Shangols

18 août 2017

LIVRE : L'Homme qui s'envola d'Antoine Bello - 2017

9782070197385,0-4134546Quand aucun livre ne trouve grâce à vos yeux, quand vous traversez une période de sécheresse lecturative (je viens de me taper la rentrée littéraire Actes Sud, une des pires de ce siècle), un bon conseil : saisissez L'Homme qui s'envola. Vous y trouverez un excellent moyen de revenir doucement à la littérature. Bon, très doucement hein. Le livre est léger comme une bulle, il éclate sitôt fermé, il est écrit au plus rapide, pas passionnant au niveau du style ni de l'ambition, on n'est pas du tout dans la catégorie poids-lourds. Mais Bello compense en imagination et en précision ce qu'il paume en caractère, et son roman se lit avec bonheur, au bord de la piscine, un mojito à portée de main. C'est son postulat de départ qui est le plus touchant : un homme qui a tout pour lui, femme belle, enfants mignons, job valorisant, porte-feuille rempli, et pourtant il rêve de disparaître. Il va donc organiser sa propre mort, sous la forme d'un crash d'avion maquillé à la perfection en accident. Mais un détective redoutable d'efficacité se met sur sa piste. Dès lors, un jeu haletant de chat et souris se met en place, chacun des deux se montrant plus rusé que l'autre, le disparu tentant de jouer avec le hasard et l'aléatoire pour tromper son ennemi, ce dernier maniaque du détail et de l'extrapolation pour retrouver sa proie. Mais qui est le traqué et qui le traqueur ? hein ? qui ? Je vous laisse prendre une gorgée de mojito pour réfléchir à cette question cruciale.

Bello mène un suspense sympathique sur cette trame, fait monter la pression, et nous met sans problème dans la peau de son personnage principal. On suppute avec lui les décisions du détective, on vibre avec lui devant les dangers et les pièges, on rigole avec lui des moments où il déjoue la traque. L'auteur alterne les points de vue, passant de celui de l'homme d'affaires au détective, puis à l'épouse abandonnée, et on passe d'une émotion à l'autre avec facilité. Certes, Bello n'arrive pas à éviter les longueurs, les répétitions (à quoi sert de raconter deux fois la même aventure vue par deux protagonistes différents ?), et peine à fabriquer un roman qui soit plus qu'un solide thriller de plage. Mais il réussit un beau portrait d'homme tourmenté et quelques très belles scènes, notamment cette fin apaisée assez surprenante. Il mène habilement son récit, transformant peu à peu un roman intime en suspense, et jouant sur nos nerfs avec adresse. Après ça, on peut revenir aux choses sérieuses, reprendre un mojito et se réconcilier avec les livres.

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17 août 2017

À l'ombre des Potences (Run For Cover) de Nicholas Ray - 1955

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Ray importe son goût pour la fine psychologie dans l'univers souvent binaire du western, et le mélange est parfait. Ce film, même de facture assez classique, est un trésor de subtilité et de personnages. Tous, jusqu'au dernier des malfrats, ont leur raisons d'agir, leurs fêlures, leurs fragilités. Si bien qu'on se dit que Ray tente le "western subtil", insufflant dans le genre sa fameuse mesure moderne. On y perd certes un peu en action virile : toutes les scènes violentes sont désamorcées par le fait que les méchants sont en fait de braves types ayant cédé un instant aux sirènes de la cupidité. On pend un homme sans procès ? bah, pardon vieux, on le fera plus, on est des chiens fous, ça se reproduira plus. On trahit son meilleur pote ? désolé, mon gars, je suis jeune et fragile, maintenant t'es mon pote. On manque de te lyncher et on laisse ton pote sur le tapis à cause d'une erreur de jugement ? Ouais, on a mal regardé, maintenant c'est fini, et hop on te nomme shérif. On est amusé par le côté "tous gentils" du film, et assez touché que Ray retrouve son côté humaniste et complexifie un peu les personnages schématiques habituels.

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Le principe de base, en lui-même, est déjà fortement original. Un vieux briscard (James Cagney, pas mal) rencontre un jeune loup (John Derek, fade) et ils sont aussitôt accusés à tort d'un braquage de train. Pour se faire pardonner sa méprise, la ville nomme le gars shérif et son jeune élève adjoint. Mais dans ce monde de lynchage sans quartier, où on pend sans vergogne le moindre voleur de sucre d'orge, difficile de faire sainement la justice : notre duo l'apprendra à l'arrache, non sans en passer par des sentiments troubles de paternité refoulée et de trahison du père. En plus de l'aspect politique (fabriquer une démocratie au sein de la sauvagerie de l'Ouest), Ray développe une belle variation autour du complexe d'Oedipe, on ne change pas un cinéaste qui psychologise. Il trousse en tout cas un joli film presque dénué de suspense ou d'événements, les seuls un peu tendus se résolvant tout aussi vite qu'ils sont arrivés. Seule la toute fin, qui voit le duel au sommet entre les deux copains de naguère (jolie idée que d'avoir fait de la jambe cassée du jeune cow-boy le symbole de sa monstruosité cachée), surprenante et assez brutale, nous en donnera pour notre argent niveau fusillades et gueules serrées. Sinon, tout n'est que luxe, calme et volupté dans ce petit film original, personnel et fuyant les modèles du genre comme la peste. Nombre de scènes croquignolettes (notamment grâce au jeu tout mignon de Viveca Lindfors) apaisent cette sombre histoire de trahison, et on ressort du machin tout content.

