Shangols

30 juillet 2014

Porte de Chine (China Gate) (1957) de Samuel Fuller

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Cela faisait longtemps que l'on avait laissé de côté notre odyssée Fuller. On retrouve le Sam en 54 en Indochine. La mission, si Angie Dickinson (des jambes si longues qu'elles peinent à tenir dans le cadre, même en largeur) l'accepte, est la suivante : aller faire péter, à la frontière chinoise, un dépôt de munitions cachées dans une grotte (un arsenal qui vient soutenir les troupes de Hô-Chi-Minh). Ayant mis en place un trafic d'alcool dans la zone et connaissant personnellement le fameux Major Cham (Lee Van Cleef) en charge du dépôt, elle seule peut parvenir à traverser sans encombre tous les obstacles. Elle est accompagnée dans sa mission d'une bande multi-ethnique : des Français, un Hongrois, un Black américain (Nat King Cole et sa voix si douce)... et de son ancien mari, le Sergent Brock (Gene Barry, couillu dans l'action, lâche humainement). Ce dernier a abandonné l'Angie cinq ans auparavant quand elle a donné naissance à leur fils : un mignon petit Chinois (la mère d'Angie étant chinoise) ; il est parti comme un gros lourd de ricain bas du front et elle a forcément eu bien du mal à avaler la pilule ; elle ne demande aujourd'hui qu'une chose aux responsables français : si la mission réussit, elle veut que son fils parte aux States, voilà tout. En route pour l'aventure dans la jongle asiate !

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Le gars Fuller aime à faire briller son casting et chaque homme dans cette troupe aura son moment de gloire : l'agonie du gros de la bande, le flic de Pigalle qui résume sa vie et sa "philosophie" (in extremis...), le Hongrois qui évoque le cauchemar qui le hante... On est presque déçu que la chtite Angie soit pour sa part un poil sous-employée : elle sait comment y faire pour draguer l'ennemi, certes (un coup de cognac, un rire à gorge déployée et notre ennemi est prêt à se faire égorger : ça marche à chaque fois - fatale Angie), semble un peu moins à l'aise pour courir dans la jungle en pantalon long et on reste toujours un peu "frustré" par rapport au premier plan prometteur qui glissait sensuellement sur les jambes de... Lucky Legs. L'Angie est là, of course, pour la bonne cause et va avoir bien du mal à se dérider (ohohoh) : du coup on reste un peu sur sa faim quant à sa sexy présence. Sur le discours de fond, on retrouve un Sam certes anti-communiste de base mais bien sûr éminemment anti-raciste ; c'est son éternel cheval de bataille (qu'il est mignon avec son chtit chiot ce chtit Chinois : ce serait si bêta qu'il tombe entre les mains du vautour et opportuniste Van Cleef et parte à Moscou...) et Sam le monte, son cheval, la tête haute. Ultime point fort, le sublime noir et blanc et l'utilisation au mieux des décors (même si les effets de transparence sont parfois un peu cheap, passons) : les scènes nocturnes dans la jongle sont de toute beauté et l'on ne regrette point le voyage rien que pour le plaisir des mirettes.

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Alors oui, si on voulait faire la fine bouche, on pourrait relever que cela manque un peu de rythme, que le scénar, linéaire et sans surprise, est un peu easy ou encore qu'il n'y a finalement guère de scènes de bravoure (un plan séquence (lors d'une discussion entre soldats au début) de la plus belle eau, une belle attaque en bateau et une mignonne pétarade finale). C'est un ptit peu attendu dans l'ensemble, dirons-nous (Angie et Gene vont-ils se réconcilier ? Attention moment émotion et mea culpa...). On attend tellement du grand Fuller (oui) qu'on est forcément un peu grincheux quand il rend une copie simplement honnête. Mais ce China Gate mérite tout de même qu'on l'entrouvre, mes bons amis.

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 Full metal Fuller : here

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Shakedown (1950) de Joseph Pevney

“Decency ! There’s another word that goes with it : integrity. Look Helen. I know a lot of guys that talk about decency and integrity. (…) Decency and integrity are fancy words but they never kept anybody well fed. And I’ve got quite an appetite.”

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Shakedown est l’histoire de Jack Early (le monde appartient aux gens qui) - le gars Howard Duff, impec -, un photographe aux dents qui rayent le parquet. Opportuniste, maître-chanteur, magouilleur, manipulateur, autant de mots qui lui collent à la peau. A peine a-t-il fait son trou dans un journal grâce à quelques clichés bien sentis (the bad guy at the right time and the right place) qu’il va saisir l’occase et surfer sur la vague. Il pourrait se contenter de son job, de l’appui professionnel et sentimental de la chtite Peggy Dow qu’il a réussi à draguer en un tour de main, mais Jack n’est pas fait de ce bois-là ; il veut toujours plus : plus de reconnaissance, plus de thune, plus de conquête (et s’attaquer à la donzelle d’un mafieux (l’incontournable Brian Donlevy) sent pourtant toujours la poudre - la frenchy Anne Vernon : mais là est le vrai challenge). Jack ne recule devant rien pour avoir un scoop (dealer avec les mafieux), gagner de l'argent facile (faire du chantage à d'autres mafieux), arriver à ses fins (laisser dézinguer le mari de la femme sur laquelle il a des vues). Un type sans principe, un type diablement moderne. Mais il devrait faire gaffe, tout de même, parce qu'il est dans un film noir.

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Pevney, dont c'est la toute première réalisation, réalise un film nerveux, qui va de l'avant à l'image de son héros Jack. Même si la version qui subsiste de ce bon ptit film noir est passée sous un rouleau compresseur, elle n'en permet pas moins d'apprécier le parcours de cet homme qui va se brûler les ailes à la lumière de son propre flash. Jack veut être dans la lumière, veut que rien ne lui résiste et aime à jouer à de petits jeux dangereux (joli travelling arrière suivant notre homme alors même qu'il quitte une salle de bowling tenue par des mafieux : le sale deal qu'il vient de passer avec eux aurait bien pu lui valoir un pruneau mais il marche droit jusqu'à la sortie, sans flancher) pour arriver coûte que coûte à ses fins. Charismatique, le sourire charmeur, notre type se révèle rapidement une bien belle ordure ; dès les premiers clichés qui lui permettent d'obtenir une certaine notoriété (un type piégé dans une bagnole qui s'enfonce dans l'eau, une femme qui se défenestre alors que son appart est en feu), on sent bien que le gars est prêt à sacrifier deux-trois humains pour faire son propre petit bonhomme de chemin. La suite sera de la même eau : aller toujours plus haut oblige à ne jamais se retourner et à ne jamais dire merci. Jack est sans affect, rien ne le fera dévier, douter. Un parfait cliché du photographe/journaliste sans âme et une dernière pirouette sur le fil pleine d'ironie mordante. Le film de chevet des paparazzi s'ils avaient des cojones. Check it !

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Noir c'est noir :

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29 juillet 2014

Seventh Code (Sebunsu kôdo) (2014) de Kiyoshi Kurosawa

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Le gars Kiyoshi ne filerait-il pas un mauvais coton ? C'est ce qu'on est en droit de se demander après la vision de ce très mignon thriller tricoté à Vladivostok autour de la starlette nippone Atsuko Maeda. Rien de bien méchant a priori dans cette historiette : une innocente donzelle japonaise poursuit avec sa grosse valise un jeune nippon dans cette ville russe peu amène ; elle l'a rencontré lors d'une soirée arrosée au Japon, voilà tout, et elle a l'air sacrément têtue. Comme notre homme a des accointance avec la mafia russe, elle ne tarde pas à se retrouver dans un sac abandonné au milieu de nulle part. Elle ne se démonte pas, la coquine, et se fait embaucher dans un resto tenu par un jap où travaille une ravissante serveuse chinoise (ça mange pas de pain, certes). Elle va retrouver la trace du gars alors que ce dernier deale des bidules nucléaires avec des mafieux... Notre innocente jap va alors se révéler point si innocente que cela, mouarf mouarf mouarf...

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What the fuck, aurais-je presque envie de m'exclamer, à l'image du clip final (oui un clip, mes amis, avec l'Atsuko remontée comme une pendule qui balance sa chansonnette dans un micro) qui fait partir définitivement le récit en quenouille. Est-ce un truc féministe pour midinette ? Une blague ? Une commande ? Des fins de mois difficile ? Une histoire de coucherie ? Un délire touristique du Kiyoshi qui avait envie de poser sa caméra loin de son île ? Malgré les quelques jolis mouvements de caméra et les sympathiques courses poursuites in the city, on reste aussi sec qu'un sushi de 4 jours devant la chose. Bah ça se regarde me direz-vous, comme un bon vieux téléfilm pendant la sieste. On se demande tout de même comment un type qui a réalisé Tokyo Sonata et j'en passe a pu se laisser séduire par une histoire aussi tarte. Kiyoshi, oh mon bon Kiyoshi, reprends-toi nom de Zeus ! 

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Cabin Fever d'Eli Roth - 2002

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Premier film d'Eli Roth, réalisé à 30 ans, on ne s'étonnera point que le gars commence par cet hommage premier degré à ses maîtres, les réalisateurs de "slashers" des années 80. Comme dans 90% des productions gore de ces années-là, nous est racontée l'histoire d'une poignée d'adolescents décérébrés et baiseurs qui décident d'aller passer un week-end dans une bicoque isolée au fond des bois, dans une région peuplée de freaks consanguins et de légendes glauques. Mauvaise idée, bien sûr, puisque chacun d'eux finira dans d'atroces souffrances avant la fin des 80 minutes, souffrances dues ici à un cradingue virus autant qu'à de sales coups de tournevis dans l'oreille ou de mesquins coups de fusils à pompe dans le bide.

