Shangols

20 juillet 2018

Outrage : Coda (Autoreiji sai shūshō) de Takeshi Kitano - 2017

outrage-coda-2

On commence à être épuisé par cette série de films rigoureusement semblables de l'anciennement grand Beat Takeshi. Les trois films sont les mêmes, et jamais le gars ne songe à y ajouter quelque plus-value ou quelque perfectionnement que ce soit, comme si, désormais en boucle dans l'univers qui fit sa gloire jadis, il ne savait que bégayer sans idée toujours les mêmes motifs, les mêmes personnages, coincé dans une faille temporelle... Outrage : Coda déploie donc la même histoire que Outrage et Outrage : Beyond : celle souvent brumeuse d'un yakuza louvoyant entre les guerres de gangs, les règlements de compte et les meurtres violents, entre les Sanonori et les Hanashibo ou des noms dans ce genre, parvenant par sa ruse et sa frontalité à se sortir des situations les plus dangereuses. Les mêmes scènes de réunions de gangs, les mêmes petits pics de violence avec fusillades de masse, les mêmes parrains éphémères finissant leur existence une balle dans le corps dans des restaurants au milieu des putes, les mêmes chefs trahissant les mêmes sous-chefs avec l'appui des mêmes sous-sous-chefs, bref on n'y comprend souvent goutte, mais on s'en fout tant tout ça est vu et revu depuis toujours, non seulement dans le cinéma de Kitano, mais dans le cinéma tout court. Les acteurs apparaissent et disparaissent métronomiquement dans l'indifférence totale dui spectateur, qui ne sympathise jamais avec ces caractères interchangeables, fades, épais comme des timbres-poste, simples figures déréalisées servant de chair à canon au seul personnage un tout petit peu plus intéressant : Otomo (Kitano lui-même), opaque tueur à la Delon, électron libre dans ce monde fermé par les codes et les rituels immuables.

large-screenshot3

A peine remarque-t-on que Kitano est de plus en plus figé dans son jeu, et doté dans ses vieux jours d'un zozotement bizarre. C'est le seul changement. A part ça, tout, mise en scène, jeu d'acteur, scénario, est un copier-coller des autres Outrage, et ça commence à devenir un peu gênant. D'autant que quand on compare ça aux grands films du gars, on se rend bien compte qu'il a perdu en route pas mal d'humour, pas mal de style, pas mal de personnalité. Ce film est ennuyeux et plat, même si Kitano s'applique à inventer quelques scènes qu'il voudrait décalées (son amitié avec un pêcheur de soles / tueur à gages). Jamais il ne parvient à faire décoller ces longues palabres de mecs en costume et ce froid dispositif hyper-codé qu'il met en place. Une fin de carrière bien douloureuse pour le maître, et pour l'ex-fan...

outrage-coda-980x0

Posté par Shangols à 11:19 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


19 juillet 2018

LIVRE : I'm your Man : la vie de Leonard Cohen (I'm your Man : the life of Leonard Cohen) de Sylvie Simmons - 2017

9782373090420,0-5024600Entreprise étrange que celle de raconter la vie d'un homme "normal" : Leonard Cohen, malgré son génie, a toujours conservé une pudeur, une modestie et un sens du secret qui semblent interdire toute tentative de biographie. Sylvie Simmons, confidente et spécialiste du genre, s'attelle pourtant à la chose, et nous offre un de ces bons gros pavés dans lesquels on plonge corps et âme. Quand cette plongée se fait dans le cerveau d'un homme aussi tourmenté que Cohen, on ne peut qu'en ressortir lessivé. C'est le cas, et malgré la quasi-banalité de ce qui lui arrive, on a l'impression de toucher du doigt quelque chose de cette magie, la même que celle qu'on ressent à écouter ses longues ballades plaintives et sa voix de crooner à cigarettes. Le livre est très factuel, sagement chronologique, et n'est même pas doté d'une écriture particulièrement fine. Et pourtant, Simmons attrape indéniablement quelque chose, un état d'esprit, un inconscient, et le personnage éminemment étrange de Cohen en ressort sympathique. Portrait d'un génie tout en retrait et en humilité : on adore.

Dans le premier tiers du livre, on est même étonné par l'absence de recherche de scoop de la part de Simmons. A peine si on lève un sourcil épaté quand on apprend que Cohen voulut être militaire, passionné par les armes à feu ; ou qu'il fut tout de suite un poète talentueux, le seul peut-être à avoir autant mérité le Nobel que Bob Dylan ; ou que ses relations avec son premier amour, Marianne (so long...) furent aussi égoïstes que douloureuses pour elle, le gars considérant les femmes qu'il a aimées comme des freins à son travail. Enfance dans le milieu juif traditionnel, études, premiers poèmes, succès, lectures publiques terrorisées, romans à succès : certes, la vie de Cohen fut par bien des points exceptionnelle, mais tout ça n'est qu'ordinaire après tout, le cursus presque classique d'un fanatique de Lorca qui veut marcher sur les traces de son maître et fait tout pour y arriver. On accepte alors que cette biographie ne nous balance pas les potins habituels, et on aborde la partie qui nous intéresse (la carrière de chanteur) avec le respect dû.

Petit à petit, à l'instar de son protagoniste, le livre gagne notre amitié. Je ne saurai dire autrement tant il m'a pris avec douceur dans son rythme. Simmons adopte le tempo cohenien, calme, lent, réfléchi, et nous offre un portrait très intime du maître : poursuivi toute sa vie par une dépression profonde, voulant à chaque sortie d'album arrêter tout, tourmenté par son goût des femmes, véritable geek de la perfection, Cohen est un personnage hyper-attachant, et son attirance vers la spiritualité participe de ce retirement qui le définit (j'ai encore le souvenir du bougre sur scène, son chapeau à la main, remerciant sans arrêt son public et ses musiciens dans une posture d'une modestie bouleversante). D'abord intéressé par la scientologie (eh oui), puis par le bouddhisme, enfin par une spiritualité personnelle qui a peut-être plus à voir avec la méditation transcendantale, le bougre est un abîme de réflexion, de calme, de maîtrise de soi, qui l'amène ainsi à accepter sans broncher les entourloupes de ses comptables voyous, les menaces au pistolet de son producteur éphémère Phil Spector ou la perte de ses bien-aimées. Cette sagesse religieuse a pu donner des textes parfois abscons, mais elle a donné aussi toute la puissance à ces albums sidérants (essayez seulement de m'arracher des mains Songs from a Room, New Skin for the old Ceremony ou The Future), dont les textes (malheureusement assez mal traduits dans le livre) doivent autant à la Bible qu'au kama-sutra, à Allen Ginsberg qu'à une cosmogonie toute personnelle. Ses rapports avec le moine Roshi constituent d'ailleurs la part la plus émouvante de cette biographie : on y voit un Cohen qui s'efface au profit de la discipline, jamais aussi heureux que quand il est enfermé entre quatre murs blancs, loin du monde. C'est très beau.

Très belle vie, simple en surface, compliquée en profondeur, que Simmons s'applique à raconter avec la rigueur dûe. Le sens des détails n'est jamais handicapant, on sent que tout dans la vie de Cohen fait sens, que tout a son importance pour comprendre ce caractère tortueux. Il y a de très beaux renseignements sur les débuts du gars, ses premiers poèmes, des interviews captivantes (on n'est pas chez Booba, diable), des témoignages d'ex, de musiciens, de proches qui sont toujours là à bon escient, une très belle relation des dernières années du vieux bonze. Un livre très attachant, comme son modèle, à écouter en parallèle avec ses disques, absolument tous primordiaux : ça vous consolera pendant quelques heures de la disparition d'un des plus grands génies du folk. Eh oui.

Posté par Shangols à 17:27 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

L'Île aux Chiens (Isle of Dogs) de Wes Anderson - 2018

isle-of-dogs-1521505547531_1280w

Je sais bien : on se jure de ne plus jamais de sa vie se taper un film de Wes Anderson, tant ce cinéma de petit malin omniscient nous semble à l'opposé de ce qu'est le cinéma... et puis, la pression des fans, le beau temps, l'alignement des astres, allez, on veut bien lui redonner une chance. D'autant qu'on sait que si Anderson est détestable dans ses films classiques, il l'est moins dans ses films d'animation. Après le sympathique Mr. Fox, voici donc les toutous, tout aussi malmenés que leur cousin renard puisque les voici déportés sur une île toute pourrie après qu'ils aient été soupçonnés de propager une grippe mortelle au Japon. Le maire, une sorte de despote entre le seigneur médiéval et le dictateur moderne, entreprend par là un programme de destruction massive de la gente canine. Mais son neveu Atari débarque sur l'île pour retrouver son complice le chien Spots. Il va se retrouver épaulé par une bande de chiens pleins de puces, et notamment par le plus hargneux d'entre eux, Chief, qui peu à peu va organiser une révolte pour retrouver son statut de compagnon idéal de l'homme. Bon, inutile de remarquer qu'il y a là une deuxième grille de lecture possible, et ça serait une fable sur les migrants et sur les damnés de la terre qu'on veut absolument éloigner de notre société hygiéniste et unicolore que ça m'étonnerait qu'à moitié.

1045210-watch-featurette-animating-isle-dogs

Anderson situe ça dans un univers étrange, à cheval sur une imagerie à la Kurosawa, pleine de châteaux féodaux et d'estampes, et un monde futuriste effrayant, hyper scientifique, où l'humain n'apparaît plus que dans des télés ou des discours officiels. Il en résulte une esthétique d'ensemble vraiment originale, très belle, et le souci des détails du cinéaste fait merveille : tout est parfait, depuis le tout petit détail de tableau jusqu'aux caractères des personnages. Le gars déploie de vastes décors fabriqués dans des techniques artisanales diverses (qui vont du théâtre d'ombre au papier découpé, au bunraku, aux marionnettes, au stop-motion, et qui font penser au cinéma d'animation muet), rivalise d'invention dans l'utilisation des profondeurs de champ et des cadres, et trousse un dessin animé qui, visuellement aussi bien que dans son fond, est très agréable à suivre. Les voix des acteurs (je l'ai vu en français) sont absolument parfaites, depuis Lindon qui use de sa voix la plus grave pour exprimer la dualité de Chief jusqu'à Amalric, très drôle dans son interprétation du "chien à rumeurs" ; et il y a même, aberration sublime, Jean-Pierre Léaud et son dentier trop grand, impérial et n'importe-quoiesque dans son anti-jeu en vieux sage canin. L'histoire n'est pas inouïe de génie, mais est suffisamment intéressante pour occuper les 90 minutes, malgré des passages obligés (la conversion de Chief, son histoire d'amour avec une chienne de concours) dont on se serait bien passé. Mais, je l'avoue sans peine, j'ai bien aimé Isle of Dogs, ce qui est un exploit pour un film de Anderson...

TELEMMGLPICT000157501164_trans_NvBQzQNjv4BqgzsUsF7n5EcCH_Jpod4RRcOdmNl2tGJ2EuFYvK6_FZk

... sauf que, vous pensez bien qu'il ne va pas s'en tirer comme ça : je n'ai pas bien aimé Isle of Dogs, et tant pis si je me contredis. Anderson, comme à son habitude, use et abuse d'une mise en scène d'autiste. Chaque plan semble obéir à des lois mathématiques rigoureuses, parallélisme droite-gauche, point de fuite au centre, équilibre absolument parfait des cadres. On a l'impression qu'on pourrait plier l'écran en quatre partie, chacune se calerait sur l'autre. Pourquoi ce rigorisme janséniste dans la composition. Loin de marquer des points, ces choix enferment le film dans une froideur, une rigidité qui lui portent préjudice à chaque image. Anderson veut tout contrôler de ses plans, mais il ne parvient qu'à livrer des images où pas un poil ne dépasse, où tout est trop rigoureusement dessiné, où il n'y a aucune liberté. On dirait que le Dustin Hoffman de Rain man est aux commandes, et que si jamais un peu de vie passait dans ses plans, il partirait en convulsions. C'est spectaculaire, je veux bien, cette caméra placée à angle exactement droit avec les décors, cet équilibre de focales, ces séquences parfaitement millimétrées, mais ça s'apparente plus à un travail de graphiste qu'à du cinéma. Le film devient de fait vite étouffant, et, vous l'aurez compris, on ressort du film entre satisfaction et énervement. Quoi qu'il en soit, allez, on est peut-être là face au meilleur Anderson.

isleofdogs

Posté par Shangols à 12:05 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

18 juillet 2018

Copie Conforme de Jean Dréville - 1947

louis jouvet copie conforme 1947

Si vous avez envie de voir Louis Jouvet cabotiner gaiement sur un scénario gentiment retors pendant 1h30, libre à vous. Pour ma part, Copie Conforme m'a franchement ennuyé. Je suis pourtant assez client de Louis Jouvet, et ce film semble être idéal pour l'amateur du bon vieux comédien : il y interprète 800 rôles à vue de nez, puisqu'il y est escroc de haut vol. Se déguisant tour à tour en aristocrate vieillissant, en brave déménageur ou en dandy grande époque, il se glisse à chaque fois avec visiblement un plaisir total dans la peau de ses personnages, ici ajoutant un accent traînant, là une moustache, là une dégaine, là un pantalon bouffant, bon. Le bougre accomplit des cambriolages virtuoses, dans la première bobine on s'amuse relativement, surtout que lui sont opposés des crétins de base, éternels seconds rôles français toujours plaisants à regarder. Ça se gâte quand apparaît à l'écran un sosie de l'escroc, en l'occurence un brave loser timide et maladroit, interprété donc toujours par Jouvet : s'il excelle dans les bourgeois cyniques, il se plante dans cette composition du petit mec, et il a beau ajouter force râclages de gorge et moult tassements d'épaules pour bien nous montrer qu'il est un acteur de composition stanislavskien, on n'y croit plus. Le cabotinage peut toucher même les plus grands.

copie_conforme-02

Dès lors, le scénario déroule paresseusement une trame rocambolesque faite de remplacements de l'un par l'autre, de faux alibis et d'entourloupes grand crin, dont on se fout complètement tant l'absurdité de la chose est totale. On se dit que la police était bien concon à l'époque. Peu importe, me direz-vous : l'important est de sourire aux trouvailles de comédien du gars Jouvet. Le film lui déroule le tapis, tous les autres (dont un Jean Carmet tout jeune) ne sont que les faire-valoir du gars, et sont traités comme des pions par un Dréville aux abonnés absents. Même Suzy Delair, en charge de la partie amoureuse transie, et dont l'amour va doucement glisser d'un Jouvet à l'autre, est faiblarde, sans charme, tellement cucul que c'en est énervant. Au bout de 30 minutes, c'est plié, on se dit qu'on n'aura droit à rien d'autre que ça : quelques dialogues qui se veulent piquants (le fatal Henri Jeanson à l'écriture), des grimaces d'acteur en roue libre, une mise en scène sans invention, des effets spéciaux pour le coup remarquables (un système de caches très habile), un film sans caractère. Dréville entre dans notre liste de réalisateurs par la petite porte.

copie_conforme_Im10

Posté par Shangols à 11:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

17 juillet 2018

Shoah de Claude Lanzmann - 1985

ob_7e2ea4_shoah-2

Hommage au bon vieux bougon que fut Lanzmann avec la revision douloureuse de ce film incontournable, véritable pierre blanche dans l'histoire de l'évocation de l'holocauste et dans l'histoire du cinéma documentaire tout court. N'y allons pas par quatre chemins : Shoah est nécessaire. On le sait : Lanzmann y traque jusqu'à la démence (le tournage a pris 12 ans, le film fait plus de 9 heures) les détails de l'extermination de masse des Juifs à Auschwitz, à Treblinka, les mécanismes de la violence, qui, combinés à une organisation imparable des nazis, ont conduit des hommes à en exécuter d'autres sans autre forme de procès, sous le regard de témoins plus ou moins complices. Rescapés, bourreaux, témoins, historiens, chaque protagoniste de cette horreur a son interview, pour tenter non pas vraiment de comprendre, mais de détailler avec le plus de précision possible ce qui s'est passé ; avec cette pensée que peut-être ce film, s'il est suffisamment documenté, peut servir de témoin ultime de cette période de l'Histoire, que les générations pourront s'appuyer sur ce film pour s'édifier et empêcher que cette tragédie recommence. A cette époque (1985), les faits n'étaient pas aussi précisément connus, et on peut considérer que Shoah a planté les bases de la prise de conscience de l'horreur, en profitant pour interroger très subtilement les limites de ce qu'un homme peut endurer, la monstruosité cachée derrière les êtres les plus "normaux", la terreur qui peut se dissimuler derrière une colonne de chiffres, et aussi, c'est là qu'on touche au sublime, les limites du montrable et de l'in-montrable au cinéma.

738_076_shoah_07

L'aspect erratique du tournage donne au film un cachet étrange. Les témoignages, dans un premier temps, semblent arriver dans un ordre aléatoire, prendre des tangentes pendant une heure puis revenir au sujet, avancer de façon presque hasardeuse. Mais peu à peu, on comprend que le montage obéit à un but précis : construit de façon circulaire, entièrement rassemblé vers le centre du film, il conduit vers un coeur qui se dévoile peu à peu : l'expérience concrète des dernières minutes de ces êtres qui se rendaient compte tout à coup qu'ils allaient mourir, et la façon dont les Allemands maquillaient cette mise à mort. C'est le centre, et tout le reste semble tourner autour dans des cercles de plus en plus larges. Pour Lanzmann, on ne peut pas et on ne doit pas montrer ce qu'on ne peut pas vivre ; comme personne n'est revenu des chambres à gaz vivant, comme l'horreur semble in-montrable, il reste dans le verbe. Il recueille la parole de ces déportés, les poussant dans leurs retranchements pour que sorte la vérité de leur expérience, aussi insupportable soit-elle. Peu importe s'il faut utiliser des méthodes douteuses (caméras cachées, questions-piège), peu importe si nombre de témoignages sont interrompus par les larmes, peu importe s'il faut utiliser des mètres de pellicule avant d'arriver à la phrase qu'on cherchait, peu importe si les questions de Lanzmann sont parfois orientées : l'important est la parole, le témoignage, que l'auteur replace dans son contexte, dans les lieux du drame. Aucune image d'archive, donc, mais une façon d'inscrire le verbe dans les lieux (un peu comme Straub finalement) : en montage parallèle ou directement en amenant les protagonistes aux endroits où ils ont souffert, le film montre toujours une parole qui a lieu dans un espace, les deux chargés d'émotion. Même les anciens fonctionnaires ou les anciens responsables nazis, filmés subrepticement, le sont devant des cartes précises du camp, ou depuis la camionnette qui les enregistre comme pour mieux marquer leur clandestinité.

hqdefault

Dans la longueur du film, on sent que Lanzmann met toute la douleur et toute la difficulté, aussi bien pratique qu'émotionnelle, qu'il a eues à recueillir ces paroles et à monter Shoah. Le résultat se fait dans la douleur, de son réalisateur et du public qui se tape quand même de longues heures éprouvantes. Qu'est-ce qu'on retient ? Pêle-mêle, des souvenirs, des émotions : un coiffeur contraint de couper les cheveux de sa femme avant de l'envoyer à la mort, un gars épargné parce qu'il chantait bien et qui reprend la chanson sur son bateau, un fonctionnaire mâtois qui refuse de reconnaître qu'il savait tout du sort des juifs déportés, un paysan polonais hilare qui refait le geste de se trancher la gorge qu'il adressait aux prisonniers à leur arrivée au camp, le récit de Jan Karski sur son rôle de transmetteur de l'information au monde entier, la sorte d'indifférence de l'officier nazi qui raconte mathématiquement l'horreur, la description hallucinée d'un survivant de l'ouverture des portes des chambres à gaz, la position ambiguë des villageois polonais sur la place des Juifs dans leur communauté avant le pogrom, le témoignage de l'évasion du camp par ce résistant... Mais les lentes déambulations de la caméra dans les ruines des camps, dans les forêts opaques qui les entourent, dans les villes qui ont repris leurs activités ordinaires au-dessus des morts, sont tout aussi impressionnantes, fabriquant un long kaddish pour ces millions de victimes. Lanzmann réalise un film ultime, aucun doute, malgré ses maladresses (excusables vus le contexte de tournage et le tourbillon d'émotions charrié), un film qu'il faut se repasser en boucle pour continuer à connaître la part de Mal cachée dans tout homme.

shoah_1976-1985_06_0

 The Criterion Collection

Posté par Shangols à 15:21 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


16 juillet 2018

LIVRE : Les Serpents sont-ils nécessaires ? (Are Snakes necessary ?) de Brian de Palma et Susan Lehman - 2018

9782743643973,0-4994734Vous n'aurez pas forcément la réponse à la question posée en lisant cet ouvrage, ouvrage dont la lecture ne s’avère, elle, définitivement, absolument point nécessaire. Que vient faire Brian de Palma dans cette sombre histoire écrite à quatre mains, dont quatre mains gauches ? On s'attendait à un polar moite, tout du moins sensuel, à une intrigue alambiquée comme dans un bon vieux polar vintage, il n'en sera rien. On suit en fait de nos jours le parcours d'une poignée de personnages (un photographe dépité, une très jeune femme ayant une liaison avec un sénateur plus "mature", une femme légère reconvertie en écrivaillonne apte à pondre des réponses au courrier du cœur...), dont le destin, c'est-y pas courant, vont s'entrecroiser. Des histoires d'amour qui finissent globalement plutôt mal, classiques. D'où rancœurs, dépit, dépression voire soif de vengeance. On lit la chose comme on lit La Montagne, d'un œil débranché du cerveau, comme pour passer le temps lors d'un voyage interminable en avion (je ne vous fais pas de dessin). L'avantage, le seul, c'est que les chapitres sont courts. Le souci majeur, c'est que c'est écrit sans style aucun, que les dialogues sont de simples alignements de phrases creuses dignes d'un polar signé d'un Lévy quelconque. On ne tremblera donc guère pour ce sénateur Crump (!!!) dont les petites coucheries risquent de faire basculer la carrière. On pensait qu'on aurait droit à une enquête précise sur les dessous de la politique américaine contemporaine, on assiste simplement ici à un enchaînement de poncifs. Les deux écrivains de choc troussent en plus une fin (attention, la boucle sera bouclée !) aussi crédible que la victoire de la Belgique dans une coupe de monde et on reste terriblement pantois une fois le livre refermée : Brian, tu ne vas pas oser porter la chose à l'écran, hein, rassure-nous, tu frôle la sénilité, non ? Un nom célébrissime sur une couverture, un titre énigmatique et au final une gentille daube platement écrite et à l'intrigue mal fagotée. Un coup de marketing qui fait pschitttt.