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Go west, here

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LIVRE : Colette et les siennes de Dominique Bona - 2017

Dominique-Bona-Colette-et-les-siennesL'excellente Dominique Bona se penche sur le destin de quatre femmes - deux écrivaines (Colette et Annie de Pène), une comédienne (Marguerite Moreno) et une actrice (Musidora) - dans le Paris des années 10 et des années 20 ; nos quatre amies se retrouvent dans la maison de Colette pendant la guerre alors que leurs hommes sont au combat. Des affinités électives se créent entre ces femmes libres et libérées... Force est de reconnaître à Bona la volonté d'enquêter sérieusement sur son sujet, sur ses sujets, et sa capacité à donner moult renseignements sur les réussites (artistiques) et les tourments (sentimentaux) des unes et des autres. Elle s'acquitte très sagement de son devoir et l'on apprend notamment divers détails fort intéressants sur la carrière cinématographique de la mystérieuse et féline Musidora (je vais d'ailleurs tenter de me pencher sur sa filmo pour exhumer certaines œuvres moins connues de la belle). Bona n'est jamais avare en citations (extraits de romans ou de lettres) et en références pêchues (rien ne nous échappe sur les penchants lesbiens ou hétéros de nos quatre héroïnes parfois bien coquines). Bien. Seulement, l'ensemble manque un peu de souffle, d'allant et j'ai bien dû m'y reprendre en 412 fois pour achever la chose. Certes, Bona tente de nous retracer fidèlement ce que fut cette époque et les succès de ces femmes, chacune en leur genre. On a malheureusement parfois plus l'impression de lire un mémoire de maîtrise très maîtrisé qu'une biographie finement romancée. Du coup, même si on finit par s'attacher aux destins de ses quatre femmes uniques, la lecture est souvent un peu laborieuse - Bona ne peut s'empêcher notamment de tenter la mini-biographie d'un personnage dès qu’il est nouvellement présenté et cela coupe méchamment le rythme de l'ensemble. Tout admirateur de Colette (ce que je ne suis pas forcément...) y trouvera, ceci dit, du grain à moudre (le "scandale" de Chéri, ou quand la fiction influence la vie...) et les amoureux de Musidora auront forcément envie de se plonger plus en avant dans la carrière en dents de scie de la femme en collant noir et aux yeux de braise. C'est toujours ça de pris.

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Assassination Tango de Robert Duvall - 2002

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Robert Duvall se la joue en mode mineur avec ce curieux film noir mâtiné de suavité latine, et c'est tant mieux. On lui en aurait voulu de sortir les grandes orgues pour traiter de ce sujet fragile et délicat. Ici, son sens du jeu d'acteur et sa modestie font mouche, et mettent le film au rang des réussites sans affect d'un Eastwood des grands moments (on pense souvent à Bird, notamment). Le film repose entièrement sur son personnage principal : John Adams est un tueur à gages sans scrupule, mercenaire sans morale mais hyper-professionnel, envoyé pour une mission à Buenos Aires. Il doit abattre un sombre général. Il quitte donc femme et enfant, et se rend dans cette ville envoûtante. Il y découvre alors la beauté du tango, et sous la férule d'une jeune danseuse fatale, va peu à peu percer le mystère de cette danse, tout en attendant le moment de balancer la balle fatale dans la bedaine du général. Un tel scénario pourrait être ridicule, mais le talent immense de Duvall pour rendre attachant et crédible son personnage fait le travail : on regarde la chose avec intérêt sinon avec passion, accroché à la moindre expression du gars, au moindre de ses tics, à la moindre de ses répliques.

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Duvall excelle à filmer les petits quartiers de Buenos Aires, ces arrière-salles de café où l'on danse le tango, ces petites chambres d'hôtel, le quotidien tout simple de la ville. En son sein, il regarde avec une passion communicative le tango, et le film comporte de nombreuses et longues séquences de danse parfaite. Peu à peu le charme opère, et on est tout aussi fasciné que le bougre devant la sensualité de cette danse, qu'il filme sans cliché folklorique, sans regard occidental. Le tango est bel et bien le sujet principal du film, et la partie "suspense" s'effiloche petit à petit pour ne devenir qu'un prétexte au voyage (intérieur et extérieur) du personnage. La partie "intime" prend peu à peu la place centrale, et quand le meurtre arrive effectivement, c'est presque une surprise de voir le côté brutal et sans esbroufe de la chose ; on l'avait presque oublié. Malgré tout ça, malgré la très jolie photo en clair-obscur, malgré la musique suavissime, malgré les seconds rôles très agréables (notamment la bande de bras-cassés amateurs qui fomentent le meurtre), c'est Duvall l'attraction principale du film : avec sa gueule de Christophe vieillissant, avec ses costumes très class et légèrement ringards, avec sa façon de se parfumer façon matador, il est parfait. Ses rôles de mafieux semblent lui avoir servi pour incarner ce tueur fort en gueule mais sentimental, à bout de souffle mais supérieurement professionnel, un peu crâneur mais très modeste par rapport au tango. On ne cesse de le trouver beau et ridicule à la fois, pathétique et légendaire. Il se sert sur un plateau un très bel écrin classique avec ce film d'acteurs, peut-être un peu petit pour devenir le chef-d'oeuvre du genre, mais d'une très belle sensibilité.

