Shangols

02 juillet 2015

La Classe ouvrière va au Paradis (La Classe operaia va in Paradiso) d'Elio Petri - 1971

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Grandeur et misère de la condition ouvrière dans l'Italie des 70's, vues du côté d'un mec ordinaire. On sait que Petri aime faire de la politique depuis le point de vue de l'Italie d'en bas, dans un abord qui mèle les grandes théories et l'humanisme. Ces tendances trouvent avec La Classe ouvrière va au Paradis leur point d'orgue : le film est très habilement tour à tour, drôle, burlesque, dramatique, tragique, et à l'image de son héros, on en ressort meurtri et lessivé. Très ancré dans son présent, il étonne pourtant par son coté visionnaire, par sa lucidité quand il s'agit de pointer les horreurs du système capitaliste. Petri renvoie tout le monde dos à dos, ouvriers moutonniers et patrons manipulateurs, et livre une farce bruyante et cinglante sur la façon dont la société broie les humains. Il le fait avec les gros sabots du cinéma populaire italien, peut-être sans subtilité mais avec une frontalité qui réjouit.

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Volontè interprète avec génie un gars moyen, ouvrier ayant parfaitement intégré et accepté les cadences infernales imposées par le patron, fabriquant des pièces dont il ne connaît pas la finalité à un rythme infernal, se foutant pas mal des syndicats et des slogans hurlés par les activistes à l'entrée de l'usine ("On vous vole votre vie !"). Epuisé, il s'écroule le soir devant la télé, délaissant sa femme et son enfant. Mais dès le départ, on sent que le doute l'habite, que le ver est dans le fruit. Quand il perd un doigt dans la bataille, c'est le début de la révolte, grève fulgurante qui le laissera aussi confus qu'avant : car tout le film va démontrer que même la révolte peut être récupérée par le système, et que notre gars va devoir sagement reprendre ses cadences après avoir eu l'illusion d'une rebellion. Le constat est amer : le système marchand parvient toujours à ses fins. Face à lui, ce petit mec sans envergure s'agite comme un beau diable, hurle et tempête, mais la machine à broyer est en marche. Dans un paysage désolé de neige, la cohorte des ouvriers reprend sagement la route de l'usine comme les animaux vont à l'abattoir. A moins d'être fou (le collègue de Lulu, enfermé à l'asile, est finalement le seul qui ait trouvé sa place), on est avalé.

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Ce qui rend le film encore plus caustique, c'est que Petri y pointe la responsabilité des travailleurs eux-mêmes dans leur aliénation. Constitué de groupuscules qui se détestent (les engagés, les salauds, les collabos, les moutons...), le groupe d'ouvriers ne peut pas être homogène, et ne peut pas se rebeller. Plus que les patrons, dont on aperçoit à peine une caricature par ci par là, c'est le peuple lui-même qui sert la soupe au capitalisme. Désabusé (on sent mai 68 encore très présent), Lulu représente le deuil des utopies à lui tout seul. Le film pourrait tomber dans la lourde thèse, mais Petri lui donne une vie de chaque instant : pétaradant, souvent drôle, éclectique dans son style, le film est passionnant dans sa forme. Le choix des très gros plans, qui alternent avec ces très beaux plans larges sur les abords arides d'une usine prise par la neige, permet de donner toute sa place au jeu grandiose de Volontè, qui peut aussi bien être pathétiquement con que sublime. On reste fixé sur ce visage en proie à la fièvre du rendement, ou au contraire subitement mis dans le doute sur sa condition, et Petri sait tirer toute la richesse de l'acteur. Le scénario parfois lourdaud est compensé par une mise en scène énergique, pleine de hiatus et de surprises, qui sait par exemple très bien mettre en valeur les cadences et les gestes du travail. Un film révolté et passionnant.

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Quand Cannes,

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30 juin 2015

LIVRE : Contes (Märchen und Legenden) de Hermann Hesse - 1904/1918

9782743632649,0-2632592Quelques inédits du bon Hermann, ça permet de vérifier si notre passion adolescente pour Siddharta, Le Voyage en Orient ou Le Jeu des Perles de Verre était justifiée. Bon, il faut reconnaître que ces petites histoires ne rajouteront rien à notre amour pour le maître allemand, et que ça sent même, ici et là, le fond de tiroir. Rien de naze, non, mais disons qu'on ne retrouve qu'à l'état de flashs l'écriture à la fois modeste et lyrique de Hesse. Ces contes sont trop courts pour parvenir vraiment à renverser, et finalement leur publication ne semble justifiée que par le contexte de leur rédaction. Ils ont été écrits pendant la montée des tensions menant à la première guerre, voire pendant celle-ci, et ces conditions permettent de lire ces légendes à base de magiciens et de princesses d'une manière plus symbolique. Certaines sont directement liées aux évènements ("L'Empire" qui prophétise le destin d'une nation d'abord voltairienne puis fasciste), d'autres s'en éloignent complètement (la plus longue nouvelle, et la meilleure, ""Le Nain" qui se promène de façon exotique et vénéneuse sur les canaux de Venise ; et d'autres ont une agréable double lecture possible ("Un rêve sur les Dieux" qui peut se lire comme l'utopie d'un monde gouverné par des sages puissants, "Les trois tilleuls" qui parle de fraternité et de solidarité, "L'Européen" qui réinvente le fable du Déluge pour mieux accuser l'Europe de son manque total de sagesse comparé aux autres civilisations). Ca se lit tout seul, le gars a incontestablement le sens du récit, c'est jopli tout plein et d'une grande intelligence ; mais quelque chose fait qu'on reste sur sa faim : l'hétérogénéité des textes, leur longueur trop courte, l'inégalité entre eux (certains très bons, d'autres bâclés), tout ça fait de ce recueil un petit machin pas mauvais mais pas bon non plus, et on vous conseiller plutôt de relire Siddharta, Le Voyage en Orient ou Le Jeu des Perles de Verre pour vérifier si etc.

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27 juin 2015

Maniac de Franck Khalfoun - 2013

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Bon encore un film d'horreur qui voudrait bien avoir l'air, qui voudrait bien avoir un peu d'ambition, mais qui finit les banderilles dans le bide aux pieds du Grand Divertissement Capitaliste, RIP. C'est vrai que quand on voit écrit au générique : "produit par Thomas Langmann et Alexandre Aja", on tique un peu : on connaît le peu de scrupules des gusses pour gâcher de beaux projets par leurs vélléités financières. Ils sont à nouveau pris en flagrant délit. Le télécommandé Franck Khalfoun a en charge de réaliser le remake du slasher des années 80, et a une bonne idée : pour la première fois, on va tout filmer du point de vue du tueur, en caméra subjective, comme une extension ad nauseam du premier plan d'Halloween. Le début du film est de ce côté-là prometteur : ça fonctionne, pour tout dire, et on aime cette sorte de mystère développé par cette idée. On ne voit pas le visage du tueur, juste un regard hagard dans un rétro, une voix, et on a pourtant l'impression de tuer "avec lui". On se frotte les mains, et on se dit que cette idée s'en double d'une autre : c'est Elijah Wood qui interprète ledit tueur, et engager une star pour n'en montrer qu'un regard, qu'un reflet entraperçu dans un miroir ou quelques mots, ça semble bien couillu.

