Shangols

23 juillet 2016

Stranger Things de Matt & Ross Duffer - saison 1 - 2016

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Quiconque a eu 10 ans dans les années 80 devrait se couler avec délice dans le bain vintage que représente Stranger Things. Il y retrouvera avec bonheur des jouets qu'il croyait abandonnés depuis longtemps et qui ne faisaient qu'attendre son retour dans la merveilleuse malle des souvenirs (mmm, j'ai mangé du sucre à midi). Entre autres : Matthew Modine et Winona Ryder, les gosses de E.T., des dialogues à la Goonies, une cruauté à la Gremlins, et surtout un sens du spectacle direct, simple, sain, qu'on pensait disparu à jamais. Loin de n'être qu'un plagiat de tous ces trésors populaires des 80's, la série est un véritable et sincère hommage, qui réutilise les motifs pop pour les transformer en quelque chose de moderne. Sans oublier en plus de distiller un agréable fond délétère qui fonctionne très bien. Autrement dit : très emballé par cette modeste petite chose réalisée de toute évidence par deux grands fans des mêmes films que moi (mais qui sont ces Duffer Brothers responsables du scénario, du concept et de la réalisation de la plupart des épisodes ?)

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Quatre garçons adeptes de "Donjons et Dragons" ; l'un d'eux disparaît. Mais sa mère refuse de croire à sa mort, et semble entendre des appels à l'aide de son fils depuis un monde parallèle. Ajoutez à cela l'apparition d'une fillette aux super-pouvoirs, de mystérieuses expérimentations scientifiques orchestrées depuis une centrale d'énergie, un monstre vivant dans les tréfonds d'une forêt, une jeune adolescente découvrant l'amour en même temps que l'existence des prédateurs, un flic ayant perdu sa fille... le tout dans le genre de petite bourgade sans histoire qu'on trouve dans les grands Spielberg. On pourrait penser à une trop grande profusion de trames, c'est tout le contraire : c'est raconté très tranquillement, de A à Z, et on n'est jamais perdu dans cette histoire pourtant assez tordue. C'est la grande vertu de la série : son montage, très complexe mais qui apparaît comme d'une grande simplicité. Le dernier épisode, notamment, qui éclate la distribution en petits groupes tous dans des lieux (et même des dimensions, et même des époques) différents, est un modèle de tenue : tout y est lisible, tout y est raconté simplement. Même épure côté personnages : tous attachants, bons ou mauvais, ils sont brossés rapidement, et pourtant jamais caricaturaux. Le groupe d'adolescents, par exemple, geeks associaux et petits génies des sciences, très bien interprétés par des gosses idéalement choisis pour leur côté "paria", ou notre Winona, mère hystérique et fragile ; ce flic défoncé et mal réveillé, loin des clichés et qui dévoile doucement son personnage sur toute la durée de la série ; ou enfin cette môme télépathe, photogénique à mort : une véritable équipe d'acteurs convaincants et fun qui sont pour beaucoup dans le côté agréable de la chose.

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Mais on l'a dit, c'est plus pour son côté "replongée dans les grandes années du cinéma populaire de masse" que Stranger Things convainc. Sans que ça handicape la lecture, on compte des dizaines de petits clins d'oeil, d'éléments recyclés, de motifs esquissés, qui vous replongent tout de suite dans les ambiances de Columbus, de Dante, et surtout de Spielberg. Il suffit que des mômes enfourchent leur vélo poursuivis par des "bad men" pour qu'on repense à Elliott et E.T. ; il suffit d'un règlement de comptes entre deux ados pour que les "films de collège" refassent surface ; il suffit d'un môme pris dans une sorte de toile d'araignée humide pour qu'on se souvienne d'Alien ; il suffit d'une petite fille qui suit des ampoules qui s'allument mystèrieusement pour qu'on revoit Poltergeist... et c'est comme ça tout le long du film, ça va de Star Wars à Carpenter et de Ferris Bueller à Nightmare on Elm Street. Comme Spielberg, les Duffer Brothers aiment profondément ce monde de l'enfance, et observent avec fascination le glissement vers l'âge adulte : l'apprentissage sentimental de la petite Nancy se fera dans la douleur, tout comme la découverte des premiers émois amoureux du petit héros pour cette fillette presque monstrueuse. Le spectre de la pédophilie est également très présent, tout comme celui du père tortionnaire ou de l'ogre caché dans la forêt. Mais ces thématiques et cette allégeance au passé n'alourdissent jamais l'action : c'est fin, fun, drôle, plutôt bien réalisé et écrit dans la joie. Une série vraiment très agréable, qui a su garder sa capacité d'émerveillement intacte.

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21 juillet 2016

LIVRE : Va de Véronique Gentil - 2016

9782374270067,0-3433964Il faut se dépêcher de lire Va. Non seulement parce que c'est un livre magnifique, mais aussi parce qu'on a l'impression qu'il est tellement fragile, tellement constitué d'à peu près rien, qu'il peut très bien nous tomber en poussière entre les mains dans les minutes qui viennent. Ou s'envoler, sinon, il peut aussi. Voici donc un infime recueil de poésie, une petite chose immédiatement attachante et émouvante, qui se lit avec un sourire d'enfant aux lèvres. Le projet, si on peut appeler ainsi ce plan d'une grande délicatesse : faire se répondre la page de gauche et celle de droite dans une sorte de dialogue/monologue intérieur. A gauche, des poèmes en vers libres, parole visiblement d'un homme mort, ou mourant, qui regarde une dernière fois le monde qui l'entoure dans sa plus nue simplicité. C'est la campagne, avec ses animaux, sa flore, son soleil, son vent, ses arbres qui bougent, et la façon de regarder les choses tient tantôt du haïku, tantôt d'un étonnement à la Francis Ponge. Sur la page de droite, une sorte de "prolongation" de ces mots, un point final, une petite phrase souvent, un plus long poème parfois, dans une police de caractère différente, qui continue ce qui est dit. Un peu comme une réminicence, un souvenir, ou en tout cas un écho de la vision de l'homme qui disparaît. Dans ses plus grands moments, Va est dôté d'une densité étonnante : pas de hiérarchie de la beauté, tout a les faveurs du regard de Véronique Gentil, les vaches, les pommes, un rayon de soleil, les mouches, la fleur des champs... L'univers qui est décrit, passé par cette étrange rythmique à la fois identifiable et dérangeante (certains mots sont carrément coupés pour se poursuivre à la ligne suivante), devient très concret, les images sont directes et sans fioritures, comme dans un haïku encore une fois :

le chat dort sur la chaise
il pleut
dehors les feuilles au fond
des flaques font
comme
des poissons plats

on a remis en eau
le grand bassin en pierre

la pelouse est taillée
il faut nous dire adieu

Mais jamais le recueil ne tombe dans le simple enregistrement des micro-battements de la nature. Ces textes sont toujours prolongés par une indéfinissable mélancolie, on y parle aussi (peut-être) d'un amour éteint, d'infini, d'éternité. Ce sont en tout cas des textes qui se lisent en murmurant, discrets et pourtant puissants quand on les laisse résonner, et cette ode bucolique se transforme souvent en un douloureux adieu au monde, qui se ferait dans la plus grande pudeur. Et dans un amour immense pour la vie et la nature...

qu'importe si la vie n'a été
qu'une idée dans ma vie
si j'ai seulement tassé
un peu de sable
si rien d'heureux n'a tenu
il me suffit de savoir
qu'après moi le soleil
te garde dans ses jambes
et que tu ailles

//

d'un pas jeune

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Le Monde de Dory (Finding Dory) d'Andrew Stanton - 2016

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Voilà un film qui avait tout pour me plaire : la suite de Finding Nemo, le joli classique de Pixar, réalisé par le gars qui a fait Wall-E, l'un des plus audacieux cartoons qu'il m'ait été donné de voir. Finding Dory s'intéresse de plus à l'un des personnages les plus forts et profonds du premier opus : un poisson dont la mémoire s'efface immédiatement, qui représente donc à la fois le poisson d'aquarium dans toute sa plénitude (et toutes ses angoisses), et le cinéma lui-même si on veut faire son critique des Cahiers : une image chasse l'autre, un film chasse l'autre, et tout ça finit par faire un monde cohérent, plein de flashs et de réminiscences. Le scénario travaille d'ailleurs joliment là-dessus : Dory a perdu ses parents, et comme elle oublie tout, elle est incapable de les retrouver. Perdue au milieu du grand océan, univers sans contours parfaitement illustratif de son monde intérieur, elle erre comme une âme en peine, orpheline parfois traversée par des images subliminales de son passé, fulgurantes, proustiennes (une odeur, un son, un mot, et c'est parti pour un flash-back). Aidée de ses compagnons (le retour de Nemo et de son père), elle va partir à la recherche de ses origines.