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16 août 2017

Les Abysses de Nikos Papatakis - 1963

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Un film qui fit scandale en son temps, soutenu par Malraux ou Sartre, hué par les autres, et qui aujourd'hui a gardé sa force bizarroïde intacte. Difficile de rester indifférent devant ce cinéma hyper-formaliste, hystérique et baroque, sans racine et libertaire comme c'est pas permis. Renseignement pris, Papatakis est un cinéaste rare, auteur de 6 films en trente ans, qui a toujours pratiqué l'insolence et l'anticonformisme, et voilà un film râpeux, inconfortable, qui marque indubitablement des points. Le sujet en lui-même est déjà provocateur : Papatakis retrace l'affaire des soeurs Papin, déjà traitée avec l'impolitesse qu'il se doit par Genet en son temps. Deux soeurs, donc, sont employées dans un chais qui part complètement en miettes. Dans ces pièces délabrées, sales, inondées de vin ou jonchées de bris de vaisselle, elles vont peu à peu fomenter une révolte contre les maîtres de maison, anciens bourgeois déchus qui ne les payent plus depuis trois ans. Révolte d'abord verbale, mais qui passe peu à peu à la violence physique : gifles sonores, bagarres dantesques à grands coups de vaisselle, et enfin meurtre pur et simple. "Qui est coupable ici ?", demande le glacial carton final ; et effectivement tout le monde est renvoyé dos à dos là-dedans, dans un film qui n'épargne personne, ni les domestiques complètement chtarbées, obnubilées par la lutte des classes, ni la fin de race des maîtres, engoncés dans le vieil ordre moral et en même temps remplis de condescendance envers les soeurettes. On sent bien la charge politique intense qui sous-tend ce scénario, et Papatakis ne se gène pas pour afficher haut et fort ses convictions : le vieux monde s'écroule, pathétique et ridicule, et une génération de jeunes asservis est prête à mettre le feu aux poudres.  Tremblez, bourgeois.

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Si le fond est frontalement antisocial, la forme du film finit de nous convaincre de l'insolence de Papatakis. Le gars dirige ses acteurs vers un jeu non réaliste, baroque, hystérique, qui pulvérise toute tentation au réalisme et plonge la chose dans une théâtralité très 60's. Il y a quelque chose des expérimentations d'acteurs américaines ou allemandes dans ces répliques traitées comme des slogans, dans cette façon de densifier et de mettre à distance chaque phrase, comme dans la tragédie grecque. Toutes les répliques sont anti-naturelles, et les actrices, dirigées visiblement au millimètre, surprennent sans cesse par les porte-à-faux qu'elles font subir au texte. Il en ressort un style malaisé, parfois too much, mais qui porte souvent ses fruits : entre la clownerie et la tragédie, les acteurs explosent à tous les coins de l'écran, on peut balancer une énorme baffe pour ensuite rigoler comme des bossus, on peut hurler de douleur pour ensuite se balancer le vaisselier à la gueule. Les deux actrices (Francine et Colette Bergé) sont en surchauffe dans ce style-là : voix, corps, postures, tout est dessiné à la perfection pour nous surprendre, mettre sans cesse en défaut nos attentes. Et les autres acteurs sont au diapason, entre le père qui veut toujours calmer le jeu et la mère furax, en passant par la fille martyr. Pour filmer tout ça, Papatakis utilise une caméra très mobile, multipliant les cadres proches de l'expressionnisme : ombres menaçantes, contre-plongées vertigineuses, profondeur de champ dignes d'un Welles, cadres en biais, c'est un festival de formes les plus marquées possibles. Certes, le film est fatigant et éprouvant, une heure et demie de ce traitement laisse des traces. On peut détester ce genre de film furieux et saturé ; on peut aussi approuver la force qui s'en dégage et l'absence radicale de concessions. Un machin unique, aucun doute.

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15 août 2017

LIVRE : Dirty Sexy Valley d'Olivier Bruneau - 2017

9782370551306,0-4188685Amateurs de grande littérature, de subtilités stylistiques et de finesse psychologique, allez manger vos morts. Voici que nous arrive dans nos cabas un nouveau genre de livre de plage, et le moins qu'on puisse dire, c'est que celui-là laisse plus de traces douteuses sur les oreillers ou sur les murs que l'autre. Dirty Sexy Valley condense en un seul bouquin tout ce qu'il ne faut pas faire en littérature : personnages réduits à des ombres, rebondissements crédibles comme la conversion au dadaïsme de Shang, machisme primaire, montée dramatique aux oubliettes, style proche du devoir de CM2. Et pourtant, à ma grande honte, j'ai rigolé comme un adolescent devant les excès impossibles d'Olivier Bruneau. Ce livre fait partie de ceux qu'on cache sous un lit quand on invite des potes. C'est une espèce d'objet porno et gore, qui marche sur les traces sanglantes de Massacre à la Tronçonneuse et sur celles plus sexuées d'A nous les petites Anglaises. Jugez de la pertinence du sujet : un groupe d'ados s'installent pour les vacances dans une maison isolée ; mais une famille de rednecks parfaitement débile occupe la maison à côté, et a pour passion première le viol et le dépeçage des groupes d'ados. Très vite, la majeure partie de cette jeunesse folle se retrouve ligotée dans la cave des indigènes et se voit introduire force objets crasseux et contondants dans leurs différents orifices. D'où douleur, certes, mais d'où aussi orgasmes volcaniques...

C'est clair que le gars n'y va pas avec le dos de la cuillère quand il s'agit d'attaquer de front les perversions sexuelles de ses personnages : entre la fellation acrobatique du début, la partouze échevelée du milieu et la sodomie au gode-tronçonneuse de la fin, on se dit que DSK peut aller se rhabiller en matière de tentatives de félicité. Les filles sont considérées comme des vagins sur pattes, les garçons comme des débiles mentaux en érection, et tout ce joli petit monde s'étripe dans des atmosphères absolument glauques maculées de tâches de sperme et de sang pour mettre un peu de couleur. On a l'impression du délire d'un adolescent qui aurait trop abusé des torture-movies des chaînes câblées, et qui les aurait mêlés avec les films porno-crades de Youporn. Avec en plus un humour de gamin et un huitième degré légèrement déviant hérités de la tradition gauloise. Le résultat : c'est complètement débile mais rigolo comme tout, ça se lit en cachette de papa-maman mais avec un constant sourire aux lèvres. Certainement pas le livre du siècle, il y manque à peu près tout, mais un bon moment de détente sans complexe entre deux Joyce. Fun. (Gols 07/07/17)


