Shangols

02 octobre 2022

Exotica (1994) de Atom Egoyan

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Plutôt content de revoir Exotica une trentaine d'années après sa sortie : le film, en plus de proposer le meilleur clip de Leonard Cohen (ce petit strip-tease de Mia Kirshner sur Everybody knows m'a perturbé pendant de longues nuits), livre une étude pour le moins pêchue sur la difficultés des rapports humains, sur le jardin secret de chacun et la difficulté de se dépêtrer avec ses traumas, ses déceptions, ses échecs... On assiste au chassé-croisé de six personnages : une timide tenancière de bordel enceinte (Arsinée Khanjian as Zoé), un crooner de bordel lourdé (Elias Kotéas as Eric), une danseuse de bordel libre dans sa tête (Mia as Christina, ex d'Eric), un gérant de magasin d'animaux tropicaux aussi trouble que l'eau de ses aquariums (Don McKellar as Thomas), un contrôleur fiscal (Bruce Greenwood as Francis) qui fréquente assidument le bordel et en particulier Christina, et enfin une baby-sitter de... piano (Sarah Polley as Tracey) - on pourrait éventuellement ajouter le père d'icelle (Victor Garber as Harold) remisé dans un coin et sur une chaise roulante dont on apprendra en temps voulu les relations chaotiques qu'il entretient avec Francis... Ces six atomes n'ont de cesse de se heurter, de se confronter, de se frotter, de se tomber dans les bras, de se jeter, un genre de ballet continu où les connexions ont du mal à se faire. Seuls, sans doute, les deux personnages que sont Zoé et Thomas semblent parvenir à gérer leurs "petites affaires personnelles" : outre le fait de se retrouver chacun à la tête d'un établissement, ils semblent être capables de s'occuper "en solo" de leur futur, de leur problème intime : elle, mise enceinte par Eric à la suite d'un contrat écrit strict, lui, veillant sur deux oeufs de perroquet introduits illégalement sur le territoire et mis en couveuse : en faisant ce bébé toute seule, elle semble avoir ainsi trouvé une façon de surpasser sa timidité et ses problèmes de relation humaine ; quant à lui, homo, discret, il développe sa propre petite technique pour avoir une relation d'un soir. Deux solitaires qui se gèrent avec leur propre moyen.

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Les cas d'Eric et de Francis sont un peu plus complexes : Eric, amoureux de cette jeune femme qu'il a rencontrée lors d'une battue est véritablement obsédé par elle depuis qu'elle l'a quitté. Il devient fou chaque fois qu'il la voit avec un nouveau client - la dérive, l'emportement n'est jamais loin... Francis quant à lui doit gérer un passé beaucoup plus lourd : sa fille a été retrouvée violée et morte dans un champ ; accusé dans un premier temps d'être l'assassin, il semble coincé dans cette bulle du passé... Ce passé, il continue de le payer au sens propre comme au figuré : il paye non seulement chaque soir Christina pour qu'elle vienne à sa table (une relation très très ambiguë d'attraction/répulsion/protection se met en place entre les deux) mais également Tracey pour qu'elle vienne chez lui jouer du piano (les relations qu'il a avec le père de cette dernière sont également très ambiguës : de la tension, dira-t-on à l'acceptation). De la tension à l'acceptation, c'est également ce qui se joue entre Eric et Francis : ces deux individus qui tournent autour de Christina vont finir, tout de même, par un certain fait du hasard, par se domestiquer... Enfin, Christina, qui semble la personne a priori la plus libre ici, sans attache, n'est pas non plus sans chercher à vouloir échapper à son passé - comme on finira par le comprendre sur le tard... Des personnes qui, chacune avec leurs armes, leur pouvoir (leur charme, leur argent, leur force, leur malice...), tente de trouver un moyen  d'aller vers son prochain : la véritable connexion, c'est le moins qu'on puisse dire, s'avère souvent plus que difficile comme si le caractère de chacun, leur passé, empêchait justement ces relations d'être saines, directes, sincères, pures...

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Dans une atmosphère trouble (ce bar à putes à la fois cosy et glauque, ce magasin d'animaux marins tropicaux étranges à la fois désert et glauque), des individus tentent de tirer leur épingle du jeu en devant chacun porter sa croix. La couleur verte, justement, domine (ainsi que le motif des perroquets (empaillés ou vivants : animaux normalement bavards mais mutiques ici : pour traduire justement l'impossibilité de ces êtres humains à réussir à établir le contact avec les autres ?) et nous plonge dans une sorte d'ambiance marécageuse à la fois chaude, moite, chargée d'érotisme mais également assez sombre, pleine de mystères - chaque personne dévoilant progressivement son jeu, ses fêlures, ses manques, ses faiblesses... Une œuvre où l'on peine sans doute à véritablement se laisser aller (ces différents personnages n'attirent pas forcément d'entrer de jeu la sympathie) mais qui finit malgré tout par séduire par la finesse psychologique de ces êtres à sang froid (ou, parfois, en ébullition) - un dispositif intelligemment et savamment orchestré par un Egoyan alors au meilleur de sa forme.

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01 octobre 2022

LIVRE : Commencements de Catherine Millet -2022

"Ainsi vivions-nous, vivions-nous tous, nous faufilant avec l'inconstance de nos états d'âme dans l’entremêlement des idées qui nous gouvernaient et des pulsions du corps qui nous bousculaient."

9782081486218,0-8700413Ah ça y est, j'ai fini par dénicher un bon bouquin dans la rentrée littéraire 2022 (j'exagère à peine : Lebrun, Gaudé et Arsand s'en sortent, mais tout le reste est misérable) : Commencements est de ces livres qui traitent la littérature en matière noble et non en divertissement ou en psychothérapie, mais qui n'en font pas pour autant une déification et la manient en vrai connaisseur.  A la fois modeste et orgueilleuse, Millet y raconte comment elle est passée du statut de simple jeune fille issue des milieux populaires, inculte et légère, au monde fermé et intello de l'art contemporain de la fin des années 1960, bouillon de culture en ébullition, ardu, provocateur et radical. Une éducation intellectuelle et artistique passionnante, sur laquelle elle arrive à placer des mots très pertinents. Elle parvient à nous faire éprouver l'émotion qu'on peut avoir devant une mystérieuse installation de Buren, une sculpture de César ou une abstraction de Boltanski, ce qui n'est pas donné à tut le monde, réhabilitant ainsi une histoire de l'art que les abrutis traitent comme un caprice d'intello sans valeur. La dame les a tous connus, les artistes émergents de l'époque, les a côtoyés, a travaillé d'égale à égal avec eux, a couché parfois avec eux, et elle en ramène ce récit qui mêle avec finesse l'émancipation intellectuelle avec celle sexuelle, et celle féministe par la bande.

Traversant la période de mai 68, et faisant ainsi le point également sur la valeur politique des œuvres des artistes de cette époque, elle nous donne à lire une aventure intime qu'elle partage avec profondeur. Les artistes, qui sont aujourd'hui des légendes auréolées d'une gloire teintée d’érudition, qui passent pour des créateurs complexes et inaccessibles, apparaissent dans ce récit comme des gamins ne sachant pas exactement ce qu'ils sont en train de créer, en pleine recherche, découpant une toile ici ou installant un objet là, saccageant ici une salle de musée ou emballant là une falaise entière un peu au hasard, pour voir ce que ça va donner. Et Millet d'accompagner de son regard bienveillant cette naissance à eux-mêmes, qui est aussi la naissance de l'art d'avant-garde. Le plus beau est qu'en racontant ça, elle se raconte beaucoup elle-même aussi : Commencements parle avant tout de la naissance d'un regard à une époque où le regard était hyper sollicité par les nouvelles formes en train de naître ; et il parle aussi de la naissance au monde d'une jeune fille libérée sexuellement, décomplexée par rapport à la vie et aux joies qu'elle pouvait donner. C'est très beau de voir ce mouvement parallèle entre la découverte de l'avant-garde et celle de sa sexualité débridée, et de voir comment elle ramène le solennel de l'Art Contemporain à hauteur d'homme et de femme. Millet fait tout ça dans une écriture franchement brillante : longues phrases à l'architecture sophistiquée, dont on a parfois l'impression de perdre le fil avant qu'elle ne retombe miraculeusement sur ses pieds, précision érudite des mots (surtout pour parler d'abstraction, d'idées, de couleurs, de textures), name-dropping excité qui donne le vertige, beau style très maîtrisé. On a la délicieuse sensation de revenir à quelque chose d'éternel dans la littérature, non seulement dans le sujet (c'est un roman initiatique en fin de compte) que dans la belle écriture contemporaine. Passionnant moment.

