Shangols

26 mai 2019

Le Repentir (Back Pay) (1922) de Frank Borzage

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Rien de tel pour célébrer un anniversaire (28 printemps si on enlève le foie) qu'un petit Borzage inédit. Et pas un truc obscur et foireux, attention. Back Pay (1922, presque un siècle, fusil – entièrement conservé) est l'histoire d'une simple fille vénale de la cambrousse, Hester Bevins (Seena Owen) qui part "réussir" à New-York : elle y parvient non point à la force du poignet mais grâce à la bienveillance d'une sorte de sugar daddy de Wall Street. Elle enchaîne fiesta sur fiesta et oublie vite son aspirant amoureux, Jerry, resté comme une âme en peine dans sa campagne... Seulement voilà, en 1917, pendant qu'elle fait la belle et la bombe, l'autre se prend des balles et des bombes (très joli parallèle effectué entre les deux scènes : se tenir les bras en l'air n'ayant définitivement pas la même signification pour l'un et l'autre). Jerry revient aveugle avec un poumon plus fébrile que celui de Gols. Il lui reste trois semaines à vivre, bigre. Hester va venir à son chevet et pour le rendre ultimement heureux se marier avec lui... Facile sacrifice quand on voit le temps qu'il reste à vivre au bougre... Seulement la rédemption d'Hester ne fait que commencer : à la mort de Jerry, le fantôme d'icelui fait prendre conscience à la belle (enfin, la belle, la belle, c'est relatif, surtout avec son âme de "crêpe-de-Chine") qui lui faut radicalement, pour être en paix avec elle-même, changer de style de vie... L'argent ne fait décidément pas le bonheur, surtout celui de la conscience.

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Petite merveille exhumée et restaurée par The Library of Congress qui ne peut que faire notre bonheur. Scène champêtre reposante ou scène urbaine trépidante, le film alterne avec un vrai sens du rythme la vie de patachon d'Hester (sans cervelle à New-York - son caprice pour avoir un vison à 22.000 boules, un montant totalement indécent pour les gilets jaunes de l'époque et pour Bougrain-Dubourg et sans repère dans sa bourgade d'origine quand elle daigne y revenir - seul ce bon Jerry semble se souvenir d'elle). Et puis il y a ce fameux tournant du match quand Jerry (séquence courte mais prenant aux tripes) tombe sur le front. Hester, progressivement, face à ce cadavre non déambulant (ah putain, un lit d'hôpital dans un Borzage, on retrouve ses bonnes vieilles bases : j'ai joui) un type mourant et aveugle qui va finir par ouvrir les yeux de notre héroïne (j'ai abusé du rhum, je vous l'accorde). Le pauvre Jerry est une loque, filmé qui plus est dans le l'ombre, ce qui met d'autant plus en lumière le désarroi d'Hester. C'est le début du remonté de pente et du regain de fierté : les cauchemars et les hallucinations d'Hester (Jerry, dead, is still around, sous forme d'ectoplasme, à la fixer dignement de son regard retrouvé) vont non seulement la tournebouler mais surtout la remettre sur le droit chemin ; faire payer les frais d'obsèques de Jerry par son sugar daddy, comment peut-elle oser ? La vénalité a ses limites et son sens de l’honneur finit par reprendre le dessus. Certes, l'actrice en fait des tonnes dans le côté mélodramatique et torturé et la fin tire un peu en longueur - vu toutes les mines qu'elle prend, c'est un véritable exorcisme... Mais le final sera d'autant plus libérateur. Un Borzage sentimentaliste à souhait : mieux vaut trouver l'amour dans la mort que de le noyer sous l'argent facile. Une morale saine et un film aussi trépidant (bon, ok le dernier quart d'heure est plus assagi) que l'agitation et le trafic dans les rues new-yorkaises. Nirvana borzagien que cette pépite joyeusement offerte à mes yeux.

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A l'aborzage !

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LIVRE : L'Amour est aveugle - Le Ravissement de Brodie Moncur (Love is blind...) de William Boyd - 2019

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On reste fidèle à l'ami Boyd même si ses romans sentent un peu la poussière, restant dans la veine rocambolesque d'un John Irving qui n'a jamais vraiment évolué. On est ici à la fin du XIXème siècle, suivant les traces d'un gazier accordeur de piano (un travail de précision, indéniablement). Notre Ecossais, quittant promptement le foyer familial (un père totalement starbé), va d'abord vivre à Londres, puis à Paris. C'est là qu'il fera la rencontre d'une chanteuse dont il va, suivant la formule un peu creuse, tomber éperdument amoureux. Le pauvre. Problème principal : elle est mariée avec un pianiste d'un certain âge et surveillée de près par le frère d'icelui. Brodie, c'est le nom de notre héros, va malgré tout tout tenter pour vivre son amour avec cette Lika... Ce qui l'emmènera à Saint Pétersbourg, puis à nouveau en France, avant un exil "forcé" aux îles Andaman (cherchez sur la carte, c'est facile). Que d'aventures, de touches (jeux de mots), de rebondissements (souvent sanguins d’ailleurs, qu'il s'agisse de duel russe improbable ou des crises dues à la tuberculose de notre cher Brodie).

On voyage, on voyage, on navigue dans l'atmosphère parisienne et russe de cette fin de siècle et on apprend à accorder des pianos. Bon, c'est du romanesque classique, basique, avec une certaine facilité chez Boyd à trousser des dialogues, à faire des descriptions précises sans nous noyer sous les détails. C'est surtout le caractère volontaire, combattif de ce bon Brodie (cette façon de lutter contre son père, contre sa maladie, contre ce maudit sort amoureux) qui est ici privilégiée. La dernière partie, résolument plus exotique (l'un des points forts du voyageur Boyd), laissant tomber le piano pour l'anthropologie (les moeurs sexuels des Andamans - on apprend plein de choses passionnantes, notamment le fait que se manger les cils est considéré comme un acte amoureux - j'ai pas essayé, ne me demandez pas), est malheureusement un peu la partie congrue du roman - qui tente de nous servir un final romantique et mélodramatique un brin attendu... Un Boyd parfait en voyage ou sur la plage, de la littérature de grand-mère à "gros caractère" plus divertissant que passionnant, une petite brioche littéraire sans conséquence, une sorte de roman de gare de qualité supérieure, si on veut...

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Miracle au Village (The Miracle of Morgan's Creek) (1943) de Preston Sturges

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On aime bien Preston Sturges même si lorsqu'il tente de jouer avec le burlesque, on ne le sent pas toujours complétement à sa place. Attention, avant de se faire tirer dessus, il est bon de préciser que ce film se joue à l'énergie et qu'au départ, on trouve la chose assez réussie.  Mais bon avant de s’emballer, l'histoire, first, en deux mots : Betty Hutton est une jeune donzelle qui aime à sortir... Après une folle nuit durant laquelle elle est passée de soldat en soldat (l'appel du front, une ultime fête avant le départ), elle se réveille un peu gênée aux entournures : elle apprend d'une part qu'elle s'est mariée (mais avec qui ?) et d’autre part qu'elle est enceinte (mais de qui, le double doute étant  permis). La seule façon pour elle de garder les apparences serait de se marier avec le ptit gars qui lui tourne depuis toujours autour Eddie Bracken... Encore faut-il d'abord divorcer - et cela va s'avérer diablement compliqué.

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Bon, on est dans la comédie pure et les acteurs sous acide font tout leur possible pour charger la mule : Betty Hutton en fofolle hystérique, Eddie Bracken en concon bègue qui panique à la moindre petite pression (I see black SPOTS !) et le père de la Betty en vieux bougon tout autant hystérique (quand il tente de donner un coup de savate au dernier qui passe, il se rétame toujours la tronche de façon spectaculaire - si c'est drôle) ; on pourrait presque adjoindre au trio la chtite Diana Lynn (dix-sept ans au compteur mais interprétant la jeune soeur de Betty de quatorze ans) qui amène également pas mal de peps et de fraîcheur à la chose. Bref. Au départ, disais-je, on prend un certain plaisir à voir ces explosions de joie (youpi, c'est la fête), ces règlements de compte sauvages (le père, célèbre pour ses empoignades dès lors qu'on tourne autour de sa fille : Eddie en fera plus d'une fois les frais), ces situations rocambolesques (pas facile de demander le divorce quand on ne sait avec qui on est marié). Betty a de la gueule, Eddie bug, le pater hurle... Voilà, le problème, quand on est pas dans la demi-mesure, c'est qu'au bout d'un moment tout cela peut paraître too much, voire un peu gonflée à l'hélium. Désolé, ami Preston, mais n'est pas Lubitsch qui veut, et on sent souvent que la chose manque un peu de finesse : beaucoup d'éclats, mais peu de rires. Betty nous saoule, Eddie en fait trop, le père lasse - le burlesque tourne un peu à l''hystérie collective - on peut trouver cela diablement électrisant, certes, ou un brin redondant (je fais, triste sire, un peu partie de la deuxième école). Après, attention, ne me jetez pas dans les ronces : l'ensemble reste agréable à suivre et on s'accroche aisément jusqu'au bout pour savoir comment la pauvre Betty, victime d'une folle nuit, et le bouc-émissaire sacrificiel Eddie, vont bien pouvoir s'en sortir en évitant le scandale (et ce d'autant qu'ils ont le chic pour rendre la situation encore plus compliquée...). On aime tout particulièrement, au cours du bazar, (Sturges, si élégant dans sa mise en scène) ces longs plans qui suivent dans les rues du village les deux jeunes gens discutant (tous les dix mètres, ils enquillent une autre rue et la caméra les suit avec une fluidité redoutable). Malheureusement, on aurait bien voulu être autant charmé pour "l'humour énergétique" de la chose - mais parfois, trop c'est trop et le pauvre Bracken, sûr d'être drôle et un peu en free-lance, ne cesse d’en faire des tonnes... Bon. Un Sturges vitaminé qui n'a pas, à mes yeux un peu filtrant (je m'en excuse), l'élégance et la subtilité de certains de ses précédents films.