1002156_2017-06-08-le-tripode-presente-dirty-sexy-valley-parisComme Olivier Bruneau a eu la gentillesse de nous contacter suite au billet ci-dessus de mon camarade (pensant de façon pessimiste que ledit billet n'encouragerait personne à lire son ouvrage), je me suis forcément empressé de lire son roman - qui depuis a fait de la route pour "charmer" d'autres lecteurs, de Pézenas à Pougues les Eaux en passant par St Etienne (c'est pas rien). Je le dis sans ambages, il s'agit bien du roman de l'été, personnellement parlant, vu que c'est le seul que j'ai lu jusqu'alors (je devrais mettre à mort d'ici peu une bio de Colette mais j'ai bien du mal à l'achever). Mais revenons à nos moutons. Dirty Sexy Valley est dirty, porny et gore à souhait, ce qui en fait le parfait livre à offrir à votre neveu ou votre nièce pour l'anniversaire de leurs 15 ans - il faut bien que la jeunesse s'amuse. Qu'elle s'amuse et qu'elle ait le sens des références, puisque les deux paysans cradasses et dégueulasses de l'histoire se nomment Jules et Jim, ce qui n'a pas manqué de faire sourire le spécialiste mondiale de Roché que je suis - on pourrait placer ici un hommage à Jeanne Moreau mais on ne le fera pas. Des étudiants campeurs, pour sceller leur amitié, décident  donc de se retrouver dans une cabane et d'organiser une petite orgie - jusque-là, tout reste crédible. Malheureusement, ils vont rôder non loin de nos deux paysans en manque de plaisirs sexuels et vont se faire défoncer par tous les orifices connus et à réinventer - et je reste poli et courtois. C'est un livre à lire sur le ventre à la plage pour ne pas trahir de soudaines émotions et avec le sourire aux lèvres pour faire passer en ricanant les passages les plus crus. On imagine avec un petit rictus malicieux assez bien la chose portée à l'écran : si le scénario est un peu creux (qui survivra sans se faire empaler par un ours ?), certaines séquences porno-terrifiantes pourraient s'avérer assez juteuses et jouissives à mettre en scène (marre de ces films d'horreurs pour gamins de douze ans et de ces films érotiques aussi prudes qu'un camp de mormons) ; car Bruneau appelle une chatte une chatte et un anus un gouffre, ce qui devrait donner lieu à des scènes un tant soit peu originales dans le climat actuel si sage et lisse. En marche la bite en avant et la hache à la main, c'est le message non subliminal mais animal que tente de faire passer le gars Bruneau, et franchement, à défaut d'atteindre des sommets de finesse dans la broderie littéraire, on y trouve ce qu'on était venu y chercher : un bon moment de détente un brin licencieux qui va droit au but. Sans ambages, disais-je.  (Shang 15/08/17)

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12 août 2017

Terre battue de Stéphane Demoustier - 2014

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Un premier film français qui a toutes les caractéristiques d'un premier film français, qualités et défauts. Voilà ce qu'on va regarder avec Terre battue, un film on ne peut plus sincère et intelligent, mais qui pêche par les éternels défauts du pays : très peu de cinéma là-dedans, un gros manque de moyens qui se voit à l'écran, une direction d'acteurs mal maîtrisée. C'est les frères Dardenne qui ont co-produit la chose, et peut-être encore trop enfermé dans l'admiration de ses modèles, Demoustier peine à trouver son style propre, filmant un scénario parfois un peu lourd à l'arrache, tantôt caméra à l'épaule (comme les brothers : la première scène), tantôt dans des plans américains très sages, et fabrique un film sans vrai style. C'est bien dommage, car au niveau des thématiques, son truc marque des points : il s'agit de questionner notre bonne vieille société contemporaine, tout simplement, à travers les relations entre un fils et son père. Le gamin rêve de devenir tennisman professionnel, et navigue de match en match, gravissant peu à peu les échelons de la réussite. Il aurait bien besoin d'un regard masculin et d'un encouragement paternel sur sa carrière, mais son père est empêtré dans des histoires professionnelles (il a perdu son taff, et ses efforts pour rebondir peinent à porter leurs fruits) et personnelles (sa femme, petite bourgeoise bien comme il faut, le quitte). Ces deux destins avancent de front, dessinant une spirale du succès à tout prix et de la lose-attitude qui aboutiront, on s'en doute, au drame.

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Belle idée que de frotter le monde de l'entreprise à celui du sport. Père et fils sont habités de la même ambition, et le film opère un habile va-et-vient entre les deux personnages, faisant monter leurs espoirs et leurs désillusions dans un même mouvement. Mieux, il remplace progressivement l'un par l'autre : le père, abandonné par sa femme, se transforme en gamin (la scène où, bourré, il pousse son fils à peindre des bites sur la façade de la médiathèque) : le fils prend en charge sa vie, fait l'apprentissage de la compétition en adulte. Dommage que pour filmer ses subtils rapports, Demoustier peine à trouver une forme originale. Son film, la plupart du temps en gros plans caméra à l'épaule, ce qui évite le choix véritable de cadrage, est visuellement assez fade, assez anonyme. Certaines scènes sont un peu lourdes dans les dialogues, et pour cette fois Olivier Gourmet est assez mal à l'aise avec le personnage. Visiblement pas dirigé, il a une curieuse tendance à réciter un texte trop écrit, trop démonstratif, qu'il a du mal à "mettre en bouche". Face à lui, Valéria Bruni-Tedeschi n'a rien à jouer, et commence à fatiguer avec ses rôles de quadragénaire dépressive ; et le petit gars qui fait le fils manque d'expression. Pas désagréable, certes, et même plutôt fin dans son discours et son observation d'une cellule familiale qui se fissure en parallèle avec les contingences sociales, mais il manque là-dessus un regard, un style, un peu de cinéma...

