Shangols

31 mars 2015

Big Eyes de Tim Burton - 2015

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Burton a pu être génial dans le passé ; il a pu être consternant ; mais il n'avait jamais été transparent, ce qu'il est pourtant avec cet insipide Big Eyes. On aura bien du mal à trouver un quelconque intérêt à cette farce anémique, jamais drôle, jamais intéressante, enterrée sous un montage amateur qui en casse tout le rythme, portée par un acteur assez pathétique et complètement dépourvue de style. Comment Burton a-t'il pu s'intéresser à cette fade histoire de femme peintre dont le mari vole l'identité ? Peut-être, à la rigueur, parce qu'on y sent une des principales thématiques du compère : l'impossibilité de sortir de l'enfance. Margaret Keane est en effet une femme un peu naïve, un peu soumise, qui peint des enfants aux grands yeux, aussi kitschs que populaires. Une imagerie naïve et puérile dont elle ne peut s'échapper, souffrant d'une sorte de syndrome de Peter Pan qui lui coûtera cher : son mari va lui voler son identité, dans une sorte d'entourloupe virile et dominatrice, et notre jeune femme va se retrouver enfermée avec ses toiles pendant que l'époux s'attire toute la gloire. On le voit : il y a des relents de Edward ou d'Alice dans cette enfant enfermée avec ses fantasmes d'enfance. Voilà tout ce qu'on peut tirer d'un peu intéressant dans ce bazar.

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Pour tout le reste, on ne cesse de hurler à la mort. Surtout quand Christoph Waltz, complètement en roue libre, se pique de faire dans le grotesque pur (tranchant ainsi avec l'esthétique d'ensemble du film, sucrée et plutôt douce) : son jeu est fadissime, sans rythme, excessif sans jamais être drôle, et Burton ne sait absolument pas comment filmer ces lourdes tentatives. On a l'impession que le montage, surtout dans la longue scène affligeante du procès final, est fait pour sauver les meubles : on enlève tout ce qui est raté, on garde quelques bribes d'expressions, quelques tics de visage, et c'est parti. Il en résulte des plans ultra-courts qui envoient les logiques d'espace et d'axes par-dessus bord, dans une bouillie visuelle complètement indigente. On passe son temps à attendre des rebondissements qui justifieraient cette impression d'accumulations de scènes d'ouverture : ils ne viendront jamais ; le film déroule paresseusement des saynètes insipides, auxquelles Burton voudrait donner un aspect burlesque mais qui, faute d'écriture et de regard, passent complètement à côté de la plaque. On note le travail sur la photo, certes, l'esthétique photoshopée qui pousse toutes les couleurs vers le fluo ; on écoute avec plaisir la partition de Danny Elfman, c'est vrai ; on apprécie même le jeu pour le coup subtil de Amy Adams ; mais le grand absent de la chose, c'est Burton lui-même, qui semble avoir filmé ça sans aucune envie. Un de ses pires films, ce qui, au vu de sa filmographie récente, peut donner des inquiétudes sur l'avenir du garçon.

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25 mars 2015

LIVRE : Le Chasseur de Regards (Der Augenjäger) de Sebastian Fitzek - 2011

9782253184249,0-2537893Bah il n'y a qu'un mot pour ce genre de littérature : l'enfoiré ! Comme pour le précédent opus, Fitzek nous sort l'éternelle mallette de l'écrivain de thriller anxyogène pour les nuls, et nous pond l'intrigue la plus retorse qui soit. On voit tout, comme c'est racoleur, allumeur comme une vieille maquerelle, comme c'est écrit avec un manuel de grammaire pour CE2 comme modèle, comme la psychologie des personnages est binaire, comme tout ça est de la trash-littérature... mais on en redemande encore et toujours. Hyper-efficace, Fitzek sait comme personne faire pétiller la tension quand il le faut, à savoir environ toutes les deux pages, et vous clouer bel et bien bouche bée devant les engrenages de son intrigue. Anesthésiant tout jugement de la part du lecteur, il vous chope façon hypnose et vous mène au bout de son bazar en un seul souffle. Il faut bien l'admettre : il faut sûrement une bonne dose de talent pour arriver ainsi à sans cesse relancer la surprise, sans cesse vous faire enchaîner les chapitres pour savoir ce qui va se passer ensuite. Même si les trucs sont évidents (la plupart des surprises de fin de chapitre sont décevantes dans le début du suivant ; et cette façon d'inscrire en italique la moindre phrase pour la muscler (genre : il ouvrit la porte, la pièce était vide, mais il sentit que quelqu'un était passé ici"...) fatigue un peu), on s'ébaubit devant le rythme, le scénario, et la construction du livre.

Côté intrigue, c'est la chasse à ce voleur d'oeil gauche, violeur et psychopathe, menée par ce cher Alexander Zorbach et son "adjointe" aveugle et medium ; cette fois le serial killer s'adjoint les services d'un chirurgien complètement barré et peu regardant sur l'éthique médicale quand il s'agit d'énucléer de la jeune fille hurlante. Autant vous dire qu'il y aura du sang versé, du chien noyé et du cadavre putrescent : c'est bien noir comme il faut, et les héros auront leur dose de souffrances abominables et de tortures raffinées avant de voir (ou pas...) la résolution de l'intrigue. Jusqu'au bout en tout cas, on n'est pas à l'abri d'un nouveau bouleversement de toutes nos croyances, Fitzek ne s'épargnant pas et nous avec pour nous faire pousser toutes les deux pages le fameux cri sus-cité : l'enfoiré ! Vous l'aurez compris, je suis complètement accro à cet auteur, comme on peut l'être d'un kebab dégoulinant de sauce blanche, vous m'en voyez désolé, mais c'est ainsi. Encore.

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American Sniper (2015) de Clint Eastwood

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Eastwood est un bon vieil artisan du cinoche qui devrait continuer de faire le même genre de productions parfaitement léchées, finies pendant encore 85 ans - minimum. Ses films se regardent comme une bonne vieille commode en buis, patinée à la cire d’abeilles bio avec des poignets enrobés de centaines de feuilles d’or. Un film aussi bien conçu qu’une bagnole allemande ou rien ne dépasse (montage au cordeau, cadres fixes même quand la caméra bouge (faut le voir pour le croire), petites notes de piano posées sur une scène avec la même précision qu’une micro cerise sur un gâteau pour nain.) Tout est calibré au point que l’on a parfois l’impression qu’entre le story-board et le passage à la mise en scène rien ne s’est passé. Bon et le film alors ?

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Mouais, je ne vois pas trop l’intérêt d’une quelconque polémique tant le film est basique (la vie d’un soldat qui flingue, cliniquement, faisant son job comme un chirurgien opère des appendicites) avec une pirouette finale (based on a true story, hein) suffisamment ironique pour dégonfler la baudruche (pauvre gars qui part faire des missions de la mort en terrain hostile au milieu de types hurlant en chœur allaouwakbar et qui se fait dézinguer bêtement, de retour au pays, par un des siens : la police du monde dont les propres armes finissent par exploser à la gueule - le danger viendrait de l’intérieur, géographiquement et psychologiquement parlant, si on voulait s’amuser à faire quelques judicieux parallèles). Le type a les allures d’un héros (Bradley Cooper, je vais commander les mêmes épaules pour Noël), prend même une dimension légendaire au sein des SEAL (à chaque mission où il se trouve en position de sniper, les gars sur le terrain peuvent être tranquilles : il te dégomme tous les gars perchés dans leur muezzin avec la même facilité qu’il y a à cueillir des pommes sur un bonzaï) mais, hein, attention, c’est un film de guerre ricain, ça veut donc dire qu’il y aura une ombre traumatique qui traînera sur la petite tête de notre héros après chaque mission… Fort mais fragile aurait dit Francis Cabrel.

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C’est une veine déjà tellement surexploitée (celui du parfait warrior qui a du mal à revenir sur terre) qu’on ne s’étonne guère ni des scènes de dézingage systématique (le barbu perd du poil et en nombre) ni des sourires contrits de la pauvre épouse qui voit bien que son Brad a désormais la tête ailleurs (Brad, tu as sorti les poubelles, BRAD TU AS SORTI LES POUBELLES ???!!!! Oui chérie, t’es la plus belle, genre cucul). Clint est relativement efficace lors des scènes d’action, plus plan-plan dans les séquences domestico-sentimentales (la rencontre au bar entre le héros et sa douce avec moult sourires déjà complices, la première coucherie en soutif, le bidon de la belle qui gonfle comme un matelas pneumatique, les sourires qui s’effacent et les têtes qui se baissent, le doute qui s’installe, la soupe à la grimace, le retour aux gestes simples et à l’affection pure : putain les Ricains, cela fait un siècle qu’ils nous servent la même sauce tomate affective en boîte comme si Cassavetes n’avait jamais existé…). C’est consommable comme un bon vieux produit en conserve, entertaining comme un spectacle avec des ours savants qui se tirent dessus, prévisible comme une cloche qui sonne. Dans une commode en buis, tu ranges tes slips dans le tiroir du haut, ben moi c’est pareil. Un Clint clean : une étoile - comme celle qu’il portait quand il fut shérif.   (Shang - 05/03/15)

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Je le dis tout de suite pour pas que vous restiez sur l'avis mi-figue du Shang : American Sniper est un des plus grands Eastwood, tout simplement. Je le dis aussi tout de suite : je partage l'avis de mon fringuant compère quant aux scènes domestiques. Bon, c'est pas nouveau : Clint a un souci avec les femmes et avec le quotidien, depuis toujours, et celui-là n'arrangera pas les choses. Mais pour tout le reste, je l'affirme haut et fort : la mise en scène sur-intelligente du Clint épouse pour cette fois parfaitement un scénario génial, profond et très personnel.