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25 mai 2019

Seule sur la Plage la nuit (Bamui haebyun-eoseo honja) (2017) de Hong Sang-soo

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En route pour le grand rattrapage des films de Hong tournés ces derniers mois (opus 2 sur 4) : que dire donc de ce Seule sur la Plage la nuit qui, sur le papier, s'annonce comme un des films les plus personnels du cinéaste coréen (sa liaison avec la ravissante Kim Min-hee, actrice de Mademoiselle et héroïne de ce film pour ne pas dire "ces" films, celui-ci se composant de deux parties bien distinctes). Première partie, donc, qui nous amène à Hambourg sur les traces d'une certaine Young-hee des plus mélancoliques : suite à son "affaire" avec un cinéaste marié (qu'elle attend... ou pas), elle fait le point avec l'une de ces anciennes amies sur son existence, ses envies, ses doutes. Des discussions plus ou moins oiseuses (on ne voudrait pas être dur avec l'ami Sang-soo, mais avouons que la chose n’est pas vraiment fun pour ne pas dire assez terne) sur le sens de l'amuuur, sur la séparation et sur la life quoi... L'épisode se termine un peu en queue de poisson (comme un amour avorté ?) avec une Young-hee échouée sur la plage et portée à bout de bras par un mystérieux quidam... Noir, nouveau générique, et réapparition de Young-hee les yeux humides dans une salle de cinéma (était-ce un épisode du passé, vient-elle d'assister au film de son propre amour, est-ce la projection d’une envie de couper les ponts ?... autant d'énigmes, qui le resteront...). Deuxième partie, so, avec notre héroïne de retour en bord de mer coréen qui croisent quelques-unes de ses connaissances. Qui dit bord de mer, again, dit vague à l'âme et notre jeune âme en peine de ne pas sembler plus jouasse que dans la première partie... Deux épisodes (des plans-séquences hongiens) un peu plus follichons viendront éclairer ce second pan de l'histoire : un dîner arrosé entre amis où la chtite se lâche et se montre limite hautaine (elle se considère comme la seule capable de vraiment aimer... devant des hommes peu dégourdis, elle finit par embrasser l’une de ses amies pleine d'empathie envers elle) et un face-à-face avec le cinéaste dont elle fut l'amante (un épisode rêvé, fantasmé ? forcément puisqu'il s'agit d'un film de Hong où souvent l'essentiel se déroule dans l'esprit des personnages) : chacun se livre "coeur et âme" (les explosions soudaines et hallucinantes d'une Young-hee qui se reproche de casser tout ce qu'elle touche, la complainte littéraire d'un cinéaste qui tente de mettre des mots sur ses bleus sentimentaux) en tentant devant des assistants médusés de faire le bilan de leur liaison...

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Avouons que l'on ne frémit que peu devant les dérives de cette héroïne un peu froide et ces scènes dialoguées qui manquent souvent de punch (à l'exception des deux "éclairs" de la seconde partie). Hong, avec une caméra définitivement amoureuse de cette héroïne au coeur errant, semble vouloir ici, avec une grande pudeur, mettre en lumière les tourments de cette femme un brin dépressive (elle a cessé de tourner et hésite entre partir s'installer en Europe pour recommencer à zéro ou tenter une nouvelle aventure dans cette cité balnéaire avec son amie coréenne aux petits soins pour elle). On sent à la fois le film "profond" (les éternelles hésitations du coeur, ces phases creuses où l'on est séparé de celui qu'on aime (ou qu'on a aimé)), une certaine recherche de l’épure (une longue intro et un rêve, qui peuvent cela dit tous les deux s'inscrire parfaitement dans la continuité de l'histoire) mais aussi parfois (sans être dur) un certaine lourdeur (des passages un peu longuet, un manque évident de légèreté dans ces discussions qui tournent un peu en rond) qui plombe l'ambiance générale du film. Une œuvre à n'en point douter très maitrisée et personnelle (pour ne pas dire mature) du gars Hong qui perd malgré tout un tantinet en énergie et en drôlerie (petit manque de distance par rapport au sujet ? - fort possible vu la capacité de notre homme à enchaîner les tournages en shootant plus vite que son ombre).   (Shang - 19/09/17)

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Pas facile de filmer l'absence, c'est la leçon de ce film pas simple et assez lourdaud, oui, de Hong, dont tour à tour on aime beaucoup et on déteste le cinéma. Ce film-là manque sévèrement de rythme, ou plutôt cultive un goût pour l'arythmie qui lui est bien un peu dommageable à force. Il s'agit, pari risqué mais pertinent, de filmer l'entre-deux, la période d'attente, de latence, d'absence, où le personnage principal vit dans l'espoir du retour de son amant. Hong décide de filmer tous les à-côtés, délaissant volontairement le noeud de son intrigue. Chaque fois que "l'action" risque de s'emballer un peu trop, il désamorce par une pirouette de scénario : dans la première partie, c'est ce mystérieux enlèvement de la comédienne en pleine plage ; dans la deuxième, ce même personnage qui lave des vitres sans que personne ne semble l'apercevoir, ou ces façons de jouer avec l'ambiguité (rêve ou réalité ? tournage de film ou réalité ?) dès que le film devient trop signifiant.

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En tout cas, voilà un défilé de scènes pour la plupart vidées de toute émotion, de tout événement. On apprécie ou pas cette ascèse totale au niveau du scénario, ces discussions infinies sur des détails (Rohmer en point de mire, aucun doute là-dessus), cette façon de cultiver l'énigme. Que raconte le film ? Où mène-t-il ? A cette discussion finale, avinée et un peu pathétique, avec le vieux cinéaste ? A cette bière bue sur la plage en compagnie de l'équipe de tournage ? Ou simplement à ces longs plans de solitude sur la plage ? En tout cas, si on reste un peu pantois devant ces longues séquences dénervées, il nous reste à admirer la mise en scène, elle aussi janséniste, de Hong, qui n'a jamais été aussi mathématique dans la construction de ses plans. Des lignes de fuite placées exactement au centre de l'écran, un parallélisme qui confine à l'autisme dans le placement des acteurs, une horizontalité des cadres qui ne se dément jamais, une rigueur incroyable dans le cadrage. Voilà qui étouffe un peu plus le film, même si on demeure épaté par l'absence de concessions formelles du bon maître. Bref, entre admiration et ennui, voilà dans quel état vous me trouvez à cette heure.   (Gols - 25/05/19)

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LIVRE : Dernier Arrêt avant l'Automne de René Frégni - 2019

9782072852749,0-5694334En ces temps de douceur printanière, il est toujours agréable de revenir à des livres qui ne vous veulent que du bien, qui vont vous faire autant d'effet qu'un petit courant d'air frais, et qui ne dérangeront pas votre sieste. C'est le cas de ce Dernier Arrêt avant l'Automne, gentil, très gentil objet léger comme l'air et amusant comme une girouette pour enfants. Un écrivain en panne accepte un poste de gardiennage et de jardinage dans un ancien monastère abandonné, même si le commanditaire demeure mystérieux et injoignable. Au gré de ses travaux dans le cimetière de la bâtisse (accompagné par un chaton mignon), il va déterrer un cadavre tout frais. Qui a donc enterré cet homme ? Les investigations du brave compère fileront sans façon sur les 160 pages du roman, avant de déboucher sur une révélation digne d'une série sur TF1, on n'est pas dans le thriller à insomnie, le suspense est aussi haletant qu'une partie de pétanque avec Shang (c'est toujours moi qui gagne) et le mystère aussi total que la recette des spaghettis carbonara. Mais on s'en fiche. Frégni ne peut pas s'empêcher de mêler le polar à son intrigue, on ne le changera pas, mais cette fois il semble se cogner complètement de son enquête. Lui importent beaucoup plus les infimes changements de saison, la magnificence de la nature, la beauté de la solitude, les souvenirs d'enfance sucrés-salés et la puissance de l'imagerie, que le gars voudrait bien gionesque, on le sent. Ok, nous on veut bien lire un roman sur la nature, qui se piquerait en plus de développer une petite intrigue criminelle ; le souci, c'est que Frégni a de trop petits bras pour parvenir à son but. Il nous sert un livre pas déplaisant, mais aux phrases à très faible portée pour décrire la beauté de ce qui l'entoure. Tout à fait incapable de magnifier tout ça, de lui donner une majesté ou une puissance quelconques, peinant à trouver du souffle, il ne sait que produire un machin sans ambition, sans grandeur et sans vrai style là où on sent bien que le gars veut envoyer du bois. Comme on aime Frégni et qu'on ne lui veut que du bien (de même que lui a l'air de ne vouloir que nous faire plaisir à bon compte), on restera bienveillant devant cette tramette sans ordre et sans nerfs, devant cette vision ringarde de la grande nature, devant ces personnages qu'on croirait issus d'un roman début XXème dépassé (quelques retours de roman régionaliste d'ailleurs dans cette psychologie bon enfant, dans cette façon de fermer le territoire, dans ces notifications naturalistes sans saveur), devant cette vision passéiste et utopique du libraire notamment (des gens qui lisent jour et nuit dans leur campagne et organisent des salons d'écrivains joyeux et rigolards) ; et on notera que, au moins, Frégni sait rester à sa place et ne cherche pas à écrire un chef-d'oeuvre intersidéral. C'est déjà ça. Pour ma part, je préfère quand même lire des livres qui visent la lune.