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Roth égrène métronomiquement les clins d'oeil aux aînés, et c'est même un des charmes de son film : l'accro aux films d'horreur reconnaît chaque motif, et Cabin Fever possède ainsi une jolie force de souvenir, une sorte de nostalgie attachante. Sans distance (on n'est pas chez Tarantino, même si Roth a joué dans les films du Quentin), avec un premier degré et un respect étonnants, le film revient sur quelques motifs anciens, notamment ceux des premiers Wes Craven dont il conserve une sorte d'humour morbide qu'on croyait disparu. Chaque nouvelle scène semble être un hommage, tous les grands noms y passent. Ca donne bien sûr un scénario complètement décousu, un grand n'importe quoi dans la mise en scène, mais ça donne aussi un côté très personnel à l'entreprise. D'autant que Roth y adjoint la musique d'Angelo Badalamenti, et que c'est vraiment une bonne idée : elle vient en complet porte-à-faux de ce qu'on voit à l'écran et le soin que Badalamenti apporte à l'orchestration (ah ces magnifiques violons, cet orchestre symphonique convoqué pour produire un simple grincement, on est entre Herrmann et Elfman) tranche avec le côté amateur et artisanal du reste du film.

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J'ai fait à peu près le tour des qualités de la chose, les défauts étant qu'à force de rendre ses hommages et de chercher son style (entre parodie et vrai respect du genre), Roth passe à côté de tout le reste ; et que du coup, son film ne fout jamais la trouille. Etrange de voir comme le futur réalisateur du glauque Hostel est ici frileux face au gore ou même à la violence : tout se déroule hors champ, sagement, et le film retient sa brutalité pendant au moins 1h15 avant de la lâcher (mollement) dans les 5 dernières minutes. Le film vise trop clairement un public ado, et lisse complètement son style ; c'est ballot pour un film de slasher. Du coup, on s'ennuie pas mal, tous les défauts sautent aux yeux (les acteurs, le montage un brin putassier et en même temps d'une pudeur de fillette), et on se dit qu'on ferait mieux peut-être de revoir La Colline a des yeux que des ersatz médiocres comme celui-ci.

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28 juillet 2014

L'Amour est un Crime parfait d'Arnaud & Jean-Marie Larrieu - 2014

Les Larrieu sont les cinéastes du paysage, dirais-je pour commencer cette conférence. Après les Pyrénées, les voilà embarqués dans les hauts sommets des Alpes, au bord d'un lac suisse, et ils se montrent tout aussi habiles à transformer ce nouveau territoire en lieu de fantasmes que jadis. Marc, héros du film et professeur d'écriture, le dit d'emblée : pour être auteur, il faut tenter de se débarrasser du "je" et transformer les paysages qui nous entourent en prolongation de ce "je", en territoire personnel. Le film en lui-même est exemplaire de ce côté-là : la montagne, filmée par les brothers, devient un lieu rêvé, une illustration extérieure des tourments intérieurs de notre héros. Somnambule, schizophrène, sûrement en pleine dépression, hanté par un lourd passé fait de meurtres et d'incestes, Marc réagit en regardant son territoire comme un symbole de son monde intérieur : un univers dangereux, plein de gouffres, de loups qui errent dans la nuit, de livres entassés dans des chalets de bois, et au milieu son monde intellectuel, une université de verre posée comme une bulle au milieu de la froidure ambiante.

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C'est ce qui est la plus réussi là-dedans, comme ça l'était dans le roman de Djian dont le film est une belle adaptation : le monde n'est jamais bêtement réaliste, mais est influencé par l'état mental de son protagoniste : les arrière-plans sont ainsi peuplés de silhouettes errant lentement (rare de voir des figurants aussi bien dirigés), tout se déroule en pleine lumière mais dans une atmosphère ouatée qui correspond à l'hébétude du héros, et le jeu délicieusement faux des acteurs ajoute au décalage déjà induit par l'artificialité de la trame : ce qui avait commencé comme un polar vire doucement au portrait intime d'un homme résolument en dehors de l'univers.

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Cette légère vrille de la réalité a toujours été la marque des Larrieu, mais c'est avec ce film qu'elle est la plus pertinente. Inutile de chercher là-dedans vraisemblance ou logique. Malgré la belle linéarité de la trame (sa simplicité, même, disons son épure), on n'est jamais dans la bête comédie de moeurs ou dans l'hommage au genre. C'est d'ailleurs dit clairement : la référence n'est pas l'efficacité de la série américaine (raillée par Amalric) mais l'expression buñuelienne, l'allégeance à son univers mental plus qu'à une "histoire". Là aussi, Djian doit s'en frotter les mains de bonheur. On peut ainsi croiser une mère de famille à vue de nez aussi jeune que sa fille (Maïwenn, étrange présence), ou une armada de gonzesses peu farouches filmées comme des fantasmes sexuels (Sara Forestier, vraiment parfaite), les conversations les plus sérieuses peuvent avoir lieu skis au pied (Denis Podalydès apporte un décalage poétique bienvenu avec sa tête de rêveur et son personnage aussi rigoureux que fantasque), et on peu avoir de subites envolées littéraires sur le style et la beauté du printemps en pleine enquête policière (les scènes avec le flic, filmées dans des champs/contre-champs très étranges). Amalric, hypnotisé, complètement ailleurs, est excellent dans ce mélange d'érudition grand crin et de faiblesse, et rentre comme dans un gant dans cet univers larrieusesque si particulier. Regardez-le contempler son potage au potiron ou marcher comme un fantôme halluciné dans les couloirs de la fac : il est toujours juste alors même qu'il est "faux". La musique hantée de Caravaggio (si on excepte les chansons, mal insérées) ajoute encore à l'aspect spectral de ce film froid comme la neige. A la fois joliment littéraire (on peut penser à Truffaut) et très moderne, conceptuel et farcesque, L'Amour est un Crime parfait est un film expérimental pour tous : j'applaudis donc à deux mains.  (Gols 27/01/14)

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C'est très joli ce qu'en dit mon camarade de jeu et je serai prêt à l'applaudir à deux mains pour le coup. Quant au film en lui-même, permettez-moi de ne l'applaudir que d'une, si tant est que. Oui, tout à fait d'accord, les Larrieu osent le film littéro-intellectuel en tentant de traduire la psychologie du personnage principal en filmant les alentours - et sur ces pages blanches alpines, on pourrait en écrire, voir le personnage s'y projeter etc, etc... L'exercice est osé et les Larrieu réussissent le pari de réaliser un film tout en allusion, en tact, en finesse, en légèreté... Un peu comme de la poudreuse, en fait, si l'on tentait de jouer sur les deux derniers termes : un joli film en surface en quelque sorte mais qui se complaît dans une évidente superficialité. Le héros a eu un trauma, projette avec peine ses fantasmes, s'emballe, s'aveugle. OK. Mais tout cela manque terriblement de chair (les scènes qui se veulent érotiques tombent d'ailleurs terriblement à plat, sans vouloir jouer sur les mots), de surprises, de nerfs... Lorsque mon ami sur la fin de sa chronique parle de Truffaut, mes poils se dressent (et pourtant Dieu sait qu'ils sont encore humides, mais cela est une autre histoire). Des dialogues faiblards, des personnages mous, une musique grinçante (ouais Caravaggio, je vous laisse ma place de concert, diable), un concept pesant (quant au côté "farcesque" évoqué par l'ami Gols, il manque terriblement de sel...), des longueurs terribles... A trop vouloir flirter avec cette "froideur" intello-paysagesque, le personnage principal tout comme les personnages secondaires finissent par paraître de simples marionnettes et leur jeu affreusement désincarné finit par laisser de glace. Dieu sait que je suis fan d'Amalric mais je l'ai trouvé ici à peine crédible, comme mal à l'aise dans cet univers où il n'y a pas grand-chose à "jouer" : à part garder les yeux grands ouverts (un rêve éveillé, oui, ou un poisson rouge...), le gars ne se donne d'ailleurs pas beaucoup de peine ; au début cela peut être un style, sur 1h50, cela sent le manque d'inspiration. Maïwenn est également guère convaincante - dommage, vu qu'elle se doit de jouer "un jeu" - notamment dans les séquences dialoguées ; une éternelle moue et un regard dans le vague, ça ne suffit pas pour jouer les femmes amoureuses. Bref, j'attendais beaucoup de cette adaptation de Djian et ne me suis pas vraiment passionné pour la chose... Alors oui, on peut louer "le concept" - mais cela ne fait pas un film réussi sur la longueur, à peine un "moyen"-métrage.  (Shang 28/07/14)

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La première Balle tue (The fastest Gun alive) (1956) de Russell Rouse

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On revient aux affaires cinématographiques avec un western troussé par l'ami Russell Rouse qui nous avait épaté en 1952 (j'étais pas vieux) avec le fameux The Thief. C'est Glenn Ford qui s'y colle dans le rôle du héros avec un lourd passé : quel(s) secret(s) cache notre homme alors qu'il tente de refaire sa vie avec la charmante Jeanne Crain (si elle est enceinte, ce n’est pas plus d'un jour - ou alors le corset a déjà étranglé le bébé) dans une petite ville en tant qu'épicier ? On sait qu'il dégaine plus vite que Rocco Sifredi, qu'il a des suées telles qu'il ne peut être qu'un ancien alcoolique (je dis ça, je dis rien) et que dès qu'on parle de "tueur" ou de "duel" son regard devient affreusement hagard. On sent que ça lui pèse, au coco, et qu'il va bien falloir un jour qu'il crève l'abcès... Parallèlement, on suit le chemin du goguenard Broderick Crawford qui écume chaque village, soit pour descendre le type qui prétend être "the fastest gun alive", soit pour piller une banque - tu le vois débarquer, tu sais tout de suite que ce sera le bordel. Broderick a la gueule des mauvais jours - doit pas sucer que des glaçons, lui non plus, entre deux plans - et tire sur tout ce qui bouge. Avec son gros bide et ses yeux qui pleurent le whisky, il n’a pourtant pas vraiment la silhouette de Lucky Luke mais personne n'a assez de cran pour aller lui dire en face. Le passé de Ford devrait bien finir par remonter à la surface et l'on ne doute pas une seconde qu'il devra finir par se confronter au gros Crawford. Russell déroule tranquille son scénar sans gras jusqu'à ce palpitant duel.

