Shangols

05 décembre 2019

Ruth d'António Pinhão Botelho - 2019

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António Pinhão Botelho n'a pas un sou. Or, il voudrait réaliser un film sur un champion de foot, et le concept coûte cher. Donc, il trouve une solution : ne jamais filmer le moindre brin de pelouse verte ou la moindre passe technique, mais rester dans les coulisses, et traiter de la complexité des transferts et des négociations entre clubs pour obtenir la star. C'est une idée. Voici donc l'édifiante (et vraie, paraît-il) épopée de la jeunesse d'un joueur mozambicain, Eusébio, arraché de son pays pour venir jouer à Lisbonne, mais convoité par deux clubs concurrents : le Sporting qui, le premier décèle du génie chez ce môme, et le Benfica, plus débonnaire, qui tente de récupérer le prodige. Et ça y va de l'entourloupe, du transfert secret, des noms de code, des dessous de table et des tentatives d'enlèvement pour arriver à faire entrer ce brave Eusébio dans son équipe. Si bien que celui-ci finit par gagner des sommes rondelettes sans jamais encore avoir mis un pied au stade (ça arrange bien Botelho).

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Le souci, c'est que le gars n'a vraiment, mais alors vraiment pas un sou. Et que, à force, ses manoeuvres pour nous détourner de ce qui importe vraiment, le stade, finissent par apparaître un peu désespérées. Le manque de moyens s'accompagne dommageablement d'un manque d'iédes et d'un manque de regard flagrant, ce qui fait que : 1/ c'est très mal raconté, on ne compred goutte à la pléthore de personnages, "indigènes" du cru, hommes d'affaires douteux, hommes de main. Cette histoire a l'air de sembler hyper passionnante à Botelho, mais, peut-être parce que je me fous autant du foot que des horaires des trains à Brioude, elle ne parvient pas à être le moins du monde intéressante au néophyte, qui regarde ces négociations de bureau se dérouler dans un début d'assoupissement guère prometteur. 2/ La mise en scène est à l'avenant : montage vraiment pénible, acteurs amateurs, style dans les baskets. Échouant complètement à rendre le personnage principal ne serait-ce qu'existant, à défaut d'être sympathique, perdu dans ses dizaines de minuscules rebondissements qui ne mènent nulle part, le gars se contente de sa fade historiette, et de filmer plan-plan cette épopée dans un verre d'eau. Quand Eusébio se dirige enfin vers le stade, cut, le film est fini, et on achèvera sur des images d'archives de vrais matchs de l'époque ce film inutile. Le seul truc qu'on peut en tirer si on veut être gentil, c'est ce portrait des relations entre le Portugal et ses colonies dans les années 60. Mais même ça ne va pas péter bien loin, et s'arrête avant d'avoir un discours, de peur sûrement de choquer le public. Un film gentil, gentil, gentil (beurk) sur le foot (beuaaah).

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Feux d'Artifice sur la Mer (Umi no hanabi) (1951) de Keisuke Kinoshita

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Voilà un film de Kinoshita qui, à l'image du titre, part franchement un peu dans tous les sens, multipliant à foison les personnages pour livrer un final en forme de bouquet ; c'est en partie bien mené même si à trop vouloir embrasser de caractère certains sont mal étreints. Difficile, morbleu, de résumer l'histoire : disons, pour l'essentiel, qu'il est question d'une association qui tente de survivre avec deux bateaux de pêche... Problème, l'argent ne rentre pas ; on vire alors les capitaines pour mettre à leur place deux frères intègres mais là encore, malgré des pêches conséquentes, il est difficile (la chute du cours du poisson...) de rentrer dans ses frais. S'en suit pour les responsables de l'association de plus en plus dans le rouge moult problèmes divers : des associés qui veulent vendre à n'importe quel prix, un manque d'argent qui risque de précipiter le mariage de la plus jeune fille du responsable de l’assoc’ pour avoir des capitaux (...), des malfrats qui tentent d'investir les locaux de l'association... Bref, c'est la pagaille... Parallèlement, il est question d'une dizaine d'histoires d'amour (j'exagère à peine) qui nécessiteraient presque la prise de note pour ne pas s'y perdre... Il est surtout question des deux filles du président de l'assoc’ (le toujours excellentissime et ozuesque Chishû Ryû) qui font chavirer les cœurs : Mie et Miwa (Michiyo Kogure) ont des prétendants à la pelle qui eux-mêmes ont des prétendantes. J'ai dit que je me refuserai de rentrer dans les détails mais le moins qu’on puisse dire c’est que cela provoquera diverses jalousies (parmi les donzelles) et bastons (parmi les mâles). La situation de l'assoc’ (comme les relations humaines) s'avèrent de plus en plus inextricables et la dernière demi-heure tentera de régler sur un rythme de dingue ces multiples crises. Malaises, meurtres et mariages au programme.

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Kinoshita nous emmène dans une balade en bateau pour le moins mouvementée. En cette période d'après-guerre, les espoirs sont là (promesse de réussite, de mariages non arrangés) mais la réalité est tout aussi présente (banqueroute en chaîne et concessions à la con : si on veut survivre, il vaut mieux parfois trouver un bon parti que de suivre ses bas instincts amoureux...). Chishû Ryû frôlera plusieurs fois la crise de nerfs, tentant de régler à la fois son business qui part à la baille et ses filles sources de convoitises. Pendant que les hommes hurlent ou en viennent aux mains, les femmes, de leur côté, tentent de régler leur affaires en sous-main. Il y a celles, sures du pouvoir de leur thune, qui avancent la tête haute, celles, un peu naïves et dans l'expectative (les deux sœurs) qui laissent les prétendants venir à elle sans avoir la possibilité de se prononcer sur la suite des choses ou encore celles, de la pute sans espoir à la mère possessive, qui attendent un miracle pour que leurs vœux soient exaucés. Si on assiste à quelques balades en amoureux relativement apaisantes, l'essentiel du récit, en particulier la fin, fusent dans tous les sens (bagarres, discussions houleuses, coup de Trafalgar) avec des femmes qui tentent le plus souvent de prendre leur destin en main... C'est à la fois relativement enivrant (Kinoshita passe d'un train, d'une maison, d'un bateau, d'un personnage à l'autre, à un rythme d'enfer) et un peu étourdissant (on se dit qu'il a eu les yeux plus gros que le ventre et le cinéaste peine à clore toutes les pistes qu'il avait ouvertes en deux heures). On se régale, comme toujours, du jeu des acteurs (on connaît toute la bande (de Takeshi Sakamoto à Keiji Sada), on admire ce sens du montage et cette mise en scène échevelée (il n'est pas si courant de voir autant d'affrontements (verbaux et physiques) chez Kinoshita) mais on doit reconnaître aussi, dans cet éparpillement, une petite tendance à ne plus trop savoir parfois où donner de la tête... Un feu d'artifice narratif avec quelques fusées qui se perdent un peu en route. Un spectacle qui demeure malgré tout de haute volée.

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04 décembre 2019

Golden Glove (Der Goldene Handschuh) de Fatih Akin - 2019

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Incroyable, quand même, de voir Fatih Akin déjouer systématiquement nos attentes de film en film, n'être jamais là où on l'attend, et travailler en dépit des bons goûts à un style, qu'on l'aime ou non. Après les quelques bons trucs et les quelques mauvais qu'il nous a proposés, le voici sur les sentiers très risqués du film gore. Il y va les deux pieds en avant, dans un élan punk bien réconfortant dans le cinéma très policé actuel (et l'allemand en particulier), dans un acte de cinéma frontal et impoli. Qu'on aime ou pas Golden Glove, finalement, lui importe peu ; on ne peut pas vraiment l'aimer, pas vraiment dire : "ah voilà mon film de chevet, celui que je regarde tous les soirs pour m'endormir". Ce qui importe, c'est l'acte, c'est faire bouger sur ses bases les convictions esthétiques et morales de la société actuelle, tout simplement ; tenter d'autres esthétiques, d'autres façons d'être poétique ou drôle, d'autres moyens d'aborder l'Histoire, d'autres personnages à regarder. Vaste programme de base, il faut le reconnaître : il s'agit de révolutionner le cinéma et de choquer le bon goût. Le résultat est mitigé, mais au moins le geste était fort.

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Années 70, dans les faubourgs de Hambourg. Dans une Allemagne encore fortement marqué par la guerre, Fritz Honka coule une existence misérable entre putes vieillissantes et bouteilles de schnapps. En pleine misère sociale et sexuelle, il entraîne parfois chez lui des grognasses, puis complètement aviné les tabasse et finit par les occire ni plus ni moins, par les débiter en tranches et par les enfouir dans le placard de sa cuisine, qui commence à sentir quelque peu la rose. Quand commence le film, il devient raide dingue d'une blondinette de 20 ans, et va passer la frustration de ne pouvoir la posséder sur les radasses du "Golden Glove", le bar où il va échouer. Autant dire que ça va être sanglant. Le film est tiré de l'histoire vraie d'un serial-killer, et Akin voudrait en faire le symbole d'une Allemagne encore complètement sous le poids de la défaite, encore en reconstruction. Honka serait l'image du pays complètement éclaté au niveau de son identité et de son intégrité. Malheureusement, Akin échoue complètement dans cette tentative : l'image n'est pas assez forte, la symbolique douteuse, le fond lui échappe trop souvent au profit de la forme. Ça veut pas dire grand-chose, finalement, cette allégorie du tueur sans scrupule pour désigner une Allemagne perdue, encore peuplée de nazis et livrée au peuple dégénéré qu'elle a engendré.