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09 août 2017

LIVRE : Jours d'Inceste (The Incest Diary) - 2017

9782228918589,0-4318691Un conseil : abordez ce livre sans a priori, avec l'innocence de l'agneau qui vient de naître au monde. Parce que si vous entrez là-dedans avec tout votre bagage psy de base, vous risquez de grincer grave des dents dès le deuxième paragraphe, et de ne pas laisser au truc le temps de vous prouver son bien-fondé. L'auteur, anonyme (et c'est peut-être la seule faille de son truc), raconte 17 années de viol par son père, depuis ses 4 ans jusqu'à ses 21 ans. Elle le raconte frontalement, sans pincettes, ne nous épargnant rien non seulement des actes et des paroles du père, mais aussi de son impossible rétablissement amoureux et physique par la suite, dressant le portrait d'une âme et d'un corps littéralement sacrifiés, gâchés, anéantis par les actes d'un seul homme. Le livre est le témoin in situ d'une femme totalement anéantie. Le lire, c'est se confronter aux ravages irréparables du viol ; en témoigne l'écriture morcelée, sans affect, froide comme un film d'Haneke, déréalisée, factuelle, plaquée là comme une succession de faits privés d'émotion. La description clinique des gestes et des paroles fait froid dans le dos, tant elle est faite avec une apparence d'indifférence totale. Saluons quand même au passage le style : ce n'est pas seulement le sujet qui épate là-dedans, c'est la très belle construction d'ensemble, qui fait se rencontrer les temporalités, mélange les anecdotes, et témoigne là aussi du chaos total qu'est devenue la vie de cette femme. Le présent des actes du père et l'après de la vie de l'auteur se confondent, et le livre est parfaitement maîtrisé de ce côté-là. De même, on ne peut que reconnaître que cette apparence très froide de la description des faits et la mise à plat des comportements psys de la narratrice va très bien avec le sujet. Le livre, en un mot, est bien écrit, ce qui n'est pas dommage.

Mais si ce n'était qu'un livre sur l'inceste, il ne serait malheureusement qu'un livre de plus. Celui-ci a une particularité, qui fera hurler au scandale les féministes les plus hystériques, les journaleux à l'affût d'un scoop, et les lecteurs frileux, celui qui va freiner la vente de ce livre de façon irrémédiable : il aborde le tabou ultime, celui qui n'est jamais abordé (sauf, me signale une bonne âme, dans Tigre Tigre de Margaux Fragoso, dont acte), celui du plaisir du viol. Car la jeune fille a fini par trouver du plaisir là-dedans, voire à jouir et à rechercher les moments de sexe avec le père. Là, ça fait mal, car ce sentiment gênant est décrit avec la même froideur que l'acte lui-même, et ne s'accompage d'aucune explication psy à la gomme, d'aucune mise à distance. On se rend compte peu à peu que le père a non seulement pris possession du corps de son enfant, mais aussi, dans une sorte de variation autour du syndrôme de Stockholm, de son âme, de ses sentiments, de son existence toute entière. On est donc là face à un objet absolument scandaleux, qu'on n'a pas envie de lire, mais qui est justement utile pour ça : il témoigne d'une vérité, difficile à entendre mais prégnante. Dommage que l'auteur n'ait pas assumé son identité, ça aurait donné à son livre une authenticité et une insolence supplémentaires. N'empêche que, tel quel, on termine le truc un rictus nerveux aux lèvres, choqué et dégoûté, mais aussi très touché par cette expérience monstrueuse, et bouleversé par la véracité de ce témoignage certainement ardu à balancer.

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03 août 2017

Quantico - saison 1 - 2016

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Petite série taillée pour l'été (certaine tendance à laisser les neurones se refaire une santé) qui met en scène de futurs agents du FBI : une première chose est sure, on n'est pas vraiment dans l'esprit du Bureau des Légendes - les futurs agents du FBI sont athlétiques, sortent esthétiquement d'un défilé de mode (Priyanka Chopra que j'épouse demain) et ont un cerveau capable de déjouer les plans les plus fous en clignant trois fois des yeux - bref ; petit problème au cœur de l’intrigue : l'un d'eux est un traître et personne n'est jamais vraiment à l'abri de la suspicion (on a un peu l'impression, du coup, qu'ils sont tous recrutés à l'arrache vu leur passif et leurs anciennes accointances... voilà pour la crédibilité du bidule). Une deuxième chose s'impose également rapidement à l'esprit au niveau de la structure narrative et du rythme : pour le premier aspect on pense automatiquement à Lost avec cette idée de mêler plusieurs plans temporels - le présent narratif durant lequel on chasse les poseurs du bombe, le passé avec le doux temps de l'entrainement, des complicités, des micro-histoires de cul et des anicroches et même, attention, une troisième couche narrative avec le récit des mésaventures d'une des responsables du FBI avec son fils. Trois plans narratifs qui permettent de divertir gentiment le spectateur dès qu'une des couches devient trop molle. Niveau rythme, on sent que 24 heures chrono continue d'avoir des petits enfants (de l'action à base de fusillades, de bombes à désactiver et d'interrogatoire musclé) même si force est de reconnaître que la série se ramollit méchamment en cours de route (bonne tenue des huit premiers épisodes avant un long couloir et deux ultimes épisodes avec - enfin - un peu plus de tonus).

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On s'ennuie un peu au cours de certains épisodes totalement inutiles d’autant que les redites sont nombreuses (coucheront ensemble, coucheront pas...) et que les acteurs, malgré de bien jolies plastiques au niveau du casting féminin (le grand intérêt du truc, vous l'aurez compris, ce qui est bas - mais c'est l'été), sont un peu rigides (si la chtite Yasmine El Massri, qui incarne deux sœurs jumelles, tente de faire dans la nuance, le pauvre Jack McLaughlin as Ryan Booth se contente de deux expressions : le petit sourire caustique en coin de bouche et l'absence de petit sourire caustique en coin de bouche). Au final une série gentillette qui permet de s'extasier devant les atours voluptueux de l'ex miss univers Chopra, qui possède son lot de rebondissements, de suspens et d'action mais qui déçoit par le côté affreusement Colgate et stéréotypé de la dizaine de personnages principaux (et puis 22 épisodes, putain, c'est au moins dix de trop). Alors, en route pour la seconde ?... Mouais, pas dans l'immédiat et avec parcimonie...

