The Woman on Pier 13 / I married a Communist (1949) de Robert Stevenson
Rah, on n'est pas vraiment dans la fine fleur du noir avec cette œuvre de Stevenson que l'on peut gentiment soupçonner d'être de propagande... Robert Ryan (Bradley Collins) a pourtant au départ tout pour lui : il vient d'être nommé vice-président d'une compagnie de transport maritime à San Francisco et se retrouve au bras de la
toute nouvelle Mme Collins : la brunette Laraine Day. Seulement voilà, le passé va rattraper notre Robert : il y a d'abord une amourette de jeunesse, la blondinette Janis Carter, jalouse comme un pou qui semble bien décidée de lui faire payer son nouveau bonheur - mouais, po gagné d'avance ; l'autre caillou dans la chaussure du Robert risque d'être plus compromettant : dans sa jeunesse folle, il fut communiste (Robert Hue, aussi, hein, po grave)... Oui, mais le chef du parti (un gros forcément antipathique qui semble gérer un cartel de la mafia - ah nan, il y a un intellectuel, il a des lunettes (mais ce n'est pas le moins vicieux)) risque de tout dévoiler et... mouais, try again... eh ben, le gros possède surtout une ancienne lettre manuscrite du gars Robert où il reconnaît son implication dans un meurtre... Ah oui, là, certes, on rigole beaucoup moins. D'où grosse pression sur le Robert qui doit tout faire pour ruiner les discussions entre la direction et le syndicat de dockers... Rah, rageant. Sans parler de la Janis (toujours, elle, au parti) qui fait du rentre-dedans à son beau frère et tente de l'engluer sentimentalement et politiquement...
Le premier problème du film est sûrement de vouloir nous faire comprendre que la seule boulette de Robert fut d'être au P.C. (le meurtre finalement, on en parle po vraiment) ; la seconde chose peu glorieuse qui semble tenir à cœur à Stevenson (qui affectionne, par ailleurs, apparemment, les gros gros plans peu finauds) c'est de montrer que les cocos c'est comme les indiens, il n'y en a de bons que morts (le casting va se faire décimer, je te raconte même pas). Même si la chtite Janis Carter aura la possibilité de prouver, malgré son appartenance au parti, qu'elle a encore un cœur, son retour en grâce ne durera juste que quelques secondes avant une mort... euh... violente (cela s'appelle "tomber de haut" en base jumping sans parachute). Ryan va également devoir combattre jusqu'au bout "ses vieux démons" (dont l'ignoble tueur coco William Talman - toujours dans les sales coups celui-là) mais finira par payer lui aussi au prix fort son passé "insouciant". Po grand chose à retenir sinon, si ce n'est que la Laraine et la Janis, lors de leur ultime face à face, livre un gentillet morceau de bravoure dans le genre Blonde (énervée) vs Brune (étonnée). La petite pétarade finale (Robert, seul contre tous dans un dépôt : cela fait toujours son effet) ne suffit pas à sauver ce film un chouilla trop "démonstratif", dirai-je.
Le troisième Homme (The third Man) (1949) de Carol Reed
Toujours un ptit plaisir gourmand à mater cet incontournable de Reed un genre d'After Hours viennois en noir et blanc (j'avais oublié le coup du perroquet qui mord méchamment notre héros...) au final aussi mythique que le grand Kanal, second meilleur film sur les égouts (j'ai décidé d'être anachronique ce soir, voilà, c'est tout). Pauvre Joseph Cotten qui débarque sans le sous dans ce Vienne d'après-guerre... pour assister à l'enterrement dans son pote. Sa mort est aussi mystérieuse que les trafics que ce dernier organisait ; le grand Joseph perdu dans son manteau ne tarde point de se retrouver entouré d'une police multinationale et de tronches aussi antipathiques qu'inquiétantes - et vice versa. Notre homme en terrain aussi glissant qu'une savonnette est cadré par un unijambiste et se retrouve constamment de traviole dans ce monde qui lui échappe. La douce Alida Valli est la seule à lui apporter quelque réconfort dans ce champ de ruines mais demeure finalement tout autant "insaisissable" - beau personnage féminin de film noir, ni vénale ni allumeuse, fidèle à son amant malgré les circonstances... Plus l'ami Cotten fait de rencontres, moins il en apprend sur ce mystérieux troisième homme, plus il se démène et moins il semble avoir de prise sur son sort : l'action culmine lorsqu'il se retrouve alpagué par un gamin tout droit sorti semble-t-il de M le Maudit et qu'une foule de gens le soupçonnant d'être un meurtrier se retrouve à ses trousses ; un ptit tour au cinéma puis dans une délirante soirée littéraire dont il est, malgré lui, l'animateur (l'écrivain de seconde zone se retrouvant pris à parti sur James Joyce... à chacun ses errances en ville...) avant de finir dans les cercles de l'enfer (incontournable plan en plongée d'un escalier qui apporte un peu plus de sel au moulin de notre thèse sur le thème - voir épisodes précédents...).
A l'heure de jeu, un chaton bien innocent débusquera le second rôle le plus attendu de l'histoire, notre fameux troisième homme. L'Orson est rasé de près, ne semble jamais se départir de son petit rictus ironique mais incarne un bien beau salopiot - la thune et l'envie des hauteurs (ah cette magnifique grande roue viennoise) ont fini par perdre notre homme qui a lui-même perdu en route tout goût pour l'amitié et pour l'amour... Il a beau être malin comme un vieux singe, l'Orson finira fait comme un rat - il connaît pourtant, apparemment, les égouts comme sa poche mais ne peut échapper à l'armada d'hommes lancés à sa poursuite : cerné d'abord par ces voix d'outre-tombe (sublime séquence où l'écho des voix surgissent de toutes les issues), il pense trouver un ultime échappatoire en haut d'une échelle ; seuls ses doigts parviennent à prendre une bouffée d'air (terrible scène qui présage de son impuissance et de son agonie). Le gars Cotten ne connaîtra une issue à peine plus enviable, quand on y songe, l'Alida lui échappant à force de revirements : piégé à son tour,, en un sens, en tendant un piège à son (ex) ami. Un must en son genre, quoi, sans qu'il soit même besoin d'évoquer cette petite musique entêtante qui rythme l’œuvre, aussi déstabilisante que ces voix allemandes qui bourdonnent sans cesse aux oreilles de notre Cotten déboussolé. Un grand réalisateur anglais, eh oui...
Le Dernier de la Liste (The List of Adrian Messenger) (1963) de John Huston
John Huston se lance de la petite intrigue d'investigation avec tueur en série qui a établi une liste à la Kill Bill, ancien membre du contre-espionnage anglais associé à un français (Jacques Roux !) à sa poursuite, nobles anglais qui s'adonnent à la chasse à courre (symbole obligé de la poursuite) et caméos de luxe (saurez-vous découvrir qui se cache derrière ces visages honteusement maquillés : en vrac, Mitchum, Curtis, Sinatra, Douglas, Lancaster ?). Douglas, qui cherche dans un premier temps à cacher des traces d'un passé honteux, incarne un type on ne peut plus ambitieux lui-même à la poursuite d'un héritage : il est donc l'homme à abattre mais le gars est particulièrement futé étant un expert en "dissimulation". Il fait preuve également d'une certaine imagination pour maquiller ses meurtres en accidents (de la cage d'ascenseur qui s'emballe à l'explosion d'un avion en plein vol) mais les deux hommes qui sont à ses trousses, passionnés dans la résolution d'énigmes, ne vont pas tarder à remonter la piste...
Faux-semblants, jeu de masques, messages à déchiffrer, personnages torves, John Huston semble bien s'amuser dans cette affaire et même si le film ralentit méchamment dans son dernier tiers - c'est sympa la chasse à courre, mais c'est difficile de se montrer au niveau d'un Renoir... -, on prend un certain plaisir à suivre cette petite enquête pleine de mystères. Alors oui, au niveau du maquillage (pauvre Kirk qui doit s'affubler des pires faciès), c'est vrai que le cinéaste a un peu la main lourde... Il faut d'ailleurs attendre le générique de fin pour que chacun se dévoile, histoire de lever le voile (et les masques) sur les derniers petits secrets de la trame... Bon pourquoi pas. Comme le noir et blanc de Joseph MacDonald est relativement chiadé et que la musique de Jerry Goldsmith est assez entraînante, ce divertissement intriguant demeure d'un bon niveau général... On est tout de même de la "géniale moiteur" de, disons, La Nuit de l'Iguane qui sera, justement, le film suivant du grand John.