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Mardi, après Noël (Marti, dupa craciun) (2010) de Radu Muntean

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Il y a un indéniable petit savoir-faire roumain dans "l'aisance cinématographique" et le naturel des acteurs. Radu Muntean nous compte une histoire somme toute banale : un homme, deux femmes. Dès les deux premières séquences, on comprend que cet homme marié - ayant une fille d'une dizaine d'années -, entretient une liaison avec une chtite blonde. Bien. Le gars a l'air de ne pas être franchement un mauvais bougre, mais la situation demeure forcément délicate... La blonde étant la dentiste de la chtite, on sent notre homme pas vraiment à l'aise lorsqu'il s'agit de venir chez la praticienne, en famille. Notre blonde toute mimi commence elle aussi d'en avoir gros sur la patate, et on sent que la situation n'a que trop duré. Notre ami roumain prend ses roubignoles et son couteau et annonce cash, la veille de Noël, à sa femme qu'il est tombé amoureux d'une autre femme... Chérie, tu reveux de la dinde ? Ah ben oui, on sent que les fêtes vont se passer dans une atmosphère guère olé-olé...

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Le gros coup d'éclat de Muntean, c'est de ne filmer son film quasiment qu'en "plans-séquences" ; la scène d'ouverture, lorsque l'homme est au lit avec sa maîtresse, apparaît déjà comme un joli ptit tour de force (la caméra reste quasiment fixe, ce ne sont généralement que les acteurs qui changent de position devant l'objectif) mais on comprendra vite que ce petit effet de style deviendra la marque principale du film ; la scène de "l'annonce" ("Désolé, j'ai craqué pour une autre femme, fâchée ?") a lieu au bout d'une heure de film - séquence tendue au sein de notre couple qui n'ose dorénavant se regarder dans les yeux - et elle est suivie d'une scène de "crise" ("belle réaction" de la femme qui a envie de conchier son mari), un plan séquence d'une douzaine de minutes qui force le respect. Comme les acteurs, disais-je plus haut, ne tentent jamais de trop en faire et enchaînent leur réplique à la coule, sans rien précipiter, il se dégage de cette œuvre, point "polluée" par un quelconque montage, un réalisme indéniable ; du même coup, il faut relativement peu de temps pour qu'on s'attache vraiment à chacun des personnages - c'est tout du moins mon sentiment... Après, il est peut-être vrai que ce "savoir-faire" roumain, après une belle petite poignée de films salués ici ou là, est devenu une marque de fabrique un peu systématique et par trop visible. Certes. Il n'empêche que cette œuvre de Muntean (après un Boogie beaucoup moins convaincant) tient, formellement, solidement sur ses rails et charme, dans le fond, par sa justesse. C'est déjà po mal, non ?   (Shang - 05/03/12)

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Tout est dit plus haut, je ne peux que plussoyer et ajouter mon grain de sel à l'admiration dûe à ce film. On sent bien que ce qui importe le plus à Muntean, c'est le réalisme, la justesse des réactions, les acteurs, les infinies nuances du sentiment. Il regarde donc les choses se nouer et se dénouer dans la longueur, au rythme même de la vie qui bat (comme dirait Alexandre Jardin), nous offrant de très inspirés plans-séquence toujours merveilleusement cadrés. On dirait de ce fait qu'il garde tout, les moments de vide comme les pics d'émotion, et que c'est à nous de faire le boulot. C'est la vie, quoi, avec ses rires et ses larmes (comme dirait Anna Gavalda). Le film ne raconte rien d'extravagant, juste une histoire banale de mec pris entre un couple installé, une vie de famille normée et heureuse d'un côté, et l'aventure, la nouveauté, le risque de l'autre ; de vie qui bascule sans éclat, de la difficulté d'assumer ses choix. La sobriété de tout ça force le respect, Muntean sait comme personne retenir l'émotion, ne pas se laisser déborder et pourtant servir des scènes fortes et crédibles. Oui, le cinéma roumain semble enfermé dans cette forme-là, c'est vrai ; mais tant qu'elle est employée avec une telle intelligence, avec une telle attention aux acteurs et aux petits battements des coeurs humains (comme dirait Marc Levy), ma foi on s'en contentera.   (Gols - 25/05/19)

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Ocean's 8 de Gary Ross - 2018

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Un peu de distraction entre un Bartas et un Dardenne, ça peut faire du bien, surtout que Ocean's 8 s'inscrit dans la lignée de la série plutôt fun de Soderbergh (ici producteur) et que j'aime bien les films de braquage. Weinstein oblige, c'est cette fois-ci un casting uniquement féminin qui organise le hold-up, histoire de prendre toutes les précautions d'usage en terme de parité : les gonzesses prennent le pouvoir, la distribution est clinquante et froufroutante comme dans les pages de Vogue, et il n'y a même aucun acteur masculin dans les rôles principaux (si on excepte un couillon, représentant du mâle dominateur et sans scrupule, qui se fait avoir comme un bleu). Bon, ok. Les dames, sous la direction de Sandra Bullock, organisent comme il se doit le braquage du siècle, le fabuleux collier hyper-rare qu'on a vu dans tous les films de ce genre, qu'elles vont piquer durant une grande réunion, le gala du MET. Chaque participante, c'est la règle, a sa spécificité : l'acrobate, la pro de l'informatique, la bimbo, la perceuse de coffres, le cerveau, etc. On connaît la chanson, c'est toujours la même chose, et le plaisir est là de se faire raconter une énième fois la même histoire, façon conte pour enfants, avec ses rebondissements pas poss, ses échecs et ses brillantes réussites, ses surenchères de dernière minute, ses vannes bon enfant, etc. Bien.

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Le souci, c'est que le film, réalisé par un homme et joué par des femmes qui ont l'air de considérer leur statut comme un artifice, propose à peu près le contraire de ce qu'il voudrait dire. Toutes les actrices sont apprêtées comme au bal, tout en apparat, choisies de toute évidence pour leur plastique avantageuses plus que pour leur talent de comédiennes, entièrement contenu dans leurs tenues rutilantes et leurs boules avantageux : Bullock, Rihanna, Hataway, Paulson, même Blanchett, toutes semblent poser pour la galerie, rivalisant de charme et de gambettes pour montrer que les femmes sont au pouvoir. C'est vrai qu'elles sont aussi assez géniales, puisque leur braquage se passe très bien merci, et même ne subit aucun revers, se déroulant peinardement comme prévu ; aucun danger donc dans son exécution, aucun risque pris par les belles, on reste dans le confortable et la moquette épaisse. Cette intelligence, alliée à la plastique de ces dames et à leur humour, en font des sortes de super-héroïnes, et on veut bien que ce soit le style de la série (Pitt et Clooney étaient aussi sans défaut), on se dit quand même que Ross est passé à côté d'une occasion de faire un vrai film de femmes entre elles, fin et puissant. Il eût fallu montrer ces braqueuses prises dans un monde masculin, qui déifie la virilité, aux prises avec des prédateurs ou des crétins, mais pas les exfiltrer du monde pour servir un scénario beaucoup trop lisse. Bullock, au début, annonce qu'elle sort de prison avec 45 dollars en tout et pour tout en poche ; on la retrouve la scène suivante dans un loft qui pourrait contenir 17 fois mon appart, devant une maquette du MET qui a l'air de coûter le PIB de la Pologne, équipée jusqu'aux dents de nouvelles technologies et habillée de robes sexy à faire pâlir n'importe quel mannequin. Dans ce monde parfait, où rien n'est dangereux, où l'argent coule à flots, où les filles sont sexy et fun et futées et géniales, rien ne semble vraiment avoir d'importance, et du coup Ross rate la partie la plus importante de son film : le casse, qui se déroule dans une indifférence générale ; la mise en scène n'aide pas d'ailleurs, montage cut avec un plan toutes les secondes, dopage de n'importe quelle scène avec des lumières et de la musique trop glamour, anonymat complet dans le style. Alors, oui, on reste amusé par la mécanique de la chose, on ne s'ennuie pas vraiment. Mais à ce niveau de réalisme-là, autant se taper un bon vieux Cocteau.

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24 mai 2019

LIVRE : 1984 d'Eric Plamondon - 2011/2013

9782896982608,1-349333Johnny Weissmuller, Richard Brautigan, Steve Jobs : trois façons de voir l'Amérique, l'un côté stars, un autre côté beat, le troisième coté tech ; trois destins exceptionnels ; trois personnages que l'ersatz de Plamondon, nommé Rivages, va traquer pour tenter d'en comprendre les mécanismes mentaux, l'importance sociale, le malheur rentré, et surtout leurs rapports avec lui-même et sa propre vie. Avec comme point de mire, comme année pivot commune à tous : 1984, date de la mort des deux premiers, et modèle orwellien du troisième. Eric Plamondon, dont j'avais déjà aimé Taqawan, regroupe ses trois premiers livres en un seul gros volume : Hongrie-Hollywood express s'intéresse au champion olympique de natation, petit émigré hongrois devenu une méga-star en interprétant Tarzan, avant de finir dans la misère et la folie ; Mayonnaise à l'auteur mystérieux, fantaisiste et révolutionnaire de La Vengeance de la Pelouse, ses rapports douloureux avec les femmes, son originalité et son triste suicide ; Pomme S au créateur génial d'Apple et du story-telling à l'américaine, ses déboires familiaux confinant à l'autisme et sa fin en pleine gloire. Avec pour optique que ces trois destins ont ceci de commun qu'ils racontent des histoires, plus encore qu'une réalité, et que la société a besoin d'histoire, tout comme en a besoin la littérature. Ces trois figures se croisent et se décroisent, s'éloignent parfois pour mieux se retrouver au détour d'une page, d'une anecdote, d'un personnage commun, et Plamondon en profite mine de rien pour tracer une sorte d'histoire-bis de l'Amérique, avec ces migrants massés sur les bateaux, cette contre-culture joyeuse, ce rêve du self-made-man, ces records qui tombent et ces découvertes scientifiques érigées en mythes, qui cachent la mort et le malheur.

