Shangols

22 juillet 2017

Le Vent nous emportera (باد ما را خواهد برد) d'Abbas Kiarostami - 1999

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Quand on aime le cinéma, on en arrive toujours à Abbas Kiarostami, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? A une époque, le gars a enchaîné les chefs-d'oeuvre, et Le Vent nous emportera en est un autre, toujours aussi beau, bouleversant et intrépide à la fois. Kiarostami réussit à relier le cinéma le plus expérimental et radical avec un poème émouvant à mort, trouve des ponts entre le cinéma populaire et intello, et ce film en est peut-être le plus bel exemple. Dès les premiers plans, on est en terrain reconnaissable : le gars filme en plan très larges les paysages campagnards du Kurdistan, collines jaunes et vertes parsemées d'arbres solitaires, magnifiques cadres immédiatement kiarostamiens ; une voiture traverse ce territoire, et on entend, très en avant, les voix de ses passagers. Longs plans de simple contemplation, qui font rentrer dans le film par la couleur, par l'ancrage géographique, et qui posent d'emblée l'esthétique du bazar : la distance, le choix constant de règles radicales.

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Et effectivement le film va se montrer hyper rigoureux dans son dispositif et son scénario. Il est question d'un groupe d'hommes venus de Téhéran dans un village kurde perdu, pour y attendre la mort d'une petite vieille. Pourquoi attendent-ils ? Sont-ils cinéastes, chasseurs de trésor, ou on ne sait quoi ? La question ne sera pas élucidée. Tout ce qu'on sait, c'est qu'ils attendent, et que l'attente va être longue. Le séjour de ces gusses se prolonge, les fonds viennent à manquer, le chef du groupe est peu à peu lâché par ses collègues, les disputes au téléphone avec les commanditaires sont de plus en plus houleuses ; mais la vie du village, d'une quiétude profonde, est à peine bouleversée par la présence de ces "étrangers". Kiarostami filme simplement l'attente, et surtout la lente transformation d'un homme, d'urbain impatient à tranquille observateur. Peu à peu, le village phagocyte le bougre, il se transforme en témoin des petits événements du quotidien : une dispute entre une femme et son mari (toujours des impulsions politiques dans les films de AK), un accident, le brevet que passe un petit môme... La métamorphose morale, et même le point de vue du gars, constitue au final le sujet même du film : apprendre à regarder "à côté", sans attendre forcément l'événement (la mort de la vieille), attraper les instants, la nature, la lumière, les visages...

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L'"histoire" est donc déjà intrigante, cachant ses pistes, ne libérant ses billes qu'à travers des ellipses, et laissant le spectateur sur des questions plus que sur des réponses. Mais Kiaro l'opacifie encore par un choix de mise en scène très radical : il ne va filmer (pratiquement) que son acteur principl, mettant l'essentiel de ce qu'ilo voit, y compris les personnages autres, dans le hors-champ. A l'exception de quelques personnes-clé, qui vont profondément participer à la métamorphose de son regard (un enfant, un instituteur, un médecin), tout est occulté de l'écran, tout est au mieux regardé de très loin, ou dans une sorte d'obscurité, ou carrément hors du cadre. L'acteur principal par contre (Behzad Durani, d'une subtilité épatante) occupe le centre de chaque séquence, avec sa fébrilité, sa bougonnerie, ses inquiétudes, qui se transforment peu à peu en sagesse. Le monde semble tourner autour de son exigence, et de l'étroitesse de sa vision. Tourné pratiquement entièrement en plans larges, souvent très répétitifs, le film joue avec une force extraordinaire sur le contraste avec des très gros plans (le mec qui se rase face caméra) ou des scènes entrevues dans le clair-obscur (la sublime scène de l'étable, où le regard du protagoniste, tout à coup, change par la grâce d'une jeune fermière : c'est la seule scène intérieure). Ce dispositif opère un miraculeux sentiment de distance/présence, si bien qu'on s etrouve devant un objet qui souflle le froid et le chaud dans le même instant. A l'image de son héros, Kiarostami regarde le monde comme un entomologiste sévère, et en même temps comme un être en admiration devant la nature et les hommes, et devant la poésie, l'une des thématiques les plus prégantes du film. Et c'est toute la beauté de la chose de voir un cinéaste remettre en cause son regard en direct devant nous. Sa composition des cadres force en tout cas le repect, entre ces plans sublimes sur la nature et ces scènes labyrintiques dans le village, et cette mise en scène mathématique trouve constamment sa justification dans le sens du film. Encore un chef-d'oeuvre.

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21 juillet 2017

France Société anonyme d'Alain Corneau - 1974

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On n'a pas vu de films d'Alain Corneau depuis plus de 11 ans, au vu du sommaire shangolien, il était temps. Ou pas, certes. En tout cas, avec ce premier film, on est gâtés... Pour tout dire, on est même exsangue à la suite de la vision de cet OVNI proprement aberrant. On ne sait pas trop si Corneau, affublé de Jean-Claude Carrière à l'écriture, a voulu réaliser une sorte de Buñuel français, et dans ce cas-là on prend le film comme un manifeste surréaliste (tout boiteux) ; ou s'il se prend au sérieux, et dans ce cas-là on est carrément dans le nanar grand crin, qu'on regarde bouche bée avec un tic nerveux aux paupières. Si on regarde la première scène, on penche plutôt pour la première option, et on constate que Corneau, dès son premier film, est déjà bien en place niveau réalisation : une femme nue, filmée de dos, qui traverse des couloirs déserts et des salons bourgeois, accompagnée d'une musique complètement décalée (de Michel Portal), pour déboucher finalement sur une salle d'hôpital où gît un homme endormi ; incrustation d'une date (on est en 2222, premier rictus involontaire), insert très rapide sur la femme qui s'ôte un peu de maquillage sur la fesse, elle tapote un tube, pousse un bouton et le gars se réveille. C'est intrigant à fond, très joliment filmé, on se frotte les mains en se disant qu'on a trouvé un trésor caché du cinéma français.

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La suite nous fera ravaler nos espoirs. A partir de là, le film explose dans tous les sens, aussi bien au niveau du scénario que de la mise en scène. Michel Bouquet est un magnat de la drogue (deuxième rictus) maintenu en vie jusqu'à aujourd'hui et qui raconte son histoire, et notamment sa lutte contre la légalisation par l'Etat de la drogue, Etat qui veut en faire un produit marchand rentable alors que Bouquet veut lui conserver son statut libertaire. Ça, on le comprend vaguement. Pour le reste, le grand n'importe quoi force le respect : des scènes incompréhensibles, complètement déconnectées les unes des autres, qui peuvent montrer par exemple une jeune fille enlevée puis rendue aussitôt à sa mère (pourquoi ?), un malfrat se faire arrêter volontairement puis se retrouver libre deux secondes après (qu'est-ce que ?), un dealer foutre de la mort aux rats dans son produit (gfje%ferµµ+ ?), et tout un tas de scènes balancées au petit bonheur la chance, qui nous font complètement perdre le fil de la chose. On se retrouve devant un objet absolument improbable, rempli d'acteurs en-dessous de tout (dont la plupart ont un accent entre le flamand et le tchèque), jouant des trucs impossibles : regardez comment Allyn Ann McLerie (qui ça ?) contemple froidement une série de donzelles pratiquant des pipes, comment Roland Dubillard (un poème à lui tout seul) joue le mec empoisonné, ou comment Francis Blanche oblige une nana à poil à attraper une bague avec sa bouche dans une merde de chien, pour comprendre ce que je veux dire. Vous remarquerez qu'il y a beaucoup de femmes nues dans le film. Oui, c'est en plus assez complaisant, voire légèrement concupiscent ; on mettra ça sur le dos de l'époque, et sur la nécessaire envie de Corneau d'attirer du public. En tout cas les rires du début se transforment en consternation profonde, et on termine la chose un doigt sur le téléphone pour appeler les urgences, en ayant envie de torturer durablement Michel Portal, et avec une pointe de gêne pour ces acteurs par ailleurs attachants (Desarthe, Ceccaldi, Vitold) contraints ici à faire n'importe quoi.

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20 juillet 2017

Harry, Un Ami qui vous veut du bien de Dominik Moll - 2000

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J'ai voulu vérifier que mon peu de goût pour ce film à sa sortie se confirmait bien 17 années plus tard ; c'est fait. Dominik Moll, c'est vrai, a au moins eu le mérite de relancer, aux temps où la mode n'y était pas du tout, le genre du thriller en France. On lui en sait gré. A sa suite, des tas de gens se sont engouffrés dans la brèche, et notamment Gilles Marchand, auteur du scénario. Cette partie historique terminée (admirez la construction de ce texte), passons maintenant à la partie critique. Les deux bougres se donnent du mal pour rendre leur scénario profond et intelligent : un type (Laurent Lucas), écrivain raté, a renoncé avec les années à ses ambitions, s'est rangé dans son petit confort bourgeois, a épousé Mathilde Seigner (là est la partie la plus effrayante, finalement) et vit sa vie médiocre entre des parents envahissants, des gamines bruyantes et des dettes incessantes. Il va alors rencontrer par hasard celui qui va cristalliser sa lose-attitude, Harry (Sergi Lopez), ancien camarade de lycée, qui se trouve être à peu près tout ce que Michel n'est pas : riche, sexué, sûr de lui. Et surtout admiratif des écrits de jeunesse de Michel, et bien décidé à le relancer sur cette voie. Très vite, l'ancien camarade devient dangereux... On n'est pas dupe : Harry n'existe sûrement pas, et n'est que la projection fantasmée de Michel sur ses ambitions perdues, le vecteur qui va faire que ses inspirations littéraires vont enfin se libérer, celui qui projette tous les fantasmes (de sexe, de liberté, de richesse) auxquels il a renoncé. Tout en restant un thriller, le film est gentiment symbolique, multipliant les scènes de plus en plus angoissantes pour mieux servir son discours : un homme réapprend la liberté.

