrailles d'un gamin) et son obstination à aller à chaque fois jusqu'au bout de "sa mission" ne le mène jamais bien loin (ce gamin qu'il "opère" n'est même pas celui qu'il connaît et lorsqu'il décide de s'aventurer dans le no man's land (bel écran totalement noir de quelques secondes) autour de l'explosion, il ne sera guère plus avancé...). Belle séquence également, déjà commentée par mon camarade, que cette attente qui s'étire jusqu'au coucher du soleil, comme s'il n'y avait, à part l'accumulation de quelques cadavres, pas grand-chose à attendre d'autre de cette guerre, le peu de dialogue entre les Ricains et les Irakiens tournant de toute façon en eau de boudin. Belle idée également que ce pauvre Irakien bardé de 3.000 explosifs que notre super-héros sera incapable de sauver - les grands "libérateurs" ricains ne servent définitivement à rien quand il s'agit d'aider les plus innocents... J'avoue en revanche avoir été parfois un peu agacé par ce style à la 24 heures avec cette caméra sans cesse flottante et ce caméraman atteint de la maladie de Parkinson dès qu'il s'approche de l'option zoom. Une fois, ça va, à la longue, on se demande si le type n'est pas un peu astigmate ou s'il ne srait pas assis sur une mine d'hémorroïdes. Ce nouveau style tout tremblotant dans le film de genre tranche un peu avec la sobriété louable du propos de Bigelow. C'est ça, le procédé, à force, il mine... Un film tout de même tendu comme un slip en fonte qui fait sur l'adrénaline une belle mise en abîme. (Shang 18/11/09)
17 novembre 2009
Mary et Max (Mary and Max) (2009) d'Adam Elliot
Voilà un film d'animation bourré de petites trouvailles craquantes, même si le fond demeure terriblement noir. Les amitiés épistolaires entre une petite fille australienne toute complexée et un quadra juif new-yorkais tout dépressif. Quand les deux s'écrivent, c'est forcément pour se raconter tout leur malheur, leur angoisse, leur fantasme, leur passion pour le chocolat... mais aussi pour se serrer les coudes au-delà des milliers de kilomètres... Il est si bon d'avoir enfin un véritable ami auquel on peut confier ses avalanches de problème.
L'omniprésence de la voix-off finit par se faire un peu pesante, mais ce serait bien la seule vraie réserve à avoir devant ce petit trésor d'inventivité à l'esthétisme superbement travaillé... au noir. Certes, ce n'est pas toujours d'une gaieté folle dans le fond, mais c'est justement ce qui rend cette histoire aussi attachante (marre des bons sentiments "bon enfant"...); et ce d'autant qu'un humour (noir, oui, certes) souffle constamment sur ces petites saynètes plus cocasses les unes que les autres. Plutôt que de tomber dans un pathétique mou à force de s'en prendre plein la tronche, les deux personnages luttent vaille que vaille et parviennent toujours par reprendre contact comme pour attiser cette microscopique lueur d'espoir qui est en eux. Dit comme cela, c'est peut-être un peu mortifère, comme peut également le faire croire l'ambiance des photos ci-contre, mais en fait on tressaute d'un petit rire grinçant tout du long... Difficile en effet de rester stoïque ou de se morfondre quand un mime de rue se prend un climatiseur sur la tronche (un des summums du bazar) ou quand notre Max, plus timide et peureux qu'une taupe dans un champ de mines, se frotte les aisselles avec des oignons pour éloigner une donzelle qui se jette sur lui à la moindre occasion (on pourrait citer un milliard d'exemples méchamment originaux...). Mary et Max collectionnent les petits travers et les petites péripéties ennuyeuses de la vie (le pire étant peut-être cette solitude qui les bouffe de l'intérieur) mais se supportent l'un l'autre, comme un vieux couple de potes, pour éviter le naufrage. Deux grands dépressifs pour un magnifique film d'animation jamais déprimant mais plutôt poilant. Respect. (Shang - 11/11/09)
Très nettement un ton en-dessous par rapport à mon camarade : pour moi, Mary and Max a tout du ratage, et m'a même fait penser, comble de l'horreur, aux premiers films de Caro et Jeunet. Il y a cette même façon de plaquer un style fabriqué sur chaque idée, quitte à laisser au placard toute sincérité, juste pour épater la galerie. Ca commençait pourtant plutôt bien, avec cette petite fille moche qui entretient une relation trouble avec un vieux non moins moche. On se dit dans les premières minutes que Elliot a choisi comme objectif de parler de choses vraiment dures à travers l'animation : la pédophilie, l'inceste... On est prêt alors à accepter que le monde nous soit présenté dans ces couleurs grises, moches, en imaginant que c'est une projection du mental des personnages, et on sourit aux incursions d'un vocabulaire pas très courant dans ce type de productions : ça parle d'alcoolisme, d'urine et de pets, ok, on prend.