Posté par Shangols à 15:12 - - Commentaires [6] - Permalien [#]

12 juillet 2018

La Femme du Boulanger de Marcel Pagnol - 1938

8057_backdrop_scale_1280xauto

Pire que le film psychologique, pire que les films de Xavier Dolan, pire qu'un coup de pied dans les parties, voici le film avec accent de Marcel Pagnol ; il fallait bien qu'il apparaisse un jour sur ce blog, ne serait-ce que pour avertir les enfants du risque de fêlure de rétine. La Femme du Boulanger n'est peut-être pas le pire de Pagnol, mais il côtoie le fond du cinéma tout court : pour tout dire, c'est à peu près inregardable aujourd'hui. Je sais bien qu'il faut le replacer dans son contexte, hein, mais quand même : nos pères étaient-ils vraiment tous aussi cons, aussi phallocrates, aussi bas du front, aussi dégoulinants de bon sens rance ? Ou est-ce réservé à cette Provence fantasmée par un Pagnol réac et fier de l'être, ce petit coin de paradis mythifié, rempli en fait de crétins (mais tellement attachants, nous dit le film), qui se disputent pour un rien, se bourrent la gueule toute la journée, s'esclaffent au simple mot de "cocu", et ne sont jamais plus heureux que quand on leur donne du pain ? Voilà en tout cas qui dément le fameux discours du "c'était mieux avant" : si on en croit ce film, avant, c'était l'enfer.

110002440_o

On connaît tous l'histoire, adaptée d'une nouvelle de Giono (pas sa meilleure, en passant) : un brave boulanger récemment installé dans un village reculé de Provence, sa femme qui part dès le premier jour avec un berger, le gars qui s'en remet pas, le village qui s'organise pour retrouver la fuyarde, ah te voilà Pomponnette, etc. Commençons donc par noter qu'avec une histoire tellement privée d'intérêt, Pagnol arrive à faire 2h20 de métrage. C'est long comme un roman de Pagnol, rempli de répétitions et de scènes inutiles uniquement destinées à relever le caractère drolatique des seconds rôles : des soulards hilares, une grenouille de bénitier coincée, un marquis tout en verbe, un curé hyper rigoureux, un instituteur communiste (je sais que vous pourriez trouver les adjectifs vous-mêmes, c'est plus que facile). La caricature est appuyée comme pas possible, chaque scène est un nouvel exemple de l'absence complète de regard de Pagnol sur ses personnages, de tentative de leur donner un tant soit peu d'épaisseur, de complexité ou d'originalité. Non, on reste dans les clichés les plus cons, on ne dérange pas le spectateur confit dans ses idées toutes faites. Et dire que c'est Giono qui est adapté... Le pire est peut-être ce berger, qui joue comme un cochon, ramassis de tous les clichés du bellâtre de l'époque. La longueur du film sert aussi à cet immense acteur qu'est Raimu pour cabotiner tout à son aise : il faut bien quelques kilomètres de pellicule pour lui permettre de balancer ses bons mots en prenant des mines clownesques, histoire qu'on partage sa détresse de cocu tout en s'en moquant gentiment. Raimu interprète LE pauvre type plein de bon sens paysan qu'on aimait à cette époque : sa femme le quitte, mais il ne songe pas à l'engueuler ou à la comprendre, il est dans le déni, raconte qu'elle est partie chez sa mère, et quand elle revient vers ce mari asexué, à la tendresse dégoulinante, quand elle renonce enfin à sa vie d'aventurière, à éprouver un tant soit peu de sensation, il l'accueille avec compréhension et sans discuter (c'est la chatte qui prend). Brave boulanger qui fait du pain délicieux, il est con comme un panier percé mais si bon artisan... Le portrait du brave type, visiblement, alors que j'ai juste eu envie de m'asseoir et de pleurer devant sa crétinerie arriérée.

81281

Avec ce scénario sur-écrit, supérieur par rapport à ses personnages, paresseux, petit malin, Pagnol se dit qu'il n'est pas la peine de faire de la mise en scène. Il filme donc tout ça absolument n'importe comment. Des plans de coupe d'amateur (les gros plans sur Raimu quand il réagit au discours du curé à l'église, l'horreur faite cinéma), un montage ternissime, des champs contre-champs de pépé, des cadres issus du théâtre, c'est consternant. Pagnol n'est pas un cinéaste, ça, on le sait, mais on eût aimé qu'au moins il ne bâclât pas ainsi le boulot. On se retrouve donc au bord de la syncope au bout de ce long, très long, très très long film pittoresque comme je suis pongiste, ringard et vieille France. Aux chiottes, Pagnol.

Posté par Shangols à 11:10 - - Commentaires [41] - Permalien [#]

The Proud Valley (1940) de Pen Tennyson

vlcsnap-error392

Paul Robeson is back et endosse ici deux casquettes : celui d'un mineur héroïque et d'un chanteur avec la voix plus caverneuse qu'une grotte thaïlandaise. C'est la crise dans ce bon pays de Galles et Paul erre. Il fait la rencontre d'un vieux qui a une stratégie toute piscénoise pour se faire de la thune : aller en ville et chanter comme une casserole - les gens finissent par craquer et lui donnent de l'argent pour qu'il passe son chemin... Malin. Seulement le Paul n'aura pas besoin d'user d’un tel stratagème. Il se fait très vite remarquer avec sa voix de stentor, rejoint la chorale des mineurs puis la mine grâce à l'aide d'un certain Dick Parry (Edward Chapman) maître de chœur et mineur influent. Le Gallois, malgré quelques menus propos racistes épars (c'est un étranger, noir en plus...), a un coeur gros comme ça et accepte vite le Paul dans sa petite communauté. Paul fait son trou mais qui dit mine, dit grisou et boum c'est l'accident. Dick Parry périt et la mine est fermée... Nos mineurs broient du noir (festival) et décident d'entamer, en cette fin des années 30, une marche jusqu'à Londres pour avoir l'autorisation d'ouvrir la mine (on se battait pour avoir du taff à l'époque). Les responsables gouvernementaux sont sceptiques (c'est dangereux) mais les mineurs tiennent leur argument : pas plus que la guerre qui s'annonce. Pas faux. Et nous voilà repartis au fond du trou, au fond de cette mine qui n'a pas fini de réserver des surprises. Un film noir, charbon, avec des chants locaux pour redonner espoir et croire en l'avenir...

vlcsnap-error776

vlcsnap-error185

Paul, qui dépasse de deux têtes chaque Gallois, est le tôlier, celui dont chaque note va directement au ciel dans l'oreille du Saint-Père, celui qui prend sur lui dans la mine dès que cela devient périlleux. Bref, Paul est une masse, un black perdu parmi les petits blancs mais dont le sens du sacrifice fera de lui un héros. C'est parfait en ces temps de propagande, on a besoin de toutes les forces vives du pays pour vaincre le moustachu. Alors, bon, au-delà du fait que le rôle est taillé pour les larges épaules de Paul, au-delà du fait qu'on doit se taper quelques chants qui tapent vite sur les nerfs (ah oui moi les chorales, pas ma came), on peut reconnaître à la chose un certain réalisme : qu'il s'agisse de décrire ces familles nombreuses qui vivent avec deux sous (le côté Germinal au nord du nord), les rixes entre voisins, la gentille fille qu'on épouse (...), ou ces instants passés dans la mine avec le danger qui plane partout : poche de gaz, incendie, étais qui s'effondrent, chariots remplis de charbon qui déraillent… La vie de mineur n'est pas celle d'un rond de cuir, c'est un fait. Bon, après, même si c'est bourré de bons sentiments bienveillants (l'apologie du Paul), c'est un peu trop prévisible pour qu'on regarde béatement la chose. On est content de voir notre ami Paul Robeson endosser ce lourd fardeau (le Black est bon et le Gallois le lui rend bien) mais Tennyson, avec ces fonds d'écran parfois un peu grossiers, est loin de nous couper cinématographiquement la chique. Une bonne pierre filmique dans le parcours héroïque du Paul, ce sera mon mot de la fin.

vlcsnap-error025

 The Criterion Collection

Posté par Shangols à 08:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

11 juillet 2018

Un Coeur pris au Piège (The Lady Eve) (1941) de Preston Sturges

vlcsnap-error089

vlcsnap-error589

vlcsnap-error509

Ouah, que du plaisir à revoir ce film de Preston Sturges avec une Barbara Stanwyck que j'ai trouvée absolument irradiante. Toute la première partie sur le bateau, entre le changement de chaussures de la belle et les premières déclarations sur ce sofa, est d'une sensualité terrible, le pauvre Henry Fonda se trouvant face à une véritable sangsue féminine qui va très vite lui faire oublier les serpents (il est spécialiste de). C'est vif, fin, drôle et la Barbara à 34 ans trouve ici un rôle à sa mesure.

vlcsnap-error195

vlcsnap-error353

Que dire de plus sur cette comédie romantique parfaitement tenue de bout en bout ? Il s'agit donc au départ d'une femme et de deux lascars (dont son père, Charles Coburn - vieux) qui ont pour habitude d'arnaquer les gens de la haute aux cartes. Une passion tout à fait saine et lucrative. Seulement voilà, la lady Barbara, après avoir fait chuter l'Henry (fils d'un richissime fabricant de bière, pardon de ale – moi aussi mon idéal) à l’aide d’un croche-pied dont elle a le secret, va irrémédiablement tomber amoureuse de ce gentil garçon un peu benêt mais tendre. L'idylle suit parfaitement son cours lors de cette croisière jusqu'à ce qu'Henry tombe sur l'info : cette fille est une entourloupeuse ! Barbara a beau l'avouer, dire que tout cela, dorénavant, ne compte plus, l'Henry se ferme comme une huître et l'idylle de tomber à l'eau. Mais la Barbara est pugnace et prépare sa revanche : se faire passer pour une lady anglaise (she's got the accent and the vocabulary) et séduire à nouveau sur ses propres terres l'Henry. Plus c'est gros, plus ça passe et l'Henry se retrouve rapidement à nouveau totalement déstabilisé (et se reprend plusieurs fois le pied dans le tapis : chutes, rires). Il tombe à nouveau amoureux de cette femme caméléon qui a bien décidé de faire tourner le garçon en bourrique. Ah, les femmes...

vlcsnap-error019

vlcsnap-error149

Barbara est charmante, séductrice, cajoleuse, rieuse et fait retomber dans ses rets tout homme qui ose trop s'en approcher. Sa façon de susurrer à deux millimètres du visage voire des lèvres de son partenaire est définitivement affreusement perturbante. Fonda endosse parfaitement le rôle du type fondant, tout éberlué de tomber amoureux de la lady Eve et tout chamboulé de se voir à moult reprises expulsé du paradis. Notons également la présence du ventripotent Eugene Pallette dans le rôle du père de Fonda, absolument énorme, c'est le cas de le dire, lorsqu'il ameute la maisonnée pour avoir son petit-déjeuner - plus bruyant qu'un supporter français, le gars. William Demarest, en homme de main de Fonda, est tout aussi hilarant chaque fois (38) qu'il répète "the same dame !". Une romance avec de multiples rebondissements, séparations, retrouvailles, écrite et mise en scène au cordeau : un must des forties qui donne envie de revoir avec hâte Sullivan's travels avec la tout aussi délicieuse Veronica Lake.

vlcsnap-error788

vlcsnap-error587

The Criterion Collection

Posté par Shangols à 11:20 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

Au Poste de Quentin Dupieux - 2018

ob_81cb74_au-poste-photo-5quentin-dupieux-1600x8

Bon, petite régression chez Dupieux, là, ou disons qu'il tape plus dans le grand public. Au Poste est tout à fait sympathique, on s'y marre bien, mais l'univers du cinéaste barré est quand même largement lissé malgré quelques saillies absurdes amusantes. Ce qui frappe le plus, c'est que Dupieux s'inscrit avec ce film, et c'est la première fois, dans une certaine tradition française. Non seulement dans son contexte (la France des polars des 80's, caricaturée à l'excès, dans les costumes, les objets, les expressions, le jeu vintage des comédiens) mais aussi dans le fond même : le film semble être une émanation de ceux de Bertrand Blier, même doux délire, même pulvérisation du scénario, même confusion des temps de récits, même "humour presque pas drôle". Un exercice de style, qui tenterait de mêler Jacques Deray et Blier, donc, parfaitement réussi visuellement : jusqu'à l'éclairage, jusqu'à l'affiche du film, Dupieux s'applique à retrouver cette atmosphère fauchée du cinéma de papa, et la forme du film est très joliment maîtrisée.

Marc-Fraize-Au-Poste-Dupieux

Un flic un peu miteux (Poelvoorde, pour une fois assez sobre) interroge un suspect (Grégoire Ludig, un peu plus dubitatif, qui n'a pas grand-chose à jouer) sur un meurtre. Point. Unité de lieu, de temps, on reste enfermé (à part dans quelques flashs-back) entre ces quatre murs et dans ce face à face tout en verbe, à peine ponctué par les passages absurdes d'une bande de flics tous plus barrés les uns que les autres. Le plus grand moment étant le passage avec Marc Fraize, vrai personnage inquiétant et ridicule, rendu dangereux par la perte de son oeil et par sa méticulosité idiote dans son travail : un quart d'heure de décrochage rêveur, où le film bascule effectivement dans une autre dimension grâce au jeu subtil de l'acteur et aux mini-trouvailles de personnage. Il y a aussi les peu à l'aise Orelsan, Anaïs Demoustier ou Philippe Duquesne, mais tout ça n'est qu'anecdotique : on reste entre le flic et le suspect, et tout l'humour ou presque repose sur les dialogues. Dialogues souvent non sensiques (le fameux "C'est pour ça" qui doit être prononcé à peu près 500 fois), finement écrits, qui enferment les personnages dans une logique bien à eux, qui met en valeurs les pièges du langage.

au-poste-2

Au niveau de la forme, Dupieux se montre absurde comme il faut, mais un peu sage parfois. Finis les infinis effets de manche de Réalité, là on est dans le gentiment barré, avec ces personnages qui viennent s'imposer dans des flashs-back où ils n'ont rien à faire, avec ces parenthèses drolatiques qui n'ont que peu de rapport avec la trame principale, avec ce final étrange (et pour le coup très "blieresque"). Tout ça est amusant, on regarde ces 75 minutes le sourire aux lèvres, on rigole bien aux trouvailles d'acteur et aux petites touches de personnalité du cinéaste, mais ça reste un peu anecdotique dans la carrière unique du sieur.  Une parenthèse pour passer à autre chose ?

Posté par Shangols à 11:04 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

10 juillet 2018

Nuit et Brouillard (1956) de Alain Resnais

"Alors qui est responsable ?"

vlcsnap-error790

Alors oui, un pavé dans la mare en ce début des vacances, mais il n'y a pas une époque plus favorable qu'une autre pour ne pas oublier. Comment oser commenter cette oeuvre fracassante de Resnais (avec Marker en assistant), ce texte terriblement fort de Jean Cayrol (lu par Michel Bouquet) ou encore cette musique où chaque note porte la tristesse du monde de Hanns Eisler (Delerue dirigeant l'orchestre) ? On a beau l'avoir déjà vu plusieurs fois, en plusieurs temps, on est à chaque fois repris par cette émotion froide, incrédule, on est à chaque fois saisi devant les atrocités innommables de l'être humain : ces monceaux de cheveux de femme (dont on faisait des tissus), de lunettes (comme si la planète entière était devenue aveugle), d'os dont on faisait de l'engrais (...), ces morceaux de peau sur lequel les Allemands dessinait (comme si l'on pouvait toujours pousser la morbidité toujours plus loin) et ces images inoubliables de cadavres entassés, de corps décharnés, de regards ouverts et morts sur l'absurdité infernale du monde, de têtes coupées qui reposent dans un panier... On a beau connaître ce documentaire par coeur, se rappeler ces lents travellings sur les latrines, sur les fours, revoir et encore revoir ces images de SS droits comme des i, sûrs de leur fait, implacables, autoritaires, donnant des ordres, il est toujours difficile d'y croire et surtout de ne pas y croire : comment encore renier ce passé des horreurs, comment oser minimiser, comment oublier ? Ce documentaire de trente minutes à peine et comme un monument en images, posé là, pour notre conscience, pour toujours, et auquel l'on se doit de revenir de temps en temps à la fois simplement en hommage et pour rester vigilant. Ces déportés NN (nacht und nebel) n'ont plus le droit de disparaître à jamais dans la nuit, ils se doivent de hanter à jamais notre esprit du "laissez-faire". "Il faut une nation sans fausses notes, sans querelles, on se met au travail", entend-on dire dans le doc, paroles qui nous interpellent immédiatement, sans vouloir faire de quelconque parallèlle facile ou putassier entre hier et aujourd'hui... Mais voilà, sait-on jamais, devant les facilités, les oublis ou les sourires de façade de notre époque. On brisera là, avant de partir en vrille, en se contentant de citer les derniers mots du documentaire, derniers mots qui devraient à chaque fois nous glacer le sang et nous rendre un peu moins frileux, un peu moins lâche quand il s'agit de simplement tendre la main à un frère humain.

« Neuf millions de morts hantent ce paysage.

Qui de nous veille de cet étrange observatoire, pour nous avertir de la venue des nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ? Quelque part parmi nous il reste des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus…

Il y a tous ceux qui n’y croyaient pas, ou seulement de temps en temps.

Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s'éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. »

vlcsnap-error518

Posté par Shangols à 10:45 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

09 juillet 2018

L'Apparition (2018) de Xavier Giannoli

vlcsnap-error542

vlcsnap-error061

Xavier Giannoli fait toujours des films avec un véritable fond, dommage une nouvelle fois qu'il soit trente minutes trop long,  histoire sans doute de maintenir un suspense (les cinq dernières minutes !) un peu vain. Anna a donc vu la vierge, ce qui, à notre époque, relève du miracle (un peu comme une mesure sociale). Vincent Lindon, grand reporter (il peut tout faire le Vince), est employé par le Vatican pour enquêter sur ce curieux phénomène : Marie is back on earth or fake news ? Vincent, entouré d'hommes de religion, d’une psy (elle a morflé Elina Löwensohn, me dites pas le contraire), de théologiens, bref de toute une bande de petits bras, est bien résolu à aller au bout du bout. Lui, la vérité, ça le connaît ; ce n'est pas pour autant qu'il rejette en bloc les convictions de la chtite Anna avec son regard d'illuminée... Dieu est-il encore parmi nous ou les êtres humains n'ont-ils plus besoin de lui pour, par leur sacrifice, devenir de véritables saints (Bernard) ?

vlcsnap-error394

Lindon, yeux rouges, concerné, concentré fait comme d'habitude le taff quand il s'agit de ne pas se dérider pendant 2h20 : Vincent, il tient sur la longueur, il contrôle tous ses muscles du visage, il ne lâche rien. Il va se lancer dans une enquête tout terrain en tentant d'interroger tous les proches d'Anna, cette pauvre petite Anna née sous X et trimballée de foyer en foyer. On sent dès le départ que son entourage, sur les lieux saints, en particulier les deux prêtres à la gueule bénite, ne sont pas franchement catholiques - il y a un truc qui foire, entre ce morceau de tissu confié par la vierge et qui ressemble à un sac à patates et ce business de statues en plâtre made in China un rien malsain. Anna cache quelque chose (une blessure, une amie, un drame ?), Lindon en est persuadé mais il va devoir s'employer tant et plus pour lever le voile (ce qui peut ici constituer un jeu de mot). Ça traîne, ça patine, la chtite, remplie de doute, commence à ne plus s'alimenter et Lindon va devoir faire fissa pour comprendre toutes les motivations de la chtite... qui sont louables, qui sont belles, qui sont pures... Et si ce n'était pas là l'essentiel dans ce monde de profiteurs : être capable d'être encore touchée par la grâce en se sacrifiant pour les siens ? C'est assez malin (le diable probablement) comme scénario, pour ne pas dire retors (tout accable cette enfant accusée par les adultes de vouloir se faire remarquer... quand eux-mêmes se la pètent un brin) ; Lindon, touché au départ du film par la mort de son comparse, va même retrouver au passage une certaine foi (voyez où je veux en venir) en la vie. Bref, c'est futé. Dommage encore une fois que Giannoli ait besoin de longs couloirs musicaux à la Audiard (Desplat n'étant pas libre, il a récupéré quelques bien jolis compos de Delerue, entre autres) pour étaler, comme on ferait avec de la confiture, son mystère. Malin, donc, dans le fond, mais un peu fastidieux dans la forme.

vlcsnap-error905

Posté par Shangols à 23:01 - - Commentaires [3] - Permalien [#]

King of Jazz (1930) de John Murray Anderson

vlcsnap-error768

vlcsnap-error753

vlcsnap-error771

J'avais honteusement peur de m'ennuyer devant cette petite chose joliment colorisée et composée uniquement de morceaux musicaux : eh bien cela n'a pas loupé. Oui, je ne suis pas un grand fan du genre, certes, et je me dois en toute humilité de nuancer mon propos. Mais l'essentiel est là : tous ces cuivres, c'est vite assommant. Pour malgré tout tenter de positiver, reconnaissons que le budget costume est égal au détournement d'argent du conseil général de Mayotte (et c'est pas rien), que les décors pètent parfois le feu (ambiance carnaval avec ces immenses pans de décors qui tournent, qui bougent), et, comme dirait mon grand-oncle qui ne manquait jamais un défilé de majorettes, qu'il y a de la cuisse. Certains numéros possèdent un certain souffle (Rhapsody in blue (tout en vert) sort la cavalerie lourde, le numéro sur le mariage est gentiment doucereux et léger, et le final (où l'on évoque toutes les influences européennes sur la musique ricaine (des cornemuses écossaises au flamenco en passant par des trompettes interprétant sereinement La Marseillaise)) est franchement époustouflant par le nombre d’instruments qui s’y côtoient (C’était pas encore la crise, diable).