J'ai été carrément emballé par ce bouquin qui fait semblant d'être dilettante, de parler d'autre chose, pour mieux revenir au noeud central de son récit : le mythe américain. Dans ces trois histoires, le gars parvient avec une intelligence totale, un humour au taquet et un style léger et captivant, à rendre compte de ces grandes figures, par l'anecdote, par la petite histoire, capable de remonter à Galilée pour parler de Jobs, ou de révéler des coïncidences plus ou moins pertinentes pour dresser des ponts entre ses sujets. A la manière de Brautigan justement, Plamondon ne refuse pas la poésie, la divagation, la rêverie, se souciant finalement assez peu de vérité, mais passionné par les petits détails, les minuscules faits et gestes ; comme lui aussi, il privilégie la forme courte, troussant des tout petits chapitres (de une ligne à trois pages maxi) façon sculpteur ; comme lui, il érige la digression en art majeur, et profite de ses grands sujets pour parler de sa propre vie, de son rôle de père, de son passé. Il le fait avec un humour constant, malgré la profonde empathie qu'il éprouve envers ses personnages (Weissmuller en premier lieu), et dans une forme au charme énorme. Le livre donne en plus une foule d'informations passionnantes, à la manière de miscellanées, tirant tous azimuts et faisant parler des faits a priori très éloignés de son sujet, histoire de voir. Entre l'essai biographique et la digression surréaliste, entre l'auto-portrait et la chronique sociale (le volet le plus intéressant, celui sur Jobs, fouille les rapports de celui-ci avec le futurisme, l'utopie, le mouvement hippie, et traverse finalement toute l'histoire de la deuxième moitié du XXème en Amérique), 1984 est un machin captivant, dont on dévore les 600 pages en moins que rien, entraîné par le rythme impeccable et la construction diabolique de l'ensemble. Grande idée d'avoir rassemblé ces trois livres qui se répondent l'un l'autre, et grande idée de les lire.

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Paris est à nous d'Elisabeth Vogler - 2019

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Vogler déploie toute la panoplie pour se faire taper par ceux qui considèrent le cinéma français comme une honte nationale. Pour son premier film, elle offre à peu près tout ce qui énerve les gens : dialogues âchement profonds, t'vois, genre "l'amour fait souffrir", comédiens nuls qui font la gueule, déclaration d'amour à Paris dans son plus bel habit bobo, musique trop inspirée électro t'vois, problèmes de bourgeois satisfaits, genre "ouah mais qu'est-ce que je vais mettre pour aller en boîte et séduire Jean-Eudes, c'est trop dur ?", jeune fille en mal d'amour qui se roule sur les murs de la capitale pour montrer qu'elle déguste et fait des petits cris muets, le tout dans une mise en scène qui se prend au sérieux comme c'est pas permis. La belle mérite donc de petites gifles humiliantes pour se vautrer ainsi dans les clichés du cinéma hexagonal, et s'enfonce d'ailleurs dans le pur têtàclaquisme au fur et à mesure de son métrage : d'une rencontre à la rigueur légère et regardable du début, elle transforme son historiette à deux balles en tragédie insupportable, endossée qui plus est par deux acteurs insupportables de mines et de poses. Le film ne raconte rien que le désarroi indicible d'une jeunesse énervante, qui s'arrache des touffes de cheveux parce qu'elle hésite à aller faire un stage à Barcelone ou à rester serveuse à Paris, qui s'embrasse en riant au pied de Montmartre et s'engueule très fort parce que je pourrai pas venir te voir en août, je pars avec des potes. Ah si, un événement central tout de même : l'héroïne rate son avion pour aller rejoindre son amoureux, l'avion s'écrase. Il s'en suivra une heure de prises de tête (d'où les roulages contre le mur, on dirait du Dolan), de réflexions intenses sur le destin, de remises en question totales et de bilans, avec toujours la ville en fond, comme le miroir des malheurs de la petite. On compatit, hein, mais on a envie aussi de lui mettre des coups de poing. Tout ça se retrouve donc sur Netflix, qui se cherche visiblement une légitimité jeune en ce moment, après une campagne de co-financement à succès.

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Je pourrais arrêter là cette critique légèrement négative... sauf que, vous allez rire, mais il y a une chose de vraiment réussi dans Paris est à nous, et l'honnêteté légendaire dont je fais preuve m'oblige à le noter. La mise en scène est super. Vogler a pris le pari original de filmer la ville sur plusieurs années, profitant des événements qui en rythment le quotidien pour s'infiltrer en leur sein et profiter de leur aura pour développer son histoire. On voit ainsi différentes manifs, des fêtes, des expos et la marche lors de l'attentat à Chalie-Hebdo, nos deux personnages étant inclus dans le flux de la ville, dans sa vie. Il en résulte un assez formidable rendu de Paris, en tant que ville d'aujourd'hui, vivante, vibrante, parfois réjouie parfois triste, et ça inscrit les deux amoureux dans une contemporanéité étonnante. Surtout ça fait ressortir Paris en tant que lieu sensoriel, Vogler adorant par-dessus tout jouer avec les formes (les éclairages des boîtes, les éléments architecturaux, les mouvements de foule) et envoyer la musique à fond pour flirter avec l'abstraction, la sensation pure. Plus qu'une histoire, le film devient de plus en plus le portrait sensible d'une ville, libéré de tout scénario. Vogel filme dans le flux, avec une énergie qui réchauffe les yeux, et si elle se vautre dans les dialogues et dans la direction d'acteurs, très gavants, elle réussit merveilleusement sa mise en scène. Il faut lui reconnaître au moins ça : la bougresse renouvelle finalement la forme de caméra à l'épaule. On lui pardonnera donc tout le reste et on retiendra ses coups pour le moment.

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23 mai 2019

Une Femme (Onna) (1948) de Keisuke Kinoshita

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Voilà pour le moins une histoire simple (un homme en cavale et sa poule) diaboliquement mis en scène par un Kinoshita qui, le moins qu'on puisse dire, commence à se faire la main tant au niveau du cadrage que du montage. Une danseuse, Toshiko (la figure chevaline mais fine de Mitsuko Mito) rejoint son "protecteur" et amant en train - Eitarô Ozawa, la gueule de l'emploi : le sourire torve et le regard chafouin. La bougresse comprend vite que le gazier sort encore d'un mauvais  coup (bon, une famille ligotée et un policier poignardé, c'est pas non plus... ah ben si, quand même) et qu'il vaudrait sans doute mieux qu'elle le sème, s’en sépare, s’en éloigne. Elle saute du train et part par monts et par vaux à grandes enjambées... Le type la suit, l'empoigne, les mots d'oiseau fusent, il l'étreint, elle le repousse, il tombe le cul dans l’herbe... oh puis baste, le type se casse... Et, elle, bêtasse, mais ne sachant où aller (?), mais encore amoureuse (?), par pitié (oui, ça, c'est bien), décide de le suivre... Je t'aime moi non plus, on connaît par cœur, même si ici l'intérêt est ailleurs : la forme transcende le fond et ça, c'est toujours redoutable.

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Parce que voilà, au-delà de ce duo qui s'égratigne, se déchire, se sépare, se réconcilie, se retend etc... il y a une forme qui déménage. Emporté et inspiré par la musique de son brother (une musique qui monte progressivement dans les tours), Keisuke ne cesse de triturer son film alternant gros plans, plan américain (sur le couple), gros gros plans (un regard, une bouche), jouant des effets de décadrage, suivant au plus près ses personnages lorsqu'ils marchent dans une sorte de travelling en contre-plongée à l'épaule (!... Bon c'est peut-être pas les termes techniques exacts mais en tout cas c'est l'idée), accélérant a volo son montage à mesure que le ton monte... jusqu'à ce final résolument époustouflant où musique, acteurs, amour et haine, ville entière s'emballent. Toshiko, après avoir tout tenté pour apaiser les choses (belle séquence trente-sept-deux-le-matinesque à l'arrière d'un camion (juré, c'est le même cadre) : nos deux tourtereaux se rabibochent un peu plus à mesure qu'ils enchainent les tunnels qui, ma foi, semblent de plus en plus longs et de plus en plus sombres (got the symbole ?), se rend bien compte que ce type est un malade... Le type a beau se trouver tous les prétextes du monde et tenter de se faire pardonner (la guerre, pas facile d’en revenir (on est dans le film noir à la nippone) ; la pauvreté (il faut bien que je m'en sorte, hein) ; la confession (ouais ok j'ai merdé pendant toute ma vie mais c'est sûr, maintenant je vais me ranger)), rien y fait : Toshiko se rend bien compte que le type n'est qu'un voyou, beau parleur, mais un voyou - c'était inscrit à la fois sur sa tronche et sur sa jambe boiteuse : ce type n'était pas droit. Alors que la ville qu'ils traversent prend soudain feu (dans divers maisons du même quartier... le réseau électrique, je vois que ça), Toshiko tente de fuir ce malfrat peut-être aimé mais aujourd'hui tant haï ; celui-ci, un brin revanchard et mauvais joueur, la poursuit un couteau à la main (salope si tu t'en vas et que tu me dénonces, je te crève ! Sans doute les plus beau mots d'amour nippons...). Là encore, c'est panique à tous les étages, les sirènes des pompiers boostant encore un peu plus les courses folles in the street et le montage qui devient résolument frénétique, et les cadres de plus en décadrés comme affolés. Kinoshita rend puissamment cette envolée soudaine de son héroïne qui cherche à balancer son porc, qui cherche à avoir la vie sauve ; la brève période d'accalmie est terminée, il faut dorénavant sauver sa peau face à ce fou furieux. C'est trépidant, emballant et on apprécie à sa juste valeur l'usage enivrant que fait Kinoshita de ses petits outils cinématographiques. On trouve déjà là la maîtrise du "petit" (ohoho) maître nippon. Une femme, fuyant un homme, c'est ça le cinéma C. L....