Mondwest (Westworld) de Michael Crichton - 1973
Crichton, c'est l'auteur de Jurassic Park et Urgences, et Westworld contient déjà des motifs de l'un et de l'autre. Il en contient aussi les défauts, malheureusement, mais tout de même : c'est un film pas mal, qui tente (timidement) quelques audaces et réussit en tout cas son concept, à défaut de le réaliser complètement. Comme avec les dinosaures, nous sommes dans un parc d'attraction futuriste peuplé de robots : les clients sont plongés dans le passé (ils ont le choix entre trois territoires aussi mythiques historiquement que cinématographiquement : le western, le péplum et le film de cape et d'épée), reconstitué scrupuleusement et peuplé donc d'androïdes impossibles à différencier des humains et entièrement voués à leur montée d'adrénaline. Ici, on a le droit de tuer, puisqu'on ne tue que des robots, tout le trouble venant de ce qu'on a vraiment l'impression de tuer. C'est le vraie bonne idée du film : les robots sont très "humains", et ce parc prend vite des allures très troubles : les braves bourgeois qui se payent le ticket d'entrée veulent simplement vivre leurs fantasmes inavouées, tromper son mari, tuer son prochain, torturer une esclave à demi-nue, voire, et c'est la plus grande audace de la chose, coucher avec la prostipute du saloon et trouver ça bon. Le mimétisme complet du parc avec le monde "fantasmé" du passé donne toute la saveur au concept. Les hommes qui y entrent vont y tester leur bestialité, finalement, alors que les robots, hyper-propres et lisses, apparaissent comme des fantasmes d'une humanité parfaite (les gestes de Yul Brynner, hyper souples).
Comme avec les dinosaures, les robots vont se rebeller peu à peu contre leurs maîtres et dézinguer à tour de bras les clients du parc. Le film préfigure alors Terminator, avec ce Yul Brynner invincible et obsédé par une seule chose : tuer, faire ce pour quoi il a été programmé. Toute la fin rappelle vraiment Schwarzenneger, y compris les plans subjectifs vus par le robot lui-même (pas très au point encore, les fabricants de Brynner, qui l'ont affublé d'une vue aussi nazouille). Le gars ne peut strictement pas mourir, renaît sans arrêt de la mort (sauf quand on lui fait boire de l'eau, là encore il y a un vrai défaut de fabrication dans ces robots), et c'est assez rigolo. Crichton a affublé Brynner du même costume que dans Les 7 Mercenaires, et il a bien fait : la fuite du héros face au robot tueur prend vite des allures de traversée de différents paysages cinématographiques, plus qu'une fuite devant la mort, et les clins d’œil au cinéma hollywoodiens classiques sont bienvenus.
Après, c'est vrai que Crichton n'est pas un bon metteur en scène. Mondwest est trop lent, mal rythmé, répétitif, assez kitch esthétiquement, joué au rabais, il ne va pas au bout de ses idées, et se perd dans des scènes inutiles (la grosse bagarre de saloon, lourdaude, les séquences d'hôpital, trop récurrentes), et a du mal à cerner vraiment son sujet en 1h30. Il y a plein de bonnes idées (j'ai beaucoup aimé cet arrêt total des mouvements dans le parc dès qu'il y a une panne), mais le côté sulfureux du sujet ne va pas au bout de son idée, comme devrait le faire tout bon film de SF qui se respecte. On sent le potentiel qu'il y avait là-dedans, en terme de critique de la société de consommation, de psychologie, de force visuelle ; Crichton s'arrête trop vite. Bon moment quand même, parce qu'on y rêve du vrai grand film que pourrait donner un remake aujourd'hui, disons filmé par Spielberg.
The Night Runner (1957) d'Abner Biberman
"Are mental patients turned loose too soon ?" nous annonce l'affiche comme s'il s'agissait de faire campagne pour Sarko (qui ?). Cela n'annonce forcément rien de bon quand le gars Roy Turner - après moult hésitations d'un docteur qui donne finalement son accord sous la pression d'un directeur d'établissement surchargé - est libéré de cet hôpital pour malades mentaux. Il a agressé deux ans plus tôt un type dans la rue et maintenant, il semble indéniablement aller beaucoup mieux - même s'il met trente secondes à répondre à chaque question (woh, ça tourne là !) et regarde tous les gens de travers comme si des contrebasses lui adressaient la parole (enfin, j'imagine). Mais les fous ont, bien entendu, le droit de refaire leur vie... Roy semble quand même encore po mal marqué, semblant incapable d'aller jusqu'au bout d'une conversation quand on lui demande ce qu'il a fait depuis deux ans ; c'est pas forcément grave en soi, sauf quand on cherche du boulot... Il finit, au hasard d'un ptit voyage en Greyhound par établir son camp dans un bled au bord de la mer ; les gens ont l'air cool et la fille du gérant des bungalows où il loge (Coleen Miller is Susan) lui fait de grands sourires. Roy Turner est-il sur la bonne voie ? - et ce même si les mouettes ne cessent de lui jeter un sale coup d'oeil (Dès que Biberman fait un plan sur une mouette, il fait péter une sale musique inquiétante comme s'il savait qu'Hitch allait réaliser Les Oiseaux six ans plus tard... Pauvres mouettes) ?
Tout va pour le mieux avec la chtite Susan - Bah, Roy a bien deux trois absences mais qui passent comme des nuages - et il parvient même à trouver un taff dans sa spécialité dans une boîte locale. Bien, bien, bien, bon il est où alors le hic, c'est un film noir, putain, pas un film animalier ! Ouais, le hic, c'est le pater de la Susan, déjà super méfiant envers ce voyageur qui sort de nulle part : il découvre le pot-aux-roses (You are a lunatic, my friend, get out !) et va se prendre sur la tronche un méchant coup avec un trophée qui traînait dans le salon (ne jamais laisser un trainer un trophée dans son salon : c'est laid et pousse-au-crime). Pas de bol, tout de même ! Alors que Roy allait enfin avoir une vie normale, l'autre le traite de fou... Pas de justice... Mais maintenant qu'il l'a tué, le vieux, il va vraiment passer pour un fou... C'est vicieux, la folie. Comme elle n'est pas si folle que cela, la guêpe Roy, elle va maquiller son meurtre en cambriolage qui a mal tourné. Bien joué... Enfin bien joué, il laisse quand même derrière lui trois gros indices (l'un est gros comme une maison et nous ferait presque deviner l'issue finale... mais c'est une feinte, oh, oh) et la Susan va se montrer de plus en plus méfiante... Bon, on est au niveau de la série B (voire moins) mais cette petite rareté n'est en rien déplaisante ; elle donne surtout lieu à une réplique plutôt pêchue de la part de notre gars Roy fou amoureux (ou amoureux fou, plutôt) : "I had to kill him [your father] because I love you. I have to kill you now for the same reason" - euh... because you love my father...? Euh non, c'est po ça, tu dois me tuer parce que tu m'aimes parce que sinon je ne vais pas rester avec toi, mais si tu me tues... Ouais Roy n'a pas les idées complètement claires même s'il va faire preuve sur la fin d'un civisme tout à fait bienvenu. Léger, léger tout ça. Un ptit noir qui sent la fin de cycle.
Noir c'est noir, c'est là
17 Filles de Delphine et Muriel Coulin - 2011
On comprend bien quelles sont les louables intentions de base de Delphine et Muriel Coulin quand elles entreprennent ce film de "filles entre elles" : faire une sorte de mix entre Céline Sciamma et Sofia Coppola, c'est-à-dire dresser un pont entre la chronique adolescente réaliste de la première et le rose-bonbon vénéneux de la deuxième. Les réalisatrices s'intéressent d'ailleurs à un fait divers survenu aux States : 17 adolescentes du même lycée concluent un pacte pour tomber enceinte en même temps, avec à la clé un rêve d'émancipation et de communauté éternelle. Entre les dirigeantes et les suiveuses, les mythos et les rebelles, les adultes ne savent plus où donner de la tête pour faire comprendre à leur progéniture que leur décision n'est pas si anodine que ça.
Le film d'adolescentes étant presque un genre en soi, les Coulin en respectent les règles essentielles : chuchotements de couloirs, communauté envisagée comme un clan opaque avec ses codes et son vocabulaire, corps qui se découvrent (l'éternelle idée de la piscine comme révélateur de la métamorphose physique, ça commence à être un peu usé), empathie totale pour cet âge (beau message final : on ne peut rien contre une jeune fille qui rêve, ô combien vrai). Mais comme elles veulent être modernes, les réalisatrices choisissent aussi une autre option, plus risquée mais qui leur fait rater le film : le monde est montré à travers les yeux de ces héroïnes de 16 ans. Incessantes contre-plongées pour placer ces charmants minois sur fond de ciel bleu, décors déréalisés qui sont comme des projections du monde intérieur des fillettes (ces plans fixes qui reviennent sans arrêt sur les filles qui rêvent dans leurs chambres, avec sur le mur la projection de leur état), "ouatage" des ambiances grâce à des filtres de couleurs vaporeux, pastels, et à une musique (très class) qui va bien... Entre Naissance des Pieuvres, donc, et Virgin Suicides. Le souci est que, du coup, le film peine à trouver son ton : on aurait envie, sur ce sujet, de réalisme, de vérité ; or, les filles de Coulin sont toutes jolies, leur monde est aseptisé, leurs parents sont des archétypes (la réunion des profs du lycée, très mal jouée et très mal filmée, est un exemple de "scène à thèse", où chacun expose ses convictions sur le sujet, d'une artificialité complète), leurs dialogues sonnent faux. Quant aux jeunes actrices, c'est triste à dire, mais elles sont assez mauvaises. On les sent gênées par ce choix "d'impro contrôlée" qui semble leur avoir été imposé. Ni dirigées, ni libres, elles ânonnent un texte beaucoup trop faux pour être crédible. Les adultes, d'ailleurs, ne sont guère meilleurs.