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Voilà une trame psychanalytique rêvée, qui épouse à la fois les cauchemars de l'enfance (l'abandon) et des motifs plus adultes (la traque du passé), des tendances légères (les joies de l'apesanteur) et des tendances sombres (le saut dans le vide). C'est la politique actuelle de Pixar : travailler sur un matériau plus abstrait, plus cérébral, tout en continuant à fabriquer du spectacle bon enfant. On s'installe confortablement, on chausse ses lunettes 3D à la con, et on attend la magie... Elle ne viendra pas : dès les premières images, on voit le naufrage advenir. La scène d'ouverture, d'une mièvrerie à faire bander Walt Disney, est très laide, mal rythmée, bête à manger du foin. En trois minutes, elle gâche tout ce qui faisait la beauté de Nemo : le point de vue d'un enfant confronté à la perte. Là, c'est juste un bébé poisson qui pleurniche devant des parents énamourés (et doublés franchement au plus pressé) ; aucune tension, aucune angoisse, rien que de la guimauve calibrée et normative qui sera le fil conducteur de l'ensemble du film. Car une fois ce flash-back terminé, on voit bien que tout le reste est sur la même tonalité. Mercantile et roublard, le film piétine allègrement son scénario, en fait un bête robinet à aventures, et aligne les personnages secondaires laids et sans profondeur, uniquement pour plaire aux gosses et leur faire acheter des produits dérivés : un beluga très moche mais doublé par Kev Adams (bankable, ça, mon gars), une baleine antipathique (Mathilde Seigner, même en baleine, elle est nullarde), un poulpe stéréotypé déjà vu mille fois dans tous les cartoons récents. Hystérique, le film ne s'attache qu'aux évènements, ne prend jamais le temps de faire sentir les angoisses, les espoirs de Dory. Par ailleurs, elle aussi est gavante : trop bavarde, mal aimée par le réalisateur, elle vous pète les glaouis très rapidement. On reste dans la surenchère, assez mal mise en scène d'ailleurs (difficile de faire passer des concepts scientifiques assez complexes, comme le sonar, en images), jusqu'à un final en roue libre fatigant de bruit et de fureur.

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Ça aurait pu être un beau film secret pour les adultes, mais Stanton drague outrancièrement les enfants avec ses personnages mièvres et ses aventures convenues. La majeure partie se déroule dans une sorte de paradis pour les mômes, un gigantesque aquarium moderne qui doit représenter l'archétype du bonheur, ce qui en dit long sur la vision marchande du monde des créateurs de Dory. Ça sentait les gros sous depuis le début, on imagine la billetterie des aquariums chauffer au rouge et la vente de porte-clés "Bonjour je m'appelle Dory et je suis ton amie" exploser. Tout ça grâce à ce produit même pas très beau (la 3D est peu exploitée, l'ensemble est curieusement sous-exposé, le monde paradisiaque des lagons est très clicheteux) et en tout cas très putassier et ennuyeux. Mal de mer.

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20 juillet 2016

Les Sept Mercenaires (The Magnificent Seven) de John Sturges - 1960

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Non mais alors là, c'est un peu le film rêvé, THE divertissement idéal. Une distribution impeccable remplie de stars, un scénario en béton qui multiplie les petites phrases historiques, de l'action, de la finesse psychologique parfois, une musique inoubliable, une photo glamourissime... On ne peut pas demander beaucoup plus au cinéma du samedi soir, ce serait vraiment faire la fine bouche. The Magnificent Seven est un classique, qui arrive pourtant assez tard dans l'histoire du western, et il mérite entièrement son statut. Le regarder c'est retomber immédiatement en enfance : vous avez beau savoir lesquels de nos sept cow-boys vont tomber au combat et lesquels vont survivre, vous tremblez quand même comme au premier jour, comme une de ces histoires qu'on vous a racontées dix mille fois et qui continuent à vous émouvoir.

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Dès la première seconde du générique, ça fonctionne : les notes tonitruantes de la musique de Bernstein (une des plus belles musiques du cinéma, une orchestration splendidissime) annoncent la couleur : vous voulez du mythique ? du spectaculaire ? vous en aurez. Le fait est que le film sera plein comme un oeuf, parvenant en un peu plus de deux heures à faire se rencontrer sept hommes qui ne se connaissaient pas, à les engager dans une lutte pour défendre un village de paysans mexicains contre une bande d'infâmes brigands, à multiplier les rebondissements, à livrer une épique bataille finale, le tout en déployant aussi des histoires d'amour, d'amitié, de vengeance, d'admiration, de remords, etc. Kurosawa avait mis trois heures, Sturges resserre tout ça et file à 800 à l'heure tout en maîtrisant parfaitement sa trame. Ainsi, chacun des sept héros aura son caractère, pas si caricatural qu'on veut bien le dire, chacun aura son steak à défendre, chaque comédien aura l'occasion de montrer son talent. C'est Steve McQueen qui s'en sort le mieux, il est incroyablement photogénique et subtil dans son jeu, et crée un cow-boy héroïque qui ne craint pas la dérision, l'humour, la faiblesse (il annonce en quelque sorte les personnages de westerns italiens à venir). Sa présence éclate, et malgré la modestie de son jeu il écrase tous ses acolytes dès qu'il entre dans le champ.

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La modestie est de toute façon le mot d'ordre dans l'interprétation : on dirait que chaque acteur laisse toute leur place aux autres, dans une très belle direction de groupe qui ne met personne devant les autres. Certes, il y a Yul Brynner en chef austère, il a une grande partie du film à mener ; certes, le rôle du petit jeune qui apprend en multipliant les crâneries et les conneries (très grand Horst Buchholz) semble beaucoup plaire à Sturges. Mais les autres ont tous leurs petites caractéristiques attachantes, du dostoievskien Robert Vaughn au mutique James Coburn, de Charles Bronson qui se retrouve affublé de trois poussins fous de lui à Brad Dexter, gouailleur et cupide. La meilleure partie du film est d'ailleurs la première, où Brynner sillonne le Far-West pour monter une sorte de casting idéal pour sa mission. Chaque rencontre est une saynète qui constitue un court-métrage à elle seule. Même le méchant est parfait : Eli Wallach fabrique un despote sirupeux et dangereux tout en finesse, qui explique toujours avant de frapper pourquoi il frappe. La partie mexicaine du casting est, c'est vrai, un peu plus sacrifiée, braves losers tous habillés pareil complètement fascinés par l'indéniable domination américaine. Le côté "Amérique qui protège les minorités" est un poil agaçant, c'est dans la tradition du western classique, mais ça se voit un peu en ce début des 60's.

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Sturges assure dans les scènes d'action, notamment le grand morceau de bravoure final, toujours extraordinairement lisible malgré la profusion de personnages et de lieux, et qui se permet même, au sein du chaos, de poser quelques détails superbes (rhhaaa le couteau de Coburn planté dans le mur, rhaaaa Vaughn qui tombe à genoux comme un pêcheur). On en prend plein les mirettes, ce qui compense les scènes de pur dialogues, plus pépères il est vrai. Mais si la mise en scène est assez effacée dans ces moments de calme, on apprécie la grande finesse des dialogues, souvent drôles, et l'espèce de fond mélancolique qui s'en dégage. Les cow-boys et leurs codes de violence, finalement, y apparaissent comme des êtres du passé, un peu anachroniques, un peu ringards, pas du tout adaptés à la civilisation progressiste et paisible dans laquelle ils aspirent à vivre. Le combat perdu d'avance qu'ils livrent contre la bande d'Eli Wallach est doublement perdu, car il met en relief leur appartenance à un monde brutal dépassé, leur solitude, l'idiotie de ces luttes pour rien. Chacun rêve de repos, de rédemption, d'amour, et ces fantasmes imprègnent joliment le film, qui prend parfois des airs crépusculaires. Comme une annonce de la fin d'un certain âge d'or du western, en quelque sorte. Malgré la fin annoncé, The Magnificent Seven brûle de tous ses feux, et affirme haut et fort la grandeur du genre. Un chef-d'oeuvre de glamour et de fun.