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On déchante au bout de 10 minutes environ. Incapable de tenir son concept, Khalfoun biaise, fait semblant de faire du plan subjectif, et cadre de plus en plus le rentable Wood histoire de justifier son salaire. Formellement, le film devient un grand n'importe quoi, très artificiel, et le dispositif, loin d'apporter au film, piège le réalisateur. Il ne cesse de vouloir échapper au principe qu'il a mis lui-même en place, multipliant les plans qui sortent du plan subjectif, n'osant pas les regards caméra effectivement peu simples à réaliser, et s'enferrant dans un spectacle à tout prix qui casse toute l'étrangeté du début. Résultat : on n'a jamais peur, on n'est jamais troublé par cette empathie qu'on nous demande d'avoir avec un gars qui scalpe des gonzesses, et on est prisonnier nous aussi de la fausse bonne idée. Comme le scénario est totalement débile (une psychologie de comptoir surlignée par une symbolique ridiculement lourde), comme Wood, même entr'aperçu est mauvais comme un cochon, comme ses victiùes sont toutes plus nases les unes que les autres (des bimbos, des caricatures d'artistes), on regarde le massacre en surveillant l'horloge, et on constate qu'une fois de plus, Hollywood est une frileuse petite chose réactionnaire qui se donne des airs de punk piercé.

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Le Monde du Silence de Jacques-Yves Cousteau & Louis Malle - 1956

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Vous vous souvenez du brave commandant Cousteau qui animât vos mercredis après-midi, le cul posé sur votre pouf rouge et croquant des Pepito en regardant les merveilles de dame nature ? Eh bien, oubliez ça : Cousteau, c'est l'Attila de l'océan, là où il passe la mer ne repousse plus. En tout cas, à revoir aujourd'hui Le Monde du Silence, on est effaré par la façon dont le bougre au bonnet rouge aborde son étude des fonds marins : en conquérant ethnocentré, il pulvérise du poisson, déchiquette du bébé animal, saccage de la flore et asphyxie de la tortue avec une joie de chaque instant, en n'oubliant pas au passage d'être condescendant vis-à-vis de la population indigène et peu regardant sur la morale du montage. Louis Malle a filmé tout ça, et on imagine ce délicat cinéaste le coeur au bord des lèvres de devoir regarder ce massacre en bonne et due forme.

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Ca commence par une explosion à la dynamite. "Le seul moyen d'observer les poissons est de les dynamiter d'un coup (ah ?). C'est pourquoi nos courageux marins vont te les pulvériser joyeusement." Baoum, et le compère de conclure tristement en filmant les cadavres : "sous la surface c'est la tragédie". On commence à trembler et à se dire que l'affichage scientifique de l'odyssée de la Calipso prend des airs un peu gore. On ira ainsi d'horreurs en horreurs : on s'accroche à une tortue parce que c'est fun, en précisant "Normalement les tortues doivent remonter à la surface, mais l'effort de celle-ci sera trop dur..." ; ça se poursuit avec l'éventrement d'un poisson-globe qu'on regarde lentement se vider de son eau ; puis on fait habilement ("malheureusement", déplore la voix off) passer un bébé cachalot sous le bateau pour qu'il soit bêtement déchiqueté par les hélices et attire les requins qu'on voulait filmer ; on pique-nique tranquillement, son gros cul posé sur des tortues centenaires terrifiées ; puis on agace un mérou, surnommé affectueusement Jojo, avant de l'enfermer dans une cage "car il devient vraiment affectueux". Le point culminant, c'est le massacre des requins, un véritable génocide gratuit difficilement regardable, que Cousteau justifie sans vergogne : "Les requins sont depuis toujours les ennemis des marins (ah?). C'est pourquoi nos courageux hommes s'arment de gourdins et de harpons pour les dézinguer façon Terminator". Quand on pense que Cousteau a représenté le scientifique écolo par excellence, on est consterné : à côté, Captain Igloo c'est Nicolas Hulot. On continue d'être bouche bée quand les gusses rencontrent un indigène, qu'ils doublent en petit nègre : "Missié blanc aime beaucoup to'tue, elle cou'ir sur sable, hihihi", on dirait Tintin au Congo. Comme le petit belge, Cousteau considère que le monde est à lui, qu'il importe moins de le regarder que de le dominer : ethnocentrique, violent, suffisant, crétin, le film est à l'image du positionnement de l'homme face à la nature qui a été en vogue pendant de nombreuses années.

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Moralement donc, un film complètement dégueulasse. Formellement, c'est mieux. Non seulement parce que l'aspect "hommes entre eux" conduit à une lecture crypto-gay : il y a quelque chose de mystérieux dans la façon qu'a Malle de filmer ces hommes torses nus, silencieux (ou très mal doublés) qui ne semblent exister que pour se livrer à des expériences violentes et risquées. Le féminin, que ce soit dans les personnages ou même dans la façon d'aborder la nature, est absent du film, ce qui lui donne cet aspect brutal, d'ailleurs. Pourtant, Malle sait aussi, dans les quelques scènes plus apaisées, faire preuve d'une belle sensibilité, surtout compte tenu des difficultés de tournage. La scène d'ouverture, par exemple, qui montre quelques plongeurs disparaître torche au poing dans l'obscurité des fonds puis les retrouve "de l'autre côté" quelques secondes plus tard ; ou la longue séquence d'exploration d'une épave, véritable séquence hantée aux formes très harmonieuses ; ou enfin la manière de montrer les appareils techniques (scooter sous-marin (!), petit poste d'observation immergé, cabine de pilotage), tout ça montre un cinéaste qui sait attraper la poésie là où elle est. Le scénario brosse de petites saynètes parfaitement ineptes de discussions entre marins ("allez hop, au sas de décompression, vieux  gredin !"), très mal jouées et montées à l'arrache, mais Malle les montre effectivement dans leur fausseté même, c'est assez drôle. De toute façon, niveau montage, le film est peu regardant : on peut monter ensemble des plans complètement disparates, filmés dans des temps très éloignés, et faire croire à la continuité, ou rejouer des scènes visiblement répétées, on s'en fout. Autant dire qu'un tel film n'aurait aucune chance de sortir aujourd'hui, à moins de déclencher la bronca des écolos modernes et des spécialistes du doc. C'est en tout cas une idole de mon enfance qui s'écroule, je vais attendre avant de revoir un vieux Goldorak.

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Quand Cannes,

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25 juin 2015

LIVRE : La Fille du Train (The Girl on the Train) de Paula Hawkins - 2013

9782355843136,0-2586998Voilà un roman qui nous arrive précédé d'une énorme réputation. Et pour une fois, c'est mérité : Hawkins, pour son premier livre, nous offre un thriller retors et théorique brillant, et renouvelle un genre qu'on croyait terminé depuis que le grand Hitch avait passé l'arme à gauche : le suspense lié au fantasme du voyeur. On pense bien sûr immédiatement à Rear Window dans cette intrigue : une fille qui prend le train chaque jour observe depuis sa fenêtre un couple parfait qui se dore la pilulle dans sa maison. Elle les a fantasmés, leur a inventé une vie, des prénoms, un caractère. Mais un jour elle aperçoit un autre homme dans les bras de la femme, et le lendemain celle-ci a disparu. Les quelques secondes où elle a entrevu la réalité vont devenir la séquence-pivot de son enquête, qui va consister à reconstituer le hors-champ, tout ce que le train lui a empêché d'apercevoir. Brillante idée, éminemment cinématographique, qui questionne allègrement le fantasme du spectateur (qui avance en parallèle avec l'héroïne, au même rythme qu'elle), son pouvoir de fiction.