On ne croit donc pas au contexte ni aux situations. Et comme, côté "onirique", les Coulin ne sont guère plus habiles (cadrages laborieux, volonté de faire mode à tout prix, et trop influencées par leurs modèles), le film échappe vite des mains. Il est plein de qualités aussi, c'est vrai, notamment parce qu'au moins il tente des choses, parce qu'il trouve une vraie esthétique personnelle, et parce qu'il reste quoi qu'il arrive du côté de ses frêles et attachantes héroïnes. Le sujet est fort, la volonté aussi ; c'est le résultat qui pèche. (Gols - 26/04/12)
Ah ben oui, po mieux, comme on dit : un sujet qui met des plombes à démarrer (bon, ok, t'es enceinte, vas-y, accouche...), des personnages traités dans l'ensemble ultra superficiellement (la forte tête, la bonne copine, la fragile, l'opportuniste, les treize autres, on s'en fout), un discours un peu court, jeunes femmes (on fait des bébés parce qu'on s'emmerde, c'est toujours mieux que de rester comme les adultes à crever la gueule ouverte... Bien, Lorient et Le Havre ont reçu en 2011 le titre des deux grandes villes de la chienlit ou "ville du rire"), des ciels bleus en effet qui envahissent l'écran comme pour imager les rêves qui couvent dans ces petites têtes (une fois, c'est bien jouli, douze fois, c'est trop...) et un final terriblement plan-plan - tout ça pour rien, voilà, c'est la vie, chacun son landeau... Cela ne me serait quand même pas venu à l'idée, à 16 ans, de tomber enceint juste pour voir (je pense que j'avais déjà conscience à l'époque qu'il restait, justement, trop de films à voir). Malheureusement, celui-ci, sans être raté, n'apporte franchement pas grand-chose au schmilblick : des ados et leurs "rondeurs" ("je grandis en même temps que je grossis", ouais) filmés au plus près - ouais, la scène de la piscine, déjà vue en effet et plutôt longuette -, des dialogues, disons-le, qui tournent en rond et un résultat qui laisse franchement sur sa faim. Dispensable, vi. (Shang - 16/05/12)
Dark Shadows de Tim Burton - 2012
Ça lui tournait autour depuis longtemps. Ça y est, Burton vient de faire une daube, une vraie ; pas seulement un film raté, comme Charlie et la Chocolaterie ou La Planète des Singes. Non, une solide merde désolante, une de celle qui nous font penser que le talent de Burton, jadis assez présent, est définitivement enseveli sous les tonnes d'effets spéciaux à la con et la guimauve grandissante de son cinéma pour enfants. Il essaye bien, pourtant, de reproduire ce qui fit sa grandeur : ambiances gothiques, Johnny Depp et Bonham-Carter en tôliers, humour macabre et personnages souffrant de déclassement ; toute la panoplie est sortie ; et pourtant, rien n'y fait. On s'enfonce progressivement dans une super-production laborieuse, sans fond, consternante dans son humour, mal racontée et envahie par des décors de palettes graphiques mal fagotés et issus de l'éternelle imagerie à la con.
On se demande bien ce qui a semblé nécessaire à Burton dans ce scénario sur-visité. Le côté "je suis un vampire seul en recherche d'une famille" ? Il aurait alors fallu développer un peu plus la chose, et non pas réaliser ce brouillon de Edward aux Mains d'Argent. Pour cette fois, le personnage principal, interprété par un Depp étrangement terne, n'est jamais touchant, jamais fort psychologiquement. Il n'est qu'une ombre de personnage, mal écrit par le scénario, cantonné à un parler ridicule et une silhouette repérable. Depp n'a rien d'autre à jouer qu'une caricature, et ça se sent. Burton charge l'ensemble des personnages d'un côté "freak", du petit garçon médium à l'ado-loup-garou, de la psy complètement barrée à la voisine sorcière : on dirait un bestiaire de romans pour jeunes filles frêles, et là encore la "monstruosité" des personnages ne débouche jamais sur l'émotion : ils sont juste torves, mais jamais attachants, comme put l'être Ed Wood, Batman, Pee-Wee ou Edward. Les acteurs sont pourtant pas mauvais (surtout les seins d'Eva Green), et on sent que parfois, Burton est un peu embêté de réaliser un film de Michael Bay. Il réussit quelques rares petits moments plus intimes : cette femme qui s'arrache le cœur pour montrer qu'elle est humaine, ce visage parfait qui se fissure comme s'il était en porcelaine, cette douleur que semble porter Bonham-Carter... Mais ce sont quelques secondes perdues au milieu du brouhaha insupportable et de la surenchère d'effets hideux. Il manque finalement un scénario à la chose, tout bêtement, et peut-être aussi un peu plus de mesure dans la mise en scène. Burton préfère désormais les écrans verts aux personnage, pas sûr qu'il gagne au change.
Alors, c'est peut-être qu'il a été attiré par le côté "hommage au cinéma d'épouvante" ? C'est vrai que les références sont vastes, de Nosferatu aux Sorcières d'Eastwick en passant par La Belle et la bête. Mais ça ne fonctionne qu'en tant que clins d’œil, les références ne servent à rien, sauf à ré-utiliser des effets qui marchèrent jadis pour les recycler éternellement (Michele Pfeiffer qui dessoude au fusil à pompe Eva Green, comme elle le fit jadis avec Susan Sarrandon). Burton a déjà fait maints films gothiques beaucoup mieux tenus, cette tentative tardive de revenir à ce qui fit son succès s'avère une pitoyable resucée. Même la musique de Elfman, d'habitude, si virtuose, se fait ici aussi pataude que l'esthétique d'ensemble. Quant à l'humour, là aussi souvent brillant dans le passé dans le cinéma de Burton, il est ici d'une lourdeur effarante : une parodie de scène de cul entre vampires ouarf ouarf ouarf, et une caricature de hippies prenant Depp comme idole hi hi hi, n'en jetez plus, trop lol. Les trois premières minutes du film promettaient beaucoup, avec ce rythme insensé pour raconter (200 ans racontés en trois minutes) ; mais très vite, humour, trame, mise en scène s'enfoncent dans l'ennui total, confirmé par la dernière bobine où les images de synthèse se battent entre elles sur un montage épileptique d'amateur. C'est nul, tiens, voilà, je cherchais le mot. Et puis très laid, pesant, triste et banal. J'ajouterai que je n'ai pas aimé.
Du Sang dans le Désert (The Tin Star) (1957) d'Anthony Mann
Anthony Mann est vraiment un grand et le prouve une nouvelle fois avec ce western magistralement maîtrisé de bout en bout. Dès les premières images qui défilent dans un silence de mort, eastwoodiennes tenterais-je, de cet homme qui traverse une ville, un cadavre sur un cheval, attirant tous les habitants de la ville sur son passage, on est totalement happé : the Man is Henry Fonda, la cinquantaine bien marquée, un Henry qui débarque - le bruit des étriers, magnifique - dans le bureau d'un tout jeune shérif qui donne l'impression d'être un jeune veau qu'on vient tout juste d'enlever à sa mère ; Anthony Perkins, douze ans, encore loin du personnage de Norman Bates (seulement trois ans plus tard, quand on y songe), fait le mariole dans son bureau avec ses flingues comme s'il avait trop lu Lucky Luke. Un homme d'expérience qui a morflé, un chasseur de prime vu automatiquement d'un sale œil dans cette petite ville tranquille et un shérif aux allures de bras cassés dont l'étoile sur le veston brille apparemment plus que ses compétences. Les deux hommes s'allieront contre toute attente, l'un faisant profiter à l'autre de sa vista, de sa sagesse, de son habileté... Une alliance bienvenue pour éviter que trop de sang ne coule dans le désert.
Le récit est prenant à tous les niveaux : qu'il s'agisse de cette amitié qui finit par lier les deux hommes, du flirt entre Fonda et cette femme avec enfant qui l'accueille, de ce combat fordien du shérif Perkins, épaulé par Fonda, contre une foule en colère, les différentes lignes narratives s'imbriquent les unes dans les autres avec une maestria déconcertante. Fonda impose en douceur sa philosophie (tolérance, tempérance, justice) non seulement à ce jeune blanc-bec qui ne demande qu'à apprendre mais aussi à cette ville (d'un côté les "bourgeois" méfiants et inaptes, de l'autre des individus facilement influençables par l'un des hommes forts du lieu, Bogardus (Neville Brand, la tronche de l'emploi)) à deux doigts de déraper dans la violence.