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Le Client (Forushande) (2016) d'Asghar Farhadi

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Il est dommage qu'on retrouve chez Farhadi à chaque fois les mêmes points forts... et les mêmes faiblesses qui finissent par prendre le pas sur le reste. Il est ici question, en fil rouge, d'une turpide histoire de vengeance : Emad et Rama sont ensemble à la ville comme sur scène ; forcés de déménager de leur immeuble qui menace de s'effondrer, ils trouvent refuge dans un appart qui vient tout juste d'être libéré. Seulement voilà, l'ancienne locataire semblait mener une vie plus que dissolue et un de ses "clients" va revenir dans son appart... et agresser Rama dans sa douche. Emad est furax, bien décidé à retrouver ce salopiot et à lui faire lourdement payer ses écarts et ses crimes. Bien.

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Une fois de plus, Farhadi excelle à montrer ce couple "vieillissant" en crise où lorsque Rama dit blanc, Emad dit noir et vice versa. Ce dernier semble vouloir être à l'écoute de sa femme, après l'agression notamment, mais peine à vraiment faire le lien. La caméra du cinéaste iranien sait se faire incroyablement mobile (la visite du nouvel appart, un modèle de montage et de fluidité) comme pour mieux traduire les mouvements contraires de son couple qui ne cesse de se croiser mais peine dorénavant à se "rencontrer". On lit sur le visage de Shahab Hosseini et Taraneh Alidoosti les doutes, les tensions, la fatigue, l'exaspération... Rien à dire dans ce compartiment-là du jeu. On aurait tendance à faire un peu plus la moue au niveau des parallèles proposés entre la pièce et la réalité (la jeune femme sous la douche au début et le type dans le cercueil sur la fin : franchement, cette mise en abyme forcée ne s'imposait guère). La moue se fera même franchement dubitative lors de ce dernier tiers qui tire en longueur, lors de ce dénouement "moralisateur" qui met face à face Emad - et sa soif de revanche, cette envie de faire payer coûte que coûte - et Rama - et son sens absolu du pardon. Entre le type jusqu'au-boutiste qui a un sens de la justice personnelle un brin excessive et la tolérance angélique d'une femme qui a tôt fait de fermer les yeux sur les excès de son frère humain, on a aucun mal à faire le distinguo – mais c’est un peu grossier... On sera forcément tenté d'y voir une critique en creux de la société (ce "pauvre vieux" client plus soucieux de son image auprès des siens que de la gravité de ses actes, cette soif de revanche et de punition (par le biais d'Emad) qui vous entraîne dans un tourbillon tragique, cet immeuble qui se fissure à l'image de cette société sans repère (mouais...)…), des aspects pas inintéressants en soi mais amenés un peu avec le marteau et l'enclume ; c'est d'autant plus dommage que Farhadi a toujours autant de feeling pour filmer ces relations au sein d'un couple ou d'un groupe. Là, force est de constater qu'il a la main un peu lourde dans cette démonstration finale qui ne fait guère dans la nuance... Too much.   (Shang - 15/02/17)

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Rhaaaaa bien sévère, le Shang, sur ce coup-là, et un peu injuste : il charge le film d'une explication simpliste alors que les choses sont plus complexes que ça, et la morale, selon moi, est plus subtile que ce que la lecture négative de mon compère veut bien dire. On est bien d'accord sur la symbolique : Farhadi, cette fois-ci, tire un peu lourdement sur la corde de l'allégorie, et ces parallèles entre pièce de théâtre et réalité, ces comparaisons entre la maison qui se fissure et la société qui part à vau-l'eau, sont ce que le film a de plus faible. Il manque clairement de légèreté au niveau de la façon de raconter, et plutôt que de charger la mule comme ça au niveau des images, il aurait peut-être gagné à ménager des portes de sortie plus simples, comme de l'humour par exemple (Farhadi n'est pas un marrant). Là, même quand la légèreté se fait sentir, il se sent tout de suite obligé d'envoyer du drame pour casser l'ambiance, comme dans cette jolie scène familiale où le couple mange des pâtes avec un môme avant de se rendre compte que le fric pour les acheter provient du pêché (...) Le compère a une grosse tendance à mélodramatiser à outrance, et n'y va pas avec le dos de la cuillère pour rendre son film signifiant et profond. Cette fois-ci pourtant, on n'aurait pas eu besoin de ce poids-là : le scénario raconte une histoire forte et simple, assez dramatique en elle-même pour qu'il ne soit pas besoin d'en faire trop.

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Ceci dit, pour plein de choses, je trouve le film passionnant. La fin est très belle, et je n'ai pas trouvé le film plus lourd à ce moment-là. Ce qui est dit est que rien n'est tout bon ou tout mauvais, que chacun a ses raisons, et qu'un personnage qui paraît sympathique au premier abord peut se transformer en monstre sadique. Dans un premier temps, en effet, Emad est un gars très positif : bon époux, solidaire avec ses voisins, compréhensif avec la locataire précédente, bon prof complice avec ses élèves, comédien de qualité. Le film nous range de son côté, d'autant que le drame qui arrive à sa femme (un viol qui ne dit strictement jamais son nom, c'est l'ambiguité de cette société iranienne) est une horreur. Sa femme ne veut pas ou ne peut pas porter plainte, il va falloir faire avec... sauf qu'Emad devient obsédé par le crime, et se transforme peu à peu en personnage négatif : une sortie de route avec un de ses élèves, une brouille avec son partenaire de théâtre, des rapports de voisinage qui se ternissent, sa vie change presque plus que celle de sa victime de femme. Quand il trouve enfin le responsable du viol, le film opère un beau glissement de point de vue : Emad en monstre froid (mais dont on comprend quand même les raisons), la femme en spectatrice atterrée (qui comprend peut-être qu'elle a été trop loin dans la névrose), le "client" en victime. C'est dans ce décor vide que se noue le drame, qui a réussi à renverser la tendance du spectateur avec une économie de moyens remarquable. L'acteur, Shahad Hosseini, est vraiment excellent pour exprimer la bonté, puis la colère aveugle teintée de culpabilité, mais c'est aussi le montage impressionnant de Hayedeh Safiyari (citons un monteur iranien, ça peut pas faire de mal) qui donne la densité à ces denières scènes tendues. Le rythme s'accélère, la caméra s'affole, le ton monte, et on se retrouve plongé dans cette histoire de morale, d'orgueil bafoué, d'impuissance et de sexe avec une grande virtuosité formelle. Qu'il porte en plus un regard très moderne sur le couple iranien est un petit plus indéniable : on est là dans le solide, très solide savoir-faire. Malgré un scénario lourdaud, oui, un excellent film.   (Gols - 23/05/19)

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L'Île des Morts (Isle of the Dead) de Mark Robson - 1945

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Film un peu chaotique et pas mal maladroit, qui pâtit visiblement de conditions de tournage folkloriques, L'ïle des Morts est l'archétype du bazar qui aurait pu être grandiose mais qui n'est que moyen. Confiez la chose à Tourneur, il en fera un chef-d'oeuvre de suggestion ; mais Mark Robson n'a pas les épaules pour mettre en images un scénario qui allie la théorie mystique et l'épouvante et le rendre quand même palpitant. Pendant même une bonne heure sur les 70 minutes que dure le métrage, il s'enferme dans des dialogues paresseux, oubliant de faire monter la tension ou de développer l'angoisse : certes, on saura tout au bout de la chose sur la dichotomie entre science et croyance et sur la légende de la Vorvolaka, créature fantastique et vampirique pour l'instant inconnue de mes services, mais on n'aura pas tremblé. Il faudra les dix dernières minutes, admirables, pour qu'on accepte de ne pas regretter la vision.

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En Grèce, pendant la première guerre : un général sans pitié (Boris Karloff) se rend sur une île voisine pour se recueillir sur la tombe de sa femme. Une fois sur place, il se rend compte que non seulement celle-ci a été profanée, mais qu'il ne pourra pas quitter l'île tant que sévira une subite et funeste peste affreuse qui décime les habitants peu à peu. Face au mal, les esprits dérivent, certains, cartésiens, convaincus que cette peste partira au premier coup de vent, les autres suspectant une créature mythique locale de vouloir les assassiner tour à tour. Peu à peu, les premiers vont être confondus par les seconds : au fur et à mesure que la distribution tombe sous les coups de la fièvre, la foi en la science s'estompe, et l'horreur se déploie. Boris, qui ricane au départ devant l'effroi des crédules, devra déchanter. Il mettra bien du temps toutefois : la majeure partie du film, comme je le disais, est trop bavarde, et donne à voir des personnages caricaturaux peu crédibles : une bonne soeur légèrement sorcière aux yeux écarquillés, un docteur héroïque, une jeune première (Ellen Drew, un sosie cheap de Gene Tierney, ou c'est moi ?), et notre Boris, peu inspiré quand il n'est pas grimé dans tous les sens, et qui livre ici une interprétation maladroite, sans style, sans grandeur. Oui, on apprécie les ambiances expressionnistes, ces grandes ombres qui envahissent tout, ces décors qui semblent faire partie de l'horreur de la chose ; d'accord, on aime cette façon de retenir la tension, de faire dans le suggéré, de faire monter doucement la sauce ; ok, on est sensible à ce mélange de baroque et de concret, à la beauté de ces tableaux mis en place par Robson. Mais tout ça aurait gagné à être dynamisé, à sortir de ces dialogues infinis et pas passionnants.

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Heureusement, à la toute fin, ça se met enfin à charcler. A commencer par un magnifique plan, à ranger immédiatement dans ma collection florissante des plus beaux cris de l'Histoire du Cinéma : une femme mise par erreur au tombeau, et qui se réveille ; juste un zoom fabuleux sur le cercueil, et ce cri qui déchire la nuit, les enfants, j'en ai rêvé juste après. Après ça, Robson se réveille enfin et nous sert des plans magnifiques sur la forêt qui entoure son château, filmant des êtres vaporeux aux robes blanches flottantes au milieu des arbres griffus, utilisant le hors-champ et la suggestion en maître, et plongeant tout son petit monde dans une surenchère de perdition qui marque vraiment des points. On a l'impression qu'un nouveau réalisateur a pris la place du premier, et on reste ébahi par cette vision noirissime de l'existence et par la façon qu'a Robson de faire s'exprimer son décor et ses costumes. Tout l'univers fantasmatique engendré par les dialogues depuis le début semble subitement sortir de la tête des personnages, comme si l'univers mental s'exprimait enfin physiquement : c'est superbe. Rien que pour ces dix minutes-là, la vision de L'Île des Morts s'impose.

