Shangols

05 février 2016

En Ville de Valérie Mréjen et Bertrand Schefer - 2011

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Valérie Mréjen, quand elle écrit des livres ou réalise des documentaires, est une artiste très attachante, conceptuelle et simple en même temps, au style très défini et à la personnalité affirmée. Quand elle se met ici en tête de passer à la fiction, elle réalise un des films les plus crispants et clicheteux de l'histoire du nombrilisme français, ce qui n'est pas peu dire. C'est bien simple, chaque élément de En Ville a déjà été arpenté mille fois avant : l'artiste qui tire la gueule (parce que tu peux pas savoir à quel point il a trente ans, tu vois ?), le décor triste comme février à Roubaix, la jeune fille trop concernée parce qu'elle met sa tête sur son épaule dénudée, les dialogues profonds ("Tu vois, toi, ta vie ? / -Mouais, je vois / - Ta vie dans ma vie ? / -Mouais, je sais pas, t'vois, c'est trop... / - Ouais, mais t'vois moi aussi...") annonés comme sous influence d'une gueule de bois, le scénario captivant (une jeune fille partagée entre un mec de son âge et un artiste qui tire la gueule plus vieux), les interminables plans en travelling depuis une voiture sur des quais dégueulasses... Arrêtons le massacre : le film dure 1h10, il semble durer 6 heures, et on ne voit rien à sauver là-dedans, ni les deux acteurs principaux (Lola Creton est le véritable malentendu du cinéma français actuel, Mehrar est perdu dans son imitation de Dutronc) ni les secondaires (une palanquée de guests tous issus du moule "mal rasé-trentenaire-trop dure la vie"). Peut-être juste, allez, la musique de Jean-Jacques Vannier qui fonctionne bien sur les décors. A part ça, un long cliché

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04 février 2016

Le Paradis de Suzaki (Suzaki Paradaisu : Akashingô) (1956) de Yûzô Kawashima

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Des histoires d'amour se font et se défont juste à l'entrée de l'infernal "paradis" du quartier rouge des bordels. Kawashima maîtrise à la perfection les différentes lignes narratives de son récit : à l'origine, un jeune couple (la beauté placide Tsutae (Michiyo Aratama) et le jeune chien fou fatigué Yoshiji (Tatsuya Mihashi)) est à bout de course financièrement. Tsutae se dirige vers le quartier chaud (dont on devine que Yoshiji l'a sortie il y a quelques années de là) : plutôt que d'aller directos vendre son corps, elle entame une carrière de serveuse dans un bar à l'orée des maisons closes. Son petit mecton, guère motivé, finit tout de même par accepter un job comme livreur de nouilles (il y a plus consistant sur un CV, mais c'est mieux que rien... Il met au moins la main à la pâte - c'est la journée du rire). Tsutae, que l'on découvre pas forcément vénale mais aimant bien son confort et son apparence (…), ne tarde pas à flasher sur un riche client qui lui promet un petit appart... Entre la fidélité à un type pauvre et les biffetons d'un commerçant fantasque, son coeur ne balance guère : quitte à recommencer à zéro, tente-t-elle de se persuader, autant le faire avec du fric... Son copain, un brin fainéant, va-t-il vite lâcher l'affaire ou son copain, un brin jaloux, risque-t-il de commettre le pire ?... On sent plus venir a priori la tragédie et le final noir qu'un happy end romantique. Mais on peut toujours se gourer.

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Parallèlement à leur histoire qui bat de l'aile (si Tsutae s'accroche à son commerçant, une jeune fille toute mimi (qui bosse dans le restaurant de nouilles) n'a d'yeux que pour Yoshiji : elle risque d'avoir aussi son rôle à jouer), on découvre le passé de la tenancière du bar où Tsutae bosse (le mari de la boss l'a quittée pour une très jeune fille des quartiers chauds... depuis elle attend, s'occupant de ses deux gosses, un impossible retour) ou encore la dévotion d'un jeune client pour une jeune provinciale rencontrée dans un bordel : pour que cette dernière reste pure, il la sort tous les soirs... quitte à liquider toutes ses économies. Des hommes jaloux, des hommes lâches, des hommes incorrigibles (une de perdue dans la douleur, une de retrouvée dans l'éternel espoir de... Ah, les mâles...), des hommes qui passent, maman, des femmes dociles, des femmes fidèles, des femmes naïves... Et l'amour dans tout ça ? Il va, il vient, c'est évident, mais il existe bel et bien. Kawashima est loin d'être un cynique revenu de tout et c'est tout à son honneur - le tragique n'est pas forcément là où on l'attend, le romantisme non plus...

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Ce qui est particulièrement bien vu dans cette œuvre c'est la proximité de ces bordels (comme endroit de perdition totale) et ce sentiment tout du long qu'on se trouve dans une sorte de purgatoire amoureux : chacun a l'occasion de faire encore un choix, pour ne pas dire une erreur, mais il faudra rapidement corriger le tir pour ne pas sombrer du mauvais côté de la Corse (oui, humour du jour, bonjour). On sent que chacun est sur la corde raide (Tsutae qui se donne des grands airs de dame qui ne lui correspondent guère, Yoshiji qui erre dans les rues pluvieuses des bas quartiers ou dans le cagnard des quartiers commerçants jusqu'à épuisement pour retrouver sa belle (on ne donne pas cher de lui, mais les a priori c'est mal), la tenancière qui semble solide comme un roc, expérimentée mais qui risque de fondre bêtement dès que son couillon de mari sera de retour...) et cette petite tension est palpable de bout en bout. Le travail sur le cadre et au niveau du montage est d'une belle rigueur (difficile d'être plus spécifique...) et l'on se coule avec plaisirs dans les entrelacs de ces récits qui s'enchevêtrent... La jalousie plus forte que tout ou est-ce l'amour ? Pour résoudre cette question cruciale, dégustez cette oeuvre de ce Kawashima (ces nippons te sortent de derrière les fagots des cinéastes de talents à la volée) bien goûtue malgré les ombres qui planent sur le destin de chacun des personnages à la lisière de la misère...   

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02 février 2016

Au Pan coupé (1968) de Guy Gilles

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A l'heure où l'on enterre l'une des grandes figures de la Nouvelle Vague, il est bon d'exhumer l'un de ces seconds couteaux de l'ombre. Dois-je l'avouer ? Allez, je l'avoue, je n'avais vu jusqu'alors aucun film du gars Guy Gilles. Je commençai donc mon exploration avec Au Pan Coupé et bien m'en a pris tant cette œuvre singulière a gardé encore toute sa saveur et sa fraîcheur. Dès le départ, on est cueilli par ces cadres... coupés, par ce montage heurté, par ces plans fixes qui font penser à un livre de photographie joliment animé. Il sera d'ailleurs question, au court du récit, d'un album du début du siècle (composé de photos et de cartes postales) que les deux acteurs principaux tenteront de faire revivre : comme une sorte de mise en abyme de leur propre histoire amoureuse (courte et tragique) dont l'héroïne principale (Macha Méril avec, déjà, sa fameuse coupe Playmobil mais délicieusement jeune et vivante) tente de remonter le fil. Une histoire d'amour de prime jeunesse entre une jeune femme pleine de joie de vivre et un garçon plutôt taiseux. Mais au-delà de ce montage très découpé, savamment agencé, ce qui donne vraiment le ton du film ce sont ces mots, joués de façon bressonnienne par les acteurs, ces phrases simples, souvent répétitives, qui ne sont pas sans faire penser à l'écriture durassienne (La Margot, qui, apparemment, adora cette oeuvre - rien de vraiment surprenant au demeurant).

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L'héroïne, donc, la Macha, remonte le fil de leur liaison : l'on assiste aux discussions de ce couple très jeune qui échangent avec le sérieux des adultes et aux quelques jours de vacances ensoleillés de nos tourtereaux (tout à leurs jeux d'amoureux, plein de gaieté et de candeur - la caméra se met d'ailleurs soudainement à avoir des ailes le temps d'une petite course entre les deux amants) avant que le ciel ne s'obscurcisse : le jeune homme (Patrick Jouané, qui accompagnera le Gilles tout au long de sa filmo), va en effet sombrer dans des périodes où il va se la jouer de plus en plus solitaires, comme une sorte de prémices à leur séparation (dès le départ de film, on est informé du destin tragique du Patrick, beatnik, puis SD, puis F, le pauvre jeune homme étant retrouvé mort dans la cour d'un jardin). La Macha, toute à sa peine après le départ du jeune homme (sans savoir d'ailleurs que le pauvre gars est mort), tente de faire revivre le visage de cette homme, son envie de liberté, ses révoltes (fuck la thune et fuck le travail - on est en 68, certes, mais cela demeure douloureusement d'actualité, n'en déplaise aux plus réacs), son fatalisme. Un sujet qui pourrait paraître grave, pour ne pas dire terriblement ennuyeux : eh bien il n'en est rien, tant il se dégage de ces vignettes collées bout à bout une réelle énergie, une fraîcheur aussi limpide et pur que le regard bleu cendré de la sublime icône Macha (on oublie aisément que ce genre d'acteurs fut jeune un jour, un peu comme s'ils eurent, à l'image d'un Charles Vanel, soixante ans tout au long de leur carrière). Au Pan coupé, un film épatant, dont les plans slamés (on dirait du Gols) vous coupe le sifflet.