Mann se montre aussi à l'aise dans la gestion des silences (les scènes de pure observation entre deux clans), des séquences d'action (cette meute qui part aux trousses (en pure perte) de deux malfrats et la séquence "high sierraènne" du débusquage des deux hommes par Fonda), dans l'emploi micro-dosé des travellings avant (le gamin qui s'approche de la ferme en feu, Perkins qui s'approche sur la fin de Bogardus : franchement du grand art), dans sa maîtrise des plans d'ensembles, des plans américains et son utilisation des champs-contre-champs, dans la direction des acteurs (Fonda est fondant, Perkins parkinsonien dans sa fébrilité, Van Cleef (l'un des "malfrats") fait rien mais fout forcément la trouille). C'est simplement propre (sublime noir et blanc qui plus est), carré, efficace. Un tin movie pointu comme une étoile. Mann is my man.
La Femme aux Chimères (Young Man with a Horn) (1950) de Michael Curtiz
Si vous organisez un festival et cherchez des films avec des trompettes, cette œuvre de Curtiz aura indéniablement une petite place dans le cycle. Si vous êtes également un adepte des histoires d'amour soporifiques, peut-être que cette historiette entre Kirk Douglas et Lauren Bacall trouvera grâce à vos yeux... Sinon, ben euh, revoyez plutôt Casablanca. On est en terrain balisé avec cette "pseudo biopic" d'un joueur de trompette : l'enfance d'un ptit gars orphelin qui tombe amoureux d'un instrument avec, comme incontournable figure tutélaire un jazzman black, la percée du gars dans le milieu avec un Kirk qui ne vit que pour son instrument (ron pschhhh....) et puis la rencontre au beau milieu du film avec cette femme aussi jouasse qu'un trombone, une Lauren Bacall en psy chieuse comme la pluie : elle est prise de chou, il est instinctif, elle est universitaire, il a séché les cours à partir du CE2, tout l'emmerde et la fatigue, il a une passion. Ils n'ont absolument rien en commun et cette bourrique de Kirk va forcément s'éprendre de la Lauren. Trois quatre sorties ensemble, un mariage, et c'est déjà la chienlit... Séparation tendue, alcoolisme du Kirk (le musicien blessé est toujours alcoolique, regardez Renaud...), errance et retour en grâce sur le fil (merci les amis fidèles) pour un happy end bien mollasson. C'est po vraiment mauvais en soi, attention, c'est juste platement banal...
Kirk se donne à fond avec sa trompinette et nous gratifie de quelques morceaux enlevés (mais bon, je suis plutôt contrebasse en ce moment, pour ceux qui suivent), Lauren Bacall, la trentaine épanouie, bon ben c'est toujours du bonus mais là ce rôle de fâmmmmme donneuse de leçon et mal dans sa peau agace franchement au bout de trente secondes, quant à l'intrigue, on a l'impression d'avoir lu le résumé juste avant tant il progresse sans qu'il y ait la moindre surprise (l'accident du black, ô mon Dieu, dans le genre "drame terrible"...). Bref, un joli titre en français, c'est à peu près tout, je crois, ce que j'en garderai comme souvenir...
Dernier caprice (Kohayagawa-ke no aki) (1961) de Yasujiro Ozu
J'avais finalement très peu de souvenir de cette pénultième œuvre du maître. J'ai même presque été un peu "bousculé" - pauv' chou - au départ, ne sachant trop dans quelle direction l'histoire partait. Bon j'ai tout de même vite repris mes esprits pour apprécier à sa juste valeur cette œuvre très ensoleillée où il est souvent question de rencontres et de mariages sans que cela aboutisse vraiment. Ganjiro Nakamura campe un patriarche plein de verve et de cachotteries et même si la fin est d'une certaine noirceur (le Ozu voyait-il la fin arriver à grands pas ?) quelques séquences pleines de légèreté et de complicité restent en tête.
On retrouve comme dans le précédent opus (Fin d'automne) Setsuko Hara et Yôko Tsukasa sans mari, la première étant veuve, la deuxième cherchant le grand amour. Ce sont les deux petits soucis de la famille Kohayagawa qui se doublent non seulement de problèmes financiers (cette petite entreprise de saké bat de l'aile) et d'une plus grosse inquiétude par rapport aux activités du patriarche ; ce dernier, secrètement, s'éclipse de plus en plus en cours de journée et on finit par décider de le suivre. On ne tarde point à découvrir que le vieux se rend chez un amour de jeunesse (un "feu mal éteint" comme le dit poétiquement le Nippon) chez qui il en trouve une deuxième (jeunesse, s'entend). Cela inquiète la sœur aînée qui rabroue son père mais ce dernier n'en fait qu'à sa tête. Mais qui fait le malin a un malaise, et le vieux est à deux souffles de leur claquer dans les doigts. Il se remet miraculeusement, pète le feu et retourne de ce pas chez sa dulcinée (sublime partie de cache-cache avec son petit-fils pendant laquelle il en profite pour s'échapper). La deuxième alerte sera la bonne. Setsuko décidera de son côté de rester veuve (Ozu semble ne jamais vouloir la marier... un acte manqué ?) alors que Yôko finira par suivre les élans de son cœur, en allant rejoindre un ancien collègue à Sapporo, plutôt que de se marier avec le prétendant soutenu par la famille. La présence d'une multitude de corbeaux vers la fin du film apporte une touche un peu sombre qui tranche radicalement avec les cieux limpides dans lesquels baigne cette œuvre.
Un casting qui semble ne réunir que des fidèles d'Ozu, une vraie grande famille cinématographique. Cela donne lieu notamment à deux plans magnifiques : toute la famille qui se lève soudainement et découvre que le pater, alité, vient les rejoindre tout pimpant, et il y a aussi cette ultime procession à la queue leu leu sur un quai, la famille tout de noir vêtue, après la mort du patriarche. Deux images très fortes d'une famille qui tente de rester unie en ces temps difficiles - ils ne semblent ne point se faire d'illusion sur l'avenir de leur entreprise familiale qui risque de se faire phagocyter par une plus grosse. Peu de scènes avec des enfants mais la partie de cache-cache est un vrai régal, le Ganjiro apportant toute sa fantaisie et sa joie de vivre à ce rôle de patriarche incorrigible qui tente de grappiller jusqu'au bout des petits instants de bonheur. Setsuko et Yôko sont elles beaucoup plus effacées et semblent avoir plus de mal à ouvrir leur cœur mais les quelques séquences où elles tentent de livrer leur secret intime (notamment au bord d'une rivière ou au sommet d'une colline) sont de vrais moments de grâce. Un Dernier Caprice qui vaut vraiment le coup, la vie étant si courte, ma bonne dame... (Shang - 27/10/08)
Ah c'est même ravageur, osons le mot. Il y a dans ce film une telle délicatesse, une telle pudeur, une telle virtuosité discrète, qu'on ne peut ressortir de cette chronique que bouleversé. Il y a là tout le talent d'Ozu : ça ne raconte rien, en tout cas rien de bien grave, et pourtant on sent son petit cœur se tordre de plus en plus devant les tourments non-dits de cette smala aussi unie que mélancolique. Entre les deux sœurs à marier et qui semblent accepter leur sort (épouser des gusses qu'elles n'aiment pas vraiment, alors qu'elles sentent le bonheur à portée de main), la jeune fille frivole qui passe de mains en mains (avec des amants américains uniquement, tiens...), et ce couple de petits vieux craquants qui espèrent retrouver quelques feux de leur amour passé, tout le monde est attiré dans le tourbillon de la vie , portant une douce tristesse qui ne dit jamais son nom. Le film est certes souvent lumineux, mais sous la légèreté couvent des "feux mal éteints" que la caméra d'Ozu capte avec une empathie et une modestie extraordinaires. Les couleurs somptueuses, tout en pastels, semblent représenter à elles seules le petit monde intérieur des personnages : les kimonos gris de la femme qui laisse partir son amour, le rose flashy de l'adolescente frivole, la blancheur virginale des chemises lors de la scène d'adieux des étudiants, le bleu passé du costume du vieillard, le tout placé dans des décors qui parlent beaucoup plus que les héros de l'histoire eux-mêmes : tonneaux de saké vides qui sèchent contre les murs, petites barques qui traversent des plans d'eaux, ponton d'une rectitude effrayante lors de l'enterrement, et puis surtout cette forêt qui borde la ville, porteuse d'un ailleurs qu'on ne verra jamais. Les plans fixes traditionnels multiplient les lignes de fuite en plein centre de l'écran, comme pour mieux faire ressortir l'inéluctabilité de ces destins que vient soudainement mettre en doute le "caprice" du patriarche qui décide de vivre un dernier amour avant de mourir... Bref, une mise en scène somptueuse, à laquelle il faut ajouter ces mouvements de groupe, presque dansés, réglés au millimètre : quand 5 ou 6 personnes se déplacent en même temps, chacune vient occuper une place précise à l'écran pour qu'on continue à toutes les apercevoir, tout en gardant la perspective apparente. Adoré aussi ces mouvements parallèles entre les deux sœurs en osmose, ou, dans la scène magistrale de l'adieu des amoureux sur un quai de gare, ces gestes qu'on fait exactement en même temps, pour compenser l'aveu des sentiments qui ne vient jamais.