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C'est vrai qu'au niveau de la forme, le gars envoie du bois. Certains trouveront ça trop complaisant : rien, absolument rien dans cet univers n'est plaisant à regarder (hormis la petite jeunette, très pure). Au contraire, Akin se vautre dans le sordide, en rajoutant sans arrêt des louches pour qu'on soit encore plus dans le marasme. Des femmes du bar, vieilles peaux alcoolisées et vulgaires, éructantes et sales, aux habitués, ramassis de losers puants, des décors glauquissimes aux costumes antiques, en passant par le personnage principal, monstre aussi bien physiquement que moralement, complètement dépourvu de morale ou de contrôle, tout est laid, monstrueux, barbare. Akin filme les scènes de meurtre et de dépeçage frontalement, jusqu'au malaise, longuement, avec une sorte de fascination morbide dérangeante, très proto-punk. Et tout ça, c'est vrai, finit par déboucher sur une révolte : on se dit que pour se rouler ainsi dans la merde et le sang, pour montrer ainsi tous les êtres humains comme des sacs à vin dégueulasses, Akin doit bien avoir une tendance à la complaisance. C'est la limite du film. Mais c'est aussi sa force : jusqu'au-boutiste et radical, Golden Glove ne doit rien à personne, et surtout pas aux tenants du bon goût. Il se permet d'être burlesque aux endroits les plus terribles, de rire comme un damné aux choses les plus immondes, et cet acte d'insolence totale force le respect. Mieux : il parvient de temps en temps à nous faire aimer ce personnage, pourtant sans aucune excuse et aucun mérite. Dans les scènes où il tente de se réhabiliter il est parfois touchant, et son maquillage outrancier qui le transforme en poivrot dégueu laisse apparaître quelques failles, quelques jolies faiblesses. Ce sera malheureusement de courte durée : Akin, le replongeant tout à coup dans la réalité crue, qui veut que la vie soit une chienne, le fait très vite renouer avec le meurtre et l'éviscération. On ne conseillera ce film à personne, mais on reconnaît son pouvoir de fascination et la grande franchise de son réalisateur qui a inventé là une sorte d'American Psycho allemand.

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Normal d'Adèle Tulli - 2019

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Je commence un petit mois consacré au jeune cinéma européen (grâce au Festival du Film européen d'Arte) avec ce petit film gracieux, drôle et parfois inquiétant d'Adèle Tulli, une cinéaste qui s'intéresse particulièrement, visiblement, au genre. La belle pose sa caméra dans les endroits où masculinité et féminité posent question, et interroge, dans l'Italie d'aujourd'hui, les vieux atavismes qui résistent au temps et les automatismes machistes qui collent des étiquettes sur nos braves contemporains. Danse synchronisée ? féminin. Courses de karts ? masculin. Aérobic avec poussette ? féminin. Faire le kéké dans les fêtes foraines ? masculin. Repassage ? Féminin. Salons de la moto, bière et remarques sexistes ? masculin. On a ainsi droit à un catalogue de catégories où notre identité, malgré l'évolution des mœurs, reste toujours inentamée, l'Italie ajoutant qui plus est des siècles de glorification du masculin à la chose. Sans commentaires, sans violence, sans discours hystérique, Tulli filme les éternelles différences entre nos deux catégories, ridiculisant gentiment tour à tour l'une ou l'autre : les femmes sont un peu ridicules avec leurs poses de gym encombrées de gamins, et ont tout d'une famille de canards dans le défilé de ces poussettes ; les hommes apparaissent dans toute leur fatuité et leurs crâneries à deux balles dans leurs poses et leurs pauvres cascades en manège de fête foraine. Le film est doté d'une jolie construction : dans une première partie, on assiste à une différenciation totale des sexes, les uns étant complètement absents des activités des unes, et vice-versa ; puis on les filme ensemble, mais assez perplexe les uns face aux autres, comme deux mondes qui se côtoient sans se mêler (la danse, le salon de moto où les danseuses aguicheuses sont protégées par des barrières) ; puis à la fin, un mélange des deux sexes, pour le pire (un enterrement de vie de jeune fille à grands renforts de bites en gâteau et de chippendales salaces) ou le meilleur (un mariage homo, qui annihilerait peut-être enfin les clichés).

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C'est vrai que ça ne va pas non plus beaucoup plus loin que ça. Le discours est simple, parfois un peu naïf, et Tulli ne prolonge pas le simple constat que la "genrification" est éternellement et tristement présente dans notre quotidien. Mais ce qui nous laisse un peu sur notre faim côté fond est compensé côté forme. Le film est très chouette, non seulement bien cadré et bien monté, mais surtout doté d'un vrai regard sur le monde, qui, outre le sujet, montre une personnalité singulière. Le travail sur le son notamment, est impressionnant : de la musique, certes, mais surtout toute une symphonie de sons étouffés, qui augmentent la solitude de ces personnages, et qui sont la plupart du temps en porte-à-faux avec ce qu'on est en train de regarder. Sur les manèges de la fête, par exemple, des bruits étouffés, comme si on assistait de très loin à la chose, comme si on entendait le vent plus que les rires ou la foule. On pense souvent, dans ces moments-là, à Disneyland mon vieux pays natal, dont Normal utilise les mêmes effets sonores étranges, décalés, hantés, inquiétants. La mise en scène est elle aussi intrigante, Tulli étant très forte pour isoler les détails en gros plans d'une scène pour les rendre parlants, symboliques, emblématiques. Tout ça fait un bizarre objet, parfois trop superficiel pour vraiment convaincre, parfois suffisamment taquin pour emporter le morceau. Le talent indéniable, c'est qu'il y a un regard, une façon de contempler ses contemporains avec un mélange de pitié, de répulsion et de tendresse qui finit par rendre le film assez beau : ces plans très touchants sur une petite fille en train de se faire percer les oreilles et qui prend la chose... comme un homme, ou ceux presque fantastiques sur ces dames subissant des tortures en instituts de beauté nous en convainquent. Agréable et chafouin.

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03 décembre 2019

Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles - 2019

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Toujours dit qu'il fallait éviter de s'installer dans un bled paumé de la pampa brésilienne, moi. Les gens de Bacurau ne l'ont pas compris, eux, et ont créé une communauté petite mais soudée, pauvre mais solidaire, où quand une vieille meurt, tout le village l'accompagne à la tombe, où un type fait office de journaliste local, où des vigiles ont été placées à l'entrée pour prévenir les dangers. Quand commence le film, le danger menace effectivement : après avoir traversé une route encombrée de cercueils, Teresa arrive à Bacurau pour y trouver sa grand-mère décédée, la localité rayée des cartes et le village harcelé par de curieux envahisseurs. Ceux-ci tuent au hasard les habitants, sans but. Peu à peu, on commence à comprendre les tenants et aboutissants de la chose : de riches Américains se sont offert un safari exotique, dont le but est de dégommer un village entier à grands coups d'armes à feu. La résistance va s'organiser dans le village, qui en a vu d'autres, et la violence se réveiller à nouveau, après les années de dictature et de sang.

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Dans un premier temps, on ne comprend rien à ce film. Autant vous le dire. Le premier quart d'heure est même très confus, Mendonça Filho mettant son point d'honneur à ne nous donner les explications qu'au compte-gouttes, et préférant déployer un style "réaliste poétique" très dépaysant et un peu destabilisant. L'intrigue se situe dans un futur proche, les drones planent au-dessus de Bacurau, les morts fleurissent sans explication, on peut partir dans des scènes très poétiques (l'enterrement de la vieille) puis tout à coup se faire remettre les deux pieds bien sur terre (le premier carnage). Bref on est perdus. Et puis, petit à petit, le truc se met en place, avec une cohérence parfaite, sans jamais pour autant passer dans le vraisemblable ou le logique : on est bien dans un cinéma latino-américain, où la trame sert de fable, où la symbolique est plus importante que les détails de l'intrigue, où les personnages ne sont que des images avant d'être des êtres de chair. Ces deux motards maléfiques qui rentrent dans le village sont les premiers messagers de la malédiction qui s'abat sur la village : d'abord passifs, les habitants de Bacurau vont s'unir, aller retrouver des hors-la-loi ayant pris le maquis, transformer leur village en piège, et attendre l'envahisseur. Et on comprend vite qu'on a face à nous un film politique, qui ne s'embarrasse d'aucune pudeur quand il s'agit de filer son allégorie : c'est le combat de l'homme primitif (tous ces gusses nus qui attendent l'ennemi) contre l'homme civilisé donc corrompu ; c'est le combat du pauvre contre le riche ; c'est le combat des pays dominants sur les pays dominés : c'est le combat des salauds contre les bons, et point. On pense souvent à Garcia Marquez dans cette façon d'aborder les thématiques les plus ardues (le sang, la résistance, la violence) par l'image, par l'allégorie, sans jamais pour autant éviter le sujet (le film est hard, parfois gore). Chaque scène peut ainsi être lue politiquement, mais jamais le film n'est lourd ou pesamment imagé : il prend au contraire les traits d'un thriller spectaculaire, remuant, plein de suspense (on pense aussi, de temps en temps, à Carpenter).