Cette reconstitution du hors-champ d'un couple imaginé se double là aussi très intelligemment d'une reconstitution d'une scène vue mais occultée. Rachel, l'héroïne, est alcoolique. Le soir de la disparition de cette femme, elle a vu des choses, mais trop bourrée, elle l'a oubliée. Là aussi, il est question de faire se joindre les pièces d'un puzzle, qui d'extérieur va devenir intime : la belle s'aperçoit assez vite que ce qu'elle a occulté, nié, oublié dans les vapeurs de l'alcool dépasse largement le cadre de cette disparition ; sa vie amoureuse, son passé avec un homme qui l'a abandonné, vont peu à peu être remis en question, l'enquête policière s'élargir vers une quête intime de reconquête d'elle-même. On imagine donc ce que Hitch aurait pu faire de ça, un essai sur la puissance du regard, un Rear Window enfermé sur cinq seconds de temps. La construction du roman, qui alterne les points de vue entre les trois femmes protagonistes de cette histoire, est elle aussi assez judicieuse, puisque elle nous fait remonter le temps pour culminer à terme à ce point ultime qu'est la nuit de la diparition. Malgré les nombreux aspects psychoplogiques de la trame, Hawkins ne lâche jamais le suspense, l'action, et son écriture précise, affûtée, nerveuse, vous tient vraiment jusqu'au bout.

Bon, il faut bien quand même aussi noter les défauts : le côté théorique est un peu oublié dans les cent dernières pages, qui sacrifient tout à la résolution (plutôt banale) du mystère. Hawkins oublie le brillant dispositif qu'elle avait mis en place, et gâche sa bonne idée par souci d'efficacité, dommage. Elle a aussi du mal avec les points de vue : chaque partie est écrite à la première personne par une narratrice différente, mais on n'arrive jamais à déceler s'il s'agit d'un journal intime (qui raconte donc les événements a posteriori) ou d'un récit "en direct" (ce qui pose de vrais problèmes de vraisemblance, notamment quand une des héroïnes meurt devant nous). En bref : l'idée est plus intéressante que le résultat concret. Mais n'empêche : il y a dans ce bouquin quelque chose des grands dispositifs intellos de Bouddha, ce qui suffit pour applaudir à deux mains la venue de cette nouvelle polardeuse, intelligente et prometteuse.

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24 juin 2015

La Loi du Marché de Stéphane Brizé - 2015

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Voilà typiquement le genre de productions qui ne souffrent aucune critique, à moins de passer pour un monstre froid asservi à la globalisation et au capitalisme grimpant. C'est pourquoi je m'y attaquerai avec audace. Rien ou presque à reprocher sur le fond : Brizé vise le film digne et indigné, humaniste et sobre, et il l'obtient. On suit à la trace les aventures d'un prolo cinquantenaire d'aujourd'hui, chômeur depuis la faillite de son usine, courant de Pôle Emploi en stages foutage-de-tronche, d'entretiens froids par Skype en stages de coaching humiliants, réunissant des fonds de tiroir pour nourrir femme et enfant, et finissant par obtenir un poste de vigile de supermarché qui va pousser son sens de l'honneur dans ses retranchements. Le choix est celui de l'hyper-réalisme, c'était sûrement le seul valable pour rendre ainsi compte de la vérité du monde marchand d'aujourd'hui et pour nous faire éprouver une telle empathie pour le personnage. Caméra à l'épaule, Brizé regarde son brave gars s'enfoncer dans les difficultés, restant systématiquement à un mètre de lui, et gardant tout, les moments de tension comme les moments creux.

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Comme les Dardenne, oui, c'est ça, dont il reprend l'urgence du filmage, l'aspect presque documentaire, l'intérêt pour la France d'en bas, la direction d'acteurs qui laisse place à l'impro. Avec Lindon, on peut dire qu'il est tombé sur la perle : il est génial, tout simplement, d'une sobriété exemplaire, d'une justesse totale ; c'est bien simple, même quand il est de dos (dans toute la dernière partie, suite d'auditions de suspects dans des vols de supermarché), il est parfait. Franchement, il fait 99% du plaisir du film, rien que le regarder bouger et travailler avec les autres acteurs (tous excellents, d'ailleurs) justifie le billet d'entrée. Brizé lui écrit au taquet quelques scènes "à enjeu" : comment négocier le prix d'un mobil-home, comment parler avec sa banquière sans s'énerver, et surtout comment arrêter de pauvres gens qui ont volé une malheureuse barquette de viande au supermarché sans perdre sa dignité ? Le discours est clair et pertinent : la lutte des classes n'existe plus, le monde d'aujourd'hui consiste non plus à opposer nantis contre pauvres, mais à opposer prolos contre prolos, dans un mouvement autodestructeur. Le film nous regarde droit dans les yeux en faisant mine de s'intéresser à son petit personnage ordinaire : et toi, spectateur, jusqu'où es-tu prêt à sacrifier ta dignité pour rentrer dans le moule social et économique, mmm ?

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Sur le fond, respects, donc, et majoritairement sur la forme aussi. C'est sobre, digne, coléreux sans excès. Mais le film rate tout de même pas mal de choses, et ça suffit à parler de quasi-échec. D'abord, cette volonté de questionner le spectateur aboutit à une construction très laborieuse du scénario et de la mise en scène. Sagement, Brizé enfonce par étapes artificielles notre vigile dans le doute : il doit faire face d'abord à un vrai petit voleur insolent, puis à un vieux qui n'a pas les moyens de se payer de la viande, puis à une collègue qui vole des bons de réduction, et enfin à une caissière qui n'a strictement rien fait, avec chaque fois la question : va-t-il péter les plombs à cette étape ? et surtout : et vous pêteriez-vous les vôtres ? C'est trop scolaire pour être vraiment crédible, cette montée. Le film, de toute façon, est très appliqué. Dans sa volonté de réalisme total, Brizé place des séquences trop longues qui "font vrai" (la visite du mobil-home) mais semblent un peu trop roublardes pour être vraiment justifiées. Il en oublie de rendre compte du contexte de ses situations. N'est pas Dardenne qui veut : les frères belges, eux, savent de temps en temps lever le nez et regarder la ville, le monde ; c'est nécessaire pour ancrer l'histoire dans un contexte social. Brizé échoue à ça, laissant la mise au point toujours sur Lindon, et rendant les décors flous, éloignés. Du coup, l'intéressant milieu de la province laborieuse est squizzé.

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Surtout, pire défaut du film : le réalisateur a parfois une hauteur gênante vis-à-vis de son personnage. Il regarde le prolo comme un gars pas finaud (la France d'en bas écoute Goldman et danse maladroitement dans des cours de rock ringards) mais héroïque (pourquoi avoir donné au personnage un fils handicapé ? Dingue qu'on n'arrive jamais à confier à Lindon des rôles qui ne tombent pas dans ce stéréotype de héros ordinaire), les clichés ne sont pas loin. Ni les bons sentiments et la bonne conscience, d'ailleurs. Malgré la volonté de faire un film presque objectif sur la condition du travailleur lambda actuel, le film tombe dans un discours parfois lourdement amené, et dans pas mal de ficelles dramatiques très voyantes. Dommage : on aurait réellement aimé aimer ce film, intéressant en tout cas.

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23 juin 2015

Le Ciel est à vous (1944) de Jean Grémillon

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Le Jean Grémillon nous sert un film bien exaltant en cette année 44 un peu lourde (...). Il réussit non seulement un grand film d'amour (Charles Vanel et Madeleine Renaud sont épatants, pour ne pas dire formidables), un grand film féministe (Madeleine a des ailes) et un grand film, en un sens, de (la) résistance (une populace qui vire en un tour de main, passant d'une foule vitupérant, menaçante à un peuple exalté, en liesse - il est presque visionnaire le Jean, sans vouloir faire le caustique). Tout tourne autour d'une histoire (vraie, oui madame) de record d'aviation mais le film est beaucoup plus que cela : un amour rare, une amitié sincère (j'en ai presque eu ma ptite larme, mais c'est sûrement mon passage en terre malgache qui veut cela), une émotion terrible - la fin vous laisse comme un avion sans ailes, tout penaud de l'extérieur, tout frémissant de l'intérieur.