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Il s'agit de montrer la guerre du seul point de vue d'un sniper, sniper élevé par ailleurs dans la tradition américaine pure, allégeance au drapeau, glorification de la force, hantise de l'étranger, virilité exacerbée, etc. Tout le film va donc nous présenter SON point de vue d'une guerre qu'il ne verra jamais que de loin. Le personnage du sniper est parfait : à la fois à distance et à quelques millimètres des corps, il mène une guerre déréalisée, déshumanisée, privée d'affects. Les arabes, tous terroristes (c'est sûrement ce qu'on a reproché à Eastwood) sont vus comme des cibles, jamais comme des humains ; des formes qui bougent et qu'il faut abattre, ce que notre gars fera des centaines de fois sans jamais s'écrouler. Un peu d'hyper-tension, oui, quelques absences forcément quand il rentre au foyer, mais en réalité, ce sniper est à l'image de l'Amérique toute entière dans son entrée en guerre contre Al-Qaïda : insensible, sûre de son droit, complètement privé de conscience politique, envisageant le monde binairement entre méchants et gentils (ou entre "loups et moutons", comme le dit le père), massacrant à distance tout un peuple sans nuance. Le film est de droite parce que son personnage l'est, forcément. Eastwood prolonge cette tentative par sa mise en scène, toute en plans serrés (pour filmer la guerre, il fallait oser), multipliant les plans subjectifs vus par la lunette du fusil du héros, comme si le monde se réduisait à ce petit cadre, comme si tout le hors-champ, tout le contexte des combats n'existaient pas. "Tu aurais préféré une histoire plus simple ?" dit un gradé à un troufion qui se plaint de la complexité des missions qui lui sont confiées : ce sniper là nous sert la simplification du monde sur un plateau, et Clint l'accompagne en nous immergeant avec courage, dans la vision simpliste du gusse.

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Le plus beau étant peut-être que le contre-champ est contenu dans le film lui-même, à la différence du dyptique Mémoires de nos pères / Lettres d'Iwo-Jima. Le temps de quelques courts plans, on quitte le regard du sniper américain pour pénétrer celui de son homologue arabe... et on se rend compte de la stricte ressemblance des deux. Côté arabe aussi, on tue de l'Américain sans nuance. Voilà qui nous convainc que le film, loin d'être pro-américain, est simplement anti-guerre. Ca permet aussi d'avoir une scène magistrale de duel de western : deux caïds de la gâchette qui se font face, lequel tirera le premier ?... la seule différence est que, avec les outils d'armement modernes, la distance entre les deux cow-boys est de deux kilomètres. Mais la mise en scène est tout aussi forte, et renoue avec le passé en Stetson de son auteur. Il y a un autre contre-champ génial dans cette scène où le gars, perdu au milieu d'une fusillade, téléphone en même temps à sa gonzesse : une série d'inserts ménés au millimètre qui nous donnent à voir, en lieu et place de la nana qui se ronge le sang à écouter les déflagrations au téléphone, notre propre portrait de spectateur de la guerre. A la fois terrifiés et en sécurité, nous sommes comme cette fille qui ne peut entendre que quelques échos d'une vision des combats elle-même très restreinte. Si Eastwood faisait un dyptique, ce ne serait donc pas là-dessus qu'il devrait jouer : le second film se porterait sûrement plus sur ce Marine entrevu à travers l'ouverture d'une porte, rendu fou par la guerre et qui va mener le héros à la mort. Mystérieuse, la conclusion est pourtant très belle : ce qu'on ne peut pas pénétrer, c'est ce qui se passe dans l'esprit de ce soldat fou ; la porte se referme sur un mystère, alors que le film a cultivé pendant 2h15 une simplification constante du monde.

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Vous me voyez venir avec mes histoires de cadres pris dans des lunettes : le coeur du film, c'est le parallèle qu'on peut faire entre le sniper et le metteur en scène. "You can't shoot what you can't see", dit un des soldats au détour d'une scène anodine, et on entend le "shoot" autant comme terme militaire que comme terme cinématographique. Car le réalisateur qui filme à distance des plans serrés, dans une étrange posture entre distance et proximité, c'est le sniper ; et le sniper qui ne voit le monde que dans son viseur, sans percevoir le hors-cadre, c'est le réalisateur. Le film devient alors troublant, comme un aveu de bêtise : Eastwood sait que sa façon de voir les conflits en Irak est parcellaire "il ne peut pas "shooter" ce qu'il ne peut pas voir), subjective, américaine, et il filme ce constat d'échec avec beaucoup de sincérité. Sa mise en scène, finalement, épouse le simplisme de son héros. Cet aller-retour entre faits concrets et parallèles avec le métier de réalisateur sera filé jusqu'au bout du film, c'est génial.

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N'oublions pas, pour finir, de noter l'extraordinaire technique du film, que mon compère n'a pas notée sûrement parce qu'il l'a vu sur un petit écran. American Sniper est un film de cinéma à 2000%, un de ceux qui ont la foi en la puissance d'un son, de la largeur d'un cadre, etc. On est complètement immergé dans l'image, dans le réalisme du contexte : véracité du bruit des balles, des morts qui tombent (qui a su filmer aussi bien la vitesse d'une balle qui frappe ? à mon avis, ce que Godard reprochait à Kubrick dans Full Metal Jacket est ici amplement compensé), des dialogues, des situations. Et tout ça sans verser dans le simple enregistrment objectif des choses. Il y a notamment une scène spectaculaire dans une tempête de sable, où la symphonie des sons (vent, respirations, explosions lointaines, mais aussi ces curieux sons distordus, presque futuristes que le gars essaime avec une parfaite subtilité) remplace un usage raffiné de la musique (jamais de musique sur les combats, place au silence, le piano étant reservé au mélo suranné des scènes de couples). Entourés de sons, captés par cette façon extérieure-intérieure de filmer la guerre, on est éblouis par le savoir-faire, l'intelligence de ce film. A ranger, à mon avis, dans les cinq ou six plus grands Clint. Hooyah !   (Gols - 25/03/15)

Clint is good, here

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22 mars 2015

Sergent York (Sergeant York) (1941) de Howard Hawks

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Gary Cooper est notre héros. Comment un simple petit agriculteur du Tennessee, soiffard et paumé, peut devenir l’un des soldats les plus reconnus et célébré de la Grande Guerre ? C’est justement l’histoire de ce Sergent York, un film solide du gars Hawks qui n’a pas à forcer son talent pour conter l’histoire de ce typical american dream guy. Faut dire que notre Gary est en grande forme et que ce rôle de bouseux un peu couillon lui va comme un gant. Il parle et picole comme les petits gars du coin (« he’s a-drinking ») et sa coiffure au bol ne fait rien pour arranger sa dégaine… Il va être touché plusieurs fois par la « grâce : il y a tout d’abord sa rencontre avec la pétillante et très moderne Joan Leslie - première escale sur le chemin de la rédemption. Son petit cœur est touché, fini les escapades et les bastons avec les potes : ce sera par la force de son travail qu’il va la conquérir, lui donner ce qu’elle mérite - et ce malgré les obstacles de cette chienne de vie. Hawks filme magnifiquement son héroïne et l’on est tout autant conquis que le Gary par l’ensorcellement de la miss. Le second grand événement sera un message délivré par le Ciel : alors que le Cooper, torturé par l’esprit de vengeance, s’apprête à commettre un meurtre, la foudre viendra elle-même le rappeler à l’ordre (un second coup de foudre, si on veut faire le malin) ; son fusil explose, son canasson s’effondre dans la boue et le Gary de se rendre immédiatement dans l’église la plus proche. Redemption song. Notre homme, dorénavant amoureux et catholique pacifiste, recevra une troisième révélation : la lecture d’un livre sur l’Histoire des Etats-Unis le persuadera du bienfondé de l’engagement dans la guerre de son pays. On est en 1917, Gary s’envole pour la France et prouvera, sur le front, que le premier grand american sniper, c’est lui.

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Hawks aime à rendre cette ambiance profonde du Tennessee (on a tous quelque chose en nous…) avec l’incontournable Walter Brennan en pasteur humaniste qui sait gérer ses ouailles. Il y a aussi la figure de la mère de Gary, Margaret Wycherly , femme forte et digne qui, on le devine n’a jamais eu la partie facile… Travail, famille, patrie, mouais, c’est un peu cela mais traité avec tact par un Hawks qui ne cherche jamais qu’à démontrer que l’on a que ce que l’on mérite - avec des coups de sort qu’il faut savoir gérer. Le Howard sort, dans tous les sens du terme, l’artillerie lourde lors des scènes de combat où notre Gary, plein de bon sens et encore et toujours touché par la grâce (aux innocents, les mains…), excelle à prendre les bonnes décisions. Le final, que l’on voit venir au loin comme un obus de grosse Bertha, parvient malgré tout à toucher : Cooper, en type un peu paumé au départ à qui tout réussit - il a su « interpréter les signes » qu’on lui a envoyé, comme aurait dit le gars Knut Hamsun - réussit à faire passer dans son personnage toute l’humanité et l’émotion du monde pour que cette œuvre, un brin propagandiste, embarque le spectateur sur le chemin de l’empathie : une belle œuvre « humaine » au final où Hawks trouve à chaque la parfaite distance pour filmer ces simples individus. HH is the king of Hollywood, once more.