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D'un côté un Crawford qui fonce tête baissée, qui ne doute point et qui décroche la timbale à chaque fois (il te braque une banque avec la même décontraction qu'il aurait en allant chercher des sucettes pour sa fille), de l'autre un Glenn qui tremble, qui transpire et qui ne parierait lui-même pas deux kopecks sur son avenir. Pourtant le gars n'est pas un branquignole : tu lui jettes deux pièces d'un dollar en l'air, il te les troue façon passoire ; tu lâches inopinément une chope de bière à bout de bras, il te l'explose façon puzzle (c'est bêta de gâcher de la bière, j'en conviens, mais l'exercice fait son effet). Seulement voilà, il a truc au fond de sa tronche qui le bloque. La Crain a beau lui couler des regards rassurants à la Sophia Loren, notre homme panique à la moindre occase. Il lui faudra pourtant bien répondre présent à l'heure H. Ou pas.

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Rouse n'est pas un manchot même dans les séquences "d'exposition" : en deux coups de cuillère à pot - première séquence - on comprend que Crawford n'est pas un rigolo. Il fait le malin, mais ce sont les autres qui tombent irrémédiablement dans le ravin. Très plaisante aussi cette façon de nous présenter la joie et la bonne humeur de la petite cité où habite Ford : en filmant la danse errolflynnesque (le type bondit à chaque coin de la pièce, faisant usage de chaque corde qui pend du plafond, comme un pirate à l'abordage) de Russ Tamblyn, on perçoit en une séquence tout l'esprit à la coule de cette paisible cité. Tout va donc pour le mieux chez ces tranquilles habitants... sauf chez Glenn Ford qui refuse de participer à quelconque danse ; c'est d'ailleurs tout le paradoxe de la chose : le seul type qui semble représenter une menace potentielle dans cette cité de Teletubbies est celui qui se montre le moins confiant, le plus nerveux… Il devra tout de même finir par prendre ses responsabilités face à cette communauté de gens de bonne volonté - il y a bien un ptit moustachu un poil hargneux qui le titille mais il ne pèse pas bien lourd. Ce sera bien au Glenn de tirer le cinquième penalty - dédicace spéciale Gols qui ne vit plus que pour Neymar (en étant certain qu’il sera bien le seul à ne pas savoir de qui il s’agit, ohohoh). 

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Rouse montre un indéniable savoir-faire pour construire la chose - belle dynamique dans la construction des séquences (joli duel final notamment avec le prédateur tournant autour de sa proie) - pouvant se reposer au besoin sur un casting irréprochable, qu'il s'agisse des premiers ou des seconds rôles. Glenn Ford est définitivement à la hauteur et Rouse un très bon artisan.

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John McCabe (McCabe & Mrs. Miller) (1971) de Robert Altman

Etonnant comme le Bob a le don de nous prendre à contre-pied. Le film a beau s'ouvrir sur une chanson à la coule de Léonard Cohen (qui signe une B.O. somptueuse), lorsque Warren Beatty, le McCabe, entre dans ce bouge pour jouer au poker, on se dit que cela va vite dégénérer, qu'on va pas tarder à voir les pistolets fumer... D'autant que son histoire le précède, il semblerait que "Pludgy" Mccabe soit le fameux assassin d'un type célèbre que personne certes ne remet vraiment, mais bon bref qu'il soit un vrai caïd... Il a beau donner l'impression d'avoir deux de tension, on se dit que c'est un dur, qu'il cache super bien son jeu, un genre de Clint Eastwood chevelu, qui va décimer la moitié du village. C'est prendre le Bob pour ce qu'il n'est pas : il n'est jamais qu'un vrai type à la coule comme le Léonard.

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Un film à la coule donc : le McCabe, va se fournir en prostituées dans une ville alentour et revient dans ce bled de la frontière pour couler des jours paisibles dans son saloon ; un petit branleur du coin se propose de s'associer avec lui, il refuse paisiblement, mais quand Julie Christie, la Mrs Miller, prostituée expérimentée, lui expose toutes les ficelles du bizz en cinq minutes, il se dit qu'elle ne représente point un mauvais parti... Il accepte donc et on est un poil étonné qu'un type de cette carrure, avec une telle réputation marche dans son jeu... Cependant à mesure que le film avance, notre dur à cuir nous fait tout de même de plus en plus l'impression d'être un loser royal, qui n'a pas tué plus de type que moi. Il a beau faire le malin avec deux gros pontes d'une compagnie minière qui viennent lui racheter son bar, lorsque trois tueurs arrivent en ville pour lui faire la peau, il flippe sa mère... Lorsqu'il se rend compte qu'il est squizzé, il n'est cependant point décidé à vendre sa peau si facilement : il va jouer pendant la dernière partie du film, dans cette ville assommée par la neige, au jeu du chat et de la souris avec nos trois affreux.

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Dès la séquence de départ éclairée aux bougies dans la taverne, on est impressionné à la fois par l'atmosphère tranquille du lieu et un certain climat oppressant, la plupart de l'écran restant dans l'ombre ; ce qui demeure le plus étonnant toutefois, c'est cette capacité qu'a Altman à faire vivre l'endroit, à déplacer sans cesse sa caméra sans qu'on s'en aperçoive, à mettre en scène cette trentaine de personnes qui mènent tous leur propre vie, ont leur propre discussion. C'est vraiment la magie Altman à l'oeuvre, qui va s'étendre par la suite à tout un village ; chaque personnage ne peut avoir que trois, quatre scènes, on sait exactement quel est leur rôle, comme s'ils avaient une vie indépendante quand ils sont hors-cadre. Et puis il y a bien sûr ces deux figures pas franchement héroïques de McCabe et de Mrs Miller; ce dernier s'avère un piètre homme d'affaires qui ne doit son salut qu'au bordel géré par son associée ; il apparaît saoul la plupart du temps, et finit même par payer 5 dollars la Miller pour coucher avec ; si celle-ci fait preuve d'un peu plus de lucidité, cela ne l'empêche pas de coucher avec le premier venu pour la dite-somme et dans ces moments de repos de s'oublier dans l'opium... La musique de Cohen colle à cette atmosphère à la fois paisible et tristoune, les chansons du Leonard n'étant point celles d'un méga bout en train. Altman réussit ainsi à nous donner un western sans forcément d'éclat mais avec une densité dans les personnages et un réalisme dans le quotidien de ce bled de la frontière absolument saisissants. Révérence Bob.   (Shang - 10/12/07)

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Eh oui en ces débuts des 70's, le western a fait son temps et laisse sa place à sa propre critique. Altman ne se gêne pas pour descendre le mythe, livrant un western réaliste et pessimiste qui laisse effectivement sur le cul par sa noirceur. Bien aidé par la photo, disons, très personnelle de Miklos Zsigmond (avec laquelle j'ai eu un peu de mal, je l'avoue), qui semble poser un écran transparent devant chaque scène, le Bob se livre à une dissection distancée de ses petits personnages, mettant son point d'honneur à bien noircir le trait pour mettre en valeur le pathétique d'iceux : pute opiomane (opiowomane ?) dissimulant soigneusement ses sentiments, cow-boys crasseux ne répondant plus qu'à la violence pour la violence (impressionnante scène de duel pour rien sur un pont entre deux jeunes gens), propriétaires riches et sans morale exploitant l'ignorance crasse des plus pauvres, femmes complètement et cyniquement livrées en pâture aux hommes ; et jusqu'au "héros" de l'histoire, faux dur rongé par le désir d'une femme qui le domine, tourmenté par sa lâcheté et s'opposant au libéralisme par défaut plutôt que par choix... Le portrait n'est pas reluisant de cette Amérique à l'orée de sa nouvelle ère économique. Finis les grands décors de l'Ouest et les valeureux héros, adieu Gary Cooper, et bonjour à la neige sale, à la pluie continue et à Leonard Cohen (immenses chansons utilisées avec finesse, tout comme le silence, implacable durant toute la dernière bobine).