C'est comme si, sous le film qu'on regarde, se cachait un deuxième film, beaucoup plus bavard et signifiant. La pudeur de Ozu semble effacer tout ce qui peut être dit en termes de sentiments, et du coup le film qu'on voit est d'une fragilité incroyable, fait en dentelle fine. Les regards, les petites phrases suivies d'un court silence, la simple utilisation des champs/contre-champs (avec ces fameux regards désaxés, qui ne se croisent jamais), tout contribue à dire ce que les personnages n'arrivent pas à dire. Il ne se passe rien, comme je disais, juste la vie qui passe, l'amour qui naît, la tristesse qui s'installe, la nostalgie qui pointe son museau, la jalousie, la peur de vieillir, la soif de bonheur, l'enfance, l'envie d'ailleurs (l’occurrence des motifs de la culture américaine est assez troublante), les regrets, le désir... rien du tout, quoi. Dernier Caprice est une tuerie absolue, qui vous assassine à petits feux plutôt que d'utiliser les effets trop faciles du mélo. Aligato grave, Yasujiro. (Gols - 13/05/12)
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Tueur à gages (This Gun for Hire) (1942) de Frank Tuttle
"You like cats, don't you ?
"Yeah. They're on their own. They don't need anybody"
Il a beau s'agir de l'histoire d'un tueur de sang froid , il se dégage de This gun for Hire une sorte de coolitude absolue comme s'il s'agissait d'un pur noir avec une pointe de sucre roux. Est-ce dû à la présence de la langoureuse Veronica Lake dont le regard suffirait à hypnotiser un renard, à l'amour du tueur pour les chats, à la présence de cette petite fille handicapée au début du film dont le regard innocent semble noyer toute méchanceté du tueur, à ce faux rythme constant (même lors des courses poursuites) qui finit par donner une réelle zénitude à cette triple (pour ne pas quadruple) traque, au personnage de Laird Cregar, véritable salopiot de l'histoire mais trouillou comme une éponge, au couple Lake/Ladd qui même dans les moments les plus tendus finit par dégager une indéniable nonchalance ?... C'est sûrement un chtit peu de tout ça et le fait est que, malgré le fond de l'histoire po vraiment jouasse (un killer donc une histoire de gaz empoisonné vendu à l'ennemi nippon), on en ressort comme apaisé (il est aussi possible que ma douce est droguée mon jus d'orange, hein...)
Triple traque disais-je, puisque Ladd est aux trousses de Cregar et de son boss après s'être fait enfler (il a été payé, pour un meurtre commandité par les arsouilles pré-cités, avec des billets dont les numéros ont été fournis à la police), que Lake est censée jouer les espionnes auprès de Cregar pour savoir s'il s'agit d'un traître à la nation et qu'enfin l'inspecteur Crane (Robert Preston - un peu pâlichon - et en outre le petit ami de Lake) se retrouve à poursuivre et Ladd et Cregar... Dit comme ça, cela sent le scénar (Graham Greene tout de même) terriblement alambiquée mais en fait, malgré les multiples chassés-croisés de nos quatre personnages, les non-dits (Preston ne sait rien de la mission de Lake) et les alliances (Après que Ladd a sauvé la vie de Lake, celle-ci fait tout son possible pour collaborer avec lui), l'intrigue est admirablement lisible. Zen, disais-je aussi, mais également de jolies petites pointes d'érotisme coquin ponctuent le récit : la séquence de cabaret où Lake, après avoir joué avec de petites boules (hum...), se saisit d'une cigarette et la transforme en cigare en la frottant entre ses mains... un must ; que Lake se retrouve attachée, en train de ramper, alanguie auprès de Ladd ou... qu'elle ne fasse absolument rien, elle est de toute façon d'une sensualité terriblement énervante... Il n'y a bien que le Ladd, misogyne (voire misanthrope) pour être insensible à ses charmes (quand elle pose sa main sur son genou et qu'il sort "vous me ramollissez", on se gausse...) Il n'échappera point cela dit au petit bisou amical de la Lake qui parviendra enfin à le dérider...
Le plus intriguant demeure sans doute ce personnage incarné par Ladd, amoureux des chats et sans pitié pour abattre quiconque, froid comme la mort en un sens et quand même... attachant. On apprend au cours du récit quel traumatisme il a vécu dans son enfance (plutôt gratinée) : si cela permet de donner les clés du personnage, on regretterait presque malgré tout cette scène un poil surjouée où Ladd en fait presque plus qu'un Perkins et un Nicholson réunis (les yeux exorbités, ça va cinq secondes... Tu la sens, la terreur, là ? Ouais je la sens bien). Un noir, au delà de cette micro-réserve, que l'on déguste par petite gorgée, sereinement, pour profiter de toute la saveur.
LIVRE : La grande Thérèse, l'escroquerie du siècle (The greatest Swindle of the Century) d'Hilary Spurling - 2003
Thérèse Humbert, sa vie de mensonge, son œuvre fantasmée. Hilary Spurling nous conte cette histoire méconnue du début du XXème siècle, celle d'une pauvre fille de la campagne sans naissance et sans biens, qui va devenir une des femmes les plus puissantes de Paris uniquement grâce à sa force de persuasion et à ses mensonges énormes. Histoire rocambolesque et assez hallucinante, qui repose non seulement sur le talent de mythomane de la gonzesse, mais aussi, et c'est toute la savoureuse ambiguïté de la chose, sur une sorte d'acceptation tacite des victimes. Il a suffit que quelques-uns ferment les yeux sur les inventions de Thérèse, pour entraîner une foule de banquiers, intellectuels et financiers divers dans le piège. La vie de Thérèse repose entièrement sur un héritage fictif qu'elle arrive à faire accepter par tout le monde, et Spurling est habile à dresser le portrait des complices de la dame, issus de sa famille, du gros bras peu regardant sur les moyens d'obtenir ce qu'il veut aux politiciens grand crin au bras long. L'histoire est donc intéressante, le livre agréable, mais on regrette que la plume de Spurling ne soit pas toujours à la hauteur de son sujet. La dame n'est pas Carrère, et n'arrive pas à nous plonger réellement dans la complexité du personnage, rapportant de façon journalistique des faits mais n'allant jamais plus loin. Comme l'écriture (ou la traduction ?) est en plus assez bancale, mal foutue et mal rythmée, on reste un peu sur le bord du chemin, comme on lirait un fait divers rigolo dans un journal, sans plus. Dommage : un sujet aussi fort aurait mérité un écrivain d'une autre envergure.
Walk away Renee de Jonathan Caouette - 2012
8 ans après le fulgurant Tarnation, notre camarade Jonathan Caouette tente le pari impossible : donner une suite au chef-d’œuvre, alors que celui-ci était fait uniquement d'images d'archives, dont il a épuisé tout le fond, sur son enfance. Pari qu'on sent, avant même d'entrer dans la salle, perdu d'avance, et que la vision vient confirmer malheureusement. On avait laissé le garçon prostré dans son histoire familiale insensée, mère schizophrène, grand-père lynchien, amours fluctuantes, mental en miettes suite à un joint pas net, tout tordu devant son film éclaté et insupportablement juste ; le revoilà aujourd'hui, plutôt rassuré avec la vie, étonnamment stable et adulte, certes affublé de quelques kilos en trop qui lui ont fait perdre le charisme incroyable qu'il avait jadis, mais ayant gagné indéniablement en maturité. Sa mère, toujours barrée, est allée de centre en centre, bourrée de médocs, et il décide, avant de l'emmener dans un énième asile, de lui donner un peu de bon temps ; hop, en route dans un camion pour faire un bout de pays ensemble, histoire de faire le point sur le passé et le présent. Mélange d'images du présent, mises en scène et filmées par une équipe extérieure, et d'images d'archives encore une fois, avec ce style pop, psychédélique et kitsch qui fait la grandeur de Tarnation, le film alterne les périodes comme les tons, le passé croisant le présent, la gravité croisant la légèreté.