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01 février 2016

Le Pays de la Neige (Yukiguni) (1957) de Toyoda Shirô

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Voilà un petit film nippon comme on les aime, capable de dégager à la fois une certaine sérénité (une histoire simple, un amour naissant entre un homme et une femme, des paysages enneigés zen) et de faire ressentir toute la complexité de cette relation qui se murmure, se développe mais peine à s'épanouir : quand les conditions font que. On pourrait distinguer assez facilement trois parties à la chose : la rencontre et la complicité naissante (contée au travers d'un flash-back, le printemps du flirt), les retrouvailles et le temps des promesses (à défaut des cerises), puis, enfin, après un rendez-vous manqué, le temps des désillusions (ou pas... la porte n'est jamais totalement fermée : il est bon de laisser planer un soupçon de suspense happyendique). D'un côté un peintre (qui ne peint jamais) qui vient en dilettante passée quelques jours dans ces collines nippones ; de l'autre une jeune femme mutine qui sent bien, comme l'homme, que le déclic a eu lieu (certes il est... marié) et qui aimerait y croire tout en sachant que.

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On a l'impression que l'homme tombe très vite sous le charme de cette femme-enfant, femme-enfant qui se plaît en un sens, et pour son plus grand plaisir, à infantiliser notre homme (gentiment, tendrement) : cet amour a ainsi dès le départ quelque chose d'évident pour ne pas dire d'enfantin. Une première rencontre où l'on se plaît à se servir de bonnes vieilles rasades de saké (après cela, tout n'est-il pas déjà dit ? Pardon, c'est l'alcoolique qui parle), à faire des petites promenades au bord de la rivière, à prendre sur son dos sa belle, à se frôler, à esquisser des gestes beaucoup plus érotiques qu'ils n'y paraissent (elle dégage indéniablement un truc, cette petite, sans avoir besoin d'en faire beaucoup). Il y aura ensuite le bonheur de se revoir, les petits instants suspendus (beaux mais fragiles) sur un air de samisen, la nouvelle séparation qui fait mal (magnifique séquence avec ce train qui part sous la neige et notre pauvre héroïne, dépitée, qui lance des boules de neige contre la machine : à mettre dans notre anthologie des séparations sur quai), les lettres qu'on échange et qui sentent déjà la nostalgie, comme si le meilleur était passé, l'avenir impossible... Certes il y a les scories "habituelles" qui viennent entraver cette histoire (notre homme est donc mariée, notre jeune fille est fiancée à un jeune homme malade (pour ne pas dire mourant), elle dispose, en outre, d'un "protecteur" (j'ai oublié de préciser qu'elle était geisha... pour subvenir justement aux dépenses liées à la maladie)) mais bon, se dit-on, rien est impossible... Sauf que la tristesse, lors de leurs secondes retrouvailles, semble avoir pris le pas sur la relation, et notre jeune femme de noyer de plus en plus son chagrin dans l'alcool : tout cela était trop beau, elle ne veut plus se laisser conter fleurette...

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Dépression au-dessus d'un jardin enneigé. On aime cette approche par petites touches de Toyoda qui prend tout son temps pour sceller cette rencontre et pour en montrer les turpides obstacles. On aimerait que l'homme soit un peu plus velléitaire, que notre jeune fille soit un peu plus optimiste mais l'on sent bien que cette dernière, prisonnière de sa condition (geisha), de son milieu sociale, de sa province perdue, a peu de chance de voir ses désirs devenir réalité. Une fatalité mizoguchienne en quelque sorte. On apprécie surtout dans cette histoire au rythme aussi flottant que les flocons de neige (évoquons au passage le sublime noir et blanc, notamment lors des scènes en extérieur), ces petits instants où nos deux amants ne font de plans sur la comète, vivent pleinement au présent. Moments fugaces destinés à fondre comme neige au soleil. Allez, une petite chance tout de même de happy end ? Oui, cela reste ouvert...  

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31 janvier 2016

Made in France (2016) de Nicolas Boukhrief

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Oh popo, alors ça, c'est mauvais dis donc. Désamorçons tout de suite le côté "prémonitoire" (mouais, il y avait des menaces dans l'air, Luke (le groupe, pas Skywalker) l'avait tout autant senti...) pour admettre qu'on a là une grenade à plâtre, un navet fourré aux pétards. Une bande de pieds nickelés, aussi fous de dieu que moi de Mireille Mathieu, projettent de faire péter une bombe à Paris... Le problème, c'est que leur personnage semble encore plus caricatural qu'un journal de Jean-Pierre Pernaud. Comme le jeu des acteurs (quelle drôle d'idée d'avoir confié à Jean-Pierre Papin le rôle principal) est aussi mauvais (faire plus rond avec sa bouche pour jouer la surprise, je vois pas, sauf peut-être à Pigalle) que l'écriture des dialogues (je me suis amusé tout du long à deviner les répliques en avance, c'est consternant, too easy... je ne pensais pas être moi-même à un niveau aussi bas...), on obtient sans doute une des productions françaises les plus nunuches de l'année... C'est tout de même affreusement dommage sur un sujet aussi brûlant qui demandait finesse, psychologie, documentation et rigueur. Comme aurait sans doute pu l'être le travail d'un Olivier Assayas. Là, franchement, on se marre... et le pire c'est qu'il s'agit souvent lors des instants où la tension devrait être la plus grande. Un plan me vient automatiquement à l'esprit en pensant à l'ampleur du naufrage : celui où les quatre gars enterrent de nuit l'un des leurs dans une lumière jaune-orangée léchée, avec plan à la grue et paumes vers le ciel... Les Monthy Python auraient pas fait mieux je pense. C'est finalement une bonne idée que le film ne sorte pas en salle : je ne vois pas comment empêcher les spectateurs de se fendre lors de ce moment soi-disant crucial filmé avec la même finesse qu'un Max Pecas cadrant une bonne paire de nibard. Même les flics sont moins crédibles que dans un film d'Olivier Marchal. Le seul personnage féminin de l'histoire est pour sa part tout autant pathétique (moi, franco, j'aurais pris Diam's pour enfoncer le clou...) Quant au final (putain les gars, ça va péter non ? Ouais, comme une bouteille de Champomy), on le voit venir mais un quart d'heure à l'avance, se doutant avec une certaine consternation du happy end à la con - quand on dit "prémonitoire" ou "visionnaire" pour parler de cette chose, les guillemets (on peut en mettre douze) sont d'usage. Made in France ? Cacaboum cacaboum...

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L'Amour fou (1969) de Jacques Rivette

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Il nous fallait bien d'une façon ou d'une autre rendre hommage au gars Rivette. Avant de m'attaquer aux douze heures d'Out 1, noli me tangere (donnez-moi un mois), je décidai d'être modeste et de me faire la bagatelle des quatre heures de L'Amour fou (qui dure facilement douze heures quand on y songe). C'est un cinéma exigeant comme dirait l'autre qui donne à voir en parallèle les répétitions de l'Andromaque de Racine (pas vraiment du théâtre de boulevard) et les relations quelque peu cyclothymiques entre une Bulle Ogier sans peps et un Jean-Pierre Kalfon qui n'a pas toujours le déclic (petit clin d'oeil au film qui me permis de faire sa connaissance, film interdit au moins de 13 ans, à l'époque, que je vis le jour de mes treize ans ce qui n'est ni en mon honneur ni au sien). Quatre heure, cela laisse le temps d'installer un climat, une atmosphère, et de vouloir donner l'impression de livrer (sans ironie) une œuvre maîtresse. Soyons franc, avec tout le respect qu'on doit au(x) mort(s), on n’est pas vraiment au niveau d'une Maman et la Putain. Rivette est plus du genre à nous faire sentir le doute, le questionnement, la recherche permanente de ses personnages principaux (au niveau créatif et au niveau sentimental) qu’à être le roi du rythme - ce que d'aucuns (les plus sceptiques) résumeraient d'une simple formule : un truc potentiellement chiant ; ce que généralement (dans les milieux initiés) on appelle un chef d'oeuvre pour couper court potentiellement à toute discussion... Mais discussion ayons.