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21 mars 2015

LIVRE : Juste Ciel d'Eric Chevillard - 2015

9782707328618,0-2532401Avouons-le, on s'était un peu fatigué des acrobaties littéraires de Chevillard ces derniers temps, après une petite série de livres manquant un poil de nerf, d'audace, de nécessité. La parution de Juste Ciel arrive donc, pour tout afficionado du gars, comme une excellente nouvelle : l'impression de retrouver un vieux copain qui était parti avec la mauvaise fille et qui vous revient comme aux premiers temps. Ce roman se déguste comme on le fit jadis des grandes oeuvres du maître ; et s'il n'atteint pas, faute de vrai concept, des chefs d'oeuvre comme Du Hérisson ou Choir, on ne peut que constater que Chevillard est de retour en légèreté, en surprise et en émotion. Le Ciel dont il est question dans le titre en soit loué.

Le sujet : l'au-delà. Albert Moindre, héros récurrent dans l'oeuvre de Chevillard, meurt (comme il l'a fait si souvent dans le passé). Le voilà au Ciel, et pour être plus précis dans une sorte de no man's land entre abstraction et pragmatisme. Les limbes, pour l'auteur, ressemblent à une sorte de Rien total, très décevant, où notre Albert va être mené de porte en porte dans une sorte de cheminement bureaucratique assez effrayant. Bien loin de l'image d'un Eden fantasmé, voyez. Dans les premières pages, on est persuadé d'être tombé sur un nouvel exercice casse-gueule de Chevillard : il va s'agir cette fois d'annuler tout ce qui "fait roman" d'habitude, décor, personnage, trame, narration. Moindre flotte dans le Rien, et on attend bouche bée de savoir ce que le livre va faire de cette non-situation. Mais peu à peu Chevillard accepte de céder au roman pur : c'est la longue suite des comparutions de Moindre dans différents services (Bureau des Elucidations, Observatoire, Service des Réclamations, Service des Rétributions), où il va tour à tour pouvoir faire un bilan de sa vie, se plaindre des erreurs de la Création (avoir deux jambes, c'est vrai que c'est mal foutu : ça multiplie les chances de perdre ses pantoufles), puis recevoir la juste récompense ou punition de ses actes. Tout sauf sexy, on est d'accord. Le livre fait le triste constat que si la vie est terne, la Mort ne l'est pas moins. En constatant l'absence de Dieu, Moindre va aussi s'apercevoir douloureusement de l'éternelle trivialité de tout.

Ca pourrait être désespérant, et il est vrai que la tristesse, le désabusement et l'amertume flottent comme des spectres dans ce roman faussement futile. Le goût qui en reste est acide, indéniablement, presque dérangeant. Mais poliment, subtilement, modestement, Chevillard choisit le rire pour exprimer cette déception et cette angoisse de mourir. On se marre franchement toutes les deux lignes devant l'imagination constante du sieur, et sa façon comme toujours effarante d'aborder les choses. Chaque phrase est travaillée façon orfèvre pour en dégager toutes les suprises, toutes les possibilités sémantiques, grammaticales, pour transformer chacune en jeu de mots ahurissant d'invention. Un vrai festival pour tout gourmet littéraire, quoi, on voudrait tout citer, tout apprendre par coeur. La meilleure partie est certainement celle où un mystérieux "Saint-Pierre" laisse entrevoir à Moindre tout ce qu'il a raté, tout ce à côté de quoi il est passé sans s'en rendre compte : s'y dessine, dans l'hilarité, une sorte de dessein universel terrible ; le fait que l'on pousse un gland dans la rigole peut avoir une influence décisive sur la santé d'un cycliste 30 ans plus tard, par exemple, ou le fait d'être piqué par le même moustique qui piquât Nabokov peut ouvrir des abîmes de possibilités. Indescriptible, mais faites-moi confiance : cessez toute activité humaine pour suivre Albert Moindre dans l'enfer feutré de ce bouquin impeccable.

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20 mars 2015

The Internet's Own Boy : The Story of Aaron Swartz (2015) de Brian Knappenberger

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Dans la même lignée que Citizenfour en beaucoup plus captivant (toute proportion gardée, d'autant que je suis aussi "assimilable" à un nerd ou d'un geek qu'à un joueur de rugby des Tonga), le film de Brian se penche sur la vie du gars Aaron Swartz, un petit génie d'internet qui s'est battu le temps de sa (courte) vie pour que nous, chers internautes, puissions avoir accès à des documents publics... qui se retrouvent, par un petit tour de passe-passe un brin capitaliste, payants. C'est vrai que le gars, qui voulait directement pomper sur le serveur toutes les ressources de bibliothèques universitaires, n'a pas été ultra fute-fute en se faisant filmer dans la fameuse salle du serveur en train de changer le disque dur de son ordi branché en permanence sur ledit serveur... De là à traiter le gars, activiste des premiers jours pour donner accès à la connaissance et à la culture (libres de droit) gratuitement, comme un criminel, il y a de quoi frémir. Le type d'ailleurs frémit tellement qu'il finit par se suicider au grand dam de tout ce petit monde "branché" qui se bat pour faire d'internet un espace de liberté et de partage - je pèse mes mots, remarquez-le bien, alors qu'une foule de moustiques s'attaquent à mon dos brûlé au 3ème degré en raison d'un malheureux tournoi de football organisé par mes soins sous un soleil plombant. Swartz était un symbole de ces fameux "donneurs d'alerte" face à ce pouvoir écrasant, ce monde judiciaire vicié, un type aussi sain d'esprit et d'âme que le créateur d'internet qui n'a point voulu vendre son bébé (un peu comme les auteurs de ce site qui suent chaque jour sang et eau sans être rémunérés, ne nous remerciez pas, nous sommes bons). Savoir que notre geek était sous le coup de lois datant de 1986 votées par un Congrés encore sous l'émoi du film WarGames (si) (reste à savoir d'ailleurs ce que la vision du film Gremlins leur a inspiré !!?) pourrait faire rire. Le cas fut malheureusement tragique... Une foule de ses proches, de ses parents à ses collaborateurs, en passant par son avocat témoignent du cas Aaron (dont un loi porte désormais le nom... bye bye celle de 1986) et souligne l'engagement purement humaniste du geek engagé. La justice, les hommes du Congrès et même le gars Obama (pas tout blanc dans cette histoire) en prennent pour leur grade : ah ces salopiots de puissants qui essaient de tout contrôler. Heureusement que le gars Aaron, de son vivant, a pu sortir vainqueur de combats qui semblaient perdus d'avance (the famous SOPA law qui aurait permis de bloquer n'importe quel site ou blog internet sans autre forme de procès), sinon Shangols, pour prendre un exemple connu de tous, serait peut-être mort depuis (je dramatise sans doute un peu). Bon c'est fait à la ricaine avec une constante musique chelou en fond qui fout une sale ambiance de suspicion généralisée, mais le doc, dans son ensemble, se défend pour rendre hommage à la bonne foi du gars (si ce n'est les commentaires de sa première petite amie guère passionnants). Je suis Aaron - même si techniquement je suis plus fort au tennis de table qu’en informatique.

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19 mars 2015

L'Ivresse d'une Oasis (2011) de Hachimiya Ahamada

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Shangols se devait d'avoir un long-métrage comorien. Question de principe. L'histoire ici est simple : une "je viens" décide de voyager dans les îles de lune, après la mort de son père resté au pays, et engage la discussion avec des "je reste". Si cela est un peu sibyllin pour les non-initiés lunaires, voilà une petite traduction personnelle : une Comorienne vivant en France visite les Comores et rencontre divers personnages du cru, à la Grande Comore où son père a construit une maison avant de mourir, à Anjouan, à Mohéli et à Mayotte (département français). La première demi-heure est un peu lente, fait craindre même le pire dans la chienlit (images VHS de son pater qui erre comme un fantôme dans cette maison vide), vagues images de la vie comorienne, commentaires un brin vaporeux... On a l'impression qu'Hachimiya Ahamada aimerait bien faire partager son histoire, ses sensations, son trouble (cette maison construite en grande partie pour elle - ne rentrons pas dans les traditions comoriennes sinon on en a pour des heures - qu'elle n'a donc jamais habitée) mais qu'elle a bien du mal à savoir comment s'y prendre. C'est quand elle part à la recherche d'un cousin à Mayotte que ce documentaire intime commence à prendre forme ; on sent le cousin un brin aigri qui revient sur sa frustration de ne pas avoir de papiers légaux à Mayotte. Première petite pique contre la France et ces fameux « je viens » qui ne font que passer… Lors de son passage à Anjouan, la réalisatrice donne également la parole à ces personnes qui ont tenté leur chance à quelques encablures de leur île et en sont revenues plusieurs fois menottes au poignet. On connaît le problème du fameux visa Balladur (sinon, il y a Wikipédia les amis).