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Le film n'est pas dénué d'humour, certes, un humour même parfois bon enfant. Mais c'est vraiment la rudesse de ce monde qui marque, un peu comme si Altman faisait rentrer le réalisme documentaire dans le western. Toute trace de beauté est dissimulée dans ce décor étique de ville fantôme, à l'image du beau Warren Beatty enseveli sous sa barbe. Si Altman visait le sordide, il l'atteint bien souvent, et ne seraient ces dernières vingt minutes qui sauvent un peu le personnage et amènent une pointe de noblesse au piteux McCabe, on pourrait trouver qu'il a parfois la main un peu lourde. J'ai eu du mal, par exemple, à me laisser entraîner par les personnages, peu sympatiques, scruté avec une forme de méchanceté par le réalisateur. Contrairement à beaucoup de ses autres films, Altman semble ne pas aimer son héros ; le personnage de Julie Christie est beaucoup plus nuancé, par exemple, et le gars la filme très joliment (les sourires inattendus qu'elle adresse à Beatty, sous l'emprise de l'opium sûrement, ou par simple habitude professionnelle, cachent une douleur qui éclate à l'écran). Mais en règle générale, c'est assez rare de sa part pour le noter, Altman se tient au-dessus de ses personnages, et c'est un peu dommage. Sa mise en scène, simplissime en apparence, très modeste, est cela dit très réussie, notamment dans les scènes de couple, ou dans le duel final mis en parallèle avec une église en train de brûler et qu'on tente de sauver (la neige et le feu). Bon, les zooms très marqués 70's sont un peu malaisés, mais ça passe. Au final, on sort du truc avec une impression d'acidité au fond de la gorge, un peu mitigé par l'ensemble, mais convaincu quand même à plein d'endroits. Et on se met un bon vieux Cohen pour retrouver un peu de douceur (la plupart des morceaux du film sont sur son meilleur album, "Songs of Leonard Cohen", conseil de fan).   (Gols - 28/07/14)

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LIVRE : L'Homme de Shanghai (The distant Land of my Father) de Bo Caldwell - 2001

9782867464614,0-399923Bo Caldwell nous emmène dans le Shanghai des années 30 et 40 en nous faisant suivre les traces d'un Américain qui va tenter, au cours de cette période chaotique, de vivre de magouilles en tout genre. L'intérêt principal de ce roman n'est pas dans le style (loin s'en faut... on est à limite d'être dans les rails du roman de gare), ni dans les rapports sentimentaux (fille-père, mari-femme, mari-amante) - les descriptions psychologiques sont terriblement superficielles. C'est le côté historico-descriptif - toute personne ayant vécu à Shanghai, notamment dans le quartier de Hongqiao, devrait y trouver son dû - qui remporte la mise. Faut dire que la période fut agitée, en particulier pour les ressortissants américains qui ont tenu à rester juste après l'attaque de Pearl Harbor. De l'invasion japonaise à la prise de pouvoir par les Communistes, Shanghai en a vu passer, des vertes et des pas mûres, et notre ami Ricain têtu comme pas deux va se prendre ses multiples bouleversements de plein fouet - la prison nippone et la prison coco tentant notamment de briser notre homme en mille morceaux. Cette plongée dans le Shanghai de l'époque est joliment dessinée et l'on sent que la gâte Bo a potassé son affaire pour tenter de rendre crédibles les affres historiques qui ont touché la cité. Les pages sur les petits tourments amoureux de la fifille et les longs chapitres sur Los Angeles où la mère et la fille ont fait leur vie pendant que le pater chinoisait sont malheureusement affreusement superflues - un bon tiers du livre, mou comme de la chique. Un petit livre sans prétention, au final, qui devrait surtout plaire aux habitués de cette ville ogresse agressée par l'Histoire. Pour les amoureux de la littérature et de l'Allemagne, je conseillerais sinon plutôt Thomas Mann... Ça tombe bien, j'y reviens bientôt - sur Thomas, hein, point Shanghai...

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LIVRE : Voyage de Paris à Java d'Honoré de Balzac - 1832

download3Honoré n'a jamais mis les pieds à Java mais se plaît à trousser quelques pages sur le sujet suite à la discussion qu'il eut avec l'un de ses amis voyageurs. L'un des passages les plus "piquants" - un oiseau butineur en métaphore du vit d'Honoré - ne parut point à l'origine mais d'autres passages tout aussi coquins présents, eux, dans la version originale - la Javanaise et ses airs mélancoliques inspirent décidément notre homme - font tout autant gentiment ricaner par leurs sous-entendus sexplicites. La nature, les parfums, les zoziaux, les longs cheveux noirs, la peau soyeuse de ses dames invitent au voyage et jamais l'ami Balzac ne fut aussi proche cousin d'un Baudelaire - tout en gardant une certaine "distance", une certaine retenue, l'Honoré tenant surement à garder son honneur, à ne point choquer ses contemporains. On butine complaisemment ce maigre recueil beaucoup plus évocateur et tentant que n'importe quel petit guide de "voyage" terre-à-terre et peu futé. Une petite gourmandise à savourer entre deux bains de soleil tropical.

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LIVRE : Winter (Winter: Notes from Montana) de Rick Bass - 1991

winterOn connaissait Rick Bass à la recherche du pétrole, on le retrouve ici à la recherche du grand froid, dans une solitude saine. Si la survie à Mohéli tient dans un régime de bananes, elle tient dans ce coin perdu du Montana à la capacité à couper du bois. Notre ami Rick bat un Charles Ingels à plate couture en se courbant l'échine pour produire du stères à tour de bras. Si vous voulez tout savoir sur l'entretien d'une tronçonneuse en terrain extrême, c'est cet ouvrage qu'il vous faut. Mais ce petit journal tenu au rythme des flocons qui tombent possède également quelques belles pages qu'un Thoreau aurait pu apprécier. Bass se fait grand contemplateur de la nature, des traces de pas d'animaux sauvages (il en reste une poignée...) au vent qui fait doucètement frémir les arbres. L'écrivain cherche à se fondre avec le paysage, à apprécier à sa juste valeur la froideur et la sérénité de cette saison blanche : quelques paragraphes minimalistes dotés d'un lyrisme tout en retenue (on frôle l'oxymore...) rendent ainsi hommage à la beauté de cette belle nature comme l'ont fait avant lui quelques-uns de ses potes de renom (d'Harrison à McGuane). Parfait pour se rafraîchir sur la plage.

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24 juillet 2014

Dark Touch de Marina de Van - 2014

dark-touch-51dfdbdd6149aLouables intentions de la part de Marina de Van : parler de l'inceste et de la violence faite aux enfants au travers d'un film d'horreur vengeur, où les enfants prendraient le pouvoir sur les adultes. Mais que voulez-vous : quand on ne connaît rien au cinéma, on a beau essayer, on n'arrive à rien. Dark Touch est ridicule, malgré le sujet intéressant ; la faute à un manque complet de technique, aussi bien dans la direction d'acteurs (tous nuls) que dans le montage (des trous béants dans la trame, qui semblent cacher des scènes encore plus mal foutues que celles qu'on a sous les yeux), dans la mise en scène que dans la photo.

dark-touch-52316dbdcd364Neve est une enfant battue et violée par ses parents. Sa fureur se transforme en pouvoirs télékinésiques, et elle finit par assassiner ses géniteurs à grands coups de meubles qui se déplacent et de lustres pointus qui énucléent (la grande figure de style du film : la commode qui vient coincer le personnage au niveau des cuisses). Recueillie par une famille à peine plus nette, elle va reconduire ses pulsions de vengeance partout, et même, après une ellipse incompréhensible, parvenir à hypnotiser un groupe d'enfants pour qu'ils se dressent contre les adultes. Ca se terminera dans les flammes de l'enfer, en une sorte d'apothéose en mousse où les enfants ont enfin le pouvoir. Ca part de Carrie et ça va jusqu'à Village of the Damned si vous voulez. Enfin en tout cas dans l'idée. Parce qu'au niveau de la forme et au niveau de l'écriture, c'est absolument catastrophique. De Van fait irruption dans le monde du film d'horreur, mais elle ne semble en avoir vu que les bouses formatées hollywoodiennes. Mal rythmées, les scènes sont systématiquement coupées trois secondes trop tard ou trop tôt, et du coup le montage multiplie les faux raccords énormes. Absolument incapable de foutre une quelconque frousse (la petite héroïne mériterait certes des calottes, mais est aussi effrayante qu'un Bisounours ; les enfants hypnotisés sont hilarants), elle tente les effets grand-guignolesques, notamment dans un final atterrant qui voudrait être baroque à mort et n'est qu'ampoulé. Le reste du temps, c'est au mieux laid (la photo, brrr), au pire complètement con (les adultes qui se prennent tout le mobilier sur la gueule et qui cherchent une explication à ça, tandis que la gamine les regarde par en-dessous avec le regard de Nicholson). Du coup, le film passe complètement à côté de son idée. Un navet, on dit.

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Lancelot du Lac de Robert Bresson - 1974

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Ca commence par des chevaliers qu'on décapite ou qu'on éventre, se poursuit avec une vibrante histoire d'amour impossible, s'enchaîne avec un tournoi sanglant, pour se terminer en règlements de comptes entre clans de chevaliers félons. Ca pourrait donc être facilement un bon vieux film hollywoodien à effets spéciaux avec Brad Pitt ; mais voilà, c'est du Bresson, autant dire que les écrans verts et les palettes graphiques ne sont pas de sortie. Tant mieux, dirais-je après avoir vu ces 80 minutes assez hallucinantes. On peut aisément ricaner face à ce cinéma pauvre (économiquement) et épuré jusqu'au jansénisme ; on peut aussi admirer la puissance graphique du film. Je suis plutôt de ceux-là.