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C'est bien joli, mais Moll, obnubilé par son scénar, oublie qu'il est censé réaliser un film, et en plus qu'il doit être flippant. Sur-explicatif, annihilant toute ambiguité par des scènes lourdaudes en diable, le film annonce la couleur dès le départ : Harry est un monstre froid, et Michel un mouton. Moll dirige ses acteurs au plus court : Lopez, suave et vénéneux, ne laisse absolument aucune place au trouble ; sa femme (Sophie Guillemin) est une conne sexy parfaitement invraisemblable ; l'entourage de Michel, insupportable, entre sa femme hyper-normative, ses parents énervants et ses enfants (affreuses petites actrices) stressants, sont de la chair à canon facile ; et Lucas, en brave benêt hébété, passe à côté du seul rôle un peu intéressant du film. Ce gros défaut de direction d'acteurs rend tout le film hyper-lisible et jamais effrayant, surtout que Moll use et abuse de lumière par en-dessous et de musique pseudo-hermannienne beaucoup trop explicatives. On regarde Harry prendre tranquillement le pouvoir sur tous ces gens en se disant que ceux-ci sont bien aveugles, ou bien veules, pour se faire avoir aussi facilement. Quant aux scènes-clé (le meurtre des parents, la fin), elles sont gâchées par une mise en scène appuyée. Le gars a voulu plaquer du réalisme social sur un film fantastique, c'est faire entrer un carré dans un rond. Il avait de la place pour fabriquer un film fantastique pur, fantasmé, onirique, ou pour un polar ambigu (par exemple, en cachant les meurtres, en laissant toujours un doute sur les actes de Harry) : il a choisi de ne pas choisir et nous donne un truc qui nous empêche de penser, fermé par tous les bouts.

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19 juillet 2017

Qu'est-ce que la Dame a oublié ? (Shukujo wa nani o wasureta ka) (1937) de Yasujiro Ozu

Une comédie légère du père Ozu qui fonctionne parfaitement grâce à la parfaite alchimie entre un oncle, Komiya, (Tatsuo Saito dont la finesse du jeu n'a d'égale que celle de sa moustache) et sa nièce Setsuko (la pimpante Kayoko Kuwano). Cette dernière apporte toute sa jeunesse et sa modernité au sein du couple que forme l'oncle avec sa femme un peu coincée et stricte. Les quelques séquences, également, entre nippones qui jouent à la Desperate Housewives - en avance sur son temps Ozu, bien sûr...-, ainsi que celles qui mettent en scène un étudiant avec la nièce ou avec des écoliers sont toujours parfaitement enlevées et teintées d'humour.

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Komiya est un docteur pépère qui ne perd pas une occasion pour tromper la vigilance de sa femme. Il lui échappe le week-end en lui disant qu'il part faire un golf alors qu'il rôde dans un bar pour boire tranquillement son sake. Il trouve rapidement en sa nièce - mineure et pleine d'entrain - une alliée de choc avec laquelle non seulement il trinque mais qu'il entraîne aussi dans des maisons de geishas, en tout bien tout honneur. Lorsqu'elle rentre passablement ivre à la casa (de bonne compagnie la chtite Setsuko), elle se prend une rouste par sa tante, et son oncle feint d'en remettre une couche lors d'une scène du meilleur comique. Seulement la tante ne tarde pas à apprendre que son mari lui a menti, commence à monter sur ses grands chevaux et la nièce de pousser le Komiya à la rébellion : ce dernier retourne une baffe à sa femme (chez Ozu, cela équivaut à 5 ippon, 24 yuko et 12 wasari) pour la remettre à sa place avant de s'excuser platement (sa femme accepte cette baffe et en plaisante finalement avec ses amies, comme si son mari prouvait ainsi sa "virilité" : c'est très limite, avouons-le au passage. Bien qu'elle semble ensuite faire preuve d'un peu plus de "compassion" ou d'empathie envers les autres, il y avait d'autres moyens moins violents pour lui rappeler ce qu'elle avait "oublié" - pour faire référence au titre). Cela dit l'oncle, qui regrette son geste, tout de même, explique à sa nièce (qui le tance d'avoir demandé pardon, un peu garce la chtite), que dans un couple, il faut savoir parfois feinter, faire croire à sa femme qu'elle a raison, pour mieux arriver à ses fins (malin le Ozu, sous ses petits airs de ne pas y toucher). La nièce semble retenir la leçon en en discutant à la cool avec l'étudiant, une scène qui annonce leur futur mariage. Dans le même temps, Komiya et sa femme semblent définitivement rabibochés et l'ultime séquence est remplie d'allusions ultra coquines qui surprennent un poil dans l'univers ozuesque...

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Qu'elle soit passablement bourrée, qu'elle feigne de se faire engueuler ou qu'elle déplie ses jambes sans aucune gène sur le tatami, la grâce de Kayoko Kuwano est un régal. Il y a également cette très jolie scène où Ozu suit ses pas et ceux de l'étudiant (le paisible travelling avant du Maître), marchant de concert dans la rue : le flirt est engagé, avant même que des paroles soient échangées. Le poids des images... Pour ce qui est des "mots", avant chaque séquence dans le bar, on a droit à cette citation de Don Quichotte: "Je bois pour célébrer certaines occasions, je bois aussi quand il y en a pas" (traduction très libre, hum...) qui apporte son petit lot de philosophie roublarde. Inspiré de toute évidence par les comédies américaines, Ozu se plaît à enchaîner les répliques ponctuées de petites réflexions vachardes, tout en confrontant les générations : ce subtil mélange de tradition et de modernité sur lequel il ne cessera de revenir dans son oeuvre future.   (Shang - 05/09/08)

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Je vais avoir du mal, puisque mon compère a parfaitement noté les qualités (c'est frais, léger, très bien joué) et les défauts (c'est douteux au niveau du regard sur le couple, c'est très mineur) de ce Ozu. Ajoutons, pour faire semblant d'avoir quelque chose de plus à dire, qu'une des thématiques ozuesques trouve là un de ses meilleurs exemples : celui du dialogue possible ou impossible entre les générations, la complicité entre la jeune fille et son oncle se teintant des espiègleries de la jeunesse. Bien beau couple, en effet que celui-ci, et on est étonné par la modernité du regard d'Ozu sur la jeune fille, qui se beurre la gueule sous le regard mi-effrayé mi-admiratif du vieil oncle. On note aussi ce premier plan très curieux, un travelling avant embarqué sur le phare d'un voiture qui occulte les trois-quarts de l'écran, ainsi qu'un très beau montage dans les scènes dialoguées, le gars est vraiment le maître de ce côté-là. Après, oui, on est plus dubitatif devant les élans machistes du film (que le titre, français en tout cas, rappelle avec de gros sabots bien lourdauds), on sait que Ozu sera beaucoup plus moderne et émancipé par la suite. Pour le reste, relisez le texte de mon compère, tout y est.   (Gols - 19/07/17)

sommaire ozuesque : clique là avec ton doigt

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Big Little Lies de David E. Kelley - 2017

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Jean-Marc Vallée n'est pas un cinéaste qui nous a franchement enthousiasmés sur Shangols, mais il regagne indéniablement des points avec cette série finaude. Le voilà en effet qui revient par la petite porte et convainc beaucoup plus que quand il s'attaque au cinéma. Certes, ce n'est pas la mise en scène qui épate le plus dans Big Little Lies, mais tout de même : Vallée parvient à dynamiser cette histoire, et, si on ferme les yeux sur quelques chichis de réalisation (des flash-backs merdiques et des rêves à la con), on peut même reconnaître au bougre un bon savoir-faire et une science du montage vraiment parfaite.

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On se dit quand même que Vallée n'a peut-être pas eu non plus toute la place pour s'exprimer. Il a à diriger une bande de filles qui n'ont pas grand-chose à prouver au niveau de la grosse tête, et qui sont par ailleurs productrices de la série, ce qui annonce un film à elles seules dédié. Et c'est vrai : elles font toute la beauté et tout l'intérêt de Big Little Lies. Peu importe ce qu'on nous raconte, et même comment on nous le raconte. Le plaisir du film est de regarder bosser Reese Witherspoon, Nicole Kidman, Shailene Woodley et Laura Dern, impeccable casting de desperate housewives qui trouvent ici un écrin parfait pour leur subtilité. La série commence effectivement comme Desperate Housewives : une petite ville, une poignée de mères de famille concernées, avec toutes leurs problèmes de couple et de bourgeoises, qui parce que la pièce qu'elle a écrite menace d'être censurée, qui parce que sa relation avec son mari ne peut se faire que dans la violence, qui parce qu'un lourd passé de femme violée n'arrive pas à s'effacer, qui parce que le confort bourgeois la travaille... Là dessus arrive un dramuscule, la petite étincelle qui va mettre le feu au poudre de ce baril de dynamite féminin : une fillette se fait agresser à l'école par un de ses camarades. C'est le début d'un jeu de jalousies, de rancoeurs, de petitesses, dans lequel les hommes aussi vont se retrouver impliqués par la bande, et qui va se terminer par un meurtre. Car mort d'homme (ou de femme) il y a, on nous l'annonce dès le départ ; mais il faudra attendre les dernières minutes du dernier épisode pour savoir qui est mort.