Go west, here

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Metello (1970) de Mauro Bolognini

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Bolognini tente une nouvelle fois d'allier revendication syndicale (du mouvement des anarchistes aux grèves générales en début du siècle dernier) et éducation sentimentale par le biais de la figure de son héros, Metello - Massimo Ranieri et ses faux airs de Richard Virenque. La lutte se transmet de père en fils et le film s'ouvre et se clôt sur des sorties de prison : entretemps, il y aura eu toute une période de lutte, lutte qui donnera un brin d'espoir à la petite famille de Metello (alors que le film s'ouvrait sur une note guère encourageante : suicide de la mama, accident fatal du papa...). L'autre pan de l'histoire que développe en parallèle Bolognini concerne donc l'évolution de son héros dans le domaine de l'éros : Lucia Bosé (Viola et son pouvoir charnel) incarne l'éveil des désirs de l'ado Metello, Ottavia Piccolo (Ersilia et son frais minois) la stabilité et l'amour sain et enfin Tina Aumont (Idina et son regard de chatte sur un toit brulant) la tentation... On se dit que Bolognini va exceller dans ces scènes languides et collantes et bien point : bizarrement cette œuvre du début des années soixante-dix est terriblement prude : la bretelle de Viola tombe de son épaule (première scène d'amour) et boum dans le plan suivant, elle est revenue magiquement sur son épaule, on enchaîne avec un baiser léger et cut... Le cinéaste osera nous montrer pendant une demi-seconde les seins de l'Idina en transparence et crac retour à la sainte pudeur... Ne nous voilons pas la face, on est forcément déçu.

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Plus dommageable encore est l'étrange montage de la chose : entre ellipse maladroite et montage au cours d'une séquence un brin hasardeux (Metello franchit en secret le portail de Viola et hop il est directement dans sa chambre, hop il l'embrasse sur son lit, hop fin de l'épisode), on est un peu désarçonné devant le manque de "finition" de ce film, monté apparemment un peu à la hâte pour ne pas dire à la hache. Comme la musique de Morricone (une partition de six notes tout au plus écrite, devine-t-on, sur une nappe de pizzeria après avoir abusé de Limoncello) n'est guère plus ambitieuse, ce Metello finit par sonner un peu creux. Bolognini tente bien de donner un peu d'ampleur à son oeuvre lors des scènes d'affrontement entre les ouvriers et les carabinieri mais là encore, les séquences tournent un peu court... C'est d'autant plus dommage que les premières images bénéficiaient d'un joli cachet et que l'on sentait un certain effort dans les costumes et les décors pour rendre cette Florence du début du siècle dernier crédible. Malheureusement, Bolognini ne parvient jamais, guère aidé par les six pauvres notes de la BO, a insufflé un quelconque lyrisme (le mouvement social) ou une quelconque "chaleur" (Metello et ses trois amours) à ce film plein de bonne intention mais un peu toc. Bon, une petite déception ne nous empêchera de continuer l'exploration de l'oeuvre du sieur - même si cela laisse présager quelques films beaucoup moins soignés et érotiquement paresseux...  

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19 juillet 2016

LIVRE : La dernière Prise (The Martini Shot) de George Pelecanos - 2015

9782702158852,0-3147046Le recueil de nouvelles de Pelecanos ressemble à son activité principale, celle d'auteur de séries à succès : on s'amuse bien, et dix minutes après on est passé à autre chose. Pas indigne, non, plutôt même fun, mais aussi léger qu'un ballon de baudruche, voici donc un livre de plage, délassant et léger, légèrement ringard mais assumant de l'être, et après tout ça peut faire du bien en ces temps de grande chaleur aux senteurs de monoï.

Le plat principal est la nouvelle-titre, située à la fin du livre, véritable petit roman qui est intéressant en ce qu'il raconte un peu de la vie trépidante de Pelecanos lui-même : le quotidien d'un auteur de série, donc, ses concessions, ses moments de gloire, la vie sur un plateau de tournage, etc. Ce serait suffisant pour intéresser le lecteur, à la condition d'être un grand écrivain d'atmosphères. Mais Pelecanos est un petit artisan, et se sent obligé d'adjoindre à cette tranche de vie autobiographique une intrigue policière qui a une portée de quelques centimètres seulement. On se tape un peu des tournants thrilleriens de la trame, à base de règlements de compte et de dettes impayées à la mafia, et Pelecanos a l'air de s'en foutre autant que nous : c'est tellement classique que c'en est transparent, on dirait que le monde intérieur de l'auteur n'a pas bougé depuis Chandler et Marlowe. Petits trafiquants usés qu'on a vus 1000 fois, mauvaises décisions qui s'avèrent fatales, coups de poker tendus, bon, on connaît par coeur. Ce n'est pas désagréable de se refaire un bon vieux pot-au-feu, ok, mais il serait temps que Pelecanos soit de son temps.

Les douze autres textes sont à peu près du même acabit, les meilleurs étant ceux où le gars lève le pied sur son académisme brandi comme un étendard et se fait plus "en dedans", plus modeste en quelque sorte. Quand il oublie un peu son agaçant côté "début-milieu-fin", il lui arrive de dresser quelques jolis portraits d'hommes d'aujourd'hui, la plupart du temps losers malheureux ou petites frappes du dimanche frappés par la trivialité de l'existence inversement proportionnelle à leur ambition. Ça reste de la vieille marmite qui accroche, mais parfois on sent que l'auteur pourrait avoir une patte à lui s'il délaissait l'efficacité à tout prix, dans les dialogues notamment, droits et vifs.

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18 juillet 2016

L'Hypothèse du Tableau volé (1978) de Raúl Ruiz

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Sur une simple commande de l'INA à propos d'un tableau de Pierre Klossowski, Raul Ruiz va tisser une trame complexe autour de six tableaux (et d'un tableau prétenduement volé) d'un certain Tonnerre. On imagine aisément ce qu'en aurait fait par exemple Jean-Luc Godard : ne pas parler du tableau, ne pas parler de peintre, ne pas faire d'histoire, ne pas mettre en scène de personnages, voire ne pas filmer. Ruiz, lui, sur un dispositif a priori basique et sec (un collectionneur + une voix off se lançant dans une analyse de l'oeuvre de Tonnerre), va parvenir à multiplier les "réflexions" (simple glose, liens secrets entre les tableaux, effets de miroir multiples), les mises en abyme et partir d'une oeuvre statique (un tableau donc) pour réaliser une oeuvre cinématographique presque tout autant "statique" (mise en scène de tableaux dits "vivants") mais où les mouvements de pensées sont assez jouissifs.

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Point la peine, m'est avis, de faire une description de ces multiples trames que nous content le narrateur "à l'image" et la voix off (belle complémentarité des ces commentaires s'enchevétrant savamment et qui donne dès le départ l'impression d'une sorte de palimpseste en images - vous pourrez reprendre la formule, je n'ai pas les droits) ; il suffit, pour donner une petite idée de la chose, d'évoquer l'analyse subtile de chaque signe présent dans les tableaux et surtout l'intérêt de leur "reproduction", de leur mise en scène en "live" ; on pense au départ que la chose, menée sur un ton docte, risque de nous assommer, mais on se rend compte rapidement de toute la malice de Ruiz : pour expliquer les raisons pour lesquelles un tableau bénéficie de deux sources de lumière différentes, il va mettre en scène un autre tableau de la série (qui n'a a priori absolument rien à voir) pour expliquer "logiquement" les raisons de ce curieux phénomène... On sent très vite que ce qui intéresse le plus Ruiz, c'est de jouer tout autant sur les liens secrets entre les oeuvres (les différents tableaux) que sur ceux que l'on peut se plaire à faire entre les différentes formes d'art (peinture, mise en scène, jeux de lumière, cinéma, roman)... On se laisse embarquer dans cette analyse tout en chausse-trappes et l'on s'amuse à se laisser piéger par toutes ces différentes interprétations qui s'entrelacent. Ruiz a l'art de donner une troisième dimension (pour ne pas dire une quatrième avec ce mystérieux tableau volé) à ces peintures, aussi bien dans la forme (les mises en scène avec la caméra qui se balade dans le tableau pour en étudier tous les angles) que dans le fond (description basique du tableau puis mise en relation avec le récit d'un roman à clé ou encore étude de la symbolique de l'oeuvre...). Le dernier plan (avec tous les personnages des tableaux que l'on retrouve comme des figures figées dans la maison du collectionneur) donne la curieuse impression de visiter une sorte de musée imaginaire de Ruiz ou de montrer que le cinéma peut autant prétendre au "statut" d'être un art de la pause (ou la caméra comme la pensée circule avec fluidité). Abyssal de malice.