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Plus intéressant sans doute ou disons un peu moins attendu sera le discours de cet homme d'expérience qui avoue à la fois une sorte d'attachement à la France (il fait ressentir à quel point les Comores "ont besoin d'elle ») tout en finissant par lâcher que si elle ne veut pas d'eux, qu'elle parte définitivement... Une sorte de I can't live with or without you à la sauce poutou (l'épice local, ndt). L’ambiance se fait plus apaisée lors du passage de Hachimya sur la paisible île de Mohéli où elle parvient très bien à faire toucher du doigt cet autre paradoxe franco-comorien : dire que ces paysages, dignes d'être accrochés dans le salon d'un HLM parisien, font rêver alors que ces mêmes Mohéliens doivent également espérer un jour se retrouver ailleurs. Elle émet alors cette très jolie idée : "Est-ce la France qui pousse [les insulaires des Comores] à atteindre ce rêve qui finalement nous met tous en transit quelque part ?". Une bien belle définition du « voyage d'une vie » dans un film qui tente, un peu sur la pointe des pieds, d'évoquer les « principes » souvent contradictoires de ces iliens de l'Océan Indien.

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LIVRE : Un Carnet taché de vin (Portions of a Wine-stained Notebook) de Charles Bukowski - 1944/1991

9782246807568,0-2547868Il y a toujours plus profond que le fond, si on en croit la somme de textes inédits de Buk parus depuis sa mort. Voici donc un énième recueils de textes courts, parus dans différents contextes depuis ses débuts en écriture jusqu'à sa quasi-fin. L'occasion de traverser cinquante ans d'écriture du sieur, avec ses "périodes" (cacadois ou marronnasse, selon les époques), ses obsessions (bière, femmes et chevaux de course pour l'essentiel) et ses styles. C'est du côté de ces derniers que le livre est le plus satisfaisant : l'écriture de Bukowski, quoi qu'on en dise, a traversé pas mal de transformations ; et entre le style un peu maladroit et touffu des premiers textes et l'épure confinant au rien des derniers, on aura traversé un prisme assez impressionnant de techniques et de façons de faire. Même s'il garde toujours en point de mire son "meilleur ennemi", Hemingway, dont il vise le style au taquet et le mode de vie viril, il sait varier son écriture selon les ambiances.

On a de tout là-dedans : nouvelles, récits porno, conseils pour gagner aux courses, portraits, essais, préfaces, etc. A chaque fois, l'écriture est directe, musclée, sans fioriture ; et pourtant très travaillée, mine de rien. Et il s'y dégage, dans les meilleurs passages, une sensibilité assez inédite de la part de Buk : lisez le récit de sa rencontre avec John Fante, par exemple ("Ma rencontre avec le maître"), vous y découvrirez un petit garçon impressionné, tourmenté par la mort et la souffrance. Quelques textes sont sur ce modèle-là, touchants, étonnament intimes. La plupart sont pourtant dans le ton habituel du bougre, direct et scandaleux, et on se tape plus d'une fois sur les cuisses devant les nouvelles saillies, lues pourtant dans tous ses autres livres avant, sur les filles faciles, les écrivains ratés, les soirées poésie, les éditeurs, les parasites qui frappent à sa porte, la porto, Gustav Mahler, les bagarres de bar et la vie en général. C'est vrai que l'ensemble du livre est tès inégal, souffrant peut-être de défauts de traduction ou de rythme, tapant dans tous les sens, frôlant parfois le génie et souvent le bâclage ; si bien qu'on se dit que ces nouveaux textes extirpés du néant ne nécessitaient peut-être pas tous une édition. Mais c'est toujours un plaisir d'entendre le vieux Hank gueuler depuis l'autre monde. Content, bien sûr.

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18 mars 2015

Prix suisse, remerciements, mort ou vif de Jean-Luc Godard - 2015

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Godard reçoit un prix du cinéma suisse, il fallait bien s'attendre à ce qu'il réagisse à cette insulte suprême. Il le fait par un petit film abscons, taquin et cheap dont il a le secret depuis quelques temps. Le pépère a l'air en forme, si l'on en croit l'humour à base d'auto-moquerie qu'il y pratique. On le voit rentrer à la maison après une longue balade ("un soldat rentre au pays, a marché, a beaucoup marché") et s'écrouler sur la moquette dans une sorte de parodie d'infarctus, qui va déclencher une sorte de récitation hébétée et spectrale. Adoptant son ton d'outre-tombe qu'il parodie là jusqu'à l'extrême (il faut tendre l'oreille), il va se livrer à une énième variation sur la mort du cinéma. Cinéma suisse ? quel cinéma suisse ? "Il y a des films suisses, comme il y a des films bulgares aussi, des films finlandais, des films africains, mais le cinéma, c’est autre chose", bégaye-t-il allongé au sol, à cheval entre vie et mort. Et le voilà parti sur les éléments grecs, la déréliction du XXIème siècle, etc. Godard serait-il un vieux con ? Non, car il cultive là-dedans un petit ton sarcastique qui vient contredire ses anathèmes légèrement réacs contre le monde moderne. C'est comme s'il voulait prouver à ceux qui lui ont donné le prix qu'ils l'ont donné à un pitre incompréhensible. Une modestie qui lui fait honneur, finalement.

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Mort du cinéma ("Les USA, à force de se frotter à Staline, découvrent qu’à force de quantité, on peut faire s’en aller la qualité"), mépris de l'argent, nostalgie du bon vieux temps, on connait la chanson. Chantée en voix blanches et sans aucun effort de diction, elle devient ici assez sybilline. Ce que JLG raconte est à peu près incompréhensible, mais la petite mise en scène qu'il a préparée est mignonne comme tout par son côté impromptu et improvisé. Le plus drôle est qu'après ce petit sketch, le gars rajoute un post-scriptum à sa table de travail, celui là coléreux et très sérieux. Il en appelle à Pasolini et à un tas de personnalités suisses inconnues de votre serviteur, pour mieux vouer aux gémonies le Conseil Fédéral responsable de son prix. "On dit qu’il faut se faire une raison, alors je rentre à la maison", ok, merci Jean-Luc, on n'en attendfait pas moins : un film réalisé par le plus vivant des cadavres, anecdotique mais intriguant...

God-Art, le culte : clique

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Réalité de Quentin Dupieux - 2015

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Voilà le meilleur film de Quentin Dupieux pour l'instant, et comme il annonce qu'il s'agit de la fin d'un cycle entamé avec Steak, on ne peut que saluer la cohérence de l'ensemble. "Cohérence" semble pourtant être un terme qui ne correspond pas à l'univers abstrait, surréaliste, complètement décalé du sieur. Mais les faits sont là : Dupieux, avec ce film, montre quelle précision, quelle sincérité et quel sérieux il place dans ses films. On est très loin des potacheries (géniales) de ses débuts, c'est vrai, mais sans rien perdre de cet esprit, il parvient à prouver qu'il est un cinéaste hyper-pro, qui ne cède rien aux images qu'il a dans la tête et arrive à construire un univers très homogène avec les idées les plus barrées.

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Barré, ça l'est pourtant. C'est l'histoire, entre autres, d'un caméraman chargé de produire le meilleur gémissement de l'histoire du cinéma pour pouvoir réaliser son film d'horreur ; d'une fillette trouvant une cassette vidéo dans le ventre d'un sanglier ; d'un proviseur qui se déguise en femme et conduit une jeep militaire ; d'un producteur qui s'arrache les cheveux devant la lenteur de son cinéaste vedette ; d'un présentateur d'émission culinaire habillé en rat et hypocondriaque ; etc. Toutes ces (non-) fictions, traitées avec un égal sérieux, passées au crible du non-humour de Dupieux, sont d'abord des trames parallèles, ne se rencontrant pas. Mais peu à peu, les unes vont s'enchâsser dans les autres façon poupée-gigogne, jusqu'à nous perdre complètement dans un labyrinthe complexe : qui est dans le rêve de qui ? où est la réalité, où est le film, où est le film dans le film ? Peu à peu, chaque petite trame est polluée par une autre qui vient la démentir (ah en fait on était dans le rêve !) avant d'être elle-même annulée par l'insertion d'une autre trame dans celle-ci... C'est sans fin. Ca pourrait constituer un objet formel vain, c'est tout le contraire : le film interroge avec angoisse le processus de création, la panne d'inspiration, la difficulté à inventer du cinéma. Le personnage principal (si tant est qu'il y en ait un, le film est sans arrêt décentré, déséquilibré), qu'interprète avec subtilité Alain Chabat, est un cinéaste en souffrance : il a une idée de film, il cadre sans arrêt avec ses doigts le monde, il poursuit son idée fixe, mais reste impuissant à créer. Réalité lui prouve sans arrêt que les arcanes de la création sont plus complexes que son scénario binaire (un film d'horreur où des télés tuent des gens, voilà qui rappelle Rubber). Pour parler de l'inspiration, Dupieux propose 1000 trames possibles, embryons de fictions qui ne font jamais une histoire. Et pourtant, je le répète, le film est extrêmement cohérent, tant le réalisateur croit en son univers, croit en son film.