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On imagine que sur une idée pareille, le film ne peut pas aller très loin. C'est tout le contraire. La tension monte doucement, et on se retrouve complètement impliqué dans ces querelles de village, ces combats de coq puérils, ces manipulations perverses, on se passionne pour les invitations à l'anniversaire d'une fillette de 4 ans, on tremble devant les histoires de divorces mal digérées. A cela un seul responsable : le jeu des comédiennes. Éblouissantes. Witherspoon aborde un rôle très difficile frontalement, avec son énergie héritée de la comédie, et est parfaite dans le tempo : agaçant et hystérique, son personnage gagne peu à peu en profondeur, et on ressort bizarrement touché par cette furie. Shailene Woodley est géniale en femme normale, Laura Dern en amère sorcière hantée par ses sautes d'humeur. Mais c'est Nicole Kidman qu'il faut saluer le plus bas. Si on peut tiquer au départ de la voir affublée de deux jumeaux dont elle pourrait être aisément la grand-mère (les coquetteries des actrices américaines vieillissantes), on est absolument ébahi ensuite par la justesse extraordinaire de son jeu, qui ne tombe jamais dans le cabotinage, qui reste toujours d'une magnifique sobriété. Regardez juste l'épisode 8, et sa confrontation avec la psy : elle irradie la scène, avec une précision de gestes, une vérité de chaque seconde, alors qu'elle a à jouer une partition très difficile, toute en subtilités. Qu'elle se déplace légèrement sur son canapé, qu'elle esquisse un geste maladroit vers son visage, qu'elle ménage un lourd silence, elle est géniale, à cheval entre un savoir-faire de vieille briscarde et un naturel de jeu proche de l'improvisation. Avec une telle Rolls, Vallée n'a plus rien à faire, qu'à se contenter d'attraper les infimes détails de ce jeu qui devrait valoir à son auteur tous les Oscar jusqu'à la fin de sa carrière. On a l'impression que les acteurs masculins sont entièrement au service de ces miracles, transformant peu à peu la série, d'ironique qu'elle était, en manifeste féministe, ce que confirme la très belle fin. Une belle série tourmentée.

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17 juillet 2017

George A. ROMERO

Dans la nuit, Saint George est parti. Paix à tous les zombies !

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16 juillet 2017

Les Carrefours de la Ville (City Streets) (1931) de Rouben Mamoulian

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C'est avec un plaisir non dissimulé que l'on retrouve un Gary Cooper dans sa trentaine, beau comme un camion de pompier, et la jeunette Sylvia Sidney alors toute jeune débutante à Hollywood : ils sont à l'affiche d'un film de gangsters de fort bonne facture, le gars Mamoulian cherchant ici ou là à apporter une jolie petite touche artistique à la chose. Alors oui, certes, le déroulé est un brin convenu (Gary et Sylvia s'aiment : elle est la fille d'un gars du milieu qui traficote et se retrouve injustement en prison à cause du pater. Gary, type honnête et droit, va rentrer dans le petit gang pour réunir suffisamment d'argent nécessaire pour sauver la belle) mais il est bon de voir nos deux tourtereaux gentiment flirter en bord de plage ou encore d’observer la bonne mie Gary jouer au dur quand il s'agit de jouer les héros salvateurs. Il y a dès le départ plein de petits détails de mise en scène qui donnent automatiquement le sourire (l'ombre de Pop (Guy Kibbee) qui fond sur sa proie grâce à un subtil jeu d'éclairage) ; la discussion en off, plein de sous-entendus, entre Pop et la petite amie d'un truand alors même que Mamoulian filme deux statues de chats hiératiques (ces deux affreux-là, ils n'ont pas besoin de dessins ni d'être particulièrement expressifs pour se comprendre)...) et l'on entre dans l'intrigue tout en douceur. Les multiples clins d'oeil que nous adresse dès le départ du film la mignonnette Sylvia Sidney permettent tout autant de mettre le spectateur en confiance même si rapidement la bougresse se retrouve dans une position des plus délicates.

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Arrive donc un Gary qui après avoir joué les petits mectons guère ambitieux se frotte à la pègre. Comme notre homme tire plus vite que son ombre (il bossait dans un stand de tir dans une fête foraine), il ne craint guère les porte-flingue du Big Boss et notre homme prend rapidement un certain plaisir à péter les barrages des gangs opposés (Gary est dans le trafic de bière ce qui nous le rend d'autant plus sympathique). Gary, qui monte vite en grade, se la joue un peu avec ses manteaux en poil de belette et sa grosse bagnole. Il parvient malgré tout à nous arracher une larme lorsqu'il vient rendre visite à la Sylvia incarcérée (ce terrible grillage qui les sépare et ce déchirant baiser au goût de fer rouillé qu'ils échangent - j'en ai encore le cœur tout déchiré sous mon tee-shirt Puma) ; heureusement, il nous rend rapidement la patate lorsqu'il vient l'accueillir avec la manière à sa sortie de prison. Un problème se résout mais un autre pointe rapidement à l'horizon pour nos deux jeunes gens : le Big Boss qui aime les jeunettes craque pour la lady Sylvia. Gary remplace son regard de velours par un regard noir tout en cuir (non, mon gars, ça, c'est pas touche) mais on se doute bien que le Big Boss ne va pas si facilement se faire humilier devant le reste de ses gars... Sylvia dans un premier temps de séduire ce grand con pour calmer le jeu (la menace plane sur elle, superbe sens du cadrage dans cette séquence où elle est au téléphone dans cet immense appart) avant que le héros Gary soit obligé de sortir le grand jeu (jolie petite virée en bagnole pour que les hommes de main du boss se fassent pipi dessus)... Je dis rien mais cela sent à plein nez le happy end. Belle petite romance aux accents très borzagiens entre nos stars, sur fond de règlement de compte gangstérien joliment filmé en ce tout début des années trente. Parfait pour une petite soirée rythmée par le chant des grillons.

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14 juillet 2017

Moby Dick de John Huston - 1956

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Huston ne manque pas d'ambition en adaptant le roman le plus complet, le plus beau et le plus profond de son pays. Parvenir à restituer tout ce qui fait le Moby Dick de Melville au cinéma semble totalement infaisable : c'est à la fois un grand roman d'aventures à suspense, un documentaire très précis sur les baleines et une métaphore sur notre rapport à Dieu, allez boucler ça en deux heures de temps. Mais mine de rien, si Huston est très loin derrière la richesse du livre, il parvient toutefois, avec l'aide précieuse et sur-intelligente de Ray Bradbury au scénario, à rendre compte de toutes ses facettes ou presque. Étonnant de voir comme le vieux païen qu'est Huston parvient à parler ainsi de l'angoisse métaphysique d'Achab, à la rendre presque concrète, tout en restant fidèle à son cinéma viril, terre-à-terre, sans chichis. Il réalise en tout cas, contre toute attente, une excellente adaptation du bouquin, qui en donne en tout cas un aperçu assez complet et donne envie de s'y plonger.

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Très attentif aux détails, que ce soit dans les décors, dans les costumes, dans les accessoires, Huston raconte donc une nouvelle fois les aventures d'Ismael (Richard Basehart, beaucoup trop âgé pour le rôle, mais qui s'en tire plutôt très bien), dernier témoin vivant de l'odyssée du Pequod, dirigé par le mystérieux capitaine Achab (Gregory Peck, petite erreur de casting à mon avis, pas les épaules pour une telle ampleur). Le gars embarque son équipage entier, qui lui voue un culte presque mystique, dans la recherche de Moby Dick, baleine blanche qui lui échappe toujours, et qui lui a laissé de nombreuses séquelles sur le corps, le faisant presque fusionner physiquement avec la bête. Léviathan biblique autant que über-gibier, elle cristallise sa fureur, sa folie, son obsession, ainsi que son rapport au cosmos et à Dieu : on comprend vite que le combat d'Achab est un combat contre Dieu lui-même, un défi lancé à la mort, un acte mégalomaniaque insensé contre le créateur lui-même. Et qu'il ne peut que se solder par un échec. La fatalité pèse sur cette équipée, une sorte d'angoisse existentielle transformée en film d'aventures grand crin. Dès les premières images, avec cet Orson Welles bigger than life, qui vient vociférer l'histoire de Job devant ses ouailles, on sent que le film raconte plus qu'une chasse à la baleine. Et il ne cessera pas de ramener cette histoire dans la mythologie, comme le faisait (beaucoup plus longuement et profondément) Melville, à grands coups de monologues tourmentés d'Achab, de très beaux moments de suspension mystique, de petites scènes secrètes mettant en scène l'Homme face à la sauvagerie de la Nature. Jusqu'à ces scènes finales, spectaculaires, de confrontation avec Moby Dick : des effets spéciaux majestueux, et une façon très puissante de mettre en scène les éléments et la petitesse des êtres en leur sein.

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Car le film est aussi éminemment fun, grâce à ses acteurs, grâce au choix de tronches (Queequeg, le mousse), grâce au sens éternel de Huston pour le spectacle pur. S'il sait s'arrêter pour laisser place à la réflexion ou aux saynètes du quotidien parfaitement perçues, il envoie sévèrement du steak dans les moments-clé. Il sait également tenir compte de l'aspect documentaire du roman, montrant comment on découpe de la baleine, comment on monte à un mât de misaine, ce que lisent les marins, etc. Il sait rendre très tendues certaines scènes, comme ces cris d'oiseaux presque fantastiques qui précèdent le saut de la baleine, ou cet homme qui tombe, raide, dans la mer et qu'on oublie aussitôt ; ou encore ce passage, sidérant, où une lumière verte s'empare de tous les objets du bateau, et qui fait vraiment verser Moby Dick dans le fantastique. Bref, on a là un petit chef-d'oeuvre d'intelligence, une adaptation très valable, et un film satisfaisant à tous les niveaux de lecture.

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Huston ? Nan mais allô Huston ? Clique

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12 juillet 2017

LIVRE : Cinéma de Tanguy Viel - 1999

"...il y a des imbéciles qui rient en voyant ce film, mais pas moi, jamais. La phrase que je mets toujours sur mon cahier : pas ri. Même la première fois je n’ai pas ri, parce que j’ai tout de suite pressenti le tunnel sans horizon pour eux deux, et aussi parce que je ne ris pas facilement, à cause de ma très haute idée du rire, que j’essaie de préserver de la vulgarité, et voilà mon sentiment sur les effets comiques, toujours cette idée de concession faite par les uns pour se préserver des autres, et c’est trop souvent que j’ai subi à côté de moi, chez moi, des indésirables pliés en deux devant le film, quand il n’y a aucune raison. Sourire à la limite, j’ai pu le tolérer quelquefois, mais rire, voilà, il y en a toujours un qui se force devant les autres, ou alors ce n’est pas un vrai rire, et donc même le vrai rire donne une vision terrible du monde où il y en a toujours un qui se force devant les autres, j’insiste. Rien de comique alors à regarder Andrew rester de marbre à l’annonce d’un meurtre, et d’attendre que Milo donne la suite des règles de son nouveau jeu à lui. En cela je suis content : mes meilleurs amis n’ont jamais ri, et même : ils sont devenus mes meilleurs amis parce qu’ils n’ont jamais ri, et non seulement cela, mais ils ont saisi profondément l’œuvre de Sleuth à l’intérieur d’eux-mêmes, voilà ce que j’appelle, moi, des amis, des gens capables des marques les plus grandes de respect à l’égard de Sleuth, très loin de la vulgarité du regard, et la vulgarité du jugement, des gens avec qui réellement nous avons des choses à dire, des vraies images, des espaces avec leurs dimensions, des expressions de visage, voilà ce qui traverse nos mots quand on parle ensemble..."