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16 juillet 2016

Au Seuil de l'enfer (The Doorway to Hell) d'Archie Mayo - 1930

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Un modeste petit film, certes, mais qui plante sans le savoir quelques sérieux repères dans les films de gangsters à venir dans les années 30-40. On retrouve dans The Doorway to Hell l'esthétique et les thématiques qui prédomineront jusque chez Scorsese : les réunions de parrains, les règlements de compte en pleine rue, le rachat impossible, les trahisons des hommes de main, les femmes fatales qui s'avèrent êtres des biatchs, etc. Certes Lew Ayres et sa gueule d'amour font moins peur que De Niro et Joe Pesci, mais tout de même : bien agréable de voir un genre naître sous nos yeux.

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L'histoire classique : un petit gars arrive dans le milieu de la pègre, trouve sa place à grands coups de jarnac, puis décide de se retirer des affaires mais se retrouve face à son destin et aux flingues de son passé funeste. C'est donc le petit Lew Ayres qui joue le mafieux, et on lui attribue comme bras droit le jeune James Cagney. On se demande un peu pourquoi c'est pas l'inverse, ça aurait été plus efficace, mais on apprécie tout de même le jeu nuancé de Ayres. La réunion qu'il organise pour convaincre les autres parrains de sa suprématie est une excellente scène qui lui donne l'occasion de montrer l'étendue de son jeu : il est suave, sympathique, amusant, mais faudrait voir aussi à pas trop l'emmerder. Quand un des chefs de gang se rebelle, son visage se ferme en une fraction de seconde, et on sent que l'autorité est là. Mayo dispose autour de lui de bonnes vieilles tronches comme on les aime, gangsters pleutres ou inquiétants qui forment un réseau crédible et intéressant. Ce ne sont d'ailleurs pas tellement les affaires illicites de ces voyous raffinés qui intéressent Mayo, mais plutôt le portrait de cet homme qui voudrait bien être honnête et qui n'y arrive pas. Très vite, à grands coups d'ellipses (un peu maladroitement expliquées par des gros titres de journaux, héritage dommageable du muet), on passe à la deuxième partie du film : celle où notre héros se retire avec sa jeune épouse dans une somptueuse villa et devient pur comme l'agneau. La donzelle, très vite, s'ennuie et fricote avec le bras droit (Cagney). Le dieu Dollar a encore frappé. Le passé rattrapera Louie, malgré sa volonté de rester pur, et on aura droit à une dernière scène sèche comme un coup de trique, héroïque en diable, totalement désabusée, qui ressemble à ce que fera plus tard Raoul Walsh dans ses grands moments.

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Le film avance par très courtes séquences, très bien rythmées. A chaque fois, deux-trois lignes de dialogue (souvent brillants), trois plans et on passe à autre chose. Mayo est très discret, filme ce qu'il y a à filmer sans vrai style, mais est toujours au bon endroit, sait toujours attraper la petite mimique amusante ou le moment de tension, et dirige très bien ses acteurs : la fatalité qui s'empare des traits du juvénile héros, sur la fin, est très belle ; et Cagney est déjà excellent dans ce petit rôle gouailleur. Voilà, après c'est sûr que le film ne restera pas dans les mémoires, mais il aura tout de même lancé un genre durable et bien précieux.

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15 juillet 2016

Histoire de Judas de Rabah Ameur-Zaïmeche - 2015

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Judas, sa vie, son oeuvre, ses onze potes et son grand ami Djizeuss, filmé par le plus renoirien des cinéastes d'aujourd'hui : après le paria Mandrin, il n'est pas étonnant de voir Ameur-Zaïmeche s'attaquer à une autre figure de la détestation des bien-pensants. Le résultat est tout aussi sobre et intelligent. Le gars montre une figure profondément humaine de ces personnages mythiques, et sa lecture du nouveau Testament se transforme en vibrant hommage à l'amitié, à la grâce et au soleil de l'Algérie.

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Ça commence par la scène la plus simple qui soit, et pourtant c'est elle qui va donner le la à l'ensemble : Judas vient retrouver Jésus en haut d'une coline escarpée. Essoufflé, heureux comme un enfant, il apparaît immédiatement comme un être de chair et d'os. Aux orties les auréoles et les postures d'illuminé : les personnages de Ameur-Zaïmeche sont de ce monde, et ce qui leur arrive n'a rien de magique ou de mystique. Même si effectivement, la figure du Christ est respectée, paraissant atteinte d'une aura et d'une grâce inexplicables, même si le film parlera ça et là des miracles, le choix moral est de rester toujours au ras du sol, à dimension humaine. Le film ne sera pas une critique ou une lecture païenne des évangiles, mais trouvera l'équilibre fragile entre le respect et la volonté de resituer ces personnages et ces faits, politiquement, historiquement, humainement. Chaque épisode de l'épopée de jésus sera donc envisagée comme des scènes "à plat", très naturalistes du point de vue des dialogues, des comportements des personnages. Le procès, par exemple, est un grand moment de débat politique, qui pourrait tout aussi bien trouver sa place dans les films plus contemporains du réalisateur. Dans toutes les scènes entre les disciples, dans la complicité qui naît entre Jésus et Judas, dans les scènes de foule, Ameur-Zaïmeche fait toujours preuve d'une grande empathie pour les gens, et filme tout le monde (notamment les enfants) avec un amour et un respect qui font chaud au coeur.

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Le film se veut avant tout une réhabilitation du personnage controversé de Judas, et une critique de l'utilisation cléricale faite du personnage par la suite. Judas est un être du présent, qui déteste les scribes qui prennent en note ce que dit Jésus. Il sait que ces écrits seront partiels et mensongers, et le film transforme ce personnage en véritable gardien de la vérité, sûrement un peu extrêmiste, mais guidé par l'amour de son ami. Quant aux épisodes attendus (la trahison de Judas), ils n'y sont tout simplement pas : Judas est celui qui n'est pas là quand ça se passe, en quelque sorte, et au moment de l'arrestation du Christ, il est loin de là, malade et mourrant. Cette tentation de réhabiliter le personnage est parfois maladroite, c'est vrai, mais on sent là aussi une telle sincérité de la part de Ameur-Zaîmeche qu'on lui pardonne cette subjectivité trop visible. En tout cas, on a rarement vu film christique aussi sobre : le jeu naturaliste, style habituel du gars, éclate ici, anachronique et pourtant en quelque sorte évident pour filer ce style "quotidien". Dommage que, esthétiquement, il veuille absolument charger son film de toutes les peintures qu'il a vues au Louvre la semaine d'avant : le côté pictural parfois pompeux atténue cette impression de "Pialat chez les Romains". Mais la plupart du temps, il réussit parfaitement à simplifier au maximum ses séquences (la très belle scène, filmée dans la longueur, du pétage de gueule des marchands du temple), et nous offre un film lumineux, plein de sagesse, révolté sans esclandre, apaisé et souvent drôle... encore une fois, excellent.

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14 juillet 2016

Le Masque d'or (The Mask of Fu Manchu) de Charles Brabin - 1932

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Il est terrible, Boris Karloff. Entre deux Frankenstein, il se démaquille à peine et le voilà campant l'infâââme Fu Man Chu. Mêmes cils trop longs, même coquetterie dans l'oeil, même allure étrangement féminisée, on ne fait que remplacer le costume trop court par une djellaba, et ça roule : le gars interprète avec un charisme qui crève l'écran un des grands méchants de l'histoire du cinéma, et écrabouille tout le film de sa présence. Ça tombe bien : le film était pas génial, et sans lui le scénario aurait même frôlé l'indigence. Mais que voulez-vous, Boris c'est Boris.

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Quand je dis que le film est pas génial, j'exagère. Brabin est un vrai artisan à l'ancienne, et il faut dire qu'il n'est pas manchot pour tout ce qui est l'aspect visuel de son film. L'exotisme de cette histoire lui permet de multiplier les prouesses spectaculaires et on est tout de même servis : de la vraie mygale authentique, du crocodile peu amène, des chambres de torture sophistiquées, des escaliers baroques, des salles de sacrifice grandes comme le Stade de France, des envoûtements à base de venin de crotale, des grosses cloches, Mirna Loy, des arcs électriques, des statues qui bougent, non franchement, je retire ce que j'ai dit. La caméra en retrait, fixe, discrète, met en valeur ces belles inventions visuelles sans en rajouter, et c'est vrai que c'est très agréable à regarder. On est dans un certain classicisme dans l'exotisme, on connaît déjà, si on a lu Tintin, cette imagerie folklorique du sbire félon qui te tire des couteaux dans le dos depuis les recoins sombres des palais, ces sarcophages tout drapés de jaspe zé d'encens, ces gros tam-tam qui annoncent les sacrifices humains. Mais on apprécie que Brabin sorte de l'expressionnisme allemand qui semblait bien être l'esthétique incontournable de l'époque pour offrir ces épisodes dépaysants. Niveau regard sur les étrangers, on n'est pas loin du bon vieux racisme à la Tarzan mais on veut bien resituer le film dans son époque et fermer les yeux sur la crétinerie des sauvages opposée aux beautés de la civilisation occidentale (représentée ici par une bande de savants soit-disant progressistes qui te pillent au bulldozer des tombeaux ancestraux).