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Oui, il y a tout d'abord une complicité rare entre le Charles et la Madelon : tout commence par un déménagement (une exode, diront les commentateurs les plus historiens) et par un rêve d'espoir ; ok, il faut laisser le vieux garage de campagne pour faire de la place à un aérodrome, aller dans la ville et se refaire une clientèle mais rien n'est impossible quand on s'aime - et ces deux-là, c'est du nanan. Elle devra ensuite quitter les siens pour aller bosser à Limoges et le Charles devra lui promettre de cesser de faire des tours en avion pour qu'elle revienne : un amour frustrant ? Point donc, puisque les deux vieux amants vont finir par se trouver une grande passion commune : jouer avec les nuages. C'est lui qui est à la mécanique, c'est elle qui pilote et vas-y qu'on se tente un record du monde quitte à engloutir les économies, à se serrer la ceinture, à priver les gosses pour un temps. Ce record, je ne vous en parle même pas : il y aura la désillusion, le rebondissement, et puis la vaillance... à double tranchant - ça passe ou ça casse grave... Mais tout ceci est une question de pari, il faut savoir mettre l'amour en danger comme disait l'autre.

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Madeleine est rayonnante, courageuse, héroïque et renvoie Pétain à ses fourneaux : nan la femme n'est point une petite ménagère servile, oui la femme a la foi, des cojones. Face au danger, elle se dresse, se libère, se dépasse. Madeleine Renaud renaît avec cette belle attitude de conquérante. Face à ce couple en proie à l'aventure, prêt à tout sacrifier pour être à même d'entreprendre leur rêve, il y a cette petite populace de province aussi domestiquée que ces orphelins qui marchent et chantent en troupeau sous la houlette du cureton local. Quand le Charles se retrouve enfermé dans son malheur (le joli plan derrière ces stores), prêt à payer pour sa folie, il se demande ce que le sort lui réserve : si sa femme ne revient pas, cette foule ne semble point prête à lui faire le moindre cadeau. Il n'y a que dans la victoire que cette dernière est solidaire et si le Grémillon ne nous servait pas une fin si émouvante, on trouverait presque au film quelque chose de grinçant... Mais il faut y croire, car ailleurs, dans le désert (l'historien opine), on continue de s’accrocher au moindre petit message d’encouragement. Grémillon aura du mal par la suite à vraiment retrouver cette faculté poignante à lier histoire intime et Grande Histoire mais qu'importe : cette œuvre garde for ever son parfum d'ivresse.

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20 juin 2015

LIVRE : L'Autofictif au petit Pois d'Eric Chevillard - 2013-2014

9791091504256,0-2491692On ne change pas une équipe qui gagne, même quand elle a perdu plusieurs saisons de suite. Chevillard est de retour avec cette septième saison de L'Autofictif, on ne peut que s'en réjouir, même si (il ne nous écoute pas et n'en fait qu'à sa tête, que voulez-vous) on lui avait conseillé d'arrêter ce blog journalier qui commençait à s'user et de se concentrer plus sur ses romans. Tant pis : ce nouveau tome a encore de très beaux restes, et se trouve même être le meilleur depuis plusieurs années. On n'est plus dans le génie des premiers volumes, mais Chevillard parvient ce coup-ci à trouver un autre charme à l'exercice. Moins de formules ravageuses, moins d'absurdités et de démonstrations démentes d'imagination, mais à la place un ton apaisé, plus sérieux, qui plonge la chose vers le journal intime, l'introspection. C'est bien agréable. Le gars fait moins le malin, flirte avec des choses plus douloureuses (la vieillesse surtout, mais le regard qu'il pose sur ses contemporians est aussi plein d'une empathie un peu désabusée), et trouve un style certes moins frappant mais plus ample. Les moments les plus absurdes, finalement, sont réservés aux interventions de ses filles, véritables héritières du père sans le savoir ; le livre est aussi d'ailleurs là-dessus, sur la transmission, ces demoiselles occupant une très grande part des notes du recueil (avec, tout aussi parlant, le souvenir du père mort). On regrette bien sûr que le gars se perde encore trop souvent dans de longs paragraphes un peu trop complexes, dans le pire des cas ampoulés, pour dire des choses simples qu'il aurait dites jadis en trois mots et en éclatant de rire ; c'est moins pertinent, moins impressionnant, moins drôle aussi. Mais on prend acte du glissement du style chevillardesque vers des notes plus discrètes, et on aime aussi ça. Je l'autorise donc, allez, à produire une autre saison, pour voir.

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19 juin 2015

LIVRE : Gringoland de Julien Blanc-Gras - 2005

9782253099741,0-2537903"L'univers est mouvement. A tout prendre, autant qu'il torde du cul". C'est fort de ce précepte vigoureux que Blanc-Gras écrit le récit de voyage le plus sexy et le plus fun qui soit. On connaissait déjà, avec le parfait Touriste, le talent de ce globe-trotter pour raconter le monde de façon différente ; avec Gringoland, on est une nouvelle fois ébahi par les choix de l'auteur, qui décide résolument de tourner le dos aux touristes pour aller au-devant de tout ce qu'ils détestent a priori : l'inattendu, la surprise, le danger, le petit machin qui va se situer exactement à côté du site référencé et que personne ne va regarder. Le résultat est parfait, et vous redonne envie d'acheter une Woolite pour partir à l'aventure. le monde, selon Blanc-Gras, est un immense amusement qu'il convient d'aborder en être humain, à hauteur d'homme : ne jamais se laisser déborder par l'admiration béate, ne jamais céder à l'ébahissement obligé, mais regarder les choses avec un mélange de distance et d'empathie, d'humour et de respect.

C'est au Mexique qu'il va cette fois traîner ses guêtres. On aura bien droit aux visites aux sites antiques et à la dégustation de plats locaux, mais on aura surtout droit à un catalogue d'êtres humains, locaux ou voyageurs, qui constitueront l'intérêt principal du voyage. Car, Mexique ou non, Blanc-Gras est capable de décrire longuement la beauté d'une Italienne de passage ou les soirées opiacées passés avec un groupe d'Américains. Le voyage c'est la rencontre ; et la réussie comme la ratée ont leur place dans ce récit. On se tape franchement sur les cuisses devant le sens aiguisé de la formule destructrice, et on reste ébahi par la liberté totale du gars, tant dans ses pérégrinations que dans son écriture. Le rythme est impeccable, le récit file avec une facilité déconcertante, et pourtant on dirait qu'il n'obéit à aucune règle de construction ou de grammaire précise. C'est un journal de voyage en roue libre capable de revenir sur ses pas ou de faire de grands bonds en avant. Si le narrateur se retrouve à un carrefour et hésite sur la route à prendre, on aura droit à 4 chapitres explorant chacune des voies possibles ; s'il décide qu'une cuite dans un squatt est plus importante que la recension de la visite d'un temple maya, il y consacrera tout un chapitre, en général pétulant et parfait. C'est du voyage comme on aime, qui se torche avec le Guide vert et traite les autres à égalité avec soi-même. Finalement, un livre débordant d'humanité, de joie de vivre et d'amour pour le monde entier ; un livre qui devrait être offert dans les agences de voyage à la place de leurs conneries de miles.