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Mais c'est surtout au western qu'on pense, dans cette façon très repérée d'organiser une petite communauté sans un sou dans l'attente de la horde de bandits qui va venir les tourmenter. Bacurau est très agréable dans sa façon de redistribuer les cartes du genre, de mêler la SF, le thriller, le gore, la comédie et le western tout ensemble, tout en restant formellement assez classique. Bien qu'assez mal photographié (l'image granuleuse est moche), bien que joué parfois sans génie (pour un Udo Kier parfait en monstre froid, on a un chef de gang assez grimaçant ou une Sonia Braga un poil en roue libre), bien que parfois mal équilibré et confus, il reste une façon très intelligente et originale d'aborder le sujet de la violence éternelle et de la rébellion contre les puissants. Et il exprime une telle énergie, un tel élan de cinéma, qu'on serait bien sot de bouder son plaisir. (Gols 11/10/19)


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Ne boudons pas notre plaisir, non, tant le fond est en effet louable : on ne peut que se frotter les mains de voir cette population sauvagement sous influence (une petite pilule locale du bonheur) résister face à ces barbares ricains armés ; alors oui, certes, le sang amenant le sang, il faut reconnaître que les autochtones ne feront pas dans la demi-mesure rendant ainsi une sorte de (sombre) hommage à une rébellion antérieure... Ça ne se fait plus de couper la tête des gens - et ce même si certaines au bout d'une pique auraient sans doute de nos jours fière allure, mais passons... On sera donc d'accord dans le fond, disais-je, mais résolument un poil déçu dans la forme. Oui, la narration s'avère au début assez brouillonne mais cela n'est pas le plus dérangeant. C'est plus le fait que Filho et Dormelles aient bien du mal à s'intéresser à un personnage en particulier : ils butinent constamment au sein de cette communauté (film choral, donc, pourquoi pas) comme si cela ne valait pas tellement le coup de chercher à approfondir tel ou tel caractère ; c'est un peu dommage car on avait l'impression au départ que les cinéastes cherchaient à donner un peu d'épaisseur à ces petites gens. Même l'intrigant Lunga arrive comme un cheveu sur la soupe (on a guère plus de précision sur ses combats du passé...) et finit un peu, à l'image de la remarque de la grand-mère dans le village, par être réduit à sa tenue vestimentaire. Du coup cette population, pleine d'un passé, d'une histoire, d'une culture (comme ce musée que l'on ne découvre qu'au moment du carnage), peine à prendre sa pleine grandeur aux yeux du spectateur. De même, après avoir multiplié les pistes, on peut être un peu désarmé par le fait que l'on passe toute la dernière partie du film (soit une trentaine de minutes) dans ce petit jeu de la chasse à l'homme (et du chasseur chassé) qui, si elle tient en haleine, n'est qu'une longue suite de règlements de compte sanglants ; on lâche les chevaux au niveau de l'hémoglobine mais sans ajouter de sens à un quelconque discours. Les chasseurs ont tué des gamins, du coup il n'y a pas de raison de réfléchir quand il faut leur faire la peau. Point. C'est d'un manichéisme un peu basique et primaire... Après, oui, il y a pas mal de petits moments "spéciaux" qui donnent du cachet à la chose (l'enterrement sous ecstasy avec ce cercueil qui déborde de chagrin, ce guitariste à la coule, troubadour du coin, toujours prêt à faire un petit riff à la moindre occase, ce drone-soucoupe (un mélange de vintage et de moderne) véritablement sorti de nulle part et qui n'est malheureusement pas assez exploité dans le trouble qu'il suscite), ces deux motards sortis du magasin avec leur air goguenard (là aussi, les couillons couillonnés...)... Bref, pas mal d'éléments intrigants, créatifs mais qui ne permettent pas de donner à ce film toute la "puissance" que son propos de fond aurait mérité. Une belle tentative plaisante (et sanglante), oui, ce sera tout. (Shang 04/12/19)

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Ad Astra (2019) de James Gray

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Il y aura toujours quelque chose de sombre et beau dans les films de Gray, une sensation apaisante malgré le drame sous-jacent. Pitt, alone, séparé, quitte sa base, pour rejoindre aux confins de l'univers son père. Il est certes ici question de fin du monde, d'obstacles multiples (les pirates lunaires (d'éternels accapareurs de ressources), un singe sanguinaire (la revanche en quelque sorte des bêtes contre l'homme) - autant de symboles auxquels on peut prêter plus ou moins attention) mais là n'est pas l'essentiel. Si le père de Pitt, Tommy Lee Jones (218 ans), pourrait prendre des allures de Kurtz cosmique, pourrait personnifier le dernier des rêveurs anarchiques et violents, il est et demeure aux yeux de Pitt son père, celui qui est parti, celui qui l'a abandonné, celui qui l'a plongé dans un état de tristesse intersidéral, celui qui l'a fermé au monde, celui avec lequel il faudra un jour couper le cordon ombilical pour avoir une chance, enfin, de survivre. Ce père, au-delà du syndrome œdipien, est le véritable complexe de Pitt : celui-ci a une maîtrise parfaite de lui-même, peut gérer n'importe quelle situation, les plus dangereuses, les plus folles, les plus risquées, avec un calme olympien ; mais cette fêlure paternelle, elle est là, profonde et il va lui falloir parcourir des billions de kilomètres pour la refermer au prix d'un sacrifice terrible.

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Gray, mine de rien, trousse une histoire qui fait la part belle aux belles images (le cosmos cosmogénique), aux scènes d'action (une chute de super super haut (Pitt, depuis le départ de son père est définitivement au plus bas), un Mad Max in the moon d'anthologie (plus gris que gray tu meurs), un Alien sauvage, une remontée en eau trouble (...) comme pour remonter à la source du mal), au chiadage futuriste tant en gardant un pas dans cet éternel présent (les serviettes chaudes dans les fusées - c'est le genre de petit détail à la con qui me plaît) mais sans jamais noyer sa trame principale, la relation fils-père plus que père-fils d’ailleurs. Il a également l'excellente idée de ne pas chercher à se cacher derrière des discours psychologico-philosophico-casse-bonbons pour chercher à meubler les temps morts ou les moments cruciaux : les voyages de Pitt se font en douceur avec des pépites de souvenirs qui le taraudent, la rencontre finale, père-fils, se passe, malgré la tension maximale, dans un calme effrayant, sans excès de mots ou de colère et Gray nous prend gentiment par la main pour nous amener doucement vers l'émotion de Pitt. Ses derniers mots  - il est question d'amour - sont lumineux - mais comme il est aussi question de soumission - avec une sorte de gros point noir au milieu (un peu comme une éclipse partielle, si vous voulez) : une morale paradoxale (le prix à payer pour la tranquillité…) mais pour le moins apaisée, "désangoissée". Un Gray au firmament. 

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Let's Go Bathing ! d'Alfred Hitchcock - 1931

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Shangols va toujours plus loin dans l'improbable et l'inédit, se moquant des dangers pour attaquer à la machette la jungle dense des raretés cinématographiques. C'est dans l'excellent Hitchcock la Totale que j'ai découvert l'existence de ce court-métrage jusqu'alors inconnu de mes services et de maints sites, à croire qu'il n'existe pas. Mais si, puisque je viens de le regarder. En ce début des années 30, Hitch n'est pas encore Bouddah, et est contraint de rendre quelques services à la maison-mère d'Elstree. Il en résulte ce film réalisé pour des besoins caritatifs. Afin de lever des fonds, on demande à Hitchcock de filmer des donzelles en maillots de bain. Ce qui a dû lui plaire, convenons-en. Mais montrant toujours une volonté de contre-point dès qu'il s'agit de sexe, le gars adjoint à son (triste) défilé de mode des plans d'un couple de bourgeois contemplant le spectacle, elle (jouée par un homme, non ?) jalouse des formes girondes de ces demoiselles, lui les yeux ronds devant les mêmes. Ça se terminera dans l'hilarité puisque monsieur, s'étant approché trop près des mannequins, tombera à l'eau, avant qu'une des gorettes vienne minauder devant la caméra et demander des dons. Bon. Que dire ? C'est nul. On sent bien que Hitch n'a pas mis tout son coeur à l'ouvrage, et on le soupçonne même d'avoir entamé une de ses fameuses siestes pendant le tournage. Gags miteux, scénario dans les choux, acteurs honteux, c'est consternant, jamais drôle, et on cherchera en vain quelque chose à extirper de ce film. Si, peut-être les valses hésitations du maître entre muet et parlant : lui qui a réalisé le premier parlant anglais semble ici empêtré dans la technique, faisant jouer les acteurs comme au temps du muet et utilisant les intertitres (un peu amusants, ceux-ci) puis envoyant tout à coup le son aux moments les plus incongrus. A part ça, c'est indigne de Bouddah, sincèrement.

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02 décembre 2019

One Child Nation (Born in China) (2019) de Nanfu Wang & Jialing Zhang

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Voilà un reportage sur la Chine qui, franchement, vingt fois finissant par être coutume, fait une nouvelle fois froid dans le dos. On est tous au courant du fameux programme du 1 gamin par couple mis en place à la fin des années 70 - et stopper que récemment, en 2015. On se doute tous, que, notamment, dans les campagnes, quand le premier gamin était une fille, il n'est pas rare qu'on enterre la chose loin des regards - oui, c'est pas glorieux, voire carrément flippant, mais le reste, la partie cachée de l’iceberg, l'est sans doute encore plus... On n'est moins au fait des moyens d'action du gouvernement pour faire respecter une telle mesure au niveau nationale : demeures détruites (t'as deux gosses, tu perds ta baraque - quatre bras, pas de toit), stérilisation forcée (une petite affaire de dix minutes... bah, on emmène les jeunes femmes ligotées sur des brouettes (oui, certaines résistent – pas patriote, ça) mais cela reste un moyen de locomotion comme un autre - plutôt fun même, non ?), fœtus annihilés (oui la fameuse IVG, hein ? Ben quand le fœtus a huit ou neuf mois et qu'on laisse le truc dans un sac en plastique dans une poubelle à ciel ouvert, j'aurais tendance à dire que c'est un peu plus glauque quand même... surtout quand on trouve trace de centaines de fœtus de la sorte), bébés abandonnés sur des marchés... et retrouvés morts deux jours plus tard (personne veut d’une pisseuse déjà dévorée par les moustiques) et enterrés dans la foulée (oui, c'est carrément déchirant tout de même...)... Les exemples s'accumulent et cela devient un véritable musée de l'horreur... Après le petit discours liminaire (1 enfant pour éviter la surpopulation et permettre à chacun de manger à sa faim... ok), les conséquences toutes plus atroces les unes que les autres s’accumulent et on commence à avoir l'échine refroidie... Le pire, c'est que lorsqu'on interroge les responsables politiques de l'époque (péter un toit, c'est pas agréable, mais faut bien faire respecter la loi), ou les responsables médicaux (des femmes, j'en ai stérilisé parfois une vingtaine par jour, des fœtus, j'en ai tué des milliers, vi... Je regrette rien, fallait bien faire respecter la loi et obéir aux directives suprêmes du pays... Mais ouais Simone), on retrouve généralement un discours sans regrets, sans amertume, sans malaise. De la joie d'être né, d'avoir grandi, de mourir dans la propagande. Le constat est brut de brut.