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30 septembre 2022

Muna Moto (1975) de Jean-Pierre Dikongue-Pipa

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Partons au Cameroun, si vous le voulez bien, pour découvrir cet "enfant de l'autre" puisqu'il s'agit là du sous-titre français. Le film commence de façon un peu surprenante, à la (came ?) Rouch, puisque l'on suit des cérémonies annuelles traditionnelles. On sourit jaune, on se dit qu'on va encore se taper un truc anthropologique mortel et qu'on sera obligé d'en dire du bien pour paraître respectueux... Mais cette intro, toute en caméra portée, dérive bienheureusement rapidement sur un homme qui enlève un enfant, qui se voit poursuivit par la mère dudit enfant et par toute une foule en colère (on sait que les foules sont rapidement en colère dans ces pays fiévreux)... Un homme qui se bat pour son gosse ? Comment a-t-on pu en arriver là ? C'est parti pour un long flash-back qui constituera l'essentiel de ce métrage. Pour la faire simple on assistera aux amours naissants entre Ngando (homme musculeux qui ferait passer Omar Sy pour une balançoire) et Ndomé (une jeune femme au sourire accueillant et chaleureux) : il veux la marier, a besoin d'argent pour la dot, demande à son oncle l'argent. Le problème c'est que ce dernier, déjà marié à quatre femmes, n'a pas d'enfant et lorgne du même coup sur cette jeune vierge (les Femens ont les seins qui leur en tombent). Pour éviter tout dérapage de l'oncle, Ngando finit par coucher avec Ndomé... Mais cela sera-t-il suffisant pour qu'ils restent ensemble, rien n'est moins sûr...

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Après cette introduction agitée sur des cérémonies africaines toutes en bruit et en fureur, on semble rester dans une vaine réaliste où les cadres seront bienheureusement beaucoup plus posés. Le cinéaste aime à user des gros plans pour montrer la bonhommie, la gentillesse ou la colère de ses acteurs principaux ou n'hésite pas élargir son cadre et à les filmer légèrement en  mouvement pour leur donner un peu plus de liberté (les jolies séquences de "flirt", notamment, entre nos deux jeunes amants - remarquez la rime interne, merci). Pour des scènes plus tendues, en particulier la confrontation entre Ngando et l'oncle avec au milieu femme et enfant (puisque enfant il y a aura), on aura droit à des plans (quasiment) fixes où chacun semble solidement camper sur ses positions... Si le montage n'est pas toujours d'une fluidité déroutante, si le jeu (ah le jeu de certains acteurs africains qui surjouent avec allégresse certaines émotions) n'est pas toujours dans la nuance, si la misogynie fait mal aux fesses (cet oncle évoquant ses quatre épouses stériles, des bégonias putain ; et puis tiens, toi, mange cette baffe et mords la poussière), difficile de ne pas succomber malgré tout à cette complicité entre ces deux jeunes gens qui semblent vouloir, hors des sentiers battus, hors des convenances, hors de la tradition, hors de cette coutume coûteuse de dot, vivre leur amour. Ngando se fend en quatre pour gagner un peu d'argent (et ping mon arbre de cent ans que j'abats à la hache, Hulot fait une syncope et c'est pas si grave) mais la société dans laquelle il vit se révèle définitivement plus dure à faire plier. Joli film africain vintage qui n'a rien perdu en fraîcheur.

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Blonde (2022) de Andrew Dominik

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J'aurais sans doute mieux fait de relire le bouquin de Oates que de me lancer dans cette version filmique chic et toc (et infinie) du gars Dominik. On comprend très vite le principe dans ce biopic gentiment romancé : montrer que derrière le mythe, derrière le sourire rouge ultrabright, derrière ce regard de velours, derrière cette crinière de lion albinos, derrière cette petite voix douce et fluette, se cache nom de dieu que du malaise... Marylin Monroe fait rêver mais sa vie intime est un cauchemar. Je n'enfonce pas le clou, Dominik le fait pour nous. Derrière ces variations systématiques sur la grandeur du cadre (tous les formats y passent, du format téléphone au scope), derrière ces variations systématiques sur la couleur (du noir et blanc à la couleur qui pète en passant par des tons vintage), derrière ce jonglage un peu foutraque pour rendre, on devine, la multiplicité des visages de Marylin, la différence entre le côté cour et le côté jardin, l'opposition entre la douceur triste et la joie triste, Dominik semble avoir une obsession : montrer que la vie de Marylin fut quand même affreusement merdique... Une mère starbée qui la projette dans les flammes (mais certains l'aiment chaud, non ?) ou qui cherche à la noyer (la chute du Niagara, n'est-il ?), un responsable de studio qui la viole, des avortements à répétition (avec vue from the vagina, une séquence qu'on pensait réservée à l'ami Noé, ben non), des enfants de stars qui la prennent de haut, un DiMaggio jaloux et brutasse, un Miller (après cinq secondes de bonheur genre image d'Epinal) dans sa bulle, un père absent, un Kennedy qu'il faut sucer jusqu'au trognon... et je note encore que les instants où je n'ai pas trop dormi, j'ai dû en manquer forcément... Dominik s'étale sur la déliquescence complète de cette vie en en rajoutant des tonnes et des tonnes au besoin (la scène de métro de 7 ans de Réflexion qui se joue littéralement devant des milliards de badauds (oui, on l'a compris, elle appartient, et son corps, et sa culotte blanche, dorénavant à tout le monde) ; les fans qui, lorsqu'elle arrive sur un tapis rouge lors d'une première, gueulent sur son passage en ayant des faciès munchiens (on avait compris le principe, pas besoin d'effets spéciaux déformants pour encore accentuer le ridicule de la chose))...). Tout est à l'avenant, le réalisateur charge la mule tant et plus pour montrer que putain, lui, on ne la lui fait pas : le masque monroesque cache tant et tant et tant de douleurs... Pauvre pitite, si fragile, pas si inculte, qui cherchait à si bien faire, pleine de bonne volonté... La chose ne manquait pas forcément d'intérêt en soi, encore eût-il fallu être un peu plus nuancé ou subtil. Dominik fonce dans le mythe au bulldozer, à la moissonneuse batteuse, en tank... Le final dure au moins trois heures, n'ayant de cesse et de cesse de montrer l'état de perdition de notre héroïne : quand le générique arrive enfin, on serait presque content qu'elle soit morte. Oui, derrière les faux-semblants, le sourire, se cache parfois une dure réalité. Merci le petit Dom pour cette leçon d'école primaire et ce catalogue de variations formelles sans queue ni tête. Une forme éclatée au service du glauque : un peu plouc.

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LIVRE : On était des Loups de Sandrine Collette - 2022

9782709670661-001-XFidèle depuis deux petites années à la dernière livraison de la sombre et mystérieuse Sandrine Colette. Rien de véritablement nouveau dans son univers puisqu'on part cette fois-ci au fin fond d'un paysage montagneux, en compagnie d'un homme frustre et rustre (mais robuste). Un homme, comme François Bayrou, abandonné de tous, mais qui, lui, a choisi son destin : il vit dans le creux d'une vallée, loin de toute habitation (un pote, à quatre heures de route à cheval dispose d'un hélico pour l'amener le cas échéant dans la civilisation), en vivant comme un Daniel Boone des temps modernes. Lui, ce qu'il veut, en gros, c'est qu'on vienne pas trop le faire chier au milieu des ours et des loups. Seulement voilà, son petit monde (sa compagne et leur enfant de cinq ans) va être au centre d'une tragédie : une attaque d'ours (c'est fourbe un ours, moi je le sais) pendant qu'il est sur les traces d'un loup justement, et sa compagne en fait les frais... Le voilà comme un homme en peine, seul avec ce gosse qu'il ne peut résolument pas garder pour vaquer à ses occupations... Il part avec ses deux "gros" (deux bourrins) pour un long voyage avec ce gamin qu'il n'a jamais vraiment encore appris à aimer... Un voyage rugueux, plein d'aventures rugueuses, entrepris par un homme rugueux. Ça risque, je dis rien, d'être rugueux - même si on sait depuis la nuit des temps que l'homme frustre cache toujours au fond de lui un petit cœur qui pleure.

Collette prend la décision dès le départ de nous mettre dans le cerveau de cet homme : c'est parti pour de bonnes vieilles phrases au style oral sans virgule à la syntaxe déviante genre style indirect libre à la coule. Un parti pris un peu rugueux pour le coup (il faut rentrer dans ces longues phrases un peu fastidieuses) mais un parti pris qui permettra de suivre le cheminement tortueux de ce qui se joue dans la tronche de cet homme des cavernes moderne. C'est pas vraiment une révolution littéraire en soi, on serre des fesses plus souvent qu'à son tour devant ces petites formules pleines d'oralité un peu faciles et attendues, tu vois le genre, fils, mais cela permet d'être de bout en bout avec cet individu imprévisible (ou pas) qui va connaître plusieurs tempêtes sous son crâne... On passera par des montagnes russes émotionnelles (misanthropie généralisée, infanticide or not, pédophilie à bas prix, empoisonnement mortel...) mais on suit ce trip du terroir bien bien profond sans trop de déplaisir même si la recette est un peu éculée (l'homme loup, le gamin mutique qui attire progressivement la sympathie et dont l'humanité déborde sur le pater, etc...). Du bon vieux petit roman français de nos provinces profondes (le Moyen-Age, c'est maintenant) qui se lit comme on cueille (et qui se fane tout comme) une marguerite.