vlcsnap-error549

vlcsnap-error071

vlcsnap-error993

On ne manquait en effet pas de figurants à cette époque et le set se retrouve rapidement envahi par tout un orchestre, 15.000 joueurs de cornemuse (en tournée bientôt sur Pézenas) ou par une tribu de donzelle qui n'ont jamais froid aux yeux pour exhiber leur mollet ou leur jarretière - et avec le sourire, madame, c'était ça la vraie joie de vivre en ce temps-là. En ce qui concerne les numéros chantés en trio (comiques ? pseudo comiques ?) ou les micro-sketches « drolatiques », là je passe définitivement mon tour, préférant souvent poser, lors de ces intermèdes pénibles, un regard un brin dépité sur mon chat - qui, lui, de son côté se fout royalement de tout. Pour conclure sur une note plus enjouée, évoquons les moments croquignolets avec l'apparition de gamines tout sourire (la petite black est parfaite), un numéro comique (oui, un seul) qui m'a arraché un sourire forcé (un type avec des palmes qui joue de la pompe ! Et il en joue plutôt bien, le bougre, avec son petit air sous-chaplinesque), la présence de deux faux oiseaux très lynchiens ou encore la danse africaine (d'un certain Jacques Cartier !) effectuée sur un tam-tam en intro du Rhapsody in blue du gars Gershwin. Cette petite gâterie demeure parfaite pour les amateurs de grand spectacle broadwayen ou, pour boucler la boucle, pour cet extraordinaire festival de couleurs vintage - qui risquent tout de même de péter la vision à vie des daltoniens. Donc avis aux et attention aux.

vlcsnap-error063

vlcsnap-error899

vlcsnap-error405

 The Criterion Collection

Posté par Shangols à 17:53 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

Borderline (1930) de Kenneth MacPherson

vlcsnap-error509

On continue de découvrir la carrière de Paul Robeson (ici au côté de sa femme Eslanda) avec cette œuvre que l'on pourrait allègrement qualifier d'avant-gardiste, l'expression n'étant point ici galvaudée et, oui, je m'en expliquerai. Même si, au départ, on patine un peu à comprendre les tenants et les aboutissants de l'histoire, celle-ci se révèle finalement plutôt simple : une black, Eslanda, a une aventure avec un certain Thorne. Il la met dehors et la chtite de retrouver,, après un petit jeu du chat et de la souris dans les ruelles de la ville, son mari, le beau et grand Paul. Bien. C'est pas fini. Suite à cette histoire d’adultère, aura lieu  une violente dispute entre Thorne et sa femme (qu'on appellera, pour des soucis de clarté, Astrid...). Jeu de main, jeu de vilain, il ne fallait pas jouer avec ce couteau puisque l'un d'eux, dans la bagarre, y perdra la vie. Qui est responsable de ce drame domestique ? Ben Paul (!!???), forcément, il est noir, et il lui sera expressément demandé de quitter les abords de cet endroit joliment champêtre mais aux habitants rustres, ceux du Lac Léman pour ne pas les citer. Une sale histoire de racisme primaire, oui, mais là n'est sans doute point l'aspect le plus marquant de l’affaire.

vlcsnap-error136

vlcsnap-error606

Parce que MacPherson (dont il s'agit du seul long-métrage) a du style, parfaitement monsieur. Le montage est en soi trépidant, un peu déstabilisant au départ, on l'avoue, mais diaboliquement novateur. Des plans courts, sur les personnages, sur les objets qu'ils tiennent, sur leur environnement proche, des séquences qui s'enchaînent sans aucune transition (est-on toujours dans la même scène ou est-on subrepticement passé à une autre ?), c'est parfois à la limite du rythme d'un vidéo-clip (superbe accompagnement musical jazzy, il faut le signaler au passage, pour cette version restaurée), un peu haché, certes, mais définitivement culotté et original. En plus de cet aspect purement technique pourrait-on dire, se rajoute le sentiment étrange de ne pas être... au tout début des années 30. Est-ce la coiffure des personnages, leur faciès (oui, je me suis posé des tas de questions), leur façon très à la coule de jouer (notamment toutes les scènes dans le bar qui semblent toujours prises sur le vif) mais c’est une véritable gageure de dater correctement cette œuvre – faites le test chez vous auprès de quidam et revenez vers moi pour confirmation, merci (d'où mon terme d'avant-gardiste auquel je m'accroche férocement).

vlcsnap-error042

vlcsnap-error923

On sent que MacPherson met sa patte dans chaque scène pour tenter de créer un cinéma résolument « moderne », nouveau - je parlais des scènes de bar mais il en est de même pour ces petites balades champêtres de la famille Robeson ou pour ces plans qu'on dirait "volés" sur des personnages secondaires (notamment cette grand-mère avec son sac de course et son discours de gros sac - "dehors les noirs !", on aurait presque envie de lui couper la gorge avec un poireau). Du même coup, on regarde la chose avec un vrai plaisir (la curiosité nous tuera) même si on a parfois un peu l'impression que le fil conducteur de l'histoire se délite en route - tout ne peut être parfait pour ce genre de coup d'essai. Déstabilisant, disais-je, sans doute, mais surtout constamment surprenant, à l'image de ce combat à coups de couteau qui part méchamment en vrille. Bref un film un peu "borderline", avec un message relativement simple à comprendre dans le fond mais terriblement créatif et "moderne" dans la forme. On n'en a pas fini avec le Paul - mais par contre c'est terminé, malheureusement, avec ce prometteur MacPherson dont la carrière semble avoir été tuée dans l'œuf...

vlcsnap-error232

 The Criterion Collection

Posté par Shangols à 10:31 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

08 juillet 2018

Un Carnet de Bal (1937) de Julien Duvivier

vlcsnap-error263

Ah parfois se taper du patrimoine français avec "grands acteurs" français vintage ça peut faire, pardonnez-moi l'expression, un tout petit peu mal au cul. Bon, ici, on connaît le principe scénaristique : c'est un peu comme Mammouth avec Depardieu mais en un peu plus lourd. Christine (Marie Bell, pas ma came) vient de perdre son mari - qu'elle n'aimait guère. Elle tombe sur son carnet de bal ; alanguie, lasse, fatiguée de la vie quoi, elle décide de rendre visite à ces anciens partenaires d'un soir qui lui avaient tous juré un amour éternel... C'est parti pour un tour de France en studio et une partition dialoguée par Duvivier-Jeanson pour nos grands « élocuteurs » français (eh oui, petit, à l'époque on savait articuler ! Jouer, bon, c'est pas le terme, mais le texte, chaque « e » muet putain, il avait sa chance) ; imaginez du peu : Jouvet, Baur, Fernandel, Raimu - dès le générique, je me suis renseigné pour savoir où se trouvait le défibrillateur le plus proche (bon puis comme le mot n’est pas traduisible en mahorais, j'ai renoncé - on peut crever ici, marche).

vlcsnap-error136

vlcsnap-error684

On commence en fanfare avec un mort et avec sa mère, du coup, qui s'y colle : Françoise Rosay (c'est peut-être, finalement, a posteriori, celle qui m'a le moins gavé tant elle est perdue) incarne cette femme troublante et surtout troublée qui est restée scotchée vingt ans en arrière - car son fils est bel et bien mort et elle est dans le déni total ; Marie Bell regarde ainsi bouche bée (c'est de loin ce qu'elle fait de mieux) cette pauvre Françoise qui évoque son fils mort et enterré depuis des lustres - oui, oui, il ne va pas tarder à rentrer, le fiston… (elle est totalement perchée, Françoise, dans sa bulle). La bonne fait des gestes et lève les yeux au ciel pour prévenir cette pauvre Marie de la folie de sa patronne…  Marie se rend compte dès le départ que son idée de retour vers le passé est sans doute un peu pourrie et que ses souvenirs du passé risquent de morfler leur mère. C'est rien de le dire.. Il y aura dans l'ordre (j'accélère, hein), Jouvet en patron de boîte chelou (insupportable, le type, je suis désolé de le dire... la seule chose qui le sauve par rapport aux autres c'est qu'il n'a pas d'accent... Le type récite chaque mot avec un changement d'axe oculaire et c'est affreusement pénible) ; puis Baur, en père choriste (featuring the Petits Chanteurs of la Croix de Bois, mon cauchemar d'enfance avec Mireille Mathieu), débonnaire, désillusionné, bref ennuyeux ; puis Pierre Richard-Willm en passionné d'alpinisme avec un pull tricoté par Josette pour les petits lépreux de Jakarta. Oui, il l'aime encore, sa Marie, mais moins que la montagne - nouveau vent. Puis viendra un borgne violent et caliméresque, Pierre Blanchar (Duvivier décide de cadrer cette séquence "en biais" comme pour bien nous faire comprendre que son personnage a un pète dans la tête... bizarre, soudainement), qui enchaîne jérémiades sur jérémiades après avoir frappé sa femme (#balancetonvieilacteur) et avant de la tuer (elle est pénible mais tout de même, il y a une Constitution) ; puis après, dernière ligne droite, c'est un festival : Raimu en maire grande gueule (ouais, l'inverse eut été étonnant) qui frappe son fils adoptif (un benêt truand) à coups de fouet (on avait le sens de l'éducation avant, comme dirait le toujours pertinent professeur Wauquiez) puis, cerise sur le gâteau, cherry on the cake, noix sur kloug, Fernandel en garçon coiffeur amateur de tours de magie (putain, je suis allé brûler mon carnet de bal, là, direc). Marie Bell, à l'heure du bilan, tire la tronche et un trait sur son passé... Reste malgré tout un dernier rencart avec Gérard... Suspense et éventuelle surprise ?...

vlcsnap-error650

vlcsnap-error813

Ah on est dans la vieille école : du jeu de "caractère" avec acteurs en roue libre, répliques pseudo littéraro-populistes, décors qui sentent le renfermé (notez l'effort du décorateur derrière chaque fenêtre d'appart - c'est tellement gros comme effort "réaliste" qu'on regarde cela avec un brin d'ironie). On est à la limite du film à sketches avec chaque acteur de renom bénéficiant de sa partition sous les yeux d'une Marie Bell de plus en plus effrayée et coite : punaise, c'est pas beau de vieillir, chaque souvenir se prenant au passage une véritable mandale dans la tronche. On ne sera pas trop méchant, mais on dira simplement que ce cinéma-là est, globalement, affreusement prévisible et paresseux : dès la première réplique balancée par nos vieilles stars nationales, on se prend à les observer jouer avec effroi, tant ils se complaisent à creuser le même sillon qui a fait leur gloire (Baur et ses mystères intérieurs, Jouvet et sa "pointe" d'ironie énoncée d'une voix plus grave que la mort, Raimu (est-il beuzoing d'eng direuuu plussss ?), et Fernandel, le comique qui se fait rire mais pas moi (Dans La Vache et le Prisonnier, il faut quand même garder à l'esprit que c'est la vache qui a été oscarisée). Bref, un pensum de la qualité française des thirties qui ne fait guère remonter Duvivier dans mon estime. Ah oui, ça a vieilli...

vlcsnap-error926

vlcsnap-error122

The Criterion Collection

Posté par Shangols à 20:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Tout Tex Avery (1935-1957)

Bientôt Noël, c'est l'occasion de sortir les cartoons. Voici donc une intégrale Tex Avery à montrer en boucle à vos petits neveux à boucles pendant que vous vous gavez de foie gras. Il y a quelques raretés que j'ai eu bien du mal à dénicher, mais la plupart est trouvable sur Youtube ou autres, et passée dans le domaine public : on peut donc se goinfrer de cartoons sans culpabilité. Pour vous éviter des recherches, j'ai même mis en rouge ceux qui sont les meilleurs à mon humble avis. Merci qui ?

 

Towne H1all Follies (1935)
Animation encore très hésitante, gags pas forcément délirants, il faut un début à tout. On assiste à une suite de numéro de cabaret mignonne quand même, mais s’il y a déjà un certain goût pour l’excès (la grosse danseuse qu’on sort du théâtre à la grue), l’ensemble est assez poussif et visant un public de tout petits. A noter quand même, dans le rôle du héros, Oswald le Lapin Chanceux, sosie de Mickey Mouse. Renseignements pris, c’est bien Disney qui a créé ce premier brouillon, qu’il a dû ensuite abandonner à son producteur.

quailhunt03Quail Hunt (1935)
L'origine de ce cartoon est un peu floue, d'aucuns prétendent que Tex Avery n'y est pour rien ; baste, il figure quand même dans les filmographies, regardons-le donc. Le héros, c'est encore Oswald le lapin. A l'époque, il était moins sympa que le Mickey Mouse qu'on connaît, puisqu'on le voit ici partir en chasse contre une pauvre petite caille mignonne. Heureusement, comme il est très manche, il ne la bousillera pas. A la place, on a droit à une chtite histoire de poursuite entre le chien d'Oswald et ladite caille, source de gags plus ou moins inventifs : dans les meilleurs, notons la transformation du chien en oiseau à la fin, ou les innombrables (déjà) transformations physiques et tortures raffinées que subissent les héros. Historiquement intéressant, en tout cas.

2Gold Diggers of '49 (1935)
Avery trouve son style avec cette comédie westernienne échevelée qui manie déjà une jolie démence. Le héros, un… une… souris, genre, aux prises avec le méchant de service pour une course-poursuite dantesque avec une gorette à la clé. Les balles fusent jusqu’à transformer un stetson en bob, on trouve de l’or dans des grottes sous forme de machine à sou, et quelques petits gags visuels sont déjà bien en place (le groupe de chanteurs qui fonce vers l’or, puis revient au premier plan pour finir les dernières notes de sa chanson). C’est en plus la première apparition de la future star Porky (Cochonet), déjà méchamment bègue.

3The Blow Out (1936)
Nous retrouvons donc Porky (mais rajeuni !) dans ce film un peu moins inspiré, où, par pur appât du gain (il veut se gaver de milk-shakes, mais il lui manque 5 pennies), il va sauver malgré lui la ville des vils agissements d’un vilain ricanant. Pas grand-chose de vraiment rigolo, mais on voit déjà le goût de la poursuite absurde (qu’on retrouvera dans Dumb-Hounded), où le héros est toujours là où on ne l’attend pas, quelques secondes en avance par rapport au gars poursuivi.

4Plane Dippy (1936)
Porky s’engage dans l’Armée, air du temps oblige. Pas très doué, le gars est envoyé faire le ménage de la caserne, mais va se trouver emporté dans un prototype d’avion téléguidé dernier cri : l’occasion d’un numéro de voltige assez vertigineux, où Avery s’éclate déjà pas mal dans les inventions absurdes : l’avion fonce dans une charrette de foin, et hop voilà une charrette de chapeaux de paille ; l’avion se dirige vers un nuage, et zou le nuage se met à courir jusqu’à se maison ; l’avion traverse un chapiteau, et allez, les trapézistes en profitent pour faire un numéro… Le meilleur gag reste la scène d’engagement de Porky : incapable de dire son nom à cause de son bégaiement, il est sommé de l’écrire ; mais il bégaie aussi à l’écrit.

5Le petit Epouvantail (I'd Love to Take Orders from You) (1936)
On revient au film pour les tout petits avec cette histoire morale de môme épouvantail qui tente de prendre la place de son papa et de faire peur aux corbeaux. Rythme trop lent, absence de gags, histoire attendue, on s’ennuie un peu malgré le charmant tableau rural sur lequel Avery s’attarde avec amour. Travail, famille et patrie semblent être les seuls mots d’ordre de la chose, on attend mieux de la part de l’anti-disneyen par excellence.

-

6On Demande Miss Gloria (Page Miss Glory) (1936)

Parenthèse sans intérêt dans les débuts du Tex : ce film ne comporte (presque) pas de gag, et semble n’être qu’un exercice de style en hommage aux comédies musicales élégantes de l’époque (école Busby Berkeley, genre). Avery tente d’inventer un nouveau personnage, Abner le Groom rêveur, mais qui n’a strictement aucun charisme. L’animation revient en plus à une certaine maladresse, comme un retour en arrière. Seuls faits notables : un certain goût pour l’American Dream, puisque le monde, dans les rêves du groom, devient un paradis luxueux où l’argent est roi ; et un audacieux plan : une coupe de champagne vue de l’intérieur de la bouche qui la boit (beurk).

7I Love to Singa (1936)
Celui-là non plus n’a pas vraiment de gag, mais il balance bien : un hibou prof de classique se choppe 4 fils, tous brillants en musique sauf un, qui, comble de l’horreur, s’avère chanteur de jazz. Le pater le conchie (« You, crooner ! ») et le vire de la maison. Mais le môme passera à la radio et réconciliera toute la famille dans l’amour de Cab Calloway. C’est tout simple, fun (la séance de radio-crochet où chacun est éjecté par une trappe), et ça défend un certain droit à la modernité et à la marginalité, ce qui n’est déjà pas si mal. Avery termine même en utilisant directement la « matière » du film pour faire un gag : le héros qui écarte la fermeture à l’iris traditionnelle pour récupérer sa coupe oubliée.

8Porky the Rain-Maker (1936)
On a droit à deux générations de Porky, père et fils, et à un humour bon enfant qui cherche encore ses marques. Marrant de voir les animaux de la ferme engloutir des « pilules-météo » qui déclenchent en eux des orages, des vents violents et des cyclones, mais quand on sait de quoi sera capable Avery dans quelques années, on se dit que l’imagination est encore bien bridée, malgré ça et là quelques idées (un cheval transformé en héros de l’aviation parce qu’il a mangé une pilule « brouillard »). A nouveau ce petit gag sur la fermeture à l’iris finale, un peu plus poussé : un personnage reste « de ce côté-là » de l’écran (c’est-à-dire avec nous), et frappe sur le fond noir pour qu’on le fasse réintégrer son monde de cartoon. Délicat.

-

9The Village Smithy (1936)

Voilà le premier vrai grand “Tex Avery Movie”. Délaissant complètement quelque velléité de trame que ce soit, le gars se livre à un délire très audacieux. Une course échevelée d’un cheval emballé qui détruit tout sur son passage, puis, comme il est renvoyé en arrière par une clôture, la même scène, mais… remontée en arrière. L’essentiel du métrage est donc constitué des mêmes plans répétés deux, puis trois fois, et on imagine le bambin de 1936 assister à ce pur concept. C’est le simple plaisir de pousser une idée jusqu’à son extrême finalité, la marque éternelle du Tex, et ça dénote quand même l’originalité totale du ton, qui va à l’encontre de tout ce qu’on connaissait des cartoons à l’époque. On approche du chef-d’œuvre, s’il n’y avait cette première partie encore un peu trop sage.

-

10Milk and Money (1936)
Notre Porky se fait laitier cette fois-ci. Ce n’est pourtant pas lui le vrai héros du film, mais une « mouche à cheval » (que Tex Avery dessine comme un petit cheval avec des ailes, très drôle) qui harcèle la vieille carne conduite par Porky. Le scénario est convenu, mais les gags s’affinent de plus en plus, surtout sur le final, une course de chevaux surexcitée, où la monture de Porky va tellement vite qu’elle chamboule toute la logique du décor : les spectateurs sont trimballés d’une tribune à l’autre, les chevaux se retrouvent sur leurs cavaliers, vraiment drôle. Le premier degré est roi, et ça fait du bien, Avery ne s’embarrassant pas pour nous montrer les choses : le vilain s’appelle Mr Viper, et marche en rampant sur le sol.

-

vlcsnap_2009_11_30_12h50m23s118Don’t Look Now (1936)
On délaisse Porky pour s'intéresser à l'amûûûr. C'est la Saint-Valentin, et Cupidon affûte ses flèches. Mais un diablotin met son point d'honneur à ruiner les plans de celui-ci : il dispose des cheveux blonds sur les vestes des prétendants, et ruine les mariages. La chose fait un peu long feu : trop répétitif, le film n'est intéressant que dans ses premières minutes, où on découvre le petit intérieur de Cupidon et du diable : deux façons de se réveiller, de prendre sa douche, Avery semblant avoir une nette préférence pour l'empire du Mal, beaucoup plus rigolo que le monde sucré du gentil blondinet. Sinon, tiens, apparition du putois amoureux, qui reviendra plus tard dans la carrière du sieur.

11Porky the Wrestler (1937)
P
etit film tranquille cette fois-ci, où les rythmes sont un peu bancals. Le sujet pouvait être inspirant pourtant (le minuscule Porky dans un match de catch l’opposant à une montagne de muscles), mais Avery peine un peu à trouver des gags, et mis à part celui qui prend une bonne partie de son métrage (le catcheur transformé en locomotive), le reste est juste plaisant sans être vraiment assumé.

 

12Picador Porky (1937)
Celui-là est plus sympa, c’est presque un remake du précédent, mais avec plus d’inventions, et un taureau à la place du catcheur. Relativement classiques, les gags sont pourtant rigolos (et devaient être assez nouveaux à l’époque) : Porky qui joue à chat perché avec le taureau, celui-ci qui appelle ses parents au téléphone entre deux rounds, ou le premier plan qui montre un village gagné par la démence à l’approche de la feria (un tableau de Bosch animé, voyez ?).

13Porky’s Duck Hunt (1937)
Porky continue à traverser quelques grands motifs mythologiques de la virilité américaine : après le catch, l’agriculture, l’armée, et l’american dream à la Rockfeller, le voici en chasseur du dimanche. Heureusement, il est bien maladroit, tout comme ses congénères représentés comme des bouchers sanguinaires tirant dans tous les sens. On acquiesce. Pour cette fois encore, les rythmes ne sont pas très en place, et le film pâtit d’une construction un peu bizarre. On sent que Tex Avery est moins intéressé par Porky que par son nouveau personnage : un canard barjot qui est tout simplement l’ancêtre officiel de Daffy Duck. Ses accès de délire annoncent les écureuils et autres créatures foldingues futures, c’est réjouissant. A noter quand même que Porky passe de plus en plus dans le camp des « méchants »…-

14Chanteurs pour Dames (I Only Have Eyes for You) (1937)

Un discours hors des sentiers battus pour ce film : un livreur de glace est harcelé par une nymphomane Durant ses tournées. Mais il n’a d’yeux que pour une poulette très hautaine qui n’aime que les crooners qu’elle entend à la radio. Pendant un moment, on croit que le héros trouve une solution, mais le final laisse bouche bée : la capricieuse finit avec un vieux beau qui chante bien, et le héros avec la nympho. Il a cette phrase historique : « Elle est moche, mais au moins elle sait cuisiner ». On ne sait pas si c’est honteusement phallocrate ou délicieusement provocateur. Je préfère pencher pour la seconde option, tant Avery parsème son film de petits moments carrément politiquement incorrects (la nympho qui dirige tout de suite le héros vers son lit, dans un film pour enfants, ça fait tâche).