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A part Boris, la distribution est dans les choux, d'ailleurs, si on excepte la petite Mirna Loy qui campe une méchante nympho assez joliment écrite. La partie "civilisée" du casting est par contre uniquement réunie pour servir de chair à canon à Boris, et on se fout un peu de ce qui peut bien lui arriver. La somme de supplices que l'immmmoooonde Fu man Chu inflige à ses camarades de générique est assez raffinée, depuis l'assourdissement progressif à grands coups de cloche dans la gueule jusqu'à la machine à pointes acérées qui se referment sur le figurant braillard, jusqu'à ce point culminant du balancier placé au-dessus d'une meute de crocos (on dirait du Poe). Bref on ne s'ennuie pas une seconde devant cette production à gros moyens, plein de très beaux effets visuels (le gars Karloff éclairé par en-dessous et mis dans une grosse loupe, brrr ; ou cette utilisation des arcs électriques) et de coutelas étincelants. Toute une époque.

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LIVRE : Le Retour au pays de Jossel Wassermann (Jossel Wassermanns Heimkehr) d'Edgar Hilsenrath - 1993

9782370550897,0-3173930Hilsenrath erre toujours autour des mêmes thématiques et des mêmes histoires, mais ses romans sont toujours magnifiques. Si Le Retour au pays de Jossel Wassermann n'est pas le plus intéressant au niveau de l'équilibre entre tragédie et humour, on est une nouvelle fois épaté par cette écriture miraculeusement tendue au-dessus du goufre, et qui parvient toujours à être légère et dynamique tout en jonglant avec l'horreur. Le départ est hilsenrathien en diable : l'holocauste est là, on enfourne des Juifs dans un wagon en partance pour la mort, et les "histoires" de ce groupe viennent prendre place sur le toit du train. Commence alors un récit complet, comme pour montrer que la seule trace qui restera de ces gens sacrifiés par les nazis sera constituée de ces récits arrachés à l'oubli, de cette façon de transmettre par le conte, par l'histoire. Conjurer la mort et l'horreur par la narration, voilà le projet.

Après un tel lancement, on peut s'attendre à un roman noir et dur. Il n'en sera pourtant rien : voila la vie, et surtout l'enfance, de Jossel Wasserman, que le vieux gars raconte à ses notaires avant de mourir (question d'héritage là aussi). La vie (extra) ordinaire d'un shtetl des années 10-20 dans une Europe de l'Est pauvrissime, pittoresque, folklorique, énergique, au cours de laquelle on fait connaissance avec toutes les figures de la communauté, rabbins rigides, porteurs d'eau débiles, cafetiers cupides, tas de feignasses avinées. On se croirait souvent dans un Kusturica juif, tant la description de ce village regorge d'énergie, de drôlerie, de bruit, de cris, de fureurs, d'histoires de cul et d'ivrognes, de grands évènements noyés dans un verre d'eau (ou de gnôle, en général) et de petites anecdotes qui en disent long. Il y a le même flot de paroles et de personnages, cette façon incroyable de passer d'une petite histoire à une autre sans transition, de mettre le doigt sur l'exact petit détail qui va faire vrai et qui va faire rigoler. L'esprit juif y est exprimé en plein, dans tout son folklore coloré et excessif, et on sent Hilsenrath, caché derrière Wasserman, poser un regard tout nostalgique sur ce petit monde effacé par la guerre. Tout l'esprit d'Hilsenrath, à la fois paillard et savant, mélancolique et hystérique, est dans ce roman, foisonnant et peut-être un poil dense. C'est en tout cas un très bel exemple d'une écriture qui, pour éviter à tout prix l'oubli ou l'inanité, préfère en faire trop que pas assez : une logorrhée sans fin, qui garde toutes les sensations, bonnes comme mauvaises, toutes les histoires, intéressantes ou anecdotiques, à la seule fin d'exister contre la mort. C'est puissant et drôle, passionnant et extrême : éminemment recommandable.

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13 juillet 2016

Les Démons de Philippe Lesage - 2016

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Un premier film québecois très intrigant, et qu'on aimerait vraiment beaucoup aimer. Les Démons est un film fantastique, disons ça comme ça faute de mieux, mais il ne s'y passe pratiquement rien de flippant. C'est simplement, excellente idée de base, un catalogue exhaustif des peurs, cauchemars, fantasmes et obsessions qui peuvent habiter la tête d'un enfant, mis en scène dans un écrin distancé, glacé, poussé jusqu'à l'inquiétude. Lesage s'inscrit donc dans la lignée du film fantastique contemporain, qui transforme des thématiques psychologiques en éléments de flippe, et qui a pu donner des bijoux comme It Follows ou Dark Water par exemple. C'est d'ailleurs un peu la même esthétique que dans ces deux exemples : on n'est jamais dans la démonstration spectaculaire, on reste dans l'ineffable, le presque rien. Le concept est ici poussé jusqu'au bout, puisqu'effectivement il ne se passe rien de réellement dramatique dans le film, si on exclut bien sûr le "fil rouge sang" du film : dans un quartier tranquille, un tueur d'enfants rôde.

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Tout le film repose sur d'autres hantises de cet enfant : la peur du divorce de ses parents, de l'abandon, de l'interdit quand il se sent attiré par le corps de son pote, du sida,... Chaque épisode du film, décliné dans la lenteur, montre une de ces craintes, et la mise en scène les transforme en "possibilité" de film fantastique : une partie de cache-cache est filmée comme une fuite devant un monstre, une simple balade entre potes dérive vers la crainte de se faire écraser par un maniaque, un jeu à la piscine fait côtoyer la peur d'étouffer dans un casier fermé à clé, etc. Dans cette somme hallucinante de possibilités de scénarios horrifiques, la partie "prédateur sexuel" n'est qu'un détail parmi les autres, même s'il prend de l'importance au fur et à mesure du film, mis sur un pied d'égalité avec la peur de déclarer son amour à la belle institutrice, de ne pas être choisi dans l'équipe de ballon prisonnier, ou de regarder un film d'horreur trop violent. Habile scénrio, donc, que Lesage place habilement dans le décor hyper référencé de ce quartier pavillonaire à la Carpenter (référence prolongée par cette caméra très mobile dans les extérieurs, et par mille petits détails qui sont autant de clin d'oeil pour tout amoureux du cinéma de genre).

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Seulement voilà : on voit bien que ce qu'a voulu faire Lesage est intelligent, mais on dirait qu'il ne parvient jamais à trouver la bonne distance, le bon rythme, les bonnes idées de chaque séquence. L'ensemble du film est pas mal, des acteurs à la musique, de la photo au montage. Mais chaque séquence semble ratée en elle-même : trop de lenteur finit par se transformer en style appuyé, pas nécessaire ; le cadre est bancal, la caméra devant souvent recadrer maladroitement les personnages en cours de plan ; les points de vue alternent dans un joyeux désordre (l'enfant, sa soeur, le pédophile...), vrai problème d'écriture et de choix formels qui brouille complètement l'homogénéité de la chose ; et à force de ne pas signifier tout en signifiant sans signifier, de retarder sans cesse le climax, le film ne trouve jamais son rythme, devient transparent. Le style est tellement asséné qu'il en devient prévisible (ce suicide à la piscine...), et tout ça semble manquer un peu de sincérité. Lesage avait dans les mains une excellente idée, mais le fait est que ça ne donne pas forcément un bon film. Entre Sciamma et Haneke, Les Démons se perd et nous laisse sur notre faim.