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Qu'il filme des pickpockets, des ânes ou les Chevaliers de la Table Ronde, Bresson ne lâche rien : bien que riche en évènements et en combats, Lancelot du Lac préfère mille fois s'arrêter aux "à-côtés" du taff de chevalier plutôt qu'à la pure aventure. Et avant tout, aux lieux, aux animaux... et aux jambes des hommes... Bresson compense son manque évident de moyens par tout un système d'évocations visuellement très fortes : le regard d'un cheval mourant, une plaine en feu, des hommes qu'on porte pour monter en selle, il ne lui en faut pas plus pour évoquer cette période guerrière et sanglante, et pour raconter son histoire. Certes le budget ketchup est conséquent, mais les scènes directement sanglantes ne sont pas les plus impressionnantes, frôlant même parfois le ridicule (les Monty Pythons sont passés par là). Ce qui force le respect, c'est plutôt la façon dont Bresson suggère la sécheresse des combats, la dureté de la vie de ces chevaliers, et la profonde dépression presque métaphysique qui s'empare d'eux. Les gars logent dans des tentes battus par le vent, et les plans fixes que le réalisateur utilise pour les montrer donnent quelque chose d'implacable à leur destin. De même que, pour la splendide scène centrale du tournoi, il préfère travailler sur une répétition qui devient à la longue morbide (les mecs qui tombent régulièrement sous la lance de Lancelot), sur la reproduction des motifs (le joueur de biniou, les pattes des chevaux, la chute, et les constants retours vers les tribunes de spectateurs) que sur la vraie violence, conférant à la scène une aura d'une grande tristesse.

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Le film est de toute façon très mélancolique, puisqu'il parle d'un échec (la quête du Graal) et d'un amour frustré (celui de Lancelot pour la reine). Lancelot est pris dans une sorte de spirale morbide que ses compagnons d'armure sont incapables d'enrayer, quand ils ne la provoquent pas. Cette spirale le conduira à tuer son meilleur ami, à perdre définitivement la femme qu'il aime, et à mourir lamentablement sur le tas de cadavres formé par ses derniers partisans. Mélancolie encore augmentée par le fameux jeu distancé des acteurs, qui semblent la plupart du temps lire leur texte à plat plutôt que le jouer réellement ; impression fausse quand on s'aperçoit que ce jeu blanc sert en fait à laisser toute leur place à nous propres interprétations de ce qui est raconté. Dans ce monde de bruit et de fureur, Bresson travaille sur le retrait, sur la discrétion, sur l'absence totale d'hystérie, et ça fonctionne à mort : les chevaliers sont contraints de relever leur heaume pour prononcer le moindre mot, ralentissant ainsi l'action jusqu'au maximum, construisant un savant dispositif de champs/contre-champs hyper rigoureux, et enlevant toute sève à leurs dialogues guerriers. Ca pourrait être chiant, c'est spectaculaire.

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Et puis il y a le formidable travail sur le son, là aussi très évocateur : les cris de chevaux qui jalonnent la bande-son, les corbeaux qui rôdent comme des charognards (l'importance des animaux, spectateurs/victimes des agissements des hommes), le fracas des armes et des armures, le souffle des éléments, tout un monde semble se tenir à la lisière des évènements, permettant au film de s'élargir infiniment tout en restant dans le cadre de son petit décor et de sa poignée de personnages. Toujours aussi attentif aux détails (les plans superbes sur des mains qui se touchent, sur des gestes suspendus), Bresson réalise pourtant une fresque très vaste, et crédible qui plus est. Comme quoi, avec 12 francs, on peut faire un film de chevaliers bien meilleur que les bouses hollywoodiennes.

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tout sur Robert : ici

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22 juillet 2014

24 heures chrono saison 9 - 2014

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On ne l'attendait plus, surtout après la très belle conclusion de la saison 8 : revoilà notre Jack B., sorti des limbes pour reprendre un service de 12 heures toujours aussi peu disert en pauses clopes et en siestes. On attaque, c'est vrai, ce retour du retour du retour avec une once de doute, convaincu que le style de la série, s'il a bouleversé tout dans les années 2000, a dû perdre pas mal de son effet aujourd'hui. Mais franchement, au bout d'environ 1 minute 20, on oublie définitivement les doutes, et on oublie même de penser : on se contente d'ouvrir une bouche béante devant l'efficacité redoutable de la chose. C'est l'effet 24 : une petite mélodie, le tic-tac reconnaissable entre tous, un "priviosly on twentifor", et nous voilà repartis sans problème pour un nouveau tour.

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Exactement la même chose qu'avant pourtant : des terroristes patibulaires qui, en mourant, révèlent qu'ils n'étaient qu'une partie d'un complot beaucoup plus grand ; des taupes cachées au sein du contre-terrorisme qui, en mourant, révèlent qu'ils sont aux ordres d'une taupe mille fois plus méchante ; un président qui prend à peu près systématiquement les mauvaises décisions ("je ne peux pas vous faire confiance, Jack, vous allez devoir vous débrouiller seul sur ce coup") ; deux trois blondes fatales plus ou moins amoureuses du Jack ; pléthore de figurants chair à canon qui n'ont qu'une ou deux répliques à dire avant de mourir assassiné par un vilain à accent ; un coup de théâtre toutes les 15 minutes ; et au milieu, Bauer, plus héroïque que jamais, plus taiseux que jamais, éructant des "Dam it" de sa voix d'infra-basse tout en balançant des roquettes d'une main, pilotant un drone de l'autre et téléphonant au président d'une troisième. Les bonnes vieilles recettes déjà en place pour la première saison, et qui sont ici copiées sans plus, avec la ferme conviction qu'elles marcheront toujours. Elles marchent toujours, même si les petits jeunes qui essaieront de regarder ça considèreront sûrement que c'est du feuilleton de papy. Bauer doit frôler les 75 ans, c'est vrai, mais Sutherland lui donne une texture quasi-mythologique : invincible, véritable robot prenant des décisions en un quart de seconde, apparaissant et disparaissant comme un fantôme (très belle image de son entrée dans la saison), connecté au monde entier, passant à travers les murs et les barrages de Russes sur-armés, il est le Héros à l'état pur. Toujours aussi ambigu (la torture est devenue un passage obligé pour lui), toujours aussi sombre, il est l'âme noire de l'Amérique, le mercenaire qu'on envoie faire le sale boulot pendant que les ronds-de-cuir rondecuisent.

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Cette fois ça se passe à Londres, sur 12 heures seulement donc, durant lesquelles un cartel de terroristes odieux ont entrepris de détourner des drones pour anéantir la City et trucider le président. Les Chinois et les Russes vont s'y mettre aussi, on va être à deux doigts d'une troisième guerre mondiale, à moins que Jack, juste avant le "tip-tip-tip" final... On retrouve Chloé (habillée en gothique, elle a dû lire Millenium), et aussi quelques personnages connus de la série, je ne vous dis rien. On retrouve la même mise en scène survoltée, caméra à l'épaule, split-screens savants, gestion du "temps direct" au taquet, atmosphères urbaines rendues par une photo métallique, bel équilibre entre grands évènements mondiaux et tout petites aventures (le sort de la planète repose bien souvent sur une porte qu'il faut passer ou une victime qui parvient à s'échapper). C'est absolument addictif pour peu qu'on accepte toutes les invraisemblances de la chose, d'autant que concentrée sur 12 épisodes seulement, la série semble avoir trouvé son vrai rythme : pas de place pour les mille sous-trames qui cassaient le bazar ; de l'action, rien que de l'action, et une belle linéarité de la narration, qui confine presque à l'épure. Cela n'exclut pas du tout les dilemmes moraux et sentimentaux auxquels nos personnages doivent faire face, et la série est trépidante de bout en bout. Le dernier épisode est même remarquable, organisant une énième disparition de son héros qui n'a décidément pas fini d'en baver des ronds de chapeaux. Pour le reste, on sait exactement ce qui va se passer, et on ne sait jamais ce qui va se passer... mélange, si vous voulez, du plaisir de la répétition et de l'univers connu avec de la surprise constante. Du plaisir, rien que du plaisir, auquel vient s'ajouter un petit côté vintage délicieux. Je signe quand vous voulez pour une suite.

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18 juillet 2014

Remorques de Jean Grémillon - 1941

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Est-ce l'histoire chaotique de la construction du film (un tournage qui s'étale sur deux ans à cause de la guerre et de la mobilisation des uns et des autres) ? En tout cas, Remorques possède une aura cataclysmique magnifique, alors qu'il ne parle que des tourments du coeur, et encore les plus triviaux. C'est simplement l'histoire d'une infidélité, si on veut rester bêtement concret, et on a du mal à voir comment la tragédie peut entrer là-dedans. Mais Grémillon, bien aidé par les dialogues subtils de Prévert et le formidable travail de Trauner, fait pénétrer son vaudeville dans une mythologie puissante, faite d'hommes face à la mer, d'amour fou et de mort. Une sorte de film "d'hommes entre eux" à la Ford, qui subitement serait dopé par un romantisme à la française, et qui finirait dans un théâtre antique grec, genre.