-

uncletomsbungalowLa Cabane de l'Oncle Tom (Uncle Tom's Bungalow) (1937)

Bien joli hommage aux films genre Gone with the Wind, ce petit film innocent en apparence envoie pas mal malgré tout. Mr Viper (déjà rencontré, le vilain par excellence) est un esclavagiste sans scrupule. Quand il veut fouetter le black de service, celui-ci répond : "Mon corps vous appartient, mais mon âme appartient... à la Warner", ce qui ne manque pas de culot. Ici, la petite fille blonde et la petite fille noire sont copines, allant même jusqu'à échanger leur couleur de peau sous l'effet de la peur. Certes, les clichés sont bien là (la mamma noire qui lave le linge, le bon esclave, etc.), mais Avery fait preuve d'une certaine ouverture d'esprit qui réconforte. C'est en plus rigolo comme tout et plein d'inventions, comme cette caméra qui tangue au rythme de la musique, ou cette voix off qui devient un des personnages principaux de la chose.

-

vlcsnap_2009_12_03_13h23m51s157Ain't We got Fun (1937)

Avant A Sunbonnet Blue, voilà déjà une petit chose sur les souris qui s'éclatent dès que le chat dort. On peut y voir un brouillon de Tom et Jerry, sauf que le chat est ici plutôt le bon gars (maltraité par un maître tremblotant et bizarrement coiffé d'une kippa...) alors que les souris sont assez salopes. Certes, leurs petits gags sont marrants, mais le film reste assez cruel pour la gente féline, malgré un final qui lui redonne toute sa place. C'est dynamique et foisonnant, notamment sur toutes les scènes de pillage de la cuisine par les souris, toutes dotées d'un petit caractère esquissé en deux traits de crayon.

-

Sans_titreLe Jardin de Porky (Porky's Garden) (1937)

Décidément tout à fait de son temps, Avery traite ici non seulement de l'agriculture de masse, mais aussi et surtout des problèmes d'immigration. Porky est en compétition avec son voisin, doté d'un accent à couper au couteau, pour produire la meilleure récolte de l'année. Les bougres y vont à grands coups de pesticide, vitamine et chimie côté voisin, lotion pour cheveux côté Porky. Le fait est que ça fonctionne très bien chez le héros, mais l'immonde voisin immigré lâche ses poules dans le champ de Porky pour qu'elles ruinent sa récolte. Le message, à peine caché : les immigrés viennent saccager les récoltes du bon Américain moyen, quelle honte. Encore une fois assez ambigu, le film est ici trop premier degré pour être vraiment honnête, et on découvre un Tex Avery protectionniste et légèrement raciste. Ma foi, c'est l'époque, ne lui jetons pas la pierre ; d'autant que les gags sont tordants, comme ces poulets qui redeviennent oeufs sous l'effet d'une pilule amaigrissante. Un film 100% ricain.

-

2Un Marin d'Eau Douce (I Wanna be a Sailor) (1937)

Mignonne petite chose : un jeune perroquet refuse de rentrer dans le rang (apprendre à imiter les gens). Lui, a pris comme modèle de vie son paternel, alcoolique profond parti un jour comme marin et jamais revenu. Au grand dam de maman perroquet, le voilà embarqué avec un canard bavard (encore une fois, le personnage du canard s'affine, ressemblant de plus en plus à Daffy, sauf qu'ici il est tout blanc) sur une barque toute tordue. Eloge de l'obstination en même temps que de l'émancipation, ce tout petit film reste pourtant au rang du charmant sans jamais être trop sérieux. Les personnages n'oublient jamais, même au sein du danger, de prendre le temps de pousser la chansonnette, et l'effet est poilant comme tout.

-

Sans_titreEgghead Rides Again (1937)

Un détour vers le western avec un nouveau personnage vraiment drôle, Egghead (Crâne d'Oeuf donc), dont on nous dit qu'il "rides again" alors qu'on ne l'avait pas encore vu sous la plume du maître. Le gars est minuscule et ridicule mais rêve d'être un cow-boy, et s'entraîne d'ailleurs dans sa chambre à pousser des "yiiipee-ya-yé" sonores. C'est du bon vieux gag classique, course-poursuite effrénée avec un veau, séance de tir au pistolet maladroite, tatouage de taureaux hésitant, mais c'est très dynamique, et souligné par une musique tonitruante qui fait son effet. Quant au type qui double Egghead, je lui adresse tous mes respects.

-

Sans_titreA Sunbonnet Blue (1937)
Changement complet d'ambiance ensuite, puisque nous voilà dans une bluette pur jus. Quand le chat n'est pas là, les souris dansent, voire chantent le blues. Dans une boutique de chapeaux, un groupe de souris organise une surprise-party. La bonne idée, c'est que sous chaque chapeau se cache le personnage qui correspond à la fonction, et ça donne de marrantes choses avec le casque de pompier ou le chapeau de curé. Tout se termine par un mariage, avec bonnets de bébé prometteurs à la clé. So cute, mais dispensable si vous avez plus de 6 ans.

--

littleredwalkinghoodLittle Red Walking Hood (1937)

Voilà enfin du très lourd après une parenthèse qui flirtait trop avec la mièvrerie. Ce film est vraiment un "prequel" de l'hystérie qui envahira bientôt les personnages d'Avery. En adaptant à sa sauce "Le petit Chaperon rouge", le gars plante toutes ses marques : le loup visiblement plus préoccupé par la chose du sexe que par son rôle de carnivore, l'absurdité complète des situations, et cette façon extravagante de jouer constamment sur un aller-retour entre écran et salle : ici, on arrête une action à son apogée pour laisser entrer deux spectateurs en retard, dont on voit les ombres en bas de l'écran. Les personnages n'arrêtent pas de prendre le public en aparté, le rendant complice de l'intrigue. Intrigue absolument accessoire, l'histoire n'étant qu'un prétexte à une succession de gags qui trouve ici son rythme accompli : du 800 à l'heure. Du très grand Tex.

-

Sans_titreDaffy Duck & Egghead (1938)

Un remake de Porky's Duck Hunt qui en profite pour affiner pas mal de gags déjà vus précédemment, en les prolongeant jusqu'à la folie profonde. Le canard devient ici irrémédiablement barjot, jouant de la logique et des éléments de décors dans un jusqu'au boutisme presque punk : il soulève la surface de l'eau comme si c'était une nappe, fait un noeud avec le canon d'un fusil, joue à Guillaume Tell au moment où il va se faire canarder, et accompagne chacune de ses trouvailles par un rire dément et une chorégraphie survoltée : Avery a trouvé là un de ses personnages les plus jusqu'au-boutistes, c'est jouissif. Le bon Tex semble vouloir mettre un point final à ses petits films pour enfants, usant d'un ton parfois très caustique : c'est ici le même gag du spectateur qui arrive en retard que dans Little Red Walking Hood, mais on ne s'embarrasse plus de politesse : Egghead le flingue sans rémission. De la bonne vieille folie pure qui déborde complètement l'écran, qui se joue de l'espace et du bon sens en toute insolence. Avery se plante un iroquois sur la tête.

-

Sans_titre2The Sneazing Weasel (1938)

Assez raté formellement, mal dessiné et pour tout dire bâclé, ce film n'a pour seul intérêt que de nous présenter un nouveau personnage dans le bestiaire averyesque : une belette ricanante, personnage négatif qui a le meilleur rôle, comme souvent chez le compère. Le vilain veut se manger les poussins mais tombe sur une armada parfaitement rôdée dans le self-defense. On reprend pas mal d'idées vues avant (le casse-noix comme arme de destruction massive), c'est rigolo mais sans vraie originalité. Belle tendance pourtant à un sadisme jubilatoire : le poussin réveille avec des sels la belette assommée, pour le simple plaisir de lui remettre un coup de marteau dans la tronche. Well done.

-

Sans_titre3The Penguin Parade (1938)

Un petit film musical et chaloupé, pas fameux au niveau de l'humour mais qui balance pas mal dans les rythmes. La musique est si enjouée que les notes fondent sur la partition, les morses et les pingouins dansent comme des malades, et une folie bon enfant se dégage de l'ensemble. Avery joue avec visiblement beaucoup de bonheur sur la démarche dandineuse des pingouins, et s'amuse gentiment avec les codes du café-théâtre. On regrette l'hystérie trouvée avec Daffy Duck ou Egghead, qu'il a encore du mal à assumer complètement, mais c'est enlevé et très bien fait techniquement.

-

Sans_titre4L’Ile de Pingo-Pongo (The Isle of Pingo Pongo) (1938)
Un petit circuit touristique dans une île exotique, qui est aussi l’occasion de se moquer des clichés sur les Blacks (assez courageux pour l’époque, dirais-je, même si on a taxé le film de racisme). Ici, les indigènes jouent de suaves morceaux de jazz entre deux solos de tam-tam, et les images mettent leur point d’honneur à démentir les clichés de la voix off. Beaucoup aimé la faune locale, notamment ce minuscule oiseau qui braille « MAMAAAA » avec la voix de Tom Waits. Avery manipule avec bonheur l’anachronisme, faisant surgir des images complètement illogiques en plein milieu de son film (un ours polaire, ou une course hippique en images réelles), et finissant par dézinguer le soleil à la carabine pour qu’il se couche.

-

Sans_titreEntre Chien et Loup (A Feud There Was) (1938)

En cette année 1938, ce film prend une résonnance étrange. On y assiste à une haine atavique entre deux clans de paysans, séparés par une ligne blanche. Les coups de feu s'échangent avec une régularité d'horloge d'une ferme à l'autre. Elmer Fudd (Egghead a trouvé un nom) est envoyé en émissaire de la paix et finira par mettre la pâtée à tous ces culs-terreux. C'est franchement drôle, les gags étant de plus en plus raffinés et pointus (un cochon et une poule qui reçoivent un obus dans la tête, et qui se transforment en côtelette et en oeuf sur le plat), mais en plus ça paraît bien désabusé sur les possibilités d'une entente entre les peuples. Les paysans sont des sortes de grosses feignasses obtuses (même leurs animaux de compagnie se battent sans fièvre) qui ont fait de la haine un simple job journalier sans aucun enjeu. Le premier film politique de Tex Avery ?

-

Sans_titre_Johnny Smith & Poker-Huntas (1938)

Que ce film soit de plus en plus rare, soupçonné de racisme, en dit long sur le manque d'humour de nos censeurs contemporains. Franchement, je ne vois rien là que caricature hilarante, et Avery critique aussi bien les moeurs des Indiens que la suffisance des envahisseurs blancs. Bien sûr, les Indiens sont tracés à gros traits (leur langage monosyllabique, leur goût pour le scalpage, leurs plumes colorées), mais c'est justement la vertu de l'humour que de savoir jouer aussi bien sur les clichés. Avery en dit de plus assez long sur les limites de la culture ancestrale des indigènes (la première propositioon du chef des Indiens aux blancs : des places pour un match de foot), faisant apparaître en filigrane cette mondialisation déjà présente dans la société primitive. Le film est en plus rempli de gags absolument impayables (Tex a définitivement trouvé son rythme, la plupart des gags ne durant guère qu'une seconde), et se termine par un plan sidérant de courage pour l'époque : Johnny et Pocahontas lisant Le dernier des Mohicans, avec à leurs pieds une ribambelle d'enfants métisses. Raciste, ça ? je rêve...

-

daffyhollywoodDaffy Duck in Hollywood (1938)

Un film qui joue essentiellement sur les clichés d'Hollywood : producteur à gros cigare, réalisateur français (Porky perd son bégaiement mais gagne un roulage de r absolument infernal), acteurs sirupeux, etc. Le canard fou amène salutairement ses accès de délire dans ce petit monde figé, et finira par réaliser son propre film, bout-à-bout anarchique de chutes trouvées dans les archives : on a droit pendant 3 minutes à une sorte de happening non-sensique à base d'images réelles, c'est impressionnant dans l'audace (même si pas vraiment drôle dans le résultat). Gentille petite étape qui manque de gags mais réussit à trouver une vraie atmosphère.

-

Sans_titreCendrillon s'émancipe (Cinderella meets Fella) (1938)

Une adaptation toute personnelle du conte, qui donne l'occasion de polir quelques trouvailles déjà esquissées dans le passé : c'est par exemple la quatrième fois qu'Avery nous fait le coup de la silhouette du spectateur en ombre chinoise en bas de l'écran, mais cette fois la mise en abîme est vertigineuse : le prince cherche Cendrillon, elle est en fait dans la salle en train de regarder le cartoon. Ca va très loin. Le reste du film est très plaisant, grâce à ce décalage taquin entre ce qu'on connaît de l'histoire et ce que Tex en fait. Beaucoup aimé notamment le coucou qui essaye de retarder l'heure avec ses petits bras (le coucou est un objet fêtiche dans l'oeuvre d'Avery, je ferai une thèse là-dessus un de ces jours).

-

1The Mice will Play (1938)

Tex nous a déjà fait plusieurs fois le coup des souris qui s'éclatent, mais il teinte ici son historiette d'un danger inattendu : les souris font la fête dans un laboratoire d'expérimentations biologiques, ce qui donne à ces 400 coups un aspect un peu macabre. Un des personnages s'amuse à écouter le coeur de son pote au stéthoscope, on lui fait bouffer une pilule et hop, le coeur s'emballe ; on s'amuse avec des seringues, avec des produits chimiques, etc. Dommage que tout ça n'aille pas assez loin et qu'on reste au niveau de la gentille trame de mariage. Mais les dangers de la science sont bien plus importants que la menace féline, qu'Avery renvoie taquinement dans les cordes d'ailleurs : le chat s'approche de plus en plus des souris, avant de renoncer dans la dernière seconde.

-

5Hamateur Night (1939)

Une compil de sketches qui s'appuie sur une suite de numéros de cabaret, technique éprouvée et qui permet de relier entre eux chansons, gags et idées en vrac, sans chercher forcément un fil conducteur. Ca fonctionne très bien, malgré l'aspect décousu. Le spectacle est presque plus dans la salle que sur scène, notamment grâce à un hippopotame rigolard qui devient peu à peu la star du film. L'occasion d'ailleurs de féliciter les doubleurs des films de Tex Avery, surtout ici l'hippo, donc, mais aussi une puce à la voix fluette absolument renversante. J'aime bien aussi ces passages d'un film à l'autre de ce bon vieux Egghead, toujours aussi en porte-à-faux par rapport aux situations.

-

9Une Journée au Zoo (A Day at the Zoo) (1939)

Technique éprouvée là aussi : un panoramique et une voix off, qui permettent une série de gags en rafale. Impeccable rythme d'ailleurs dans ce film-là, qui parvient à accumuler sans mentir une bonne cinquantaine de gags excellents en quelques 7 minutes. Chaque animal a son caractère, son comportement, et son heure de gloire, depuis l'éléphant qui a prêté sa trompe à un pote jusqu'au hibou qui ne sait dire que "who" (et la voix off de de lui répondre "you"). Définitivement au taquet, l'humour est de plus en plus ressérré : une demi-seconde, un ch'tit trait de crayon, une voix, et hop on passe à autre chose. Impressionnant de voir, au fil des films, le Tex trouver son style et aller vers une épure totale.

-

Sans_titreDes Gangsters aux Visages Sales (Thugs with Dirty Mugs) (1939)

Encore une fois un hommage au cinéma de genre, celui du film noir ce coup-ci, qui déborde de références à Hawks, Walsh ou Curtiz. Avery est définitivement devenu adulte, et délaisse ses mignons personnages pour livrer un objet conceptuel très drôle et très tenu. Le bouledogue principal a les traits d'Edward G. Robinson, et on retrouve agréablement tous les motifs du polar qu'on aime, mais dévoyés par le jusqu'au-boutisme insensé d'Avery. Ca va jusqu'au fameux plan suggestif de Scarface, où on assiste à un hold-up depuis l'extérieur de la banque. Enième apparition du spectateur en ombre chinoise (personnage aussi récurrent que Porky ou Droopy, décidément), qui cette fois influence complètement l'histoire : c'est une balance qui va tout raconter à la police.

-

1Believe it or else (1939)

Une parodie des émissions genre "Incroyable mais vrai", nouvelle occasion de gags en rafale impeccables. Le sens du rythme est pris en défaut à un ou deux endroits (sûrement parce que, commençant à connaître l'univers d'Avery, j'arrive à anticiper un peu ses idées), mais l'ensemble est encore une fois d'une très bonne tenue. Toujours cet emploi taquin du panoramique : le lent mouvement de la caméra sur la voix off, qui se conclue par un gag d'une seconde, donne une sorte de suspense à de nombreux plans. On sait qu'il va y avoir un truc énorme au bout du mouvement, et Avery prend tout son temps pour nous l'amener.

-

3Dan McFoo le Terrible (Dangerous Dan McFoo) (1939)

Singularité de ce film : c'est la première apparition de la démence amoureuse qui envahira le loup dans quelques années. Déjà ici, une femme fatale (qui susurre "My heart belongs to daddy" avec autant de conviction que son modèle) fait du gringue aux hommes dans un saloon, ce qui déclenche chez le méchant principal une démence hilarante (son coeur qui bondit à 1m50 de lui). Il me semble également qu'on peut voir dans ce Dan McFoo bien inoffensif un brouillon du futur Droopy. A part ça, c'est le lot habituel, c'est-à-dire inénarrable, des gags à répétition, notamment au cours d'une bataille dantesque qui fait de la surenchère son mot d'ordre. Avery va jusqu'au bout de ses idées (le gong du match de boxe émis par un tramway qui rentre dans le saloon, les portes dans tous les murs qui pulvérisent la logique du décor) et c'est jouissif.

-

Sans_titreDetouring America (1939)

L'Amérique, ses clichés de carte postale, ses héros à la con et sa faune bigarrée... Avery renvoie tous les poncifs dans les cordes et mérite pleinement son titre d'anti-Disney dans cette série de sketches qui prennent à rebours toutes les visions touristiques du monde. Les cow-boys mettent des grandes baffes aux boeufs, les geysers géants crachent de pauvres goutelettes d'eau, et les animaux sont bien peu glamour et hop, une attaque frontale à l'égard de Bambi, transformé ici en brutasse virile). Du classique dans la réalisation, mais toujours cette charmante impolitesse qui fait qu'on préfèrera toujours Tex à Walt.

-

Sans_titreLand of the Midnight Fun (1939)

Encore un film touristique. Après l'île de Pingo-Pango, le zoo, et les USA, on part vers le Grand Nord. C'est encore une fois l'occasion d'un catalogue de faune et de populace rigolotes, depuis le saumon (directement en boîte sous l'eau) jusqu'à l'énorme Esquimau qui rentre dans son tout petit igloo. On a taxé Avery de racisme concernant les Indiens, et rien dit sur son regard envers les Inuits, bon, y a des mystères. En fait, plus que les gags, c'est une scène musicale qui intéresse le plus là-dedans : en montrant une Esquimaude faire du patin à glace, Avery semble expérimenter pas mal dans l'animation, cherchant la fluidité des mouvements, voire le réalisme à la Disney. Il ne restera pas sur cette piste : on y perdra en virtuosité technique, on y gagnera en rythme.

-

Sans_titreFresh Fish (1939)

Cette fois, Avery se fout de la tronche des films pédagogiques, avec une excursion au fond des océans. Je vous laisse imaginer ce que donnent le requin-marteau ou le requin-tigre sous sa plume, c'est très drôle, imaginatif, complètement survolté, et rempli des 4700 gags/seconde de rigueur. Beaucoup aimé notamment le banc de sardines qui nagent déjà dans la position qu'elles auront dans leur boîte, et cette sorte de poisson à deux têtes qui vient pallier l'absence du naïf Egghead. C'est mignon, taquin, parfois assez irrévérencieux et plein de références, on est content.

-

Sans_titreFootball en délire (Screwball Football) (1939)

Un peu en-dessous, celui-ci, d'autant qu'il fait référence à un sport exclusivement américain, le football, et qu'on a du coup un peu de mal à voir les finesses de la chose. Ca reste quand même agréable, surtout dans les tribunes de supporter, où un bébé mignon finit par descendre son voisin avec un gun digne d'Eastwood parce que l'autre lui mange sa glace. Autre bonne nouvelle : on voit revenir pour quelques secondes Dan McFoo, le chien gentil et volontaire, qui se fait massacrer en moins de deux d'ailleurs. A part ça, ça reste trop dans les traits, et ça reste juste sympathique.

-

Sans_titreThe Early Worm Gets the Bird (1940)

Retour tardif au film pour enfants, avec cette historiette édifiante à l'usage des jeunes générations : méfiez-vous du renard, les enfants, obéissez à maman et faites votre prière. Ca reste amusant, parce que le héros (un poussin noir) est doté d'une voix excellente, parce que le film contient sa part de cruauté (il y a une violence sous-jacente là-dedans, qui explose dans les supplications du héros attrapé par le renard : Avery s'attarde avec sadisme sur ses cris d'horreur et sur la froideur des gestes du renard), parce que quelques gags sont jolis tout pleins. A noter que pour la trosième fois (après I wanna be a Sailor et The Sneazing Weasel), on nous donne à voir une famille privée de père. On est en 1940, doit-on y voir un lien de cause à effet ? Dans le monde en guerre de Tex Avery, les hommes sont partis, et les enfants sont condamnés à chercher une virilité précoce en affrontant le danger du monde. Vous m'en ferez trois pages pour la rentrée.

-

1Les 7 Merveilles du Monde (Cross Country Detours) (1940)

Encore une fois une petite visite guidée, ce coup-ci c'est l'Amérique et sa faune qui nous sont montrées. Avery fait clairement dans l'essai au niveau de l'animation : les mouvements de ses personnages sont très fluides, dans un souci de réalisme très agréable à regarder. La danse d'un lézard, le déplacement d'un ours, et surtout l'ondulation d'un lynx en chasse, montrent que le Tex pouvait envoyer du lourd niveau technique. Très amusant de voir comment ces animaux réalistes deviennent subitement de purs personnages de cartoons (le lunx qui hurle de tristesse parce qu'il est trop sympa pour bouffer des petits zoziaux). Un gag énormissime ici, qui prouve que Tex n'est pas dupe quand il fait des films pour enfants : l'écran est coupé en deux, à gauche un lézard monstrueux "pour les grands", à droite une blondinette quiche qui récite un poème niais "pour les petits" ; mais les deux mondes vont apparaître au final bien poreux, et la petite fille va se montrer encore plus effrayante que le monstre. Caustique.

-

Sans_titreThe Bear's Tale (1940)

Retour au conte pour enfants déviant, avec ce film qui mélange allègrement le conte de Boucle-d'Or et celui du Chaperon rouge. La voix off ne sait plus où donner de la tête pour tenter de redonner un peu de cohérence à l'ensemble, le loup ne sait plus trop qui bouffer, les deux fillettes se téléphonent en split-screen, et nous on rigole doucement devant la folie de la chose qui, en plus d'être profondément irrévérencieuse avec les mythiques histoires de notre enfance, est vraiment très joliment réalisée (le personnage de Boucle-d'Or, très fluide, celui du Petit Ours, craquant). Incontournable.