Il y a de très bons moments là-dedans. Quand on croit, par exemple, au début, que Caouette va nous réaliser un road-movie intime et géographique en même temps : images de chanteurs de rue joliment tournées, simple plaisir de filmer la cabine d'un camion, la route américaine, un territoire, et le cheminement personnel qui va avec. Ou quand l'amour pour sa mère éclate vraiment à l'écran : les dernières images, angéliques, et toutes les images d'archive où sa mère danse ou fait le pitre. Ça fait plaisir de constater à quel point le film est apaisé, malgré les problèmes, malgré les pics d'inquiétude qui jaillissent encore très souvent (les cris de sa mère dans la nuit, avec ce filmage à l'épaule complètement flou, rappellent des films d'horreur). Caouette est toujours aussi doué pour tordre les images, leur donner une patine warholienne, désuète, sans refuser une bonne part de mauvais goût (le montage affreux en images de synthèse pour expliciter une thèse fumeuse de monde parallèle raccordé au monde principal par un cordon ombilical ; on comprend la symbolique, mais la scène est esthétiquement une horreur). Quand Caouette se recolle au resurgissement du passé, à son travail sur la pellicule et l'écran, c'est superbe ; et il réussit aussi quelques séquences plus "fictionnelles", comme celle, absolument effrayante, où le grand-père et la mère jouent à la poupée.
Mais malgré ces qualités, Walk Away Renee apparaît assez vite comme une impasse. Parce que Caouette n'est pas un bon "metteur en scène", et que le film est justement trop mis en scène. On préférait quand le gars était l'acteur-réalisateur-monteur-producteur de sa propre vie ; en filmant ici son voyage "vu de l'extérieur" (puisqu'une équipe technique est là pour filmer), il perd toute la puissance de son cinéma. On ne peut pas s’empêcher d'imaginer les bagnoles équipées de caméra qui suivent le camion du héros, et l'intimité s'en trouve balancée aux orties. Certaines séquences mettent le doute sur leur véracité, comme celles où il appelle tous les médecins pour avoir les médocs de sa mère : mal jouées, douteuses justement parce qu'elles sont trop préparées, trop propres en quelque sorte. Si Caouette voulait faire de sa mère une sorte de personnage de fiction, il a eu tort de laisser cette ambiguïté entre documentaire et fiction : en abandonnant le côté immédiat du premier, et en ratant un peu la deuxième, il laisse son film le cul entre deux chaises, utilisant même parfois sa famille comme sujets de laboratoire un peu gênants (les perruques dont il affuble systématiquement tout le monde, les nouvelles dents de maman...). Du coup, on s'ennuie souvent devant ces images sans profondeur et sans enjeu. On est ravis de faire la connaissance du petit ami et du fils de Jonathan, mais on se serait passé de ces images familiales sans intérêt, qui ressemblent fort à du remplissage. Le suspense du film (privée de ses médicaments, comment va réagir la mère ?) fait long feu, le montage en aller-retour entre passé et présent étant trop bancal pour vraiment construire une dramaturgie à l'ensemble. Tarnation restera comme un film unique et solitaire ; si Caouette veut continuer dans le cinéma, il devra à mon avis changer complètement d'angle.
LIVRE : Manuel de Civilité pour les petites filles à l'usage des maisons d'éducation de Pierre Louÿs - 1926
"Ne dites pas : Je vais me branler. Dites : Je vais revenir." ; "Au bain, ne demandez pas aux personnes présentes la permission de faire pipi. Faites-le sans autorisation." ; "Ne sonnez pas le maître d'hôtel à onze heures du soir pour lui demander une banane. A cette heure-là, demandez une bougie." Un écrivain capable de donner de tels conseils aux jeunes filles ne peut qu'être sympathique, et c'est un fait : ce manuel est un délice de pornographie débridée et joyeuse. On y trouve une foule de conseils judicieux pour toute jeune fille désireuse d'assouvir ses délires sexuels, quels que soient le lieu, l'heure et le(s) partenaire(s) : à la maison, à l'hôtel, au théâtre, à la mer, avec le valet, avec papa, avec l'amant de maman ou même avec le Président de la République (!), tout est fait pour satisfaire ces demoiselles tout en restant, bien sûr, dans la décence et la bonne éducation. Parodiant avec une saine insolence les donneurs de leçons de morale et les livres de bonne éducation, le professeur Louÿs laisse libre court à son joyeux hédonisme et fait valser les jupons, les cuisses légères et les couples avec un humour qui ne se relâche jamais. C'est cru, décadent et déjanté comme on aime, ça pratique la pipe, le triolisme et la sodomie comme d'autres le point de croix, c'est donc nécessairement nécessaire et primordial. Louÿs a en plus un sens de la formule et de la concision qui l'honore, trouvant toujours le petit mot qui fait basculer ses aphorismes dans la provoc pure et dure, sans jamais se départir d'un ton pince-sans-rire qui fait merveille. Bref, c'est d'une belle santé, ça fait plaisir à lire. Entre le marquis de Sade et le professeur Choron, voilà le livre idéal pour s'émanciper, jeunes filles.
Making Off de Cédric Dupuis - 2012
Les films gore français ne sont pas pléthore, et c'est pour cela qu'il faut saluer avec respect ce jeune Cédric Dupuis, qui met carrément les deux pieds (ainsi que très souvent son appendice viril) dans le sang et la tripaille. Doté d'un manque de moyens évident, le gars détourne la difficulté en assumant complètement le côté cheap de son affaire. Il n'a pas les moyens de ses ambitions ? Alors il va réaliser le faux making-of d'un film d'horreur naze, dont le tournage va s'avérer 10 fois plus horrifique que le film lui-même. Le réalisateur du film dans le film, jeune geek abruti qui a oublié de revoir Kubrick et Hitchcock avant d'entamer son entreprise, va peu à peu décimer l'ensemble de son casting et faire de son reportage sur le tournage le vrai film d'horreur escompté.
Le moins qu'on puisse dire, c'est que Dupuis ose. Le film est trash, dérangeant, d'un mauvais goût qui confine au torve, et ne recule devant aucun excès. On est parfois assez proche de C'est arrivé près de chez vous avec cet humour violent et provocateur (appelons ça punk, aussi, si on veut), qui nous fait tout de suite honte d'avoir ri. Making Off est avant tout une potacherie, qui prend bien en compte que l'histoire du film gore est avant tout faite d'une bonne dose de dérision et d'impolitesse. La complaisance avec laquelle le héros assassine ses victimes finit par marquer des points, surtout quand il va au bout de l'horreur (scato, sexuel et irrévérencieux). Il faut voir le gars se donner du plaisir avec le trou pratiqué dans la tête de son copain avec une perceuse, ou enfiler la dépouille éclatée d'un chat, ou (c'est la pire scène), manger le contenu des tripes de son camarade coupé en deux, pour le croire... Ah, on est d'accord, c'est pas du Pialat. Les effets spéciaux, même cheap, sont assez bien faits, et le côté amateur du film permet de ne pas trop être regardant sur les cadrages bâclés ou les mises au point qui se floutent pile aux moments les plus gore. Dupuis a compris qu'il fallait alterner l'horreur frontale et le hors-champ, en baignant le tout dans un humour noir excessif, pour réussir son film.
On est encore très loin du bon film, cela dit, à cause de plusieurs choses. Dont les acteurs en premier lieu, très très mauvais. Ça passe quand ils sont censés interpréter les personnages du film dans le film, et donc être mauvais ; ça l'est moins quand ils sont censés être naturels. Ils gâchent tout, y compris pour le personnage principal qui ne trouve jamais le ton exact entre comédie et effroi. Du coup, le film ne fait jamais peur, on est constamment extérieur à lui ; on regarde, on rigole parfois, on est dégoûté, mais on n'a pas ce petit frisson nécessaire à ce type d'entreprise, cette dose de réalisme qui pourrait nous entraîner complètement. Et puis on aurait aimé que le film raconte un peu plus que ça, qu'il soit un chouille moins bas du front, un peu plus tenu finalement. Dupuis a choisi d'être con, c'est pas plus mal puisque son film y gagne en frontalité ; après, on oubliera facilement ce premier film qui n'est dérangeant que dans le temps de sa vision, et est encore trop amateur pour être vraiment prometteur.