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The Human Centipede III (Final Sequence) de Tom Six - 2015

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Fin de la trilogie gerbatoire initiée par Tom Six, il fallait de la surenchère et du dégoût total pour refermer dignement ce chapitre. On se souvient d'un premier épisode péniblement potache, d'un deuxième nettement plus inspiré, et on envoie ce dernier opus sans trop savoir. Premier constat : on est très loin du malaise des deux premiers volets, au niveau du gore en tout cas. Six avait atteint quelque chose de vraiment glauque à la longue, grâce à son goût pour les choses les plus cradasses, la merde, le sexe, la manipulation des corps, le tout dans une sorte d'éclat de rire diabolique. Rien de tout ça là-dedans ou presque. A part la séquence, éprouvante, d'une castration en très gros plan, on ne se scandalise jamais dans ce tome 3, ce qui est bien un comble. La seule surenchère tient au nombre de greffés bouche-cul : de trois on était passé à une vingtaine ; c'est maintenant plusieurs centaines de prisonniers qui se trouvent constituer le mille-pattes géant, bon. Ca ne suffit pas à envoyer les grandes orgues attendues. D'autant qu'ils ne sont même plus greffés, mais simplemnt attachés avec trois bouts de ficelles, on y perd en découpages de chair insalubres.

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Deuxième constat : où est passé le style ? Après le radical virage esthétique opéré entre le premier et le deuxième épisode, le troisième revient à un style peinard, presque bourgeois, et c'est dommage. On est dans une sorte d'ersatz de comédie des seventies genre Sherif fais-moi peur (avec un peu plus de tripes arrachées, certes), et la photo, les personnages, la mise en scène sont de lourds clichés des films de prison traditionnels. Le seul intérêt de départ, déjà tenté auparavant d'ailleurs, réside dans le méta-film : on projette au début du film les deux premiers épisodes au directeur d'une prison et à son comptable, ce qui va leur donner l'idée de reproduire les expériences de ceux-ci sur leurs prisonniers. Idée compliquée encore par le fait que ces deux personnages sont joués par les acteurs des épisodes passés. Le "film dans le film" sert aussi à montrer aux prisonniers le triste sort qui les attend. Une mise en abîme qui peut être intéressante mais n'est pas poussée assez loin ; elle n'est qu'un gadget pratique pour éviter d'écrire un scénario valable.

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Mais troisième constat : si le film n'est plus du tout effrayant ni répugnant, Six parvient à trouver la transgression ailleurs. Pas tant dans le pseudo-discours politique nihiliste qui pointe son nez à la toute fin, ni dans ce ton anarcho-punk qui s'enthousiasme du chaos que dans la direction d'acteurs, complètement effarante. Dieter Laser en chef de prison despote est hallucinant, on ne sait jamais si on doit le trouver nul ou génial ; disons qu'il invente le concept de nullité géniale. Il est tellement excessif qu'il fait verser le film vers une autre dimension, burlesque, démente, complètement déconnectée de la réalité. Ses acolytes, Laurence Harvey en bureaucrate évoquant les nazis et Bree Olson en bimbo-jouet sexuel, ne sont pas en reste : on est dans le grand n'importe quoi pour ce qui est des personnages, et c'est la porte ouverte à tout ce qui peut être politiquement incorrect. Machiste, régressif, raciste, homophobe, puéril, le film cherche à choquer par là plus que par le sang, c'est gonflé. Ça marche parfois : on est tenté de rejeter le film, tout en trouvant ça hyper-couillu de la part de Six de risquer la chose. Malheureusement ça ne va pas assez loin de ce côté-là non plus, pas jusqu'au scandale en tout cas, et on se retrouve un peu surpris devant un film beaucoup plus propret et poli que prévu. La surenchère n'a pas eu lieu, et cette trilogie se termine bien sagement.

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A Meeting with Werner Herzog : full Master Class (4+1 Film Festival, Rio, 2012)

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Quel plaisir de retrouver l'ami Herzog au top de sa forme (il toussote un peu, certes, payant les clopes du tournage et du montage de On Death Row...), prêt à en découdre avec des aspirants cinéastes. Sans langue de bois, le cinéaste allemand revient sur ses conceptions cinématographiques, ses choix, ses visions et nous gratifie, pour illustrer ses propos, d'extraits de ses propres films ou encore de l'intro - ou tout du moins de l'arrivée du Marlon - dans Viva Zapata ! (un modèle à ses yeux). Tout aspirant cinéaste ambitieux doit savoir faire de faux documents, s'introduire illicitement dans un bagnole pour la faire sortir du champ... le ton est donné : ce n'est pas un travail à prendre à la légère mais un job qui demande une certaine prise de risque personnelle. Herzog commente le début (Into the Abyss) ou la fin de ses films (l'excellent Stroszek), revient longuement sur des passages de Bells from the Deep (sa rencontre avec Jésus (the real one of course) ou ces fameux "pélerins" en arrière plan qui rampent sur une couche de glace - des pélerins qui sont en fait des types bourrés qu'il a trouvés dans un troquet local : tout l'art de la mise en scène réaliste du gars Herzog, dit-il pour que le Gols grince des dents), explique l'importance de l'utilisation de la musique (une entrée musicale toujours millimétrée), des sons, des silences... Il fait feu de tout bois face aux questions de ses jeunes invités, décrivant un Kinski résolument barge (l'assistant du Werner qui, tous les matins, efface les traces de sang laissées par la compagne de Klaus Kinski sur les murs de l'hôtel, ce dernier ayant une fâchause tendance à martyriser la donzelle chaque soir... Non, le personnage n'en sort pas grandi), descendant les écoles de cinéma (l'art de poser les bonnes questions au bon moment, de choisir ses sujets, d'aller jusqu'au bout de l'aventure... ne s'apprend pas) et revenant sans cesse sur sa "philosophie" du cinoche, sur ce jeu sur la frontière entre fiction et réalité, mise en scène et improvisation (l'utilisation des iguanes dans Bad Lieutenant, un grand moment de delirium tremens...). Oui, il triture la réalité pour lui donner plus de relief, plus d'impact (trouver cette fameuse "ecstasy"), oui, il reconnaît être un animal à sang froid étant prêt à tout pour aller au bout d'un projet (les gentilles petites menaces de mort qu'il fait au Klaus pour qu'il n'abandonne pas le tournage) : il faut avoir réfléchi, au préalable, à tous les aléas d'un tournage pour trouver, le moment venu, une réponse adéquate. Il parle également de sa conception du montage (tourner le moins possible, ne garder que les temps forts, faire le montage dans la foulée en quelques jours) ou encore des "hasards" de la vie dans le choix de ses sujets : seulement quand un sujet l'accroche, quand il reçoit cette illumination, il ne lâche plus rien (il parle ainsi notamment de son coup de coeur brutal pour les histoires de Grizzly man ou d'Aguirre). Enfin, le gars insiste et insiste sur le fait qu'il faille lire, lire, lire, lire, ce qui devrait le réconcilier à vie avec Gols... Werner fait part de sa vision empirique du cinoche et c'est une vraie bouffée d'air pur (avec toujours cette petite pointe d'humour caustique à froid) pour tous les fans du génie allemand plus doué et jusqu'au-boutiste qu'un Beckenbauer - pour ne prendre qu'un exemple. Une petite leçon de chose cinématographique aussi savoureuse qu'une bonne bière allemande. Cheers.