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29 septembre 2022

Un Monstre à mille têtes (Un Monstruo de mil cabezas) de Rodrigo Plá - 2015

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De Rodrigo Plá, on était resté avec le bienveillant souvenir de La Zona, un thriller politique plutôt inventif. Une sorte de brouillon, finalement, de ce Monstre à mille têtes. Moins tout feu tout flamme, plus mesuré dans ses attaques et plus subtil dans sa mise en scène, ce film ressemble pourtant à son auteur : politique, plein de suspense, spectaculaire, engagé et indigné, il réussit le pont entre pamphlet kafkaïen et film d'action haletant, ce qui n'est pas rien. Le mari de Sonia est à un stade avancé de cancer, il faut accélérer les soins, mais sa compagnie d'assurances retarde les choses, les complique par de la bureaucratie absurde. D'abord sage et obéissante, Sonia va se transformer peu à peu, le temps d'une nuit, en braqueuse et en preneuse d'otages : il lui faut la putain de signature en bas du formulaire B-812-e, et pour l'obtenir, elle ira assez loin. Le tout sous les yeux de son fils qu'elle embarque dans sa folle cavale. Cette hors-la-loi du dimanche, prise dans une spirale qu'elle contrôle à l'arrache, navigue à vue, mais jusqu'à quand ?

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La prise d'otages improbable se teinte de nuances qui fait beaucoup pour l'empathie qu'on ressent pour cette pauvre femme guidée par la soif de guérir son mari. On comprend que les "braqués" sont presque aussi désireux qu'elle que les choses s'arrangent, et qu'ils sont prêts à l'aider ; quand ils ont l'occasion de s'échapper, ils ne le font pas et c'est du coup tout un peuple, constitué aussi bien de bureaucrates que de prolos, qui se dresse contre les failles d'un système absurde. Pas de gentils ni de méchants ici, juste des gens qui se heurtent à un mur ; il y a ceux qui acceptent, et ceux qui désobéissent, mais les deux côtés sont tout autant victimes l'un que l'autre. Sonia (la talentueuse Jana Raluy) apparaît ainsi, même le flingue en main, comme une pauvre femme, on ne donne pas cher de sa peau, mais on suit avec angoisse ses agissements de plus en pus dingues en espérant un miracle. La placer en plus sous le regard de ce jeune type, complice et en même temps terrifié par ce qu'ils sont en train de faire, est une excellente idée, qui permet de mettre à distance les actions de sa mère, et au spectateur de pouvoir jouer au Brecht pour les nuls en observant presque "de loin" ce qui se passe. Distanciation suggérée de plus par la mise en scène elle-même, modèle d'intelligence qui joue sur les hors-champ, sur les décadrages, sur les caches, sur les bord-cadres, sur les sur-cadrages (parfois avec un brin d'excès). Toute une grammaire qui nous laisse tout loisir de réfléchir à ce qu'on est en train de voir tout en le vivant avec tension. Comme un Haneke des grands jours, Plá sait quoi montrer et quoi cacher pour rendre son film le plus sensoriel et le plus glaçant possible : on en ressort bousculé, non seulement parce qu'on a découvert un Mexique gagné par la corruption et l'absurdité bureaucratique, mais aussi parce que la mise en scène nous a emmenés au point d'incandescence exact auquel il nous destinait. Une belle réussite, qui mêle suspense et révolte.

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28 septembre 2022

L'Enigme de Kaspar Hauser (Jeder für sich und Gott gegen alle) (1974) de Werner Herzog

B00018GWHQPendant de l'enfant sauvage, Kaspar Hauser n'a finalement avec ce dernier que très peu de points communs (ah ?), notre type ayant bien passé 25-30 ans entre quatre murs sans avoir vu un arbre, n'ayant rien d'un enfant (ouais c'est un adulte quoi) et n'étant absolument pas sauvage : il passe tout le film dans un état catatonique, comme un type qui aurait regardé TF1 pendant 3 jours d'affilée ; faut dire qu'Herzog aime les challenges et l'acteur principal (un certain Bruno S.) était lui-même un enfant battu qui apparemment partait souvent en quéquette pendant le tournage.

Certes il faut bien admettre que le rythme du film va un peu à deux à l'heure, Herzog nous faisant voir le monde à travers ce personnage qui a toutes les difficultés du monde à s'adapter... Seulement là où le père Werner est malin, c'est qu'on a plus l'impression qu'il est victime de l'incompréhension de son entourage que de sa propre incapacité intellectuelle. Après être resté emprisonné sans aucune raison (a rien fait de mal le bougre et pourrait même faire passer Gandhi pour un nerveux), il endosse le rôle de monstre de cirqueJederFuerSichUndGottGegenAlle04 (aux côtés d'un nain, ça fait toujours marrer, d'un gamin qui se prend pour Mozart et d'un Indien zen qui joue de la flûte de Pan (mouais ça paraissait déjà bizarre à l'époque, là je suis d'accord)) avant qu'un gentil monsieur le prenne sous son aile ; il apprend alors à parler et à écrire et même à jouer du piano mieux que moi du xylo (pas une référence). Des prêtres qui veulent lui faire croire à l'existence de Dieu à un maître de logique qu'il met minable par son sens de l'invention, en passant par la high society habillée comme des gaufres, Kasper Hauser détonne dans ce monde incapable de prendre en considération sa vision décalée des choses ; comme un personnage d'Harrison, ce dernier est beaucoup plus en phase avec la nature que ses congénères (belle idée lorsqu'il est fier d'avoir écrit son nom avec des feuilles et qu'il pleure quand un gars marche dessus) et comprend beaucoup mieux qu'eux la psychologie d'une pomme (ouais faut le voir pour kasparhausercomprendre... Tu connais le coup de la pomme ?). Notre Kaspar se met même à rêver (séquence troublante de sa vision de la mort sur une colline) et sera capable de raconter une histoire sur son lit de mort... (juste le début de la dite histoire, comme si la fin n'était point l'essentiel - à l'image des gens qui ne pourront jamais complètement le comprendre, même après avoir pratiqué une autopsie sur son cadavre et s'être émerveillé des difformités de son cerveau). Sa maladresse "innée", ses émotions surprenantes (il pleure comme une fontaine après s'être brulé) en font un personnage touchant, éternellement mystérieux aux yeux de ceux -pour ne pas dire de tous- incapables de concevoir et de pénétrer ce caractère hors du moule. Du Herzog fidèle à ses principes.   (Shang - 02/01/08)


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Bien touché pour ma part par ce film dans lequel on reconnaît effectivement parfaitement notre Werner et son goût pour les personnages en marge, décalés. Plus qu'à l'enfant sauvage, c'est à Elephant Man que m'a fait penser l'histoire de Kaspar Hauser : élevé dans un cirque, pris sous l'aile d'un bourgeois, présenté à la haute société qui se pâme devant sa candeur, puis menacé de retourner à sa déchéance première, et enfin mourant jeune : il y a du John Merrick là-dedans. Mais toute comparaison gardée, admirons s'il vous paît la magnifique mise en scène de Herzog, qui tente en quelque sorte de se mettre à la hauteur de son singulier personnage, et de livrer une version crédible de son monde intérieur vacillant. Il filme son acteur avec une visible fascination, et il fait bien : dans le jeu faux et impossible de Bruno S., il y a quelque chose de primordial, de sauvage, de direct, et il suffit la plupart du temps de planter sa caméra devant ce visage rempli de tics, ce corps tordu, pour fabriquer du spectacle. Ce qui n'empêche pas Herzog de faire preuve d'un style très marqué : dans les flash-back oniriques par exemple, décrochages étranges et fascinants ; dans sa façon de remplir son écran d'animaux en tout genre (une vraie ménagerie) qui peuvent évoquer un éden perdu, un monde de paix que notre Kaspar tente de retrouver avec sa naïveté et son anti-conformisme ; par la lenteur de ses scènes, remplies d'amples mouvements de caméra tout aussi lents, manière très solennelle de raconter cette histoire ; par le choix des musiques, là aussi très amples et ne refusant jamais l'émotion. L'émotion, justement : contrairement à certains Herzog qui peuvent paraître trop cérébraux, celui-i est sensible, empathique et même, ô stupeur, assez optimiste. Les gens qui entourent Kaspar sont en effet étonnamment bons et bienveillants, acceptant de prendre le jeune homme à leur charge, lui dispensant éducation, nourriture et foyer, le jugeant peu à peu comme une sorte de sage. Cette confiance en l'humain, cette absence de cynisme, fait beaucoup pour le plaisir simple qu'on prend à la chose, et les grandes béances du scénario (d'où vient Kaspar ? qui le fait mourir ?) passent du coup parfaitement bien grâce à cette atmosphère lumineuse. Un bien beau moment.   (Gols - 28/09/22)

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Venez vénérer Werner

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Je serai seule après minuit de Jacques de Baroncelli - 1931

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Vous voulez du film improbable ? En voilà. Sorti d'on ne sait quel sombre casier de l'imagination juvénile de Clouzot, qui signait là son premier scénario, Je serai seule après minuit est une aberration, tellement bizarre et ratée qu'elle en devient, par un effet pervers et snob du meilleur effet, assez fascinante. Dès le départ, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas là-dedans : les acteurs nullissimes jouent une scène de ménage tempétueuse, sous l'oreille du voisin de palier. Le jeu et les dialogues d'une fausseté terrible du couple tranchent avec la mièvre chansonnette poussée par le voisin, le montage est fait à la tronçonneuse (on met 10 minutes à comprendre où se trouve chaque personnage), on croit rêver tant tout est artificiel et sonne faux. Encore complètement empêtré dans les conventions du théâtre, de Baroncelli n'imagine pas du tout les possibilités du cinéma et se contente de filmer des (mauvais) acteurs dans une pièce (de boulevard), on tremble. La chanson du début va être la porte ouverte à une sorte de comédie musicale, ou d'opérette disons, autour de cette femme abandonnée par son mari et qui jure de se venger. L'idée de départ, complètement impossible, est pourtant mignonne et gentiment provocatrice pour l'époque : la belle achète tout un lot de ballons, y accroche sa carte et le mot "Je serai seule après minuit", et envoie tout ça dans le ciel de Paris, au hasard. Ces ballons finiront dans les mains d'une faune masculine éclectique : un pécheur, un marinier, un jazzman noir, un petit fonctionnaire, un militaire, un pépiniériste... et le fameux voisin amoureux depuis toujours de la belle. Tout ce joli monde débarquant à l'heure dite chez madame pour toucher son dû, elle va devoir faire un choix. Que croyez-vous qu'il arrivera ?