Une Nuit (2012) de Philippe Lefebvre
Vous voulez savoir à quoi ressemble Paris by night et voulez faire l'économie d'un Pariscope ? Sans avoir besoin de bouger de chez vous, voilà un épisode (soft) de Paris dernière animée par Roschdy Zem en commissaire un peu ripou, mais bon bosser à la mondaine, c'est po facile tous les jours... Le talon d'Achille du Roschdy est incarné par un Samuel Le Bihan peu dans son assiette : c'est un pote de toujours, il dirige des boîtes de nuit sur Paris et le Roschdy est toujours prêt à venir en aide à son ami... Seulement voilà, l'IGS commence à soupçonner notre Roschdy d'abuser un tantinet de sa position... Au cours d'une nuit, accompagné de Sarah Forrestier qui joue au chauffeur du Commandant (terrible rôle de faire-valoir où elle parvient malgré tout à tirer son épingle du jeu), Zem va tenter d'enquêter en solo pour savoir qui a pu mettre la puce à l'oreille à l'IGS. L'essence ne coûte pas cher (!) et nous voilà embarqués dans un périple où l'on ira de petit bar d'habitués en boîte à partouze (soft), de bar d'entraîneuses en boîte de strip-tease (soft), de bar gay (soft) en boîte de nuit. Outre l'impression que les nuits parisiennes ont l'air chiant comme la pluie (ou alors il n'y avait po le budget pour les figurants), on se lasse assez vite de ces constants allers-retours d'un endroit l'autre pour croiser la soi-disant "crème" du tout-paris by night (ses dealers, ses macs, ses folles d'une autre époque, ses businessmen, ses videurs, ses prostiputes, ses clubbers mous, ses mafieux - roh nan, pas Richard Bohringer en corse rugueux... si...). Roschdy mange du kilomètre pour tenter d'y voir plus clair dans cet imbroglio de "trafic d'influence". Entre sympathique petite visite touristique pour provinciaux timides et instants ridicules (le coup du violoniste, franchement...), le film qui se voudrait noir de chez noir (ben ouais, c'est la nuit) peine à vraiment décoller. Zem a certes un certain abattage (allez, oublions ses débuts derrière la caméra... Omar, oh my...) mais on a quand même une fâcheuse impression d'être au pays des clichés (il y a 30 ans, le film m'aurait déjà paru daté, me semble-t-il, à moi petit provincial timide, c'est dire...). Une nuit, mouais, vite oubliée au petit matin quand même...
Detective (1985) de Jean-Luc Godard
Malgré tout le respect que je dois au grand Jean-Luc, force est de constater que Detective demeure consternant de platitudes et d'absence d'audace. Oh oui, il y a bien un improbable scénario - un couple qui réclame de l'argent à un entraîneur de boxe poursuivi lui-même par la mafia, deux détectives qui enquêtent sur le mystérieux assassinat d'un prince - mais Godard fait preuve d'un incroyable laisser-aller aussi bien dans l'écriture des dialogues que dans la direction d'acteurs. Dès la première seconde, on s'ennuie ferme et aucune véritable petite trouvaille ne vient donner au récit un soupçon d'intérêt. Godard semble servir une resucée pour ne pas dire du réchauffé - le couple qui ne s'entend bien que sous les draps, un Jean-Pierre Léaud hystérique qui peine à arracher un sourire, des jeux de mots minimalistes (dans réfléchir, il y a fléchir, dans corrompre, il y a rompre - on dirait presque un de mes cours niveau débutant 2), des jeunes filles en petites culottes pour la frime... - mais on patauge dans la semoule pendant 90 minutes. Seule peut-être la présence de la lumineuse et jeunette Julie Delpy (je passe sur la plastique d'Emanuelle Seigner en princesse des Bahamas dans un rôle, comment dire, transparent...) viendrait peut-être éclairer ici ou là un plan. Johnny Halliday est terrible, le boxeur est presque pire et l'on sent parfois sur les mines consternées de Nathalie Baye et de Claude Brasseur tous les doutes qui les habitent dans cette galère. Si Godard "est en quête" c'est surtout d'inspiration et les petits bouts de ficelle qui lient les scènes entre elles respirent la grande paresse ou la grosse fatigue. Comme quoi, on peut pas toujours réinventer le cinéma... (Shang - 29/04/08)
Vous pensez bien que je ne peux que me dresser de toute ma stature contre le texte de mon camarade Shang ci-dessus. Détective n'est peut-être pas le meilleur Godard de tous les temps, je veux bien le reconnaître ; mais en tant que quatrevintogodardien par excellence (ainsi désigne-t-on les fans des films de JLG des 80's), j'ai passé un excellent moment à revoir ce polar sentimental, qui s'amuse avec légèreté (ce n'est pas si courant chez notre ami helvète) des codes du genre, tout en se moquant avec cynisme du star-system dans lequel il s'est lui-même enfermé.
Il y a deux films en un là-dedans : celui avec les vedettes Baye/Halliday/Brasseur, obéissant au cahier des charges du cinéma commercial que Godard ne cherche même pas à cacher. Triangle mari/femme/amant digne du pire vaudeville, polar à la petite semaine avec tous les clichés du genre (combats de boxe truqués, mafia qui rôde, flingues à tout va), petites pépées légères (Seigner, effectivement gironde), le tout sous les ors d'un hôtel de luxe photographié dans le grand style du cinéma bourgeois : la photo, sublime, magnifie le décor, et les plans très "glamour" inventés par un Godard étonnamment à l'aise dans le genre enfoncent encore le clou. Ce film-là, Godard le fait, et le fait bien, même s'il n'en pense pas moins. Créditant les trois comédiens du terme de "stars" dès le générique, il fait une nouvelle fois un pied-de-nez à la commande : vous voulez du polar avec vedettes et glamour ? En voilà, où est mon chèque ? Le cinéma de Godard s'est toujours tenu, sauf pendant la parenthèse 70's, à la frontière entre le star-sytem et l'expérimental, entre le commercial et l'artistique, et Détective pourrait bien être l'ultime film sur la question. En réussissant aussi brillamment la partie commerciale de son film, il assume peut-être bien, au fond, son appartenance à ces professionnels de la profession qu'il a tant raillés. Détective est d'ailleurs intéressant à mettre en regard avec les autres films à star et à spectacle de sa filmographie (Hélas pour Moi, Nouvelle Vague, voire Une Bonne à tout faire) : ces films dessinent un aspect étrange de Godard, qui sait céder aux sirènes du glamour quand il le veut. Ce film-là est splendide, très solide techniquement (la richesse des cadres, la direction d'acteurs à l'opposé de ce qu'il fait d'habitude pour ce qui concerne Brasseur, la musique).
Mais il y a donc un deuxième film là-dedans, plus reconnaissable dans la carrière godardique. C'est la branche "Règle du Jeu", celle qui organise autour des stars un ballet de personnages secondaires en charge de toute la partie littéraire, savante et érudite de la chose. Crédités comme "acteurs" au générique, Léaud, Terzieff, Delpy, Cuny et consorts font se méler Shakespeare, Dostoïevski, Hammett et le grand cinéma hollywoodien dans un incroyable puzzle de sons, de signes, de message où la fulgurance côtoie l'idiotie. Il faut s'appeler Godard pour donner à Alain Cuny cette réplique sur la "propreté de la queue", ou pour donner à un couple d'enquêteur du dimanche les noms des personnages de La Tempête. Sous l'oeil "objectif" d'une caméra posée sur le balcon, ces personnages clownesques et archétypaux donnent une vraie sève au film : de l'humour (Léaud est excellentissime, comme d'habitude), de la poésie (les inserts sur Faulkner ou sur Baudelaire), des questions primordiales ("pourquoi dit-on LE gauche et LA droite ?", demande le boxeur) et sans arrêt du mystère, du questionnement. C'est comme si Godard, du même côté que ses détectives, regardait fasciné les trois stars du film jouer, à distance, pour s'en moquer et parler par leur biais de la lutte des classes (les ors du Grrrrand Cinéma Français de Qualité versus le jambon-beurre du cinéma bis) et de sa constante rébellion envers l'institution. Comme en plus, le film regorge de 40000 fulgurances (qui côtoient, oui, des choses plus ratées) qui peuvent tout autant être d'une navrante vulgarité que d'une grande beauté, on est ravi par ce nouvel exemple de la puissance du cinéma de Godard. J'attends Shang quand il veut sur un champ, et je lui laisse le choix des armes. (Gols - 09/05/12)
God-Art, le culte : clique
Les Bas-Fonds de Frisco (Thieves’ Highway) (1949) de Jules Dassin
On est en terrain connu et sur du solide avec l'ami Jules Dassin à la réalisation et le franc du collier Richard Conte en tête d'affiche ; pour compléter le casting, ajoutez un Lee J. Cobb en primeur rital véreux (l'expression comporte des redondances) et une Valentina Cortese (aux faux-airs de Stanwyck) dans le rôle de la gentille prostipute au cœur d'or et voilà, c'est parti pour l'un des meilleurs films noirs sur les pommes (récompensé par un Chirac d'or).
Conte se rend de Fresno à Frisco avec une bien jolie cargaison de pommes : son véritable objectif n'est point tant l'idée de faire du business que de faire manger le trognon et le ver à un certain Mike Figlia (Cobb) qui a non seulement, quelques mois plus tôt, piteusement arnaqué son père mais l'a surtout rendu invalide à vie (après la vente d'une cargaison de tomates à ce Figlia (!), le pater, bourré au volant de son camion, s'est fracassé dans un accident, se souvenant même pas d'avoir été payé). La route est longue, les camions de Conte et de son partenaire de voyages sont dans un sale état et se rendre à Frisco représente moult dangers (Conte est à deux doigts de se briser l'échine en changeant un pneu, son pote Ed finira lui en Jeanne d'Arc après que ses chevaux vapeurs se sont terriblement emballés en descente...). Conte, qui n'est pas du genre à vouloir se faire rouler dans la panure, pense s'en sortir avec les honneurs en se faisant payer sa cargaison le prix fort par Figlia et en évitant de tomber de les rets de la séduisante Rica (Cortese) qui n'y va pas par quatre chemin pour inviter un homme dans sa chambre. Conte a ce petit sourire caustique qu'on lui connaît bien, genre attendez les gars, je ne suis po tombé de la dernière pluie et c'est pas marqué "papa" en gros sur ma tronche... Le gars jubile, invite sa petite amie de Fresno à le rejoindre à Frisco pour qu'ils se marient, paye un coup en attendant à sa bonne pineco Rica, mais attends, il croit quoi le gus, que les saucissons poussent dans les arbres ?...