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Au départ, nous voici dans une atmosphère de marins bretons conduisant un remorqueur et partant à la rescousse des bateaux en détresse. Au commandement de cette troupe éclectiques, notre Jeannot Gabin, plus tourmenté et glamour que jamais sous la pluie brestoise et les contrastes poussés à bloc ; marié à la sage Madeleine Renaud, sympa mais conventionnelle, il va cette fois sauver des flots une sirène fatale, Michèle Morgan. Le début d'une fulgurante liaison (2 scènes à tout casser) qui va causer bien des ravages dans le coeur des trois protagonistes principaux. Grémillon, avant tout, soigne son contexte : la première bobine est pratiquement documentaire, montrant le taff insensé de ces héros du sauvetage en mer. patiente description, des gestes, des ordres, des machines, du protocole entre navires, évocation de la concurrence entre remorqueurs, mise à jour des tricheries, etc. Mais le réalisme de la chose n'exclut pas un aspect visuel très impressionnant : le début du film est un chaos de bruits et d'ombres, dialogues étouffés derrière le fracas des vagues, acteurs ensevelis sous les trombes d'eau. Magnifiques plans presque hugoliens de ces maquettes balayés par des vagues gigantesques, et de ces hommes qui pourtant restent calmes et concentrés (et qui continuent d'ailleurs à se faire des vannes à propos du cocufiage de l'un des leurs, très beau petit personnage campé par Charle Blavette). Grémillon est très attentif à tous les seconds rôles, et dessine même des caractères profonds, que Prévert arrive à dévoiler en une ou deux phrases seulement (le prophète cynique joué par Ledoux).

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Après cette noirceur des premières minutes, le film opère un brusque virage vers la lumière, en même temps que Gabin découvre sa passion pour Morgan. La scène mythique de la plage est fidèle à sa réputation : le travail de la photo, le jeu des acteurs (c'est un des plus grands rôles de Gabin, aucun doute), et surtout la magnifique symbolique des décors de Trauner, forment une alchimie parfaite. Elle culmine avec cette maison blanche isolée au milieu de la plage, où les deux amants coupés du monde réalisent à la fois l'exclusivité de leur amour et la solitude qui les gagne déjà. Cette maison paraît hantée par cet amour alors même qu'il est en train de naître. Pour une fois, les lumières rasantes sur les visages, la mise en valeur des regards par l'éclairage, ne m'ont pas gavé : elles "déréalisent" le film, qui virait presque au documentaire dans ses débuts, le font quitter le concret pour partir dans la poésie. Cette scène centrale est le pivot qui fait virer le personnage de Gabin. A partir d'elle, il va quitter tout ce en quoi il croyait, épouse, boulot, caractère viril, dans une dégringolade intérieure qui va entraîner tout le monde. Les dernières minutes sont plus que tragiques, le décor superbe de la ville de Brest servant de prolongement au désespoir de cet homme qu'on sent complètement fini. Sur un scénario pourtant tout simple (un homme marié rencontre une autre femme, et les perd toutes deux), Grémillon parvient à atteindre l'aura des mythes. Dommage qu'il en rajoute une louche de trop en nous faisant écouter à la fin une litanie religieuse bien neuneu, qui au lieu d'ajouter de la force, en enlève pas mal. Seule erreur de ce film vraiment très fort.

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17 juillet 2014

True Detective saison 1 - 2013

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On ne va pas y aller par quatre chemins : True Detective est grand. Il est bien rare de voir une série aussi cohérente, aussi bien jouée et aussi bien mise en scène, trois qualités la plupart du temps sacrifiées au bénéfice du "tout-auteur" et du "tout-scénario". Cette série-là pourrait bien annoncer une nouvelle ère, où le gars à la réalisation pourrait enfin être reconnu, et on pourrait trouver une cohésion formelle autant que narrative filant sur tous les épisodes.

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Cette série est systématiquement "mieux". Mieux jouée donc, puisque dans le rôle des principaux protagonistes (outre une ribambelle de bombasses toutes plus à poil les unes que les autres, ce qui devrait inciter mon Shang à s'acheter un générateur de secours), on a quand même Matthew McConaughey et Woody Harrelson, qui sont quand même pas les plus malhabiles. Pas les plus sobres non plus, on est d'accord, mais le fait est que là, la surenchère dans le jeu est magnifique. Il faut dire que leurs personnages sont parfaitement border-line : le premier est un flic en proie aux hallucinations, dont la surpuissance intellectuelle va de paire avec une vision hyper-noire de l'Humanité, un détective métaphysique en quelque sorte ; l'autre est un brave flic viril a priori, mais cache sous sa carcasse un homme en proie à des addictions sexuelles dommageables pour son mariage, et des pulsions de violence qu'il assouvit souvent sur des suspects interloqués. La froideur et la distance versus le sang chaud et l'anti-intellectualisme, parfait duo mal accordé qui va pourtant faire des étincelles. McConaughey est à 200% sur chacune de ses répliques, trouvant un jeu d'une densité extraordinaire ; certes, c'est souligné, c'est américain à mort, c'est l'école de la "construction de personnage qui se voit et qui vise tous les Awards disponibles", mais le fait est que c'est bluffant : son personnage est parfait, mutique, triste, hanté, toujours crédible malgré son côté bigger than life. Mais c'est presque Harrelson qui mérite le plus notre respect, puisque son personnage est beaucoup plus classique, beaucoup plus modeste ; mais le gars, avec ses grimaces de gosse viril pas possible, lui donne lui aussi une force énorme, la violence contenue dans le personnage transparaît dans chacun de ses regards. La série est déjà géniale pour ça : regarder ces deux-là faire le taff.

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Une complicité naît peu à peu entre les deux, grâce à des dialogues traités dans la longueur sur le sens de la vie, et grâce aussi à une enquête retorse : qui a tué cette prostipute et l'a grimée en victime satanique dans cette Louisiane profonde pleine de pasteurs escroc, de paysans au front bas et de notables pervers ? Là aussi, la série est "mieux", mieux racontée. Par une série de flashs-back très judicieux, le scénario alterne la description de l'enquête avec la narration des deux héros 20 ans après. Ca donne des idées d'écriture formidables, flashs-back mensongers, variation des points de vue, et surtout suspense total : pourquoi tant de temps après les gars reviennent-ils sur cette enquête ? A mi chemin, le film change d'angle, redistribue ses cartes et, tout en restant très homogène avec les premiers épisodes, nous fait découvrir une autre vérité cachée. Le scénario est d'autre part beaucoup plus attiré par les personnages, par le contexte, que par l'enquête elle-même (sauf dans les derniers épisodes, un peu plus faibles parce qu'ils ne s'accrochent plus qu'aux évènements) : les meilleurs passages sont ceux entre les deux acteurs, le cynisme de l'un se heurtant au bon sens moral de l'autre, l'intuition de l'un s'incarnant dans les gros poings de l'autre. Des dialogues très finement écrits, filmés longuement dans des voitures, et qui montre une complémentarité attachante entre les deux personnages.

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Enfin, le "mieux" principal : la mise en scène. Les gars ont compris que ce pouvait être une bonne chose de confier les dix épisodes à un seul réalisateur, histoire d'être un peu homogène : c'est Cary Fukunaga qui s'y colle, et c'est énorme. Il y a bien sûr LE moment de bravoure, un plan-séquence de 7 minutes qui prend une scène d'action hyper-complexe à travers un décor grand comme un village, moment sidérant qu'on peut se passer en boucle pour se rendre compte de son intelligence de l'espace. Mais même dans les moments moins directement virtuoses, Fukunaga est toujours juste, toujours fort. Le territoire de la Louisiane est génialement rendu, entre moiteur et campagne, entre la monstruosité des freaks coincés dans le bayou et l'alcoolisme latent de petites villes. La réalisation des scènes d'action est très réussie (la brutalité de la fausse résolution à mi-chemin), mais aussi celles beaucoup plus calmes de trajets en voitures ou de quotidien. Une petite pointe bienvenue de sexe en plus, ajoutez une touche d'effets spéciaux, une musique blues imparable, les splendides lumières d'Adam Arkapaw, quelques brusques entrées du fantastique (ce type masqué, en slip, armé d'une machette, terrible), et vous avez le plus bel écrin qui soit pour raconter cette intrigue à rebondissements qui ira très loin dans la fouille des sentiments humains. Une série qui entre directement dans le très très haut du panier, pour ma part.

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16 juillet 2014

Her (2014) de Spike Jonze

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On tient également l’Oscar du meilleur scénar et également celui de la meilleure actrice invisible (Scarlett Johansson dont, sincèrement, le travail sur la voix est absolument magnifique - elle se rattrape bien,  après la panade Don Jon où tout son jeu reposait uniquement sur sa chute de rein). Spike Jonze est reconnu pour l’originalité de ses histoires et avouons que celle-ci est particulièrement culottée : un type (Joaquin Phoenix quasiment méconnaissable en « boy next door ») tombe amoureux de son « operating system » - une sorte d’intelligence artificielle capable de gérer aussi bien son ordi (mail, jeu vidéo…) que de lui donner des conseils. C’est un sujet plutôt couillu puisque l’essentiel de leur relation est tout de même basé sur la voix (plus un sujet pour la radio que pour le cinéma quand on y songe…) ;  Jonze se permettra d’ailleurs, lors d’une scène d’amour unique en son genre, un écran noir d’une bonne minute qui sera tout à son honneur d’expérimentateur... Parce que disons-le quand même, il y a de belles choses (ou disons de belles idées) dans ce film porté par ses acteurs : Phoenix rend tout d’abord parfaitement crédible ce rôle de type divorcé, esseulé et finalement relativement banal qui se raccroche à cette voix d’outre-cyberspace. Ensuite la sensualité, la limpidité et la volubilité de la voix de la Scarlett fait parfaitement le liant ; elle donne corps à ce personnage « en constante évolution » (ça bouquine grave une intelligence artificielle et puis ça prend de plus en plus de contacts…) et se révèle une parfaite compagne, pleine d’initiatives, pour notre homme peu expansif. Le pari de ce couple fonctionne sans tomber inévitablement dans le ridicule ce qui était tout de même une gageure.