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Une petite heure de métrage, 86 chansons. Autant dire que les organes de ces messieurs-dames sont sollicités dans cette comédie qui se voudrait lubitschienne et frondeuse, et qui n'est que poussive et maladroite. Sur un tel pitch, on aurait pourtant imaginé maintes façons de rire avec le spectateur, de jongler avec la censure, de taquiner l'esprit érotique du public. De Baroncelli, lui, ne voit que le côté gaulois de la chose, et enchaine les gags pas drôles sans esprit. Des dialogues trop longs, des petits événements de trame qui ne mènent à rien (une intervention des pompiers qui finit tristement, l'intervention d'un cambrioleur qui débouche sur du vide), une mise en scène impossible qui massacre allègrement toute notion d'espace et de rythme, des acteurs vraiment poussifs (Mireille Perrey est gironde mais joue comme un pied de table, Pierre Bertin surjoue le raffinement français, les petits rôles sont caricaturaux), et des "idées" complètement absurdes qui font penser que le film est peut-être finalement un manifeste surréaliste : quid de cette bonne habillée en boubou africain ? de ce cambriolage orchestré par une bande de mecs déguisés en flics ? de ces chansons envoyés aux endroits les plus idiots ? On lève les yeux au ciel devant tant d'indigence... mais, il faut le reconnaître, on s'amuse aussi pas mal devant l'amateurisme assumé de tout ça, et devant quelques idées qui, enfin poussées au bout, finissent par payer : le final, notamment, avec cet énorme embouteillage de gusses se rendant chez madame pour, en gros, y partouzer gaiement, marque indéniablement des points. Partagé donc entre fou-rires et stupeur, on passe devant cet OVNI une heure pas inintéressante finalement.

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26 septembre 2022

Au Coeur des Volcans - Requiem pour Katia et Maurice Krafft (The Fire Within) (2022) de Werner Herzog

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Après In the Inferno, l'ami Herzog rend hommage à deux vulcanologues français émérites, les époux Krafft, morts sur le champ d'honneur au Japon. On est toujours content de voir le réalisateur s'intéresser à ce genre de personnalités de l'extrême animées par le même feu que celui qui bout au sein d'un volcan, par exemple (oui, je suis fatigué en ce moment, j'aime la facilité). Le doc commence d'ailleurs avec des images des époux Krafft sur le lieu du futur drame. Maurice est guère impressionné par la petite coulée pyroclastique (je suis devenu spécialiste, du coup, à force de me taper des reportages sur le même thème) à laquelle il assiste. Du pipi de chat. Et si on allait y voir de plus près ? C'est là sans doute l'erreur fatal des Krafft qui emmèneront dans leur cendre, malheureusement, d'autres Nippons... Mais avant d'en arriver là, de revenir sur les derniers instants des Krafft qui partiront fatalement en fumée, petit tour d'horizon des lieux éruptifs visités par le passé par lesdits époux. On sent dès le départ que ce qui intéresse Herzog dans ce portrait, c'est la transformation des deux vulcanologues en réalisateurs, en chercheurs d'images lavesques pyrotechniques, en cinéastes de terres dévastées encore fumantes... On avait l'impression d'avoir déjà vu certaines de ces images dans In the Inferno, on s'en reprend une couche (de cendre) sans moufter. S'il faut reconnaître à la fois une certaine majesté dans ces images de feu, si on comprend toute la fascination qu'elles peuvent produire en particulier lorsqu'on se trouve aux avant-postes, si Herzog se permet même de sortir des sentiers battus (et de son sujet original) pour montrer les Krafft filmer autre chose que cette terre en fusion, on est un peu déçu de ne pas en apprendre un peu plus sur ce couple d'aventuriers qui s'est connu tout jeunot en Alsace... De l'image impressionnante, il y a, mais rien en contrepartie sur leur travail scientifique, sur leur investissement auprès des populations visitées, sur leur complicité, etc... Herzog monte des images des archives de Krafft sur des musiques (du monde) lyriques à souhait, on reste comme toujours totalement éberlué sur ces images mêlant notamment feu et eau à Hawaï, mais on reste un peu simple spectateur sans avoir l'impression qu'Herzog se fatigue à faire des commentaires, des mises en abyme, un peu plus pointus... Un requiem, oui, c'était dit dans le titre, mais sans la petite pointe caustique d'Herzog cela manque un peu de sel, tout de même... Des images dévastatrices qui possèdent une étrange beauté, un bel hommage à deux êtres ayant le feu sacré, mais un opus un peu rat en herzoguismes ironiquement pertinents.

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Venez vénérer Werner

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LIVRE : Biche de Mona Messine - 2022

41m8j8M4krLCe matin, un lapin... derrière cette petite chanson légère et conne de Goya, Chantal, se cache malgré tout une idée de fond qui pourrait faire son chemin : et si la forêt, un jour, avec ses animaux sauvages, se révoltait contre l'homme, et, en particulier, contre ce qui constitue la quintessence de l'homo conus : le chasseur ? Mais avant d'évoquer cette éventualité hautement improbable et d'en arriver au face à face final entre le traqueur et la traquée (biche ô ma biche), revenons sur la trame relativement paisible en apparence de ce premier roman champêtre : d'un côté il y a les chasseurs, dont un Gérald, un passionné des bois et de la gâchette et ses congénères : ceux qui rabattent tranquillement le gibier (des enfants en manque d'herbier et des femmes dont cette maîtresse-femme Linda, chasseresse en herbe au Canada mais qui doit ici se contenter d'assister les mâles) et ceux qui chassent (des chasseurs, et leurs fils dont notamment ce petit Basile tout fier d'abattre sa première caille, ma caille) ; de l'autre il y a les proies : une jeune biche notamment, qui veille sur les faons de sa harde, des cerfs, en plein brame (et en plein drame ?), une vieille biche malade, aussi, mais également vaquant autour de ces rois de la forêt, de la menue piétaille comme des hérissons, des oiseaux ou des fourmis (qu'il ne faut pas jamais négliger, pour sûr). Au milieu de ces deux camps, à noter l'existence d'un certain Alan, gardien de cette forêt et protecteur de "ses" bêtes - Bambi n'étant pas pour rien pour son amour de la nature et son envie de protéger nos animaux sans défense (et sans bois, pour certains). Notre Gerald, fier à bras et être mal dégrossi, aimerait bien, quant à lui, compléter son tableau de chasse. Mais voilà-t-y pas que ce con se perd en route... La chasse continue malgré tout mais sa disparition, alors que l'orage s'abat, que la nuit tombe, aura des conséquences dramatiques sur l'équilibre tranquille de cette forêt. Gump ou gasp.

Il y a quelque chose de sympathiquement entraînant dans cette version placée sous influence (trompeuse) de Bambi. Oui, il est aussi question ici de biche au cuissot léger, de jeunes faons naïfs, de cerfs combattifs et de chasseurs obsédés par un futur trophée. On perçoit de même, chez Messine, un certain goût pour l'anthropomorphisme, notre auteure ne pouvant s'empêcher d'imaginer les pensées des différents animaux sauvages de l'ouvrage... Cela pourrait être un peu gênant à l'usage, mais on est heureusement vite happé par ce chassé-croisé entre notre héroïne de biche, plus maline qu'elle en a l'air, et ce chasseur prêt à tout pour regagner un brin d'égo (se perdre en forêt quand on se croit plus malin que tout le monde, ça la fout mal...) : bref, on se prend au petit jeu de la chose et on glisse sur cet anthropomorphisme un tantinet facile comme sur un tapis de mousse humidifié par la rosée... Car on sent bien avec notamment l'intervention des divers protagonistes secondaires (cette Linda qui veut prouver ses capacités de chasseresse... et son amour pour Gérald ; cet Alan qui aimerait bien protéger les habitants de la forêt mais que l'on sent un peu maladroit ; ou encore ce gamin de chasseur déjà un peu con, les chiens (de chasse) ne faisant pas des chats) que tout peut partir en vrille... En plus, dans cette forêt où les éléments se déchainent, où la tension monte (entre les cerfs notamment... même si certains comportements, entre mâles, sont surprenants, pour ne pas dire inattendus...), où le suspense devient vite anxiogène (ne faites pas de mal à cette biche, bordel), on a vite l'impression que tout est possible - d'autant que rien, dès le départ, avec ce Gérald qui se perd, ne se passe comme prévu... On mord dans ce roman comme dans un cuissot de sanglier cuit dans son jus et on ressort tout revigoré par cet appel de la forêt et ce final éminemment tragique. On biche ? Oui-da.