-

vlcsnap_2009_12_12_14h14m01s87Les Contes de la Mère l'Oie (A Gander at Mother Goose) (1940)

Un film très référencé, puisque c'est un catalogue de contes pour enfants dont la plupart, je l'avoue, me sont inconnus. Ceci dit, c'est quand même très marrant et malpoli, on aperçoit même le cul d'un des personnages. L'humour fonctionne en grande partie sur l'opposition entre la mièvrerie doucereuse de l'univers enfantin et le ton super-cru adopté par Avery : les jeunes filles en fleurs se révèlent des harpies ou des monstres, les petites souris se hurlent des insanités, et la magie cucul des contes se transforme en trivialité. Encore un coup sur le museau de Walt Disney.

-

Sans_titreCircus Today (1940)

Il fallait bien que Tex s'intéresse un jour au cirque, c'est chose faite avec ce cartoon relativement classique et un poil en-dessous au niveau des gags. En fait, c'est le dessin ici qui fait rire, plus que les situations, celles-ci étant un petit peu attendues (il y a même une répétition d'un gag déjà fait deux fois par le passé). La réaction des personnages aux situations de folie dans lesquelles ils sont embringués est par contre vraiment poilante (les cris hystériques du marchand de ballons qui s'envole, le monstrueux gorille légèrement chochotte finalement, le trapéziste déprimé). A part ça, une parenthèse mignonette, sans plus.

-

wildhareA Wild Hare (1940)

J'ai l'honneur de vous annoncer la naissance d'une légende. Voici le premier film de Buggs Bunny, et il est évident que dès sa première apparition, le personnage existe bougrement bien. Très drôle d'ailleurs de voir comment Tex prend son temps pour nous le faire découvrir, comme s'il sentait qu'il tenait là une de ses meilleures créations : d'abord sa main, puis ses oreilles, puis tout son corps, et enfin sa première réplique, historique ("What's up, doc ?"). Dès ce premier film, Buggs a toutes ses composantes : peace and love (il ne cesse de faire de gros bisous à ce pauvre Elmer qui le chasse), moqueur, cabotin, rigolard. C'est définitivement un grand personnage, et le fait qu'Avery en profite aussi pour mieux définir celui d'Elmer (ex-Egghead) rend ce cartoon absolument parfait.

-

Sans_titreCeiling Hero (1940)

Une contribution à l'effort de guerre dont l'armée américaine se serait bien passée. Tex se fout de la tronche, cette fois-ci, de ces films techniques à la gloire du progrès de l'aviation : appareils-tests, courage de nos héros, voltiges intrépides, on a droit à tout le catalogue, avec au final un défilé d'inventions inutiles ou d'actes de bravoure à la con. Très belle dernière séquence, où un pilote tente d'aller le plus haut possible avant de retomber en torche : le suspense, vraiment bien tenu, se conclut par un crash fracassant et la mort probable de notre héros, on ne s'y attend pas vraiment dans le monde du cartoon.

-

Sans_titreLumière sur les Fêtes (Holiday Highlights) (1940)

Guère passionnant, ce petit tour vers les jours fériés du calendrier américian. De la Saint Valentin à Halloween, chaque fête est l'occasion d'un petit gag, souvent un peu terne malheureusement. A part deux-trois trucs assez inattendus (le renard qui préfère se manger les oeufs en chocolat plutôt que le lapin blanc), voire cruels (le jeune diplômé qui prend immédiatement place dans la queue des demandeurs de pain), on reste dans un esprit bon enfant qui manque d'épices. J'aime quand même beaucoup cette tendance, qui réapparaît dans de nombreux films, d'associer toujours le bonheur ultime des chiens à la présence d'un arbre aux environs : un running gag qui file tout au long de la carrière de Tex, et qui finit par être vraiment drôle à force de répétition.

-

Sans_titreWacky Wildlife (1940)

On retrouve d'ailleurs le gag du chien et de son arbre dans cette excursion au sein de la faune sauvage, absolument hilarante. Avery renouvelle parfaitement ses gags, on est sans arrêt surpris par l'inventivité de la chose et par la rapidité d'exécution : où est-il donc allé chercher cette histoire de crocodile minuscule ("I've been sick") ou de ce cheval qui préfère imiter le bruit du galop plutôt que de galoper ? Il faut vraiment être complètement siphoné pour posséder ce regard si décalé sur la nature : de chaque animal on extirpe immédiatement un gag possible, par sa posture, son cri, voire son image même (le faon qui boit à la rivière comme un sagouin). Un must dans la veine "livre d'images" de Tex.

-

1Le Chien et le Renard (Of Fox and Hounds) (1940)

Le retour de Buggs Bunny... mais sans Buggs Bunny. Ici, un renard est doté du même caractère que le lapin, et on se demande un peu pourquoi Avery n'a pas réutilisé son héros. Tant pis. En tout cas, le gars fait dans le conceptuel, puisqu'il y a en tout et pour tout dans ce film un seul gag, répété 3 fois : un chien con pourchasse un renard, qui lui indique toujours la mauvaise voie pour l'attraper ; d'où chute d'une falaise. On voit bien là le sens du comique de répétition propre à Avery, qu'on retrouvera avec délices dans la série des Beep-Beep. C'est parce qu'on sait que le chien va se vautrer comme précédemment qu'on est heureux, bien vu. Dommage que le reste du métrage soit aussi peu inspiré, au niveau de la trame (un ours sans caractère) et au niveau de l'animation (une image fixe récurrente). On a frôlé le chef-d'oeuvre.

-

Sans_titreThe Crackpot Quail (1941)
Dans la série innombrable des "films de chasse" de Tex Avery, voici le chien con contre la perdrix fûté. Gros défaut de rythme pour le coup, d'autant que ce côté un peu poussif des gags (poussif pour du Avery, hein, c'est-à-dire que ça file quand même pas mal) vient en plus d'un sentiment de déjà-vu : le chien se prend des arbres toutes les 2 minutes, la petite perdrix lui fait des tours pendables, mais le tout ressemble à une compil, ou plutôt à une série de gags inédits que Tex aurait décidé de sortir de ses tiroirs quand même.

-

2The Haunted Mouse (1941)

Il ne reste qu'une copie un peu pourrie de ce film, mais ça permet de se rendre compte quand même qu'il n'avait rien de particulièrement génial. Un chat affamé trouve refuge dans une ville désertée, et est harcelé par une souris-fantôme. C'est un nouvel exemple du sadisme d'Avery, qui torture allègrement ce pauvre félin sans raison, c'en est presque génant à force ! Animation vintage et proprette, gags gentillets et un peu convenus, c'est dans la moyenne du film pour enfants de l'époque, sans plus. Mises à part quelques trouvailles dans la description de la ville déserte au début (un panneau porte la mention "Mr Smith ghost to Washington", ehehe), on reste dans le passable.

--

tortoisebeatshareTortoise beats Hare (1941)
Buggs Bunny est pour cette fois le dindon de la farce, et y perd un peu en caractère : il est coléreux et prétentieux, et on préfère quand il est insolent et malin. Il est confronté à la tortue de la fable, dans une course qui ne contient finalement qu'un gag, récurrent : la tortue a toujours quelques mètres d'avance sur le lapin. C'est la répétition qui fait le gag, comme souvent chez Tex, et ça fonctionne très bien. Avery pousse un peu plus son concept de mise en abîme entre "réalité" et "fiction" en montrant Bunny déchiffrant les inscriptions du générique de début, avant de déchirer l'écran pour entrer dans le cartoon proprement dit.

-

1Porky's Preview (1941)

Une pure merveille d'invention et de mise en abîme. Après une intro un peu convenue où les animaux s'achètent des billets de cinéma (bien aimé ce détail assez trash du gars qui déchire les billets trop vite et arrache du coup l'avant-bras d'un des spectateurs), Porky vient présenter un cartoon réalisé par lui-même. On a alors droit à 4 minutes de pur génie, un dessin animé de Tex Avery... mais raté : musique pleine de couacs, dessins en fil de fer, ratures apparentes à l'écran, décors sommaires. Tout y est des gags, souvent impayables, mais c'est comme si Tex voulait nous montrer l'envers du décor, la patience qu'il faut pour arriver au bon détail (la danse d'un Mexicain reprise trois fois avant de trouver le bon mouvement), la difficulté de réaliser un bon cartoon. Porky est amateur, et pourtant ce petit film est incroyable de beauté, dans son hommage au bricolage, au "fait main". On assiste à la profession de foi d'Avery, ni plus ni moins, qui sait allier le savoir-faire très rigoureux à un esprit amateur et enfantin qu'il a toujours su garder. Sublime.

-

9524544_galGala à Hollywood (Hollywood steps out) (1941)

Une parenthèse au milieu des films à gag, puisque celui-ci n'en comporte que de très discrets. Toute la saveur du film vient de ce défilé de stars caricaturées : tout le gotha de l'âge d'or d'Hollywood est là, de James Stewart à Groucho Marx, de Marlene Dietrich à Buster Keaton, de Johnny Weissmuller à Clark Gable. On s'amuse à reconnaître chacun d'eux, parfaitement rendu dans leurs petits tics de voix et de gestes, parfois encore dans leurs personnages mythiques (Karloff en créature de Frankenstein). Mais à part ce plaisir délicat, on regrette que le film ne soit pas plus inventif, et se contente de cet humour interne, bon enfant mais sans vrai génie. Pour se rendre compte du talent de dessinateur de la Avery team, c'est très bien.

-

hecklinghareThe Heckling Hare (1941)

Le chien idiot de The Crackpot Quail rencontre Bugs Bunny, et c'est très rigolo. Les gags s'affinent méchament dans l'absurde, notamment dans ce final complètement barré : une minute de hurlements de nos deux compères qui tombent dans un précipice... et qui freinent tranquillement au dernier moment pour atterir comme des plumes. Magie du cartoon, qui rend immortels ses personnages sans qu'on n'y trouve quoi que ce soit à redire. Sinon, c'est l'habituel duel entre chasseur et chassé, avec un Buggs toujours aussi fan de bisous baveux. Complètement dénué de méchanceté (à part sur un bon vieux coup de batte de base-ball bien pardonnable), il préfère se foutre tranquillement de la gueule de son poursuivant, tout en gardant une grâce impeccable et en se mettant le public dans la poche (la complicité entre eux est remarquablement amenée).

-

Sans_titreAviation Vacation (1941)

Tiens, encore une expérimentation de la part de Tex : des personnages beaucoup plus réalistes, un ton beaucoup plus adulte (qui parle même des élections présidentielles), un film presque complètement dépourvu de personnages au sens strict. A part ça, on a l'impression d'un catalogue de gags échappés des autres films (surtout de Ceiling Hero et des cartoons "touristiques" passés). Ca donne à tout ça un aspect très décousu, on passe en trois secondes de l'Afrique aux States, d'un gag animalier à une chanson, bof bof. Un gag prodigieux toutefois : le chanteur gêné par un cheveu qui s'est collé sur l'appareil de projection, et qui s'arrête pour engueuler le projectionniste.

-

DownFarmSpeaking of Animals : Down on the Farm (1941)

Toujours à la pointe des tentatives plus ou moins réussies, Tex produit et réalise deux épisodes d'une série animalière décalée. Le principe : filmer en images réelles la vie quotidienne et paisible d'une ferme, et par un savant effet de rotoscopie trop technique pour que je m'y penche, faire parler les animaux avec l'adjonction d'une bouche en cartoon. Ce qui donne bien sûr des gags en pagaille, grâce aux voix souvent inattendues des bestioles, mais aussi à ce fameux art du contre-point qui fit et fera sa gloire. Le hibou pas en voix, le cheval chargé comme un baudet, le putois qui veut se faire des amis, l'écureuil qui tourne en rond dans sa cage comme un fou, bon, c'est amusant, mais un peutrop volontairement tout public pour être vraiment réussi.

-

stewAll This and Rabbit Stew (1941)

Après Elmer et le chien con, c'est maintenant au tour d'un petit black pas fute-fute de pourchasser Buggs Bunny. On se demande bien la raison d'être de ce personnage, qui n'a l'air d'être là que pour qu'on se foute de la gueule de son accent et de ses attitudes caricaturales (le black mollasson). Limite raciste cette fois, le père Tex, ce coup-ci les rumeurs semblent fondées. Est-ce pour ça qu'il n'est pas crédité au générique ? Heureusement ce petit film en profite aussi pour creuser le personnage de Bunny, qui semble prendre de plus en plus de plaisir à être chassé (dès que l'autre perd sa trace, il le siffle). On tombe de plus en plus dans l'absurde total, la nature est envisagée comme une pâte molle déformable à l'envi, c'est parfait. Dommage qu'il y ait ce petit soupçon moral...

-

Sans_titreThe Bug Parade (1941)
Parenthèse dans le monde des insectes, avec un petit tour d'horizon comme sait bien les réussir le compère, genre catalogue des particularités de chaque bestiole : ça va de la guèpe qui perd sa guépière et devient obèse, jusqu'à l'araignée qui choppe carrément une vache dans sa toile, avec même, impolitesse délicieuse en temps de guerre, une allusion... au morpion, qui se fait une joie de pénétrer dans un camp militaire rien que pour lui. C'est très joliment dessiné, sympathique comme tout, plein d'imagination. Du travail certes classique, mais toujours aussi délicat et inventif.-
-

 

speak_animalsSpeaking of Animals : In the Zoo (1941)

Même principe que pour la ferme (la série est d'ailleurs plus longue, mais seuls ces deux épisodes sont réalisés par le gars Tex). Et même impression d'un truc qui ne va pas complètement au bout de ses idées, à cheval entre le documentaire pédagogique pour enfants et le gag bon enfant. Le gars est en tout cas moins empêtré quand il réalise des cartoons que dans ces films qui parent de la même idée, mais dont l'imagination est comme freinée par la technique. On apprécie quand même les petites vannes sur l'éléphant ou l'hippopotame, mais on remercie le Ciel d'avoir convaincu Avery de ne pas insister dans le genre des films à prises de vue réelles.

-

6129555_jpeg_preview_mediumDeux pauvres Orphelins (The Cagey Canari) (1941)
Tom et Jerry, acte 1. La course-poursuite est ici adaptée pour les tout petits, c'est gentillet comme tout, mais ça manque de la patte délirante à laquelle Tex commence à nous habituer à cette époque. Tout l'enjeu pour le chat : bouloter le canari tout en l'empêchant de siffler et de réveiller la vieille. C'est charmant, donc, l'imagination du félin étant admirable. Mais les rythmes sont hésitants, certains gags tirant en longueur, coupés deux secondes trop tard. C'est étonnant de la part du plus speed des réalisateurs. Ca reste regardable, bien sûr, mais c'est aussi comme un retour à ses premiers cartoons, à un avant-Buggs Bunny.

-

Sans_titreAloha Hooey (1942)
Une petite chose sympathique pour continuer, qui change un peu de l'hystérie coutumière de Tex : deux volatiles, une mouette très John Wayne et un corbeau très péquenot, se disputent les faveurs d'une Tahitienne très Dietrich. C'est juste un concours de compétences rigolo, qui manque de nerfs mais reste amusant et gentil. Il y a quand même un concours de lutte gréco-romaine avec une étoile de mer ou une colère d'huitre qui marquent des points. Rien de génial, juste 8 minutes agréables et sans conséquence pour les neurones.

-

vlcsnap_2010_04_18_20h35m35s176Crazy Cruise (1942)
Un cartoon moins innocent qu'il n'en a l'air, surtout sur son dernier plan. Tex nous offre un tour du monde en 6 minutes, depuis Cuba jusqu'au Congo en passant par les States et la forêt amazonnienne. A chaque fois, quelques secondes qui se concluent toujours par le gag le moins attendu (les animaux d'Afrique qui font la queue pour boire... à une fontaine publique, il fallait y penser). Dans la dernière scène, donc, un immonde aigle aux ailes barrées du drapeau japonais attaque de pauvres petits lapins innocents bien achalandés niveau DCA, avant que Buggs Bunny fasse une courte apparition en guest-star, avec ses oreilles barrant d'un triomphal "V" final l'écran. C'est basique, mais ma foi très inventif et réconfortant en ces temps de guerre. Pas encore du niveau du film qui suit, mais déjà relativement engagé.

-

vlcsnap_2009_12_18_14h33m52s189Der Gross Méchant Loup (Blitz Wolf) (1942)

Celui-là est absolument hallucinant : Avery détourne le conte des 3 petits cochons, et en fait un film de propagande anti-nazie d'une frontalité totale. Le loup transformé en monstre gesticulant, les cochons en valeureux soldats ricains armés jusqu'aux dents. La bataille fait rage, et Tex en profite pour appuyer sévèrement où ça fait mal (l'angélisme des pro-collabos, le surarmement militaire...). Le film est truffé de références à l'actualité de ces temps troublés, et insulte ouvertement Hitler (voir le carton d'ouverture ci-contre), rêvant de le transformer en "descente de lit", et fantasmant une mort dans d'atroces souffrances. Voilà THE film qui ridiculise le Fürher, qui doit être mis au même rang que The great Dictator de Chaplin pour le moins. C'est même plus de la propagande, c'est de l'anarchie punkoïde et agressive : génialissime.

-

vlcsnap_2009_12_18_16h54m54s200Oiseau du Matin, chagrin (The Early Bird Dood It !) (1942)

La chaîne alimentaire expliquée aux enfants : l'oiseau mange le ver, le chat mange l'oiseau. Mouais, sauf que là, chacun s'envoie des grands coups de gourdin dans la tête, balance l'autre dans les précipices et cavale dans tous les coins de l'écran. Tex ressort quelques gags, mais les paufine agréablement, c'est enlevé et tonitruant, parfait. Les personnages s'arrêtent même en pleine bagarre pour contempler l'affiche du cartoon qu'ils sont en train de jouer. Pour le reste, c'est le classique film de courses-poursuites à rallonge, genre à lui seul dans la filmo d'Avery. De plus, la fin est bien méchante, et inattendue.

-

dumb_hounded_5Droopy Fin Limier (Dumb-Hounded) (1943)

Naissance de Droopy, on s'incline. Un des plus célèbres Avery, et pour cause : une course-poursuite non-sensique qui vire à l’abstraction pure, dans laquelle Avery tente vraiment d’aller au bout du bout de ses idées. On y trouve le loup dérapant en-dehors de la pellicule elle-même, ou se jetant d’un immeuble tellement haut qu’on y voit la carte complète des USA. Le sens du rythme est bluffant, surtout dans les ellipses des premières scènes : trois plans et l’action est lancée. Plus aucun scénario : juste un gag, un seul : Droopy est toujours là où se trouve le loup, où qu’il aille. Pas plus. La simplicité faire cartoon.

-

vlcsnap_2009_12_18_19h01m58s119Le petit Chaperon chauffé à blanc (Red Hot Riding Hood) (1943)

Quel bonheur ! Une nouvelle fois, Tex va chercher dans les bons vieux contes pour enfants, et en ressort avec un délire franchement malpoli qui devrait faire hurler de terreur les enfants. Les personnages niaiseux des contes (suivez mon regard vers Walt) se rebellent : ils veulent du trash. Ils vont en avoir, dame : le petit chaperon rouge est une bombasse de cabaret, le loup un obsédé, la mère-grand une nympho type vieille actrice hollywoodienne. Le tout est absolument insensé, les allusions sexuelles fusent avec une santé communicative, l'excès est partout. C'est dans ce film-là qu'il y a les fameux cris sexuels du loup qui démonte tout à la vue des formes du chaperon rouge, et c'est plus que génial de constater l'invention et le surenchère de la chose. Depuis deux-trois films, on se dit que Tex n'arrivera pas à aller plus haut : à chaque fois, il est un cran au-dessus.

-

vlcsnap_2009_12_25_11h16m12s72Qui a tué Qui ? (Who Killed Who ?) (1943)

Quelques défauts de rythme et de graphisme dans cette parodie des productions à la Roger Corman mêlant à bon compte polar et épouvante. C'est dans les décors que Tex se montre étrangement paresseux pour cette fois : tristounes et unis, ils ne servent que de toile de fond à l'enquête absurde. Dommage, car pour le coup les idées sont de plus en plus surréalistes dans le sens historique du terme (on ouvre un placard, et 400 majordomes tombent assassinés), l'humour y est noir et presque glacial, c'est nouveau chez Avery. Tout comme sont nouveaux ces plans réels insérés dans le dessin animé. Une transition intrigante, vraiment à part dans l'oeuvre.

-

vlcsnap_2009_12_30_10h58m28s193La Famille Jambonneau (One Ham's Family) (1943)

Assez classique dans son scénario, ce cartoon marque pourtant un pas de plus dans le raffinement des gags. C'est le coup habituel du loup qui poursuit l'innocente victime (décliné déjà 180 fois avec différents animaux), mais ici, la dite victime est un sale môme vraiment odieux, ce qui brouille subtilement les pistes de l'identification du spectateur aux personnages. Certes, l'humour est du côté du petit cochon, et l'imagination qu'il déploie pour torturer ce pauvre loup est impressionnante (cuire un gateau en 10 secondes juste pour le plaisir de le lui balancer à la tête, foutre le feu à sa queue et le prévenir par télégramme) ; mais il finit par être si agaçant (il fait même crisser une craie sur un tableau juste pour énerver le public) qu'on en vient à rêver que le loup le choppe enfin. Un personnage donc très subtil dans la galerie averyenne, qui suffit à faire de ce film un des incontournables du gars.

-

vlcsnap_2009_12_30_11h53m23s127Mieux Vautour que jamais (What's Buzzin' Buzzard ?) (1943)

Nettement en-dessous au niveau des gags assez peu inventifs, ce film continue pourtant dans une veine sadique du meilleur effet. Le seul enjeu : deux vautours veulent se bouffer l'un l'autre, et les moyens pour y parvenir sont sans pitié. Les hachoirs volent, j'aime mieux vous le dire. Malheureusement, des personnages peu sympathiques, un rythme un peu lourd, des décors pauvrets, font de ce cartoon un des plus oubliables.