Mais très vite, tout ça vire au système, et Elliot se vautre avec délectation dans son cynisme fabriqué. Non, ça ne parlera pas de pédophilie, mais d'une amitié par-delà les frontières. Pourquoi dès lors mettre son point d'honneur à plonger tout ça dans une laideur complète ? Aucun personnage, aucun objet, aucun décor ne présente la moindre petite lueur d'espoir : tous sont moches, gris, ternes, tordus, borgnes, obèses, etc. Elliot semble confondre inquiétude et laideur, et le film finit par tourner à al complaisance totale. On préfère dix fois le chat pelé de Coraline à cet univers fermé par tous les bords, qui condamne tous ses motifs à plonger dans la tristesse. Chez Selick, il y a une vraie noirceur, une vraie prise de risque ; chez Elliot, ce n'est qu'un style boursouflé, une insolence de gamin qui croit que prendre systématiquement le contre-pied des films d'animation suffit à être novateur. On aimerait qu'il regarde le monde autrement que dans ce système unilatéral, qu'il constate qu'il y a autre chose que des tombes, des yeux crevés, des poissons morts et des freaks à filmer. Bien sûr qu'il est sain de mettre un peu d'impureté dans les dessins animés : encore faut-il que ce soit justifié, que ce soit sincère, que ça serve à quelque chose. Là, rien, juste une morbidité de pacotille qui ne sert jamais le propos. On finit par deviner très en avance les idées (le chat du héros de dos : on sait que quand il va se retourner, il va être horriblement moche), on aime jamais les personnages, et on soupire devant l'artifice de ce film faussement impoli.
La mise en scène est dans la même veine, jamais inventive, trop lente, et paresseuse dans son montage. Le scénario itou, vraiment pas passionnant et prévisible. Seule l'animation marque des points, dans cette façon de ne pas tout faire bouger coûte que coûte : les visages sont souvent immobiles, juste marqués ici ou là de quelques expressions vraiment bien senties (le visage de Mary qui se craquelle sur toute sa longueur quand elle découvre la dernière lettre de Max), et c'est pas mal. A part ça, un ratage : trop trash pour les enfants, trop truqué pour les grands. (Gols - 17/11/09)
Sex Jack (Seizoku) de Kôji Wakamatsu - 1970
On ne peut pas dire que Wakamatsu est un cinéaste traditionnel. Après La Vierge Violente, sorte de trip halluciné mélangeant religion et politique, le voilà avec Sex Jack flirtant avec le happening engagé à la Godard. Difficile de cerner le fond de ce bidule barré, tant Wakamatsu met son point d'honneur à rendre expérimental le moindre plan, à tordre tous ses cadres, à opacifier toutes ses idées. Ce qu'on comprend en substance, et c'est déjà beaucoup, c'est que le film milite ni plus ni moins pour la révolution armée, fustigeant les étudiants engagés qui ne savent pas passer à l'action. On suit les aventures d'un petit groupe de jeunes gauchistes recherchés par la police, contraints de se planquer dans un appartement. Ils sont secourus par Suzuki, un gars qui ne paye pas de mine au début, mais qui va s'avérer le plus radical d'entre eux. Les gugusses passent tout leur temps à forniquer avec l'actrice du film, au grand dam de Suzuki qui aimerait bien les voir faire un peu plus de politique. Quand viendra le moment, il saura se montrer à la hauteur, dézinguant à qui mieux mieux l'essentiel de la distribution.
L'utopie étudiante des années 68 en prend un coup dans les plumes sous le regard de Wakamatsu. Les soi-disants révolutionnaires ne sont que de priapiques gamins apeurés, incapables de pensées, désoeuvrés et légèrement crétins. Le monde dans son ensemble n'est pas plus enviable d'ailleurs, constitué de décors de banlieues grisâtres, de boue cradingue et de ville nocturne sans relief. "Tout est pourriture", murmure la jeune femme au moment de ses orgasmes, et on ne peut pas dire que ce soit très faux : Sex Jack est affreux, nihiliste, désespéré. Un malaise prenant émerge de ces plans filmés en focale très courte, transformant chaque travelling en une sorte de micro-mouvement étouffant qui augmente encore le sentiment d'enfermement des personnages.