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25 septembre 2022

...et pour quelques Dollars de plus (Per qualche dollaro in più) (1965) de Sergio Leone

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Comment certains films de Leone sont parvenus à passer à travers les mailles de nos filets, mystère et boule de gomme... Je n'ai pas pu résister, pour ma part, après avoir revu pour la énième fois Pour une Poignée de Dollars (je conseille d'ailleurs de relire les critiques des Cahiers ou de Positif de l'époque : une destruction en règle, c'est ce qu'on appelle avoir le nez creux), à enchaîner avec ce second opus classieux. Eastwood, dans sa traque du mécréant (et de la thune... sans qu'on sache d'ailleurs vraiment ce qu'il compte en faire... tout l'intérêt est dans la traque, hein ?), est cette fois-ci accompagné (une association un rien forcée) de l'incontournable Lee Van Cleef et son faciès de fouine. Deux maîtres dans leur domaine, deux chasseurs auxquels personne n'échappe, des pros, des maîtres en leur genre... Ils semblent régler à la perfection chacune de leurs interventions, de véritables tueurs-metteurs en scène en quelque sorte, si on osait... Après avoir traqué chacun de leur côté du menu fretin, ils s'attaquent donc ensemble à du lourd : Gian Maria Volonte, son rire de chacal, ses treize hommes de main, et son projet de dévaliser la banque la mieux gardée du coin... Eastwood et Van Cleef s'entendent pour les décimer et partager les primes. Mais ils sont peut-être tombés cette fois-ci sur plus malins qu'eux. Ou pas.

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On se régale bien sûr devant chaque plan parfaitement léché, à l'écoute de cette musique de Morricone pleine d'entrain (Ohoh !), devant cet éternel affrontement entre des méchants vraiment méchants (le rire diabolique de Volonte, son côté sans foi ni loi : tuant la (future) veuve et l'orphelin, capable de trahir et d'assassiner les siens, prenant un plaisir sadique à faire durer les mises à mort) et ces "justiciers" en free lance malicieux et droits dans leurs bottes (quelques petits cailloux dans la botte, oui, mais cela reste un détail). On apprécie aussi bien les petites chamailleries entre nos deux héros qui se toisent, au départ, comme des gamins (et sous le regard d'autres gamins d'ailleurs, tout aussi espiègles), que l'humour bon enfant qui surgit quand on s'y attend le moins (la baraque du vieux qui tremble comme une feuille à chaque passage de train : il n'a jamais voulu céder son terrain, le vieu bougre...), ou que ces éternels règlements de compte où l'on se regarde pendant une plombe, où l'on dilate le temps jusqu'à l'infini, avant de mourir avec une ou douze balles dans le coffre. La grammaire cinématographique de Léone est toujours un bonheur absolu, avec ces gros plans magnifiés et ses arrières-plans soigneusement millimétrés.

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On prend bien sûr un plaisir de gamin à suivre la parfaite coolitude de Eastwood, sobre comme jamais, marmonnant son texte du bout du cigarillo, on frémit à chaque fois que les ailettes du nez de Van Cleef frissonnent, on sent comme un vide dans le bide à chaque fois que Volonte se marre comme un pendu, on se gausse devant l'air hagard d'un Kinski (bossu !) qui semble chercher autour de lui la présence d'Herzog pour pouvoir l'engueuler, on se réjouit enfin de voir toutes ces tronches de losers magnifiés par un Leone qui n'a pas besoin des montagnes de la Monument Valley pour mettre en scène ces personnages mythiques, ces demi-Dieux du flingue. Un ultime duel forcément parfaitement réglé avec cette petite musique de montre à gousset qui étale le temps comme le ferait un rouleau à pâtisserie (on repense d'ailleurs bizarrement à cette sonnerie de téléphone au début d'Il était une fois en Amérique qui finit par nous vriller les nerfs...) : on n'en finit jamais d'attendre la mort, puis elle survient comme un couperet, rapide comme la foudre. Un classique classique, une merveille de western spaghetti qu'on finira jamais d'enrouler autour de sa fourchette. The Leone God.

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Go west, here

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LIVRE : Sa Préférée de Sarah Jollien-Fardel - 2022

9782848054568,0-8668184Voyez comme la vie est absurde, et comme il s'en faut de peu entre un bouquin nul et un bon livre. Sarah Jollien-Fardel écrit exactement le même livre que ses consœurs et confrères qui ont subi la violence d'un père dans leur jeunesse (si tant est que ce livre soit autobiographique, ce qui en a tout l'air), on pourrait bâiller d'ennui et constater que la littérature française se mord la queue et produit toujours le même type de livres et d'auteurs ; mais allez savoir : agacé durant ma lecture, j'ai refermé le livre... et rêvé pendant la nuit suivante à ces scènes marquantes. Si bien qu'au réveil, je me suis dit que la dame avait peut-être trouvé quelque chose de plus net, de plus marquant que ses collègues. Et c'est vrai que Sa Préférée a une façon très franche d'aborder le problème de la violence domestique, de l'inceste, du féminicide : il le fait avec une crudité qu'on croirait extraite d'un Angot bien remonté de la grande époque. Les scènes de violence sont assez traumatisantes, et on ne peut que s'incliner devant cette façon de laisser tomber les pincettes pour traiter littérairement du problème, de traiter les choses frontalement, sans rien cacher de la brutalité paternelle, mais également de la lâcheté du monde extérieur, et aussi, plus précieux encore, de la petitesse de la narratrice elle-même, qui cultive à l'endroit de ce monstre une haine durable. Jollien-Fardel écrit au plus sec ces scènes insupportables, et met des mots durs et justes sur le comportement des autres, notamment ce médecin de famille qui voit tout et ne dit rien.

L'auteur s'invente un avatar, Jeanne, spectatrice plus qu'actrice des faits : le père brutalise la mère, frappe et viole la fille aînée, mais Jeanne, elle, passe à peu près à travers les gouttes, à part qu'elle vit dans la terreur constante du paternel. On suit ses émotions depuis son enfance jusqu'à l'âge adulte, avec tous les événements insupportables qu'elle a eu à traverser. Le moins qu'on puisse dire est qu'elle a dégusté, et que le crachat qu'elle balance à son père sur son lit de mort paraît justifié, malgré le malaise que provoque la scène chez ses proches et chez le lecteur. Le livre est simple, et pose juste la question : comment on s'en remet ? La réponse étant : on ne s'en remet pas. Certes, on a lu 15 fois rien que le mois dernier un tel témoignage, et comme toujours on voit bien que c'est inattaquable à moins d'être taxé d'insensible. La dame a souffert, le livre doit lui être très utile, je ne dis pas. En tant que lecteur, il peut laisser un peu ennuyé, d'autant que Jollien-Fardel complète son récit par des aventures sentimentales dont on se fout éperdument. C'est la partie anecdotique et nombriliste : couchera-t'elle avec Paul ou finira-t'elle dans le lit de Sophie, mais si Samantha l'apprend, que va dire Félix, oh lala c'est dur les relations amoureuses (surtout quand on a été battu par son père). Bon, voilà, vous aurez compris que je ne suis pas complètement emballé par la chose ; mais pour ce qui est de la partie "violence paternelle", l'auteur réussit un livre brut de décoffrage, marquant et qui prend les mots à bras-le corps. (Gols 23/09/22)


"Mon père monstrueux. Sa mère bafouée. On avait vu faire, on reproduisait".

jollien-fardel-1A peine le temps de finir cet ouvrage que Gols a déjà fait la chronique à ma place... Et ça tombe plutôt bien car 1) je ne pensais pas que c'était le genre qu'il attaquerait (ou qu'il finirait), 2) je pensais qu'il serait beaucoup plus acerbe que cela dans son jugement. Ce qui n'est pas le cas, car en effet, SJF (on peut l'appeler SJF, non ?), dans ce qui constitue son premier roman, trouve un ton personnel très fort, un phrasé, un rythme particulier pour traiter d'un "événement" qui semble avoir envahi la moitié des livres de cette rentrée littéraire... On pouvait craindre (oh nom de Dieu, une fille issue d'une petite région suisse avec ses particularismes, ses traditions...) un roman à la Anglade avec ses longues annotations casse-couilles sur les traditions et les paysages merveilleux du lieu, on pouvait craindre, itou, une certaine complaisance dans cette violence familiale terrible, avec ce père sans limite (et un peu d'inceste aussi ? olé, du viol ? olé...)... Mais point : oui, il y a de la misère sociale, oui il y a de la dureté, oui il y a de la tragédie, oui, il y a du dégoût envers le paternel mais l'auteure parvient toujours à décrire ses situations de façon brute, certes, mais sans épanchement, parvient toujours à extraire la substantifique moelle des faits pour essayer de décrire au plus près les impacts, les conséquences sur son héroïne. Qui tente, malgré tout, d'avancer, de se défaire de ce passé, de renaître... en pure perte ? Oui, définitivement, parce que certaines choses, malgré les analyses froides, malgré les psys, malgré les secondes de bonheur glanées ici ou là, ne s'effacent jamais... même lorsque les personnes concernées, ici le père, meurent, la malédiction continue de perdurer. Là où je serais un peu moins d'accord avec Gols, c'est dans sa façon de considérer les autres aventures (sentimentales) de Jeanne : inutiles, "nombrilistes" ? Je ne pense point puisque justement, constamment, dans ces relations mêmes, dans sa façon de les vivre, on sent constamment chez Jeanne, qu'elle le veuille ou non, ce poids terrible de passé, qui consciemment ou inconsciemment, ne cesse de dicter ses réactions, ses états d'âme, ses doutes. C'est là justement que le livre touche car sans trop en faire, sans être trop démonstratif sur la question, l'auteure montre tout le côté insidieux de cette enfance "violée" : Jeanne peut donner le sentiment "d'être passée entre les gouttes" jusqu'à un certain point, mais que nenni, c'est elle qui ressort, de cette enfance, de cette adolescence, trempée à jamais par cette brutalité, par ces drames, par sa position de témoin privilégié qui ne pouvait véritablement influer sur les incidents survenus... Plus tard, elle continue d'avoir mauvaise conscience face à son "indifférence", ou plus précisément son manque d'impact sur la vie de sa sœur, sur la vie de sa mère, elle met également du temps pour apprendre les raisons de vivre de sa mère notamment, ses rêves, elle peine elle-même à comprendre le pourquoi de ce geste de haine "inutile" envers ce père au seuil de la mort... Mais cette culpabilité sans cesse renouvelée ne fait que démontrer à quel point tous les traumatismes qu'elle a subis plus jeune continueront de la ronger, malgré elle. SJF par ce ton sec, tranchant, ces phrases courtes, lourdes, pesées et cette description sans ambages de cette vie placée sous le sceau de la violence, met le doigt où ça fait mal. Sans complaisance. Sec mais juste.  (Shang 25/09/22)