-

vlcsnap_2010_01_09_20h35m29s66Screwball Squirrell (1944)
Mise en abîme totale cette fois-ci, l'essentiel des gags reposant sur le fait qu'on est en train de regarder un film : l'écureuil fou (nouveau personnage, mais qui ressemble finalement à un mix entre Buggs Bunny et Daffy Duck) prend littéralement le cartoon en otage en virant un écureuil très disneyen de l'écran (Bambi date de 1942...) ; il prévoit la suite de ses actes en levant un coin de l'image pour voir la scène suivante ; il change le disque en plein milieu de la course-poursuite ; c'est lui-même qui fait les bruitages. Plutôt que de reconnaître que son système se répète, même brillamment, Avery préfère en démonter tous les rouages en direct, en prouvant que, malgré le fait qu'on connaisse à l'avance toutes les chutes des gags, il parvient quand même à nous amuser et à nous surprendre. Voilà donc un film quasi-expérimental et d'une profondeur inattendue. Comme en plus, c'est rigolo comme tout, vous me voyez satisfait.

--

vlcsnap_2010_01_09_21h24m08s74La Batte Folle (Batty Baseball) (1944)
Même souci que pour Screwball Football : on est un peu extérieur. Ce film est une parodie de match de base-ball, sport que je n'ai jamais compris, et du coup pas mal de gags passent à l'as. On admirera pourtant quelques inspirations, notamment au tout début : le match est si échevelé qu'on oublie de balancer le générique, jusqu'à ce qu'un joueur s'interrompe pour le réclamer ("Il est où, le lion MGM ?"). A part ça, c'est agréable, légèrement gore (le spectateur qui hurle "à mort l'arbitre" jusqu'à ce qu'on entende un coup de feu), mais ça reste dispensable. On regrette surtout le laisser-aller dans le décor, les toiles de fond étant vraiment brossées à gros traits.

--

vlcsnap_2010_01_27_10h05m21s229Happy-Go-Nutty (1944)

Le retour de l'écureuil dingue, mais qui tourne un chouille en rond pour cette fois. Je ne sais pas, une sorte de manque d'enthousiasme de la part du Tex qui en a peut-être un peu marre de réaliser des courses-poursuites. Ca reste super-inventif, mais ça ne renouvelle rien non plus : on l'a déjà vu, quoi. Seuls quelques gags complètement gratuits remportent l'adhésion : une pause Coca en plein milieu de la poursuite, un coup de téléphone non-sensique, et surtout l'idée finale : les deux héros courent tellement vite qu'ils dépassent le carton "The End". Ca, il faut s'appeler Tex Avery pour l'inventer.

--

vlcsnap_2010_01_28_20h01m54s238Mou du Genou (Big Heel-Watha) (1944)

Ca ne s'arrange pas beaucoup avec cette nouvelle aventure de l'écureuil fou, ici pourchassé par un Indien idiot (genre Droopy mais avec des plumes). Comble dans l'oeuvre du Tex : on arrive à prévoir à l'avance plusieur gags (la poursuite en canoë à un seul canoë, ou la laideur de la fille du chef une fois son masque tombé). Bien sûr, ça reste barré et absurde à souhait, mais le rythme est étrangement heurté, certaines idées traînant en longueur. Il manque cette petite touche de grand n'importe-quoi à laquelle Avery nous a habitués ; tel quel, ce film est un cartoon parmi d'autres, si on veut exagérer un chouille.

--

vlcsnap_2010_03_04_22h46m47s94L'Ecureuil Buissonnier (The Screwy Truant) (1945)
Et rebelote : ce film ressemble aux précédents, avec même quelques gags qu'on a déjà vus ailleurs dans l'oeuvre de Tex. Le système commence à accuser le coup, d'autant que techniquement, le dessin lui-même est assez pauvre : des décors réduits à leur plus simple expression, un arrière-plan uni assez paresseux. Bon, bien sûr, il reste quelques inventions savoureuses : un petit chaperon qui se trompe de cartoon, un coffre du "parfait assommeur de chien" qui donne lieu à une surenchère, ce genre de choses... Mais tout ça sent un peu le réchauffé, pour tout dire. On attend un tournant dans l'oeuvre de Tex ; on l'attend en se marrant bien, certes, mais on l'attend.

--

jerky_turkeyJerky Turkey (1945)
... tournant qui ne viendra pas encore cette fois. On oublie l'écureuil fou, ce qui, à mon avis, n'est pas un mal, et on s'intéresse à nouveau à ce type au gros nez assez marrant qui part à la chasse à la dinde. La dinde est une sorte de Popeye grand crin, et on espère un peu plus de saveur, d'autant que le cartoon commence sur de caustiques clins d'oeil à la politique américaine en cette année 1945. Mais foin : c'est une course-poursuite classique, qui recycle encore quelques gags du coup assez attendus. Au crédit de la chose, notons un goût retrouvé pour les jolis décors (un paysage hivernal coloré tout en pastels), mais ça ne suffit pas à déclencher les passions. Ca reste dans la moyenne, pas plus.

--

vlcsnap_2010_03_04_23h17m11s159Le Meurtre de Dan McGoo (The Shooting of Dan McGoo) (1945)
Du coup, Tex revient à ce qu'il fait le mieux : le délire sexuel. Ce film reprend très largement les gags de Red Hot Riding Hood, mais on s'en fout : c'est tellement hilarant qu'on ne s'en lasse pas. Nous voici dans un saloon du Klondike, avec ses buveurs invétérés (qui picolent mêmes morts, comme Shang), son héros local (Droopy, qui ouvre le cartoon avec "Hello, frères contribuables" et le termine avec son célèbre "You know what, I'm happy"), sa bombasse et son méchant obsédé sexuel. Le grand moment, comme d'hab, c'est la danse de la donzelle devant le loup absolument déchaîné de désir : la succession de poses qu'il prend pour suggérer qu'il se taperait bien la mignonne est impressionnante dans les rythmes et l'invention. C'est donc un cartoon parfait et éternel, tout en suggestion coquines et en impolitesse : on y voit quand même une potence prête à accueillir un enfant (avec réduction de tarif), ou un barman qui campe fermement devant un dessin pornographique comme un père La Morale. You know what ?

--

vlcsnap_2010_03_05_10h28m29s0Swing Shift Cinderella (1945)

On continue dans la même veine, avec ce quasi-remake : toujours le loup, toujours la bombe qui le rend hystérique, avec cette fois un habile mélange entre cet esprit sexuel et l'autre inspiration éternelle de Tex : le conte. Cendrillon est une ouvrière à la chaîne, sa tante une nympho dynamique, le loup se trompe de cible dans un premier temps (il poursuit le petit Chaperon rouge) ; le tout se termine par les hurlements d'amour des uns pour les autres, le tout à base de grands coups de maillets et de poursuites infernales. Franchement que du bonheur, tous les gags sont parfaits, l'animation est brillante (la danse de Cendrillon...), ça cultive un petit ton "X-rated" qui fait plaisir à voir, et c'est d'une audace impressionnante. Poursuivi par la vieille, le loup va jusqu'à courir sur la caméra qui le filme, donc sur l'écran, donc sur nous : la mise en abîme n'a plus de limite. Un chef d'oeuvre.

--

vlcsnap_2010_03_05_14h30m30s55Wild and Woolfy (1945)

Retour au western, avec ce film plutôt classique qui oppose une nouvelle fois Droopy au loup obsédé. On refait un petit tour vers les saloons enfumés pour un round supplémentaire autour de la jolie pépée qui déchaîne les passions, puis course-poursuite habituelle, un gag par seconde et des coups de maillets à vous tuer un boeuf. Un sentiment de déjà-vu, donc, même si c'est comme toujours parfaitement rythmé et complètement barré. Le meilleur gag : un cow-boy terrorisé par Woolfy et qui retourne à l'état animal, la queue entre les jambes, comme un éternel aller-retour bête/homme/bête vertigineux.

--

vlcsnap_2010_03_11_23h51m22s119Lenny s'ennuie (Lonesome Lenny) (1946)
Et retour de l'écureuil fou, cette fois aux prises non avec un ennemi qui veut lui faire la peau, mais avec un gros toutou affectueux qui cherche un ami. Les farces terroristes de notre copain l'écureuil en sont d'autant plus cruelles : tout ce que veut l'autre, c'est de l'affection (qu'il exprime, certes, en brisant les os de ses camarades de jeu, mais bon). En tout cas, les gags sont beaucoup à base de mutations des corps : têtes qui rétrécissent, bras qui s'allongent démesurément, peau qui se déchire (!), etc. Ca en fait un très bon moment légèrement malsain, et un des cartoons les plus "pour adultes seulement" de Tex. La preuve : on termine ni plus ni moins par la mort de l'écureuil, broyé par la tendresse de Lenny.

--

vlcsnap_2010_03_20_11h11m55s17The Hick Chick (1946)

Assurément un des Tex les plus poussifs, malgré un personnage assez marrant de poulet mollasson et crétin. Très mal construit dans ses premières séquences, qui s'enchaînent péniblement, le film est très peu drôle, la plupat des gags étant très attendus, un comble pour Avery. Seul s'en sort un taureau à qui on fait systématiquement la peau : il se retrouve sans arrêt à poil, et finit par se faire sauter la cervelle. A part ça, on se demande bien ce qui a pu pousser Tex à ajouter cette énième et inutile course-poursuite à sa carrière. Les décors sont brossés au rouleau, il n'y a pas de personnage et pas d'"enjeu" réel. Ca m'arrache une jambe, mais c'est la première fois que je m'ennuie à un Tex Avery !

--

vlcsnap_2010_04_07_22h34m55s52Un de la Police Montée (Northwest Hounded Police) (1946)

Un remake en bonne et dûe forme de Dumb-Hounded, et malgré ça, on fonctionne à mort. Voilà un des plus purs délires du Tex, un film qui ne recule devant aucun excès, aucune idée, aucun gag même improbable. C'est le classique coup de Droopy qui est toujours aux endroits où on ne l'attend pas, avec quelques gags déjà vus dans la première version (le loup qui sort de la pellicule tellement il va vite), et d'autres absolument sidérants (le loup qui se refait faire la tronche par un chirurgien, et qui se retrouve avec la gueule de son poursuivant ; ou le même loup qui assiste à son propre film au cinéma). On a l'impression qu'il n'y a aucune limite à l'imaginaton d'Avery, et il y a sans mentir un gag toutes les deux secondes. Un exercice de style virtuosissime, tout en rythme, fort bien dessiné qui plus est. Chef-d'oeuvre.

--

vlcsnap_2010_04_07_22h51m20s171Viens Poupoule (Henpecked Hoboes) (1946)

Sympathique petit film, puisque qu'on y retrouve le futé Geôôôôdge et son benêt de frêre Junior. Leur truc, c'est de choper une poule, et on se doute bien que ça va pas se passer très bien. On sait d'avance tout ce qui va se passer, dans l'ordre, mais c'est comme le Guignol : le simple plaisir de savourer à l'avance les gags et les baffes que va se prendre Junior. C'est souriant tout plein, avec même ça et là quelques inspirations un peu plus sérieuses qui marquent des points : au moment où les compères attrapent enfin la poule, Junior se rebelle au nom de l'amour maternel (il est déguisé en poussin et se prend à son rôle) et défend sa môman. Quant au gimmick du coq qui fait tout le voyage depuis le Pôle Nord pour régler son compte avec son épouse, il est savoureux dans le timing. Belle petite chose modeste.

--

vlcsnap_2010_04_08_13h22m39s105Chasseurs de Chien (Hound Hunters) (1947)

Beaucoup plus passable, un Tex trop gentillet qui reprend pourtant les deux mêmes personnages, mais affadis. C'est clairement pour les tout-petits, ça manque franchement de gnaque, mais ça reste relativement plaisant : nos deux gusses sont engagés à la fourrière et rivalisent de plans improbales pour attraper un minuscule chien gentil : se déguiser en chat ou en borne-incendie pour attirer la gente canine, on se dit bien que ça ne marchera jamais, et c'est le cas. Le souci, c'est que ça manque de "too much", de bonnes grosses baffes, ça reste tranquille et guère passionnant.

-

vlcsnap_2010_04_08_18h37m56s56Les Chevaliers du Feu (Red Hot Rangers) (1947)

Ca ne s'arrange pas avec celui-ci, décidément Tex et ses dessinateurs manquent un peu d'élan en cette année 1947. George et Junior sont maintenant pompiers, et doivent lutter contre le feu (joliment représenté par une flammèche lutine et buggsbunnyesque). Les gags sont cette fois franchement poussifs (le gars qui scie la branche sur laquelle il est assis, honnêtement...), et le dessin affreusement plat. Au niveau technique, on est partisan du moindre effort : une forêt brossée à gros traits, des personnages posés à plat là-dessus, et roule. Avery ressemble à tous ses collègues avec ce film, et c'est un des plus gros reproches qu'il a dû entendre. Consensuel, légèrement lénifiant, pas très drôle, on attend la suite avec angoisse...

--

6988234_jpeg_preview_largeUncle Tom's Cabaña (1947)
Encore un procès en racisme pour le père Tex, qui n'en mérite pas tant : ce petit film est bien innocent. Certes, les gros blacks ont la lippe abondante et la mauvaise foi facile, mais tout ça reste dans la caricature sans danger. Il s'agit d'une réécriture assez... personnelle de l'histoire de l'Oncle Tom, ici aux prises avec le capitaliste de base (Mr Viper, déjà rencontré plusieurs fois) qui veut lui piquer sa cabane. Le vieux gars en fait une sorte de bouge érotique, avec l'éternelle bimbo susurrant des romances et le méchant qui se mange les mains tant il est fou d'elle. Les gags ont déjà presque tous été vus dans d'autres films de Tex, mais fonctionnent toujours, et la fin du film envoie pas mal dans l'excès. Cela dit, on reste dans ses pantoufles, avec juste le plaisir de retrouver les motifs averesques éternels, sans plus.

--

vlcsnap_2010_04_10_00h43m15s118Le Lion Frapadingue (Slap Happy Lion) (1947)

Du pur plaisir non-sensique comme on les aime, juste là pour le bonheur de la surenchère gratuite. Tex invente un de ses personnages les plus hystériques, en la personne d'une minuscule souris qui rend complètement dingue un lion énorme : la somme de tortures qu'elle lui fait subir force le respect, elle est proprement incroyable. Le cartoon suit son rythme, à savoir que ce n'est plus un gag par seconde, mais 12. Ca ne sert à rien, ça ne raconte rien, c'est juste du délire poussé jusque dans ses plus extrêmes limites. Voir tous les animaux de la jungle fuir devant les hurlements du lion est un des plus grands moments de la carrière du Tex (le zèbre qui sort de ses rayures, l'autruche qui part avec son trou, le kangourou qui rentre dans sa propre poche), qui livre là son film le plus rythmiquement impressionnant. C'est de plus le grand retour à un dessin soigné après une série bien baclée. Enorme.

--

vlcsnap_2010_04_18_12h35m30s130Le Canari de 500 kg (King-Size Canary) (1947)

Là aussi, grand moment de surenchère effrénée, où les courses-poursuites habituelles (ici entre un chat, un canari, une souris et un chien) se résument à un seul effet : qui sera plus gros que l'autre. Tout le monde ingurgite une potion pour grandir, devient de plus en plus énorme, et les 8 minutes sont entièrement consacrées à cela, sans plus. Connaissant le no-limit de Tex, on sait que ça va aller très loin, et c'est le cas effectivement : le bouchon est poussé toujours plus loin, dans un délire parfaitement jouissif. Il y a là-dedans le meilleur gag de la carrière d'Avery (la souris qui démonte le visage du chat et le remonte ailleurs pour s'assurer qu'elle est bien poursuivie par lui, mmm, faut le voir), c'est que du bonheur. Un bonheur idiot, régressif, sans conséquence : parfait.

-

vlcsnap_2010_04_18_13h55m55s250Un Jour ma Puce viendra (What Price Fleadom) (1948)

Plus innocent, mais mignon quand même, voici les relations entre un cabot et sa puce. Les compères filent la vie parfaite, mangent des haricots et s'aiment d'amour tendre. Mais "cherchez la femme", comme dit l'autre... Ce film est destiné aux tout petits, il contient donc peu de vrai délire, mais on passe quand même un moment sympathique, grâce à deux ou trois gags bien barrés (le chien qui se retrouve avec son visage pris dans le papier tue-mouche, le vieux qui contient dans sa barbe des oiseaux, des canards et même un chasseur) et à des personnages craquants joliment sonorisés (les puces et leur tut-tut). Oubliable...

-

vlcsnap_2010_04_18_20h06m37s199Little 'Tinker (1948)
Rhhhooo que c'est mignon. L'historiette craquante d'un putois qui cherche l'amour, mais qui pue tellement que tout le monde le fuit. Doté d'une morale saine (chacun a sa chacune quelque part, suffit de chercher), ce petit film est délicieux, même si techniquement c'est un peu léger : les dessins sont sans grâce, parfois même un peu moche. mais tout ça est si romantique qu'on ferme les yeux sur les défauts visuels. En plus, la scène centrale est surtout un prétexte à se foutre de la gueule de Frank Sinatra, bourreau des coeurs certes, mais aussi véritable squelette ambulant ironiquement fustigé. Il y a là-dedans un petit côté douloureux pas inintéressant (l'amour et ses difficultés) qui le fait sortir du simple film pour enfants, c'est une réussite...

-

hpp37Half-Pint Pygmy (1948)

Oui, là on peut comprendre que les ligues anti-racistes aient pu ralouiller un peu : Tex nous refait le coup de George et Junior (tiens c'est des ours, ce coup-ci...) qui pourchassent leur proie, mais ce coup-ci cette dernière est un pygmée en chair et en os sur le crâne, dont le comportement est plutôt bestial et basique. Douteux, c'est sûr. Par contre, pour le reste, et malgré un montage un poil poussif, c'est du bonheur dans les gags. Tous les animaux de la jungle sont exploités dans toutes leurs possibilités physiques, et tout ça est surtout à base de démantibulations de corps, d'arrachages de têtes ou de mutations improbables. La dernière partie est un exemple du sens du rythme chez Avery, il y a un truc tordant toutes les secondes, sans mentir. Dommage qu'il y ait cette ambiguité-là, on aurait atteint au très grand.

-

vlcsnap_2010_04_18_20h19m01s219Canard Chanceux (Lucky Ducky) (1948)

Comme déjà dans le passé, voici un canard barjot qui fait des misères à deux chasseurs bas du bulbe. Sauf qu'ici, vraie trouvaille, il s'agit d'un petit caneton nouveau-né, ce qui ajoute encore à la dérision de la poursuite. Tex multiplie le grand n'importe quoi, et revient en grande forme à travers quelques gags renversants : les personnages qui sortent du Technicolor et apparaissent soudain en noir et blanc, ou le moteur d'un bateau qui sculpte la nature... Très ironique et toujours du côté du plus faible, voilà un cartoon qui cultive une saine folie sans aucun dialogue, juste pour le plaisir de la virtuosité. Parfait, donc, de fait.

-

vlcsnap_2010_04_18_23h26m35s119Le Chat qui détestait les gens (The Cat that Hated People) (1948)
Celui-là est complètement à part dans l'oeuvre d'Avery, cultivant un ton amer et pour le coup complètement nihiliste, et usant d'un imaginaire absolument surréaliste. 1ère partie : un chat misanthrope fait la liste des misères que lui infligent les hommes, et c'est vrai que la pauvre bête est humiliée, battue, frustrée à qui mieux mieux. Il y a un raffinement dans la somme des tortures qui finit par être glaçant, c'est très noir. 2ème partie : exilé sur la Lune, le chat suit encore plus de souffrances de la part des extra-terrestres. On a droit ici à un bestiaire sidérant, que n'auraient pas renié Raymond Queneau ou Henri Michaux. On va de plus en plus loin dans le sadisme envers ce pauvre matou, qui finit par rejoindre la Terre où il retrouve avec plaisir les hommes qui le piétinent. Ce cartoon est comme en colère, aux frontières du punk, presque pas drôle à force d'être dur. Avery atteint un sommet dans son côté sombre et ambigu : un film résolument pour adultes, une pure merveille inattendue.

-

vlcsnap_2010_04_19_00h03m59s36Blackie la Poisse (Bad Luck Blackie) (1949)

Le gars poursuit encore son inspiration sadique avec cette démonstration de jeux cruels : d'abord ceux d'un chien contre un petit chat tout mignon, ensuite celui d'un matou porte-poisse au même chien. Le clébard se ramasse des objets de plus en plus lourds sur la caboche (ça part d'un pot de fleurs pour se terminer sur un paquebot), et c'est très fun d'assister à cette montée en puissance qui semble infinie. Il y a une idée qui semble beaucoup plus subtile que d'habitude dans les clowneries de Tex : le chat ne porte la poisse que quand il est noir ; il suffit de le peindre en blanc pour qu'il perde son pouvoir. Une autre manière de délirer, quoi.

-

vlcsnap_2010_04_19_00h23m25s174Señor Droopy (1949)
Le grand retour de Droopy, qui a perdu en cours de route en pouvoirs, mais a gagné en sensibilité et en drôlerie. Il n'apparaît plus à tous les coins du décor pour rendre le loup dingue, mais il est dôté d'un petit coeur sensible qui le rend invulnérable. Le film se déroule presque classiquement, à travers une corrida pleine de gags rigolos (c'est une sorte de lointain remake de Picador Porky, le film des années 30) mais un chouille attendus, pour culminer avec une riche idée : Droopy épouse une actrice réelle, et se retrouve sur ses genoux lors du plan final. Il ne manquait que ça pour que Tex balance vraiment dans le méta-langage : après les innombrables gags qui tournaient autour de l'utilisation même du cartoon en train de se faire par les personnages, voici les personnages dessinés qui rentrent définitivement dans la réalité.

-

340x_9f17ac38f1d6414ee5276ce6a6ff352aLa Maison du Futur (The House of Tomorrow) (1949)

6 minutes de critique caustique du progrès et de la société de consommation. A travers un film d’entreprise grand crin, ce film nous montre à peu près toutes les inutilités de la maison de 2050. Mon innovation préférée : le toaster qui, au lieu de faire sauter le pain grillé, fait sauter les habitants de la maison. Capital. Avery sait se montrer particulièrement cruel à certains moments, notamment avec ce fauteuil adaptable à tous les âges et qui se transforme en chaise électrique quand c’est la belle-mère qui s’installe. On se croirait souvent retourné chez Mon Oncle de Tati, avec en plus ce petit côté Oulipo qui fait merveille. Un pur chef-d’œuvre d’invention.