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Ca faisait longtemps que je n'avais eu autant l'impression d'un véritable être humain qui s'exprime à l'écran, à la première personne. Dupieux est un être complexe, qui filme tout ce qu'il a en tête, l'idiot comme le génial, le futile comme le profond. Réalité apparaît ainsi comme une sorte d'autoportrait, et comme le gars a une imagination débordante, son film foisonne, rempli de grands moments comme de moments creux et assumés comme tels. Aucune crânerie, aucune surenchère : le film accepte la lenteur, les plans trop longs (les géniales fins de scènes qui restent encore cinq secondes sur les acteurs qui n'ont plus rien à faire), accepte même de déplaire parfois. Mais loin d'être trashouille et amateur, il est au contraire techniquement parfait. La musique faussement répétitive de Philip Glass est exploitée avec finesse, la photo est superbe (la séquence de remise de César dans le théâtre rempli de mannequins, magnifique), le montage minutieux. Bon, certes tous les acteurs ne sont pas grandioses (Jonathan Lambert a du mal), mais peu importe ; on a même l'impression que les faussetés de jeu sont voulues, tant le film travaille sur le creux, sur le décalage. Et "l'humour sans humour" de Dupieux fonctionne du coup en plein là-dedans : on se marre comme des baleines devant ces gags vidés de toute substance, gratuits, absurdissimes, et on se demande en même temps pourquoi c'est drôle, puisque c'est souvent sinistre ou effrayant. Insaisissable, c'est bien le mot. Et aussi profondément nouveau. Un grand film, un point c'est tout.

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17 mars 2015

Les Combattants (2014) de Thomas Cailley

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Voilà un premier film (C’est  notre gars Rossignon qui est à la prod, toujours à la recherche de futurs talents - chapeau bas) qui ne manque pas de fougue, de luminosité et de maladresses. Un premier film, donc un film d’amour, qui confronte la punchy et gracieuse Adèle Haenel et le sympathique Kevin Azaïs. On connaît la chanson : une première rencontre qui tourne à l’affrontement (littéralement puisque, sous l’œil d’instructeurs de l’Armée de Terre, ils luttent ensemble : elle lui met sa race, il la mord ; elle est hautaine, il l’a déjà dans le sang) et d’autres suivront (incontournables rounds d’observation) où nos deux jeunes gens se jaugeront, se flaireront, se rapprocheront ; elle garde ses distances, il reste à l’affut - il attend qu’elle baisse la garde pour tenter sa chance. Même si c’est elle qui mène le combat, qui semble décidée à en choisir l’issue…  ce qui devait arriver arrivera.

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Après avoir osé le film en milieu hospitalier, l’auberge hongroise andersonienne, me voici confronté à une œuvre avec l’Armée de Terre en toile de fond - on ne peut pas dire que je ne sois point prêt à faire des efforts, voire des sacrifices en ce début d’année. Le film est un peu long au démarrage : il nous faut attendre une bonne moitié du film avant d’assister à une scène toute en moiteur (nos deux jeunes gens se sont fait surprendre par la pluie après un trip en moto) qui fait enfin monter la tension. Vient alors ce fameux stage en milieu militaire où le caractère de nos deux ptits jeunes sera mis à nu : à mesure que les idéaux de la belle Adèle s’effritent (cette « louve solitaire, taillée pour la survie, est rapidement remise à sa place : 1) tu la fermes 2) tu obéis 3) tu la fermes - c’est l’Armée, c’est ça), le gars Kevin, avec son instinct protecteur (il la couve du regard depuis le départ), va prendre du galon. L’Armée ne rimant guère avec romance, notre petit couple va vite faire bande à part ; il déserte et  se retrouve en pleine forêt : survivre, vivre, d’eau fraîche et… (étrange de voir que dans le film de Fillières, la forêt venait mettre un terme à l’union de ce couple (usé) - chacun (surtout elle) semblant y retrouver son essence - alors que dans celui de Cailley, elle est lieu d’initiation, éveille les sens  et rapproche nos deux hésitants - question de génération, sans doute.)

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Cailley sait parfaitement capter le regard effronté de la jeune Adèle. Il se fait malheureusement un peu plus démonstratif lorsque l’Adèle se fait plus doucereuse (la scène dans la station-service avec le chien… mignonne puis lourdingue - d’autant que le Kevin fut juste avant traité de petit toutou : on a vu « métaphore » plus fine) mais réussit les scènes plus «instinctives» (la scène du maquillage / camouflage, celle où l'héroïne se fait crocodile de rivière ou encore la séquence enfiévrée de la scène d’amour). On sent qu’il y a dans ce cinéma-là du sang neuf, de l’envie, de l’énergie et on pourrait s’en contenter pour une première œuvre. Les auteurs chaussent malheureusement un peu leurs gros sabots lors du dernier tronçon du film (l’incendie qui s’approche, l’homme sauvant sa dulcinée… hum, hum  - toujours dit qu’il ne fallait pas manger du renard, maintenant chacun fait ce qu’il veut). Il est dommage que les ficelles scénaristiques, la « parabole » si on veut, soient un peu grossières (le jeune homme naïf qui se fait finalement protecteur, brrr), car il y a, ici ou là, un vrai instinct cinématographique chez le gars Cailley. A affiner, comme on dit, the next time.   (Shang - 10/01/15)


C'est tout à fait ça : c'est plein de maladresses mais plein de talent, et pour ma part je retiendrai plus le deuxième que les premières. Cailley ne se contente pas de faire un énième film sur la jeunesse, les premières amours, la rencontre de deux êtres différents, etc. Autrement dit, il ne se contente pas de faire un film français, un de ceux qui reposent entièrement sur leurs dialogues et leurs acteurs. Même si ceux-ci sont vraiment excellents, Cailley se montre aussi diablement doué pour la mise en scène, pour mettre en valeur un espace dans un cadre, rejoignant même parfois une esthétique des films hollywoodiens des années 50. Car le contexte (social, géographique) dans lequel se déroule ce conte initiatique est tout aussi important que ce qui s'y déroule. Le milieu des travailleurs manuels, celui de l'Armée, et celui de cette sorte d'Eden forestier sont rendus pleinement, avec beaucoup d'application. Ca lui permet de glisser d'un genre à l'autre, de la chronique sociale au buddy movie, du film de caserne à la comédie romantique, avec même un inattendu final presque fantastique et apocalyptique qui marque des points. Le tout en restant toujours du côté de l'humour : parce que, avouons-le, on se marre franchement devant cette nana-bulldozer qui boit des jus de poisson, se jette dans les lacs avec des briques dans son sac à dos, et traite les rendez-vous amoureux comme des combats de corps à corps. Haenel est parfaite là-dedans, un vrai corps de cinéma, une composition d'actrice parfaite ; et le jeune Kevin Azaïs, en contre-point exact, est lui aussi génial en amoureux fasciné qui va apprendre à dompter cette nature. Le film ose plein de décrochages dans l'histoire, aimant aussi à prendre son temps pour faire exister la plus petite des situations, brossant des portraits attachants et drôles. Sa mise en scène, même discrète, est futée dans sa façon d'isoler ou de réunir ses personnages dans un groupe (le bataillon en stage), dans un couple (les deux héros dont le but semble être d'habiter sereinement le même plan), ou dans leur solitude. Et puis il y a une très belle façon d'inverser virilité et féminité, de requestionner l'identité des jeunes dans le monde d'aujourd'hui, de redessiner les codes de l'amour à l'aune de la survie, ce n'est pas tout à fait rien. Tout ça dans la lumière (Cailley lui-même signe une très belle photo), avec un ton très original et élégant ; et même si c'est un peu long, même si toutes les séquences ne se valent pas, on reste franchement charmé par ce portrait d'enfants du XXIème siècle burlesque et énergique.   (Gols - 17/03/15)

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14 mars 2015

LIVRE : C'est Dimanche et je n'y suis pour rien de Carole Fives - 2015

aUn roman très délicat, doux amer et joli sur le thème du retour... autant dire l'horreur, oui. Bon, je vous arrête tout de suite, Fives est un peu plus habile que les 96 auteurs qui ont sorti le même livre ne serait-ce que la semaine dernière. Elle écrit un poil mieux, sait jongler avec une auto-critique de bon aloi, et construit son roman avec une certaine habileté. Elle nous parle de Léonore, peintre quarantenaire un peu en panné d'inspiration, qui décide de partir au Portugal sur la trace d'un ancien amour tué alors que leur histoire commençait à peine. Elle ne sait pas grand-chose de lui, et va découvrir sa tombe, sa famille et son caractère même sur le terrain, à la rencontre haute en couleurs de ces Portugais affables et bavards du coin. Bon. Quand on enchaîne ce livre avec La Terre sous les Ongles de Civico, qui a un sujet relativement proche, on se rend bien compte que sur le thème de la recherche du mort, à la fois géographique et intime, on peut produire du road-movie sanguin ou de la bluette innocente. Fives est de ces auteurs qui sentent la violette et  le quatre-quart aux pommes, et qui vous troussent un roman d'une sensibilité ineffable, on connaît mieux comme sensation. Mais elle parvient parfois à trouver un ton, un peu amusant, un peu plus charnu, ça et là. C'est vraiment pour être gentil, parce que ce bouquin l'est plus souvent qu'à son tour, gentil : il s'attaque à la vie et à l'amour avec des pincettes de vieille dame anglaise. Il est au final à l'image de son titre : un peu niais, un peu sentimental. Fives/20.