L'ennui, c'est qu'à force de filmer le vide, Wakamatsu réalise un truc un peu chiant, répétitif et désincarné. C'est sûrement le but visé, mais le fait est qu'on se lasse assez vite de la chose une fois le principe compris.
Ces inlassables cadres sur le visage de la nana entre souffrance et jouissance font long feu, et le film peine à relancer l'intérêt. C'était un challenge que de filmer l'ennui et l'inactivité, mais ça ne fonctionne pas. Wakamatsu a beau tenter des diversions (un passage à la couleur aux deux tiers, une ou deux escapades extérieures, un peu d'action dans sa toute fin), on reste avec l'impression d'une chose exsangue et purement conceptuelle. Pas assez profond peut-être, ou trop, mais en tout cas on suit ça mollement. Le talent du gars est indiscutable, il suffit de voir ces premières scènes (des révoltes étudiantes filmées au plus près, impressionantes), mais peut-être devrait-il cesser de se prendre pour un dangereux libertaire, et, à l'instar de ses personnages, passer plus souvent à l'action.
Celia (1989) d'Ann Turner
Voilà un premier film australien qui possède un certain charme - interprétation convaincante de la très jeune actrice, récit de l'innocence perdue bien troussé, réflexion intéressante sur le leurre des décisions politiques (des lapins domestiques mis au zoo à la mise au ban... des communistes) - et qui mêle adroitement monde imaginaire et réalité. En nous racontant son récit à travers les yeux de cette petite Celia, la cinéaste parvient à nous conter son histoire avec une certaine candeur et à traiter certains sujets sans jamais tourner à la démonstration fastidieuse : Celia est affectée directement dans sa vie quotidienne par la chasse aux sorcières (son père tente de l'acheter (avec un lapin, bouhh), l'interdit de fréquenter les gamins des voisins, cocos, et provoquera leur déménagement), la politique du gouvernement qui tente de faire diversion (les lapins sauvages envahissant l'Australie, les lapins domestiques sont, dans un premier temps, bannis des foyers) et découvre les petits mensonges des adultes - son père flirtant méchamment avec la voisine... Alors que Celia a encore un pied dans le monde des rêves - ou des cauchemars -, elle se frotte peu à peu à la triste réalité et les deux mondes vont fusionner lors d'un incident tragique - associant les monstres de son imaginaire (l'impact de la lecture sur son petit monde) à celui qu'elle rend responsable de la mort de son lapin (qui dit "mort d'un animal" dit, chez moi, automatiquement larmes de crocodile - j'ai pas pu y échapper... et pourtant j'en ai bouffé des lapins, comme quoi c'est bêta parfois...). Ann Turner parvient à nous conter son histoire en nous montrant aussi bien les petites guéguerres entre enfants qui ne sont point des angelots (entre Lord of the Flies pour une certaine cruauté et La Guerre des Boutons avec les deux mini-gangs qui s'affrontent) - que la corruption progressive des adultes sur leurs jeunes âmes (on repense forcément, récemment, au Ruban blanc). C'est relativement bien fait même si... (eh ouais, c'est plus fort que moi), même si c'est vrai qu'on n'est pas toujours totalement captivé par cette intrigue - comme si on restait un peu trop parfois à la surface des choses. Certes, c'est narré via le regard de Celia, mais on ne peut pas dire que les personnages dans son entourage fassent preuve d'une grande profondeur psychologique... Quant au "coup d'éclat" de Celia, il détonne également un peu, comme s'il s'agissait d'un rebondissement un peu forcé dans le ton et la structure narrative. A découvrir, comme on dit, pour son petit parfum d'innocence (belle image très lumineuse, au passage) et de nostalgie - l'histoire se passe dans les années 50 et on sent que la cinéaste évoque avec une certaine sensibilité sa propre enfance - sans non plus sauter au plafond comme un lapin - ce qui est rare, j'en conviens.