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Et puis au début des années 90, la Chine ouvra la possibilité aux adoptions à l'international... Le bébé abandonné pouvait alors rapporter gros aux trafiquants qui les vendaient une centaine d'euros à des orphelinats qui les revendaient des milliers d'euro à des Américains, notamment. Des trafiquants de bébés... qui sauvèrent de vies... et furent condamnés et emprisonnés par le gouvernement... les responsables des orphelinats, eux, non (peut-être parce que l’opération était lucrative pour tout le monde ? Je dis ça…) Tout le process devient absolument vertigineux... Surtout que les bébés étaient présentés aux futurs parents comme des orphelins ce qui bien sûr n'était jamais le cas... Gloups... Et là on parle de dizaine de milliers de gamins, of course, c'est la Chine, pas Monaco. On s'enfonce toujours un peu plus dans l'horreur. Si les réalisatrices mettent un peu de sucre sur la chose (la jumelle restée en Chine qui parvient à retrouver la trace de sa jumelle aux States... une histoire mélodramatique et croquignole for the road), on finit sur un petit air digne de 1984 ; après 35 ans de propagande sur les bienfaits de n'avoir qu’un enfant, c'est dorénavant parti pour des années de propagande (le discours de quatre mamies enjouées qui font franchement peur remplaçant celui menaçant d'un gamin avec trois cheveux sur la tête qui semble sorti d'un film d'horreur) sur les bienfaits d'avoir deux enfants. Le Chinois devant son poste gobe ce changement de discours sans ciller (le vieux aux allures de cigale (spéciale dédicace) qui ne frémit pas d'une aile devant son petit écran). Demain, on lui dit trois ou zéro, le gars, il accepte poliment. Oui, on n'est pas franchement naïf quant à une certaine "ultra real politik sauce chinoise" (on a vécu huit ans là-bas, on a l’habitude d’avaler des couleuvres) mais ce doc enfonce le clou dans le coeur du foetus avec une telle facilité qu'on reste tout de même un peu baba devant la chose. Made in China. Edifying, si, tout simplement.

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The Marshal's Two Executions (Cele Doua Executii Ale Maresalului) (2018) de Radu Jude

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Voilà une petite chose qui devrait mettre l'ami Bastien en joie : Radu Jude confronte deux versions d'un même fait, les images de l'exécution en 1946 du Maréchal roumain pro-nazi Ion Antonescu (avec trois de ses acolytes) ; d'une part, la version "originale", celle filmée en noir et blanc par un certain Ovidiu Gologanl - du noir et blanc, sec, filmé droit, sans musique, sans parole - et d'autre part la version de 1994 du réalisateur Sergiu Nicolaescu - une version tendant à réhabiliter le Maréchal. Si ce dernier, on le sent, a bien étudié la version historique, il y ajoute, de façon forcément putassière divers effets mélodramatiques qui ne peuvent que nous faire serrer des fesses. De la musique violonneuse déchirante aux paroles tendant à glorifier les derniers instants de l'homme (il lève son chapeau en disant "Longue vie à la Roumanie" - dans la version de base, il lève bien son chapeau mais reste stoïque, droit comme un i, muet comme une carpe), tout écœure. L'après exécution a aussi son importance : alors que son cadavre, dans le doc historique, git sur le dos et montre son visage les yeux hagards, Nicolescu le filme face contre terre, comme pour montrer un homme dormant dorénavant d'un sommeil paisible. Le contraste est saisissant entre le document brut, froid, brutal - un véritable uppercut - et cette version moderne, remplie de couleurs, de musique, de paroles lyriques - une caresse molle ; deux versions, un simple montage en contrepoint et un constat : comment gommer la réalité historique avec quelques effets indignes. La sentence tombe, le film de Nicolaescu, dans sa malhonnêteté, ferait passer un travelling sur un camp de concentration pour une simple petite erreur de goût 

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Tricheuse (Manhandled) (1924) de Allan Dwan

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Gloria Swanson est une gâte qui-n'en-veut mais qui risque, à force de jouer avec le feu, de perdre son amoureux. C'est elle qui tient sur ses épaules ce Manhandled où les mâles de la haute (artistes ou bourgeois installés), déjà à cette époque, avaient les mains coureuses. La petite Gloria, pourtant est amoureuse de son garagiste qui est, dit-il, sur le point de trouver l'invention mécanique du siècle. Pendant que notre homme est à Detroit pour faire la démonstration de son système ingénieux, la Gloria est invitée par son patron dans des "parties" qui vont lui faire rencontrer du "beau monde' autant dire de beaux salauds - leur objectif, la bisouiller, la tripoter, bref, le mâle heur de ces derniers siècles. Le ton, heureusement, grâce à la Gloria, reste celui, généralement de la comédie. Qu'elle mâche sa gum, qu'elle se retrouve toute écrasierte dans le métro (scène chaplinesque d'un haut comique burlesque), qu'elle pose comme un manche en princesse asiatique ou qu'elle imite les princesses russes, la Gloria swing et l'on sourit de ses mimiques comme de ses petits airs de mâdâme. Elle, la petite employée, se retrouve un peu comme une oie blanche dans ce monde luxueux qui, au départ, forcément, l'épate avant, bien sûr, qu'il la dégoute... Serrée de trop près, une ultime fois, elle enverra paître le richard malotru avant de retourner dans les bras de son garagiste... Encore faut-il, le bougre, tout fier de sa réussite récente à Detroit, qu'il veuille encore d'elle : il a en effet l'impression qu'en son absence la petite s’est un peu délurée… Gloria se retrouve littéralement à genoux : elle prie le ciel pour que son mécano lui revienne...

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Une heure pétante pour que Dwan nous trousse ce petit drame romantico-social : quand on vient d'en bas et qu'on veut monter l'échelle sociale, il ne faut pas être grand clerc pour savoir que les charmes d'une femme sont ses principaux atouts... C'est un sujet suffisamment glauque en soi : heureusement que la pétillante Gloria fait passer la pilule par son dynamisme et surtout ses refus... Après avoir fait preuve de naïveté, la gamine, en effet, bienheureusement, se rebiffe, se révolte et l'on est bien content de voir que tous ces guignols de bourgeois ne parviennent pas à mettre la main sur elle ; ils l'ont fait rêver pour avoir une opportunité malhonnête mais, sur la Gloria, ils se casseront les dents. Le drame est évité. La fin, elle, se fait un tantinet plus mélodramatique (le mécano qui la répudie) mais le dernier plan happyendesque célèbrera la gloire des petits contre les parvenus. Du Dwan rythmé avec une bien jolie morale. Gloire à Gloria. Du muet qui balance.

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Aquarela - L'Odyssée de l'Eau - (Aquarela) (2019) de Victor Kossakovsky

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L'eau dans tous ses états. C'est la saison de pluie et quoi de plus adapté que de voir de l'eau sous toutes ses formes. Glacée, révoltée, tempétueuse, en vague ou en chute, l'eau est ici filmée de façon souvent menaçante : le doc s'ouvre sur cette étrange lac (Baïkal) sous lequel il semblerait qu'il y ait plus de voitures que dans un parking clermontois. On voit des personnes du coin totalement au fait de la chose pêchant des bagnoles sous la glace comme si elles s'y étaient cachées à l'approche de l'hiver... On comprend mieux le pourquoi du problème quand on voit des types traversaient le lac en bagnole et passaient au travers (faut être un peu con mais faut dire aussi qu’il n'y a pas de panneau...). On en saura guère plus sur les tenants et les aboutissants de cette route pour le moins piégeuse qui engloutit de la carrosserie (et des hommes peu adroits) comme une sorte de géant jamais rassasié. Kossakovsky nous baladera ensuite sur divers océans, passant également au Vénézuela pour des chutes hallucinantes ou aux Etats-Unis le temps d’une tempête cyclonique ; le plus impressionnant (on est un peu blasé concernant la fonte des icebergs, les images sous-marines aux pôles (Herzog a déjà fait cela en mieux) ou les mers déchainées sur lesquelles luttent des bateaux) reste sans doute ces vagues gigantesques, ces murs d'eau que Kossakovky filme au plus près : on a beau être un surfeur et un nageur aguerri (rayez les mentions inutiles) l'aspect hallucinant de cette montée de eaux est à couper le souffle. Des images donc souvent impressionnantes mais un doc (muet) qui finit aussi, non pas par nous donner le mal de mer, mais par avoir un pouvoir assez hypnotiques (vous me voyez venir ?) ; ces aquarelles en mouvement sont sans aucun doute d'une beauté subtile, d’une fluidité parfaite mais cela noie aussi à la longue toute concentration ; même si le compositeur finlandais Eicca Toppinen (du groupe Apocalyptica – je ne vous fais pas un dessin) ne lésine pas sur les effets de guitouse électrique, ces images de flotte peuvent avoir une fâcheuse tendance à un peu trop nous bercer l'esprit. Bref, un film très bleu qui montre toute la puissance de cet élément liquide non encore complètement polluée sur l'ensemble de la planète : pour l"écolo et le non-alcoolique de base ; les amateurs de fiction ou d'apéritif trouveront, eux, un peu le temps long.