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29 juillet 2017

L'Arriviste (Election) d'Alexander Payne - 1999

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Je sais que ça va faire du mal à un de nos plus fidèles lecteurs, mais moi, personnellement, Election, j'en ai strictement rien eu à foutre. Voilà un film gentil, humain, bienveillant, qui dit en creux que tout le monde a ses raisons, qu'il ne faut pas juger, que c'est complexe l'âme humaine... mais qui le fait avec une telle indigence de mise en scène que tous ses efforts tombent à plat. Le film raconte l'élection d'un délégué de classe dans un lycée américain, autour d'une poignée de personnages : les trois candidats (une arriviste aux dents longues (qui tire toute la couverture du titre français à elle), un benêt gentil et une lesbienne frustrée) et leur professeur, homme compétent et responsable. Le début dessine à très gros traits chacun d'eux, n'hésitant pas à utiliser la caricature, et parfois un certain mauvais goût dans la mise en scène, pour mieux ensuite dynamiter nos attentes et nous surprendre. Chacun des personnages va en effet trahir nos attentes, se comporter à l'envers que ce que son stéréotype faisait attendre : le prof honnête va tromper sa femme et truquer le résultat des élections, sa maîtresse passionnée va le balancer à sa femme, le benêt va voter pour sa concurrente, etc. Payne aime les gens, pas de doute, nous fait comprendre que chacun a ses qualités et ses défauts, et même le personnage de Tracy Flick, au départ détestable (surtout vu à travers les yeux de son prof Jim McAllister) finit par nous toucher : oui, la belle aime le succès, et alors ?

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Un peu Bisounours peut-être, tout ça, d'autant que Payne, une fois son oecuménisme très propre sur lui déployé, oublie tout le reste. A savoir diriger ses acteurs (Witherspoon est en sur-régime, Chris Klein est un cartoon, seul Matthew Broderick a quelques charmes), construire sa trame et inventer une mise en scène. Très mal monté, Election enchaîne les séquences inintéressantes, fades, dizaines d'impasses scénaristiques qui éloignent du sympathique sujet d'origine. On veut bien que le gars nous parle d'élections, on veut bien même y voir des clins d'oeil (très appuyés) à celles plus grandes des présidentielles, on veut bien sourire à ce style dépassé de campus-movie, on est même prêt à fermer les yeux sur les gags lourdauds et les minuscules anecdotes (oh tu m'as arraché mon affiche !). Mais on se dit que tout ça a du mal à faire un film, et manque de consistance pour raconter quoi que ce soit. Un cure-dent.

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Dunkerque (Dunkirk) de Christopher Nolan - 2017

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Étrange film qui ne se laisse pas forcément attraper facilement. Ce n'est que plusieurs jours après que j'ai finalement fini par reconnaître que Nolan a réussi un bel objet formel, à défaut d'un film profond. En tout cas il a trafiqué un petit truc assez abstrait, assez étrange, qui joue avec des impressions visuelles qui marquent bien la rétine. Qui l'eût cru ? C'est avec un film de guerre assez basique qu'il réussit sûrement son film le plus épuré et le plus beau, comme quoi le talent peut s'épanouir dans le plus balisé des genres.

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Le gars a voulu à tout prix respecter la réalité historique et on s'en fout un peu. Ce qui compte, c'est qu'il a trouvé dans cette immense plage déserte le décor idéal pour son esthétique. On se croirait plongé dans un jeu vidéo, avec ce territoire infini, troué ça et là de milliers de figurants représentant à chaque fois une mission à remplir. C'est d'ailleurs la profusion de lieux vides qui est ici exploitée au maximum : la plage, la mer, le ciel, trois lieux qui se confondent souvent, et au milieu de tout cet espace vide, des petits personnages qui ont tous leur mission à remplir le temps de quelques scènes. La grande idée de la chose, et qui ne donne absolument rien, c'est de faire des ces trois espaces des temporalités différentes ; ce qui se passe à terre dure une semaine, sur mer un jour et dans le ciel une heure. Nolan propose alors un montage qu'il voudrait virtuose qui mêlerait ces trois temporalités, et qui culminerait avec l'instant T où ces trois temps se retrouvent : le dénouement de cette histoire. Mais le truc n'est jamais exploité réellement, on s'en cogne de savoir combien de temps dure chaque action, tant le film déréalise complètement son contexte pour devenir un pur concept ; on a même souvent l'impression de traverser un rêve (on reconnaît bien le réalisateur d'Inception), à commencer par l'impressionnante scène inaugurale, qu'on peut lire comme le passage d'un soldat dans la mort (le mur qu'on franchit, le contraste entre la réalité des combats et cet espace abstrait de la plage, les queues de soldats qui attendent d'être embarqués sur le Styx...) On traverse le film un peu hébété, non seulement par le fracas (c'est très très bruyant), mais aussi par cette atmosphère à cheval sur une grande authenticité et un onirisme fantastique.