Cinéma-de-Tanguy-VielVoilà un ouvrage qui constituerait sans doute la meilleure chronique de Shangols si Tanguy Viel écrivait sur Sleuth pour Shangols alors que malheureusement c'est Shangols qui écrit sur Tanguy Viel qui écrit sur Sleuth tout en écrivant aussi (mais moins bien) sur Sleuth sur Shangols. Voilà un ouvrage qu'on aimerait faire partager dans la foulée à ses proches, non point ceux qui trouvent les perles du septième art juste "formidables" ou qui, pire, ne les trouvent "pas formidables", mais ces proches que Viel appelle tout simplement ci-dessus des amis et dont il donne au passage une remarquable définition. De quoi s'agit-il donc ici dans ce petit bouquin précieux ? L'écrivain se fait, s'écrit son cinéma, écrit son Cinéma, en analysant point par point, image par image, réplique par réplique, tout ce qui fait la beauté, le charme, la sève de cette ultime oeuvre de Mankiewicz qui se joue des faux-semblants et par-là même atteint une certaine vérité. Si vous ne connaissez pas Sleuth c'est l'occasion de se pencher sur ce film avant de se repaître de cette interprétation, cette vision ultime de l'ami Viel. L'oeuvre, il a vue, revue, rerevue, des dizaines de fois, notant à chaque fois les impressions qu'elle lui inspirait, relevant à chaque fois des détails qui lui avaient échappé. Ce n'est point tant au final l'analyse qu'il en fait qui est jouissive (même si elle l'est) que cette volonté exprimée d'expliciter point par point sa démarche, sa motivation, sa logique. Le narrateur (si l'on veut faire le distingo) tient Sleuth pour son compagnon le plus intime, un compagnon qu'il a pris le temps d'aimer, de déchiffrer, de comprendre, un ami dont il ne peut dorénavant se défaire. On aime en particulier son attachement pour chaque anecdote, anecdote qui pourrait se révéler n'être que des détails mais qui comme chaque anecdote, est signifiante ; on aime ce passage très sérieux et d'une bien belle ironie sur le rire (petit passage mis en exergue) ; on aime enfin aussi cette obstination à gratter le verni de chaque scène, de chaque séquence pour en extirper tous le sens, toute l'essence cinématographique. L'ouvrage, sans paragraphe, se lit comme on visionne un film, d'une traite, sans qu'il soit possible à un quelconque moment de faire un arrêt sur image, pris que l'on est dans le flux de ces vingt-quatre explications par page. On sourit souvent, on aurait envie de tenir parfois l'auteur sous la main en lui adressant un empathique putain t'es con là, on prend tout simplement plaisir à lire un tel texte enamouré sur un film. A conseiller donc à tous ceux qui ne se contentent jamais de balancer un "formidable" ou un "pas formidable" en sortant d'une salle mais qui cherchent toujours à couper les cheveux en quatre pour dénicher l'éclat de la moindre des pellicules.   (Shang - 23/02/17)


008-sleuth-theredlistConseil suivi, donc, par le Gols toujours à l'affût des conseils de son compère, surtout quand il s'agit d'un livre d'un des auteurs les plus attachants d'aujourd'hui, Tanguy Viel. On connaît la cinéphilie précieuse du gars (remember son formidable Hitchcock par exemple), sa façon d'aborder les films de façon érudite et décomplexée, "à hauteur d'homme" pourrait-on dire. Mais avec Cinéma, il nous donne la meilleure définition possible à la cinéphilie : un amour obsessionnel, qui exclut tout, qui vous met vos amis à dos, qui prend des allures de fixation quand il s'agit de traquer un sens quelconque dans le moindre détail, dans le moindre geste, dans la moindre réplique des personnages. Lui choisit Sleuth, pourquoi pas ? Son livre, bien plus qu'un décryptage des significations possibles du film, est avant tout un autoportrait en fou. On y découvre un gars qui ne vit que pour ce film, qui veut en percer tous les mystères, mêmes les plus improbables, et qui se brouille peu à peu avec tous les gens qui osent émettre un autre avis que lui sur la question. Le livre est formidablement écrit, d'un souffle, jonglant avec précision entre les plongées dans le film et les levages de tête où le narrateur se rend compte qu'il est seul dans cette folie, seul avec ces cahiers qu'il remplit de notes, seul avec ses émotions. Véritable exercice de style, il vous fait replonger tête la première dans le film, en décrivant le moindre détail, en analysant la moindre émotion, expression d'une folie douce qui prend peu à peu des allures dangereuses. Le rythme est diabolique, très scandé, ménageant de longues phrases en apnée suivies de courtes considérations colériques. S'il est vrai que le cinéma est une expérience collective qui ne s'adresse qu'à un seul, alors Cinéma en est sa meilleure expression.   (Gols - 12/07/17)

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Les Ministères de l'Art de Philippe Garrel - 1988

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Garrel en a marre de broyer du noir tout seul, le voilà qui s'équipe d'une petite caméra, d'un micro, et qui s'en va partager son spleen avec toute une équipe de cinéastes de son époque, plus particulièrement ceux qui pratiquent ce "cinéma subjectif" qui lui est cher. C'est les enfants de Jean Eustache qu'il traque ainsi, le film s'ouvrant d'ailleurs sur une reprise de la belle interview jadis placée dans Le jeune cinéma. Comment continuer à pratiquer un cinéma introspectif et personnel au milieu de la commercialisation à outrance des films, au milieu du tout-spectaculaire ? C'est la question qu'il va poser à ses camarades, avec quelques autres aussi, beaucoup plus sibyllines : on a l'impression que Garrel ne prépare pas grand-chose, qu'il va à ces rencontres pleins de doutes et de mal de vivre, et qu'il voit au fur et à mesure comment ça évolue. Il en résulte un film plein de grands moments, et plein de creux, ce qui le rend passionnant, comme pris en direct.

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Après ce beau retour, donc, sur Eustache, filmé en gros plan, en sourire et accent du Sud, où le compère raconte que s'il peut faire chier un peu les spectateurs confits c'est toujours ça de gagné, Garrel part rencontrer les cinéastes de sa génération : Akerman, Léaud, Téchiné, Jacquot, Schroeter, Doillon, Berto, Carax passent tous un moment avec lui, plus ou moins long. Garrel assume complètement l'échec de certaines rencontres : il est évident que lui et Jacquot n'ont pas grand-chose à se dire, et l'interview se résume à quelques rares considérations pas passionnantes sur l'argent, qui se heurtent d'ailleurs à l'incompréhension de Garrel. Les pensées concrètes sur le succès des films, sur leur rapport économique, semble d'ailleurs effrayer le gars en même temps que le hanter. Jolie réponse de Doillon quand à la critique à peine voilée de son camarade sur sa réussite professionnelle, "Mes films ont rapporté de l'argent, mais c'est plus le cas". C'est la mort du cinéma qui tourmente Garrel, du cinéma en tant qu'expression d'une seule personne, du cinéma qui a pu donner La Maman et la putain. Ses contemporains n'ont pas forcément tous les mêmes interrogations, et, malgré leur bonne volonté à répondre aux tourments du gars, les rencontres se terminent bien souvent par une poignée de main et par un vague au revoir murmuré, mis en scène de façon assez gênée d'ailleurs. La plupart des cinéastes ont l'air un peu mal à l'aise devant les hantises de Garrel, qui annone d'une voix à peine audible des bribes de questionnements, des questions techniques, des angoisses personnelles. A part Schroeter, qui montre une vigoureuse énergie, et Doillon, qui offre un moment de complicité très intime avec le cinéaste, les autres semblent avoir simplement envie de partir le plus vite possible. Garrel fait un vrai effort de cinéma cela dit, présentant chacun d'eux dans des monologues poussifs, là avec un enfant en tricycle tournant autour de lui pour présenter Doillon, ici en train de répéter un texte pour présenter Téchiné.

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Le sommet du film est bien entendu la rencontre finale avec Carax, alors en pleine gloire. Garrel trouve en cet homme un type plus tourmenté, plus fêlé, plus iconoclaste que lui. Absolument insaisissable, Carax ne dit que quelques syllabes, enfoncé dans son pardessus trop grand dans lequel se tiennent son chien et son prochain script, veut partir du bistrot à peine assis, et quitte Garrel à un coin de rue, sans avoir rien dévoilé de son univers. C'est surtout que pour cette fois, Garrel est condamné au plan large, obligé de filmer un corps en mouvement (et quel corps, étrange et burlesque), obligé de fermer un peu sa gueule pour regarder exister un homme tourmenté. Pour ce grand moment de cinéma, et pour quelques considérations intelligentes émises par ses copains de jeu (Akerman, toute en douceur), il faut voir ce doc très personnel, et ne pas reculer devant son titre ronflant (ni devant la copie VHS pourrie qui en reste).