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Le tâtonnement, au niveau des choix de mise en scène (Kalfon ou le désir d'intervention minimum), je peux vous dire qu'on le sent bien. Il y a, lors des répètes, une équipe de télé qui vient filmer la chose pour capter le "work in progress" et on sent bien qu'avec leur caméra 16 mm (le reste du film étant filmé en 35), ils ne vont pas assister à un "spectacle" ultra démonstratif : des acteurs qui tentent de montrer le moins d'affect possible dans leur jeu, des déplacements ultra-limités, des gestes de manchot (un bras pour tenir le texte, l'autre restant ballant)... Kalfon, c'est un peu l'anti-Hossein, voyez. Bref, un théâtre de l'épure qui est loin d'être inintéressant en soi mais qui risque également d'épurer sacrément le public (s’il a l’opportunité d’assister un jour à cette tragédie « expérimentale », le suspense reste entier). Et puis, malgré toute la foi mise dans ce projet par notre Jean-Pierre, on sent aussi un Kalfon qui doute et qui va tendre d'ailleurs à s'effacer de plus en plus de cette pièce en quête de metteur en scène... Jusqu’à la fuite, point d’interrogation… Sur le plan amoureux, le constat n'est guère plus brillant, tant celui-ci est constamment ponctué de hauts et de bas : la Bulle échappe de plus en plus au Jean-Pierre qui ne peut, souvent, que constater les dégâts. Attention, il y a bien sûr sur quatre heures quelques moments de complicité rare et de joie partagée (disons deux minutes - je plaisante)... Mais la scène qui demeure sans doute la plus forte (en tout cas à ms yeux) reste celle où le Jean-Pierre, un brin dépité, découpe un à un tous ses vêtements à coups de rasoir devant une Bulle en état de choc : la « mise à nue de son impuissance » ( ?) (je suis preneur d'autres formules, n'hésitez pas) est on ne peut mieux exprimer durant cette courte séquence de trente minutes (tout est relatif chez Rivette). On a en tout cas l'impression d'être alors au coeur de cette oeuvre où s'effilochent les certitudes (de l'artiste et de l'amant)...

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Bien sûr, on est séduit tout du long par la mise en scène elle-même de Rivette (vous la sentez venir la mise en abyme potentielle ? Kiarostami est à l’affût… Et je ne vous parle pas des jeux de miroir, les photogrammes sélectionnés parlant d'eux-mêmes) qui laisse une indéniable liberté à ses comédiens, Ogier et Kalfon en tête ; on part parfois dans le free lance total (le démembrement de l'appart, sur la fin, comme un dernier feu de joie avant extinction - du couple) et reconnaissons que l'on oublie souvent (contrairement à l’équipe de télé qui « envahit » littéralement le plateau des répétitions) comme rarement la caméra (Cassavetes n'est d'ailleurs pas si loin, l'énergie en plus...). L'expérience de cette véritable aventure filmique demeure intéressante (oui, je sais, c'est le pire des adjectifs...) à découvrir : mais pour conclure, j'avoue avoir plus eu l'impression de découvrir l'oeuvre d'un chef (Rivette, pas le genre à faire des compromis dans son art, dans son approche, dans son éthique filmique : toute une philosophie en soi que l'on ne peut que louer) qu'un chef-d’œuvre absolu. Un film au plus près de la "vérité" (pour faire - quasiment - dans l'anagramme) à défaut d'être absolutely riveting (pour faire dans le jeu de mot franglais à deux balles).

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30 janvier 2016

LIVRE : Ecoute le Chant du Vent de Haruki Murakami - 1979

big_fr_135575_haruki-murakami-ecoute-le-chant-du-vent_1383869611_24985Toute première œuvre de Murakami et premier volet de la fameuse trilogie du rat (suivront Pinball 1973 (sur ma table de chevet virtuelle) et La Course au Mouton sauvage - et éventuellement Danse, danse, danse…). Il y a dans ce premier jet un peu bancal - on passe d’un chapitre à un autre sans toujours repérer le fil rouge du bazar - déjà un petit ton murakamiesque (oui, on ne peut s’empêcher de voir ici ou là des traces de l’œuvre à venir) : ainsi ces dialogues assez légers entre un jeune homme et une jeune femme (deux cœurs solitaires qui ont peur de s’imposer dans la vie de l’autre), cette franche amitié entre deux jeunes hommes scellée à grands coups de bière (ça picole et ça fume sec…), ces digressions (l’histoire spatio-temporelle sur Mars…) et ces comparaisons, ces évocations systématiques (Murakami semble obsédé par les éléphants et Kennedy…) quelque peu farfelues. Le fil narratif est par trop décousu, disais-je, pour qu’on s’immerge totalement dans l’univers murakamien ; on apprécie tout de même déjà chez le gars ce regard plein de naïveté (on n'est jamais loin de Salinger… « où est passé le doigt broyé dans le moteur de l’aspirateur de la jeune fille ? » semblant faire écho à la disparition de certains canards en hiver à Central Park…), ces petites envolées sans prétention sur le sens (ou le non-sens) de la vie, cette passion pour la musique ricaine (California Dreaaaaaam) et le base-ball, ces événements tragicomiqes (l’accident de voiture, le corps de cette jeune femme sans vie ramassée dans un bar et le petit matin qui s’en suit… lorsqu’elle se retrouve nue avec notre héros). Aux origines de Murakami quand il tâtonnait encore…   (Shang - 15/10/14)


9782714460691,0-3020023Les critiques dézinguent actuellement ce roman qui vient d'être traduit en français, ils ont bien tort. Comme mon gars Shang, je trouve qu'il y a indéniablement du charme dans cette oeuvre des débuts, justement dans ce côté un peu errant, un peu jazzy, un peu bluesy de la construction. Comme ses chers jazzmen, Murakami aime les ruptures de ton, les décrochages, les impros et les solos qui interviennent en pleine mélodie. Ici, il y a tellement de décrochages et de digressions que le thème principal s'efface peu à peu, mais justement : c'est ce qui fait le charme insaisissable du roman. On a l'impression de prendre sans cesse des chemins de traverse, d'être toujours au bord d'un mystère qui nous dépasse... ce qui, bien entendu, reste la marque de l'auteur jusqu'à aujourd'hui. Murakami sait toujours mettre en valeur un tout petit détail qui nous aurait échappé, et qui, justement par sa mise en lumière, ouvre sur un monde parallèle, surprenant, étrange, dangereux malgré la grande douceur du style. Il y a déjà là, en germe, toutes les thématiques du gars, tous ses motifs, mais aussi pas mal de son écriture future : partir du quotidien, avec des phrases courtes et simples, et les faire sans prévenir vriller très légèrement pour que ce quotidien devienne absurde ou intrigant. Murakami explique dans la préface qu'il a d'abord écrit en anglais, langue qu'il connaît assez mal, puis retraduit en japonais : c'est peut-être pour ça qu'il parvient à ce style extraordinairement simple et basique, limpide et presque enfantin, tout en brassant, dans le fond, des choses assez sombres (la fin des amitiés, l'envie de tout quitter, la solitude). Un très joli moment, loin des grands livres du gars, certes, mais déjà personnel à mort.  (Gols - 30/01/16)

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Fantasia de Ben Sharpsteen et James Algar - 1940

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Dieu sait qu'on a souvent la dent dure avec Disney sur Shangols, mais quand le compère atteint une perfection comme Fantasia, on ne peut que s'incliner humblement. Intelligent, sensible, pédagogique, dérangeant, voilà sûrement le sommet de l'oeuvre, celui que les enfants n'aimeront probablement pas mais qui reste pourtant celui qui est sans doute le plus proche d'un certain "état d'enfance" idéal : insouciance, impressions en éveil, sensibilité accrue aux choses abstraites, jeu... A chaque nouveau sketch, c'est un émerveillement, malgré l'hétérogénéité de l'ensemble. Pour illustrer les oeuvres musicales choisies (du bon gros tube classique), les créateurs s'essayent à tout, et réussissent tout. Le narrateur le dit dès le départ : certaines musiques sont narratives, d'autres peuvent évoquer après coup des trames, d'autres enfin sont purement abstraites, entièrement justifiées par elles-mêmes. Et c'est curieusement dans ces dernières qu'on trouve le plus de beauté, peut-être parce que la difficulté de les mettre en images était plus grande, peut-être parce que Disney accepte l'abstraction et l'impressionnisme.

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Le film, à cet exemple, s'ouvre sur la Toccata de Bach, et nous plonge d'entrée de jeu dans le concept du film. Les figures géométriques, les images réelles, les vagues personnages, les ciels et les couleurs se mélangent dans un art conceptuel obéissant uniquement à la musique savante et rigoureuse de Bach ; on n'attendait vraiment pas Disney dans cette difficulté là, et on reste ébahi devant la justesse des motifs, la précision de l'animation, l'intelligence du concept. Il retentera le coup à la fin, avec cette ligne qui vibre en fonction des sons qu'on entend, pour illustrer ce qu'est une onde sonore. C'est parfaitement éducatif, plutôt drôle, c'est parfait. En tout cas, voilà qui change des dessins animés sur-narratifs de Disney.