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Accusé, levez-vous (Life for Ruth) (1962) de Basil Dearden

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Ça faisait un bail que j'avais fait pas un petit tour chez le Basil : comme j'en avais justement deux sous le coude, des films de Dearden, je me suis permis. Et j'ai bien fait car une fois de plus le bougre trouve un angle intéressant sur une thématique pas vraiment bandante à première vue ; il est ici question d'un couple qui, alors même que leur fille a été blessée lors d'un accident en bateau, doit donner l'autorisation de pratiquer une transfusion sanguine. C'est une question de vie ou de mort et on se dit qu'il n'y a pas photo... Mais le type, buté, au nom de ses convictions religieuses (cela priverait d'après lui la bambine d'avoir une vie éternelle...), refuse. Sa femme, sceptique, le suit, au moins dans un premier temps. Il devrait de toute façon, il en est persuadé, se produire un miracle : sa gamine, par la grâce de Dieu, devrait forcément s'en sortir - le père a en plus sauvé lors du naufrage de la barque un autre gamin de la noyade : le retour de karma devrait s'imposer, non ? Le miracle, puisque c'est de lui qu'il s'agit que dalle, ne survient point, et la gamine meurt, laissant le père et la mère groggy, comme deux glands... La descente aux enfers ne s'arrête pas là puisque l'un des jeunes docteurs de l'hôpital, qui les avait suppliés de donner leur autorisation, attaque le père en justice... Pour que plus jamais cela ne se reproduise... Chacun campe sur ses positions, à la justice maintenant de trancher...

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Ce qui est toujours intéressant chez Darden c'est cette capacité, d'une part, de naviguer d'un monde l'autre (de l'intérieur d'une petite famille moyenne aux terrains de golf des nantis en passant par les intérieurs des hommes de religion et leur sobre chapelle), de rencontrer en cours de route différents milieux, différentes professions (les religieux et les hommes de loi se taillant ici la part du lion). Mais ce qui, d'autre part, est sans doute le plus passionnant ici c'est surtout de voir des personnages qui, malgré leur tempérament fort, malgré leurs idées, leurs idéaux ne sont jamais forcément complétement figés dans leur réaction, leur jugement. Si la mère est horrifiée par le comportement de son mari (elle a demandé aux docteurs, dans un second temps, de faire cette transfusion... trop tard), et le quitte, si le docteur est dégoûté par ce qu'il considère être un véritable assassinat et attaque en justice, si le père continue coûte que coûte même après la mort de sa fille de se réfugier dans ses croyances, rien n'est définitvement figé... On voit notamment, la mère, toujours amoureuse de son mari, se rapprocher progressivement de lui ; puis viendra l'heure du procès et si l'on est persuadé que les dés sont jetés d'avance, on sera surpris plus d'une fois qu'à son tour par la réaction d'untel ou untel à la fin du procès... Sur un sujet ardu (conviction religieuse vs droit de vie (et de mort) sur des enfants...), Dearden signe encore un film d'une belle intelligence, donnant sa chance à chacun, et porté par deux acteurs (Michael Craig et Patrick McGoohan en tête) campant avec beaucoup de conviction leur personnage respectif. On se lève tous pour Dearden.

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24 septembre 2022

LIVRE : Le Présent impossible de Dominique Ané - 2022

"Le plus décourageant
c'est qu'une fois poussière moi-même
je ne serai plus là
pour balayer"

9782378803049,0-8668687Premier recueil de poésie de Dominique A, on vous laisse imaginer, vue la mélancolie du gars, la poilade que ça constitue. Fidèle à sa profonde mélancolie et à sa modestie qui confine à la timidité, le compère pose sur la page quelques mots comme autant de petites traces discrètes de son passage : presque rien, parfois quasiment des haikus, pour dire la tristesse des jours, du temps qui passe, des paysages ternes, mais pour dire aussi parfois, non sans un certain humour distancé, la beauté fugace des choses. Ici un paysage de brouillard, très joliment rendue, là une rencontre, plus loin le plaisir de la solitude dans une maison isolée, la vie n'est pas qu'une horreur sous la plume de Ané, et on lui sait gré de nous montrer ainsi une facette parfois lumineuse de sa personnalité. Toutefois le ton d'ensemble est indécrottablement nostalgique, dépressif, tristounet : on reconnaît à 3 kilomètres cette écriture sobrissime qui a fait la marque de ses grandes chansons, et ses thématiques éternelles : l'attrait/détestation de la ville de son enfance, l'absurdité de nos vies dans le monde actuel, la peur des gens, l'incapacité à se mêler, la hantise du passé, la solitude, le vide, le manque. Il y a tout ça dans ces minuscules poèmes, rythmés et rimés avec délicatesse, qui parfois vous touchent très doucement, à la manière d'un Pirotte. Ané n'est pas Victor Hugo et se méfie des grandes envolées ; lui est plutôt dans l'infime, dans l'impression éphémère, dans le dessin rapide d'une situation a priori banale : une femme avec son enfant sur un manège, un chat qui s'invite dans la maison, son propre reflet dans un miroir, et c'est parti pour une petite dizaine de vers évocateurs et sensibles. Illustré assez curieusement par Baudoin, qui donne une vision assez enfantine de ces poèmes qui traitent pourtant plus souvent qu'à leur tour de la vieillesse, du délitement, le recueil manque un peu de cohérence. Dans ses mauvais moments, il ressemble un peu à cette poésie naïve où l'on assemble simplement quelques mots "poétiques" (forêt, aigle et absence, et c'est parti) sans chercher plus loin. Tout n'est pas égal là-dedans, et le bougre ne s’appellerait pas Dominique A, nul doute qu'on aurait sabré dans ces pièces très inégales. Mais dans ses moments inspirés, le gars touche doucement, comme savent le faire ses chansons qui, avec presque rien, vous restent en tête. Évocateur et sensible, un beau regard simple sur les choses simples.

"une quille en plastique rose
posée à terre
oscille"

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Cool (Cooley High) (1975) de Michael Schultz

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Voilà la livrée mensuelle de la collection Criterion sur le cinéma black américain avec un film, avouons-le, qu'on ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam... Comme ces derniers temps, nous fûmes relativement déçus par ces films des années 80 ou 90 sans véritable caractère, c'est avec une pointe de scepticisme que nous attaquions ladite œuvre... Qu'en est-il alors ? Eh bien, reconnaissons que la chose, peu à peu, a réussi, eh oui, à nous convaincre - incroyable ! Chicago, à la fin des années 60, une bande de potes qui sèchent les cours à la moindre occasion, se retrouve dans les rues de la ville pour faire les 400 coups. Ça drague de la gorette et ça roule des pelles à qui mieux mieux, ça pique de la bagnole et ça sème les flics après avoir semé la terreur dans le quartier, ça va au cinéma (Godzilla, de la bonne vieille culture bis populaire) et ça se termine en pugilat, bref, on ne peut pas dire qu'on s'amuse grave sans un peu jouer avec le feu... Le ton est plutôt potache, assez léger, tout du moins au départ et on s'attache peu à peu à ces individus qui ont chacun leur petit caractère, leur petite individualité... Il y a celui qui drague la première dispo, celui qui tombe, au premier regard, amoureux de la femme de sa vie, le petit jeunot toujours mis à l'écart, le dur à cuire qui paie pour les autres... Bref, le ton est assez badin, coolos mais il y a dans ce film des seventies un ton, une atmosphère véritablement originale : ce sens de l'amitié, cette solidarité entre potes, avouons qu'on l'avait rarement vu aussi bien traités à l'écran, en particulier dans cette communauté (...). Alors oui, il y a une certaine violence, (Godzilla fait des petits dans la salle et sur l'écran...), oui on sent une certaine tension qui monte (ce ton potache va se durcir au fil du temps...) et on se demande si tout cela ne va finir dans le mur... En attendant une conclusion indécise (tragique ou optimiste ?), on apprécie en plus au passage cette façon de se moquer gentiment de la communauté blanche (des flics et un client de prostituées tournés en ridicule), cette façon de traiter frontalement de la sexualité (on ne va pas s'arrêter au roulage de pelles) et cette façon qu'a Schlutz de filmer ses personnages à hauteur d'homme en trouvant toujours la bonne distance pour nous faire sentir le plus proche possible de cette petite bande... Comme tout cela est emballé par des tubes de la Motown grand cru, bien bête serait celui qui bouderait son plaisir : une oeuvre méconnue (tout du moins de moi...) mais qui pète la santé par tous les bords. Une bonne surprise, une vraie réussite en son genre, donc, Jeeeeezzus soit loué.