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01 décembre 2019

J'ai perdu mon Corps de Jérémy Clapin - 2019

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Un peu gêné à l'heure d'aborder ce fim que toute la presse encense, qui a raflé tous les prix et dans lequel il faut semble-t-il voir une mise en scène géniale et une sensibilité étonnante. Parce que pour tout dire, je n'ai pas adoré la chose... mais je ne sais pas trop pourquoi, et il me semble que je suis passé à côté du film. Tant pis : Shangols étant LE lieu de la mauvaise foi et de la subjectivité, entamons donc la seule critique à ce jour qui soit un peu perplexe face à J'ai perdu mon Corps.

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On pourrait s'attendre, pour un premier film, à un style qui bouleverse le genre, un style jeune, un style novateur, bref à du caractère. Or, dès les premières images du film, on est déçu : voilà de l'animation certes artisanale, certes faite main, certes jolie, mais irrémédiablement attachée à la tradition du genre. Si ce n'étaient les couleurs, assez jolies et originales, on pourrait même penser qu'on est dans un film de Sylvain Chomet, avec ce trait lisse et doux, avec cete atmosphère désuète du Paris d'avant. Dans cet écrin tellement classique qu'il confine à l'académisme, Clapin raconte son édifiante histoire, ou plutôt ses deux histoires qui n'en font qu'une : d'un côté, une main se détache de son corps et part à la recherche d'icelui, traversant les dangers pour tenter de se ressouder à son propriétaire, un peu comme cette théorie du Banquet où l'homme et la femme se ressouderaient ensemble pour retrouver l'harmonie primale ; de l'autre, Naoufel, jeune gars paumé en perte d'identité et de repère, vague livreur de pizzas incompétent, orphelin qui se recroqueville dans les sons pour vivre : il enregistre tout ce qui lui arrive sur de petites bandes pour documenter sa vie, en chercher le sens. C'est d'ailleurs par le son que va lui parvenir la première bonne nouvelle de sa vie : par interphone interposé, il rencontre Gabrielle, jeune fille d'aujourd'hui, qu'il va s'efforcer de séduire. On se rendra compte peu à peu que la main est la sienne, et qu'elle représente en quelque sorte le passé de Naoufel, par de fréquents flashs-back qui se concentrent sur son membre bientôt arraché de son corps. Dans un premier temps, on apprécie pas mal cette odyssée de la main, d'autant que Clapin joue dans la cour des adultes pour une fois : assez morbide (les premières scènes), violent (les rats dans le métro), parfois assez nihiliste dans sa façon de montrer la ville, il envoie de saines impulsions dans la rétine. La plus belle scène est celle de Naoufel et Gabrielle conversant à travers l'interphone : le film se pose brusquement, filmant les toutes petites choses plutôt que de surenchérir dans l'action comme le veut trop souvent le genre : en traitant ainsi à hauteur d'homme la poésie, la magie d'une rencontre, il touche juste, développant le thème de l'écoute et du son jusqu'à son degré le plus intime. A la moitié du film, on est donc plutôt convaincu, d'autant que les aventures de la main sont palpitantes et bien rythmées.

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C'est ensuite que ça se gâte. On dirait que Clapin est un peu terrorisé par ce qu'il a déjà accompli, et préfère se replier dans ce que le cinéma d'animation a déjà fait avant lui : développer une sentimentalité qui confine à la mièvrerie. Oubliés les paris audacieux du début, le côté morbide, le rythme trépidant, la mise en scène en plans rapprochés. A la place, la caméra écarte le champ, et filme un amour qui se construit de façon assez convenue. Ce personnage féminin est bien peu convaincant, et les atermoiements adolescents du héros n'arrivent pas à passionner. De plus, la main subit des aventures de plus en plus fleur bleue (la rencontre avec un bébé, avec un pianiste aveugle), et perd son aspect glauque. Quand elle retrouve (par l'opération du saint-esprit : oui, le film manque de réalisme) son corps d'origine, la magie n'opère plus depuis un bon moment, et la scène, qui aurait dû être bouleversante, est ratée, trop petite, mal mise en scène. Pour tout dire, je n'ai pas bien compris la finalité de la chose, la fin m'a laissé assez perplexe. Il doit s'agir d'un film sur la résilience, sur un gars qui subit les avanies mais s'en remet et se tourne vers l'avenir, une fois ses adieux avec son passé effectués. Sans doute. Mais déjà déçu par la forme, il m'aurait fallu une autre façon de raconter pour m'intéresser au fond : je suis sorti pas très satisfait de la salle. Mais je suis prêt à écouter un avis contraire... (Gols 13/11/19)

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Cher ami Gols, d'avis contraire, tu ne liras point ici car j'avoue (sans forcément avoir eu l'impression de passer à côté) la même déception. S'il y a au départ quelques belles idées "manuelles" (cette main tordant le cou à un pigeon avant de se rétamer dans une poubelle - séquence délicieusement glauque - ou cette main bunuellienne attaquée par des fourmis ; de même, Clapin, cadre souvent des morceaux de corps, notamment des mains, donnant une allure assez étrange voire assez énigmatique à cette œuvre), les aventures (de plus en plus longues) de notre livreur de pizza sont aussi passionnantes... que la vie intellectuelles d'une pizza... Il est timide, il est gauche, il est un peu tout de guingois et quand il flashe sur la voix de cette fille, il se sent prêt à toutes les audaces... Notre livreur se fait ébéniste en un tour de main pour pouvoir être au plus près ce celle qu'il "admire" (elle est la fille de l'ébéniste) ; je dis bien qu'il "admire" qui semble plus adapté ici qu'il "aime" ou qu'il "veut conquérir" - tout ce qu'il veut, notre gars, c'est une sorte d'amie qui oserait, le cas échéant, passer du temps avec lui... Il va un peu foirer leur relation (elle découvre qu'il l'a suivie pour en arriver là) mais l'essentiel est sans doute ailleurs : tout ce qu'il recherche, en fait, c'est parvenir à "se dépasser" pour être sans doute enfin fidèle à ses rêves d'enfants (pianiste et cosmonaute). Bien. Le problème, perso, c'est le rythme des dialogues entre ces deux (non) tourtereaux qui se trainent parfois à l'infini ; comme les histoires, muettes, de la main, ainsi que le soulignait Gols, sont de moins en moins passionnantes, on perd un peu de notre intérêt à la chose - comme la main finalement a perdu son corps (corps qui avait lui-même eu tendance à perdre son âme). Cela fait beaucoup trop de perte (de temps) et l'on a un peu hâte que la chose s'achève. Résumé succinct du bazar : l'histoire d'un gamin pas aidé au départ qui a dû se faire violence pour relever la tête (vers les étoiles). Après un départ visuellement assez bluffant et insolite, on assiste à une comptine un peu plate d'un adolescent en pleine recherche de confiance...

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LIVRE : Cafés, etc. de Didier Blonde - 2019

9782715253261,0-5902890Petit roman qui se déguste comme une menthe à l'eau bien glacée à la terrasse d'un café. On a un peu peur au départ de la banalité des histoires, des propos (alors les cafés et leur clientèle, les cafés et leur serveuses, les cafés et les tickets de caisse... On se dit que chaque élément, un par un, aura droit à son petit chapitre) mais assez vite on se rend compte de la dévotion absolue de Blonde pour son sujet : on ressent chez lui une vraie sincérité dans sa façon de raconter ses expériences diverses dans ces multiples cafés parisiens mais aussi une vraie connaissance sur la littérature qui rend hommage à ce lieu. Comme il convoque souvent des auteurs que l'on aime (de Modiano à Miller), on prend plaisir à butiner ces petits chapitres qui permettent de donner à ce lieu si banal une certaine grandeur. Blonde semble absolument fasciné par ces endroits où il fait bon consommer et avoir retenu au fil de ses lectures toutes les mentions littéraires sur ce lieu. Qu'il nous raconte des anecdotes sur les écrivains surréalistes ou qu'il fasse le portrait d'une inconnue, on se prend assez vite au jeu de ce léger ouvrage richement documenté qui se révèle finalement aussi fugace et tonifiant qu'un petit jus bien noir ou qu'une blonde (certes, j'ai arrêté de fumer mais il y a, comme pour les cafés (qui ne sont pas le fort de l'Océan Indien) toujours un peu de nostalgie). Blonde touche finalement assez juste, en toute sobriété, comme un petit rayon de soleil qui tomberait pile-poil sur votre mousse pour lui donner des reflets d'or. A consommer tranquillement.

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Grégory (2019) de Gilles Marchand