Tout Garrel,

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11 juillet 2017

Aux Sources du Nil (Mountains of the Moon) (1990) de Bob Rafelson

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Alors oui, bon, il est vrai que le film du vieux Bob, par sa structure narrative, peut souvent faire penser à la City of Z du gars Gray, qu'il possède un certain charme aventurier, mais reconnaissons que l'ensemble reste un peu plat (et puis le charisme de Patrick Bergin as Richard Burton et de Iain Glen as John Speke, au secours !). On part pourtant, bizarrement comme le film de Gray, sur une bonne base avec une première expédition pour nos deux héros (à la recherche des sources du Nil, vous l'aurez compris si vous n'êtes pas lobotomisé par C8) qui tourne à la charpie : des jets de lances en veux-tu en voilà, un personnage principal qui se fait transpercer la mâchoire (ouille j'ai envie de dire) et l'autre qui se fait torturer par des indigènes très en colère. Ça sent le soufre. Et puis retour en Angleterre... qui dure des plombes... une histoire d'amour bien pâlotte (Fiona Shaw aussi sexy que Pécresse en short) pour nous faire patienter et puis, ouf, enfin, c’est reparti pour l'aventure. Le souffle s'est déjà un petit peu perdu en route mais l'on tente malgré tout de se passionner pour toutes ces tribus de bons vivants que l'on croise (ah sympa cette hutte en forme de boule). Ça danse, ça crie, ça se maquille, l'ambiance est souvent bon enfant pour nos deux aventuriers perdus dans leur quête mais tout cela paraît souvent aussi authentique qu'un sourire de Macron... Et puis c'est plat, plat, les images n'ont aucun relief, on se croirait (je sais, je vais être dur) dans un de ces banals téléfilms world que l'on croise ici ou là en zappant. Je ne dis pas que Bob n'est pas bon dans la reconstitution, je dis juste que sa mise en scène n'a pas plus de style qu'une tong sur la côte. Il tente certes de doper dramatiquement son récit en se focalisant sur un conflit entre nos deux héros (qui se disputent sur l'origine du Nil... pourquoi pas) mais comme les deux s'évitent, ce conflit n'a pas plus d'intensité qu'un regard de Gilles Bouleau. Bref, c'est long, et les promesses d'aventures en ouverture ont finalement fait long feu. Il y a bien ici ou là quelques indigènes distrayant (sympa ton masque avec des grains de café peints) et une poignée de paysages dépaysant mais on sent que le Bob (qui a, rappelons-le, produit La Maman et la Putain d'Eustache, respects éternels) manque un peu d'angle et de niaque pour nous faire totalement chavirer pour cette histoire d'aventuriers un peu fébriles et gauches (alors quand on a un scarabée dans l'oreille, s'enfoncer un compas jusqu'à la garde reste déconseillé). Même le pseudo petit sel gay (attention, l'un d’eux marche hum hum un peu à vapeur – oho révélation secrète !?) reste évoqué de façon bien trop superficielle pour apporter un côté vraiment "sulfureux » et original à cette production bien trop lisse. Gentil mais Indiana peut encore se marrer dans son coin avec son fouet. J'ai presque envie de dire Nil, Nil, Nil...   

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Okja (2017) de Bong Joon-Ho

Voici donc une œuvre avec un synopsis un brin casse-gueule sur le papier : et si on prenait comme héros un gros cochon virtuel qui tient plus de l'hippopotame que du porc... Dès qu'on découvre la grosse bébête avec une petite nenfant dans la campagne coréenne (une vingtaine de ses bêtes ont été envoyées aux quatre coins du globe pour participer à un concours d'élevage sur dix ans...), on serre un peu des fesses : la bête et l'enfant sont croquignolets à souhaits (On pense à Elliott le dragon, l'original), l'une a pour l'autre des attentions de mère (la gamine a perdu ses parents et est élevée par son grand-père...) jusqu'à... jusqu'à l'apparition des méchants représentants de la multinationale (les dix ans sont révolus) qui veulent "kidnapper" la bête pour qu'elle participe au fameux concours à New-York. La gamine est livide, la bébête est furax... L’action s’emballe (un peu sous-vide, forcément).

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Bong n'étant pas un manchot pour filmer les scènes d'action (moult péripéties attendent la bébête dans les rues coréennes), et on ne s'ennuie finalement guère devant les premières quatre-vingt-dix minutes. Sur le fond, reconnaissons qu'on est un brin dans l'expectative face à ce manichéisme un peu primaire : d'une côté la multinationale avec des méchants individus ultra caricaturaux (Tilda Swinton en blondasse hypocrite - total free-lance au niveau du jeu, Jake Gyllenhaall en Borat ridiculissime...), de l'autre la petite nenfant aidée par un groupe agissant au nom de la défense des animaux (le Front de Libération des Animaux !). On n'a pas vraiment de mal à choisir son camp... L'autre aspect sans doute un peu gênant (l'influence Netflix qui veut s’adresser à tout public à l'international ?...) est de voir ce mélange d'acteurs américano-asiatiques comme si le cinéaste (et les producteurs) cherchaient plus à jouer sur tous les tableaux (plaire à la fois à un public occidental et asiatique) qu'à montrer les particularités culturelles des uns et des autres (un petit sentiment de bouillie culturelle au niveau du casting, pour être un peu caustique). Bon.

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Ceci dit, dans le dernier quart d'heure le film se fait terriblement plus noir (et « en même temps », comme ils disent, plus émouvant) : Bong introduit sa caméra dans ces fameux abattoirs de porc-hippo ; ambiance glauquissime renforcée par ces enclos pour bêtes aux allures de camp de concentration (il fallait, certes, oser mais l'effet s'avère relativement saisissant - on ne pensait pas d’ailleurs pouvoir être ému à ce point par un couple de ces (grotesques) porcs qui cherchent à sauver leur progéniture...). Le message est clair et devrait faire rougir de plaisir les membres du comité L214 - on ne peut qu'applaudir nous-même des deux mains devant cette petite leçon morale anti-capitaliste et végane (qui nous fera regarder de travers notre prochaine côte de porc dans notre assiette). Mais pour en arriver là, avouons que Bong ne fait pas toujours dans la plus grande finesse, jouant lui-même sur le côté spectaculaire et "universel" de son film tout en sacrifiant au passage un tantinet son AOC. Pas totalement raté (le saisissant dernier quart d'heure) mais parfois un peu facile et nigaud (à l'image de cette grosse bébête gentiment attendrissante).   (Shang - 29/06/17)

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Oh le pauvre cochon tout gentil qui va être découpé en morceaux ! Voilà que je viens de résumer en une phrase le scénario et l'esprit du film, ce qui vous évitera de vous abonner à Netflix pour le voir, ne me remerciez pas. J'étais jusque là assez fan des films de Bong, spectaculaires et gentiment profonds ; mais avec Okja, il signe son film le plus navrant. Il faut dire que je suis quadragénaire, et que me proposer une vision du monde, un jeu d'acteurs et une marionnette à la con dignes d'un gosse de 6 ans n'est pas tout à fait fait pour me satisfaire. Comme le dit mon camarade, réduire le monde en deux catégories (les beaux gentils, les moches méchants) est bien pratique pour balancer des discours new-age pas finauds, et notre gars ne s'en prive pas. On a dit par ci par là que le film était une virulente critique contre la mondialisation, que ce cochon pouvait être le symbole de l'exploitation de l'animal, que l'immonde firme qui l'utilise serait une image du cinéma commercial le plus pourri. Moi, je veux bien. Je suis même prêt à croire que le cinéaste y a cru aussi. Mais prendre les atours du cinéma d'action mondialisé, se faire produire par une chaîne de télé, et jouer avec les consciences avec un tel manichéisme, n'est pas tout à fait noble non plus. Pire : utiliser l'image des camps de concentration pour fustiger les méthodes d'abattage du bétail est légèrement douteux (on dirait un de ces messages Facebook, "boucher = nazi", qui laisse tout de même songeur quant à la culture historique de celui qui l'émet), et on dirait que la nuance a été abandonnée au profit du tout-efficace scénaristique et du bulldozer spectaculaire. Le message, si message autre il y a que celui binaire d'un véganisme crétin guidé uniquement par une empathie envers le gros animal gentil et la petite fille cromignonne (horrible actrice, au passage), ne passe jamais : il y manque l'intelligence, et l'oubli des gros sabots cyniques de la clownerie et du ridicule.

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Si le film n'était que con, on l'oublierait, on irait se faire un steak et voilà. Mais en plus de ça, il est très mal monté (je ne comprends pas comment la petite fille est arrivée à Séoul, ni comment elle se retrouve dans cette parade finale, il doit me manquer des bobines), joué au plus rapide (revenons sur cette fillette, expressive comme une bûche, et prolongeons sur Jake Gyllenhaal, totalement en roue libre, jamais effrayant, et poursuivons sur le fadasse Paul Dano, condamné à jouer une ombre), naze dans les scènes d'action à cause d'effets spéciaux complètement ratés (on ne croit jamais à ce gros cochon) et beaucoup trop disneyen pour développer quelque discours insolent que ce soit. C'est coloré comme un film de Tim Burton sous acide, hystérique comme un mauvais Kusturica, binaire comme un Star Wars, et on veut nous expliquer que c'est le brulôt politique du moment. A la sortie, on a envie de prendre une carte fidélité chez Charal histoire de réduire à néant ce film putassier.   (Gols - 11/07/17)

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08 juillet 2017

LIVRE : Hortense de Jacques Expert - 2016

9782253086680,0-4130871Un polar français à l'ancienne, sur les traces d'un Chabrol ou d'un Simenon, c'est ce que nous offre sans surprise Jacques Expert, avec cette petite histoire manquant cruellement d'ampleur, d'écriture et d'ambition. Je n'ai rien contre les polars dont on devine l'issue dès les premières pages, mais alors il y faut une écriture, une manière de vous mener par le bout du nez jusqu'à la fin, qui fait ici cruellement défaut : une fois que Expert a posé son postulat de départ (une fillette a été enlevée sous les yeux de sa mère, et elle a passé plus de 20 ans à la rechercher), il ne fait que meubler mollement en attendant le coup final, très attendu si vous avez lu plus de deux ou trois thrillers dans votre vie. Sophie, la mère, croise par hasard dans la rue celle qu'elle croit être son Hortense, 25 ans plus tard, et en fait son obsession : la récupérer et faire payer son ravisseur, qui n'est autre que son ex-compagnon. Commence alors la morne répétition des mêmes scènes un peu inutiles, où l'approche se fait doucement, pleines de dialogues péniblement inutiles et de non-situations fatigantes. Expert en sait plus long que nous, et nous fait patienter en attendant de nous épater. D'où la pénible sensation d'être pris pour des grelots, d'avoir toujours un train de retard sur la roublardise facile de l'auteur. On s'ennuie sévère à suivre les patientes approches de Sophie pour reconquérir sa fille, dans un roman que n'importe quel écrivain rompu à l'exercice aurait exécuté en un petit chapitre d'introduction. A intervalles réguliers, Expert, histoire de nous rappeler qu'on est dans un polar palpitant, écrit un petit rapport d'enquête, où chaque personnage livre un témoignage sans intérêt, conclu systématiquement par "Si j'avais su le drame qui allait se jouer, je serais intervenu". Facile, Jacquot, facile. Comme le gusse n'est pas un adepte non plus de la psychologie, son personnage principal est dressé à grands traits, mère inconsolable sans nuance, mû par des motivations attendues et schématiques. Bref, pas grand-chose à sauver dans ce polar de série, à part peut-être un coup de théâtre assez habile concernant un des personnages-clé de la chose. Je me suis souvenu à la fin du bazar que j'avais déjà lu un bouquin de Jacques Expert, qui m'avait laissé tout aussi chafouin, ça m'apprendra à lire Shangols.