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Dialogues d'Ombres de Jean-Marie Straub - 2013

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Aaaaaaah le retour de Straub, ça faisait longtemps sur ce blog. Nouvelle plongée en aridité, donc, et disons que si ce n'est pas complètement agréable, c'est pas non plus plaisant. Mais il faut ce qu'il faut si nous voulons boucler l'odyssée la plus exigente de Shangols. Pour cette fois, la douleur ne dure qu'une vingtaine de minutes, c'est déjà ça. Et la douleur se teinte d'une pointe d'intérêt, ne le nions pas. Toujours comme ça avec Straub : c'est pas un bon moment, mais il en reste toujours quelque chose de beau finalement. Bien : ce film-là est consacré à une nouvelle de Bernanos, dialogue entre deux amants potentiels qui se tournent autour, se refusent, s'acceptent, se jalousent, se fritent puis se réconcilient. Dialogue que l'on sent passionné, sanguin, à la fois empreint de souffrance et de lyrisme. Pour le faire entendre "au mieux", Straub choisit, comme d'hab, la solution la plus radicale : deux plans parallèles. L'un sur l'homme, cadré tout en bas de l'écran et excentré, avec au-dessus de lui un arbre immense ; l'autre sur la femme, cadrée très bas et excentrée, avec derrière elle une belle profondeur de champ, rivière et cheval paissant compris. Les deux comédiens envoient leur texte façon "Straub" ("oh MON Amieuu QUE NE Puis-jE vous vOIIIIr sans PLEUrer mes larmeu ZaMEreu"), dans une sorte de "chorégraphie" fixe, tout en montage au taquet, qui peut vous pousser éventuellement jusqu'à l'hilarité mais peut aussi vous plonger dans un curieux état, une sorte de transe autour du texte vraiment prenante.

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Comme toujours, c'est rythmé au millimètre dans la longueur des plans, comme toujours c'est parfaitement impossible tant c'est culotté et sans concession, et comme d'habitude on en ressort avec plein d'idées en tête. Notamment celle que là se tient tout le cinéma, finalement : un texte dans un territoire (notion pas si éloignée du western), un cadre, un "temps", et les mille variations de la nature à l'écran. Chez Straub, un cours d'eau qui coule, le vent dans les feuilles ou une mèche de cheveu qui tremble, ce sont des évènements aussi importants qu'une invasion de tyranosaures chez d'autres. Alors bien sûr que c'est assez chiant si on attend autre chose ; mais ça peut aussi suffire largement à notre cerveau. Et quand, dans un dernier plan le gars réunit ses deux acteurs (et on se rend compte à ce moment-là que depuis le début ils sont assis côte à côté), on s'aperçoit aussi de tout ce que ce cinéma là a de théorique dans le bon sens du terme : abolir, ou plutôt réinventer le champ/contre-champ, c'est quand même pas rien. Straub, délicieuse douleur, sacerdoce bandant, je dis respect.

Tout Straub et tout Huillet, ô douleur : cliquez

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12 mars 2015

LIVRE : La Terre sous les ongles d'Alexandre Civico - 2015

9782743629519,0-2474621Dès le départ on est intrigué par ce roman, par sa vitesse, par son âpreté. Tout part pourtant dans une atmosphère très classique : un homme monte à bord d'une voiture et quitte Paris en direction de l'Espagne, la route est longue, ça sent le road-movie enfumé, auto-radio calé sur du blues ou du Mozart, haltes dans les stations services mochasses, etc. Sauf que, dès les premières lignes, Civico nous l'a dit : il y a dans le coffre un paquet qui cogne à chaque virage... Avant que l'on sache ce qu'est ce paquet, on traversera 200 pages joliment balancées, dans un ton rock'n roll assez insaisissable, tendues par une colère dont on ignore pendant longtemps la cause. Ce qu'on apprend, c'est que ce voyage sert à en mettre un autre en relief ; celui, effectué en sens inverse il y a des années, par le père du protagoniste, ouvrier espagnol qui immigre en France et se heurte aux difficultés du déracinement. Un chapitre sur deux sur le gars d'aujourd'hui, et sa progression vers son but ; un chapitre sur deux sur le père, sur l'enfance, sur l'impossibilité de situer exactement son identité entre les deux cultures. Le point de jonction se fera au milieu de nulle part, présent et passé se rejoignant pour trouver enfin une résolution à cette douleur familiale qui habite le jeune homme depuis son enfance. Il est surtout question là-dedans de langue, celle qu'on n'arrive pas à apprendre et qui bloque la communication ; celle des patrons, dominatrice ; celle de l'écriture, que Civico possède façon "viol" (il la « baisera en lui demandant pardon »). Cette attaque en règle contre et pour la langue donne un premier roman fièvreux, habité, balancé comme une chanson des Clash, qui sait être très doux (l'évocation de l'enfance) et très dur (le paquet dans le coffre). Une bien belle chose.

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Faux Mouvement (Falsche Bewegung) de Wim Wenders - 1975

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Ah les premiers Wenders ont décidément pris un sacré coup de vieux, à moins que ce ne soit les écrits de Handke, à moins que ce ne soit les deux. On voit très bien aujourd'hui tout ce qu'ont pu avoir de moderne ces élucubrations glacées et cérébrales sur fond d'Allemagne grise, on voit comment tout ça se raccroche à une certaine tendance de la littérature (le Nouvau Roman), de la musique ou de la peinture de l'époque. Mais, et vous m'en voyez désolé, tout ça passe aujourd'hui pour une posture intellectuelle un peu vaine, et on est en droit de préférer largement les films plus tardifs du sieur.

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Wilhelm (Rüdiger Vogler, comme d'hab) veut être écrivain, mais sa vie provinciale avec môman l'en empêche. Le voilà donc parti à l'aventure en direction de Hambourg, voyage initiatique dépassionné qui va l'amener à croiser d'autres personnages tous emblématiques d'un état du monde (de l'Allemagne ?) de l'époque : un ancien nazi, un poète maudit, un aristo suicidaire, une adolescente muette et jongleuse (Nastassja Kinski, à vue de nez 13 ans) et une actrice grande époque (Hanna Schygulla, filmée comme une icône). Le petit groupe va lentement sillonner les paysages guère riants de la campagne hambourgoise, cherchant un sens à leur quête, trimballant derrière eux un mal de vivre tout romantique, sans chercher à creuser ce qui fait leurs liens, comme si chacun ne faisait que côtoyer ses semblables le temps d'un instant sans rien nouer d'important. A la fin, le groupe se disloque, chacun retourne à son hors-champ sans avoir vraiment progressé, bonjour l'ambiance. Il y a un ton éminemment dépressif dans cette adaptation du pourtant fougueux Willhelm Meister de Goethe ; c'est que Handke est passé par là pour l'écriture, avec son style implacable, qui polit toutes les émotions pour ne livrer que les actes sans sens de sa poignée de misérables individus. Les personnages peuvent parfois croiser la beauté : le visage de Nastassja, une femme aperçue dans un train en partance, quelques paysages (ce dernier plan qu'on pourrait presque qualifier d'apaisé sur une montagne enneigée). Mais ils sont sans arrêt ramenés à la tristesse de la vie, à la violence du passé, à l'inanité de tout sentiment. La poésie, l'amour, la camaraderie, l'art, tout est passé à la moulinette de la dépression de Wilhelm et de son incapacité à rendre compte des choses par l'écriture. Le film, finalement, pourrait bien tenter de regarder le monde à travers les yeux d'un écrivain sans inspiration.

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Forcément, il en résulte un film austère et assez terne. Robby Müller à la photo se surpasse pour rendre les gris encore plus gris, Vogler travaille une sorte de non-expression constante de son visage, et Wenders regarde tout ça avec une froideur implacable. Le moment de bravoure est une très longue scène de promenade le long d'une route en lacet, où Wilhelm discute tour à tour avec tous les personnages dans un travelling infini qui est vraiment très bien réglé ; là, on sent que Wenders aurait parfois envie de sortir du carcan de son scénario hyper-sclérosant, de prendre l'air, de s'amuser un peu avec la technique. Mais le reste du temps, le film cultive une radicalité et un intellectualisme un peu inutiles, qui frôlent la posture à plein d'endroits. On s'ennuie, à la longue, de regarder ces personnages fantomatiques agir de telle façon comme ils auraient pu agir de telle autre, sans sens, sans but. On comprend que la vision de la vie de Wenders/Handke est vouée à l'absurde et à la perte, mais le film en souffre lui aussi. Il apparaît un peu comme inutile et creux, alors que Wenders voudrait en faire une sorte de manifeste de son époque, un portrait de l'intellectuel dans le monde trop chargé d'histoire, ce genre de choses. Honorable comme idée, pas aisé comme résultat.