On ne joue pas avec le Crime (5 against the House) (1955) de Phil Karlson
Un petit polar qui commence de façon assez molle (quatre jeunes étudiants en virée à Reno : le dragueur mal dégrossi - Michel Fields jeune -, le beau gosse, le comique épais comme un gardon, et pis celui qu'on oublie) entre répliques à deux balles et vannes d'usage. Heureusement, de retour au "College", les quatre assistent à un petit spectacle : et Kim Novak, la copine du beau gosse, d'apparaître et de chanter de sa voix suave et rauque inimitable. The bomb. Notre beau gosse l'embrasse à pleine bouche et on donnerait bien la moitié de sa main pour être à sa place. Bien, la pression monte. Dans la foulée, on apprend que le beau gosse et Michel Fields reviennent de Corée, et ce dernier de péter un câble grave lors d'un accrochage avec le nouveau petit ami de son ex : le type devient fou - eh ouais avant le Vietnam, il y avait déjà le vétéran starbé de Corée - et on pense même que Michel aurait tué le type sans l'intervention de son pote, le beau gosse. Un poil d'érotisme, un soupçon de violence, le polar noir commence à prendre forme... Malheureusement la suite n'a vraiment rien d'extraordinaire : nos gars s'emmerdent un peu (à part le beau gosse, forcément, qui projette de se marier avec Kim, on bouffe son coussin) et décident comme ça, juste pour le fun, de dérober de la thune au casino le mieux protégé de Reno - après le coup, ils veulent d'ailleurs rendre l'argent, petits joueurs. C'est le plan le plus foireux que j'ai jamais vu, mais le vrai problème viendra de Michel Fields qui repètera un plomb : bien décidé, lui, à garder la thune, il braquera sa petite bande de potes qui tente de le calmer et de le dissuader de faire une grosse boulette... C'est un peu poussif et le final (film noir : fin noir, se dit-on...) ressemble plus à un café au lait avec trois sucres qu'à un véritable expresso bien serré. Kim Novak et son visage angélique (je n'ose parler du reste) nous tiennent en haleine mais c'est bien la seule vraie satisfaction de cette toute petite oeuvre.
16 novembre 2009
Singularités d'une jeune Fille blonde (Singularidades de uma Rapariga Loura) (2009) de Manoel de Oliveira
Pour ne point finir la semaine sur une note cinématographique lourdaude, le dernier opus de Manoel de Oliveira (100 ans, tout rond, au compteur à tel point que sur chaque travelling on craint un arrêt du coeur) est un conte moral d'une légèreté absolument jouissive. Si l'amour est aveugle, le spectateur - comme le personnage principal - l'est aussi, cherchant toujours à vouloir fantasmer sans voir la réalité... qui lui crève les yeux. Une entrée dans le film toute en douceur et en clins d'oeil avec ce contrôleur de train qui vérifie les tickets de tous les passagers/spectateurs du film (une femme tousse d'ailleurs, faiblement, comme s'il s'agissait d'une spectatrice juste derrière vous dans la salle - je ne me suis pas laissé prendre, j'étais dans mon salon le dos au mur). Un homme/metteur en scène, qui a comme une sorte de trop plein d'émotion à faire partager, s'adresse à la personne/spectatrice à ses côtés : il a un besoin absolu de lui raconter une histoire. Cette dernière, le regard dans le vide comme si elle était aveugle (c'est bien nous, prêts à écouter n'importe quelle histoire, sans forcément être à même d'en percer le mystère), l'empresse de commencer. Notre homme s'exécute et c'est parti pour une petite heure guillerette. On s'enfonce dans notre siège.
L'histoire est simple, celle d'un jeune homme, comptable - le métier le plus terrible après... nan le métier le plus terrible - qui en regardant au travers de sa fenêtre voit apparaître une vieille dame juste en face, au premier étage : une vieille dame au profil digne dont il se plaît à imaginer à quoi elle devait ressembler dans sa
jeunesse. Voilà justement une sublime jeune fille blonde qui prend sa place, comme une projection imaginaire de notre petit comptable, pense-t-on. Ah et pis non, la jeune fille existe bien (enfin le doute persiste quand même...): elle possède un éventail chinois à plumes (j'en avais jamais vu des comme ça, ce doit être du siècle dernier, facile) qu'elle agite comme pour attiser notre désir. Le petit comptable ne s'y trompe pas, il est déjà hypnotisé, elle lui lance en plus un sourire, la coquinette, il perd ses jambes. Il est amoureux, il est prêt à tout pour elle, il veut la rencontrer, demander sa main et pis... Bon t'emballes pas mon garçon, qu'on lui dit franco, seulement vous savez bien ce que c'est... Notre type la rencontre chez un amateur d'art (petite poésie de Fernando Pessoa contée en arrière-fond tout plein de sens...) et celle-ci l'entraîne dans une salle de jeu attenante. Notre type est sur un nuage et même si la partie est avortée un peu bizarrement, il s'en tape, il n'a d'yeux que pour elle. Il demande l'autorisation de se marier à son oncle (qui est également son employeur); celui-ci refuse catégoriquement : soit il se barre de son taff et fait ce qu'il veut, soit il continue tranquillement son boulot et reste célibataire (dur). Notre jeune homme se barre et connaîtra moult aventures avant d'avoir assez d'argent pour pouvoir décemment faire sa demande de mariage. La jeune fille est aux anges. Il pense avoir fait le plus, nous aussi. Mais les poupées de cire peuvent aussi se révéler des poupées de son (on connaît la chanson).