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Trente-cinq ans plus tard, le corbeau vole encore... L'affaire médiatico-judiciaire du millénaire évoquée dans une mini-série Netflix ? Voyeurisme pur ou énième tentative de vouloir démêler l'affaire ? Du voyeurisme, avouons-le, il y en a forcément tant les protagonistes ont été photographiés, filmés, interrogés sous tous les angles, à tous les instants (ou presque) de leur vie... L'enterrement de Gregory et les cris de sa mère constituent là un summum de la chose : que font là, bordel de dieu, tous ces photographes et comment se retrouve-t-on, nous-mêmes, à mâter la chose ? C'est surement le plus grand moment de malaise en images... Les autres grands moments de malaise viennent surtout de ces interviews faites, pour le besoin de la série, des protagonistes extérieurs à l'histoire : si chacun tente de donner sa vérité, sa version, son sentiment, son expérience, on dérive parfois vers des propos très limite : un flic qui fantasme sur Christine Villemin (certes, ce sont des paroles de flic, me direz-vous, grasses, irréfléchies, bêtes... Rien de nouveau. Mais là franchement le type dérape terriblement...), des journalistes (the fantastico Jean Ker (qui finit tout de même, le pire, par devenir presque attachant) : sa couverture de l'affaire pour Paris-Match l'a conduit dans l'intimité du couple - ce dont il s'est repu ; il y aussi ce type frisé qui se prend pour un détective et tente, avec ses gros sabots et son air concon, de piéger les Laroche), et j’en passe... bref, certaines personnes tiennent des propos qui montrent souvent à quel point ils se sont fait, presque malgré eux, contaminer par cette affaire diabolique... Ce ne sont malheureusement pas les seuls, puisque même les juges (le fameux petit juge Lambert dont le manque de professionnalisme est absolument hallucinant (son sourire et sa coiffure de Playmobil n’arrangeant franchement rien – paix à son âme en plastique) ou le sérieux Simon qui a fini par se noyer lui-même dans ce cas) ont successivement dérayé. Bien. Au-delà de cette galerie de personnages parfois franchement gratinés, Gilles Marchand réussit très bien deux choses : nous faire comprendre l'opposition absolue des deux « clans » (Villemin vs Laroche - avec chacun leurs journalistes, leurs avocats, voire leurs policiers attitrés : on sent qu'il y a simplement deux thèses qui s'affrontent (ceux qui accablent la mère et ceux qui accablent Laroche... sans jamais rien de probant) et nous montrer tout le cirque médiatique : les médias parisiens débarquent en province et cette confrontation serait franchement digne d'un roman de Flaubert (les sans-pudeurs vs les taiseux). On sait, forcément, qu'aucun indice ne viendra ici nous révéler la vérité et qu'il y aura toujours (en tout cas jusqu'à maintenant) dans cette histoire un terrible sentiment de frustration : comment est-il possible dans ce lieu où tout se sait que la vérité n'ait jamais fini par éclater !!! Les erreurs des uns et des autres (police ou justice) ne font pas tout. On reste notamment absolument baba sur le fait que rien, absolument rien, ne transpire sur l'identité du corbeau... Le gars ou la gâte ne s'est pas contenté d'un coup de fil ou d'une lettre : il y en a des centaines et pffffiou, le truc reste un mystère complet. Comme si l'omerta des Vosges pouvait faire passer celle des Corses pour du lait de brebis. On regarde la chose dans une sorte d'hébétude constante, tant l'affaire garde, comme une tombe égyptienne (avec ses malédictions propres), tous ses mystères. Dommage que Marchand cède parfois au plan un peu ridicule de "l'illustration stylée" (ces vrais corbeaux filmés dans différents endroits de l'histoire, au secours) mais avouons que le taff d'enquête demeure sérieux et franchement passionnant... sans que pourtant rien de nouveau n’émerge. Une éternelle étrange affaire que l'on suit avec une certaine "fascination" (un secret jamais levé ?) et un voyeurisme coupable... Puisqu'il en faut bien un.

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30 novembre 2019

Phantom of the Paradise de Brian de Palma - 1974

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Le cinéma a beau être passé par des tas d'états bien barrés depuis 1975, avoir exploré maintes drogues et forces inspirations psychédélico-surréalistes, il faut bien reconnaître que ce Phantom of the Paradise, en tant que matrice (plus ou moins) des expérimentations qui ont suivi, n'a rien perdu de son aspect sidérant. En tout cas, en 1974, de Palma trouve enfin son style, qui est de n'en pas avoir, et nous sert ce prodigieux OVNI entre film d'horreur, comédie musicale, comédie, thriller, drame romantique et théâtre expérimental. Il y a bien sûr du Faust là-dedans, cité textuellement, mais il y a aussi de la série Z, du Portrait de Dorian Gray, du punk-rock décadent, de la blague de potache, du Docteur Mabuse, de l'opérette, du Cocteau, du Fantôme de l'Opéra, du grand-guignol, du romantisme fleur bleue, de la variétoche, du mauvais goût, et même des petits clins d'oeil aux films de de Palma lui-même (le final ressemble comme deux gouttes d'eau à Dyonisus in 69). En tout cas, il nous offre une vision pessimiste et amère de l'industrie du spectacle, qui bouffe ses artistes, offre de la daube aux cochons de spectateurs et enrichit une élite cachée. Peut-être un autoportrait caché de de Palma lui-même, qui a toute sa vie dû louvoyer avec le fric et les investisseurs, la critique et la censure, le bon goût et la rentabilité.

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Bon. Winslow Leach est un compositeur échevelé, sorte de Elton John, qui compose des balades sirupeuses les yeux au ciel. Swan, producteur tout puissant sur le marché, écoute par hasard les chansons du gusse, et demeure convaincu : ce sera la musique qui servira pour la soirée d'ouverture de sa salle de spectacle, le Paradise. Mais elle devra en passer par quelques métamorphoses : volée à son créateur, puis confiée à un groupe de glam-rock, triturée à l'excès, la symphonie de Leach ressemble désormais plus à un concert-rock des Who qu'à la déclaration d'amour romantique qu'il avait voulu créer. Furieux, le gars tente d'intervenir, mais il est défiguré suite à un accident, et condamné désormais à errer dans les cintres du Paradise, dissimulé sous un masque d'oiseau, contraint d'écouter sa musique massacrée devant un public béat. Swan va même parvenir à utiliser la folie meurtrière de Leach à son profit, transformant sa muse en junkie et signant avec lui un pacte faustien qui mènera tranquillement tout le monde à sa perte.

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C'est bien simple : de Palma tente tout. Non seulement, les petits trucs qui ont déjà fait sa marque à cette époque (split-screens, plans longs), mais aussi toute un festival de motifs barrés, pour le pire parfois mais pour le meilleur souvent. Il fait se heurter les plans, dans un chaos bruyant et burlesque effarant, osant des zooms acrobatiques aux moments les plus tendus, mélangeant grande littératture et culture pop la plus prolo, mêlant allègrement le ridicule au grandiose, le sordide au romantisme. Sa volonté, visiblement, est de créer un spectacle total, qui peut vous faire rire, pleurer, trembler et taper du pied dans la même seconde. Le fait est qu'il y arrive parfaitement : éminemment spectaculaire, Phantom of the Paradise se contenterait de dérouler son festival pyrotechnique qu'il en serait déjà hyper satisfaisant, pour l'oeil, qui en prend un coup, et pour l'oreille, qui ne sait plus à quel saint se vouer. Mais c'est aussi un brillant pamphlet, complètement ancré dans son époque, contre les productions faciles et la société du spectacle. Confiné pratiquement uniquement dans le seul lieu du Paradise, sorte d'image de la société dans son entier, avec ses castes, ses éclats et ses motifs dissimulés, le film use d'un étonnant trouble entre réalité et fiction. Qui pourrait dire, dans la dernière bobine, si le public qui danse aux rythmes du fumeux Beef (excellente parodie de tous ces groupes excessifs de l'époque) n'est pas réel ? C'est encore une fois tout le talent de de Palma de savoir ainsi mélanger les genres, les discours, les styles. Il en fait ce film-monstre, parfois maladroit comme un punk, parfois brillamment intelligent, se moquant du bon goût comme de l'an 19, sorte d'opéra-rock boursouflé et baroque, con comme un panier et profond comme du Guy Debord.

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29 novembre 2019

The Irishman (2019) de Martin Scorsese

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C'est vrai, reconnaissons-le humblement, que notre attirance pour Scorsese s'est un peu émoussée avec le temps... Eh puis là, on se dit : attends, films de mafia, De Niro, Pesci, Pacino, Keitel ! Quand même, c'est sans doute la dernière occase de le voir dans son petit jardin. Le film commence, un peu mollement, le temps que l'on comprenne les entrelacs narratifs du récit – du bon vieux flash-back, forcément (De Niro revient sur son entrée dans la mafia sous la protection de Joe Pesci) - et puis cela commence doucettement à trouver son rythme. De Niro sort les flingues, tue froidement, bastonne comme un salaud le petit épicier du bas qui a osé « pousser » sa fille : ça prend tournure. Scorsese, toujours à l'aise avec sa bande-son, nous trousse même (après le joli plan séquence en ouverture) un plan dont il a le secret : un type (la future victime) est chez le barbier, deux tueurs entrent dans une galerie marchande, la caméra les suit, puis, étonnamment, soudain bifurque, les quitte : les deux tueurs vont (en off) flinguaient le type pendant que la caméra continue un bout de sa route et vient s'arrêter devant la devanture d'un fleuriste : efficacité, originalité, suggestion - on se dit que le Martin en a encore sous la pédale, on jubile presque - on sourit même aux faux-raccords de Thelma Schoonmaker (ma bête noire), autant dire qu'on est prêt à y croire... Ah ben oui, De Niro, grimé ou pas grimé, nous sert des mines et des mimiques que l'on a vu cent fois, mais nous l'avons tant aimé que sa façon de jouer est presque devenu maintenant un hommage à lui-même. Et on savoure.