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07 juillet 2017

LIVRE : Dirty Sexy Valley d'Olivier Bruneau - 2017

9782370551306,0-4188685Amateurs de grande littérature, de subtilités stylistiques et de finesse psychologique, allez manger vos morts. Voici que nous arrive dans nos cabas un nouveau genre de livre de plage, et le moins qu'on puisse dire, c'est que celui-là laisse plus de traces douteuses sur les oreillers ou sur les murs que l'autre. Dirty Sexy Valley condense en un seul bouquin tout ce qu'il ne faut pas faire en littérature : personnages réduits à des ombres, rebondissements crédibles comme la conversion au dadaïsme de Shang, machisme primaire, montée dramatique aux oubliettes, style proche du devoir de CM2. Et pourtant, à ma grande honte, j'ai rigolé comme un adolescent devant les excès impossibles d'Olivier Bruneau. Ce livre fait partie de ceux qu'on cache sous un lit quand on invite des potes. C'est une espèce d'objet porno et gore, qui marche sur les traces sanglantes de Massacre à la Tronçonneuse et sur celles plus sexuées d'A nous les petites Anglaises. Jugez de la pertinence du sujet : un groupe d'ados s'installent pour les vacances dans une maison isolée ; mais une famille de rednecks parfaitement débile occupe la maison à côté, et a pour passion première le viol et le dépeçage des groupes d'ados. Très vite, la majeure partie de cette jeunesse folle se retrouve ligotée dans la cave des indigènes et se voit introduire force objets crasseux et contondants dans leurs différents orifices. D'où douleur, certes, mais d'où aussi orgasmes volcaniques...

C'est clair que le gars n'y va pas avec le dos de la cuillère quand il s'agit d'attaquer de front les perversions sexuelles de ses personnages : entre la fellation acrobatique du début, la partouze échevelée du milieu et la sodomie au gode-tronçonneuse de la fin, on se dit que DSK peut aller se rhabiller en matière de tentatives de félicité. Les filles sont considérées comme des vagins sur pattes, les garçons comme des débiles mentaux en érection, et tout ce joli petit monde s'étripe dans des atmosphères absolument glauques maculées de tâches de sperme et de sang pour mettre un peu de couleur. On a l'impression du délire d'un adolescent qui aurait trop abusé des torture-movies des chaînes câblées, et qui les aurait mêlés avec les films porno-crades de Youporn. Avec en plus un humour de gamin et un huitième degré légèrement déviant hérités de la tradition gauloise. Le résultat : c'est complètement débile mais rigolo comme tout, ça se lit en cachette de papa-maman mais avec un constant sourire aux lèvres. Certainement pas le livre du siècle, il y manque à peu près tout, mais un bon moment de détente sans complexe entre deux Joyce. Fun.

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La Colombe blanche (Holubice) (1960) de Frantisek Vlácil

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On clôt notre petite parenthèse "Europe de l'Est des sixties" avec cette bien jolie histoire animalière (mais surtout humaine) du tchèque Vlácil. Il est question d'une colombe (ah cette belle époque des pigeons voyageurs...) qui se perd en route - voilà je pense qu'on a fait à peu près le tour de l'histoire... C'est à la fois aussi simple que cela mais beaucoup plus complexe, comme dirait l'autre, puisque ce cheminement chaotique de la colombe va avoir un impact sur l'enfant qui la recueille et sur celui qui l'attend. Toute la magie cinématographique de Vlácil est de limiter au maximum les dialogues et de tresser de la plus fine des manières diverses paraboles. Un petit enfant handicapé (suite à une chute terrible que l'on découvrira) n'a rien trouvé de mieux que d'envoyer un plomb dans cette colombe en perdition. Il la recueille à l'article de la mort et le rétablissement et la libération dudit d'oiseau ira de pair avec sa guérison (aussi bien d'un point de vue physique que psychologique puisqu'il s'ouvrira à nouveau aux autres gamins). Cela paraît un peu simpliste dit comme cela... Mais Vlácil, par le biais des jeux sur la lumière (et un aspect formaliste au millimètre), par le biais de l'art graphique, de la sculpture (un artiste, voisin du gamin, le prend sous son aile), tisse tout un réseau de sens pour traduire cette renaissance. Parallèlement, on suit l'attente de la colombe : une jeune fille perdue aux confins d'une île baltique (magnifiques plans très lumineux) attend impatiemment l'arrivage du doux oiseau ; là encore, l'oiseau sera prétexte à un discours humaniste, la jeune fille tissant des liens avec un vieil homme lui aussi en attente de sa colombe.

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On admire la précision des cadres du cinéaste, qui permet toujours à la lumière de tomber parfaitement à l'endroit voulu (comme si Vlácil, artiste panthéiste, pouvait contrôler aussi bien la lumière des studios que la lumière naturelle). On reste également scié par cette façon de filmer les paysages maritimes avec cet enfant qui semble littéralement marcher sur l'eau. Ces images viennent parfaitement en contrepoint de celles, plus urbaines, de cet autre enfant coincé entre quatre murs, dans un espace mental des plus réduits. Vlácil, tel un grand cinéaste des temps du muet, parvient à transmettre toute une palette d'émotions (aussi bien la peur, avec ce chat noir qui lorgne sur cette colombe blessée que le soulagement, la satisfaction, l'épanouissement avec cet enfant qui, après s'être séparé de son nouveau compagnon animal, reprend "visage humain" (la métaphore est on ne peut plus claire)). En un peu plus d'une heure, Vlácil parvient à truffer son récit de messages avec un admirable sens esthétique et sans jamais devenir plombant - une véritable gageure. Un petit film virevoltant qui devient véritablement grand lors de l'envolée finale.

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06 juillet 2017

Les Innocents charmeurs (Niewinni czarodzieje) (1960) d'Andrzej Wajda

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Le Wajda des débuts, c'était franchement mieux qu'une paire de mocassins à gland. Avec Les Innocents charmeurs, c'est toute la new wave européenne qui déferle sur la Pologne et l'on se régale de bout en bout avec cette amourette d'une nuit plus romantique que tragique. On retrouve Jerzy Skolimowski au scénar (avec Jerzy Andrzejewski que je connais moins...) et l'on comprend que l'acteur principal lui-même, arrivé au bout de la nuit, lui rende un petit hommage en s'adressant face caméra. Ah, mesdames, on savait à cette époque fabriquer des histoires d'amour avec un fil de pêche et une jeune fille au regard hameçonneur...

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Il y a clairement du A Bout de Souffle dans ce Wajda-là, puisqu'il s'agit de suivre les pas du séducteur blondinet Tadeusz Lomnicki qui semble ne faire plus grand cas des femmes. Docteur pour boxeurs de jour, batteur à ses heures la nuit, l'homme est entouré de nymphettes auxquelles il ne jette même pas un oeil (je me suis forcément tout de suite identifié). Et puis, et puis, un soir de blues, on croise un pote au comptoir (l'excellent Zbigniew Cybulski, dit l'homme aux lunettes fumées), un pote qui voudrait bien se faire la chtite qui s'ennuie à une table, il monte un plan et vous voilà avec la chtite sur les bras... Au début, vous marchez ensemble dans les ruelles sombres, vous racontez n'importe quoi, vous faites semblant de vous prendre au sérieux tout en déconnant gentiment, vous marchez en direction de chez elle mais elle fait un pas de côté, vous allez donc chez lui, vous badinez, rigolez, faites semblant d'être amants, vous pensez à peine à vous embrasser sachant que l'heure viendra, vous jouez à un jeu à la con (un strip-poker sans poker) avec une boite d'allumettes, vous rigolez un peu jaune devant la lourdeur de la chose, vous vous endormez, et puis vous vous réveillez amoureux sans même encore vouloir l'admettre... Un film qui repose sur rien et sur tout, sur deux jeunes personnes qui se croisent sans plus y croire et qui finissent par se retrouver une petite lueur d'émotion amoureuse au fond de la pupille…

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Faut dire que la chtite Krystyna Stypulkowska, elle envoie du bois avec son petit air mutin. Elle voit bien que le blondinet est revenu de tout, qu'il cache des bas de femmes dans tous les recoins, qu'il la joue dur à cuire en faisant une omelette au lever du jour, mais elle sait aussi pertinemment qu'elle finira bien par s'incruster dans son esprit... Il faut voir le gazier au petit matin partir dans toute la ville au guidon de son scooter pour retrouver cette belle de nuit... qui n'avait fait qu'une petite escapade dans le quartier et qui l'attend finalement patiemment dans son appart (après avoir fait le ménage – je dis ça, je dis rien, pour le coup). Notre homme n'ose faire le premier pas, elle fait mine de n'en avoir rien à faire, mais impossible de lutter - la limaille de fer sera toujours attirée par l'aimant... Wajda filme tout cela comme une évidence, guidant sa caméra sur la pointe des pieds dans cet appart si étroit. Une pointe de musique jazzy vintage, une bande de potes pour donner le change (avec deux apparitions de Polanski, toujours à fureter dans les films polonais des sixties), un fond de vodka et c'est parti pour un petit film romanticissime malheureusement oublié au fond des tiroirs du temps. Charmeur, innocent, diablement revigorant. Merci Andrzej et RIP comme disent les jeunes.