C'est lumineux en diable, les cadres sont aux petits oignons, chaque petit détail du décor semble être savamment pensé pour rendre chaque image touchante (la chambre de bonne de notre héros, son petit lit, la couleur tristoune du mur, le simple motif des draps, le carré de lumière lorsque la porte s'ouvre - c'est presque rien mais l'image imprime la rétine), mais à trop vouloir se faire esthète en appréciant les apparences, on ferme parfois bêtement les yeux devant un événement de l'histoire plutôt curieux. De Oliveira nous mène en bateau - ou en train - comme son héros. Le voyage se termine, on a un petit sourire aux lèvres; c'est peut-être pas le plus grand film de l'histoire du cinéma, non, mais outre le fait qu'il s'agisse sans aucun doute du meilleur film d'un réalisateur âgé "d'un siècle", c'est aussi une oeuvre bouillonnante pleine du suc et de la vivacité de la jeunesse. De Oliveira : vert pomme, au paradis du cinoche. (Shang - 11/10/09)
Totalement sous le charme de ce tout petit film, qui, comme le disait mon éminent compère, n'est pas le film du siècle, mais ne s'en cache pas non plus. En tout cas, ce n'est pas le film de ce siècle : on dirait que Singularités d'une jeune Fille blonde a été réalisé avant l'invention du cinéma, que c'est le film qu'aurait fait Balzac ou Maupassant ou Gogol. A commencer par cette magnifique introduction qui ressemble à toutes les ouvertures des contes de Maupassant : un homme qui commence une histoire, un autre qui l'écoute avidement, puis hop flash-back, avec, comme dans les ouvertures d'opera, la fin tragique déjà annoncée dans les premières notes. Nous voici donc immergé dans cette histoire, et mon collègue a très justement remarqué cette proximité entre l'"écoutante" et le public du film : cette thématique sera déclinée dans les plans suivants, qui nous montrent le héros face à un écran (la façade d'en face), subjugué par l'image fantasmatique qui s'y projette. Très curieux trouble quand la vieille femme apparaît à la fenêtre, sur fond de tableau ancien, remplacée par cette mystérieuse jeune fille : on ne sait pas de qui parle la voix off amoureuse du héros, depuis quelle génération il se place. Les trois derniers siècles sont filmés en un seul plan : le XIXème et ses motifs précieux (on pense aussi à Lorca ou à Mérimée), le XXème et sa grisaille urbaine, le XXIème et sa jeunesse aguicheuse. On croit que la vieille va servir de duègne à cette Carmen contemporaine, mais de Oliveira renverse les sexes : c'est l'oncle du héros qui va être le facheux de l'affaire, dans une succession de scènes parfaites dans leur imagerie d'Epinal (le fils banni, puis prodigue).
Dès l'apparition de la jeune fille à sa fenêtre, on sent le problème : c'est que, avec une simplicité, voire une naïveté touchantes, de Oliveira utilise les motifs les plus simples qui soient pour nous montrer son inadaptation. Dans le cadre rectangulaire de l'écran de cinéma, il place systématiquement des cadres en angles droits : fenêtres, portes, perspectives savantes qui montrent murs, plafonds et sol dans le même angle large, et jusqu'aux personnages masculins, étonnamment raides. Seul le petit éventail chinois de la fille, tout rond, vient heurter l'oeil. Il ne rentre pas dans le film, tout simplement, et sa propriétaire avec, comme ces jeux de construction mal utilisés par les mômes, où on tente de faire entrer des ronds dans des carrés. Le sens du cadre, la composition des plans est impeccable : de Oliveira ne démord jamais de cette rigueur toute en lignes droites, l'arrière-plan servant souvent de subtile symbolique à l'enfermement du personnage principal. Dans cette petite vie bien réglée par les conventions (il faut avoir de l'argent pour se marier, la vie de comptable est tout sauf circulaire), le jeune fille blonde va trancher, commettant l'acte impur qu'on attendait. Son affalement final (on dirait du Pina Bausch) nous la montre irrémédiablement plongée dans ce monde angulaire (les coussins, quelle merveille !), déjà morte, et c'est ravageur.