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11 mars 2015

Le Jardin du Diable / Les trois Aventuriers de Puerto Miguel (Garden of Evil) de Henry Hathaway - 1954

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Gary Cooper en ex-shérif plein de sagesse comme s'il était déjà en fin de carrière - cinématographique -, Richard Widmark en joueur de poker avec cet éternel petit sourire en coin - mais plein de respect pour ce Gary à la voix si douce -, Susan Hayward en femme vénale mais pas que, qui n'aimait peut-être pas tant mais qui aimait quand même, qui ne veut plus aimer mais qui pourrait quand même (une femme compliquée ou juste un portrait classique de femme...), un trio aiguillé à la fois par la soif de l'or et par un vernis humaniste (sauver un homme pris dans l'éboulement d'une mine) qui va revenir à la douce réalité des choses (l'amitié virile, l'amour si dur parfois à admettre, à avouer) alors même que les Apaches titillent leur instinct de survie. Les personnages sont peu diserts - mais à la limite, on les cerne au premier coup d'oeil : pas besoin de longs dialogues illustratifs, c'est toujours cela de gagné - et l'on finirait presque, à suivre ce récit très linéaire et simpliste, par se demander s'il s'agit bien des véritables héros de l'histoire. En effet, dit-il pour préciser sa pensée, il y a deux autres hommes au générique qui semblent s'être accaparés une grande place dans l'histoire : un certain Bernard Herrmann et un bon vieux Milton Krasner.

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Avouons-le franchement, ce qui sidère réellement dans ce ce film, ce sont les décors naturels mexicains (quoique les effets spéciaux soient également joliment réussis : toutes les scènes au bord du ravin notamment où les Apaches feront forcément les malins...) les couleurs à tomber (entre le gris et l'orange pour donner les teintes principales de la palette) et la musique quasiment omniprésente d'un Herrmann en pleine bourre : roulements de tambour martiaux, cuivres retentissants, cordes insidieuses, l'ami Bernard sort tout le barnum pour tenter d'apporter un souffle musical à ce "south-ern" aux allures de road-movie. L'angoisse, le questionnement planent à l'aller dans notre petite troupe - quelles sont les motivations de chacun dans cette équipée en terre sauvage, l'homme auquel ils sont censés porter secours existe-t-il vraiment, est-il toujours en vie ? -, l'angoisse, la mort planent au retour - les Apaches prennent un malin plaisir à descendre un à un ces hommes qui jouent à sauve-qui-peut : à chaque fois Hermann s'emploie à trouver le mouvement de cordes adéquat ou le bon éclat des cuivres pour nous faire passer de la trouille au suspense et vice versa. Coup de chapeau, donc, à nos deux grands "techniciens" du cinoche qui donnent un peu de relief à ce récit souvent un peu trop prévisible - le sentencieux Cooper, le malin Widmark, l'indécise Hayward... mouais, un ptit air de déjà vu...   (Shang - 16/10/13)

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Bien d'accord avec mon compère : s'il n'y avait Herrmann, les figurants Apaches et les décors, on se demanderait un peu où est passé le réalisateur là-dedans. Très fonctionnel et clicheteux, le scénario n'aide déjà pas beaucoup ; mais quand on voit la fadeur de certains plans (j'exclue les plans d'ensemble, grandioses, avec ces tout petits cow-boys qui traversent d'immenses étendues désertes, et ces groupes d'Indiens qui les cernent peu à peu), quand on voit les ombres des acteurs se projeter sur la toile peinte, quand on voit la difficulté d'Hathaway à filmer ces longues scènes d'attente sans action (n'est pas Ford qui veut), on se dit que le gars Henry a préféré aller visiter la plage de Cancun plutôt que de fignoler ses plans. C'est bien dommage, parce qu'il avait à sa disposition deux acteurs volontaires, qui font tout pour épaissir un peu des personnages assez minces. On aime par exemple ne rien savoir de la biographie de ce sheriff taiseux (Cooper), ou qu'on nous laisse imaginer le passé chaotique du joueur de poker (Widmark) ; mais à force de les rendre quasi-abstraits, cantonnés à leur symbolique (le héros, le malin), ils n'ont plus rien à jouer. Tout comme Hayward d'ailleurs, dont le couple fonctionne mal avec ce gars égoïste et mesquin, et qui ne semble être là que pour camper la femme-courageuse-à-cheval et exciter les appétits des seconds rôles barbus. Alors, c'est vrai, les figurants font de super chutes (il y en a un qui se bouffe un arbre, à mon avis il est mort), la fin est héroïque comme il faut (Widmark fait super bien le mec qui meurt), mais le constat est simple : on se fout un peu de ce qui va arriver à nos gaillards : à force de ne pas les dessiner, Hathaway les a rendus inexistants. Achetez plutôt le disque que le DVD.   (Gols - 11/03/15)

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Joyeux Garçons (Весëлые ребята) de Grigori Aleksandrov - 1934

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La première comédie musicale soviétique, les enfants, tout simplement, ça marque des points. J'avais été emballé par Le Printemps du même Aleksandrov, je me suis donc jeté avec confiance sur ce film que, visiblement, tous les Russes connaissent par coeur, au point d'avoir fait de Leonid Outiossov, son interprète principal, une star. Et dès les premières minutes, je me suis félicité de mon choix : le film s'ouvre sur un plan-séquence magnifique, bricolé au scotch double face mais touchant justement à cause de ça, où un musicien à pipeau traverse un kolkhoze fantasmé de long en large en chantant une ânerie propagandiste. C'est lumineux à mort, ça projette de la pure joie, l'esprit de la comédie musicale est dans ce premier plan tout entier, et en plus, techniquement, c'est bluffant, 8000 figurants dirigés au millimètre, 500 idées rigolotes par plan, des animaux dans tous les sens, des changements de cadres incessants... On se dit qu'on est tombés là sur un trésor et on se frotte les mains.

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La suite nous donnera raison, malgré, il est vrai, une volonté de légèreté qui confine au superficiel. Inutile de chercher là-dedans des discours anti-totalitaires larvés, même si on s'en prend parfois aux bourgeois, même si on peut interpréter quelques répliques au deuxième degré si on veut. Aleksandrov filme une comédie légère, point, et le fait est qu'il y excelle. Construit en deux parties, le film raconte d'abord un quiproquo qui fait qu'on prend un brave musicien du kolkhoze pour un grand chef d'orchestre célèbre. Notre gars va donc être invité chez la Haute, pour un concert pour dames énamourées, et emmènera avec lui tous ses animaux, boeufs, poulets, porcs, etc. Il s'ensuivra une sorte de délire de désordre façon The Party, Aleksandrov jubilant de toute évidence à casser tout ce qui peut l'être. Et je t'attache une grosse vache à la ceinture d'un bourgeois et je te la fais s'emballer ; et je te fais dormir un petit cochon dans un plat en argent ; et je te fais coucher une mule dans un lit à baldaquin ; et je t'envoie un taureau au milieu de la vaisselle en porcelaine... Au milieu de tout ça, Outiossov, vrai mix entre Harpo Marx et Stan Laurel, est parfait en simplet hilare. La campagne fait irruption avec fracas chez les aristos, le peuple chez les nantis, oui c'est de la propagande pure, mais le fait est qu'on se marre bien, malgré le peu de moyens, les effets spéciaux à l'arrache et le traînage en longueur de temps en temps. Au terme de ce premier jeu de massacre, l'amour pointe son nez sous la forme de la frimousse craquante de Lioubov Orlova, domestique au coeur pur.

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Petite transition sous forme d'un magnifique jeu d'ombre sur une campagne idyllique, et sur des petites animations à la con pour symboliser le temps qui passe ; et la seconde partie débute, presque déconnectée de la première. Notre musicien est monté à la ville et a été engagé dans un groupe de jazz. La partie musicale peut se déployer, et là aussi, énorme festival visuel. On passe des coulisses à la scène, de la scène aux loges, et des loges à la rue, avec une maestria totale, Aleksandrov étant décidément génial quand il s'agit d'amplifier un mouvement de caméra, de jouer avec les profondeur de champs, etc. Quelques séquences géniales ponctuent cette partie, comme ce gars qui mime à sa belle les tourments de sa passion sans se rendre compte qu'il est en train de diriger un orchestre au grand complet ; ou comme, encore une fois, ce jeu de massacre géant : tout le groupe de musiciens se frite à propos d'une subtilité d'interprétation, et on a droit à 10 minutes de destruction massive du décor totalement ahurissantes. Et puis, il y a cette idée subversive finale : les musiciens, privés de salle de répète, sont contraints de répéter dans la rue... en suivant un enterrement sous la pluie, et on est effaré par le jusqu'au-boutisme des gags du film, qui ne se refusent rien. Un excellent moment, quoi, encore une fois, et la découverte progressive pour moi d'un grand cinéaste formel et populaire.