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Jimmy le mystérieux (Alias Jimmy Valentine) de Maurice Touneur - 1915

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Voir un film de Maurice Tourneur reste un moment dépaysant et agréable à défaut d'être complètement un moment de félicité suprême, et ce Alias Jimmy Valentine ne déroge pas à la règle : c'est stupide au niveau du scénario mais assez amusant, les acteurs jouent comme des patates mais se donnent, il y a du rebondissement improbable et du spectacle, ça pète au niveau de la pluralité des décors et des registres (de la comédie au mélodrame, en passant par le polar), rien à dire, c'est du boulot très honnête. Homme d'affaires respectable le jour, Jimmy Valentine enfile la nuit sa casquette de marlou (sans ça, on ne saurait pas que c'est la nuit) et va ouvrir des coffre-forts comme d'autres les huîtres. Une nuit qu'il veut aider une belle en détresse dans un train (cette Ruth Shepley n'a pas un physique facile), le pauvre bougre tue accidentellement un malfrat. Ni une ni deux : un flic futé arrive lui met le grappin dessus. Jimmy, fataliste, atterré qu'il tombe pour ce coup-là alors qu'il aurait eu tant de raisons de tomber, hausse les épaules et c'est parti pour des années à Sing-Sing. La belle sus-citée obtient pourtant sa grâce, et voilà notre homme bien décidé à se ranger des bécanes et à devenir un honnête banquier et père de famille, malgré les exhortations de ses anciens complices, et malgré les imprécations du flic, qui s'est juré de le remettre derrière les barreaux. Mais z'on le sait : le destin est un chien de l'enfer, et à l'occasion de la détresse d'une petite fille, Jimmy va devoir sortir son jeu et faire tapis, sous les yeux goguenards de la police et les mains tordues de douleur de la moche jeune première.

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Bon, ça ne sert qu'à occuper pendant 90mn l'ouvrier un dimanche après-midi, ça lui permet de rêver au grand coup de jarnac tout en lui conseillant de rester du bon côté de la loi, ça évite tout effet de style pour ne pas trop le déranger, et à ce titre c'est réussi. Les acteurs, pleins de conviction, roulent des yeux et fomentent des sales coups en regardant partout autour d'eux, manipulent des plans dessinés par des CP et ne sont pas avares de la matraque, tout est parfait. Mais tout est fade, et Tourneur est pris là en plein exercice de respect de cahier des charges sans plus. De cette absence de style se dégagent deux idées pas mal : un cambriolage filmé en plongée au-dessus d'un décor sans toit, comme un jeu de société grandeur nature : pas une grande idée au final, le truc ne donne pas grand-chose, mais il y a de l'invention là-dedans. Autre idée : la scène amusante où un ancien malfrat doit rester seul devant un paquet de biffetons sans céder à l'envie de partir avec. L'acteur est impayable. Notons aussi une critique acerbe des conditions de vie en prison à ce moment-là, avec cette visite de notables venus admirer les prisonniers comme des animaux de foire. Ce n'est déjà pas si mal, il faudra en tout cas s'en contenter.

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23 septembre 2022

Suis-moi, je te fuis / Fuis-moi, je te suis (Honki no shirushi : Gekijō ban) de Kōji Fukada - 2022

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Bien talentueux décidément ce Kōji Fukada qui, après quelques œuvres aux scénarios malins et retors, nous revient aujourd'hui avec un film plus sobre, plus secret, mais non moins prenant. Construit en deux volets qui semblent se répondre l'un l'autre en proposant en quelque sorte un miroir inversé de l'autre, cette longue (pas loin de 4 heures) variation autour de l'obsession amoureuse, d'abord masculine, ensuite féminine, sait toucher juste, être très pertinente dans son fond tout en cultivant un petit côté "suspense" tout à fait plaisant.

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Premier volet (Suis-moi, je te fuis) : racontée du point de vue d'un jeune employé de bureau dans une entreprise de feux d'artifices, c'est la rencontre improbable avec une jeune femme pleine de secrets et de mystères. Il la sauve de la mort, elle s'accroche à lui, devient carrément un parasite dans sa vie, menaçant son (ses) histoire(s) d'amour, le faisant frôler le danger et vider son compte en banque pour elle. Mais chaque fois qu'il la récupère, plus ou moins chiffonnée, dans des situations de plus en plus douteuses, elle lui échappe, lui glisse entre les doigts, si bien qu'il n'arrive jamais à savoir exactement qui elle est. Est-elle une perverse le tenant dans ses filets et abusant de lui pour échapper à son mari, à son passé, à une vie de débauche ? Ou est-elle cette fille perdue, malchanceuse, maltraitée et attachante qui lui apparaît à chaque fois qu'il est tenté de baisser les bras ? Le scénario, exemplaire comme toujours chez ce cinéaste, cultive avec une subtilité sidérante le mystère. On est vraiment placé du point de vue de Tsuji, contraint d'affronter l'énigme complète de cette femme qu'on n'arrive pas à saisir, et qui nous séduit pourtant. Sa lente descente aux enfers nous apparaît d'autant plus cruelle qu'elle est inexplicable : juste un gars qui rencontre une fille, et qui devient prisonnier de son sentiment, même si tout lui hurle de renoncer. Dans un style très sobre, qui n'exclut pas l'humour, dans une mise en scène magnifique de (fausse) simplicité, Fukada développe comme toujours le thème de la vie en communauté, scrutant les répercussions que cette passion a sur l'entourage de Tsuji, sur sa vie professionnelle, amoureuse, privée. Le scénario dévoile les infos à un rythme très maîtrisé, et même les larges pans de la vie de Ukiyo qui restent inexpliqués surgissent là-dedans comme des surprises vraiment passionnantes (ce mari qui ne lâche pas sa mallette, très murakamien, ou ce voyou mafieux).

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Deuxième volet (Fuis-moi, je te suis), qui marque un changement de point de vue du masculin au féminin. Une goutte d'eau a fait déborder le vase, Tsuji se débarrasse avec perte et fracas de l'emprise d'Ukiyo, et reprend le cours de sa vie. On n'est pas dupe, il reste 2 heures. A la faveur d'un retour de la femme, voilà notre histoire d'amour toxique repartie sur les chapeaux de roue. Mais cette fois-ci, c'est Tsuji qui disparaît, qui se soustrait en quelque sorte à cette malédiction amoureuse. Ukiyo se lance à sa recherche, de façon obsessionnelle. On reste toujours pantois devant le pourquoi de cette histoire, platonique, sans grande déclaration, regardant simplement ces deux-là se fuir et se retrouver pour se re-fuir et se re-retrouver. Ce deuxième film est peut-être un peu moins inspiré, tirant en longueur parfois, d'autant que disparaît pendant un long moment le formidable acteur qui incarne Tsuji (Win Morisaki), et que Fukada est obligé de lâcher plus d'infos sur sa belle, et que le film y perd en mystère. Malgré tout on reste happé par le style presque fantastique, qui peut faire apparaître les "fantômes" au détour de la scène la plus réaliste (le retour du mari murakamien). Constamment surprenant, le film se met à notre hauteur, semblant découvrir en même temps que nous les rebondissements de sa trame. Voilà finalement un film (ou deux) qui traite subtilement du sentiment amoureux, avec ses malentendus, ses contre-temps, ses affres, et je pense que mon Shang saura retrouver là-dedans des émotions de sa vie sentimentale trépidante, comme je m'y suis retrouvé moi-même.

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22 septembre 2022

LIVRE : De la Jalousie (Sjalusimannen Og Andre Fortellinger) de Jo Nesbø - 2021

9782072946868,0-8683736Ça faisait longtemps qu'on avait laissé tomber Jo Nesbø, qui avait pourtant bien occupé nos longues soirées d'hiver avides de sang écarlate. A la faveur de la publication de ce recueil de nouvelles policières, retour donc chez ce vieux briscard à qui on n'apprendra définitivement pas à faire la grimace. Première constatation : le gars n'a rien perd de son imagination. Si certaines nouvelles sentent un peu la ringardise, si certains trucs sont aujourd'hui devenus tellement apparents qu'on devine le fin mot de l'histoire très en avance (le coup des jumeaux, dans un polar de 2022, quand même...), on apprécie l'originalité des situations et la nouveauté des décors dans un genre qui balaie pourtant très large. La file d'attente d'une épicerie, la tournée d'un éboueur, le quotidien d'un chauffeur de taxi ou une séance de signature d'un écrivain à la mode servent de point de départ à ces petites histoires cruelles de meurtres, de manipulation et de violence, qui ont comme (vague) point commun le sentiment de la jalousie. A l'instar du beau personnage de la longue nouvelle centrale, un inspecteur qui a éprouvé du fond de son âme les affres de la jalousie et est donc devenu un spécialiste de la chose au point de repérer à l'instinct les suspects envahis par elle, toutes les histoires déploient une palette d'émotions allant de la simple envie à l'obsession pure. Ce qui rend le recueil relativement cohérent malgré les styles assez divers : il y a la farce macabre, le polar pur, le conte moral, l'amusement à chute, mais toutes ces nouvelles s'insèrent parfaitement dans un corpus d'ensemble homogène.