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Les Adieux (Pozegnania) (1958) de Wojciech Has

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Mais pourquoi, cher collègue, oui pourquoi encore regarder des films en couleurs sans fond ni feeling alors qu'on faisait des petites choses très fines en noir et blanc en Pologne il y a presque soixante ans ? Mon pourquoi sonne un peu cuistre et pourtant me voilà encore une fois tout chafouin et béat devant cette œuvre de Has. Toute la première partie est absolument charmante, tranquillement banale et subtilement légère : un garçon de bonne famille (appelons-le Pawel) en froid avec ses parents se rend dans un dancing ; il y fait la connaissance d'une jeune entraineuse (appelons-là Lidka) à la fois un peu rebelle pour ne pas dire revêche et ouverte à la discussion. Le cliché serait qu'ils discutent de tout et de rien, qu'il la fasse rire un peu, qu'il danse un brin, qu'il l'emmène à la campagne pour conter fleurette puis dans une sombre chambre de pension pour consommer l'amourette. Et bien cliché il y aura puisque nos jeunes gens ne pourront s'empêcher de suivre à la lettre ce programme, et lui de s'amouracher d'elle, et elle de s'amouracher de lui : même si, dans cette petite pension loin du monde, ils semblent plus dormir côte-à-côte en bon camarade que passer une folle nuit érotique, l'essentiel est là ; ils se sont croisés dans cette avant-guerre insouciante au bon endroit, au bon moment et quelles que soient leur différence de condition, leur différence d'éducation, ils semblent faits l'un pour l'autre. Ils ont flirté et ont fini par se prendre à leur propre jeu. On s'y attendait un peu, oui, certes, on voyait le coup venir gros comme une maison, d'accord, mais ces séquences sont jouées avec une telle candeur, une telle fraîcheur, que toute cette première partie extrêmement lumineuse nous semble une grande première : comme si on avait jamais assisté avant à la rencontre de deux futurs amants. Même si le pater de Pawel intervient à la fin de cet épisode pour mettre un terme à cette liaison, on comprend que si séparation il y a, elle ne saurait être que provisoire... Sauf s'il y a éventuellement une guerre, mais personne n'y croit.

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Mais guerre il y aura. Has nous fait péter l'ellipse ultime en reprenant le fil de son histoire vers la fin de la guerre. Notre Pawel a passé deux ans à Auschwitz et je ne vous apprendrais rien en disant que sa candeur est un peu douchée (je sais c'est un jeu de mot spielbergien infâme mais je n'ai pu m'en empêcher et je m'en excuse... les vacances arrivent, il est grand-temps). Mal rasé, le Pawel erre en solitaire et ses pas le conduisent jusque chez sa tante qui accueille toute une petite foule de gens en perdition... Et là, bam, qui croise-t-il ? Eh oui, la sublime Lidka mariée à son collabo de cousin. Elle est devenue comtesse, a pris un peu de hauteur mais on se dit qu'ils vont vite retrouver leur feeling d'avant-guerre... Et on a rien compris. Has fait tout pour éviter que nos deux héros se parlent, se croisent et l'on suit notre pauvre Pawel, l'âme en peine, discutaillant à droite à gauche sans plus aucune conviction avec ce fameux cousin opportuniste, avec une jeune femme vulgaire au coin d'un bar, avec deux vieux avec lesquels il partage sa chambrée... Has nous frustre, comme si cette guerre avait tout bouleversé en profondeur, comme si l'innocence était perdue à jamais et que nos deux amants ne pourraient plus désormais etc etc... A la luminosité de la première partie succède la noirceur de l'état d'esprit d'un Pawel détruit... Sera-t-il possible de tourner cette page sombre ? Il faudrait un miracle tant l'ensemble des personnages dans cette auberge espagnole qu'est devenue la maison de sa tante semble être totalement déboussolé...

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On est frustré, disais-je, après cette ellipse mortelle, tant l'on aurait encore voulu notre petite dose de romance... Mais Has est un malin qui a sa petite idée en tête et ne fait pas dans le roman à l'eau de rose : l'on comprend vite qu'il serait presque indécent de retrouver nos deux amants dans les mêmes dispositions... Cette guerre a créé comme un cratère en leur coeur (j'ai vu des métaphores plus finaudes) et rien ne pourra jamais plus être comme avant. La frustration du spectateur est égale à celle ressentie par nos deux jeunes gens, leur amour "d'un nouveau type" (faisant fi de certaines différences) étant résolument tué dans l'oeuf. Mais jusqu'au bout on essaie d'y croire et l'on espère que leurs pas se recroiseront dans cette fameuse pension étrangement nommée Quo vadis... La première partie nous enveloppe, la seconde nous déprime mais l'on apprécie toujours autant dans les deux cas cet art de la mise en scène du gars Has qui fait ici une grosse promo sur l'utilisation de la profondeur de champ (jusqu'à quatre personnages positionnés sur des "plans" différents dans l'image : on a tendance à chercher à lire dans les pensées du personnage au premier plan, à l'éclairage de ce qui se passe et de ce qui se dit au deuxième, troisième ou quatrième plan. Vous m'avez perdu ? Mouais, c'est les vacances, tant mieux). Bref, des Adieux fins comme de la dentelle du Puy, ça tombe plutôt bien, je vais m'en rapprocher dans les jours qui viennent.

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12 juillet 2016

The Neon Demon de Nicolas Winding Refn - 2016

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Ce qui sauvait pour l'instant les films de Winding Refn du ridicule, c'est qu'on percevait toujours sous la forme boursouflée une profondeur, un sens. Même avec toute leur prétention, Valhalla Rising et Only God forgives restaient de superbes films métaphysiques et sulfureux. On est donc d'autant plus désolé de tomber face au stupide The Neon Demon, pure forme flashy qui pour cette fois ne parle de rien, ne raconte rien et n'interroge rien que sa propre vanité. Il était dangereux de vouloir critiquer le monde superficiel de la mode en utilisant justement les méthodes de celle-ci ; et effectivement, notre NWR se vautre complaisamment dans le simple trucage numérique, oubliant complètement le propos.

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Pendant une demi-heure ça tient à peu près. A l'arrache, mais ça tient : le film est tellement kitsch, tellement aux frontières du mauvais goût qu'il semble inventer une nouvelle forme de beauté. Dans un mélange intrigant entre les plus formalistes des giallo italiens et un Lynch post-mulhollandien qui aurait abusé des smarties, il construit un univers hyper urbanisé, lent, hypnotique, qui marche souvent. On grince des dents devant ces séquences esthétiques jusqu'au pompier, mais curieusement ça passe. Grâce peut-être au jeu d'acteurs, distancé et presque dé-réalisé, à l'exception de celui de la jeune héroïne de la chose : Jesse (Elle Fanning) est une petite chose de 17 ans qui arrive à L.A. pour devenir mannequin. Immédiatement, ses grâces d'oiseau, sa beauté immaculée, sa candeur d'ange, attrappent les regards des directrices de magazines et des photographes tatoués ; elle devient une véritable star, au grand dam de ses concurrentes plus normées. Refn filme cette attention comme une équipée sauvage, mais ralentit tous les rythmes, tous les dialogues, à la manière d'un Kubrick dernière manière, référence trop envahissante du film d'ailleurs. On aime au départ ces longues séquences de champ contre-champ étranges, montées sur un faux rythme assez dérangeant, où la petite Fanning s'en donne à coeur joie dans le jeu tout en petits tremblements et en regards baissés. On accepte aussi ces brusques décrochages oniriques qui viennent nous réveiller façon shoot, portés par la musique roublarde mais efficace de Cliff Martinez : ça strobocopise à mort, ça déverse du faux sang par seaux, ça éclaire par en-dessous, et on sent clairement l'inquiétude monter dans ces scènes difficilement lisibles, malaisées, très formelles. On accepte jusqu'à cette séquence à la limite entre Fanning et le photographe, solennelle jusqu'au ridicule mais encore impressionnante.

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Et puis, à un moment, trop c'est trop. Dès que NWR sort ses cartes et montre son vrai visage, le film s'écroule. Il ne s'agit au final, que d'épater le bourgeois et de déployer un discours niais (la vraie beauté, les enfants, est intérieure), quitte à leurrer tout le monde en multipliant les effets visuels. Il voudrait bien rendre son film sulfureux, et invente donc un gérant de motel psychopathe (Keanu Reeves, toujours pas bon), une meilleure copine trouble, un danger insaisissable qui monte peu à peu. Mais c'est pour en arriver juste à ce qu'il voulait : du trash facile, du qui fera dire "ouaouh, le dernier Refn il est gore, y a même des cannibales, le trip, quel mec super branché". A lorgner trop évidemment vers ça, le gars tombe dans du Gaspar Noé simple, c'est-à-dire juste à l'épate. Oui, certes on en prend plein les mirettes, mais ce qui est raconté, et la façon dont c'est raconté, est complètement con. On rit nerveusement devant les tentatives horrifiques (la dernière demi-heure, le "viol au couteau"), on grimace devant les pointes de techno-rock-glamour-sexe-acid, on s'ennuie devant les autres, et on se dit que Refn vient enfin là de buter sur les limites de son cinéma. Un film bête et inepte, mais très content de lui.