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Les autres personnages féminins - non virtuels ceux-là - sont également joliment dessinés : la gracieuse Rooney Mara dans le rôle de l’ex-femme ou encore Amy Adams dans le rôle de la bonne copine next door. Elles viennent donner de la chair au film qui en serait sinon totalement dépourvu (Joaquin passant sa vie devant son ordinateur à écrire des lettres (il semble plus doué pour exprimer les sentiments des autres que les siens… d’où le besoin de cette « petite voix » intérieure qui le met en confiance…), jouant aux jeux vidéo (visuellement très réussi) ou discutant en permanence avec son oreillette). L’ensemble est donc relativement original et sympathique… Là où le bât blesse, toutefois, c’est dans cette capacité de Jonze à tomber dans la gnangnanterie de la comédie sentimentale… Rupture, larme à l’œil, épaule de la bonne copine, paroles philosophiques et métaphysiques de haute volée (« c’est dur de se quitter mais tu feras toujours parti de moi »… blablabla…), jeu tristoune (Joaquin qui finit par n’avoir plus que deux expressions : 1) la tristesse (obtenue en plissant les yeux) ; 2) la tristesse (obtenue en plissant la moustache - demande plus d’aptitude). C’est un peu dommage ce virage pathétique dans la dernière partie du film d’autant que jusque-là Jonze avait réussi à trouver des idées, à aborder des thèmes qui généraient des « rebondissements » dans le récit (la voix qui cherche à prendre corps, la voix qui recherche de plus en plus son autonomie, la voix plus mesurée et plus humaine que celle… des humains (le monde virtuel vu sous un angle salvateur et non destructeur…) et finalement sans doute plus complexe). Dommage aussi que Jonze se sente obligé de mettre parfois en images ses métaphores « lourdes de sens » : Joaquin qui s’enfonce dans la neige quand il commence à douter sur sa relation, l’ascenseur en quasi chute libre quand il perd contact avec la voix… Cette absence de subtilité est un peu nuisible à la fraîcheur du bazar… Cette œuvre de Jonze mérite malgré tout le coup d’œil par les chemins inexplorés et un peu casse-gueule, cinématographiquement parlant,  qu’elle tente d’explorer. Ce n’est pas si courant dans un film hollywoooodien et donc forcément louable. Pas volé cet Oscar du scénar.   (Shang - 22/01/14)

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Bah c'est surtout objectivement très chiant, dirais-je. Ce n'est pas que Jonze m'ait jamais complètement convaincu, mais au moins il y avait des idées dans ses films précédents. Là, on dirait du sous-Nora Ephron, c'est pas peu dire. Complètement dégoulinant de bons sentiments et de glamour façon Harlequin, rempli à ras-bord de sentences sur l'amour qu'on croirait repiquées à des "Fortune Cookies" perimés, le film véhicule cette sorte de romantisme au rabais dont Jonze a toujours eu du mal à se défaire. Sur le modèle de son héros, il déprime complètement, s'enferrant dans un rythme erratique et répétitif, répétant à l'envi les mêmes scènes. C'est franchement dix fois trop long, et le pire est qu'on voit exactement où il aurait pu couper, où le scénario aurait pu condenser en une scène ce que Jones dit en trois. On n'en peut plus, à la longue, de ces interminables dialogues avec la meilleure amie, ou de ces infinies variations de l'âme féminine qui passent dans la voix de la maîtresse synthétique. Il est vrai que les acteurs sont plutôt méritants : Phoenix se sort très bien du difficile cahier des charges de son rôle (parler tout seul devant la caméra, dans 90% des scènes), Johansson utilise son petit rire rauque avec un érotisme sans faille, et les seconds rôles sont convaincants (l'ex-femme est parfaitement tête-à-claques, même). Mais contrairement à mon compère, je trouve l'idée de base tellement mince qu'elle s'écroule à peu près au bout de 10 minutes ; dans les 2 heures (2 heures ! pour un film qui aurait été charmant en durant 1h, 1h10) qui restent, on s'ennuie ferme en attendant des évènements courus d'avance, la sensibilité en berne et les yeux même pas flattés (une mise en scène complètement transparente). Inexistant.   (Gols - 16/07/14)

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15 juillet 2014

La Chute de la maison Usher de Jean Epstein - 1928

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La sobriété n'étouffera certes pas Jean Epstein, mais ma foi, quand on se retrouve face à un film aussi inventif, on veut bien envoyer paître la discrétion et l'effacement. La Chute de la maison Usher est un véritable festival de trouvailles et d'expérimentations, mais qui en plus ne se contente pas de sa brillante forme : Epstein adapte avec beaucoup d'intelligence ces deux nouvelles de Poe et parvient à restituer génialement les atmosphères morbides, érotiques et gothiques du maître. Le film a vieilli à quelques endroits (le jeu de la jeune première, les "dialogues"), mais semble dater de ce matin au niveau formel. En véritable grammairien du cinéma muet, le Jeannot se permet des choses insensées en matière de rythme, de montage, d'effets spaciaux, et devient une sorte d'Eisenstein ou de Vertov français, sans jamais rester dans le domaine purement expérimental.

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Toutes les trouvailles ne sont pas forcément dans la surenchère et la démonstration, notez bien. Les plus beaux plans sont sûrement ceux, discrets, d'une incroyable finesse, sur de grands rideaux qui bougent légèrement avec ces quelques feuilles d'arbre virevoltant au ralenti. Si le cinéma est l'art de filmer des fantômes, s'il s'agit de "traduire le vent invisible par l'eau qu'il sculpte en passant" (Bresson), en voilà bien un exemple frappant. Rien que par ces plans simples, Epstein convoque tout le folklore de Poe, spectres, présences invisibles, déchéance des décors qui épousent celle des âmes, étrange quotidienneté. Voilà une image qui reste dans la rétine. Pour densifier le mystère de sa trame (il ne se passe presque rien dans la première demi-heure, et il se passe pourtant plein de trucs), Epstein adore utiliser ainsi le suggestif, maniant le silence imposé par l'époque en vrai maître : le film est silencieux, ce qui peut sembler une lapalissade, mais oui, il parvient à rendre concrets le silence, le souffle du vent, les infimes bruits inquiétants qui hantent cette demeure. Très lent, le rythme vous enfonce progressivement dans une atmosphère hébétée, onirique, et on regarde avec beaucoup de tristesse mourir cette jeune Miss Usher sous les coups de pinceau desespéré de son mari.

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Pourtant, quand il s'agit de lâcher les chiens, Epstein s'épanouit complètement. La scène centrale est celle de l'enterrement de la donzelle, et là, les amis, il faut le voir pour le croire : tout le cinéma est contenu dans ces dix minutes. Incrustations, ralentis, travellings de fou, montage cut, surexpositions, flous, caméra subjective (on est même à un moment à la place d'un clou !), tout y passe dans un festival qui laisse pantois. Sans aucun son, il parvient à nous faire entendre le martèlement des compères qui portent le cercueil, le déchaînement du vent dans la lande, les hurlements de malheur de Usher. Epstein ne recule devant rien, imposant à ses acteurs une démarche complètement abstraite, tordant ses décors façon Murnau pour augmenter la terreur de la chose. Si on fait des arrêts sur image, on tombe la plupart du temps sur un plan à la limite de l'abstrait. Le montage hyper serré évoque les essais de Vertov et s'avère très payant pour exprimer le désespoir hystérique du mari et l'espèce de métaphysique morbide de la chose (ce voile de mariée qui sort du cercueil clouté, brrr). On peut parler aussi de la force de ces grands décors vides, de l'utilisation des lumières qui rend palpable la présence de la mort sur le visage de Marguerite Gance, du jeu entre réalisme et gothique de Jean Debucourt, ... Bref, on ne peut que hurler au génie, tant tout ça est inventif et visionnaire. Buñuel (d'ailleurs assistant de la chose) et Cocteau retiendront sûrement la leçon de ce cinéma-là une poignée d'années plus tard. Le final finit de nous assasiner, n'en jetez plus, on n'a plus faim pour au moins une semaine.

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14 juillet 2014

Under the Skin de Jonathan Glazer - 2014

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Le challenge était élevé pour Jonathan Glazer, son film précédent (il y a dix ans !), Birth, ayant durablement marqué mon esprit et mes mirettes. Eh ben c'est gagné : Under the Skin surenchérit dans l'expérimentation, dans l'audace, dans l'originalité, et confirme la puissance visuelle de son auteur, qui va fouiller vers quelques grands aînés (Kubrick, Lynch, Cronenberg, mais aussi Tarkovski ou Cocteau) tout en gardant une personnalité extraordinaire. On assiste à ce film comme à une série de stimuli sensoriels, comme une expérience à la fois intellectuelle et viscérale, et on se retrouve à la fin certes complètement épuisé, mais aussi hyper rassasié de tous les côtés.