Conte va connaître se petit lot de désillusions, à lui de garder la tête froide jusqu'au bout pour ne pas tout perdre... Quelques petites scènes sur la route joliment stressantes (ces gros plans sur les pneus comme s'ils allaient exploser tous les dix mètres, le carambolage spectaculaire d'Ed avec des milliers de pommes qui se font la malle (gros budget "pommes", c'est clair)), une vraie sensualité se dégage des séquences entre Conte et Cortese (quand Conte se trouve torse nu, on pense qu'elle va littéralement le manger tout cru en commençant par lui grignoter les tétons - ouais, je m'emballe...), et quelques instants joliment explosifs entre le faux-cul Cobb et le vrai-bon Conte malheureusement un peu trop naïf... Le final s'annonce saignant, il sera plutôt étonnamment sentimental (dommage que le rôle de la blondasse (la petite amie de Conte à l'origine) soit aussi caricatural et mal écrit - la gentille fifille dévouée qui se fait soudainement vénale... Ça sent les grosses ficelles de scénariste...). Huilée comme une route nouvellement goudronnée, Dassin est une valeur sûre et livre un bon noir où rien n'est jamais acquis...
Chronicle de Josh Trank - 2012
Ah moi j'aime bien ces films qui utilisent le grand spectacle pour parler des petites choses intimes. Sur les traces du Spiderman de Sam Raimi, Josh Trank sort lui aussi l'artillerie lourde pour traiter le sujet de l'adolescence, de la métamorphose des corps, du trouble de se sentir tout à coup investi d'une énergie et d'un pouvoir jusqu'alors endormi. On se souvient avec bonheur de Peter Parker maculant ses draps de lit de toiles d'araignée incontrôlables ; ici, ce sont trois jeunes hommes qui, à la suite d'un événement complètement foireux (et traité comme tel par la mise en scène, qui évacue complètement dans les limbes le pourquoi de l'arrivée des super-pouvoirs), se métamorphosent ; en rencontrant sous terre un extra-terrestre à la con, ils vont se découvrir des dons de contrôle de l'univers. Et vas-y que je vole au milieu des Airbus, et vas-y que je tords des voitures par la seule force de ma volonté, et vas-y que je me venge des méchants qui m'ont humilié jadis. Film de super-héros, donc, encore une fois, et qui parle de façon spectaculaire et fun du sens des responsabilités, des dangers du pouvoir et de la difficulté de grandir.
Nos gars utilisent d'abord leur pouvoir, dont ils ne savent pas trop quoi faire, pour des conneries (manger des chips sans se salir les mains), mais très vite, le camp se scinde en deux : ceux qui savent gérer (ne pas utiliser le pouvoir quand on est en colère, sage conseil), ceux qui en abusent (c'est le personnage principal du film, pâle adolescent mal dans sa peau, en rupture familiale et puceau invétéré). On assiste alors à la difficile transformation de la chrysalide en papillon, à grands coups de vols dans l'espace et de fracas de tôle et de corps. Le film est touchant, parce qu'il est juste : si notre héros parvient sans peine à plier une caisse en deux, il échoue totalement à sauver sa mère mourante, et s'avère bien piètre amant quand il arrive à pécho la bombasse grâce à ses dons. Toute la partie centrale du film est ainsi très belle, entre le spectacle de cabaret où le garçon connaît son heure de gloire, ses amitiés hilares avec ses nouveaux amis, la découverte émerveillé de l'infinité de sa puissance, et la désillusion qui suit. Une des grandes idées également : le fait que le gars filme lui-même sa métamorphose, pour faire un blog. Quand il découvre qu'il peut être à la fois acteur, réalisateur, et cadreur de sa vie, qu'il peut diriger à distance la caméra, la faire s'envoler pour se livrer à des travellings aériens, on sent qu'on touche là à l'essence du fantasme cinématographique, libéré de tout lien "terrestre", de toute contingence économique ou humaine. La séquence où les compères sont assis sur le bord d'un building, avec cette caméra qui les cadre façon Kubrick par la seule volonté du héros, marque des points.
Il est vrai que l'idée de la caméra subjective n'est pas toujours aussi bien tenue au cours du film. Trank a voulu tenter le filmage façon Cloverfield, mais échoue complètement, la plupart du temps, à le rendre crédible : trop de plans de coupe, des scènes qui sortent trop souvent de ce principe sous des prétextes fumeux (ouais, mais si, mais là il y a une autre nana qui filme en même temps, tu vois), ce gadget ne sert à rien, et on aurait préféré une mise en scène plus simple, malgré la bonne idée de départ. Il est vrai aussi que le premier et le dernier quart du film versent dans l'idiotie totale, le premier par une vision naïve et clicheteuse de l'adolescence, le deuxième par une surenchère d'action et d'effets spéciaux qui finit par soûler (les effets sont assez ratés, d'ailleurs). Dans les défauts (nombreux, hein, on est pas dans le chef-d’œuvre non plus), notons aussi que les acteurs sont pas terribles, et que Trank ne semble pas vraiment conscient lui-même de ce qu'il est en train de faire et que du coup il se perd dans des tas de séquences inutiles. Mais tant pis : mine de rien, et même contre son réalisateur, ce petit film finit par décliner des choses justes et sensibles sur ce que c'est qu'être un jeune homme aujourd'hui, et c'est assez rare pour être relevé. Satisfaction, donc.
La Fin d'une douce Nuit (Amai yoru no hate) (1961) de Kijû Yoshida
Au delà du message subliminal du titre (voient tout, nos commentateurs), voilà un po mauvais ptit film du gars Yoshida mettant en scène un jeune nippon (Jirô) qui pense, gigolotiquement (si, ça se dit), se faire une place au soleil ; séducteur, pugnace, convaincant et forcément vénal notre homme va se retrouver entouré de trois donzelles qui peuvent toute le servir dans son ascension : une jeune femme croisée dans un restaurant qu'il va mener dans une maison olé olé, la tenancière de la dite-maison (qui se trouve être aussi la fille de son patron) et enfin une veuve dont le père se trouve être le gérant d'une raffinerie ; profiter du placement de la première pour se faire une ptite com', pécho la tenancière entre deux âges et lui gratter du pognon, draguer la veuve et espérer un éventuel mariage à la clé... Notre homme Jirô sait ce qu'il veut et pense savoir ce que toutes les femmes recherchent : à chaque fois qu'elles semblent lui résister, notre homme n'hésite pas à leur "forcer quelque peu la main" et le pire... c'est que ça marche (je ne conseille pas ce film aux chiennes de garde), la tenancière et la veuve faisant de plus en plus appel à ses "services". Jirô semble avoir autant de sentiment que Nadine Morano de neurones et se grise de plus en plus de cette ascension fulgurante. Quand la veuve lui propose expressément le mariage, il pense que le plus dur est fait...
Yoshida se plaît à nous montrer tout l'opportunisme de nos deux jeunes héros prêts à vendre leur corps pour obtenir, elle, un certain confort (un vieux l'entretient et lui paye un appart - elle semble tout de même moins profiteuse et ambitieuse que Jirô, la chtite semblant même vite se lasser de cette vie de patachonne), lui, un certain statut social. Les séquences les plus marquantes sont sûrement celles où les deux jeunes gens se retrouvent sur une moto à blinder à donf sur un vélodrome ou lorsqu'ils entament une discussion légère sur une grande roue : brûler les étapes, aller toujours plus haut, cela semble bien être leur seul crédo... Mais la vitesse possède ses dangers et si l'ascension, par le biais de femmes lasses de leur solitude, peut parfois sembler facile, la chute peut survenir à tout moment... ("Et son éclat de rire est comme un gouffre de l'esprit"... Ouais, la fin m'a fait penser à cette petite phrase bien sentie de Hugo). Portrait d'un manipulateur qui pense pouvoir "posséder" les femmes mais que les succès grisants finissent par rendre aveugle... Première apparition de Yoshida sur Shangols et sûrement pas la dernière, tant cette œuvre possède un indéniable charme... très sixties (oui, forcément) où les rêves égoïstes de grandeur finissent en cruelles désillusions... Ça tombe plutôt bien vu que le gars a réalisé une douzaine de films (dont le célèbre Eros + Massacre que je n'ai encore jamais vu) à cette époque.











































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