C'est magnifiquement émouvant de voir ce vieux bonhomme nous livrer un film de 150 ans en commettant un acte aussi moderne, mélange de fable morale à la Rivette et de rigueur mathématique fin de siècle. Le film est simplissime dans son déroulement, mais très bien tenu, intelligent, d'une forme très pensée. Visuellement, c'est un pur enchantement ; dramatiquement, ça nous replonge dans ces lectures classiques si précieuses. Un bien bel objet tout de modestie. Pas le film du siècle, mais un des films de l'année, pour sûr. (Gols - 16/11/09)
Le Samouraï (1967) de Jean-Pierre Melville
La quintessence de l'oeuvre de Melville. Le Samouraï, que j'ai vu et revu ces dernières années, demeure en tout cas un véritable objet d'art au croisement du cinéma américain dans le fond (les contrats d'un tueur solitaire, les arrestations (cette façon typique de faire s'aligner les présumés coupables devant des lignes indiquant leur hauteur, les filatures au taquet de la police)) et du cinéma japonais dans la forme (chaque cadre est millimétré, le montage de chaque séquence est parfaitement découpé à la microseconde près... Ok, j'ai fini par voir l'ombre du micro du perchiste dans un miroir, mais c'est vraiment pour faire le mariole) avec en point de jonction ce French devil de Delon qui n'a peut-être jamais été aussi bon (difficile en tout cas de ne pas repenser, au passage, à Mr Klein - un autre homme traqué toujours en mouvement - réalisé dix ans plus tard et rematé il y a peu). Au final, cela n'en demeure pas moins un film de Melville dont on sent l'ombre monumentale à tous les niveaux, notamment au niveau des choix... des décors (une petite pensée pour ses propres studios de la Jenner qui ont brûlé justement pendant le tournage... comme un petit parfum de jalousie dans l'air): la chambre-matrice du samouraï qui semble dater d'un autre âge et qui abrite peut-être le dernier survivant de "sa classe" - ou de son genre -, une chambre qui contraste avec les bureaux labyrinthiques et high-tech de la police, où on sent encore la peinture fraîche, le magnifique studio empli d'oeuvres d'art de la pianiste, ou encore cette boîte de jazz vintage tellement belle que ce ne peut être qu'un décor de cinéma - mais chez Melville tout fait illusion, et on en apprécie d'autant cette petite merveille du septième art qui joue sublimement avec les codes cinématographiques tout en nous menant par le bout du nez.
Le samouraï, avant de faire preuve d'un instinct animal (véritable "tigre dans la jungle" de la ville, "loup solitaire" ou "loup blessé"), est par définition un homme à rituel : jouissive, la vision de cette armoire dans la chambre du samouraï que l'on aperçoit fugacement au détour d'un plan et sur laquelle se trouvent, bien rangées, moult demi-bouteilles d'Evian et autres paquets de cigarettes - autant "d'accessoires" incontournables du personnage qu'il a en stock; notre homme vit de fumée et d'eau fraîche et accomplit chaque meurtre avec le même côté cérémonieux : le trousseau de trois mille clés, la voiture que l'on pique, le garage où l'on va pour changer les plaques (admirables dix premières minutes du film sans un mot de dialogue : une épure parfaite où chaque plan est finement découpé, chaque geste se révélant tranchant comme un sabre), la bagnole que l'on gare en laissant le moteur tourner, le chapeau que l'on ajuste pour que personne n'entraperçoive ce visage, les gants blancs que l'on enfile, le flingue qui apparaît magiquement dans la main droite qui presse la gâchette. Tout est fait dans les règles de l'art et exécuté par un Delon dont le rôle va, faut bien le reconnaître, justement, comme un gant. Notre homme au regard gris métallisé - ça tombe bien, c'est la teinte générale du film -, est capable par le simple jeu des regards d'exprimer la fermeté - celle qu'il a pour accomplir chaque mission -, l'innocence - lors de l'interrogatoire, le remerciement muet - envers la pianiste dans les bureaux de la police -, la douleur stoïque - il est blessé au bras par un émissaire des commanditaires -, le fugace effarouchement - lors de la traque - avant la plénitude lors de l'ultime séquence, l'ultime rituel du samouraï...