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Mais même quand il retombe dans l'histoire à tout prix, il est convaincant. C'est le fameux sketch avec Mickey Mouse et ses balais ensorcelés sur L'Apprenti sorcier de Dukas, une merveille d'expressionnisme avec ces ombres diaboliques, ces trombes d'eau cauchemardesques qui prennent vie, ces décors de film d'épouvante. Ici, on nous raconte une vraie histoire, mais jamais on ne tombe dans l'illustration pure de la musique : celle-ci est toujours mise en avant, valorisée, aimée réellement par les réalisateurs. Disney y mèle une sorte d'emphase presque biblique (Mickey en Moïse) et appuie sur la dérision de son petit personnage perdu au milieu du chaos, une merveille. C'est la seule partie vraiment narrative, mais une autre, beaucoup moins réussie, peut s'y rattacher :  celle du ballet des hippopotames, des éléphants et des crocodiles sur La Gioconda. C'est le seul endroit où on fait la grimace, le mauvais goût et le lourdaud bouffant complètement le concept. C'est du gros gag pas très bien mis en scène, avec une animation parfois fluctuante (des plans copiés-collés, impardonnables chez Disney) et une illustration un peu assénée de la musique. On comprend la dimension parodique de la chose, mais cette partie-là s'insère mal dans l'ensemble qu'est Fantasia.

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Les autres sketchs sont tous parfaits pour diverses raisons : fantastique fresque sur l'extinction des dinosaures, qui rappelle les premiers films muets de Schoedsak ou O'Brien, et qui flirte avec une sorte de SF effrayante, là aussi peu vue dans l'oeuvre de Disney ; le merveilleux hommage à la danse classique autour de Casse-Noisette, avec une nature déifiée qu'on revêt d'une grâce incroyable, moment d'une suavité et d'une légèreté totales ; le très beau final autour de la Nuit sur le Mont-Chauve, sombre comme un Murnau, d'une immense ampleur, là aussi très proche aussi bien de la peinture allemande que de Hokusaï, et qui brasse les démons, les sorcières et les squelettes dans une atmosphère très macabre ; ou un des plus beaux moments du film, sur la Symphonie Pastorale de Beethoven, tableau idyllique de l'Olympe à l'animation parfaitissime, d'une constante invention et épousant génialement les variations de la musique. Au final : un enchantement total, pour les yeux, les oreilles et l'organe cardiaque tout autant.

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Millénium : Les Hommes qui n'aimaient pas les Femmes (The Girl with the Dragon Tattoo) (2012) de David Fincher

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Bien, j'ai vu le dernier Fincher. L'histoire d'un gars journaliste (Daniel Craig, très bien en "anti-James Bond" : le type est plutôt du genre à cogiter et quand il y a de l'action, il est plus du genre à morfler sa mère qu'à donner les coups) qui perd un procès contre un type à la tête d'une grande entreprise (défaite morale et financière) et qui va être engagé par un vieux monsieur pour tenter de résoudre d'anciennes histoires de famille (une jeune fille du clan a étrangement disparu, il y a une quarantaine d'années). Bon, le générique, comme me l'avait promis l'ami B*****n, est toujours aussi léché, mais une fois cette petite gâterie passée, il faut bien reconnaître que pendant la bonne première moitié du film, on ne voit absolument point où Fincher veut en venir... Craig enquête, super, rencontre les membres de la famille, et ? Je me suis levé, j'ai pris une tablette de chocolat pour m'attaquer à la seconde partie. Cela s'éclaircit un tantinet puisqu'il est question d'un tueur en série qui semble passablement influencé par la Bible : on est bien en territoire fincherien avec cette mystérieuse énigme à résoudre, hum, hum (cela n'est pas forcément plus passionnant en soi, mais on sait au moins ce qu'on cherche) ; mais la chose, sûrement, qui donne un peu plus d'intérêt à la chose, c'est l'alliance entre Craig et cette bizarroïde investigatrice (Rooney Mara, plus piercée qu'un type en pleine séance d'acupuncture) : deux générations, deux styles, deux façons de travailler (tu prêtes ton ordi à Rooney, elle peut te dire la première fois que tu t'es rongé les ongles : une bête de l'informatique, je te dis po) mais, attention, ils vont quand même baiser ensemble - ce qui n'était pas gagné d'avance, reconnaissons-le. Parce qu'un truc de vachement fort se passe entre eux, l'art du boulot bien fait ou quelque chose comme ça. On se réjouit franchement de cette union un peu contre-nature et on se dit que ce curieux attelage va bien finir par résoudre l'énigme - on sait qu'on est chez Fincher et qu'il faudra peut-être se taper en route deux trois scènes de torture pour la bonne bouche (il donne en tout cas envie de s'initier au golf) mais on tient le bon bout. Comme il reste encore une bonne vingtaine de minutes de film et qu'on a plus de chocolat, on se demande ce qu'il va nous servir une fois que tout est plié : ah, va pour le ptit twist final dont on aurait très bien pu se passer. Chacun reprend sa route et sa guitare mais l'union entre Dany et Rony pouvait-elle survivre à l'enquête ? (ce n'est pas non plus une question cruciale). Du Fincher quoi, avec du sexe, des tatouages, de la violence trash et une atmosphère planante où le doute règne... (Attention super méga spoiler : "je sentais bien que les types nazi, dans l'histoire, étaient du côté des méchants - aaaah shut up ! - sorry"). Bon, je vais pas non plus me forcer à être fan, nan, hein, voilà...   (Shang - 11/02/12)

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Alors là, complètement d'accord avec mon camarade. On se demande pourquoi Fincher a accepté de s'impliquer dans ce projet : il n'y a aucune place pour faire du cinéma. Le scénario bouffe littéralement toute tentative de style, tout est dirigé vers l'histoire, et comme celle-ci est quand même relativement complexe (12000 personnages, tous suspects), le seul travail de Fincher est de la rendre aussi lisible et claire que possible. Je n'étais pas du tout fan du livre, mais tout de même, on sent bien que la narration est forte, et qu'il se suffit à lui-même. Pourquoi avoir voulu filmer ça ? Bon, il est vrai que les acteurs sont pas mal, que les ambiances suédoises sont assez réussies (Fincher n'a quand même pas eu le courage de prendre des acteurs du cru, ça parle anglais) et qu'on suit ça sans déplaisir, chocolat ou pas en main. Mais voilà vraiment l'archétype du film inutile et redondant, qui ne trouve rien à raconter d'autre que sa trame policière. Il le fait avec un certain savoir-faire, oui, bon. Je vais pas non plus me forcer à être fan.   (Gols - 30/01/16)

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29 janvier 2016

LIVRE : Figurec de Fabrice Caro - 2006

9782070777020,0-297609Essayez de m'enlever des yeux une seule planche du grande bédéiste Fabcaro, et vous allez voir de quel bois je me chauffe. Avant d'être le génial auteur de Zaï zaï zaï zaï, de Carnets du Pérou ou de La Clôture, le sieur s'est essayé au roman, chez Gallimard s'il vous plaît, et le résutat était déjà fendard et sans prétention. Caro a ici tout pour faire un vieux roman de SF comme on les aime, sérieux et conceptuel ; mais, politesse oblige, il choisit plutôt d'écrire une comédie un peu amère. On admire du coup la modestie du gars, sa façon d'éviter la grande philosophie austère, mais on regrette un peu aussi que, du coup, le roman n'aille pas assez loin dans son idée.

Idée excellente au demeurant : un homme découvre qu'il existe une énorme agence de figurants, qui fournit tout ce qu'on veut en terme de comédiens : ça va de l'employé de poste incompétent au pleureur d'enterrement, du gars qui remplit son caddie de produits de marque pour faire du lobbying au public de l'expo de Soulages, en allant jusqu'à (le narrateur en fera les frais) la fiancée factice mais idéale qui fera plaisir à papa et maman lors des déjeuners dominicaux. Loser, inadapté et pas très adulte, notre héros trouvera grâce à cette engeance une existence sociale au regard des autres... mais à quel coût ? Un tel concept fait frétiller l'imagination : et si le monde entier était constitué de figurants, si tout était mensonge autour de nous ? Dans ses meilleurs moments, le roman bascule dans une sorte d'angoisse métaphysique, un cauchemar éveillé, qui se cachent toujours derrière le gag et le comique de situation. Mais c'est comme si Caro ne se rendait pas compte de la puissance de son idée, ou du moins comme s'il avait peur d'aller trop loin : il désamorce ses envies de dystopie par une histoire gentiment vaudevillesque qui ne va pas très loin. Comme sa plume est très agréable et fluide, comme il a un sens parfait de la formule, comme il adore les punch-lines hilarantes, on est satisfait, c'est vrai ; mais la grandeur aurait été de concilier humour et profondeur. Bon, le gars n'est quand même pas malhabile, même quand il tente des figures vraiment casse-gueule (couper une phrase au milieu en fin de chapitre, glisser un chapitre puis reprendre la phrase), et Figurec se lit d'une traite avec une vraie banane en travers de la figure. C'est à ce jour le seul roman de son auteur, et c'est bien dommage : c'est agréable quand Gallimard pète un coup.