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Vénère Werner here

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18 juin 2015

LIVRE : Le Caillou de Sigolène Vinson - 2015

9782370550552,0-2626118Gentiment iconoclaste et barré, Le Caillou a au moins le mérite de savoir chanter une mélodie bien à lui, assez insaisissable, et de ne pas jouer dans la même cour que les autres. Trame tordue, écriture tonique et surprenante, personnage sympathiquement dingue, avec même un retournement de situation bluffant aux deux tiers : c'est le roman de l'été, je dirais. Ca commence pourtant loin du soleil, dans une banlieue blême où la narratrice cultive une vague dépression enfermée entre quatre murs. Elle va faire la connaissance de son voisin, vieil homme déjà un pied dans la tombe, et cette rencontre va déclencher une sorte de renaissance chez la jeune fille. Elle ira jusqu'au fin fond de la Corse pour tenter de mettre une touche finale à une statue d'elle-même entamée par le vieillard, avec comme objectif avéré : devenir un caillou. Joli sujet que celui de cette soif d'effacement par l'art : Vinson sait nommer la lente métamorphose de cette femme en pur esprit, sans jamais tomber dans le vaporeux ou la dentelle vieillotte. Le texte prend les choses à bras-le-corps, le choix de la Corse comme toile de fond s'avérant très pertinent ; les hommes y sont rudes, impolis, alcooliques, mais se mettent complètement au service de cette "femme sans qualité" qui trouve ici son accomplissment, son projet. Les mots choisis sont donc terriens, incarnés, alors que toute cette histoire raconte une soustraction au monde, ou plutôt le lent polissement de soi qui fait qu'on peut devenir enfin complètement anonyme, intégré à l'existence, partie de la nature. Tout ça est raconté avec un humour plein de santé, un rythme impeccable et une poésie décalée qui marque des points. Peut-être, oui, que Vinson en fait un poil trop dans l'originalité à tout pris, ses clins d'oeil à Topor sont peut-être un poil appuyés, mais c'est bien le seul défaut qu'on peut trouver là-dedans. Il faut surtout dire que le texte parvient à parler des exigences du monde capitaliste et de la société moderne, et des moyens de s'en soustraire, le tout sous forme de fable légère et lumineuse ; et ça, c'est pas rien.

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Snow Therapy (Turist) de Ruben Östlund - 2015

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Après les Hubots, Johannes Kuhnke va à la neige, à croire que le gars est abonné aux personnages froids. Cette fois encore, sa surface sera aussi glaciale que son intérieur : en vacances aux sports d'hiver avec sa petite famille de carte postale, il va malheureusement être durant quelques secondes au mauvais endroit et au mauvais moment, et avoir le mauvais comportement. Alors qu'une avalanche menace sa smala, il s'enfuit comme un couard alors que son épouse protège ses enfants, réflexe dommageable qui va remettre en cause tout ce que le couple avait accumulé de confiance et d'admiration réciproques. En pareil cas, Shang aurait protégé son édition de Jules et Jim, j'aurais tenté de sauver ma collection de Hitch, et c'est là la volonté du film : qu'auriez-vous fait à la place de ce brave Johannes, sommes-nous tous des pleutres, peut-on pardonner sa lâcheté à la personne qu'on aime, etc ? Ce qu'on appelle, oui, un film à thèse, genre dangereux s'il en est.

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Tout est question de distance et de regard dans un tel film : être suffisamment près de ses personnages pour nous faire partager leurs désarrois, et suffisamment loin pour que le spectateur puisse les juger, et dans cet entre-deux délicat pour ne pas que le public se fasse tout expliquer par le metteur en scène. Östlund a donc maté l'ensemble de la filmographie de Haneke pour tenter de trouver cette place exacte de la caméra. Et il la trouve très souvent, c'est vrai. La caméra scrute les comportements, rend compte "objectivement" des choses, sans supériorité, c'est réussi. On dirait même, dans les séquences les plus réussies, qu'elle est témoin avec les personnages : quand par exemple le regard de la femme qui s'est isolée tombe sur sa famille qui s'ébat au loin, la caméra accompagne avec un temps de retard les yeux de l'actrice, et on a la sensation que le metteur en scène est un personnage présent bien que fantômatique, invisible mais omniscient. La longueur des plans, la froideur totale des cadres sont au service de cette mise sous verre pourtant empathique de cette famille qui part en sucette. N'est certes pas Haneke qui veut, et quand il s'oublie, Östlund tombe dans le simple pastiche du maître, fabriquant artificiellement de l'étrangeté glacée là où elle n'a pas lieu d'être. Malgré tout, le film est plutôt bien réalisé, et comme les acteurs sont vraiment bien aussi, on regarde la chose comme un dispositif relativement malin et qui parvient à nous mener par le bout du nez. La scène traumatique, notamment, celle où l'avalanche se précipite sur la famille attablée en terrasse d'un restaurant, est très belle dans son objectivité affichée : qui reste dans le cadre, qui en sort, voilà qui semble bien être la problématique formelle (et scénaristique) du film. A partir de ce plan, fixe et pourtant très important dans le déplacement des acteurs en son sein, tout va tendre vers une seule finalité : la famille y survivra-t-elle, et retrouvera-t-on un plan apaisé où elle sera à nouveau réunie dans un même cadre ?

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C'est malheureusement dans son scénario que le film se montre le moins malin. Lourdement appuyée, la thèse n'est souvent défendue que par d'infinies discussions théoriques ("et toi, tu aurais fait quoi ?") et par une série de mini-évènements qui sonnent faux. Östlund veut épuiser son sujet, et fait dix fois trop long pour être sûr d'avoir un 20/20 dans sa thèse/antithèse/synthèse scolaire. Ce qui fait que peu à peu, tout ça devient artificiel, et on ne croit plus à ce qui arrive à nos héros. Certes, prise une par une, chaque scène est juste, pesée, et on sent qu'à l'écriture les scénaristes ont joué dans la dentelle ; mais dans l'ensemble de la construction, c'est lourd, et le film à thèse devient film-Dossiers de l'Ecran. Trop de maîtrise finit par rigidifier cette histoire, qui perd son aspect humain pour devenir un théâtre d'ombres peu sympathique. La critique plus générale de la société propre et lisse de la bourgeoisie est plus réussie, c'est vrai, mais aurait mérité plus de débordements. Snow Therapy n'est bien souvent qu'une comédie un peu cynique, on aurait aimé qu'il soit un jeu de massacre sur fond de neige immaculée.

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Kurt Cobain : Montage of Heck de Brett Morgen - 2015

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Voilà donc le fameux doc évènement qui promet du scoop à tours de bras. Morgen a accès à une foule d'images et de documents inconnus sur Kurt Cobain, et ne se prive pas pour les exposer exhaustivement à nos yeux et à nos oreilles. Ce qui en résulte est un magma impressionnant, un flot de motifs, de riffs, de mots et de films qu'il va falloir apprendre à trier pour savoir lesquels sont pertinents, lesquels anecdotiques, lesquels mensongers. Car ce n'est pas Morgen qui fera le tri : lui montre tout (2h30 de film, quand même), l'intime, le public, le fabuleux, le raté, le n'importe  quoi et le très parlant, tentant d'épuiser les archives qu'il déballe.

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Soit donc le journal intime d'un chanteur de rock secret et tourmenté qui deviendra malgré lui la plus grosse rock-star de la fin du XXème. On découvre la lente ascension du gars, ses tentations morbides présentes dès l'enfance, sa découverte patiente de la musique, ses premières guitares, son dépucelage, etc., illustrés par des documents souvent épatants. Petits films super 8 sur l'enfance et extraits de journaux écrits, mis en scène avec un sens du spectacle impressionnant : les mots dansent sur le papier, les petits crobards morbides s'animent, la musique donne du mouvement à tout ça, et le gars ose même compenser les absences d'images par du film d'animation très agréable : on voit Cobain seul dans sa chambre en train de gratouiller sa guitare, en écoutant ses premières tentatives de solo maladroites, c'est très réussi. On a l'impression que la musique grandit sous nos yeux, trouve peu à peu sa forme, et le film accompagne avec finesse cette évolution. Certes, c'est du gros spectacle, Morgen ne nous épargne rien dans le spectaculaire, et adore surtout faire exploser les mots qui évoquent le futur suicide ou la dépression. Mais le fait est que c'est diablement efficace.