-

Nuit de Chien (Dogvlcsnap_2010_04_22_19h30m07s229gone Tired) (1949)
Grosse baisse de rythme ici, avec ce petit film qui nous présente deux personnages pas du tout attachants : un chien de chasse sans caractère, et surtout un lapin gentil qu'on croirait tout droit sorti de chez l'oncle Walt. Aucune dérision ou presque, ces deux-là sont trop mignonnets pour être vraiment drôles. Côté technique, ça pèche aussi pas mal, c'est cabossé au niveau des rythmes, bref, on ne reconnaît pas notre bon vieux Tex dans ce cartoon gentil et mignon qui ne fait pas de mal à une mouche.

-

vlcsnap_2010_04_24_11h42m05s187Un Cador en Or (Wags to Riches) (1949)

Un Droopy finalement assez proche d'un Beep-Beep : l'enjeu du film, c'est comment le gros chien con va réussir à éliminer notre Droopy pour toucher un héritage. Les idées ne manquent pas, mais c'est surtout dans l'accumulation des chutes et autres explosions en pleine tronche que ça fonctionne. On sait exactement, à chaque fois, comment Droopy va s'en sortir (c'est-à-dire absurdement), mais la poilade vient du jeu de massacre effectué sur son ennemi : tronche à l'envers, démantèlement de tout le corps, trous et bosses en tout genre. On a franchement mal pour lui, et c'est très drôle, d'autant que pour sa part Droopy ne se sépare jamais de sa posture mi-dépressive mi-flegmatique qui fait toujours merveille.

-

vlcsnap_2010_06_08_19h31m36s213Le Petit Chaperon Rural (Little Rural Riding Hood) (1949)

C'est bête à dire, mais on finit par s'habituer à ces loups obsédés sexuels qui matent des chanteuses de cabaret à tenue légère. Cette nouvelle variation sur le genre (on agrémente ces gags déjà vus d'un petit duel entre ville et campagne) est donc plaisante, mais guère novatrice par rapport aux films passés. Toujours marrant, cela dit, de voir le loup se démantibuler dans tous les sens devant les charmes de la donzelle ; mais c'est comme si, à chaque fois que Tex était en manque d'imagination, il ne savait que revenir à ses succès. Un peu comme ces contes que les enfants aiment entendre racontés de la même façon tous les soirs.

-

vlcsnap_2010_10_15_19h26m55s224Out-Foxed (1949)

Encore un petit Droopy, mais qui se fait méchamment voler la vedette par un renard de la plus belle extraction, un aristocrate monocle à l'oeil qui se déjoue des chiens cons avec un flegme imparable. Grâce à lui, ce cartoon somme toute classique dans son déroulement gagne en classe, et tant pis si les gags sont assez attendus ou si les dessins sont parfois vite brossés. Contre la violence du monde, Avery propose Droopy, d'une politesse exquise avec sa proie, qui prend tout son temps, et le Renard, tempéré et à l'écoute de son prédateur. Le couple le plus démocratique qui soit.

-

vlcsnap_2010_10_16_00h35m37s94Le Chat postiche (The Counterfeit Cat) (1949)

Bof bof bof. Avery a un peu de mal à se renouveler avec cette petite suite de gags tournant autour d'un chien qui protège un canari convoité par un chat. C'est amusant, mais quand on connaît le goût de Tex pour la surenchère, c'est assez court en bouche. Les gags s'arrêtent trop tôt, demeurant dans le gentillet sans jamais atteindre au délire qu'on est en droit d'attendre du sieur. Du coup, on reste fixé sur la pure technique, assez paresseuse ici (des à-plats de couleurs, des personnages dessinés au plus vague). Reste la dernière image, enfin un peu impure : un chat et un chien, le haut du crâne arraché et recollé à la va-vite l'un à la place de l'autre.

-

vlcsnap_2010_10_21_22h08m21s72Le Chat ventriloque (Ventriloquist Cat) (1950)

Il en faut franchement pas beaucoup pour amuser notre Tex et donner lieu à 7 minutes de cartoon : ici, un chat qui trouve un appareil pour faire miauler les poubelles, les pylones et les bâtons de dynamite, un chien un peu con-con à ses trousses, et c'est plié. Encore une fois, c'est un festival d'explosions en pleine tête, de mutations physiques improbables et de non-sens, c'est donc très amusant. Au niveau technique, en plus, il y a quelques très jolis expressions de visage (surtout sur la meute de chiens de la fin), et des décors plaisants. Un Tex au-dessus de la moyenne, sans aucun doute.

-

vlcsnap_2010_10_23_14h49m54s250Le Coucou (The Cuckoo Clock) (1950)

Alors là, grand grand film qui nous montre un Tex flirter avec le non-sens et le concept : tout repose sur un chat devenant dépressif à cause d'un coucou suisse complètement barré. Ca commence par un hommage aux films d'épouvante de la Hammer autant quà Edgar Poe, avec ce générique sans musique, effrayant, suivi par un travelling gris métallisé le long de murs nus. Ca se poursuit avec une succession d'expressions populaires prises au pied de la lettre (le chat qui dit "je pars en morceaux", et qui se met à perdre ses membres), et ensuite c'est du pur délire sadique, notre félin subissant les assauts du coucou. Celui-ci est une merveille de personnage, yeux à la Picasso et démarche à la Chaplin, et ses trouvailles pour torturer son ennemi sont à chaque fois renversantes (ma préférée : il se multiplie le long d'une canne de golf, puis redevient un seul pour assommer le chat). Tex renouvelle merveilleusement son stock de gags, c'est parfaitement hilarant.

-

vlcsnap_2010_10_23_15h04m36s108Le Trou modèle (Garden Gopher) (1950)

Plus classique mais non moins efficace, cet cartoon montre l'habituelle course-poursuite entre deux ennemis, ici un chien et une taupe. On a beau connaître tout ça par coeur, anticiper à chaque fois la chute du gag, on est toujours aussi étonné par l'invention du maître, surtout dans les différentes expressions d'un toutou après qu'il a reçu sur la tronche un boulet de canon, un bâton de dynamite ou un marteau géant. C'est ça qui fait toute la drôlerie de la chose : le résultat physique des idioties du chien. Dommage que la taupe soit assez terne dans sa représentation (notons toutefois qu'elle a une voix poilante), et que la fin ne soit pas à la hauteur du reste. Mais sinon, une merveille, bien sûr.

-

vlcsnap_2010_10_23_15h19m11s151Le Champion a du chien (The Chump Champ) (1950)

Droopy aux Jeux olympiques, allez pourquoi pas, ça fait toujours plaisir de retrouver le toutou lymphatique. Ceci dit, on est un peu dans le déjà-vu, ni plus ni moins. C'est rigolo, mais ça ressemble à tous les autres Droopy (ça fait partie du plaisir, c'est vrai). Pourtant, l'imagination de son ennemi est totale, et certaines trouvailles sont bluffantes (détourner la ligne blanche du stade pour que Droopy se perde, ou disposer une tente de voyante en plein milieu du 1500 mètres). Mais le genre semble un peu trop balisé pour encore vraiment surprendre.

-

vlcsnap_2010_10_23_15h28m36s179Le gentil Cordonnier (The Peachy Cobbler) (1950)

Tex Avery est vraiment très bon quand il mèle, comme ici, le pur gag à la simple fantaisie, à l'émerveillement de l'enfance. Techniquement impressionnant (c'est finalement assez rare chez Avery) par son mélange entre des images très réalistes, quasi-photographiques, et du trait de cartoon classique, ce petit conte mignonnet montre un Tex revenir à ses premières amours des années 30, celles des histoires à raconter au coin du feu, sans ironie. Mais en 15 ans, il a aussi affiné son sens du gag, et s'en donne à coeur joie aussi. Résultat : une perfection, alternant les trouvailles d'humour exécutées en 3 secondes et les temps plus longs consacrés à la comédie musicale (des chaussures qui dansent toutes seules) ou à la narration (le début, magnifique). Du cinéma pour petits et grands, comme on dit, qui montre que l'esprit d'enfance du Tex est demeuré intact.

-

vlcsnap_2010_10_27_23h05m43s133Cocoricador (Cock-a-doodle Dog) (1951)
Retour vers le dessin animé clairement adressé aux petits, avec cette historiette de chien qui n'arrive pas à dormir parce qu'un coq hurle sans arrêt. On note de jolis dessins, surtout dans le coucher de soleil du tout début, et dans certains paysages par la suite ; on note quelques idées fendardes, comme cette carte routière qui s'inscrit dans les yeux du toutou pour montrer qu'il est bien fatigué. Mais pour le reste, on demeure dans le classique, et la plupart des gags est devinable à l'avance. Un bon exemple, cela dit, du sadisme de Tex, puisqu'on ne peut que compatir et partager la douleur du chien, mais que c'est ce putain de coq qui triomphe à chaque fois.

-

vlcsnap_2010_10_27_23h18m22s41Droopy Trompe-la-mort (Daredevil Droopy) (1951)

Si les films récents du Tex semblaient montrer un certain soin apporté à la technique, ce n'est pas le cas avec celui-là, qui est un des plus pauvres au niveau du graphisme. Droopy est curieusement inexpressif, et l'ensemble est assez baclé. Cela dit, la science du gag est toujours bien en place, avec cette succession échevelée de très courtes scènes qui souvent ne prennent même pas la peine d'aller au bout : quelques secondes, boum un gag, et on passe à la suite. Comme toujours, le plaisir vient des différentes façons qu'a le fâcheux de se ramasser des explosifs dans la gueule, ou de chuter de 30 mètres de haut, ou de recevoir des arbres sur la tronche. Sympa, dommage que le dessin soit aussi sacrifié.

-

vlcsnap_2010_10_28_20h05m02s235La B.A. de Droopy (Droopy's good Deed) (1951)
Gros souci de graphisme également pour celui-ci, qui surenchérit franchement dans le laisser-aller technique. Même la démarche d'ordinaire si rigolote de Droopy est ici tracée à gros traits. D'autre part, le scénario est franchement flou : on ne sait pas trop pourquoi le chien en veut à Droopy, et le prétexte du "meilleur scout qui remportera une rencontre avec le Président des USA" fait long feu. Le ratage est à peu près total, même les gags sont un poil poussifs, et on se dit que Tex devrait peut-être laisser tomber son héros flegmatique, qui a fait ses preuves mais commence à tourner en rond. Un des moins bons films du sieur, sans conteste.

-

vlcsnap_2010_10_28_22h24m58s229Symphonie Argotique (Symphony in Slang) (1951)

Ce film-là arrive du coup comme un miracle, tant Tex, s'entourant de nouveaux dessinateurs, arrive à nous surprendre totalement. Il s'agit d'un délire autour d'un type qui raconte sa vie avec des expressions populaires uniquement : Avery illustre chacune de ces expressions au pied de la lettre, sur un rythme trépidant et toujours avec une imagination hors paire. Ce n'est rien d'autre que ça, mais ce petit graphisme vintage, ce débit de mitraillette et ce simple jeu d'esprit finissent par emporter l'adhésion. C'est mignon, raffiné, très joliment réalisé, un pur plaisir d'esthète.

-

vlcsnap_2010_10_28_22h41m07s183La Voiture du futur (Car of Tomorow) (1951)

Sur le même modèle que La Maison du futur et que d'autres qui suivront, voilà notre Tex qui s'attaque aux icônes de la modernité et nous entraîne au Salon de l'Automobile. C'est assez fun dans sa critique de la société de consommation résolument amoureuse de l'inutile et du futile (ça va jusqu'à la voiture idéale pour promener votre girafe, avec un trou dans le toit), et finalement ça dit aussi pas mal de choses sur le comportement des gens face aux bagnoles : expression d'une virilité agressive, recherche du confort et de la facilité à tout prix, guerre des sexes, passion pour la modernité en même temps que pour la tradition... Un film caustique, adulte, et forcément poilant.

-

vlcsnap_2010_10_29_23h35m15s110Double Droopy (Droopy's Double Trouble) (1951)

Voilà qui confirme que Avery a perdu toute inspiration en ce qui concerne son personnage fétiche. A force d'être vu et revu, Droopy devient un concept vide de sens et de sentiment, jusqu'au n'importe quoi : ici, le voilà affublé d'un double costaud qui en fait voir à un pauvre clodo qui n'a rien demandé à personne. La succession de gags sur les quiproquos dûs à cette gémélité est insupportable de répétitivité, ce n'est jamais drôle, c'est affreux à dire. Ajoutez à cela une indigence visuelle jamais atteinte chez Tex, et vous obtenez un poussif cartoon qui éveille quelques craintes sur l'avenir du sieur..

-

vlcsnap_2010_10_31_08h44m10s246Maestro Magique (Magical Maestro) (1952)

J'adore ce genre de petit film gratuit qui jalonnent de temps en temps l'oeuvre de Tex Avery, cartoons qui ne reposent que sur une idée mais développée dans toutes ses possibilités. Ici, c'est un magicien qui prend la place d'un chef d'orchestre pour diriger un chanteur lyrique imbu de lui-même. Ce n'est rien d'autre qu'une chanson qui se métamorphose au gré des inventions du magicien : gospell, blues, country, chant tahitien font leur apparition en même temps que le gars est changé en black, en fille ou en poupon. C'est super bien rythmé, ça pétille par tous les bords, et c'est plein de petits détails charmants qui passent modestement, sans s'y attarder : la bande de petits lapins à l'air con qui accompagne la musique, par exemple, est impayable... Quand Avery prend des risques et sort de ce qu'il sait faire, c'est là qu'il est le meilleur.

-

vlcsnap_2010_11_03_21h51m12s189Tu seras un taxi mon fils (One Cab's Family) (1952)

C'est mignon, ce petit truc légèrement disneyen sur un taxi qui tente d'enseigner les vertus de la modestie à son fiston qui ne rêve que d'être une voiture de course. C'est mignon, mais justement un peu trop pour ressembler à un Tex Avery movie : les bons sentiments n'ont jamais vraiment réussi au compère, preuve en est. Ceci étant, rien à dire : c'est charmant, enlevé, plein d'idées, et ça plaira sûrement à vos bambins (ou même aux enfants de ceux-ci, c'est vraiment un jeune public). Bien aimé par exemple cette voiture de banque qui, sous l'effet du vent, devient une tirelire-cochon. Mais un peu trop bien pensant pour vraiment remporter l'enthousiasme.

-

vlcsnap_2010_11_04_16h50m57s211L'Ours dormira bientôt (Rock-a-bye Bear) (1952)

Le sado-masochisme d'Avery n'a jamais été aussi évident que dans ce pur chef-d'oeuvre de subtilité. Sur qui, en effet, doit se projeter le spectateur ? Sur le chien engagé pour veiller sur le sommeil de l'ours colérique : dans ce cas, pourquoi lui avoir donné les traits du crétin habituel des cartoons passés, et pourquoi lui faire subir ce festival de douleurs et d'humiliations ? Ou sur le chien qui lui fait des blagues : dans ce cas, pourquoi en avoir fait un tel sadique, malgré ses traits vaguement droopyesques, et pourquoi le punir à la toute fin du film ? C'est magnifique d'être ainsi manipulé de personnage en personnage, et de retrouver une telle compréhension des sentiments enfantins éternels : jubiler de recevoir des coups autant que d'en donner, être à la fois Guignol et ses victimes. Si on ajoute une invention dans les gags absolument renversante, un rythme impeccable, un sens de l'absurde jamais démenti, on comprendra qu'on a affaire là à un grand grand Tex. Son meilleur film ?

-

vlcsnap_2010_11_23_10h40m22s90John le petit Jet (Little Johnny Jet) (1953)

Celui-là n'apportera rien de plus à la gloire de Tex, et ne lui enlèvera rien non plus : c'est une petite histoire à la Disney, qui se rapproche beaucoup de One Cab's Family réalisé quelques mois plus tôt. Un vieil avion de guerre dépassé veut prouver qu'il en a encore sous le capot, mais c'est son fils, jet puissant, qui lui fera gagner la course autour du monde à laquelle il participe. C'est charmant, familial et bon enfant, mais ça ne ressemble pas beaucoup à du Tex Avery, à part dans cette minute délirante sur la fin, où tous les monuments du monde entier subissent des métamorphoses sous la vitesse de nos deux avions : la Statue de la Liberté laisse apercevoir une lingerie rose du meilleur effet à cette occasion. Bon.

-

vlcsnap_2010_12_05_23h48m52s209La Télévision de demain (T.V. of Tomorrow) (1953)

Même principe qu'avec la voiture ou la maison de demain : c'est une suite de courtes saynètes absurdes qui montrent les innovations du moment, et en profitent pour fustiger gentiment le progrès. Avec quand même ce petit plus, pour celui-là, qu'il tente pas mal de jolies choses au niveau technique : après quelques essais passés, Avery peaufine le mélange animation/images réelles, et parvient à quelques belles inventions à la Roger Rabbit : un homme en cartoon qui pêche à la ligne un poisson en images d'archives directement dans sa télé, par exemple. Ca marche très très bien, et c'est rigolo comme tout. La télé semble se résumer à des cow-boys qui pétaradent sur leurs chevaux, preuve que ça n'a pas beaucoup évolué depuis. Au départ, on se dit qu'il y a moins de possibilités avec la TV qu'avec la voiture, et que ce film n'ira pas bien loin ; on se détrompe en constatant que ces 8 minutes-là sont parfaitement inventives et rythmées.

-

vlcsnap_2010_12_09_08h25m18s101Les Trois petits chiots (The three Little Pups) (1953)

Peu importe le scénario là-dedans : ça reprend l'histoire des trois petits cochons, mais avec Droopy et ses frères en lieu et place des porcins (les frangins ont une marrante tête bien débile). Ce qui compte le plus, c'est l'humour à la limite du trash qui se dégage de ça : des petits gags lancés mine de rien, au détour d'une réplique, et qui sont parfois renversants d'audace (le loup avale une télé ; quand Droopy la récupère au plan suivant, il sort : "ne demandez pas comment nous avons récupéré la télé"). Les gentils sont très drôles, le méchant n'est pas en reste : c'est le loup habituel, mais doté ici d'un flegme hilarant, qui lui fait endurer les pires tortures (bombes dans la tronche, obus dans le fondement, chien méchant, etc.) avec un sifflotement plein de sagesse et de patience. Ca rend ses malheurs d'autant plus marrants. Quant à l'animation, si elle semble plus "facile" que par le passé, elle déploie ici un style assez intéressant : observez les nuages ou la palissade qui sert de fond à l'essentiel du cartoon : c'est contemporain comme tout, très stylisé, tracé en un seul trait avec une petite touche de couleur ça et là ; c'est en tout cas pas du tout réaliste et très arty. Total plaisir, donc, dans le "fond" et dans la forme.

-

Sans_titreLe meilleur Ami du Chien (Crazy Mixed Up Pup) (1954)

On se demande pour le coup comment Avery a pu se fourvoyer dans cette production-là : scénario médiocre, animation et graphisme impossibles, c'est assez désolant ; d'autant plus que ça dessine quelque chose que Tex avait toujours su éviter : l'esthétique moderne qui éclatera pleinement dans les cartoons des années 60, faite au rabais, aux couleurs fades et aux personnages vite brossés. Indigne du maître, ce film repose sur un concept de base très maigre (un homme et son chien subissent un échange de personnalité) qui ne tient pas sur la longueur. Ce cartoon est souvent oublié dans les filmographies du Tex : pas étonnant.

-

vlcsnap_2010_12_09_08h36m34s206Droopy Chien de Prairie (Drag-a-Long Droopy) (1954)

Excellente parodie de western, avec Droopy et une armée de moutons crétins et gros mangeurs en héros, face au loup et son élevage de boeufs. C'est un festival de trouvailles, impeccablement rythmées, comme cette fusillade qui transforme les rochers derrière lesquels se cachent les personnages en oeuvres d'art (le Penseur de Rodin puis la Venus de Milo), comme cette vanne récurrente qui montre le loup se vautrer à chaque fois qu'il veut monter sur son cheval, comme ce saloon plein de cow-boys en train de regarder un western à la télé (décidément, la télé n'est pas en odeur de sainteté pour le Tex, dirait-on). Pas grand-chose d'autre à en tirer, je pense, mais simplement un de ces petits plaisirs parfaits et sans conséquence qu'on adore dans la carrière d'Avery.

-

vlcsnap_2010_12_09_16h10m47s91Billy Boy (1954)
Comme Crazy Mixed Up Pup, ce film souffre d'une esthétique absolument affreuse, nouvelle chez Tex et qui annonce clairement le déclin : décors fais à la va-vite, technique de la ligne claire qui ne done rien et fait ressembler l'ensemble à un dessin pour enfant colorié après coup. C'est dommage, parce que le scénario, même simpliste, peut donner de belles choses : un paysan recueille un petit mouton qui bouffe tout ce qui lui tombe sous le truffe, des rails de chemin de fer aux rideaux, en allant jusqu'à la pellicule du film elle-même (c'est le grand retour de la mise en abîme chez Avery). Mais les personnages sont fades (ce paysan bègue, bouarf) et l'ensemble mal tenu, esthétiquement et rythmiquement. Raté.

-

vlcsnap_2010_12_09_16h32m41s179Droopy Pionnier (Homesteader Droopy) (1954)

Heureusement qu'il y a encore un petit Droopy de temps en temps pour nous consoler du vieillissement évident du bon maître. Même si ce film n'est guère mieux réussi au niveau technique, il comporte suffisamment de trouvailles de gags pour satisfaire encore un peu le vieux fan. Droopy est flanqué cette fois-ci d'une bonne femme (soumise et ménagère modèle, comme toujours ou presque dans la filmographie du gars) et surtout d'un bébé, qui hurle à la Droopy : une fois mais nettement. Certains gags s'épuisent un peu, d'autres sont toujours aussi renversants (les deux rives du fleuve qui s'encastrent l'une dans l'autre comme un puzzle, par exemple). Les derniers feux d'un génie ? Ca sent le sapin, tout de même.

-

vlcsnap_2010_12_09_23h12m41s228La Ferme du Futur (Farm of Tomorrow) (1954)

José Bové devrait adorer ce petit film qui, plus que des progrès techniques concernant la ferme, s'amuse à décliner tout un tas d'animaux hybrides dûs à des manipulations génétiques douteuses. Des avantages de croiser un cochon avec un bac à vaisselle, un canard avec une banane ou une poule avec une machine à sous : ça va de plus en plus loin dans le n'importe quoi, et c'est pas mal. Mais on peut dire aussi que ça stagne sur une seule idée, sans jamais décoller vraiment. Une fois encore, on a aussi quelques doutes sur le graphisme, de plus en plus bâclé au fur et à mesure des derniers films. On sent que la télé, grand ennemi de Tex, oblige à travailler plus vite : on y perd en finesse, indéniablement.