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28 janvier 2016

Je ne voudrais pas être un Homme (Ich möchte kein Mann sein) (1918) d'Ernst Lubitsch

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On en a pour notre argent avec cette oeuvre lubitschienne des premiers temps. Tous les acteurs jouent de façon extatique comme s'ils venaient de gagner la coupe du monde (alors qu'ils sortent de la guerre pourtant, si je ne m'abuse... se reprennent vite les bougres), la palme revenant à l'actrice fidèle de Lubitsch, Ossi Oswalda, qui s'éclate totalement dans ce rôle de transformiste... Faut dire qu'elle fait preuve d'un sacré tempérament, la cocotte : elle joue au poker avec deux hommes lors d'une séquence-clin d'oeil aux Lumière, fume comme une locomotive d'époque et s'enquille les canons de schnaps comme moi le sake avant que je regrette. Elle semble définitivement difficile à tenir et il faut l'arrivée d'un tuteur qui semble doux comme un Fillon mais qui lui assène des ordres comme une vraie crevure pour la calmer un tantinet. L'Ossi ne se démonte point pour autant et décide de se déguiser en homme pour tromper son monde et sortir au bal - n'ayant point des traits d'une féminité exacerbée, faut bien reconnaître qu'avec les cheveux tout ropoplo et sa tête de gros poupon, elle ressemble véritablement à un homme...

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Elle arrive au bal où cela s'agite dans tous les sens, les danseurs débordant du cadre comme s'il y avait un trop plein. C'est rythmé en diable et notre Ossi dans son costume tiré au cordeau de se rendre compte qu'être un homme, c'est pas vraiment de la tarte : elle se fait bousculer dans tous les sens mais parviendra tout de même à alpaguer son tuteur ; ce dernier n'y voit que du feu et ne tarde point à se beurrer la tronche avec ce nouveau compagnon. Quand l'Allemand est en joie, il n'hésite point à embrasser gay-ment, à pleine bouche, son kamarade... Ossi ne pipe point mais elle n'en pense pas moins. Suite à un imbroglio, lors de leur sortie comateuse, avec le cocher, ils vont se retrouver chacun dans la demeure de l'autre. Chacun reprend peu à peu ses esprits et regagne son foyer. Le tuteur retourne finalement chez l'Ossi et quand il découvre le pot-aux-roses, "ciel, il s'est mépris"... cela ne l'empêche point d'embrasser à nouveau goulument son élève... Ben c'est du propre. C'est peut-être point d'une finesse démentielle sur le fond mais Lubitsch fait déjà preuve d'un immense sens du rythme tant l'ensemble donne l'impression d'aller à deux cents à l'heure. Plaisant donc et relativement surprenant pour l'époque - expansif, l'Allemand, pour le moins...   (Shang - 06/06/09)

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C'est même diablement (dé)culotté, oui ! Il devait quand même y avoir peu de cinéastes en 1918 à avoir osé filmer un baiser entre deux hommes. Lubitsch y parvient, certes en jouant sur le fait que l'un des deux protagonistes est une femme déguisée, mais tout de même : ce plan est un des plus subversifs qui soient, durant une poignée de secondes on a l'impression d'être dans un Man Ray ou un Buñuel plus que dans un film des années 10. L'ensemble du bazar, de toute façon, est sidérant de liberté, Lubitsch jouant avec les interdits et les tabous avec une vraie belle jouissance. Beaucoup aimé par exemple, cette façon de retourner complètement le discours machiste et dominateur du tuteur à la fin du film : "Je te dresserai", lui avait dit le pauvre idiot au départ ; elle lui répétera cette phrase en lui mettant le nez dans ses incohérences sexuelles. Voilà du féminisme guerrier si je ne m'abuse. La comédienne d'ailleurs a la fougue d'un viking, et il faut la voir massacrer le décor de sa chambrette de fillette juste parce qu'on lui refuse d'aller au bal, tirer sur des clopes comme un vieux marin, et jurer comme un charretier (c'est muet, mais on l'entend quand même). Même s'il y a un petit tunnel dans la description de la fête et des difficultés terribles à être un homme (on doit laisser sa place aux femmes dans le tramway, l'horreur), cette petite chose impolie est un bijou d'irrévérence filmé à 800000 km/seconde.   (Gols - 28/01/16)

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LIVRE : Neverhome de Laird Hunt - 2014

9782330053024,0-2685738Un souffle certain pour ce roman en forme de road-movie le long des sentiers cadavériques de la guerre de Sécession. Laird Hunt sait parfaitement gérer les tensions et les relâchements de sa trame, et nous offre une histoire assez poignante et mouvementée : une jeune femme se déguise en homme et part à la place de son mari (trop faible) faire la guerre contre les Sudistes. On passe par toutes les étapes de ce type d'intrigue : descriptions de champs de batailles terrifiants, anecdotes de camaraderie, aventures trépidantes, trahisons et espoirs, et surtout longue errance hébétée au milieu des décombres et des corps. Avec la particularité, donc, d'être une sorte d'odyssée à l'envers : c'est Pénélope qui part et Ulysse qui l'attend au bercail. Le livre est parsemé ça et là d'humour, surtout quand il s'agit de trouver des astuces pour s'échapper d'un enfermement ou quand l'ambiguité sexuelle de l'héroïne est en jeu. Mais l'atmosphère générale est assez glaçante : notre femme passera par de nombreux stades, de la folie à la résignation, du courage à l'incompréhension, et on a l'impression d'une pauvre petite chose ballotée par les évènements les plus terribles qui soient. Le récit de son séjour en hôpital psychiatrique est le sommet du livre, une plongée dans l'horreur et la crasse assez infernale. Au bout du compte, Neverhome est une sorte de roman picaresque sans la légèreté d'iceux, et le souffle épique de Hunt épouse parfaitement la puissance du contexte et de la trame. Le roman se termine en tragédie, on ne pouvait esperer mieux pour enfoncer le clou de ce style tourmenté et désolé. On tient avec ce livre un vrai roman américain dans la tradition d'un Dreiser ou d'un Mailer, et s'il n'y avait un poil trop d'académisme à certains endroits, on applaudirait à deux mains. Là, on est conscient du talent, mais pas assez touché, pas assez sensible à ce personnage secret et presque surhumain. Un peu à distance, mais très joli livre toutefois.

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21 Nuits avec Pattie d'Arnaud & Jean-Marie Larrieu - 2015

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La voie qu'empruntent les Larrieu est toujours aussi singulière, et cette cuvée 2015 a beau être une de leurs plus faibles, on est une nouvelle fois sous le charme de cette originalité d'écriture et de direction d'acteurs. Les gars, tout en restant dans leurs marques, sont pourtant jamais exactement là où on les attend. Cette fois, c'est au désir sexuel qu'ils s'intéressent, et ils désertent leurs montagnes habituelles pour la campagne baignée de soleil de l'Aude. Le résultat est pétillant, intrigant, et sexy en diable.

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C'est l'histoire de la reconquête du désir. Caroline (Isabelle Carré, toujours tête-à-gifles) n'a plus de désir pour son mari un peu conventionnel (Sergi Lopez, dans ses pantoufles). La mort de sa mère l'oblige à partir dans un hameau au coeur de la campagne, où elle rencontre Pattie (Karin Viard, délicieuse) et toute une tribu de néo-babas, tous plus ou moins portés sans complexe sur la chose sexuelle. Le cadavre maternel disparaît, ce qui oblige notre oie blanche à rester sur place : elle va, au contact de cette faune libérée, réapprendre à désirer les hommes, à en parler, à tester ses limites. Un peu à la manière de Eyes Wide Shut, mais vu du côté féminin, ce film va proposer à Caroline toute une gamme de fantasmes possibles, depuis l'idiot du village bien membré (Denis Lavant, denilavanesque) jusqu'à l'intello romantique (Dussolier, très drôle), depuis le petit jeune jusqu'au bel et sombre inconnu. Elle va devoir ainsi tester sa libido, épreuve passant aussi par la redécouverte de cette mère morte (Mathilde Monnier, utilisée pour son art de danseuse et son ambiguité sexuelle) plus débridée que sa fille, et retrouver in extremis son homme et son érection consistante.