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Bandido Caballero (Bandido) (1956) de Richard Fleischer

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Richard Fleischer emmène les légendes Mitchum et Zachary Scott dans un western, ouah, trop cool sur le papier. Et en images, cela donne quoi ? Ben, c'est vrai que c'est justement assez cool, il y a de l'aventure, de l'action, du décor naturel qui pète, deux acteurs toujours aussi suaves et charismatiques et puis... bon et puis c'est vrai que cela ne décolle jamais vraiment. On suit la chose comme tout bon western mexicain qu'on avait l'habitude de voir en couche-culotte, avec la terrible impression d'avoir déjà vu quarante fois la chose dans d'autres films - comme une sorte de papier collé de scènes incontournables : l'attaque du train avec des chevaux lancés à toute blinde, les éternelles pétarades entre rebelles et militaires mexicains au pouvoir (allez tiens, je vais te sortir ma grosse mitraillette pour en tuer douze à la fois), les échappées de prison grâce à des grenades cachées subtilement dans sa poche, des jeux de cache-cache dans les marécages, l'extraction de balle dans une église... Tellement d'épisodes déjà vus de façon éparse dans divers films que j'en suis même arrivé à me dire que je l'avais peut-être déjà vu ce film, dans une autre vie...

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Bon. Sinon, heureusement, il y a le Mitchum que l'on aime, tranquille et débonnaire ; il est au Mexique, pense-t-on, pour se faire un maximum de fric en traficotant des armes auprès des rebelles... Puis on se rend compte que les rebelles, il s'en fout un peu... l'argent aussi d'ailleurs... Ouais, il serait prêt à tout lâcher pour les beaux yeux d'une femme (Ursula Thiess... C'est moi où Fleischer aime les femmes avec les mêmes coupes de cheveux ? l'Ursula fait en tout cas bizarrement penser à Raquel Welch dans Le Voyage fantastique). Boh et puis la femme, c'est peut-être pas non plus une priorité. Il faut aider les rebelles. Ouais pas grave s'il se fait aucune thune. Enfin, maintenant que les rebelles sont à flot, le plus important c'est quand même la gonzesse... Le moins qu'on puisse dire, c'est que les motivations de son personnages sont particulièrement floues et cyclothymiques. Cela impacte (…) forcément sur notre impression d'ensemble : le héros n'ayant pas de buts précis en lui-même, on se laisse balader d'une séquence à l'autre sans trop savoir quel est le réel intérêt du trip. Le trip est agréable, pour les diverses raisons énoncées plus haut (bien jolie cette chute d’eau… et ce bord de mer aussi, tiens), mais le moins qu'on puisse dire c'est que l'artisan Fleischer semble se contenter d'enfiler les petits morceaux de bravoure sans donner de liant, de cohésion véritable au bazar - à l'image de ce personnage principal terriblement je-m'en-foutiste. Au final, un petit western correctement troussé mais définitivement décevant au vu des promesses sur le papier...

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Go west, here

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Douleur et Gloire (Dolor y Gloria) de Pedro Almodóvar - 2019

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Gloire : un vieux cinéaste qui a réalisé quelques grands films jadis est invité par un festival à venir parler de son plus célèbre, une oeuvre qui l'a toujours déçu avec un acteur qui n'était pas à la hauteur. Cette invitation va pourtant être l'occasion de renouer avec cet acteur fâché, et de faire la paix avec lui-même et son oeuvre. Le gars est accueilli en maître par le public, par les critiques, par les gens du métier, et on sent toute l'admiration vouée à cet artiste qui a été grand... mais... Douleur : sa grandeur est désormais derrière lui, la douleur l'assaille, la maladie menace, l'inspiration s'est tarie, il ne pond plus que des petits textes de théâtre qu'il refuse de signer, et il n'arrive guère plus, aujourd'hui, qu'à se retourner sur son passé, hanté par son rôle de fils mal assumé, par une mère pas très aimante, par son homosexualité difficile à admettre, par son amant parti trop tôt. Peut-être que son renouement avec son acteur n'est que l'occasion de tomber dans la dépendance à l'héroïne et de se laisser aller à la déprime complète. Toute ressemblance, bien sûr, avec l'auteur de Douleur et Gloire, le désormais incontournable Almodovar, serait fortuite, à moins que ce petit tour dans sa carrière, ses inspirations, ses hantises et ses obsessions, ne soit à prendre au premier degré : voici son film le plus autobiographique, et peut-être un de ses plus douloureux aussi.

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Il y a quelque chose de très émouvant à voir notre Pedro nuancer son style pétaradant et se faire très introspectif dans ce film d'un beau classicisme. Tellement classique en fait qu'il tombe parfois dans l'académisme. Almodovar raconte quelques-uns de ses souvenirs d'enfance, et ils sont somme toute très banals. Une mère (Penélope Cruz, en sous-régime) travailleuse et forte, débrouillarde et roublarde qui prend peu le temps de la tendresse ; une enfance pauvre ; la découverte de la chair à travers un jeune peintre analphabète qui va unir les pulsions de culture et de sexualité du gosse... Bref, que du tout-venant, c'est d'ailleurs les parties les moins passionnantes du film : l'enfance de Pedro/Salva est faite de petites choses partagées par tous et que le cinéaste a du mal à magnifier. Dans le meilleur des cas c'est mignonnet (le garçon qui découvre qu'il a une jolie voix ou qui refuse d'être curé), dans le pire un peu réac (aaaah le linge au lavoir, qu'est-ce que c'était bien). Les flashs-back, qui arrive de façon très conventionnelle dans le récit, sont un peu embarrassants, et ressemblent à ces visions magnifiées des pépés nostalgiques qui ont fleuri récemment sous la caméra de maints bons cinéastes, de Polanski à Kitano. Ils empêchent le film de toucher complètement. A force de vouloir éviter le sentimentalisme, mais en voulant tout de même manier une imagerie passéiste tout en poésie sépia, il passe à côté de la réelle émotion mélancolique qu'aurait pu déclencher son film.

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Malgré ça, la peine de notre compère semble très sincère, et son désarroi face à la vie finit, sur certaines séquences, par toucher son but. Quand il s'intéresse au présent, quand il délaisse ses scènes surfaites de retour dans le passé, quand ils s'intéresse concrètement à sa maladie et à sa dépression, il nous donne quelques séquences très touchantes, qui évitent subtilement le mélo complet, très joliment et simplement écrites. C'est le cas de la très belle séquence des retrouvailles avec l'amant de jadis, magnifiée par le jeu des acteurs (Banderas est super pendant tout le film, tout en retrait, et même s'il charge un peu son personnage physiquement, même si Almodovar l'affuble de costumes assez affreux, c'est lui qui amène toute la charge émotionnelle du bazar) et par cette science de la mise en scène impeccable (la grammaire des champs/contre-champs, une merveille ; la choix de ces couleurs de décors (pas un film pour les daltoniens, certes), toujours frontales). C'est le cas aussi de ces petites scènes "mine de rien" avec l'assistante (Nora Navas), petits trésors de minimalisme formel qui en disent beaucoup plus long sur Salva-Pedro que ces scènes de flash-back. Les scènes de comédie, rares mais amusantes (notamment une rencontre avec le public d'un film de Salva par téléphone interposé) sont elles aussi transcendées par les acteurs et par la finesse d'écriture d'Almodovar, qui sait comme personne retenir l'émotion et le rire pour laisser à voir un truc difficile à rendre au cinéma : la pudeur. Le film est très triste, mais ne se roule pas dans sa tristesse. On en ressort assez touché, pas bouleversé, en reconnaissant qu'Almodovar a réalisé un de ses films les plus doux, les plus mélancoliques, les plus simples aussi ; mais en notant quand même aussi que, malgré le respect qu'on lui porte, ce n'est pas encore avec ce film qu'il nous aura transporté.

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22 mai 2019

Dans la Brume de Daniel Roby - 2018

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Bon, Dans la Brume marque au moins le louable effort d'inscrire le cinéma français dans le genre fantastique. A force de répéter la chose, on constate que depuis quelques années, notre bon vieux cinoche psychologico-bourgeois national commence à lever la tête de son nombril et à aller explorer des horizons jusqu'alors savamment gardés par les Américains. C'est louable. Même si celui-ci n'est pas encore le grand film espéré, on note un beau travail et une réelle volonté de travailler le genre : inquiétude, paranoia, claustrophobie, hantise du péril écologique, peur de l'abandon et de la solitude, tout y est pour réussir un thriller de bonne facture. Bon, à côté de ces choses-là, il faut reconnaître que tout y est aussi pour se vautrer : Romain Duris en héros (hein ? non, nul : c'est Duris), une certaine Olga Kurylenko en partenaire (rarement vu une comédienne aussi fausse), des effets spéciaux faits avec un Photoshop de 1984, et une propension fatiguante à faire ressurgir la psychologie à la française à n'importe quel moment, ici à travers un scénario sur-écrit, des touches de mélodrame inutiles et une glorification des relations parents-enfants. Si on n'a pas minimum une gosse malade et un père tourmenté, coco, on dépassera pas le million, moi j'te l'dis, rien à foutre de ta brume, ce qu'il faut c'est les faire pleurer. Donc envoyez les violons, densifiez moi ce père de famille, adjoignez-lui une épouse fragile et belle, mais fragile et un peu manche, mais fragile, et emballé c'est pesé. Maudits soient les scénaristes français, qui ne parviennent pas à fare confiance à leur concept de base, et qui chargent toujours la mule au niveau du scénario : le film y perd une bonne partie de sa force.