Ce qui est sûrement le plus sciant, c'est à quel point le film est toujours "à flux tendu", comme si, après la paisible cigarette fumée lors du générique de début, notre samouraï ne pouvait espérer un quelconque "repos" : physiquement mais également au niveau de son âme. Après l'exécution du premier contrat, il se retrouve avec la police aux trousses, lui-même devant faire la chasse aux commanditaires qui l'ont trahi. Quant au repos de son âme, il ne semble point tergiverser avec son propre code d'honneur : entre la mort d'une personne qui l'a protégé et la sienne, le choix sera vite fait. Une fidélité à un principe qu'on lui rend bien si l'on évoque les (peu de) rapports qu'il entretient avec d'autres êtres vivants : sa maîtresse (Nathalie Delon) qui le défend bec et ongle face au chantage de la police et... son oiseau - qui le défend juste bec - dont la nervosité trahit l'intrusion de tout corps étranger dans l'appart du samouraï - rarement pépiement d'oiseau n'aura été, dans un film, aussi singulier et marquant. La moitié de la police française à ses trousses, cela n'empêchera point notre héros d'aller jusqu'au bout de son destin dans un final ponctué par un petit roulement de tambour d'une belle ironie : la vie n'est qu'une mise en scène et le spectacle est terminé... Melville nous écrase de son génie, on reste tout béat devant une telle perfection.
The Limits of Control (2009) de Jim Jarmusch
Film ultra contemplatif (Christopher Doyle à l'image, c'est jamais désagréable) et conceptuel (genre "film d'action sans action", comme dirait le père Jarmusch, où les dialogues sont réduits à peau de chagrin : moins il se passe de trucs, moins on en dit, plus faut imaginer... mouais) qui peut plonger dans un curieux état de zen (impeccable pour toute personne qui ne peut se passer de la téloche en faisant du yoga ou du tai-chi) ou
tout simplement dans la somnolence... The Limits of Control, c'est un peu Dead Man (un film de chevet) tendance eastern (ah l'Espagne, le pays du Flamenco et des oranges... il y a cela, en effet) - en couleur et en plus artificiel (un film de lit...). Le problème c'est qu'à trop faire dans "l'Idée" et la métaphore, on finit souvent par livrer un film totalement désincarné, à l'image du héros interprété par Isaach de Bankole, magnifique bois d'ébène plein de charisme qui manque curieusement d'humanité... et de sève. L'histoire, comme ça, c'est po vraiment compliqué en apparence : Isaac est un agent qui va rencontrer plein de gens du monde entier (un casting à l'ère de la globalisation : du franchouillard, Stévenin, du Ricain, Hurt ou Murray, du Mexicanos, Bernal, de l'English, Swinton, de la nippone, Kudoh, de la Palestinienne, Abbass, de l'Ibère, Jaenada... un défilé world movie fashion) qui vont lui donner... une boîte d'allumettes, eh ouais, avec un message dedans qui va lui permettre d'accomplir sa prochaine mission (qui consiste généralement à poireauter en terrase ou à regarder un paysage fort joli en buvant deux expresso et en attendant la prochaine guest star, cool). Dialogues ultra minimalistes donc, voire sibyllins, les personnages pouvant personnifier dans le désordre la musique, la science (de la récup...), l'érotisme, la poésie, le cinoche (Swinton, elle, elle file des diamants parce que le cinéma c'est quand même plein de petits bijoux, yes) (...) et j'en passe - non j'ai pas dormi -, comme si on devait (ap)prendre un peu de chacun, un peu de chaque art... Jarmush fait au passage de petits clins d'oeil cinématographiques plus ou moin
s pour habitués (Tarkovski, Kaurismaki, Hitchcocki - il aime particulièrement les cinéastes avec des "k", on peut remarquer) et nous livre une morale - roh ben, je peux bien essayer de la résumer, c'est po dévoiler un secret d'Etat ni une formule magique - comme quoi la vie de Bohème et d'artistes, c'est cool, à mort le capitalisme et les types en cravate qui veulent tout contrôler : l'imagination sera toujours plus forte, na. Je simplifie peut-être, mais faut dire que Jarmush se la pète un peu, et oublie au passage d'insuffler un poil d'humour ou d'émotion pour nous rendre son film vraiment attachant. Pas d'action, on a compris, mais quand même : c'est bien joli, un tableau légèrement animé de deux heures (ça repose l'esprit, parfaitement), mais on finit tout doucement par glisser (dans le sommeil) devant cette oeuvre bien théorique... Bankole refuse la violence et les téléphones portables (je suis d'accord, on est poreils), finit par muer une fois sa mission accomplie, mais le spectateur (que je suis) reste tout pantois dans son fauteuil en ayant moins vibré qu'une corde de guitare... Du cinéma abstrait post-moderne...!? Pourquoi pas, mais je préfère, pour ma part, tant qu'à faire, d'autres types de toiles.