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Ce flot d'images est entrecoupé par des interviews des proches de Cobain, et là aussi, c'est glaçant : à part son pote de Nirvana, qui a l'air touché par ce qu'il raconte et par son aveuglement face à la chute de Kurt, les autres intervenants constituent une galerie de freaks effrayante. Des parents qui se renvoient la balle de la culpabilité par interviews interposées, une belle-mère qui cherche la compréhension alors qu'elle raconte qu'elle a foutu un jeune Cobain de 17 ans à la porte de son père, un premier amour devenu bourgeoise aigrie, pour finir par une Courtney Love en flagrant délit de pose pour la galerie et évoquant le sourire aux lèvres les délires drogués de leur relation : on ne sait plus où donner de la désolation, et on se demande bien comment Kurt ne s'est pas foutu en l'air plus tôt.

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Quand le film aborde la période de gloire de Nirvana, c'est vrai que les dents grincent un peu plus. On ne voit pas trop l'intérêt, par exemple, de regarder longuement ces images amateur de Cobain et Love dans leur plus stricte intimité, et Morgen se fait un peu voyeur. Bien meilleurs sont les extraits de concert (là aussi montés avec une très belle maîtrise) ou de clips (un ralenti fabuleux pendant "Smell like teen spirit") qui donnent à voir presque concrètement les recherches formelles du groupe. Mais Kurt Cobain, Montage of Heck ne sera malheureusement jamais un doc sur la musique ; il reste un document sur un seul homme, plus ou moins admirable d'ailleurs, et finit par enfermer celui-ci dans un schéma un peu facile : la théorie est que tout annonçait le suicide de Cobain, et que personne n'a su enrayer le destin. C'est discutable, et on sent bien que la mise en scène de Morgen donne du sens au moindre mot, à la moindre image, y compris les plus anodins. Un brin court, et le mot "sobre" semble absent du dictionnaire du réalisateur. Reste que c'est un film formellement spectaculaire et qui envoie du rock'n roll, ce qui est toujours bon à prendre. Come donc as you are.

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17 juin 2015

LIVRE : L'Alignement des Equinoxes de Sébastien Raizer - 2015

9782070148257,0-2608213On sent bien qu'écrire un livre, pour Sébastien Raizer, c'est pas rien ; il y met tout le sérieux possible, et aimerait bien réussir à fabriquer le polar ultime, le bazar dont on ne reviendra pas indemne. Il faut donc au moins lui reconnaître ça : l'ambition, qui fait que, oui, L'Alignement des Equinoxes est un thriller très original, qu'on n'a pas le souvenir d'avoir croisé ailleurs. Raizer prend le genre au sérieux, et charge sa trame d'éléments philosophiques, spirituels, poétiques qu'on ne trouve pas souvent dans ce type de productions. Son truc, c'est le Japon, et ses rites ancestraux : la meurtrière arrêtée au début du roman est une sorte de samouraï moderne, ayant décapité d'un coup de sabre sa victime. Peu à peu, ce personnage va conduire l'équipe de flics sur les traces d'un genre de gourou du code samouraï, La Vipère, et il va leur falloir appréhender la philosophie zen pour parvenir à lutter contre cet esprit supérieur. L'enquête est donc autant spirituelle que policière, et ça tombe bien, puisque le héros, très joliment dessiné dans sa violence et son obsession de la pureté des corps, est tout à fait enclin à suivre le serial killer dans ses délires philosophiques. Autant dire qu'on apprend plein de trucs sur le Japon ancestral, c'est toujours ça de pris, et qu'on suit en sus une enquête pleine de rebondissements. Les "méchants" sont très originaux, entre la fameuse ninja tarantinesque du début et une bimbo en latex parfaitement dangereuse, jusqu'à ce psy complètement fêlé et génial qui manipule le tout ; mais les flics, eux aussi, sont bien fouillés dans leurs fêlures et leurs rapports entre eux. Bref, ça se lit avec bonheur, ça flirte avec une noirceur délicieuse, et ça cultive un petit ton onirique qui fonctionne : ce qui arrive dans ce livre semble déconnecté de la réalité concrète, les paysages y sont toujours décrits comme des délires, on s'entretue en plein Paris tout en étant les deux pieds au Japon, c'est très étrange. Raizer a un style, un univers, aucun doute.

Le souci, c'est que trop de sérieux peut lasser, voire toucher à une solennité appuyée. A force de tout multiplier par dix (décors, évènements, caractères), Raizer tombe souvent dans une forme quasi-fantastique qui gâche un peu la crédibilité de sa trame. Cette passion pour la philosophie asiatique est certes intéressante, mais beaucoup trop dévelopée, trop répétitive ; du coup ça tombe souvent dans un ésotérisme fatigant, et on a l'impression que les personnages patientent dans la salle d'attente pendant que Raizer relit le Yi-King. C'est très très sérieux, quoi, ça se prend pour un peu plus que ça n'est, c'est dommage. Un peu plus modeste, un peu moins pompeux, en rangeant deux minutes ses grandes orgues, en coupant une centaine de pages, Raizer aurait atteint son but : le thriller métaphysique. Une suite est annoncée à la fin de ce volume, encore faudrait-il qu'on ait encore faim après ce gros livre roboratif et assez pesant.

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15 juin 2015

Le Vol du Rapide (The Great Train Robbery) (1903) de Edwin S. Porter

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Voici donc le fameux film mythique du grand Bastien, ce qui restera à ses yeux le premier vrai film du cinéma - Mélies et les Lumière brothers, merci pour vos sketches. Un western ficelé en dix minutes (c’est la version longue, colorée aux crayons à couleurs, môssieur, que j’ai vue) qui nous donne à voir un braquage dans une gare, une attaque de train, un vol systématique des deux-cent-cinquante-huit passagers (et donc cent-vingt-neuf montres à gousset : si tu as le projet de t’établir ensuite en Suisse, c’est nickel), des danses youpladi-youplaboum des forces de police (qui, en temps normal, font la gigue au commissariat avec des poules d’après ce que j’ai compris) et une chevauchée fantastique aux trousses des quatre malfaiteurs : avec des coups de feu qui font de la fumée orange genre ambiance de finale de coupe d’Europe en Hollande. Oui Bastien, c’est beau (le type, il colorie un peu de travers et ne suit pas les bords mais passons), c’est rythmé, c’est sauvage, ça sent le musc, la fleur sauvage et la clé des champs - cette poursuite équestre dans les bois, qui ne l’a pas reprise ? On aime en particulier ces « fonds d’écran » joliment insérés (un cadre dans le cadre qui donne à voir l’arrivée du train en gare ou le paysage qui défile depuis un wagon) et cette fougue des malfrats qui s’attaquent au train avec un entrain entrainant. Un morceau d’histoire, rien que ça, une référence pour tous les passionnés de train et de western nerveux.

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 Go west, here

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No no sleep (Wu Wu Mian) (2015) de Tsai Ming-Liang

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J’avais perdu de vue le grand Tsai Ming-Liang ces derniers temps et le voilà qui nous revient avec cet objet cinématographique contemplatif pour le moins déstabilisant : un moine qui marche au ralenti (et c’est un euphémisme : il pose un pied par terre toutes les cinq minutes -imaginez déjà le plan séquence de malade quand Tsai le filme faisant 6 pas…), un métro qui file dans la nuit lumineuse de la ville, deux hommes (notre moine et un chevelu) qui se lavent, sommeillent à moitié dans des eaux chaudes et se retrouvent chacun dans leur cage de nuit - ces fameuses chambres-capsules de 2m sur 50 cm (tu respires 10 fois, tu étouffes). C’est assez glaçant mais toujours aussi hypnotique (les 30 minutes passent comme un songe - 3 heures sur le même thème, ça sentirait  un peu le vice, avouons-le). Ces deux hommes ne semblent plus être adaptés au rythme du monde et ne trouvent leur quiétude que dans des gestes simples, que dans ce monde aqueux et chaud (liquide amniotique quand tu nous tiens), que dans ces cellules à la taille du ventre de leur mère (à l’échelle, quasi) - même si le chevelu a bien du mal à trouver le sommeil... C’est simple, beau, apaisant, un peu chiant, du grand Tsai à déguster sur le pouce.