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Le credo des Larrieu, c'est la parole, et la façon de la faire écouter dans un paysage précis. Encore une fois, c'est brillant de ce côté-là. Les mots du sexe, crus, simples, truculents, résonnent particulièrement fort sous le soleil taquin de l'Aude : les corps se dénudent sans vergogne, les identités se troublent lors des baignades (très jolie scène ambigue avec le gendarme quasi-nu) et des fêtes de village, la nature semble ne faire qu'un bloc avec les personnages et leurs paroles. 21 Nuits avec Pattie est un film hédoniste, qui aime le plaisir sous toutes ses formes (on ira même jusqu'à la nécrophilie), qui aime l'imagination et le fantasme (coucher avec Le Clezio...) et étale toutes ses formes sous le soleil. On a peu à peu l'impression d'un vaste tableau champêtre où des petits personnages baiseraient dans tous les coins et dans toutes les configurations possible.

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Bon, tout ça n'est pas parfait du tout, puisque d'abord il y a Isabelle Carré, et qu'ensuite les Larrieu ne savent pas s'arrêter (c'est un défaut fréquent chez eux) : le film est trop long, se perd souvent dans des scènes inutiles, a du mal à être intéressant dans sa trame (surtout la partie policière). On s'amuse bien devant les caricatures endossés par les acteurs quand il s'agit de Dussolier ou de Lavant, moins quand ils sont mal à l'aise et flous (le casting des p'tits jeunes). On a parfois l'impression, dans certaines séquences, que l'indolence du film a aussi gagné les cinéastes, qui lèvent le pied avec un poil de paresse à plusieurs endroits. Mais malgré ça, on regarde ce film lumineux et drôle, sexué et étonnant, avec plaisir en se disant que, quel que soit l'endroit que choisissent les Larrieu pour planter leur histoire, leur oeil est bougrement original.

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27 janvier 2016

Queen of the Desert (2016) de Werner Herzog

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Je suis actuellement dans ma période désert et dromadaires. Aaaah, un film de Werner Herzog, c'est toujours une joie... mais, juste pas là. Quelle idée, tout d'abord, d'avoir voulu engager Nicole Kidman (si ce n'est que son nom commence en "Ki", je reconnais le challenge) la seule personne qui ne bronze pas dans le désert. Elle est aussi crédible dans les dunes que M. Pokora dans une librairie. Je ne voudrais point paraître mesquin mais il semblerait qu'il y a plus de botox dans ses joues que d'eau dans la bosse de son dromadaire... Elle ressemble, la pauvre, de plus en plus à son modèle en cire (fondu, avec la chaleur, forcément) ne pouvant bouger un muscle du visage que lorsqu'un marionnettiste caché dans le plafond tire à fond sur un fil (encore un effort et on aura bientôt un troisième frère Bogdanoff). Son jeu est grotesque à l'image de cette séquence où, en plein désert, on lui offre une tête de cabri et qu'elle lâche un "waaa" (ouais, juste un "waaa", ce serait presque drôle si ce n'était ce bon Werner aux commandes). On voit bien, l'enfoiré, ce qui a pu l'intéresser dans ce projet : voyager gratos en Jordanie et au Maroc tout frais payés. L'histoire, elle, forcément intrigante sur le papier (les aventures dans le désert de Gertrude Bell - genre de T. E Laurence au féminin (T. E. Laurence, au teint de cadavre, interprété par Robert Pattinson, eheh - le budget crème solaire a dû exploser)) se révèle au final aussi passionnante que la course en trottinette au Paris-Dakar : la donzelle n'en fait qu'à sa tête et, bravant les autorités britanniques, part sur son dromadaire avec une poignée d'hommes et une quinzaine de malles (il y a au moins un lit king size pliable dans les bagages) pour rencontrer des éminences perdues dans le sable – le contact est rude mais souvent les portes s’ouvrent devant la belle aux cheveux de feu... Franchement, on s’en tape royal, comme un couscous.

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Ah oui, cherry on the cake, il est aussi de ses amourettes (deux, ô combien tragiques, mes amis) avec James Franco (la première partie du film, consternante) et un consul moustachu... Comment dire ? On sent bien que le Werner est plus doué pour filmer des sauts à ski, un volcan ou des nains que des histoires romantiques... Aïe aïe aïe, que ces deux histoires sont cucul la praline - Herzog veut se la jouer sûrement romantique à mort (en hommage sans doute à sa contrée) et reste au niveau des pâquerettes (je vais me retenir de parler de la musique : de l'envolée pompière hollywoodienne, mes amis, avec un ptit côté ethnique - genre l'arabe faisant des vocalises alors que le vent s'abat sur les dunes et que la caméra s'envole... Mon Dieu… Lelouch, sors de ce corps). Si on peut éventuellement, parfois, apprécier ces mouvements ultra chaloupés de caméra (aussi mouvante que des sables) ou ces plans qui partent soudainement dans le ciel (bravo le gars aux commandes du drone, non, franchement bravo), on a tout de même franchement du mal à en voir l'intérêt. Ah oui, c'est joli cette caméra qui serpente au ras du sol pour contourner une table ou traverser une salle de danse mais... hein ?... c'est quoi le but de la chose ? C’est pour la 3D ? Au mieux, disons-le franco de port, on assiste à un joli livre d'images sponsorisé par National Geographic (oh pétard, je repense à la séquence de danse chez les Druzes... ohohoh... là c'est digne du folklore de Gannat...), au pire, il s'agit d'un truc sans âme avec la pauvre poupée Kidman qui part désespérément à la recherche des expressions perdues de son visage : une mission extrême, comme Werner les aime, mais affreusement vaine...

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 Venez vénérer Werner

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Ne tirez pas sur le Shérif (Support Your Local Sheriff) (1969) de Burt Kennedy

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Qui a dit que Burt Kennedy n'était pas un grand réalisateur ? Bon, il avait visiblement raison. Il nous sert ici une sorte de western-coquillette autant dire un film de genre qui tente d'être drôle. C'est, disons-le, léger léger. Comme nous sommes de bonne humeur, nous tenterons de sauver (ou pas) deux trois choses. Torchons tout d'abord l'histoire en deux lignes : James Garner (un brin bouffi) débarque dans un bled et prend le poste de shérif dont personne ne veut (trop dangereux en raison de la family Danby qui fait régner sa loi). James tire plus vite que son ombre et va rétablir l'ordre fissa... Bien. Au niveau du générique, on a quelques grandes gloires du genre : à ma droite, Jack Elam dans le rôle de l'assistant un peu couillon de James - il louche autant que le bar du coin et on est un peu dépité de le voir autant se galvauder. A ma gauche, l'immense Walter Brennan dans l'un de ses derniers rôles sur grand écran : il est censé jouer le pater effrayant de la famille Danby, on y croit autant qu'un flamby. On pourrait aussi évoquer Joan Hacket en jeune sauvageonne (the girl of the western, forcément in love avec le James : un rôle de garçonne qui grimpe aux arbres bien gentillet) ou Bruce Dern dans le rôle du fils idiot au sein de cette famille Danby peu fute-fute. Avouons que son regard torve et dubitatif fait mouche, un regard qu'il lance au James lorsqu'il se voit forcé par ce dernier à prendre place dans une cellule de prison sans barreau (ouais, on les a commandés mais ils sont en retard) : c'est le petit instant absurde du film qui nous fait lâcher un petit grommellement de satisfaction, cela n'ira malheureusement guère plus loin. Bref. On est plus dans le western du dimanche matin (quand tout le monde dort) que dans celui du dimanche aprèm (qui tient la route sans être un chef-d'oeuvre). Comment il dit, le Gols ? Dispensable, c'est exactement le mot - ou vraiment pour se faire une séance de easy-watching sans avoir la crainte de perdre le moindre neurone. Léger léger, je l'ai déjà dit.

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26 janvier 2016

LIVRE : Histoire de la Violence d'Edouard Louis - 2016

9782021177787,0-3013282Si le personnage d'Edouard Louis vous gave à la télé, ouvrez donc son livre : il est à peu près à l'opposé du bougre. On est même carrément scié devant la merveilleuse tenue de ce bouquin à la construction savamment complexe, qui tranche avec la jeunesse de l'auteur et qui amène enfin un peu de tenue stylistique dans la littérature française contemporaine. Pour dire les choses, Louis a un style, un vrai, peut-être hérité de certains aînés (Mauvignier, Guibert, Faulkner) mais qu'il développe avec sa personnalité propre. Il trouve même avec Histoire de la Violence une façon inédite de raconter, jonglant avec les constructions et les concepts grammaticaux classiques. Dans un flot verbal impressionnant, il fait valser les registres et les tons avec un sens du jeu avec la langue ébouriffant. Tout ça en restant bien "cadré" dans la tradition française, auto-récit et mélange entre fiction et réalité en bandoulière. Une sorte de Christine Angot qui écrirait bien, si vous voulez.