15 novembre 2009
Kill Bill 1 & 2 de Quentin Tarantino - 2004
Le film idéal pour un dimanche après-midi vasouillard au moral hésitant : Kill Bill vous remonte tout ça en moins de deux, et je me suis retrouvé très vite en train de faire des kicks-balayettes à ma plante verte dans une chorégraphie assez convaincante. Comme d'habitude, Tarantino fait montre de sa grande crétinerie assumée, qu'il habille sous un talent pour le spectacle absolument effarant. Le film est en effet complètement idiot, son scénario tient sur un post-it (une fille veut se venger des gens qui ont voulu la tuer), son déroulement passe d'invraisemblances en absurdités, chacune de ses scènes est sidérante de premier degré... mais c'est exactement ce qu'on lui demande. On en aurait même voulu à Quentin de tenter de jouer aux intellos, tant Kill Bill est une pure jouissance d'ado, un bidule qui vous fait bondir dans votre fauteuil : plus intello, on aurait boudé le film.
Tarantino recycle donc toutes ses vieilles VHS nippones pour nous servir un condensé du film de kung-fu(n), réalisant en fin de compte un film-somme du genre. Car il a cette façon incroyable de pousser chaque motif jusqu'à l'épuisement, jusqu'au maximum de ses possibilités : les combats de sabre sont menés jusqu'au bout du bout, dans des chorégraphies époustouflantes. Incroyable de voir comment l'espace est bien géré, utilisé dans tous ses détails : les escaliers, les valises, les chaises, les meubles, tout sert à se mettre sur la gueule, dans des feux d'artifice inlassablement répétés de bruits et de fureur. Un pur plaisir régressif : comment Black Mamba va-t-elle réussir à trancher la tête de 88 samouraïs armés jusqu'aux dents ? Ca ne va pas plus loin, et ça suffit largement à nous laisser bouche bée devant cet objet si virtuose qu'il en devient presque abstrait. Il y a quelque chose du pop-art dans cette façon de répéter à l'envi les mêmes scènes, dans cette manière de recycler du vieux pour en faire un objet contemporain, dans ce mélange des styles et des inspirations. Chez Tarantino, ça ne choque pas de voir une musique flamenco montée sur un combat de sabre japonais, ça ne choque pas de voir des incursions de dessins animés, d'être sans arrêt trimballés entre couleurs et noir et blanc, de voir subitement un personnage nous adresser un clin d'oeil, de passer du western au gore, puis du gore aux longues scènes dialoguées en deux secondes. Ca ne choque pas, parce que c'est fait avec une telle sincérité, avec un tel amour déclaré pour les films de genre, avec une telle conviction que toutes les idées, même les plus improbables, peuvent être fun, qu'on accepte avec bonheur ces pointes de goût plus que douteux. La maîtrise sera encore plus présente dans Inglourious Basterds, mais dès celui-ci Tarantino gère sa partition avec une virtuosité incroyable.
Et puis il y a comme toujours cette façon unique de raconter, qui mélange comme dans Pulp Fiction les flashs-back et les flashs-forward, délaissant une action à son sommet pour dériver lentement vers une autre séquence avant de revenir sans prévenir au sommet de la première. N'importe qui, sur le papier, déconseillerait à Tarantino ces idées improbables : lui les fait avec une santé qui force le respect, et fait tout passer comme si de rien n'était. Comme en plus les acteurs sont glamourissimes (Daryl Hanah en salope borgne, Michael Madsen en cow-boy cruel, Uma Thurman toute en immédiateté, et surtout David Carradine, l'élégance incarnée) et qu'on écoute de bonnes vieilles chansons, on quitte les 4 heures de Kill Bill ravi, comblé, et convaincu définitivement de la grandeur de Tarantino.













