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Tout ce qui manque au film, les personnages, le scénario, l'émotion, est compensé par cette composition originale, par cette mise en scène de scientifique, très froide, très pensée. Nolan a appelé quelques stars, mais elles ne servent que de chair à canon, et jamais on ne vibre pour quelqu'une d'entre elles. Même quand il veut exalter le patriotisme, le courage, l'abnégation, la solidarité, il se vautre : il est trop cérébral pour s'intéresser à ces petits paquets de chair pathétiques. Le film est curieusement dépourvu de tension, de peur, et ce n'est pas seulement à mettre sur le compte de l'incapacité de Nolan à filmer une scène d'action (les batailles d'avion, entre autres, sont strictement illisibles). Sa vision du monde, assez nihiliste, est bien plus intéressante que ce qu'il raconte, une sorte de sas irréaliste dans lequel les hommes s'agitent, se font exploser, se sauvent, se tuent, mais qui n'ouvre que sur la néant. Les Allemands n'apparaissent pas à l'écran, n'interviennent que sous la forme de bombes, de coups de feu ou de torpilles ; c'est dire que le film de guerre n'intéresse pas le gars, malgré toutes ses recherches et tout son attrait pour la véridicité de ce qu'il montre. Dunkerque est métaphysique et expérimental, et marque des points dans son aspect "installation". Ajoutons que la musique pompière de Hans Zimmer est elle aussi bien passionnante, on a l'impression d'une seule note qui gonfle au fur et à mesure du film, se charge d'autres instruments, d'autres notes, pour culminer avec l'explosion de la fin. Un film intéressant.

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26 juillet 2017

LIVRE : Le Vin de la Jeunesse (The Wine of Youth) de John Fante - 1940

Sans titrePopopo. Voilà longtemps, bien trop longtemps, que je ne m'étais pas fait un petit Fante, et je suis sur le cul, comme quand on vient de retrouver un vieil ami et qu'on s'aperçoit que rien n'a changé. John Fante, c'est de l'écriture comme on n'en fait plus, une école de la sobriété et de la subtilité, une manière en dentelle de décrire les plus grandes peines, la plus grande misère, les plus grands chagrins, avec la politesse de l'humour. Le Vin de la Jeunesse rassemble une trentaine de nouvelles ayant toutes en commun les souvenirs d'enfance, une enfance modeste placée sous le signe des fins de mois ardues et des fringues pas nettes : Fante y raconte son passé d'immigré italien, et notamment ses rapports avec un père illettré, d'une mauvaise foi totale, macho par habitude, faible et brutal. Il y raconte aussi, c'est l'autre thème, sa vision de la religion, à travers son éducation chez les soeurs : la religion, par le prisme de l'inculturte de ses parents et de la bêtise des prêtres, se fait dans la superstition et l'obéissance aveugle aux préceptes. Ces deux pôles, le père et Dieu, constituent la sève des aventures d'un petit môme, contraint de biaiser plus souvent qu'à son tour avec sa conscience pour obtenir une part de tarte ou une balle de base-ball. Toutes ces nouvelles sont empreintes d'un humour absolument irrésistible, et toutes sont émouvantes à mort : c'est sûrement dans les portraits "en creux" de son paternel que Fante est le plus bouleversant ; il est empli d'une haine féroce envers lui (son éducation se conclura d'ailleurs par une bagarre mémorable avec celui-ci), mais aussi complètement dans la compréhension de ce caractère. C'est ça, Le Vin de la Jeunesse, un livre complètement imprégné d'amour du genre humain, qu'il soit complètement con ou simplement pathétique. Le gars ne s'épargne pas lui-même, brossant de lui le portrait tout en nuances d'un gosse bagarreur, voleur et vantard, mais aussi profondément attachant. Mais c'est surtout le style qui force le respect : Fante sait toujours écrire dans la mesure, jauger ses effets, sans trop en faire, avec juste le petit mot qu'il faut pour mettre à jour une émotion. Ses nouvelles, merveilleusement construites, sont des petits bijoux de concision, qui ne débordent jamais, savent toujours être au plus près de la vie, être le plus juste possible. A l'instar d'un Hemingway, il sait économiser les mots, décrire les choses par un simple dialogue minimaliste ou une petite phrase simplissime. Le livre est un miracle d'équilibre et d'intelligence, de tristesse et de bonheur. Un classique définitif de la littérature sur l'enfance.

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Live by Night de Ben Affleck - 2017

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Ce brave Ben Affleck n'est pas un méchant gars : il tire bien fort la langue pour ne pas dépasser du trait et faire un Scorsese-movie avec ce qu'il faut de mafieux patibulaires et de vamps fatales. Mais il aura toujours une gueule de maître-nageur propre sur lui, et il sera toujours beaucoup trop dépendant de ses conseillers en image pour atteindre ne serait-ce que le début de la semelle de son maître. Live by Night n'est même pas nul, il est juste inconsistant. La faute d'abord à un scénario archi-usé, déjà vu mille fois ailleurs, où chaque événement, chaque personnage, chaque détail semble issu du cahier des charges du genre : on devine tout dès le départ, depuis la fausse mort de la blonde jusqu'aux détails de l'ascension du héros, depuis la rose au revers du beau costume trois-pièces jusqu'à la couleur de la voiture du bad boy. Trois minutes après le début, on commence déjà à avoir envie de pisser, convaincu que même si on part trois quarts d'heure, on arrivera à raccrocher : il suffit d'avoir déjà vu un film de mafia. On se demande comment un producteur a pu dire bingo à ce film-compil, qui recycle en moins bien tous les éléments du genre, en les passant en plus au ripolinage du cinéma grand public. Parce que, deuxième défaut, le film est immaculé, propre jusque dans ses scènes sanglantes. Affleck refuse de toutes ses forces toute trace de crasse, à commencer par son personnage : il est certes mafieux et hors-la-loi, mais il est surtout d'une honnêteté à toute épreuve, guidé par l'amour et sauveur de l'orphelin. Cette incapacité à interpréter un personnage mauvais laisse songeur. Tout le film est ainsi, manichéen (il y a des affreux méchants, mais interprétés par des acteurs à trogne qui n'ont aucune excuse), creux, sans esprit. Aucune séquence ne se dégage du lot, la construction dramatique est dans les choux, c'est joué au rabais, écrit au plus vite, en un mot parfaitement inepte. "L'enfer, c'est ici", dit le message (fabuleux) du film : je confirme.