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Et puis arrive Al Pacino as Jimmy Hoffa, le grand "patron" des syndicats, beau parleur et magouilleur, forcément, qui va à son tour, après Pesci et Keytel, avoir besoin de De Niro pour régler ses petits problèmes. Al Pacino a pris les ans dans la gueule et son jeu qui eut pu être subtil par le passé ne l'est plus ; il est en free-lance total et on se dit que, après les beaux tête-à-tête Pesci-De Niro ou Keytel (méga sobre !)-De Niro, le temps se gâte... On a malheureusement raison de commencer à faire la fine bouche car le récit lui-même va commencer à s'embourber autour de cette figure : sa grandeur, sa chute (passage par la prison), et son retour raté... Scorsese, par le biais d'Hoffa, évoque les influences diverses (et directes) de la mafia sur la politique américaine (du fiasco la Baie des cochons à l'assassinat de Kennedy) ; et l'histoire s'enlise un peu autour de cette figure par trop rébarbative à l'image du jeu d'un Pacino qui n'a plus la verve ou le charisme d'un Tony Montana. De Niro l'épaule, le conseille, le met en garde mais le gars, contre vents et marées n'en fait qu'à sa tête et semble destiné à aller droit dans le mur... Bon... Ce n'est qu'après cette trop longue parenthèse (avant Scorsese n'avait besoin que de 2h45 (ye souis caustique) pour torcher son histoire - il lui en faut maintenant 3h30, diable !) qu'on revient au parcours en solo de De Niro qui, quel que soit l’angle d’analyse, apparaît comme le vrai dindon de la farce de l'histoire : lui le tueur à sang-froid, lui le type conciliant, obéissant, reconnu par la pègre, finit par apparaître comme un pauvre larbin qui a trahi, presque malgré lui, à la fois sa famille (en particulier sa fille) et son protecteur. Une vie à obéir qui finit résolument en eau de boudin, boudin que Scorsese étire, étire jusqu'au bout pour nous faire ressentir tout le pathétique, finalement, de cet homme. Pourquoi pas, après tout, cela change des personnages mafieux "héroïques" ; mais la démonstration est trop longue et si on sourit encore au jeu, parfois, de De Niro (cette façon qu'il a de bloquer tous les nerfs de son visage : on croirait presque parfois que Scorsese a fait des arrêts sur image), si on reconnaît quelques tentatives dialoguées mignonnes de Scorsese en souvenir du bon temps (cette façon qu'ont les personnages de répéter trois mille fois le même mot : on connaît le truc), on a l'impression que son cinéma meurt à petit feu... Toujours des chansons qui tentent de booster des séquences, toujours une volonté de booster le montage (ah cette bonne Thelma) mais on est las de cette histoire qui n'aurait sans doute pas perdu à être réduite de moitié. Un film de Scorsesesesesese avec encore quelques éclats du passé mais un peu noyé dans la nasse. Stimulant puis épuisant.

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Gilda (1946) de Charles Vidor

Classique parmi les classiques, Gilda est THE femme fatale, plus troublante presque par les rapports de haine qu'elle semble tisser avec les hommes que par l'amour qu'elle provoque chez eux ; comme si on ne pouvait que haïr ce qu'on ne peut vraiment contrôler... Charles Vidor joue magnifiquement avec ces deux personnages de mâles qui pensent pouvoir tout tenir dans leur main - le jeu, l'argent, comme leur destinée - et qui se révèlent de pauvres pantins qui refusent de voir celle qui tire vraiment les ficelles. Gilda est peut-être parfois désespérément naïve dans la foi qu'elle place en ses compagnons d'un soir, mais apparaît au final comme la seule personne qui place sa liberté au-dessus du reste.

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Aucun ingrédient ne manque dans ce casino, éternel symbole cinématographique de destin qui se joue sur un coup de dés, avec les grands vainqueurs d'une nuit et les grands perdants d'une vie... : petit homme d'affaires véreux, policiers à la moustache aussi fine que leur flair, serveurs philosophes (do it again Sam), séducteurs jeunes et beaux comme des camions, méchants forcément allemands (on est en 46, cela laisse des traces) qui tombent de leur piédestal... Les amitiés sont faites pour être trahies, le poids du passé est toujours lourd à porter, les amours ne se résolvent jamais qu'en dernier ressort et les pistes d'aéroport ne sont jamais de réelles échappatoires... Il ne manque presque qu'un petit air de piano lancinant pour que Buenos Aires devienne Casablanca, mais on est point perdant au change avec les numéros musicaux de la grande Rita absolument mythiques : petites paroles qui percent le coeur, longues brassières qui finissent forcément dans les bras d'un adorateur, légers pas de deux ensorcelants, mains dans les cheveux plus glamour tu meurs... et un sourire ultrabrite qui fait passer celui de la Joconde pour une vieille dame constipée.

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Le film manque peut-être parfois un peu de rythme, mais gagne en laissant son intrigue se dérouler avec une grande nonchalance qui colle parfaitement au climat de cette terre d'âmes américaines, en perdition, qui espèrent une impossible rédemption. Vidor a le don pour jouer avec les ombres (ombre chinoise magnifique au passage sur George Macready), les personnages qui cachent leurs griffes se révélant toujours les plus dangereux. Quelques dialogues vachards d'anthologie ("Les femmes sont sur cette terre ce qu'il y a de plus facile à trouver... après les insectes"- c'est ça, rêve petit, tu t'en mordras les doigts) et une Rita Hayworth, enfin -mais comment ne pas conclure sur elle - plus irradiante que deux bombes atomiques. Délicieusement noir, put the blame on Rita, mame...   (Shang - 27/05/08)

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Voilà, plus sexy que Rita et ses gants noirs qui, quand elle les enlève suavement, semblent la mettre complètement à nu, je ne vois pas. Vidor craque de toute évidence autant que le spectateur devant cette apparition charnelle photogénique à mort : la façon dont il la filme toujours sous le bon profil, toujours dans des lumières chatoyantes, comme une aura plus que comme une femme ; les plans qu'il lui accorde, elle se relevant subitement pour rentrer dans le cadre et par la même occasion faire ondoyer ses soyeux cheveux ; les costumes dont il la pare, parfois craquants parce qu'ils sont tout simples, parfois craquants aussi parce qu'ils sont érotissimes : sa façon de lui faire travailler sa voix, chaude, grave ; et enfin la profondeur de son personnage, femme victime des hommes et les utilisant du coup, furie qu'on croit hyper-solide mais qui va peu à peu littéralement s'affondrer, la petite fille colérique déguisée en vamp irrésistible ; tout indique que le cinéaste a trouvé là son nirvana. Le fait que la belle soit d'autre part une excellente comédienne, densifiant son personnage pour en faire briller toutes les facettes, tout en n'oubliant pas de faire crépiter les phéromones de ces messieurs, n'est pas étranger à la grande réussite du film. Car tout, magiquement, se met à son diapason : elle est évidemment le "pourquoi" du film, elle en est le capitaine, mais autour d'elle tout s'articule merveilleusement. Ce qui fait que le film est très beau, très cohérent, et ne se contente pas d'être un écrin pour la belle, comme ont pu l'être par exemple la plupart des films avec Marilyn.

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C'est vrai que je ne suis pas très client de ce genre de films hyper-psycho où on passe 1h45 à se dire "je te hais" avant de finir à deux minutes du générique par se rouler des pelles dantesques. Mais Vidor parvient à rendre ces tergiversations spectaculaires, et par transformer son introspection freudienne en film noir de la plus belle eau. Soignant ses ambiances, troussant une musique parfaite (les chansons sont des tueries), disposant des seconds rôles fascinants (notamment un groom qui sert de fou du roi, qui se permet les pointes de critique les plus glaçantes et s'en tire par des pirouettes), il densifie tout ça et lui donne du suspense, faisant oublier le côté chiantus du sujet. Les seconds rôles sont loin d'être des faire-valoir, notamment Glenn Ford, génial d'ambivalence entre le bourrin musclé et sans peur et le petit garçon happé par Rita. Capable aussi bien d'être pathétique (dans les premières scènes, ou quand Gilda étend vraiment son emprise sur lui) ou héroïque (sa façon d'aborder le danger frontalement), il compose un personnage profond et intrigant, mystérieux dans ses comportements amoureux et droit dans ses bottes dans la gestion (de fer) de son casino quelque peu interlope. George Macready est son inverse, cocu conscient de l'être, amer et calculateur mais totalement désespéré, et lui aussi est parfaitement distribué. Que du bien à dire donc de ce film qui n'est pourtant pas ma tasse de thé au niveau de son sujet, mais qui parvient à doper tout ça pour en faire un spectacle magnifique. Put the blame on me.   (Gols - 29/11/19)

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28 novembre 2019

Les Misérables de Ladj Ly - 2019

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Gros buzz autour de ce film, qui pourrait, si on était snob, en brouiller la lecture et en altérer le plaisir. Shangols n'est pas de ceux-là, et affirme haut et fort que voilà un premier film très impressionnant, qui vous laisse assez scié une fois sa dernière (et remarquable) séquence terminée. Ladj Ly évite à peu près tous les pièges de son film "de banlieue", notamment ceux où était tombé La Haine, référence obligatoire quand on aborde ce genre de sujet. Pas de manichéisme ici, pas de haine du flic, pas de populisme, pas de pittoresque : on est dans le gras de la vie, dans le véridique à 100%. Et même si parfois le film peut être un peu artificiel dans sa construction, puisque tous les événements se déroulent en 24 heures dans un schéma dramatique assez peu crédible, ça n'enlève rien à la véracité de la chose. On sent que Ladj Ly est né ici, et qu'il est suffisamment intelligent et mûr pour en donner une vision objective, authentique et mesurée.

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D'un côté les habitants de Montfermeil, hauts en couleurs, parfois dangereux, parfois attachants, qui troquent leur ennui par de la glande, des engueulades et de petits larcins qui pourrissent la vie ; de l'autre les flics, débordés par cette population qui traite la loi en élément secondaire, qui les provoque sans cesse, et qui compense sa frustration et sa colère en exerçant une autorité abusive. Le mélange des deux ne peut qu'être explosif. Une fois la situation bien posée, on introduit deux candides, deux témoins qui sont comme une sorte de prolongation du spectateur : un flic nouvellement nommé dans le quartier, avec tout son bagage humaniste et sympathique (il vouvoie les marlous), et un môme un peu timide qui passe son temps à tout filmer avec son drone, donnant d'ailleurs quelques plans très beaux qui font voir autrement l'architecture de la ville, et nous éloignent pendant quelques secondes du chaos. Bien, la marmite bouillonne, chacun y va de sa provocation, de sa rodomontade, les meubles sont sauvés pour être à nouveau à deux doigts de crâmer jusqu'à ce que, jusqu'à ce que... tout flambe, suite à une faute de la police. Dès lors, la violence et la tension vont se faire de plus en plus palpables entre les différentes communautés : flics, jeunes, gitans, rebeus, tout le monde s'y met. Et Ladj Ly filme tout ça avec un désespoir palpable, avec un sens de la dignité qui ne se dément jamais. Qui a tort, qui a raison ? Impossible à dire, tant tout est bordélique, tant le monde est complexe, tant tout le monde a ses raisons et ses déraisons, tant la vie moderne est ainsi faite qu'on n'est plus capable, désormais, de réconcilier les gens.