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11 juillet 2016

La Corruption (La Corruzione) (1963) de Mauro Bolognini

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Dès le début des années 60, Bolognini avait tout compris à la simplicité et au manichéisme de notre triste et pauvre société : d'un côté Jacques Perrin, 17 ans, venant tout juste de finir ses études avec brio ; jeune idéaliste bourgeois, il rêve de rentrer dans les ordres pour élever en quelque sorte son esprit ; de l'autre, son pater, Alain Cuny, boss d'une grande maison d'édition, fier de sa réussite, de sa thune, de son pouvoir ; il ne souhaite qu'une chose, laisser les rênes de la boîte à son fils. La confrontation s'annonce rude... Dès que le fils fait part de son désir, le père, éberlué, décide de prendre quelques jours de vacances sur son yacht avec le fiston et une jeune créature peu farouche tombée du ciel (Rosanna Schiaffino, Hosanna au plus haut des cieux). Le pater est confiant, il devrait vite convertir le garçonnet aux petits plaisirs faciles de la vie... Le Jacques, droit dans ses bottes de pélerin, cèdera-t-il ?

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La ligne narrative est relativement épurée avec deux personnages bien installée dans leur camp. Le père, paternaliste à mort et autoritaire au besoin (de l'humiliation d'un jeune employé dans sa boîte à la baffasse donnée à son fils pour lui remettre les idées en place), a une confiance totale en son expérience : il pense pouvoir planifier l'extension de sa boîte comme les désirs de son fils (si le ne gamin cède pas aux avances de cette jeunette qui se balade toute la journée en petite tenue sur le bateau (ou en petit bateau sans retenue, c'est selon), il est prêt à se faire moine). Son fils, diable, ne peut pas être fait de bois. Bolognini met en scène simplement cette opposition (le père en costard-cravate dominant le fils nu sur son lit, les chemises blanche du garçon et les tenues noires du pères ; basique), tout comme il sait jouer très finement de la parenthèse "érotique" : Rosanna Schiaffino est érotique sans même avoir à se dénuder et lorsqu'elle se dénude, c'est une bombe ; si le fils cède (même un eunuque tomberait raide), le cinéaste a la pudeur de filmer la scène dans un subtil jeu de miroirs : les deux corps se touchent, se frôlent mais il s'agit d'un faux-semblant : dès le réveil, le fils continue d'être dans cette bulle, regrettant certes ce pêché de chair mais restant fidèle à ses convictions. Le père passe à la vitesse supérieur pour convaincre le bambin (terrible scène où il laisse le garçon à la limite de la noyade...) et pense remporter définitivement la bataille.

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Jacques finira donc par céder aux injonctions du père mais il est loin d'avoir changer son état d'esprit initial. Dans la dernière ligne droite, les preuves de la cruauté du père éclatent (par rapport à sa femme laissée à l'abandon dans ses divagations, à ce terrible épisode de défenestration balayé d'un revers de main par cet homme...) et notre Perrin tentera une nouvelle fois de fuir. Mais là encore Bolognini sera conclure son film d'une façon des plus expressives (bien belle séquence que celle de ce "Charleston géant") : le jeunot, guidé par la vénale Rosanna, ne peut que constater la "marche en avant" de cette société où tout le monde est prêt à rentrer gentiment dans les rangs, bien en ordre. Des ordres religieux à ces pantins en ordre, la leçon est sévère. De quoi en pleurer, ce qu'il ne se gêne pas de faire. Une ligne claire, une soupçon d'érotisme joliment mis en valeur et des rapports père-fils à l'image de cette nouvelle société: le sentimentalisme et le spirituel sont morts, tu seras un homme mon fils quand tu auras la thune et le pouvoir, point. Une oeuvre à la fois lumineuse (l'épisode en mer) et diablement sombre (la figure du père incarné par le roublard Cuny). Parfaite maîtrise du Bolognini, belle leçon de cinéma a minima. 

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09 juillet 2016

La Dame et le Toréador (Bullfighter and the Lady) (1951) de Budd Boetticher

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Boetticher, produit par John Wayne pour Republic Pictures (on part confiant), nous livre une bonne vieille histoire à l'ancienne dans le monde de la corrida : Robert Stack, un producteur ricain de passage au Mexique, va suivre une initiation dans les règles au taff de toréador. Volonté de se prouver qu'il peut le faire, excitation de se retrouver dans l'arène face à ces bestiaux (oui, après chacun son trip...) mais également désir de séduire la conchita Anita de la Vega interprétée avec grâce et caractère par la bien jolie Joy Page. Si Stack n'est point bâti comme une crécelle (voir la scène au hammam qui devrait plaire à un certain public), notre homme a un peu de mal à assimiler toutes les leçons de son maître, Manolo Estrada (Gilbert Roland avec une balafre qui lui couvre la moitié de la tête : viril). Mais il s'accroche, bien décidé à ne pas être ridicule le jour venu dans l'arène. Le problème, c'est qu'il semble avoir le même genre de difficulté pour comprendre la personnalité de la belle Anita. Si cette dernière ne cache pas un certain penchant pour Robert, elle s'offusque également de certaines de ses maladresses ; en résumé, est-ce que la bonne volonté du Bob sera suffisante pour à la fois maîtriser l'art du toréador et celui du séductor en terre mexicaine... Long is the road...

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Boetticher nous livre de grosses tranches de corrida mais dans les règles de l'art : il ne s'agit pas de pousser directement le gringo dans l'arène et de le voir s'encorner sur une bestiasse. Non, il lui faut d'abord apprendre longuement les rudiments, étudier les taureaux, s'entraîner en condition réelle avec des bestiaux de taille moyenne pour toujours, toujours faire preuve de plus de rigueur... Boetticher nous épargne les mises à mort sanguinaires en tentant surtout de montrer dans son film que le toréador est un grand professionnel capable de nous offrir un combat spectaculaire, baste (vous trouvez cette tradition ignoble, on est deux, mais ce n'est pas vraiment ici le sujet) : Stack, que "l'ambition de réussir" aveugle parfois un brin, devra subir les coups de cornes des taurillons et de sa douce et "blessera" aussi involontairement certaines personnes de son entourage au passage... On ne s'improvise pas toréador et encore moins amant d'une Mexicaine - que les choses soient claires, Boetticher mettant les points sur les i en ces deux domaines.

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Bullfighter et the Lady est aussi le récit d'une belle amitié entre Stack et ses amis ricains, Stack et son mentor, Stack et la femme de son mentor. Notre homme a toujours la chance de se retrouver bien encadré et trouve en son entourage de "véritables tuteurs" toujours capables de recadrer son penchant pour les boulettes. C'est aussi en cela que le film est assez touchant, par ce soin apportait tout du long aux personnages qui vont lui permettre de grandir. Stack, solide et  confiant, ne semble pas au départ avoir l'habitude que quelque chose lui résiste – il en sera pour une belle leçon d'humilité. Joli drame romantico-amical sur fond de muleta magnifiquement mis en scène par Budd (cet art de la contre-plongée avec nos personnages à la fois dominateur par rapport aux taureaux mais également dominé par le ciel) que n'aurait sûrement pas renié (je ne prends pas beaucoup de risques) un des maître du genre, un certain Hemingway.

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Ce merveilleux Automne (Un Bellissimo Novembre) (1969) de Mauro Bolognini

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Emois adolescents, sensualité et… réalisme, voilà en quelques mots ce que l'on retrouve dans cette œuvre de la fin des années 60 de Bolognini, oeuvre qui s'inscrirait parfaitement dans le cycle "vacances en famille" en Italie. Nino, dix-sept ans, s'apprête donc à passer quelques jours de vacances dans la demeure familiale ; les oncles, tantes, cousins, cousines sont au rendez-vous mais le Nino n'a d'yeux que pour la Lollo (Gina Lollobrigida scandaleusement sexy). Il a gardé en mémoire cette nuit passée deux ans plus tôt entre sa mère et la Lollo et les images de cette dernière en petite tenue n'ont cessé de le hanter. Bien que l'une de ses jeunes cousines semble prête à tout pour lui céder ses charmes, l'obsession du Nino reste intacte. Il se damnerait pour un baiser de sa tante et ce malgré la présence-même du mari de la Lollo dans la demeure familiale ; le mari est venu accompagné d'un ami jeune et richissime qui ne cache pas non plus son attirance pour notre héroïne... On pense que les fantasmes du Nino sont voués à rester insatisfaits, c'est sans compter sur la grandeur d'âme de sa tante : elle lui fait d'abord un petit numéro en nuisette mouillée d'une indécence terrible (moi, je suis censeur, je garde le film pour moi tout seul...) avant de l'entrainer dans sa couche... Le Nino exulte, on reste pantois. Un simple été sensuel, le récit d'une aventurette amoureuse sans lendemain ?... Pas que, puisqu'en toile de fond on assiste aux multiples coucheries en alcôve de cette famille où l'inceste n'est jamais loin mais également aux calculs des uns et des autres pour obtenir des avantages (La Lollo se retrouve ainsi dans les bras de l'ami de son mari avec la bénédiction de ce dernier : cet ami a tout du bon partenaire en affaires...). Le Nino, jaloux comme un ânon des infidélités de la Lollo, saura finalement tirer les leçons de cet été chaud comme la braise : garder la tête froide et faire un mariage pour préserver ses intérêts personnels. Triste à mourir...