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Nonobstant, il y a des qualités là-dedans. Surtout dans le mystère qui tombe sur ces personnages, et qui transforme Paris en une ville silencieuse jonchée de cadavres. Après un tremblement de terre, une brume mortelle monte de la terre pour recouvrir la capitale, décimant une bonne partie de ses habitants. Perché tout en haut de son immeuble, Matthieu a survécu, et a réussi à sauver également sa femme, un couple de petits vieux, et sa fille, atteinte de je ne sais quelle maladie qui la condamne à vivre dans une bulle salvatrice. En effet, la brume s'est arrêtée juste avant le dernier étage, laissant Paris dans une nappe inquiétante et invivable. Notre héros, solide et beau et immortel et courageux et malin et aimant, parviendra-t-il à s'extirper du marasme, et à sauver également les siens ? Rien n'est moins sûr, et ce qui est le plus agréable, c'est que le film sait ménager des surprises, ne pas aller droit dans les scènes attendues, ménager des rebondissements sympathiques ; notamment pour sa toute fin, très réussie et surprenante. Roby réussit bien ses scènes d'ambiance, plongeant son décor dans une atmosphère oppressante, travaillant ses couleurs avec inventivité, et privilégiant souvent l'attente, le contemplation du chaos plus que les scènes d'action, d'ailleurs souvent très artificielles (une plongée dans la Seine, un chien méchant en liberté, une bagarre avec un survivant, autant de séquences qui font pschiit et ne mènent à rien). Fasciné par son idée de brume maléfique, il se contente bien souvent de la filmer, et point barre, et ça marche. A côté de ça, on n'a pas grand chose à battre de la survie de notre gars Duris, ni surtout de sa femme qu'on a envie de voir mourir le plus vite possible, si possible dans d'horribels souffrances, plutôt que d'avoir à endurer son jeu plus longtemps. Musique médiocre, scénario maladroit, acteurs fluctuants, tout ça est un peu oublié sous la force du concept et de l'idée de départ : on regarde le film sans broncher, avec parfois même le souffle un peu court devant les atmosphères confinées mises en place. Un film à saluer plus pour ses efforts que pour son résultat, mais c'est déjà ça (je suis bien luné aujourd'hui, diable...)

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21 mai 2019

Les Confins du Monde de Guillaume Nicloux - 2018

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Nicloux est mon petit chouchou depuis longtemps, et même si ce film-là est un peu en-dessous, même si on ne l'attendait pas dans cette forme-là, je continue de penser que ce cinéaste est passionnant, qu'il sait comme personne en France travailler les atmosphères, qu'il arrive à mettre les chocottes avec trois fois rien, et qu'il continue à tracer son chemin hyper-singulier. Après la radicalité de The End, notre compère change de braquet et s'embarque vers un territoire et une époque très peu filmés dans le cinéma français : nous sommes juste après la guerre, dans la jungle indochinoise que se disputent Français, Vietnamiens et Japonais. D'un charnier horrible surgit un survivant qui s'extirpe du tas de cadavres. C'est Tassen (Ulliel, opaque, hanté, obsédé par la tristesse, la violence, la vengeance, excellent dans le registre), un soldat français, qui va alors n'avoir qu'une idée en tête : se venger de ce massacre qui a entraîné la mort de son frère, retrouver son commanditaire et le faire payer. Cette quête, pas si éloignée de celle de Conrad dans Le Coeur des Ténèbres, devient si obsessionnelle qu'il en vient à monter une armée parallèle, composée de Vietnamiens dévoués à sa cause (la faim aidant), mais c'est aussi une quête en grande partie immobile. Le temps s'étire dans la torpeur de la jungle, et ne seraient quelques rencontres (avec un camarade qui remet en cause son homosexualité, avec un écrivain désespéré), un amour (avec une autochtone prostituée) et quelques escapades sanglantes (diable, le Viet ne plaisante pas quand il s'agit de manier la machette), on assisterait à une stagnation pure et dure, s'apparentant même à une métamorphose de Tassen en élément végétal. L'obsession du type devient virtuelle, se transforme en rage sans but, et le personnage semble gagné par l'abandon, semble se livrer à la jungle et aux horreurs de la guerre.

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En observant bien, on retrouve sans problème le style mis en place par Nicloux depuis deux ou trois films : sa jungle est le lieu de toutes les fantasmagories, filmée comme un lieu rempli de fantômes, de cadavres, au milieu d'une guerre dont on ne comprend pas grand chose. Les ambiances humides et sombres sont merveilleusement rendues par la photo du film (David Ungaro (?) aux manettes), et l'opacité de Tassen, sa dualité, perdu qu'il est entre une forte présence charnelle dans le lieu et une spiritualité inattendue (Les Confessions de Saint Augustin en symbole plânant au-dessus de tout ça) renforcent ce mystère induit par le décor. Nicloux filme tout ça dans un style lent, contemplatif, d'où émergent ça et là des images traumatiques très violentes. Il s'autorise de grandes pauses théoriques (avec Depardieu notamment, très sobre), des scènes plus légères (avec le trouble camarade interprété par un Guillaume Gouix ultra-photogénique, vraie présence à l'ancienne, de la graine de Belmondo), mais c'est bien la violence, la monstruosité qui le hantent. Tassen traverse ça en spectateur hébété (l'opium aidant), avec ses références d'Européen hétéro : il importe de montrer sa bite, de s'imposer auprès des femmes, de se mesurer aux autres hommes. Oui, le nombre de plans sur les appendices masculins est impressionnant, et le film est plongé dans un bain de virilité parfois un peu pénible. Nicloux semble résumer le conflit à un concours de celui qui pisse le plus loin, ça semble un peu court. Mais à part cette réserve, on reste bluffé par la forme, très stylisée, par le rythme, erratique, par l'épure de ce qui est raconté et par la profondeur presque involontaire du film : il est question de rédemption, de mysticisme, de perdition, et Nicloux filme tout ça sans ironie, sans cynisme, sans bien-pensance non plus, il montre net et sec la violence et la perte d'humanité d'un homme abandonné à la guerre. Seuls un amour passager mais compliqué par la domination et ces sas de décompression que sont les rencontres avec Depardieu parviennent encore à le maintenir dans une certaine humanité ; si elles n'étaient pas là, cette "quête de l'ennemi ultime" ressemblerait surtout à une quête du Mal en soi. Un film d'une infinie tristesse, et d'une rudesse ébouriffante.

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La Fille que j'aimais (Waga koi seshi otome) (1946) de Keisuke Kinoshita

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Un peu d'amour champêtre, cela ne peut résolument pas faire de mal alors que toutes les espèces animales et les arbres disparaissent (ne niez pas). C'est la jeunette Yoshiko (Kuniko Igawa) qui est au centre des débats. Abandonnée toute bébé par des parents suicidaires, elle fut élevée auprès de son frère de lait Jingo ; fallait bien que cela arrive, il tombe amoureux d'elle et tout le monde pense que c'est réciproque : et vas-y que je chahute avec toi dans les hautes herbes, que je t'attrape le pied dans le foin, que je te course à cheval entre monts et vallées... Les deux n'ont d'yeux que pour l’autre et quand nos deux tourtereaux se disent qu'ils ont un secret, on pense le match plié... Je veux te dire un truc, moi aussi, mais pas maintenant, tu veux me dire quoi, et les deux de rester muet le cul dans l’herbe pendant qu'ils boivent du lait à grandes goulées (la scène est limite sexuelle pour peu qu'on ait envie de voir le mal partout). Bon, dans dix jours, à la fête des foins, je te dirai tout. Moi aussi. Et Jingo d'avoir la banane. Et Yoshiko de sourire de toutes ses dents dans son visage encore poupon. Ouais. Mais forcément il y a un blême... Yoshiko, en fait, elle aime un type qui a été évacué dans le village voisin pendant la guerre ; il boîte, joue du violon comme un salaud, il a pas un rond parce qu'il bosse dans la culture mais voilà, elle l'aime. Quand Jingo les voie ensemble pendant la fameuse fête, il perd ses deux bras, sa fourche, sa raison de vivre. Le titre n'était pas complet : La Fille que j'aimais mais pas elle.

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Désillusion, rage, entourloupe guerrière (pendant que j'étais au front, elle flirtait avec le type ! Un juste désespoir parapluiedecherbourgien que l'on ne connaît que trop), gabegie sentimentale... Tout lui dire et passer pour un gland ? Lui sourire et passer pour un chêne ? Jingo, explose, se calme, revient sur terre, fait contre mauvaise fortune bon cœur, accepte... Il a un pieu dans le cœur mais parvient encore à sourire et à faire croire que le bonheur de Yoshiko est l’essentiel. On en croit rien, mais on compatit – le fair-play c’est tout ce qu’il reste quand on a plus rien à gagner.

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On savoure pour notre part ces petites saynètes de flirt mettant en scène cette jeunesse nippone enfin insouciante après ces temps sombres et cette ouverture (le bébé abandonné) forcément pas gaie gaie. Il faut qu'on se tape des chansons du cru (quand une vache dit son amour à... oh putain pitié), des danses folkloriques (ah oui, pour célébrer la fête des foins, c'est incontournable), mais on ne serre jamais autant des dents que ce pauvre Jingo qui doit ravaler sa fierté et tous ses plans d'avenir. Il y a cette très belle séquence où Kinoshita lâche pour le coup littéralement les chevaux : Jingo a serré la joue d'un gamin qui lui parlait de son amour pour Yoshiko ; il a serré un peu fort et le gamin est parti en courant ; Jingo part à ses trousses : course échevelée dans la nature, course des chevaux dans les près, Jingo, à bout de souffle après un semi-marathon avec mille mètres de denivelé finit par plaquer le gamin - ce petit défoulement a eu du bon : il ne peut pas s'en prendre aux autres, il ne peut qu'accepter ce foutu destin ! Et Jingo de jouer ensuite les grands seigneurs auprès de cette "soeur" tant aimée. Bah, c'est pas la ritournelle sentimentale du siècle mais pour ces quelques plans de jeune fille en fleur courant dans les champs, pour ce petit cri de douleur amoureux si joliment contenu, on peut fermer les yeux sur les chansons locales à la con et sur cette chienne de vie. Gentille petite bluette fleurie mais contrariée d'après-guerre.