Tout tourne autour de quelques heures où Edouard Louis (et son avatar Eddy Bellegueule) a subi un traumatisme, une agression et un viol par un inconnu qu'il a attiré chez lui pour baiser. Quelques gestes, quelques mots, que l'auteur va scruter, ressasser, répéter jusqu'à épuisement pour en tirer le sens, pour tenter de comprendre ce que lui y a mis d'affect, de ressenti, d'explication. Pour ce faire, il va inventer une sorte de "discours indirect au cube" : il y a le récit direct, à la première personne ; il y a la narration de ce qu'il en a dit aux policiers ; il y a le récit qu'en fait sa soeur, dans sa langue à elle, héritée du Nord populaire, suite au récit qu'il lui en a fait ; il y a la retranscription de ce récit réentendu derrière une porte par Louis ; il y a enfin les commentaires et les corrections que lui apporte à la parole de sa soeur. Entre ces différentes strates de récit, la langue sillone dans les styles, de l'érudition intello de son auteur au langage fleuri de la soeur, et c'est par elle que l'évènement traumatique va finir par être "épuisé", par elle qu'il va finalement mettre un point final aux séquelles. La langue était déjà le sujet principal de En finir avec Eddy Bellegueule ; ici c'est encore plus puissant : en parlant de ce viol, il revient sur le sujet du déracinement, de l'incompréhension dûe à la barrière des cultures, du refus de la fatalité d'être né quelque part, et de l'impuissance des mots. On n'est jamais perdu dans les méandres de ces points de vue qui s'entrecroisent, qui reviennent infiniment sur les mêmes détails, les mêmes gestes, avec juste quelques décalages sémantiques, quelques changements de langue. Au contraire : le livre se lit comme s'il était écrit d'un souffle, malgré la complexité impressionnante de ces strates de langage qui se chevauchent. Et on se dit que finalement, le sujet du livre n'est pas le viol subi par Louis, mais la façon de le raconter selon sa culture, son point de vue, ses tics langagiers et ses a-priori. C'est brillant, et cette richesse d'écriture fait oublier qu'on a encore une fois à faire à un récit nombriliste ; jamais Edouard Louis ne cède à cette tentation toute nationale : son livre explore les méandres de l'écriture comme a pu le faire De Bruit et de Fureur à une autre époque. Pour une fois qu'un auteur d'aujourd'hui tente d'inventer quelque chose en matière de langue, moi je dis : respects.

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24 janvier 2016

Voyage à deux (Two for the Road) (1967) de Stanley Donen

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C'était l'époque où Hollywood savait encore faire des films matures (ne reste maintenant que des films d'adolescents très attardés (Apatow, au secours !) ou des films de super-héros à la con (Spider-man, au secours ! Ok j'arrive)). Il faudrait être aveugle pour ne pas tomber sous le charme de ce couple qui s'aime presque "malgré lui", qui essaie ensuite de s'aimer, puis ne s'aime plus guère et se sépare - ou pas. Si ce n'est l'évidente réserve relative aux différentes coiffures de l'Hepburn (une choucroute avec deux ou trois saucisses reste une choucroute), tout le reste est parfait : les dialogues cousus mains, la couleur des voitures et des pulls vintage (ambiance très Pierrot le Fou), des seconds rôles féminins à tomber (Jacqueline Bisset, la madre puttana de dio pour rester poli...), des seconds rôles masculins en col roulé (Georges Descrière ou l'élégance française ? Ah ouais d'accord), le montage finaud, la musique de Mancini somptueuse, les imitations d'animaux au taquet (Hepburn es-spécialiste en poule et mouton, Finney es-spécialiste en canard)...

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Je gardais bizarrement en tête un souvenir beaucoup plus sombre et caustique de ce couple qui se craquèle avec le temps. Des disputes, il y en a, des invectives aussi, des tromperies en prime (des deux côtés), des têtes d'enterrement en veux-tu en voilà... Mais pas que, du romantisme bon enfant, autant dire du romantisme tout court, il y en a aussi. Oui, un couple s'use et j'avais beaucoup aimé ce petit ton qui montre "l'air de rien" un couple qui s'auto-détruit de l'intérieur : il est beau gosse, elle est glamour, ils voyagent à la coule, ont presque tout pour eux et se prennent quand même à un moment le mur... Même si cela peut sembler un peu facile, Donen fait un choix radical : tant qu'on n’a pas du thune, tant qu'on se fout des autres, tant qu'on reste indépendants, tant qu'on ne calcule pas, on enjoy sérieusement la life - on ne s'en rend pas toujours compte sur le coup car il y a... des contre-coups (c'est souvent un peu fatiguant...) mais c'est dans ces moments qu'on prend vraiment son pied en improvisant en temps réel, en ayant rien d'autre à faire que de surprendre l'autre... Puis vient les vacances avec les amis coincés du cul, leur gamin (une gamine pour laquelle l'idée de baffasse a été inventée... la chierie, les gosses, au cinéma...), l'argent qui rend la vie trop facile, le manque de liberté qui rend les choses tristes, la routine même sur la route... Tout était prétexte à rire (un oeuf), tout est prétexte à engueulade dantesque (un oeuf). Donen multiplie les fils rouges au cours des aventures et l'on ne cesse de trouver des échos d'un épisode à l'autre : des lieux, des objets, des instants qui se répondent, qui créent aussi bien une complicité entre les deux amants qu'entre ceux-ci et le spectateur. On s'amuse de leurs péripéties initiales, on est chagrin de les voir se regarder en chien de fusil - comme si l'on avait malheureusement si peu de mal à s'identifier à eux - bien qu'on soit moins beaux (je parle pour moi... quand ma fille a vu Andrey Hepburn, elle a dit "c'est maman ?" C'est flatteur sauf qu'Audrey Hepburn n'a quand même rien de malgache... Je dis ça...).

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D'aucuns trouvent Audrey Hepburn fade ? Alors là, je ris tout seul face à mon clavier : elle a toujours un sens parfait du timing, de la bonne expression quand, du froncement de sourcils où. Légère, grave, mutine, sombre, lumineuse, elle est l'essence même de ce road-movie amoureux qui se crashe à l'occasion mais trouve toujours de l'énergie pour repartir. L'autre moteur du film est la bête jalousie masculine et elle est ici superbement mise en scène par un Donen qui n'a point besoin de forcer le trait pour le rendre parfaitement crédible. Two for the Road reste un tour de force des sixties, un film incontournable pour tout couple pré ou post mariage, pour tout couple voulant tenter de faire un petit tour à deux pour le pire et le pire en souvenir du meilleur (le meilleur est toujours derrière soi, c'est l'idée même de couple qui veut ça). Two for the Road, un chef d'oeuvre ? Comme cela n'a pas plus de sens que l'amour éternel, disons simplement oui. For the road.

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LIVRE : On ne peut plus dormir tranquille quand on a une Fois ouvert les Yeux de Robert Bober - 2010

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Suite à la lecture des Cahiers de l'Herne consacrés à Roché, j'avais été mis sur la piste de ce roman de Bober (lui-même assistant de Truffaut) où le personnage principal, Bernard Applebaum fait de la figuration dans Jules et Jim - suite à sa rencontre avec un certain Robert... Cet épisode du tournage de Jules et Jim n'est qu'un épisode parmi d'autres dans cette histoire très modianesque (films, photos, lettres font constamment resurgir le passé) mais permet au narrateur au moins deux choses essentielles : l'une sera d'embrasser, lors du tournage d'une scène, un ancien amour (un vrai baiser volé purement cinématographique qui restera sans lendemain... sans lendemain dans les faits ou sur la pellicule (la scène sera coupée au montage) mais dont la trace restera vive dans l'esprit de Bernard... le passé n'est jamais totalement sans lendemain...), l'autre sera de connaître plus en profondeur la vie de sa mère : après la vision du film, celle-ci confiera à son fils qu'elle connut à la même époque deux personnes dont l'un deviendra le père de Bernard (mort dans les camps) et l'autre son beau-père (mort dans l'accident d'avion où se trouvait Marcel Cerdan, dis donc). Des films qui font resurgir des faits (ceux de Truffaut mais aussi ceux d'Ophuls), la recherche de photos, aux puces, ou des visites de musée qui donnent lieu à des rencontres, des liens secrets, par le biais d'artistes, qui se tissent comme par magie (Bernard a un demi-frère, Alex, fan de Harpo Marx : quand il reprend contact avec sa tante exilée aux États-Unis (celle-là même que devait rejoindre le père d'Alex avant de mourir en avion), il apprend que cette dernière, danseuse de claquettes, a tourné dans plusieurs films des Marx Brothers), ou encore des amours qui renvoient à des œuvres ou à l'Histoire... Bober place en exergue cette magnifique phrase de Modiano ("Je n'avais que vingt ans, mais ma mémoire précédait ma naissance") et n'a de cesse dans ce "récit romanesque" de se replonger dans le passé, dans celui de son père, dans celui de l'Histoire avec un grand H (l'arrestation de son père en 42 à Paris, l'internement de Franz Hessel, le fameux Jules, au camp des Milles...) qui ne finira jamais d'en créer avec un petit "h" et un "s". On sent toute la pudeur de Bober derrière tous ces souvenirs qui affleurent, souvenirs qu'il essaie toujours de décrire avec simplicité, avec précision sans chercher à tomber dans de grandes phrases littéraires... Le « style » n'est d’ailleurs pas forcément le point fort de cet ouvrage mais il est plaisant de voir la façon dont Bober tisse des liens intimes entre les œuvres d’art, les lieux historiques et les gens qu'il côtoie. Un Truffaut ou un Roché n'aurait sûrement pas trouvé à y redire. C'est forcément un compliment.