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Heureusement, au passage, Bolognini nous offre quelques séquences parmi les plus sensuelles de sa filmo : la Lollo livre son corps avec une liberté torride et fait monter la tension à chacune de ses apparitions - être à ses côtés à table, c'est à vous faire oublier la raison pour laquelle vous y êtes : elle a la main baladeuse ou la cuisse toujours prompte à accueillir les caresses interdites. Au bûcher, la Lollo, direct. En dehors de cette poignée de scènes impudiques, le petit monde en coulisses que nous présente Bolognini n'est une nouvelle fois guère reluisant. Entre les relations consanguines, les coucheries avec la bonne et les intérêts financiers, avouons que c'est un peu le carnage ; il n'est d'ailleurs pas étonnant que le récit se termine sur une partie de chasse (durant laquelle les lapins tombent comme des mouches) où l'on sent venir le drame ; il y a tellement de conflits d'intérêt, de jalousie que l'accident semble inéluctable... A moins que la présence d'esprit prévale pour que ces petits scandales restent finalement en famille. Triste, disais-je, que ce petit monde en vase clos... mais la Lollo apporte tellement de chaleur humaine (…) à cette œuvre qu'on serait prêt à donner l'absolution à tous les membres de la famille. Lollo infernale et divine... Un Bolognini électrique et érectile qui sait faire honneur à la scandaleuse Gina.

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08 juillet 2016

La Mission du Commandant Lex (Springfield Rifle) (1952) d'André de Toth

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Encore une très bonne surprise que ce western signé de Toth sur un scénar de Charles Marquis Warren et Frank Davis qui ferait passer The Departed pour une vulgaire petite copie en milieu urbain. Gary Cooper est notre éternel héros et pourtant, par deux fois, il se retrouve condamné à la pendaison par les siens (les Nordistes)... Gary Cooper déchu, vaincu, abattu mais Gary Cooper jouant délibérément les victimes... Si vous n'avez pas encore compris, je vais tenter d'être plus clair : les Nordistes soupçonnent d'avoir un agent Sudiste dans leur rang et vont développer de façon bougrement subtile la notion de contre-espionnage. De Toth, qui n'est pas tombé de la dernière pluie, nous offre en prime un petit jeu avec des miroirs (non, pas de masques en latex, hein, c'est un western) et un ultime face-à-face à la symétrie parfaite. Un western conceptuel, craindriez-vous ? Alors là, vous n'y êtes pas du tout : l'action ne s'arrête jamais et la tension, boostée par les multiples renversements de situations, ne cessent de monter. En un mot, on passe un excellent moment.

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On a rarement vu Cooper faire autant mauvaise mine : notre héros a à peine fait son apparition à l'écran qu'il se retrouve accusé de lâcheté et de trahison (tout cela pour avoir voulu sauver la vie de ses propres hommes) ; ultime affront on lui peint le dos en jaune (!!! Chez les Indiens, on a l'habitude mais là... cette coutume ricaine nous échappe en effet un brin). Mal rasé, on retrouve notre héros qui erre autour des corrals et qui file un mauvais coton. Il reçoit heureusement la visite de sa femme (la classieuse Phillis Thaxter) et l'on pense bêtement que l'on va dériver vers un western sentimental un peu pépère. Grosse erreur mes amis car à partir de là, on ne reprendra quasiment plus jamais son souffle : cavalcades à cheval, accidents de carriole impressionnants, pétarades de coups de feu, incendie, le film file à cent mille à l'heure avec un Gary sur tous les fronts... Notre homme assure grave et quand on pense qu'il va enfin pouvoir sortir la tête de l'eau, sa femme, maladroitement (mais elles ne peuvent pas se taire... non, mais) le fait replonger. Un Gary apparemment maudit mais un Gary tout en rage et en pugnacité qui veut aller jusqu'au bout de sa logique. Un western de de Toth une nouvelle fois malin dans le fond et époustouflant dans la forme (et aux couleurs éclatantes, ce qui ne gâte rien)... Dura Lex sed Lex.

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Go west, here

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LIVRE : La Pièce (Den perfekte Vännen) de Jonas Karlsson - 2009

9782330048211,0-3269828Un roman suédois inconnu attrapé au hasard dans les rayons de la (prodigieuse) librairie où j'ai mes habitudes, et me voilà face à un petit machin très habile, qui se lit comme une récréation dépaysante au milieu de la production littéraire lourdaude de notre époque ma pauv'dame. La Pièce est certes un roman profond et aux arcanes multiples, mais il a la pudeur, la politesse, le tact de ne pas étaler son intelligence comme un trophée. Très "en retrait", Karlsson choisit la voie du conte, de la fable, de l'allégorie pour filer sa métaphore, et opte pour la rapidité, la simplicité d'écriture ; on lui en sait gré, et ce livre se lit de la même façon qu'on peut lire les nouvelles de Kafka ou de Boulgakov par exemple : on passe un moment très agréable, et ce n'est qu'après que tout se dévoile doucement dans notre esprit (affûté).

C'est l'histoire d'un petit bureaucrate suffisant, maniaque et chichiteux, très fier de lui, qui est engagé dans une nouvelle administration. Il ne trouve le bien-être que dans une pièce de son étage où il prend chaque jour quelques minutes de repos loin de ses collègues. Sauf qu'il s'avère petit à petit que cette pièce n'existe pas, ni sur les plans du cadastre, ni pour ses collègues qui prennent peu à peu ce type en grippe. En jouant très habilement sur les points de vue, Karlsson nous balance tour à tour d'un côté ou de l'autre du manche : Björn est-il fou, et la pièce est-elle une sorte de casier de son esprit déviant, dans lequel il s'évade ? ou la pièce est-elle réelle ? Autrement dit qui est le plus fou ? Celui qui voit ce qui n'est pas ou celui qui ne voit pas ce qui est ? A la fois satire du milieu bureaucratique et portrait troublant d'un homme en "burning-out", conte cruel à la Bartleby et cauchemar labyrinthique, La Pièce, dans une écriture épurée, simple, dont la musiquette est très bien rendue par la traduction de Rémi Cassaigne, vous arrive pourtant sur le coin de la gueule avec une belle puissance. Il permet plein de lectures possibles, et apparaît pourtant comme un simple conte drolatique et parfois même presque boulevardier (Courteline n'est pas loin). Très intéressant petit bouquin.

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07 juillet 2016

Avec ou sans Ordre (Be Tartib ya Bedoun-e Tartib) (1981) d'Abbas Kiarostami

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Petite leçon de civisme cinématographique avec ce court-métrage qui en une demi-douzaine de séquences (dans l'ordre et dans le désordre) montre que lorsqu'enfants ou automobilistes respectent les règles tout se déroule rapidement et que sinon ben c'est vite l'anarchie, mon frère. Sortie de classe, distribution d'eau (dans le désordre, la citerne finit même par s'écrouler, c'est le bazar total), montée de bus (avec chronomètre à l'appui : 1'12 pour faire monter 60 gamins en rang, plus de 2'30 dans le désordre, je crois que c'est clair), nos jeunes gens peuvent constater, la preuve en images, que la discipline paie. Là où ça devient plus costaud, c'est lorsque l'ami Abbas s'attaque à la circulation routière : pour illustrer le désordre, no problem, l'iranien automobiliste est roi pour forcer la priorité ou, simple piéton, pour traverser n'importe où, n’importe comment (il pourrait facilement s’intégrer en Chine et vice-versa – je dis la Chine, hein, au hasard). Kiarostami, pour filmer l'ordre, fait venir un flic censé réguler la circulation : le flic lui bousille sa séquence six fois de suite, incapable qu'il est de gérer son carrefour - comme quoi le flic iranien manque cruellement d'autorité en 81, je dis ça, je dis rien. Le cinéaste se creuse la tête pour savoir où il pourrait illustrer le respect de l'ordre sur la route - et la fluidité qui en découle - mais il semble abandonner le projet en route... Serait-il impossible d'éduquer les adultes une fois qu'ils sont derrière un volant ? Je laisse la question en suspens. Gentille petite leçon de savoir-vivre, à résonnance internationale...

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A tout Kiaro,

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