-

The_Flea_CircusLe Cirque de Puces (The Flea Circus) (1954)

Il faut s'y faire, semble-t-il : l'esthétique passée est définitivement sacrifiée à l'autel de l'efficacité et de l'économie télévisuelles, et ce film est assez moche graphiquement. On se raccroche alors aux gags et au scénario. Et, là, quand même, satisfaction. Ca commence avec une revue des numéros de cirque donnés par des puces (mes préférés : le danseur de claquettes qui disparaît dans un trou du plancher, et le musicien qui finit sa Symphonie inachevée dans un crachoir), puis on suit l'historiette de deux d'entre elles qui s'aiment d'amour. On y voit donc papa Puce attendre la naissance de ses fistons en fumant des clopes 30 fois grosses comme lui, ou maman Puce tricoter des brassières minuscules avec d'énormes aiguilles. Tout ça dans un accent français délicieux, et dans un esprit taquinou, presque grivois, qui marque des points.

-

vlcsnap_2010_12_12_18h04m54s57Droopy roi du Rire (Dixieland Droopy) (1954)

Là, on frôle la dépression. Tex s'enfonce de plus en plus dans le baclâge, tant au niveau de la technique (l'animation est inregardable) que, et c'est plus grave, du scénario, du rythme et des gags. Comment le maître peut-il voir son personnage fétiche aussi mal traité ? Droopy a perdu toute son âme, et n'est devenu qu'une silhouette brossée à la va-vite, au service d'une histoire qui se voudrait tonique et qui traîne des peids comme jamais : un orchestre de jazz de puces élit domicile sur le dos du clebs, ce qui va lui attirer la gloire. On sent Tex avoir un ou deux sursauts de dignité, chercher des idées, notamment au niveau du son : c'est peine perdue, ce cartoon là est indigne. Un naufrage.

-

PHOTO_11618096_66470_18660554_mainJ'ai Froid (I'm Cold) (1954)
Naissance d'un nouveau personnage, Chilly Willy le pingouin gentil ami des enfants petits et grands. Ceci dit, et c'est tout l'intérêt de ce film-là, le gusse se fait indéniablement piquer la vedette par son ennemi le chien lymphatique. On croit au début qu'on a encore affaire à un chien crétin qui va s'en prendre plein la truffe. Que nenni : le cabot est plus attachant, et souvent plus malin que notre pingouin, qui se contente d'être chou et speed. Peu de gags vraiment réussis, mais un duo qui fonctionne bien, et quelques restes de sado-masochisme délicieux : le pingouin qui veut couper la queue du chien à coups de ciseaux puis de hâche fait froid dans le dos...

-

willy003La Légende du Rocher pointu (The Legend of Rockabye Point) (1955)

Chilly Willy est un personnage décidément assez attachant, qui déclenche le chaos mais qui ne tient pas la tête d'affiche : ici, il torture allègrement un ours polaire qui veut piller un stock de poissons. Le pingouin recherche moins à s'octroyer les poissons qu'à faire du mal à l'ours, et son raffinement en matière de trouvailles sadiques fait plaisir à voir. C'est l'ours qui est l'acteur principal, finalement, et qui apparaît comme étant le plus malin pour se sortir des situations inextricables provoquées par Chilly. Un personnage-vedette qui s'efface derrière ses partenaires, en leur servant de faire-valoir : Tex renouvelle en beauté le personnage usé de Droopy en la personne de ce pingouin concon et très sympathique.

-

vlcsnap_2010_12_12_22h10m40s66Chasse et Pêche (Field and Scream) (1955)

On respire un peu avec ce cartoon plutôt plaisant qui voit le bon Tex revenir à d'anciennes amours au niveau des gags : le bon vieux chasseur idiot aux prises avec des canards taquins. Rien de génial, mais après la série des films douteux, ça fait du bien. On reprend quelques idées qui datent du temps de Daffy Duck, on retrouve le style "catalogue de gags" de quelques secondes qui a fait la gloire du gars : on n'en demandera pas plus. Un petit reste de talent quant à l'invention, un bon rythme, ça suffit à ce petit bonheur.

-

Sans_titreSh-h-h-h-h-h (1955)

Un film très à part dans la filmographie d'Avery, et qu'on pourrait presque qualifier de kafkaien : un gars doit s'isoler en Suisse pour soigner ses nerfs, harcelé qu'il est par le bruit de la ville. Dans la première partie, le film, absolument silencieux, devient presque angoissant à force d'ôter justement tous les bruits : on a les gestes du quotidien, mais "bruités" par des panneaux. Puis un voisin bruyant s'installe dans la chambre à côté, et là c'est une suite de gags "à froid", balancés métronomiquement et froidement par un Tex qui déréalise presque chacune de ses idées : on a déjà vu l'ensemble de ces gags dans d'autres films d'Avery, et il les reproduit ici avecun petit côté mortifère qui fait froid dans le dos. Le film se termine sur l'explosion du héros, explosion physique, et par l'hilarité de ceux qui l'ont mené à bout. Effrayant, et intéressant pour comprendre la dépression qui semble hanter le cinéaste depuis quelques mois.

-

vlcsnap_2010_12_12_22h43m25s3Le premier Méchant (The First bad Man) (1955)

Celui-là est sympathique dans son idée : un western préhistorique qui retracerait la carrière du premier bad guy de l'histoire du Texas. Nos amis du Texas en prennent d'ailleurs pour leur grade, et leurs mauvaises manières et leur brutalité sont pointées du doigt comme étant des tares ataviques. Si l'animation est toujours aussi pourrax, on peu constater que l'ensemble est assez enlevé et plutôt rigolo dans les détails (l'architecture de la ville aux temps préhistoriques, notamment). Bref, satisfecit qui nous fait retrouver quelques traits inspirés.

-

vlcsnap_2010_12_12_22h53m21s75Droopy Sherif adjoint (Deputy Droopy) (1955)

Un peu partagé : ce film reprend trait pour trait le chef-d'oeuvre de 1952, Rock-a-bye Bear, mais avec encore plus de trouvailles si possible, et beaucoup moins de talent technique. Aussi on est bluffé par les différentes inventions (en plus des gags déjà impeccables du premier opus, il y en a encore une bonne dizaine d'absolument imparables, comme cet échange de têtes génial) mais attéré par la pauvreté visuelle de la chose : Droopy est toujours aussi mal dessiné, par exemple. Mais rien que pour l'invention, ce film est un des plus impressionnants de la fin de carrière du compère.

-

vlcsnap_2010_12_12_23h09m04s33La p'tite Evasion (Cellbound) (1955)

Tout est convenu et attendu là-dedans, et ça fait de la peine de voir notre maître ramer comme ça pour pondre quelques gags poussifs. Il y a bien ça et là quelques idées un peu absurdes (le prisonnier qui balance la terre de son tunnel par la fenêtre, formant un énorme tas au fur et à mesure), mais après cette intro plutôt plaisante, le film s'enterre dans une seule idée qui fait long feu : un gars enfermé dans une télé et contraint de mimer tous les programmes. Pas très drôle, et même un peu pitoyable pour tout dire.

-

Voilà. Les deux films figurant dans les filmographies, Millionaire Droopy (1956) et Cat's Meow (1957) ne sont que des reprises gonflées en scope de deux films passés, en l'absence de l'assentiment du Tex (Wags to Riches pour le premier et Ventriloquist Cat pour le second). Visiblement, Avery est revenu un peu à la réalisation quelques années plus tard, d'abord dans la pub, puis pour des cartoons oubliables, qu'il n'a jamais signés et dont il n'a a priori écrit que quelques gags pas-ci par-là (même pour des Woody Woodpecker ou des Tom & Jerry). Pas eu le courage de regarder les pubs, et le reste est introuvable puisque pas signé. Amusez-vous bien.

Posté par Shangols à 16:37 - - Commentaires [45] - Permalien [#]

07 juillet 2018

Les Belles de Saint-Trinian (The Belles of St. Trinian's) (1954) de Frank Launder

vlcsnap-error332

vlcsnap-error501

Alastair Sim, sous la direction de Frank Launder, reprend du service en tant que directeur d'établissement scolaire (purement féminin, cette fois-ci). Double service même car Sim se voit confier à la fois le rôle de la directrice (la perruque lui va comme un gant et vice versa) et celui de son frère, sombre magouilleur spécialisé dans la course de chevaux. Sim est toujours aussi excellent (rien d'excessif dans ce portrait de directrice qu'il interprète au cordeau), tirant des tronches pas possibles en tant que brother, fermant les yeux à loisir sur les excès des profs comme des élèves en tant que sister - c'est toujours un sacré bordel ces établissements anglais privés... Des profs très dilettantes, des élèves très coquines et des petits trafics en tout genre : en chimie, notamment, atelier de confection de gin que les gamines livrent ensuite par caisses pour le commercialiser...

vlcsnap-error740

L'essentiel de l'histoire se concentre ici sur une vulgaire course de chevaux - le frère a parié gros sur son favori local, et la sœur joue tout ce qui lui reste en caisse sur le cheval d'un émir qui vient de confier sa fille à l'école. Tout le monde est de mèche avec cette sombre truanderie : les plus grandes, pro brother, kidnappent le fameux cheval arabe, avant que les plus chtites, pro-sister, s'en emparent pour le préserver jusqu'au jour de la course. Bon. C'est pas d'un intérêt extraordinaire, ce fil rouge, mais cela permet une nouvelle fois moult situations rocambolesques, autant dire du bon vieux n'importe quoi à l'anglaise… Bien aimé entre autres, outre le Sim qui excelle en mâle colérique comme en demoiselle outrée, les deux inspecteurs de l'éducation nationale (c'est bien les mêmes partout) qui, au lieu de faire un rapport carabiné sur l'établissement, ont préféré prendre leur quartier à l'école entre les nymphettes et les profs aux mœurs légères, l'équipe de choc (en mini short relativement seyant) de hockey sur gazon de Saint-Trinian qui défonce, littéralement, tout sur passage ou encore cette salle des profs totalement enfumée où chacun se livre à tout sauf à son taff. On retrouve en un mot l'esprit olé olé et déconnant de Cette sacré Jeunesse et cette nouvelle mouture s'avère absolument parfaite pour dire que mais oui mais oui l'école est finie - et que la prochaine rentrée s'annonce pas moins bordélique que la précédente. Plaisant, anglo-saxonnement parlant.

vlcsnap-error736

vlcsnap-error886

Posté par Shangols à 08:43 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

06 juillet 2018

Back Home (Louder than Bombs) (2015) de Joachim Trier

vlcsnap-error185

Il y a de très belles choses dans ce troisième opus de Trier. Le cinéaste, tout en gardant une grande capacité de story-teller, sait jouer tour à tour des angles de prise de vue (magnifique séquence au début du film lorsque le père suit son fils - d'abord vu par le père puis par le fils), des rêves, des flash-backs, pour tresser finement le parcours de ses quatre personnages principaux : la mère, Huppert, grand reporter disparue dans un "accident" de voiture (il s'agirait en fait d'un suicide), le pater, Byrne, ex acteur puis prof, qui entretient une liaison avec l'une des profs de son fils cadet, l'aîné, Eisenberg, jeune père qui cherche encore ses marques malgré ses grands airs, et enfin le cadet, Druid (très bon jeune acteur dans ce casting trié sur le volet), amoureux fantasque d'une jeune fille de son âge. Ils ont chacun leurs obsessions, leur chemin de croix, leurs doutes, mais ils se révèlent surtout, chacun dans son genre, incapables de partager leur tourment. Une famille où chacun semble s'être cloisonné dans sa bulle et, au petit jeu qui consiste à la fois à montrer la trajectoire de chacun et leur incapacité à communiquer, Trier se montre absolument royal : à l'image du cadet qui se réfugie dans l'écriture (qu'il parviendra au forceps à transmettre à son frère... à la fois plein d'empathie et un peu condescendant) et les jeux vidéo (dans lequel son pater tente de s'immiscer... en pure perte), on sent plus les personnages s'enferrer progressivement dans leurs problèmes que chercher à s'en libérer.

vlcsnap-error518

Dans ce jeu de miroir, qui mêle savamment passé et présent, songe et réalité, on parvient à capter par la bande le mal-être de ce couple, leur malheur vécu en silence et en douceur... mais les retombées, notamment sur leurs gamins, semblent aujourd'hui, plus que jamais, se faire ressentir. Cette pesanteur, ces non-dits, semblent devoir finalement se payer comptant. Le seul véritable problème de Trier, c'est qu'il semble prendre une sorte de malin plaisir à nous montrer les dérives de chacun, leurs multiples petits problèmes existentiels, installant de façon un peu "forcée" une chape de plomb sur son film... Il a d'ailleurs toutes les peines du monde, dans les dernières minutes, à tenter de sortir enfin de cette atmosphère un brin lourdaude. Dommage que l'ensemble des personnages soient frappés par cette sorte d'amertume, de tristesse à vivre, comme si le cinéaste se plaisait à mettre le doigt uniquement là où ça fait mal. On apprécie ainsi l'intelligence narrative de la chose tout en regrettant de voir un Trier sembler se complaire dans son propre univers, déprimant comme un dimanche pluvieux. Malin mais une certaine facilité à "se rouler" dans cette atmosphère dépressive.   (Shang - 03/05/16)

vlcsnap-error626


Excellent film effectivement, que je n'ai pour ma part pas trouvé si complaisant dans le malheur que ça. Au contraire, j'ai trouvé que Trier trouvait le ton exactement juste pour décrire les désarrois, les espoirs, les abandons de ces trois hommes proprement arc-boutés sur cette troisième personne, mystérieuse et absente : Huppert, qui occupe la place centrale du film malgré sa mort et malgré son côté insaisissable de son vivant. Ces trois êtres se sont construits autour de cette mort, comme des vies construites sur des fondations en biais. Trier réalise un film "choral", s'intéressant tour à tour à ces trois personnages aux comportements si différents, de la dévotion presque apeurée du père (Gabriel Byrne, qui accepte tout, trahison, rumeurs, abandon de sa propre vie, avec une abnégation proche du masochisme) à la reconstruction un peu insolente de l'aîné (Jesse Eisenberg), jusqu'au mental complètement tordu du cadet (Devin Druid, effectivement très bon). Trois façons de rendre hommage à cette femme qu'on devine égoïste, indépendante, obsédée par son métier de photographe de guerre, déprimée dès qu'elle rentre chez elle. Trier transforme ce lourd scénario plein de psychologie en forme très vivante, chargée de scènes intelligentes et fines, et évite complètement le pensum.

back_home_isabelle_huppert_joachim_trier_

Il y a des cinéastes de films ; il y a des cinéastes de séquences : Trier fait de toute évidence partie de la deuxième catégorie. Prises une par une, chaque scène touche, chacune a son petit côté précieux. Ce n'est pas grand-chose, un dialogue au bord d'un terrain de basket, une petite scène de coucherie, un regard un peu appuyé, mais tout est parfait d'équilibre et d'écriture. C'est vrai que pris dans l'ensemble, le film a un peu de mal à en être vraiment un, peinant à rassembler ce faisceau impressionniste en un seul tout cohérent. On passe d'un rêve à une chronique adolescente, d'un flash-back à une scène très intime, et ça manque d'homogénéité. Mais peu importe, et c'est peut-être même la bonne manière d'aborder ce thème si difficile à mettre à l'écran : la résilience, le deuil, la reconquête de sa propre vie après la disparition de sa figure de référence. Un film froid mais pas austère, sobre mais discrètement spectaculaire, superbement joué, et d'une finesse qui fait chaud aux organes. Conquis.   (Gols - 06/07/18)

Back-Home-la-critique

Posté par Shangols à 16:03 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

05 juillet 2018

LIVRE : Irrécupérable (How to talk dirty and influence people) de Lenny Bruce - 1965

9782367190631,0-4919034On connaît bien mal en France le grand Lenny Bruce, inventeur du stand-up dans les années 50, et inventeur également d'une certaine tendance de l'humour moderne, punkoïde, provocateur, tentant de casser le politiquement correct en flirtant dangereusement avec la censure et la prison. La prison, il l'a bien connue, puisque le bougre s'est fait arrêter plus souvent qu'à son tour pour avoir employé certains mots de quatre lettres ou évoqué l'acte de caresser buccalement l'appendice de son partenaire, ou tout simplement pour l'usage de stupéfiants. Autrement dit, des mots et des actes passés aujourd'hui dans le langage courant des comiques, et on peut considérer que c'est grâce à Bruce que cette libération des moeurs et du langage a été rendue possible*.

Traduction inédite donc de cette autobiographie trépidante, qui comporte son lot de retranscriptions d'auditions, de vannes douteuses et de sorties insolentes. En prenant la plume, Bruce se dit qu'il peut se lâcher et faire la vérité sur sa vie, son enfance, son ascension, ses addictions, ses combats pour la liberté d'expression et sa dépression (il se suicidera un an plus tard). Il en résulte un bouquin à son image : foutraque, sans plan, enchaînant les passages grandioses et les moments beaucoup plus douteux, plongeant parfois dans des longueurs profondes et des justifications d'une mauvaise foi totale (la drogue), et réussissant parfois de splendides portraits du music-hall new-yorkais de l'époque, avec ses tabous et ses pudeurs de jeune fille. Bruce sait manier le verbe, aucun doute : il suffit de lire le premier chapitre, le meilleur, celui sur son enfance juive à l'ombre d'une famille caricaturale, pour s'en rendre compte. Il y a du Philip Roth et du Woody Allen dans ces souvenirs drolatiques assez nostalgiques et en même temps monstrueux, et deux trois vannes absolument imparables. Ensuite, c'est plus fluctuant. Beaucoup de vannes tombent à plat, peut-être à cause de la traduction (il aurait sans doute fallu trouver des références françaises connues pour qu'on puisse réellement comprendre la chose), peut-être à cause du contexte de l'époque, peut-être à cause du name-dropping que le gars pratique à outrance envers des gens inconnus de nos services en France. Mais on perd en humour ce qu'on gagne en intérêt concernant l'histoire de la censure aux States : les longues relations des procès de Bruce face aux gusses tentant de déceler s'il a vraiment employé le mot "suceur de bite" dans un sens ironique sont sidérantes, kafkaiennes, absurdes. D'autant que l'auteur, après avoir relaté ces pesées du pour et du contre, termine la plupart du temps par une sortie qui en annule tous les effets (oui, oui, il a employé le mot suceur de bite, mais c'est pour ne pas employer le mot enculé, genre). Ses avocats ont dû pleurer en lisant le livre.

Irrécupérable est en tout cas un précieux livre historique, qui retrace la difficile reconnaissance d'une certaine idée de l'humour et de l'expression, et le courage d'un homme qui s'est battu pour elle, parfois maladroitement, parfois sans conscience, parfois avec une intelligence diabolique. Rien ne serait pareil dans ce domaine si Lenny n'avait pas existé, et son livre, bancal et inégal, est une très belle pierre décomplexée à ajouter au dossier de la censure dans ce domaine. C'est un livre frontal, libre, drôle, qui fait chier grand-mère, et en ce sens c'est un livre utile. Mes respects.

*Pour le vérifier, allez donc jeter une oreille (avertie) aux spectacles de Manuel Pratt (tous les jours du 6 au 28 juillet, à 11h et 22h, à la Tâche d'Encre à Avignon, 1 rue Tarasque, réservations au 04 90 85 97 13).

Posté par Shangols à 12:30 - - Commentaires [6] - Permalien [#]

04 juillet 2018

Le Tumulte (Toys in the Attic) (1963) de George Roy Hill

vlcsnap-error376

Cette odyssée Tierney se continue dans la douleur avec cette adaptation d'une pièce "psychologisante" de Lillian Hellman. Dean Martin dans un rôle d'investisseur dynamique tout juste crédible, Géraldine Page en vieille fille aussi gavante que Laurence Badie (pour ceux qui sont nés au siècle dernier et même avant), Wendy Hiller en seconde vieille fille (ce sont les deux soeurs de Dean) plus coulante, la mimi Yvette Mimieux en épouse du Dean, femme très jalouse et surtout méchamment superficielle, et enfin Gene Tierney, en guest star, mère friquée de l'épouse perdue, et qui, à 44 ans, en paraît 60 (c'est sévère et peu gentleman, mais juste). Nous voilà partis pour une sorte de huis-clos échevelé avec un Dean tout content de revenir chez ses sœurs avec un max de pognon (lui, le gros loser, c'est louche), avec des sœurs qui ne cessent de se tirer la bourre à propos du frère (d'où vient l'argent, bah l'essentiel est qu'il s'en sorte, oui mais quand même, doit-on accepter les cadeaux, ou faire profil bas et gnagnani et gnagnana...) et une épouse toute pâlichonne qui s'inquiète des fréquentations de son mari (mais qui est cette brune qu'il ne cesse de voir en cachette ?)...

vlcsnap-error160

Après une introduction pleine de suspense (joli générique avec l'épouse écumant la ville à la recherche de son mari), une scène chargée d'électrons érotiques où les jeunes mariés se croisent à peine sur un lit en vrac, il nous faudra ronger notre frein... Dans quelle histoire s'est donc mis Dean, sa femme a-t-elle raison d'être jalouse, la Géraldine, possessive et protectrice en diable, n'aurait-elle pas des sentiments un peu troubles pour son frère ?... Des questions qui se posent rapidement à tous les étages mais dont on se lasse tout autant rapidement... Et ça discute, et ça se prend le bec, et le Dean qui s'agite dans tous les sens pour fêter sa réussite, et les trois donzelles qui l'observent un brin dubitatives... Quand est-ce que cette comédie, ou plutôt, pardon, ce drame, va-t-il livrer ses réponses ? A force de nous lancer sur différentes pistes, on ne sait plus trop à quel personnage s'intéresser, à quel pan de l'histoire s'accrocher... Cette famille a l'air un peu toquée, ouais, et si on la laissait tranquille en partant sur la pointe des pieds ? (D'autant que Gene a déjà fait sa brève apparition et qu'elle ne semble pas prête à revenir)... On boit le calice jusqu'à la lie sans vraiment prendre plaisir à toutes ces petites crises nerveuses qui risquent de finir en quenouille (spoiler pour le fun : Dean morflera, Géraldine débloquera...). Ce "drame dramatique" s'achève et l'on pousse un petit ouf de satisfaction : tout ça pour ça...  Roy Hill (que je ne porte pas forcément dans mon coeur) dirige son équipe un peu à la Berri et semble oublier en cours de route les points essentiels du scénario... Crispant.

vlcsnap-error193

Posté par Shangols à 17:56 - - Commentaires [2] - Permalien [#]