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L'Homme qui aimait les Femmes (1977) de François Truffaut

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Plus je revois les films de Truffaut, plus je me rends compte à quel point ils m'ont marqué relativement tôt. Il y a des phrases que je retrouve avec étonnement tant je les avais faites miennes pensant les avoir presque trouvées moi-même... Mais on ne crée jamais rien, on ne fait que copier. C'est d'ailleurs, il me semble, à propos de ce film - la scène où Denner, je crois, se penche de son lit d'hôpital pour tenter de toucher les jambes de l'infirmière, ce qui le précipitera vers sa tombe - que Truffaut notait dans sa correspondance qu'il s'était rendu compte, en relisant un livre de Balzac, que cette scène lui avait été inconsciemment inspirée par cette lecture de jeunesse. Rien ne se perd, tout se transforme entre grands créateurs.

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Ce film avec peut-être La Chambre Verte, les Doinel (et tant d'autres...) est sûrement l'un des plus personnels de Truffaut; si le look de Denner rappelle étrangement celui de Truffaut, ce dernier est le seul homme au début du film qui salue le cercueil de son personnage principal (Bertrand Morane, le frère de Bob?) (on reconnaît aussi d'ailleurs dans la séquence suivante la propre voix de Truffaut au téléphone en agent d'assurance). Peut-être Truffaut aurait voulu que l'on garde, simplement, comme souvenir de lui, celui d'un homme qui aimait les femmes - et ses actrices... Plein de phrases restent en mémoire comme le fameux "Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le monde en tout sens et qui lui donnent son équilibre et son harmonie" ou encore cette phrase du docteur: "On ne peut pas faire l'amour du matin au soir, c'est pour cela qu'on a inventé le travail...".

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Charles Denner n'est pas un dragueur de bas étage, pas même vraiment un cavaleur, juste un homme qui aime dans les femmes la diversité et (non d'avoir une diversité de femmes, rien à voir) qui se plaît à faire la connaissance de ces inconnues dont la simple vue des jambes le met en émoi...  C'est une véritable obsession, sa seule véritable philosophie existentielle, et Morane est prêt à tout pour pouvoir rencontrer une femme qu'il a croisée; dès le début du film, il note le numéro de la plaque d'immatriculation d'une femme entr'aperçue; comme la seule façon de la revoir est de contacter son assurance pour dire que cette femme lui est rentrée dedans, il va jusqu'à plier sa propre caisse dans un pilier de parking et entamer la procédure. Il fera la connaissance de la jeunette Nathalie Baye qui avouera finalement n'être pas celle qu'il a croisée ce jour-là mais une amie qui habite au Canada; po grave car dans sa quête, il aura tilté sur une femme dans une agence de location de voitures qu'il invitera le soir même au restaurant et dans son lit... Tous les chemins mènent aux femmes.

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18866936C'est un "échec" avec une femme qui avoue aimer les hommes plus jeunes qui va le pousser à faire une sorte de bilan de sa vie et de ces femmes qui ont partagé sa vie plus ou moins brièvement : de la petite fille avec laquelle il jouait à cache-cache dans son enfance à l'éditrice du "roman de sa vie", tout un panel de femmes défile : une jeune prostituée, une femme capricieuse qui aime faire l'amour dans les endroits publics, une baby-sitter à qui il a fait appel pour finir par lui avouer que l'enfant qu'elle doit garder c'est lui (superbe idée traitée avec une petite pointe d'humour "à tomber")... Il ne sert cependant à rien d'établir "une liste", une sorte de catalogue car, comme le remarque l'éditrice le jour de l'enterrement, en contemplant toutes ces femmes qui lui rendent un dernier hommage, non seulement chacune d'elles est unique, et en plus, en chacune d'elles, Morane a su voir un petit quelque chose d'idiosyncrasique qui l'a fait craquer. Comment ne pas évoquer encore cette sublime scène entre Morane et son premier grand amour qu'il retrouve et qui s'achève avec le désir de celui-là de tourner la page, de couper les ponts -  comme s'il n'était pas possible de faire machine arrière en amour, comme s'il ne servait à rien de se revoir "en amis" tant ce genre de sentiment serait bien pâle en comparaison... Ouais tout est bon.

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On retrouve encore et toujours ces petites thématiques truffaldiennes : la femme sourde et muette, l'envie quasi pédagogique de faire découvrir une profession particulière (la passion de Truffaut pour les maquettes) ou la façon dont on "fabrique" un livre, cette enfant triste à laquelle Morane, prenant quelques secondes sur son temps précieux, s'adresse pour lui rendre le sourire, la minuscule et ô combien magnifique idée de Morane de changer au dernier moment dans son livre la robe "rouge" de cette enfant en robe "bleue" (souci du moindre détail ou plutôt volonté de Truffaut de montrer le petit côté parfois complètement aléatoire ou capricieux de l'oeuvre créative ?), cette passion enfin pour les jambes des femmes que l'on retrouvera à nouveau sublimées dans Vivement Dimanche lorsque Trintignant passera ses journées à les observer à travers la fenêtre d'un soupirail,... Intarissable sur ce film... Bref, mon Truffaut favori avec - pratiquement - les vingt autres.   (Shang - 21/03/08)


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Truffaut invente l'érotisme cérébral avec ce film beaucoup plus retors que ce que son style gentiment désuet et littéraire peut faire apparaître. Que des gros plans ou presque en effet dans ce film, qui a été tourné à Montpellier mais qui aurait pu tout aussi bien prendre place dans n'importe quelle ville de France, Truffaut ne levant jamais la tête de son sujet. Les corps sont quasiment absents de la chose, à l'exception d'une ou deux scènes frontales que le gars a dû trouver porno ; mais le sexe y est le sujet principal, un sexe traité comme une excitation littéraire, une source de fantasmes fétichistes impossible à rassasier. Il choisit pour incarner son "Don Juan" (qui n'a absolument rien d'un Don Juan, justement, ni dans son abord des femmes, ni dans son obsession de collection) l'acteur le moins sexy du monde, et pourtant celui qui dégage le plus de charme : Charles Denner, au jeu subtilement faux, à la diction délicieusement littéraire, qui joue avec la grammaire des phrases en vrai jongleur. Il représente à lui seul le Masculin, et le film lui oppose, par saynètes éclectiques, le Féminin dans toutes ses nuances (voir la liste de mon camarade). La parole sert ici de vecteur érotique, et jamais peut-être Truffaut n'avait fait un telle déclaration d'amour au verbe, même dans ses adaptations littéraires. La parole, et tout ce qui s'y rattache d'ailleurs : Denner peut tomber amoureux d'un timbre de voix, d'une intonation, d'un mot, d'une idée, autant, sinon plus, que d'une femme. C'est d'ailleurs par "morceaux" qu'il regarde les femmes, et Truffaut avec lui : les jambes, surtout, mais aussi une voix, des cheveux, une façon d'être... Tout ça charge le film en érotisme, alors que tout est d'une pudeur de jeune puceau. Il fallait le faire, et surtout il fallait arriver à faire un film aussi beau dans un écrin aussi douloureux, aussi coincé dans tous les sens.

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Autoportrait certainement, et autant en jeune homme amoureux qu'en cinéaste obsessionnel. Il y a bien sûr des relents hitchcockiens dans cette façon de fixer sur un détail féminin, de concentrer le focus sur un petit élément qui importe plus que l'ensemble. Pour le reste, Truffaut réalise un film léger et amusant en surface, plein de petites anecdotes où tous les personnages sont regardés avec curiosité et amour, mais assez torturé en-dessous, cet homme qui aimait les femmes s'avérant finalement un éternel inassouvi. Grand directeur d'acteur, grand scénariste, le gars est peut-être un peu moins grand réalisateur là-dedans, le film a un peu vieilli formellement par-ci par-là, et a parfois du mal à trouver le lien entre toutes ces scènes éclatées. Mais ça reste un très grand film plein d'émerveillements et plein de peurs...   (Gols - 06/07/17)

Tout Truffaut : clique et profite   

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05 juillet 2017

Happy Sweden (De Ofrivilliga) (2008) de Ruben Östlund

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On remonte la filmo de notre gars Östlund avec cette oeuvre assez maline et caustique (et cadrée de façon toujours... particulière) qui entremêle cinq histoires : l'histoire d'un vieux qui se prend bêtement un feu d'artifice dans la tronche lors d'une soirée festive, de deux ados mi-connasses mi-pseudo bombasses (c'est au moins ce qu'elles croient) qui, à force de déconner, se retrouvent dans une situation pour le moins embarrassante, d'un chauffeur de bus têtu come une mule, d'une maîtresse d'école peu portée envers ses pairs sur la diplomatie et enfin d'un jeune adulte chambré par l'un de ses potes aux tendances un tantinet homo. Cinq cas de personnes qui, au sein d'un groupe, décident, à un moment donné, de se mettre en avant (ou en retrait), de prendre une décision qui va quelque peu à l'encontre de l'avis général - si jamais on essayait de trouver un fil conducteur. Notre vieux, un peu vexé par cet accident bien bêta, tente de donner le change (jusqu'à une certaine limite physique...), nos deux ados se la jouent super pétasses jusqu'à tomber dans la ravine, notre chauffeur (suite à un incident dans son bus) refuse de démarrer jusqu'à ce que quelqu'un se dénonce, notre maîtresse, en accusant l'un de ses collègues, pense jouer les chevaliers blancs jusqu'à se mettre tout le monde à dos, notre jeune adulte se la joue « bande de potes qui déconnent trop grave » jusqu'à ce l'un d'eux le suce et là, bon, hein, on rigole moins...