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10 mars 2015

LIVRE : Fin de Mission (Redeployment) de Phil Klay - 2014

9782351780831,0-2507016Parmi les conséquences possibles de la guerre en Irak, il y en a heureusement une positive : tomber sur un livre aussi fort que Fin de Mission, recueil de nouvelles à l'os écrit par le jeune Phil Klay, ancien marine revenu du front. Chacune des histoires qui constituent ce livre se passe là-bas, ou parfois après, prenant pour sujet dans la plupart d'entre elles les séquelles désastreuses que les exactions commises sur le terrain impriment définitivement dans la tête de ces gars qui ont cotoyé l'horreur. Inutile de préciser que la violence, physique et morale, éclabousse chacune des lignes, souvent insupportable. Le fait que Klay ait vécu ces faits-là, ait éprouvé cette trouille incontrôlable des fusillades, ce mystère métaphysique et terrifiant de devoir tuer quelqu'un, ces longs moments d'ennui qui s'enchainent avec des montées d'adrénaline fulgurantes, donnent la pâte réaliste qu'il fallait à ces nouvelles. Ca sent le vécu, avec un soupçon de sueur sous les bras et d'odeur de poudre, il n'en fallait pas moins.

Que ce soit dans des nouvelles "en immersion" (on décrit l'effet que fait une explosion de mine sous un véhicule blindé, par exemple, ou le quotidien d'un groupe de fantassins aux prises avec une peur de chaque seconde) ou "de l'arrière"  (un grand nombre de nouvelles décrivent les réactions de gens qui se tiennent à l'écart des combats, bureaucrates, prêtres, médecins), la violence et la crudité des faits sont partout. Klay, sur le modèle des grands qui l'ont précédé (Hemingway surtout, mais aussi Mailer), écrit sec, sans fioriture, des phrases courtes et parfois presque journalistiques. On apprécie vraiment ce retour dans les lettres américaines à une épure de style, et cette écriture au cordeau semble bien être la seule manière de rapporter un peu de l'horreur de la guerre. Mais Klay ne joue pas les gros bras comme Hemingway : très sensibles, ses nouvelles relatent aussi des combats intérieurs, des tourment intimes, et se frottent avec l'Humain dans toute sa complexité. Loin d'être binaire, la guerre que l'Amérique livre contre Al-Qaîda sur le terrain y apparaît dans toute sa complexité, donnant le sentiment des Américains, mais faisant preuve d'une grande empathie envers les habitants victimes des dommages collatéraux innombrables. De chaque côté, des hommes et des enfants confrontés à la terreur de mourir, à la brutalité, à la violence, et aussi à la bêtise de l'administration (la distribution de tenue de base-ball aux petits Irakiens terrifiés est à la fois burlesque et morbide) et à l'incompréhension des familles, à l'impossibilité de raconter une fois revenu au pays. Ces thématiques sombres sont pourtant soulignées par un humour noir très étonnant, ce qui finit de nous convaincre qu'on a là un très grand livre américain.

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Saint Laurent (2014) de Bertrand Bonello

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On aime Bonello et l’on se doit donc d’aimer tous les films de Bonello. Attention, on n’est pas dans les Inrocks mais sur Shangols - je sais que certains l’avaient déjà remarqué mais quand même. Je ne dis pas que l’on n’a pas un certain a priori positif, non… La preuve, on est plus prompt à se mater la version de Bonello que celle de Lespert, genre. Dès le départ, on est d’ailleurs assez satisfait de ce choix, vite charmé par le soin esthétique donné à la chose. Gaspard Ulliel s’est fait coudre les lunettes de Yves sur son faciès, Loulou (Léa Seydoux, je ne vous la présente pas) et Betty sont vraiment trop belles et trop classe, Louis Garrel avec sa petite moustache a l’air délicieusement taquin et retors… Et ce décor, et ces robes, et cette grande musique, c’est vraiment très très jouli.

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Yves Saint Laurent est un génial créateur, on le sait, mais aussi quelqu’un  de génialement auto-destructeur, on le sait un peu moins. C’est la piste sur laquelle nous engage Bonello, en nous montrant l’art de se (faire) fracasser du Yves (pilule, alcool, sexe…). Il évite semble-t-il volontairement de tomber dans tout aspect psychologisant, suivant en un sens les directives de Pierre Bergé qui censurait toute interview où le grand homme de la couture française se laissait aller à des confessions intimes. C’est un choix qui évite l’aspect biopic démonstrative (pourquoi Yves a frappé un type à l’âge de 45 ans avec un verre de champagne c’est parce que sa mère lui avait sans doute versé du Perrier sur la tête lorsque… par pitié…) On n’est pas aux States, ouf.

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Seulement voilà, cette volonté systématique de chercher à montrer le manque de prise du Yves sur sa propre vie - je crée, je me fusille - devient vite crispante… Et le mot crispant de s’imprimer dans notre esprit et de commencer à contaminer l’ensemble du film. De Pierre Bergé (au ton très affecté) à Yves Saint Laurent (au ton très très affecté), on comprend rapidement que l’homo sapant aime à articuler chaque lettre de l’alphabet et à faire traîner sa langue sur chaque syllabe. Seulement au bout d’un moment, ce faux mimétisme en devient crispant. La Callas chantant l’Ave Maria, c’est très beau, indiscutablement, un peu chiant pour un fan de Toto mais c’est très beau, j’ai dit qu’on en discutait pas. Mais trois-quatre fois à la suite, hein, c’est un peu ronflant pour ne pas dire crispant… Loulou et Betty sont très jolies, on l’a dit. Mais à part sourire et danser à quoi elles servent ? Elles n’ont absolument rien à jouer, aucun personnage à défendre et là aussi cela en devient crispant. Louis Garrel en mode je souris, je suis triste, je souris, je suis triste, genre je suis diaboliquement manipulateur… bon, on l’aime bien notre Louis mais reconnaissez avec moi que ce personnage est particulièrement crispant - Bonello, là encore, évitant soigneusement de traiter une quelconque profondeur dans le personnage : c’est un dandy homo, démerdez-vous avec ça, et il est démoniaque, la preuve, il sourit, il est triste…. Raaaaah diablement crispant… Quand Bonello tente de faire de « l’art cinématographique » (genre un split screen à la Mondrian si vous voyez le genre), là encore on se crispe car visuellement cela n’a guère d’intérêt, c’est même totalement foutraque : on a même parfois l’impression que notre Bonello s’est un peu perdu en chemin - c’est bien beau d’enchaîner les clips fashion, mais n’est-ce pas une façon de reconnaître que l’on a pas grand-chose à dire… Et ne pas avoir grand-chose à dire sur 170 minutes, c’est un peu longuet….  Alors, oui, on l’aime bien Bonello, mais force est de reconnaître que sa version de YSL est sous moult coutures terriblement crispante…

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Quand vient la Nuit (The Drop) (2014) de Michaël R. Roskam

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Gols l’a lu, Shang l’a vu, c’est ce qu’on appelle un travail d’équipe. On serait trois, on serait plus emmerdés pour se partager le travail. Alors sinon, que vaut ce petit polar ? J’avouerais volontiers que j’y allais un peu à reculons, l’affiche n’ayant rien de particulièrement attractif. Eh bien j’avais tort. Voici un noir moderne parfaitement maîtrisé : maîtrise dans le jeu (Tom Hardy n’a pas l’air fute-fute mais faut se méfier de l’eau qui dort ; Gandolfini en molosse qui veut se la jouer fine tire une belle révérence à sa carrière), maîtrise dans les dialogues (on prend le temps de poser certaines discussions et de débattre de sujets ontologique (Gandolfini déblatérant sur la vie « ratée » de Tom, une vie qui n’a jamais réellement commencé) ; la meilleure discussion, sans ironie, restant sans doute un coup de fil où aucun des interlocuteurs ne prononce un mot : big tension), maîtrise dans la narration (plusieurs histoires de petits malfrats s’entrecroisent : mais l’on ne cherche jamais à multiplier les personnages ou les intrigues pour le plaisir - tout trouve peu à peu, intelligemment, sa place, son sens), maîtrise dans la forme (une image très propre qui ne cherche pas à se la jouer « style »), maîtrise dans le rythme (le réalisateur prend le temps de poser ses personnages et sait placer ici ou là quelques accélérations sanguinaires sans jamais chercher à glorifier la violence gratuite).

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Du coup, on prend plaisir à suivre ce personnage incarné par Tom, un être aussi maladroit avec un clebs qu’avec une donzelle. Le type est un taiseux, relativement pataud. On ne lui confierait pas ses œufs et pourtant le gars n’a rien d’un débile profond malgré son côté renfermé. Si le type n’ose épater la galerie, prendre le dessus, c’est surement pour les mêmes raisons qui font qu’il n’ose aller communier. Il cache en lui un lourd passé, dont il n’est pas forcément fier, mais avec lequel il cherche à se dépatouiller du mieux qu’il peut. Qu’il se fasse chambrer par les clients ou provoquer par une sorte de doux dingue,  il ne cherche jamais l’affrontement, tente de gérer calmement. Après, il a comme tout le monde un certain seuil de résistance… Le réalisateur belge ne cherche pas à se noyer dans l’hémoglobine (une belle flaque suffit) ou à tomber dans la surenchère scénaristique (un ou deux épilogues bien gérés) ; le fait est que l’on ressort de la chose ravigoté en se disant que ce réalisateur n’a pas cherché à nous prendre pour des jambons ; le type fait son taff d’artisan du genre le mieux possible et avec une belle humilité : drop transformé.

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