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Les misérables du titre, ce sont les enfants, véritables victimes sacrificielles de ce magma de violence latente. Leurs parents, leurs aînés, les flics, les frères musulmans sirupeux, les mecs des communautés adverses, tout le monde est contre eux, et exercent sur eux un pouvoir usurpé qui finit par les faire déborder. Le film est d'une grande tristesse, enregistrant au milieu de ces personnages grands-guignols et pathétiques la solitude de l'enfance. Gavroche a changé de statut, et s'il est encore tombé par terre, c'est la faute à cette société qui le plaque au sol. Et Ly ne se prive pas de rappeler que cette fameuse société c'est nous, nous qui regardons son film : qu'on soit du côté des flics ou des truands, nous sommes responsables de la ruine des enfants dans ce monde. Après une première heure plutôt marrante, toutes proportions gardées, où on assiste plus à un combat de coqs qu'à une véritable insurrection, la violence éclate, et le film se fait très tendu. Ly se montre très talentueux pour faire monter tranquillement la sauce, pour user d'images symboliques sans être lourdes (le lion kidnappé par un gosse, l'attaque au pistolet à eau), et surtout pour filmer et monter tout ça : on adore le découpage du film, impeccablement rythmé (les derniers plans, une fois encore, sont vraiment dignes des plus grands), la science du montage efficace et poétique, la beauté des cadres qui font oublier ce fatigant cadrage à l'épaule archi-vu dans ce genre de films. L'autre atout, bien sûr, ce sont les acteurs, tous impressionnants de véracité : les trois flics, représentant en quelque sorte chacun une façon de faire valoir la loi dans le quartier (de la méthode brutale à la gentillesse) ; la communauté de banlieue, avec ses "grands frères" un peu minables, ses codes à deux balles et ses grandes figures ; les gitans, qu'on croirait sortis d'une vidéo de Youtube (les frères Lopez, d'ailleurs, au grand complet) ; les mômes, dont la tristesse vous tord le coeur (notamment le gamin qui sert de rouage à toute cette histoire, excellent dans son désespoir autant que dans sa violence finale) ; on a même une Jeanne Balibar taquine et toute de vérité dans les premières bobines. Avec tout ce beau bagage, Les Misérables pose de vraies questions contemporaines (comment vivre ensemble ? que faire de tous ces gens ?) et le fait en étant le plus spectaculaire et le plus palpitant possible. Grand moment.

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27 novembre 2019

Le Masque aux Yeux verts (The Wicked Lady) (1945) de Leslie Arliss

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Une Gainsborough production qui permet à l'English Arliss de faire son entrée sur Shangols : on est dans du film somme toute classique, propre sur lui, avec de beaux messieurs bien dragueurs (Ah sacré James Mason !) et des jeunes femmes soient sages, soient perfides... La jeune femme sage (Patricia Roc as Caroline) doit épouser son protecteur (Griffith Jones as Ralf) : il y a entre eux plus de complicité que d'amour mais cela devrait suffire... Et puis Caroline a la malencontreuse idée, juste avant son mariage, de lui faire rencontrer son amie d'enfance, Barbara (Margaret Lockwood) ; cette dernière, aussi vénale que mal intentionnée, lui pique son nigaud de mari (des yeux verts fatals). Caroline perd son as de cœur mais demeure tout de même proche du Ralf pour organiser sa bien belle demeure. Barbara, elle, s'emmerde vite et l'idée lui prend de jouer aux brigandes de grand chemin... Elle rencontre alors un autre brigand, James Mason, hâbleur, et fait avec lui les 400 coups. Forcément, cela commence à sentir le roussi pour elle alors qu'elle commet avec le James de plus en plus d'exactions. Mais la bougresse n'est jamais en reste pour trouver des solutions expéditives pour régler ses problèmes… De son côté Caroline ne désespère pas de reconquérir le cœur de Ralf... La méchante lady sera-t-elle finalement punie ou bien non ?

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Sens de la reconstitution (même en cette fin de guerre...) absolument nickel, mise en scène bien propre sur elle (pas de plans ultra compliqués, non, mais quelques travellings arrière, notamment, bien sentis), acteurs et actrices gentiment dirigés, parfaitement dans leur moule : Ralf sans guère de charisme, Mason en beau parleur plutôt bravache, Caroline aussi tendre que du trèfle (et un peu pâlotte) et enfin Barbara vicieuse à souhaits ; c'est elle qui donne heureusement un peu de sel à cette histoire qui eut été sinon bien pauvre. Véritable méchant zorro de la nuit qui terrorise avec sa grosse voix les aristocrates, opportuniste jeune femme toujours prête à tourner l'œil de ces hommes bien naïfs, perfide empoisonneuse qui ne recule devant rien pour se débarrasser d'un quidam. Elle multiplie les trahisons avec toujours un petit sourire qui lui va bien au teint - elle parviendra ainsi à tuer Mason deux fois ce qui n'est tout de même pas rien. Il faudra malheureusement une morale à la chose pour que cette romance triomphe mollement du mal... C'est certes un peu trop carré aux entournures mais ce personnage féminin libre, diabolique et échevelée vaut tout de même le détour. Bon, cela reste anglais, hein, fallait pas non plus placer ses espérances trop haut. Lightly mean. Du film anglo-saxon de bonne facture, quoi, avec son petit lot de mésaventures pas si déplaisant.

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À toute épreuve (辣手神探) de John Woo - 1992

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Ah oui, ça charcle à Hong-Kong avec ce film qui confine à l'abstraction tant tout y est concentré sur la seule action. Sur les deux heures du bazar, il doit y avoir 2 minutes où les gars se posent et fument une clope peinards. Tout le reste du temps, ils le consacrent à vider leurs chargeurs sur des figurants qui volent en tous sens, à pratiquer la manchette japonaise sur de l'intermittent et à se pendouiller sur des fils ou cascader à moto dans les rues de la ville. Les épileptiques sont donc priés de rester à l'entrée. C'est littéralement épuisé qu'on quitte cette chose, certes spectaculaire, mais aussi un peu usante à force de répéter inlassablement la même chose : deux gusses qui en canardent 200. Les deux gusses en question, c'est Chow Yun-Fat, dans le rôle d'un flic sans peur, et Tony Leung, dans le rôle d'un flic sans peur mais caché. Pendant une bonne partie du métrage, les deux sont ennemis et se tirent dessus (et se ratent, alors que l'intégralité du décor autour d'eux est réduit en miettes) ; mais on apprend ensuite que Leung est infiltré chez les truands, qu'il est gentil ; ils deviendront donc unis un peu malgré eux (la rancune est tenace et la bite se mesure avant tout dans les combats qu'ils mènent contre les méchants), jusqu'à ce que, dans les dernières minutes, et parce qu'ils se sont battus comme des lions et ont pris plein de coquards, ils ne deviennent copains comme cochons. Ça, c'est le scénario (ah ?). Mais comme vous avez pu le remarquer dans le côté primaire d'icelui, il n'est pas du tout le plus important, il est même très secondaire, tout comme le sont les acteurs (inexistants), le fond (dans les limbes) ou les personnages féminins (les ?). Ce qui compte, c'est que ça fighte, bon Dieu le spectateur est venu pour ça, on va pas le décevoir.

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Woo n'a pas son pareil pour mettre en scène les longuissimes séquences de fusillade dans tous les sens. Il prépare tranquillement un décor dont on imagine à l'avance comment les acteurs vont l'exploser, plaçant partout des détails très spectaculaires (par exemple, des gusses qui soudent sur des échafaudages, avec les petites étincelles trop bien qui giclent de partout, ou un immeuble tout en verre (Woo semble avoir un problème avec le verre, il ne peut pas s'empêcher de casser une vitre dès qu'il en voit une, c'est comme moi avec le papier-bulle)), et puis il fait rentrer des mecs armés jusqu'aux dents, et vas-y. Le plus marrant, c'est que les ouvriers qui soudent continuent de souder pendant que les morts s'accumulent à leurs pieds : il faut bien qu'il y ait pyrotechnie, sinon c'est pas fun. Les figurants semblent s'amuser comme des fous (et se faire pas mal de bleus) en surjouant les morts ou les corps parcourus de balles (envion 30 par bonhomme), bousillant les baies vitrées ou tombant des échafaudages avec une belle santé. Fat et Leung se livrent eux aussi à une chorégraphie étudiée avec leurs ruses de sioux pour évoluer dans des couloirs étroits sans se faire canarder : leurs roulades et leurs salto arrière pour passer inaperçus sont parfaitement spectaculaires, même si leur efficacité reste à prouver. Bref, c'est rigolo comme tout, pas du tout violent puisque pas du tout réaliste, un peu comme si l'action était devenue abstraite, de simples motifs, de simples lignes, de simples points, qui se rencontrent ou s'opposent sur une toile blanche. Woo a beau parsemer son fim de petits détails amusants au milieu de son grand barnum (le bébé qui sauve la vie de Fat en lui pissant dessus en est le meilleur exemple), c'est de toute façon à la bagarre pure et simple qu'il s'adonne avec le plus de bonheur. Alors, oui, c'est très répétitif, et au bout d'une heure de yargllaaaa et de bouwwaaaa on en a un peu marre de voir la même scène toujours recommencée (la dernière heure n'est qu'une énorme fusillade), et on aurait un peu envie de voir Woo inventer autre chose que cette pure forme drôle mais crétine. Il faudra se mordre les doigts et regarder un Rohmer juste après pour ça : A toute épreuve ne mange pas de ce pain-là, préfère l'échange de bastos en milieu fermé dans la plus pure tradition collégienne, ma foi c'est bien aussi.

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