Bon, je n'ai jamais été très client de ces histoires qui vous retournent à la dernière ligne. Mais Nesbø vous y amène avec subtilité, et sait maintenir l'intérêt du lecteur pendant les pages qui précèdent la révélation finale ; par une écriture efficace, fonctionnelle, mais parfaitement rythmée et tenue (belle traduction de Céline Romand-Monnier), qui se paye le luxe d'arrêter l'histoire pendant de longs moments pour développer un sentiment, ouvrir une perspective inattendue dans la trame, préciser un personnage. Certaines histoires sont un peu anecdotiques ("Londres", "La file d'attente", "La boucle d'oreille"), mais d'autres tiennent diablement la route. Ma préférence ira à "Odd", l'histoire de cet écrivain trop rongé par la jalousie pour profiter de son succès, et à la longue histoire, "Phtonos", non pas tant à cause de son intrigue un peu dépassée qu'à cause de son personnage et de sa façon de ménager deux révélations à la suite. De la Jalousie est une lecture de détente, agréable et amusante, qui ne fera pas reculer les limites de la littérature mondiale, mais qui vous donnera votre dose de polar bon enfant et de noir classique.

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Jurassic World : Le Monde d'après (Jurassic World Dominion) (2022) de Colin Trevorrow

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J'avais vu le 1, je me devais forcément de voir le 3 de cette série signée du même Trevorrow (et l'impasse sur le 2, pourquoi ? On s'en fout, non ?). Il est bon de voir que ces bons vieux dinosaures ont gagné en fluidité - et en plumes (suivant ainsi les dernières découvertes, je parle sous le contrôle d'une spécialiste). Il est dommage, toutefois, de constater que le scénario, lui, est devenu un rien indigent. Il y avait pourtant matière, depuis que les dinosaures ont été relâchés dans la nature, pour faire une petite comparaison sympathique entre les deux plus grands prédateurs de cette planète : l'homme et le dino. Une histoire un peu maline aurait su tirer profit de ce challenge dans la destruction de son environnement et dans l'autodestruction... Malheureusement, le scénar est d'une pauvreté terrible... Un méchant, très méchant, à la tête d'une entreprise spécialisée dans la recherche, qui, à force de jouer avec la génétique, a créé des sauterelles qui sont en train de ravager le monde. Le gars, le con, plutôt que de faire machine arrière tente de dissimuler la chose... ce sera forcément la gabegie avec en prime des sauterelles finissant par provoquer un incendie dantesque... Face à ce sale bougre, on retrouve tous les personnages des épisodes précédents (Dern de plus en plus terne, Goldblum de plus en plus bloom, Neil de plus en plus niais - mais ils apportent la petite caution nostalgique de la licence) qui vont se mettre en quatre pour récupérer un gamin cloné kidnappé, un bébé dino et percer le mystère de ces saloperies de sauterelles... En toile de fond, nos amis les dinos, pour tenter ici ou là de pimenter un peu certains passages... De l'action, il y a, certes (une belle course de moto dans les rues de Malte notamment... on s'en contentera...), mais Trevorrow, trop concentré s­ûrement sur ses effets spéciaux et sa belle image rate tous les autres domaines : la tension et la peur sont portion congrue, le gore aux abonnés absents, et ces pauvres dinos prennent, une fois de plus, des airs de bestioles divertissantes, spectaculaires mais, au-delà, sans grand intérêt... De l'amuse foule digital... On se marre quand même un peu (même si cela ne devait pas être forcément voulu au départ) par cette attitude de Chris Pratt en particulier (dompteur de bêêête du jurassique) qui pour repousser tout prédateur enragé se contente d'avancer sa main à plat ; c'est dérisoire... et terriblement efficace - j'essaierai cela la prochaine fois sur un flic, juste pour voir. On se dit, bordel, que le danger, finalement, est quasiment nul et malgré les rugissements affreux de certains bestiaux, on est certain dès le départ qu'aucun héros ne sera sacrifié dans l'aventure - du coup, ils jouent sur de velours et donnent une fois de plus l'impression de se retrouver dans un parc d'attraction... On pourra aussi noter pour conclure tous les clins d'oeil faits au premier opus spielbergien avec tout de même le sentiment que les hommages tournent un peu au manque d'originalité - certaines scènes virent franchement au copié-collé du film des origines et cela finit par être un peu lourd. Le méchant puni, nos héros réunis, les dinosaures faisant amis-amis avec les derniers animaux sauvages qu'il nous reste, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes - alors même qu'il n'est jamais autant parti en vrille. Jurassic World ? C'est assez, non ?

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Chronique d'une liaison passagère d'Emmanuel Mouret - 2022

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Emmanuel Mouret, depuis deux films, se décide enfin à traiter des sujets adultes, et a abandonné ses tendances fleur bleue adolescentes. Il en reste pourtant quelques traces dans ce film gentiment romantique qu'est Chronique d'une liaison passagère, une façon d'être dans la vie tout en s'en écartant assez résolument. Pas très réaliste en effet, cette histoire banale de liaison extra-conjugale éphémère, on sent bien que Mouret fantasme plus la chose qu'il ne tente d'être crédible. Mais cette déconnexion est compensée par un ton de comédie agréable : on y croit comme on croit au retour de la gauche, mais on est prêt à se laisser raconter une histoire d'amour légère et rigolote. On est accompagnés sur le coup par Sandrine Kiberlain (assez géniale, qui a parfaitement compris le personnage, et qui en donne un visage d'une grande sensibilité) et Vincent Macaigne (moins inspiré, j'y reviens). Presque uniquement concentré sur ces deux visages, ces deux paroles, ces deux corps, Mouret nous raconte donc par le menu, du premier rendez-vous à la revoyure d'après-rupture, la liaison passagère de ces deux amants, leurs petites joies, leurs petites crises, leurs expériences sexuelles et sentimentales, leurs doutes et leur fragile amour, au son bien entendu (on est dans le cinéma français dans sa tradition la plus pure) d'une ritournelle au piano mélancolique et tristounette.

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Le film se place volontairement sous l'égide de LA référence en matière de dissection du couple, Scènes de la vie conjugale de Bergman, que les amants vont d’ailleurs voir au cinéma. Il a peut-être eu tort de ne pas choisir comme modèle une ombre moins pesante, un film de Woody Allen par exemple, dont il est souvent fait référence également dans l'écriture des dialogues et le personnage de Macaigne notamment. Parce que, là, on se dit que Mouret échoue complétement là où Bergman réussissait. Dans des saynètes un brin artificielles, trop écrites, rarement crédibles, il cherche à nous raconter les minuscules tourments des âmes quand elles savent que l'amour qu'elles se vouent est éphémère. Elle est détendue, profite de l'instant, est charmée par la maladresse et le côté coincé de lui ; lui est stressé mais amoureux, bavard et dans le doute. Le couple fonctionne bien au niveau des comédiens, mal au niveau du film : on a du mal à concevoir qu'une telle femme s'éprenne d'un type aussi concon, et on se dit que dans la vraie vie, le couple aurait duré une nuit grand max. Il faut dire que Macaigne charge la mule, surjouant le bégaiement à la Woody, en charge à lui seul de la partie comique du film, pas la plus réussie. A cause de lui, la véracité du film en prend un coup, on n'y croit plus, et à cheval ainsi sur la tendresse réaliste du portrait de couple et la farce verbale, on finit par se trouver mal installé. Le film se cherche ainsi pendant toute sa durée, peinant à se situer clairement, un acteur jouant drôle, l'autre réaliste. Il faut vraiment un duo Allen-Keaton pour parvenir à rendre ça pertinent, ce que ne sont pas les acteurs de Mouret.

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Le film nous drague pourtant beaucoup, avec sa photo lumineuse, ses musiques nostalgiques et ses petits tableaux croquignolets. Mais on reste à distance, peu touché par la fausseté des monologues de Macaigne et des situations rocambolesques (une tentative de triolisme, une scène où nos amis se rendent compte qu'ils ne s'aiment plus, jolie sur le papier mais irréaliste). Après tout ça, je note quand même que de temps en temps, Chronique d'une liaison passagère parvient à toucher. C'est le cas par exemple avec cette excellente idée de revenir sur les lieux où le couple s'est aimé, une fois leur histoire terminée ; simple succession de plans fixes qui en dit beaucoup sur ce qu'est une liaison, et qui vous prend aux tripes. La mise en scène est plutôt très belle, Mouret sait toujours attraper sans ostentation l'émotion d'un visage, la simplicité d'un geste maladroit, les petites pulsations de la vie dans des décors souvent magnifiques, nimbés d'une lumière très mélancolique. Et puis encore une fois, Kiberlain est super, notamment dans la scène de rupture où, enfin, Mouret touche grâce à elle à quelque chose de vrai, d'authentique. Bref, on sent que le film aurait pu être magnifique, mais il s'empêtre lui-même dans un gloubi-boulga comique et littéraire qui le handicape. Agréable pour autant.

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