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Anomalisa (2016) de Charlie Kaufman & Duke Johnson

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Il est rare d'assister à un cunnilingus dans un film d'animation. Qu'est-ce que je voulais dire sinon ? Ah oui, sept ans après le totalement déjanté Synecdoche, New York (remember la théorie du gars Bastien sur le gars qui pisse vert : tout un programme), Kaufman nous revient avec cette petite chose fragile mais tout aussi vertigineuse : le personnage principal, atteint apparemment du syndrome de Fregoli (du nom de l'hôtel dans lequel il passe une nuit... du nom de l'acteur au mille visages avant Lon Chaney... du nom du syndrome (vous êtes un peu lourd ce matin, faut tout vous expliquer) qui fait que l'on confonde toute personne que l'on rencontre - je dis ça, je dis rien), va semble-t-il, l'espace d'une nuit ou d'un instant pour être poétique, remettre en cause son existence affreusement banale (mariée, avec un gamin pour lequel les claques ont été inventées à la base). Il vient à Cincinnati pour faire une conférence (il est l'auteur d'un bestseller, un ouvrage à la con pour venir en aide à son prochain) ; out of the blue, il reprend contact avec Bella, une ancienne liaison datant d'il y a plus de dix ans - dès qu'il l'appelle, il semble déçue : elle n'a plus la même voix qu'avant (on se rend compte peu à peu que tous les gens qu'il rencontre se ressemblent étrangement et ont tous la même voix) ; ils se revoient mais ces retrouvailles tournent vite au fiasco... Heureusement, notre homme, triste comme un fruit trop mûr, va faire la rencontre de deux jeunes femmes fans de son ouvrage : parmi elle il y a Lisa qui n'a pas la même voix, ni la même faciès que les autres. Après des préliminaires qui durent des plombes, ils font l'amour pendant trois minutes (classique, hein) : une folle nuit amoureuse (... après, chacun à ses références) dans cet endroit plus tristos que Lost in Translation... Il pense avoir rencontrer the pearl, celle pour laquelle il serait prêt à tout quitter... sauf que dès le petit dèj, elle commence à avoir la même voix que les autres, fait taper sa fourchette contre ses dents (ça exaspère), parle la bouche pleine, bref rien de bien folichon... Vous ne voulez pas que je vous raconte la fin non plus ? On y est presque cela dit...

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Oui, ces petits personnages animés qui se révèlent par ailleurs des robots (tu perds facilement la face quand tu te cognes contre un mur) ont quelque chose d'affreusement humains comme le soulignait l'affiche. On est à la fois dans l'ultra minimalisme (le check-in dans l'hôtel dure trois heures, les marionnettes se déplacent plus lentement que les Mystics dans Dark Crystal (pas encore sur ce blog le film de Jim Henson ? Une honte, une honte)) et dans l'Essentiel, avec un grand E, l’essence même : la banalité de la vie, des rencontres, de l'amour, ce syndrome de Fregoli ayant ceci d'effrayant : est-ce vraiment un syndrome ? Les répliques des gens sont si prévisibles (sauf celles du gérant de l'hôtel (au bureau extraordinaire) au cours de ce rêve qui se transforme rapidement en véritable cauchemar à la Brazil) qu'on se demande finalement s'il l'on ne vit pas déjà dans ce monde aussi normalisé qu'une chambre d'hôtel... Notre héros, lors de sa conférence, finit par péter un plomb (la petite parenthèse politique) avant de revenir gentiment dans les rails, l'"anomalisa" (anomalie-Lisa, get the joke ?) ayant apparemment vite rejoint les rangs des "normalisa"... il retrouve ainsi sa bonne petite vie de merde. Que reste-t-il de ce « voyage » ? Etait-ce une petite parenthèse de bonheur pur ou un épisode terriblement pathétique faisant ressortir encore plus le vide de son existence ? Minimalisme, métaphysique, Kaufman jongle encore avec tact et pudeur entre ces deux gouffres avec ce film aussi feutré, sur la forme, qu'une moquette d'hôtel quatre étoiles. Malin, malicieux même (l'épisode dans le sex-shop, parfait, la reprise de la chanson de Cindy Lapuer, pas mieux) mais un peu pépère.

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23 janvier 2016

Crazy Amy (Trainwreck) de Judd Apatow - 2015

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Vous vous souvenez des débuts de Judd Apatow, avec ses films malpolis et poilants, mais un peu trop conventionnels dans le fond ? Eh bien il n'a pas bougé du tout, sauf qu'il n'est plus malpoli ni poilant. Crazy Amy fait peine à voir, tant on a l'impression que le gars, ça y est, a touché le fond de sa dépression et ne se donne même plus la peine de tenter de faire rire ou de nous déranger un petit peu. Exsangue, presque effrayant tant le tempo est faux, déployant des punch-lines fatiguées dont on a l'impression qu'elles sont toutes suivies d'un silence géné (rendez nous les rires enregistrés, ça vaudra mieux), porté entièrement sur une actrice stéréotypée, cabotine et pathétique, le film pourrait n'être que poussif et désolant s'il n'était aussi malsain et moraliste. On sait qu'Apatow, sous ses dehors anti-conventionnels, n'aime rien tant que les bonnes vieilles valeurs familiales hétérosexuelles et normées : Crazy Amy restera sûrement comme la plus poussée de ses oeuvres dans ce sens là. Pendant 1h30 interminables, il nous montre Amy, célibataire multipliant les aventures d'une nuit, inadaptée socialement, gaffeuse et lourdaude, et qui a une sainte horreur de tout ce qui peut ressembler aux conventions familiales. Son père lui inculque dès le plus jeune âge les vertus de la polygamie, sa soeur est affreusement conventionnelle, bref Amy veut être libre et seule. On l'aime donc plutôt bien... mais ça dure deux minutes.

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On se rend vite compte que pour Apatow, le célibat c'est la définition de la débilité légère : crispante, puérile, vulgaire et complètement con, son héroïne nous est dépeinte comme une anomalie, que tout le film va essayer d'annuler pour la faire rentrer dans la case "je suis enfin normale après avoir découvert l'amour dans le regard de mon futur enfant et j'aurai aussi un chien et des fleurs". Au contact d'un médecin du sport maladroit mais so craquant, elle va faire l'expérience de la rentrée dans le rang, et finalement accepter ce que lui propose le gars : être enfin raisonnable, coincée, fidèle et soumise, accepter les goûts du mâle dominant (les pom-pom girls par exemple, ce qui donnera une séquence finale à vous faire froid dans le dos de bien-pensance et de happy-end antédiluvien), et en finir avec sa vie dissolue de croqueuse d'homme même pas maman à 30 ans. Générique, bonheur, tout est bien dans le meilleur des mondes normatifs possible. S'il y avait une once de second degré là-dedans, on pourrait pardonner à Apatow de céder aux sirènes du cinéma commercial bien-pensant. Malheureusement, tout ça est d'une grande sincérité, et même semble être le but du film : nous faire comprendre que là est le bonheur. En tout cas, la première partie plus "comédie adulescente" est tellement plate que tout semble indiquer que seule la fin moraliste intéresse le gars. Le passage de l'un à l'autre se fait par une séquence extravagante de vide, où Apatow convoque Matthew Broderick et... Chris Evert, symboles de la loserie revendiquée, qui ne sont pas apparus jusque là dans l'histoire, et viennent d'un coup faire un bilan de la vie d'Amy. N'im-por-te-quoi. N'y allons pas par quatre chemins : Crazy Amy est nul, interminable et douloureux à regarder.

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