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Cash on Demand (1961) de Quentin Lawrence

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La Hammer trousse ici un bien joli petit braquage avec un twist final des plus amusants ; même si l'on sent dès le départ qu'il s'agit de l'adaptation d'une pièce, la chose est plutôt vivante : les deux acteurs principaux en sont les grands responsables ; dans le rôle du braqueur filou André Morell est nickel : de bien jolies moustaches et un costard qui lui permet d'attirer un certain capital confiance ; le type est suave, presque gentleman - sauf quand il se met à hausser la voie et à proférer quelques sales menaces (tu fais un mauvais geste, tu revois jamais ta femme et ton gosse) ; face à lui, le dégingandé Peter Cushing est excellent ; trempant dans sa sueur et son angoisse de bout en bout le type se doit de garder les apparences même quand il panique. Plus Morell donne des directives tranchantes, plus Cushing se liquéfie. On a l'impression d'assister à un joli petit jeu du chat et de la souris avec une souris prise dès le départ dans le piège. Le chat ne cesse de lui tourner autour, de l'invectiver, de lui mettre la pression pour que tout se déroule selon le plan prévu, tout en douceur, sans arme, sans violence ; un casse de grande classe en attendant forcément, lors des 15 dernières minutes, le petit hic final. Morell pourra-t-il tenir son équipe pour que le braqueur ait le temps de filer au loin ? Rien n'est moins sûr vu le trac du type. Il risque bien de mettre en péril sa petite famille à moins qu'il tombe dans un piège encore plus gros...

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C'est du bon vieux huis-clos des familles avec un seul décor qui coûte pas cher, certes, mais on sent tout de même quelques sympathiques petits fignolages : de la neige qui tombe à gros flocons de bout en bout, une caméra qui ose faire quelques jolis mouvement entre les meubles, et des personnages secondaires avec la gueule de l'emploi (du gars Pearson (Richard Vernon) en employé un peu benêt (quoique… pas un foudre de guerre, en tout cas, en apparence) au détective Mason (Kevin Stoney) avec ses faux airs de Melville et son ton grave). En à peine soixante-dix minutes, la petite chose est emballée mais avec suffisamment de rythme et de rebondissements (le final joliment troussé) pour que l'on passe un bon moment. Joli coup de la Hammer toujours au taquet dans le film de "genre".

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Basic Training de Frederick Wiseman - 1971

"The U.S. Army is undefeatable."

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Avec sa soit-disant objectivité, il se pourrait bien que Wiseman arrive à faire passer pas mal de messages. En tout cas, avec ce film, Basic Training, qui donne à voir l'entraînement physique et moral subi par les jeunes gens de la promo 71 à Fort Knox, Kentucky, pour les faire devenir de vrais petits soldats aptes à aller se faire étriper dans la jungle du Vietnam. A priori, rien que du reconnaissable dans le cinéma déjà très en place de Wiseman : on s'installe durablement dans un lieu, on filme, et on garde tout, l'important comme l'anecdotique, tentant de rendre compte exhaustivement de l'activité du lieu. Ici, donc, on assiste à toutes les étapes de l'entraînement, depuis l'arrivée du petit gars en baskets et cheveux longs dans le camp jusqu'à son intronisation en Marine, en passant par son apprentissage du brossage de dents, ses disputes avec les autres, le parcours du combattant, son perfectionnement au tir, les longs discours vibrants de patriotisme de ses supérieurs, les chants à la con, la mise au pas, etc. Sans discours apparent, le cinéaste filme tout ça, dans des scènes étonnamment courtes, souvent simples flashs suffisant pour montrer tel ou tel aspect. Le montage est très cut, oui, même si on a encore droit à ces longues séquences prises dans la durée, et le style de Wiseman est encore en recherche. Malgré tout, on est bluffé par la maîtrise, par cette façon de nous attraper et de nous plonger dans le bain en 3 secondes chrono. Choisissant toujours le bon angle, le bon point de vue, il sait comme personne relever le petit détail authentique, là un gars qui déprime doucement, ici un Noir qui fait son rebelle ("Comment vous pouvez dire que l'Amérique est mon pays ?"), là une conversation glaçante avec les parents pétés de fierté, ici la réaction gênée d'un gradé quand on lui demande si son gun a déjà tué des gens. Le quotidien de Fort Knox se déroule apparemment sereinement, mais on mesure la dose de névroses, de complexes, de malheurs, de violence latente qui repose derrière, et c'est tout l'art de Wiseman de l'exprimer sans la montrer, en rendant compte de la réalité sans ajouter son point de vue. Le noir et blanc très crasseux de la chose, son aspect "amateur", rendent encore plus forte cette impression d'aliénation, de vivier de violence que constitue le camp. D'un côté l'autorité, immuable, sûre d'elle ; de l'autre une jeunesse en plein questionnement, ou au contraire tellement endoctrinée qu'elle devient inquiétante : l'équation est explosive.

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La métamorphose est aussi sidérante que dans le futur Meat, qui suivra la transformation d'une brave vache en barquette de viande : il s'agit bel et bien de montrer une entreprise d'aliénation, une mue qui se fait dans la force. On comprend bien que la plupart de ces p'tits bleus, maladroits, rigolards voire rebelles, ne veulent pas aller au Vietnam, malgré les discours vibrants de leurs chefs ; le film montre comment on transforme ces caractères, ces personnalités en groupe soudé et aveugle, prêt à en découdre. La dernière scène, qui montre l'achèvement de l'entraînement est effrayante comme une séquence de The Wall : de cette jeunesse ébouriffée et bordélique, on a réussi à faire ces rangs impeccables et harmonieux de petits soldats fiers d'eux-mêmes. Il y a différentes façons d'être anti-militariste dans les années 70 : se mettre des fleurs dans les cheveux et écouter Dylan, ou réaliser des films comme Basic Training, les deux se valant. Très triste, le film de Wiseman montre l'endoctrinement en oeuvre, et comment la personnalité de ces jeunes gens ne résiste pas à l'entreprise de lavage de cerveau très au point de l'Amérique sûre de son droit.

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Game of Thrones - saison 8 - 2019

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Voilà, c'est terminé, n'en parlons plus, ou juste une dernière fois pour la forme. Certains voudraient réécrire cette dernière saison qu'ils trouvent décevante (pas plus que les autres) ou pas crédible (je tenais juste à leur rappeler au passage, notamment, que les dragons n'existaient pas) : soyons beau joueur et acceptons ce final doux amer... Certes, d'aucuns s'attendaient à ce que les femmes prennent le pouvoir, qu'une nouvelle ère féminine s'ouvre... On est quand même plutôt allé loin en terme d'ouverture puisque désormais un handicapé conseillé par un nain se retrouve à la tête du bazar - difficile de faire plus tolérant, à moins sans doute de mettre Mimie Mathy sur le trône de fer mais on dérape sans doute un peu... Une dernière saison, clamons-le, qui nous a permis d'assister à deux séquences de combat d'anthologie, tout de même... Malheureusement quand je dis d'anthologie, cela reste surtout au niveau des moyens mis en œuvre... Le rendu, reste, à mes yeux, pour le coup, un peu terne ; le fait que l'on soit (en ce qui concerne l'épisode 5) dans un combat crépusculaire, avec moult cendres et flocons qui volent, pourquoi pas... Non, le plus gênant reste ces combats montés de façon souvent illisible avec un montage choc mais creux – avec, en bonus, des bouts d'êtres humains qui giclent à l'aide d'effets spéciaux numériques toujours aussi laids et plats... Au niveau des personnages, pas grand-chose à ajouter ; Jon Snow avec sa tête de cocker (et de bâtard) continue de se faire mettre, l'intrépide Arya joue les Christophe Colomb de poche et on a hâte de la retrouver sur la chaine Géo, quant au nain, il passe jusqu'au bout entre les mailles du filet (...) - il retrouve un peu de sa superbe (après avoir touché le fond) sur la toute fin avec ce projet énoncé en conseil de "ministres" de reconstruire les bordels avant la ville ou la flotte : enfin, on le retrouve à sa place (quitte à reconstruire la ville, il serait bon de laisser tomber les tours car on voit mal Le Corbeau, le nouveau roi sur sa chaise roulante, se taper 254 étages tous les jours). Pas franchement ému sinon, ou saigné à blanc par le devenir de ces héros de petite envergure, un peu trop d'un bloc...

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Le seul personnage finalement un peu surprenant (non, ce n'est pas Daenerys, on sentait le coup de sang venir - c'est une femme de tête), c'est sans doute le dragon : après avoir participé à un génocide affreusement gratuit (il brule la capitale alors même que les habitants se rendaient : un carnage épouvantable, simplement pour le fun), il semble que la nuit lui ait porté conseil ; plutôt que de dézinguer le meurtrier Jon Snow comme la logique le voudrait, notre bon dragon s'en prend directement au trône de fer qu'il fait fondre de son haleine relativement lourde. Un peu comme si c'était lui le garant de la morale de toute la série : le pouvoir rend les gens dingues, autant en finir avec ce système de barbare... Il s'envole ensuite au loin dans un cri de mouette déchirant, comme s'il laissait définitivement les êtres humains se fracasser entre eux - c'est sans aucun doute l'instant le plus touchant... Le reste (sans vouloir en dégouter les autres, chacun peut prendre plaisir à regarder des personnages à se venger sur trois générations) demeure franchement un peu plan-plan : des personnages au regard triste finissent par se partager le monde lors d'un final dénué de sexe, d'humour et de sang (l’esprit original de la chose, rappelons-le). Mouais. Une série, en conclusion, moins chiante que le tétanos, mais guère plus recommandable sur la longueur - morne plaine guerrière et moyenâgeuse.

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