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Le Passeport jaune (The Yellow Ticket) (1931) de Raoul Walsh

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Walsh nous plonge à l’époque infernale des tsars de Russie. On est loin encore de la Guerre Froide mais déjà ça balance dru : des Juifs privés de droit, des prisons dignes de la vision de Dante, des hommes politiques corrompus et proxénètes sans que cela ne fasse procès, des mœurs d’un autre âge… Perdue dans ce monde bêêête, il y a là une douce créature, la belle Elissa Landi : la jeune fille d’origine juive, pour se rendre à Moscou - son père est en prison, malade -, doit avoir un passeport. Et cela lui est interdit… A l’exception des fameux passeports jaunes délivrés non pas par Oui-Oui mais par un certain Baron Andreef, haut responsable de la sécurité intérieure (Laurence Olivier tout en haussement de sourcils et en regard libidineux) : ces fameux passeports ne se donnent qu’aux prostituées. L’Elissa parvient à en avoir un sans avoir à coucher mais sa vie est désormais marquée du sceau de l’infamie : un passeport jaune, c’est pour la vie, avec obligation de se présenter à la police tous les quinze jours pour un check-up… La pauvre va faire la douloureuse expérience du bazar : non seulement lorsqu’elle arrive à la prison, elle apprend que son père est mort (absolu tact des gardiens : « vous pouvez l’emmener avec vous » + gros rires gras envodkaté) mais elle va aussi faire un petit tour dans les geôles du pouvoir. Elle en ressort et hop deux tentatives de viol dans la foulée ; elle est saine et sauve, in extremis comme dirait Cabrel, mais ce gros porc d’Andreef l’a dorénavant dans sa mire. Seule l’apparition d’un journaliste English very gentleman (Lionel Barrymore) peut lui permettre de trouver un jour une échappatoire… Encore faut-il parvenir à s’extraire des griffes des sbires du tsar.

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La photo est signée du divin James Howe (qui réalise également quelques mouvements de caméra magnifiquement amples et coulés dans les salons du baron) et la chtite Elissa illumine la pellicule de son teint blanc albâtre. Walsh sait y faire au niveau de la reconstitution (deux trois pancartes en russe, une furia de cosaques qui traversent l’écran en trombe et hop on est dans l’ambiance locale) et l’on a aucun mal à se croire en ces terres froides comme un coup de sabre, sans foi ni loi. L’Elissa connaît le creux de la vague mais parvient toujours à refaire surface avec des tenues de plus en plus hollywoodiennes - ce dos nu est provocant, ma cocotte, surtout à - 12. Lorsqu’elle tombe enfin sur le prince charmant à fine moustache, l’humble juive n’ose avouer sa condition de paria (alors qu’elle dénonce ce système en long et en large) à cet homme digne - l’homme russe est goujat, voyez Depardieu. Les circonstances vont faire qu’elle finira par lâcher le morceau - l’homme anglais est ouvert et c’est beau - mais son homme va être, à son tour, victime de persécution : l’Elissa est une femme qui a du cran, prête à se battre, mais qui va se retrouver dans une nouvelle situation impossible : seule une fuite en avion - la fin est rocambolesque à souhait - pourrait permettre de dire adieu à cette fâcheuse société russe. L’ensemble ne manque pas de souffle, d’énergie, de combat et l’on retrouve ce thème si cher à Walsh de deux hommes ayant jeté leur dévolu sur la même femme. On pourrait reprocher un brin de caricature - Olivier incarne plus un monstre qu’un homme - mais cela renforce aussi le côté romantico-romanesque du truc - et l’Européen si finement éduqué sauva le monde... Un passeport à tamponner avec joie dans l’odyssée du grand Raoul.

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 Walsh et gros mythe,

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13 juin 2015

Rhodiaceta 4x8 de Chris Marker (groupe Mevedkine) - 1967

1Y a pas à dire, les clips, à l'époque du groupe Medvekine, ça avait plus de gueule que ceux de Rihanna. Là, en guise de bimbo à grosse voix, on a Colette Magny, et j'aime autant vous dire que ça va un peu plus loin dans la révolte. La dame s'égosille sur les cadences infernales des usines Rhodiaceta, et envoie au diable le patron de Rhône Poulenc qui en tire les ficelles capitalistes. On connaît la chanson, c'est celle de tous les films activistes de ces années-là, mais il faut reconnaître que notre petit coeur syndiqué vibre au paroles brâmées façon pavé dans la vitre de Magny : "Merciiiii Rhône-Poulenc, trust de la chimiiiiie, premier groupe financier français, c'est grâce à toi qu'on peut s'embourgeoiser un dimanche sur quatre toute l'annééééééée". Le jour où on pendra les patrons avec les tripes des curés, Magny sera aux merguez. Pour appuyer cette digne diatribe, Marker et son groupe montent des images de l'usine prises de l'intérieur : ouvriers qui vont pointer, machines qui tournent, travailleurs en plein travail. Le montage, rapide, nerveux, peut évoquer Les Temps modernes, et accompagne bien cette indignation qui concerne les heures de travail indues. Ironique voire insolent, le film adjoint à ces images celles du patron en train de se la couler douce sur un court de tennis, pour terminer sur des images de l'usine en grève. M'est avis que le cocktail images clandestines/patron en short/banderoles cégétistes n'a pas dû faire complètement plaisir aux dirigeants, qui ont dû sentir qu'il en faudrait de peu pour qu'il devienne Molotov. L'usine de Besançon fermera pourtant bel et bien, confirmant que le capitalisme sera toujours plus fort que Magny et Marker. Plus fort, mais moins courageux : on aimerait trouver encore des gens capables de réaliser de tels films.

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Chris Marker, l'intégrale : cliquez

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Jour de Tournage de Chris Marker - 1969

indexUn petit film légèrement anecdotique que cette commande faite à Marker d'aller filmer le tournage de L'Aveu de Costa-Gavras. Mais film intéressant quand même dans son ton : Marker décide de mettre en valeur le fait que la tension du film existe déjà sur le plateau, et que Costa fait tout pour installer son équipe dans cet état un peu dangereux de flux tendu. Sans parole, il filme donc la mise en place d'une séquence assez complexe (des mouvements de caméra minutieux), où chacun, dans son coin, prépare la violence qui dit surgir de la scène. On voit Coutard, Montand et Costa lui-même, entourés d'une fine équipe de machinos clope au bec et de scriptes chignons nickel, s'exprimer par quelques mots, juste par de petites indications, juste par quelques petites remarques pas forcément amènes. Marker colle là-dessus la musique très tendue du film, dans une dernière scène qui montre la prise de vue elle-même (très beau plan qui ne cadre que les machinistes qui déplacent la lourde caméra sur ses rails), et le tour est joué : on a l'impression que l'ambiance violente de London est passée sur le tournage lui-même. La caméra du Chris est très mobile, captant de micro-détails, attrapant par-ci par-là les gestes artisanaux et techniques, les expressions de l'acteur en attente, l'énervement rentré du réalisateur ; et on comprend immédiatement ce que peut être un tournage, par la simple captation de ces moments. Un reportage respecteux et admiratif.

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Chris Marker, l'intégrale : cliquez

Posté par Shangols à 17:19 - - Commentaires [0] - Permalien [#]