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Je ne sais pas ce que le film raconte, puisqu'il raconte environ 220 histoires : celle d'une extra-terrestre venant faire l'expérience de la gente masculine sur notre planète ; celle d'une femme qui tente de se remettre d'un viol ; celle d'une nymphomane frigide qui se transforme en mante religieuse ; celle d'une actrice sexy aux prises avec son image ; celle d'un apprentissage sexuel ; etc. Très peu bavard, préférant cultiver l'énigme plutôt que la réponse, le film déploie très tranquillement une étrange toile, vénéneuse et troublante, nous laissant le soin de coller ensemble ces bribes d'histoires. Je préfère pour ma part considérer que le film est raconté "à l'envers", c'est-à-dire que le personnage de Johansson essaye pendant tout le film de se remettre d'une agression qui l'a laissée carbonisée, et pour ce faire prend les hommes au piège. Mais interprétez ça comme vous voulez, hein. Comme dans un Lynch grande époque, Glazer laisse ça et là quelques indices sensés nous éclairer tout ça (un motard homme à tout faire, un amant défiguré, un mystérieux cadavre de femme) et qui nous laissent encore plus perplexes en nous enfonçant encore plus dans cette trame d'une incroyable profondeur (psychanalytique et symbolique). On ne sait strictement jamais ce que Glazer nous réserve d'une scène à l'autre, son film est constamment surprenant, dérangeant, ne se repose jamais sur un simple processus, va toujours un peu plus loin dans cette recherche de la sensation. On a peu vu, depuis 2001, une telle confiance en la puissance visuelle du cinéma.

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La mise en scène est impressionnante. Non seulement les effets spéciaux sont sidérants (ces amants qui s'enfoncent dans une eau noire alors que Scarlett les regarde, le final), mais Glazer les insère dans un dispositif à la fois glacé et hyper-habité. Le film est lent, répétitif, mais l'inquiétude est partout. La faute au travail sur le son, génial, et à ce mélange de réalisme (les dialogues), de poésie surréaliste pure (la toute fin) et de monstruosité cachée (le garçon déformé, la façon de filmer les corps comme des images de synthèse). Il y a une séquence extraordinaire où deux amants victimes de Johansson se retrouvent face à face dans les limbes de leur désir sexuel, l'un se dégonflant soudain devant les yeux incrédules de l'autre, un grand moment de poésie morbide et romantique (on dirait du Baudelaire, les amis). Le film envisage le monde du point de vue de l'extra-terrestre (ou de la femme folle, c'est pareil), constamment, il fallait oser, et le pari est payant. Glazer renouvelle le champ/contre-champ avec ce montage cut qui va d'un protagoniste à l'autre à toute vitesse, dope le découpage avec des images subliminales qui viennent s'inscrire dans un geste brusque ou une expression de visage, et crée une véritable école de mise en scène dans la scène finale, prodigieuse : des arbres qui frissonnent, le visage de Scarlett endormie en incrustation, une course à travers bois proprement cauchemardesque, qui a tout du rêve monstrueux, filmée avec 8500 plans tous géniaux. Le final est de toute façon à l'image de tout le film : unique, audacieux, jamais là où on l'attend. Un film destiné à rester culte, moi je vous le dis, on l'évoquera dans quelques années comme on évoque aujourd'hui Twin Peaks. On en reparle dans dix ans ?

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09 juillet 2014

I Love you de Marco Ferreri - 1986

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15 ans après Dillinger est mort, Ferreri tente le diptyque avec ce film qui lui répond point par point. C'est pas moi qui le dis, c'est le film lui-même, qui vient dans son dernier quart d'heure nous replonger dans le chef-d'oeuvre d'antan et du coup éclairer tout ce qu'on vient de voir. Un film à clé, quoi, dont la solution serait à chercher dans la filmographie même du garçon. Du coup, on se repasse I Love you avec un autre oeil, pardonnant les nombreux défauts pour découvrir un sens caché bien émouvant.

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Il s'agit encore une fois de parler de l'homme moderne aliéné. Dans les années 70, le mythe de l'Amérique et les bouleversements politiques corrompaient la santé mentale de Piccoli. Aujourd'hui, c'est la lutte des sexes qui vient troubler les héros de l'histoire. Michel (tiens...) n'avait pourtant pas besoin d'être aliéné pour être de toute façon légèrement barré. Christophe Lambert le joue débile léger, transformant le blues indolent de l'homme des 80's en rêverie hébétée, en lenteur crispante et en insensibilité latente. Le jeu du gars énerve au départ, tant la mollesse et la pose semblent être ses deux seuls mots d'ordre. Mais peu à peu on se rend compte que c'est plus intelligent qu'il n'y paraît : c'est juste un être solitaire perdu dans la décennie, sur lequel les évènements, les femmes ou les drames n'ont plus d'emprise. Agnès Soral pleure sur son seuil ? Son voisin Eddy Mitchell se suicide ? Il s'en fout. La seule chose qui subitement le raccroche au domaine des sentiments : un porte-clé qui sussurre "I love you" quand il le siffle. Ferreri file la métaphore de l'homme dominant et de la femme-objet, du rapport avec la machine, du fétichisme, et se montre vraiment convaincant pour épaissir de plus en plus la symbolique de la chose : un accident empêche Lambert de siffler, et c'est le thème de l'impuissance qui apparaît ; on rencontre un autre homme possédant (presque) le même porte-clé, et le triolisme est évoqué aussi bien que la compétition masculine ou l'homosexualité latente du personnage. C'est finalement assez fin, même si Ferreri, fidèle à son style frontal, ne prend pas beaucoup de pincettes pour nous parler de tout ça.

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Très ancré dans son époque (ah ! l'esthétique graffiti et les groupes de pop dandy jouant dans des squats !), le film vient toujours démentir ses tendances à la rêverie ou à la poésie (le romantisme des personnages, les envies de voyage, l'amour platoniQue) par des entrées tonitruantes de trivialité là-dedans : sexe brutal, criailleries, chômage, crise morale et financière latente, et même un cochon chinois errant dans l'immeuble (et qui se montrera capable de déclencher lui aussi le "I love you") . Mais comme chez Dillinger, Ferreri filme surtout un homme enfermé et le complexe scénario qu'il tresse pour s'évader. Le revolver rouge de jadis est ici remplacé par un marteau, la femme endormie par un porte-clé à voix de synthèse, c'est la même chose avec la froideur des années 80 en plus. Et avec une bonne louche de pessimisme également : Piccoli était in extremis sauvé par un grand voilier exotique, le même voilier laissera Lambert abandonné sur la grève, manière de condamner définitivement ce putain de rêveur romantique sacrifié à la consommation et à la gadgetisation de ses fantasmes. Moins fort que son modèle, sans aucun doute, mais bien intrigant quand même.

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LIVRE : Une Putain de Catastrophe (The Full Catastrophe) de David Carkeet - 1990

9791090724112,0-2088227Si vous aussi vous rêvez de reconstruire votre couple vacillant sans passer par Drojeforspellcaster (le marabout préféré de Shangols), essayez donc l'agence Pillow, qui vous proposera à disposition et 24h/24 un linguiste pour résoudre vos problèmes de communication. Ou tentez en tout cas la lecture de ce bouquin iconoclaste, ne serait-ce que parce qu'il vous fera bien marrer pendant 400 pages. Le principe, donc : un liguiste est envoyé par une mystérieuse agence kafkaienne à la rescousse d'un couple en crise. A l'aide d'un manuel technique qui a tout d'un essai à la con de Paolo Coelho, notre gars applique sagement les méthodes douteuses de son patron, tantôt bienveillant tantôt rentre-dedans... et le pire est que ça fonctionne, et que ça va même permettre au linguiste lui-même de combattre ses propres démons amoureux.

Ca pourrait n'être qu'une farce finaude et littéraire autour de la crise du sentiment amoureux ; c'est plus que ça : Carkeet équilibre parfaitement le côté comédie et le côté drame, réussissant notamment un portrait de couple marié très juste. Carkeet s'y connaît indéniablement en psychologie, et les différents obstacles conjugaux auxquels se heurtent nos cobayes sont bien pensés, crédibles. On peut donc lire Une Putain de Catastrophe autant comme une récréation que comme un manuel de conseils thérapeutiques, ce qui n'est pas rien. A travers ce personnage qui jongle avec les adverbes et les formules orthographiques se dessine la carence de communication dans le couple moderne, ce qui n'est pas rien non plus. Pourtant, ça reste toujours du côté de la fiction, et le livre parvient même à cultiver un certain suspense qui tient en haleine : quelle va être la proposition hebdomadaire du "manuel Pillow", et comment le héros va-t-il l'appliquer dans la réalité de ce couple au bord du gouffre ? Et quelle est finalement "l'horreur" tapie dans le couple ? La lutte est rude, mélange d'auto-dépréciation et d'egotisme surdimentionné, de non-dits et de colères mal dirigées. Carkeet parvient à faire de ce galimatias pour psy un brillant roman à rebondissements, respects. Ce n'est pas parfait, un peu long, parfois bancal et too much, mais on ne va pas se plaindre : encore une belle découverte dans le monde de la littérature américaine.

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