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Les personnages centraux de ces cinq historiettes se dressent (ou se plient) face à un groupe, pour le meilleur et pour le pire... Östlund, une nouvelle fois, ne cherche en rien à juger ces petites gens, laissant au spectateur tout le libre-arbitre pour juger de la justesse, du ridicule, de l'idiotie ou du courage de chacun. Ainsi, le cas de cette maîtresse dont on peut louer dans un premier temps un certain courage à ne pas accepter les pratiques violentes de l'un de ses collègues (contre la passivité générale de l'équipe enseignante) mais qui, dans un second temps, semble simplement vouloir attirer l'attention sur sa petite personne des plus raisonnables et des plus réfléchies (la scène très réussie où elle ne supporte pas que les deux personnes, avec lesquelles elle est, discutent entre eux sans lui adresser un regard). De même avec ce chauffeur pur et dur qui ne cède aucun pouce de terrain pour attendre que quelqu'un se dénonce (le rideau des toilettes du bus est cassé : le drame) et qui va se contenter du mea culpa d'un gamin... qui n'est pas coupable. On reste sur ce petit ton extrêmement caustique ou les petitesses et les petits actes de courage nous sont livrés en pâture.

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Ce qui donne enfin, une nouvelle fois, tout son sel au film est cet amour d'Östlund pour le plan fixe (on sent qu'il doit se faire violence pour bouger sa caméra pour filmer les deux ados remuantes dans un transport en commun) mais également ce petit jeu qui consiste souvent à ne pas montrer le visage des personnes qui parlent (qu'elles se retrouvent "décapitées" par le cadre ou hors-champ) ; cela a le don de mettre le spectateur sur les nerfs (putain de cadreur ou d'effet arty à la con) qui ne peut que se concentrer un peu plus sur les paroles échangées (ouais finalement, il a pas forcément tort, le bougre...). C'est un style en soi qui n'est pas que pour la galerie tant l'on sent une certaine réflexion en amont quant à l'utilisation du procédé (la plupart du temps, disons...). Du coup Happy Sweden, malgré quelques moments creux ou des effets qui tombent parfois à plat (c'est tout de même très bavard), parvient à séduire par ce sens original de la mise en scène et ces petites pointes de causticité qui ne sont jamais appuyées (à chacun de juger ces personnages dans ces morceaux de Strip-tease (la fameuse émission belge) à la suédoise). Titillant.

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LIVRE : Farallon Islands (The Lightkeepers) de Abby Geni - 2016

9782330078386,0-4146810Un premier roman tout en atmosphères et en suggestions, autrement dit agréablement hanté et mystérieux, voilà ce que propose la petite Abby Geni. Et si on ne hurle pas totalement au génie, on constate quand même que l'auteur n'est pas la dernière des manchottes pour utiliser les bons mots et rendre très crédible la présence brumeuse de cette île prise entre paradis et cauchemar. Paradis, puisque ce vague rocher coupé de tout s'avère le lieu d'exil volontaire idéal pour la narratrice, artiste photographe qui va trouver dans ce paysage extraordinaire de quoi étancher sa soif d'étrange. Envahi par les souris, les requins, les phoques, les oiseaux, les baleines, ce lieu est encore totalement livré à la sauvagerie, aux animaux, et le groupe de scientifiques qui s'y est installé a été peu à peu phagocyté par cette ambiance : devenus bêtes à leur tour, ils vivent une vie austère et secrète dans la stricte observation des animaux, refusant d'intervenir face à leur barbarie, réduisant leurs rapports humains aux stricts minimum. Enfer, puisque Miranda va subir sur cette île un viol et assister à une srie de morts violentes mystérieuses. Peu à peu l'île enferme de plus en plus le personnage dans ses ambiances délétères, et ce n'est pas la présence d'un fantôme errant qui viendra rompre le charme puissant et dangereux de ce lien entre la femme et le lieu. Tout le talent de Geni est là : définir par les mots une abstraction, l'attirance que cet endroit a sur Miranda. Elle le fait par une très belle description des animaux, notamment, par une subtile succession de grande beauté naturelle avec des dangers sous-jacents, et aussi par une symbolique puissante : l'île enferme en son ventre Miranda, comme elle enferme en le sien un foetus. Les personnages secondaires sont eux aussi très attachants, tellement "déshumanisés" qu'ils en deviennent fantastiques, fantomatiques. Ils sont là de tout temps, et semblent même être des émanations du lieu, pouvant éventuellement faire penser que toute cette histoire est mentale, une prolongation de l'esprit hanté de Miranda.

Mais le roman garde pourtant les deux pieds bien ancrés dans le sol instable des îles Farallon : magnifiquement écrit quand il s'agit de décrire le saut d'une baleine, l'attaque d'un oiseau ou l'abandon d'un bébé phoque, il déploie des atmosphères tout à fait gothiques du meilleur effet : il y a des spectres, des maisons abandonnées dont les fenêtres s'allument au milieu de la nuit, des cadavres déchiquetés retrouvés au petit jour, du vent, de la pluie, des secrets d'alcôve, tout pour faire un bon petit roman d'épouvante à l'ancienne. Moins à l'aise, c'est vrai, dans le montage de sa trame de suspense, pas très bien amenée, pas non plus très inventive dans le dessin de son personnage principal, Geni n'est pas encore en plein possession de son roman, et le truc retombe bien souvent à plat dans sa construction dramatique. Mais rien que pour cette très belle langue descriptive, qui rend ce paysage très visuel, on aime ce bouquin original et habité.

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Fargo saison 3 - 2017

Fargo

La saison de trop sûrement pour cette excellente série qui avait réussi jusqu'à maintenant à manier un ton résolument original, des personnages forts (surtout les méchants), un humour décalé du meilleur effet et un univers entre fantaisie et violence pure. Il y a tous ces éléments dans la saison 3, rien à dire, on reconnaît immédiatement le style inimitable qu'a inventé la série ; mais tout y est roublard, beaucoup trop artificiel et plaqué pour convaincre, tout cherche absolument à "faire Fargo" avec beaucoup trop de volonté mais sans en atteindre le fragile équilibre. Beaucoup d'éléments satisfaisants pourtant, cette année encore, à commencer par (c'est la marque de fabrique de la chose) les acteurs : c'est au tour de Ewan McGregor de s'y coller, et c'est peu de dire qu'il y met du sien. Un double-rôle, celui de frères ennemis : l'un parvenu, propriétaire d'une société de parkings, mais à la vie bien terne et sans aspérités ; l'autre flic légèrement véreux, qui s'éprend de la bombasse qu'il est chargé de surveiller, et qui cache sous sa lose-attitude une réelle jalousie envers son brother. Cette jalousie se cristallise autour d'un timbre, objet d'une sombre tractation jadis, et qui va démarrer l'histoire. Le frère flic engage un cambrioleur pour récupérer le timbre, le type se trompe d'adresse, assassine un gars innocent, et c'est une spirale infernale qui débute, compliquée encore par l'arrivée dans l'entreprise de parkings d'un affreux personnage, V.M. Vargas, escroc violent et sans pitié qui tient littéralement le frère riche dans sa main. Ces tout petits hasards qui font basculer des existences et exploser le sang : on est bien dans Fargo, avec son lot de personnages minables et de vilains patibulaires, d'explosions de violence sèche et d'humour désespèré, de chutes de neige et de flics paumés.

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Le couple formé par McGregor, chauve et enlaidi, et Mary Elisabeth Winstead (une bombasse), vaut à lui seul le détour. On croit au départ à une sombre entourloupe, tant le duo est mal assorti ; et on découvre une histoire d'amour fou, de complicité unique, qui ira jusqu'au règlement de comptes sanglant, au fur et à mesure de la série. McGregor traverse la série en seigneur, pratiquant un jeu très doux, très feutré, très modeste qui lui fait honneur. Dommage que pour cette fois, le méchant principal soit un peu "too much", gros porc sirupeux et control-freak un poil trop monstrueux pour vraiment faire peur ; on préfère à tout prendre ses bras droits, surtout cet Ukrainien brutasse qui se charge du sale boulot. Mais les acteurs, une fois encore, sont irréprochables, de la fliquette dépassée mais tenace à l'avocat déphasé, et au moins la série vaut pour ça. Il y a également de vigoureux cliffhangers, pas mal de surprises, des ambiances soigneusement construites (notamment une séquence parfaite dans la forêt), et suffisamment de personnages loufoques (les tentatives d'intimidation de l'avocat dans les premiers épisodes, impayables) pour qu'on passe nettement un bon moment.

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Mais voilà : convaincus que c'est dans la surenchère qu'ils trouveront leur salut, les auteurs ne savent pas s'arrêter dans le tordu et l'originalité à tout prix. Le scénario est franchement bancal, accumulant des strates de trames les unes sur les autres sans en mener une seule au bout : ni l'enquête policière, ni le complot dans le monde des affaires, ni le conflit entre frères, ni la somme de mille tramettes parallèles ne sont résolues, et chacune ressemble à une bribe de fiction possible dont on ne tire pas le fil. Il y a un épisode qui frôle même le n'importe quoi narratif, une sorte de plongée dans une abstraction certainement héritée de Twin Peaks (il y a même l'acteur qui jouait le père de Laura Palmer) qui voudrait bien ressembler à une petite virée dans les limbes mais qui n'est qu'une pénible composition beaucoup trop artificielle et immodeste. L'histoire part en couille, menée par un vilain immortel et deux personnages principaux beaucoup trop sentimentaux pour être impliqués, et on se désintéresse progressivement de ce qui arrive à nos héros, surtout que les plus funs d'entre eux disparaissent peu à peu de la série (les cadavres, en effet, sont légion). Une saison très en-dessous, donc, et qui semble bien signer la fin définitive d'une série qui aura été l'une des plus attachantes du monde.

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Posté par Shangols à 12:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]