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22 juillet 2017

Le Vent nous emportera (باد ما را خواهد برد) d'Abbas Kiarostami - 1999

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Quand on aime le cinéma, on en arrive toujours à Abbas Kiarostami, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? A une époque, le gars a enchaîné les chefs-d'oeuvre, et Le Vent nous emportera en est un autre, toujours aussi beau, bouleversant et intrépide à la fois. Kiarostami réussit à relier le cinéma le plus expérimental et radical avec un poème émouvant à mort, trouve des ponts entre le cinéma populaire et intello, et ce film en est peut-être le plus bel exemple. Dès les premiers plans, on est en terrain reconnaissable : le gars filme en plan très larges les paysages campagnards du Kurdistan, collines jaunes et vertes parsemées d'arbres solitaires, magnifiques cadres immédiatement kiarostamiens ; une voiture traverse ce territoire, et on entend, très en avant, les voix de ses passagers. Longs plans de simple contemplation, qui font rentrer dans le film par la couleur, par l'ancrage géographique, et qui posent d'emblée l'esthétique du bazar : la distance, le choix constant de règles radicales.

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Et effectivement le film va se montrer hyper rigoureux dans son dispositif et son scénario. Il est question d'un groupe d'hommes venus de Téhéran dans un village kurde perdu, pour y attendre la mort d'une petite vieille. Pourquoi attendent-ils ? Sont-ils cinéastes, chasseurs de trésor, ou on ne sait quoi ? La question ne sera pas élucidée. Tout ce qu'on sait, c'est qu'ils attendent, et que l'attente va être longue. Le séjour de ces gusses se prolonge, les fonds viennent à manquer, le chef du groupe est peu à peu lâché par ses collègues, les disputes au téléphone avec les commanditaires sont de plus en plus houleuses ; mais la vie du village, d'une quiétude profonde, est à peine bouleversée par la présence de ces "étrangers". Kiarostami filme simplement l'attente, et surtout la lente transformation d'un homme, d'urbain impatient à tranquille observateur. Peu à peu, le village phagocyte le bougre, il se transforme en témoin des petits événements du quotidien : une dispute entre une femme et son mari (toujours des impulsions politiques dans les films de AK), un accident, le brevet que passe un petit môme... La métamorphose morale, et même le point de vue du gars, constitue au final le sujet même du film : apprendre à regarder "à côté", sans attendre forcément l'événement (la mort de la vieille), attraper les instants, la nature, la lumière, les visages...

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L'"histoire" est donc déjà intrigante, cachant ses pistes, ne libérant ses billes qu'à travers des ellipses, et laissant le spectateur sur des questions plus que sur des réponses. Mais Kiaro l'opacifie encore par un choix de mise en scène très radical : il ne va filmer (pratiquement) que son acteur principal, mettant l'essentiel de ce qu'il voit, y compris les personnages autres, dans le hors-champ. A l'exception de quelques personnes-clés, qui vont profondément participer à la métamorphose de son regard (un enfant, un instituteur, un médecin), tout est occulté de l'écran, tout est au mieux regardé de très loin, ou dans une sorte d'obscurité, ou carrément hors du cadre. L'acteur principal par contre (Behzad Durani, d'une subtilité épatante) occupe le centre de chaque séquence, avec sa fébrilité, sa bougonnerie, ses inquiétudes, qui se transforment peu à peu en sagesse. Le monde semble tourner autour de son exigence, et de l'étroitesse de sa vision. Tourné pratiquement entièrement en plans larges, souvent très répétitifs, le film joue avec une force extraordinaire sur le contraste avec des très gros plans (le mec qui se rase face caméra) ou des scènes entrevues dans le clair-obscur (la sublime scène de l'étable, où le regard du protagoniste, tout à coup, change par la grâce d'une jeune fermière : c'est la seule scène intérieure). Ce dispositif opère un miraculeux sentiment de distance/présence, si bien qu'on se trouve devant un objet qui souflle le froid et le chaud dans le même instant. A l'image de son héros, Kiarostami regarde le monde comme un entomologiste sévère, et en même temps comme un être en admiration devant la nature et les hommes, et devant la poésie, l'une des thématiques les plus prégnantes du film. Et c'est toute la beauté de la chose de voir un cinéaste remettre en cause son regard en direct devant nous. Sa composition des cadres force en tout cas le repect, entre ces plans sublimes sur la nature et ces scènes labyrintiques dans le village, et cette mise en scène mathématique trouve constamment sa justification dans le sens du film. Encore un chef-d'oeuvre.

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A tout Kiaro

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21 juillet 2017

France Société anonyme d'Alain Corneau - 1974

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On n'a pas vu de films d'Alain Corneau depuis plus de 11 ans, au vu du sommaire shangolien, il était temps. Ou pas, certes. En tout cas, avec ce premier film, on est gâtés... Pour tout dire, on est même exsangue à la suite de la vision de cet OVNI proprement aberrant. On ne sait pas trop si Corneau, affublé de Jean-Claude Carrière à l'écriture, a voulu réaliser une sorte de Buñuel français, et dans ce cas-là on prend le film comme un manifeste surréaliste (tout boiteux) ; ou s'il se prend au sérieux, et dans ce cas-là on est carrément dans le nanar grand crin, qu'on regarde bouche bée avec un tic nerveux aux paupières. Si on regarde la première scène, on penche plutôt pour la première option, et on constate que Corneau, dès son premier film, est déjà bien en place niveau réalisation : une femme nue, filmée de dos, qui traverse des couloirs déserts et des salons bourgeois, accompagnée d'une musique complètement décalée (de Michel Portal), pour déboucher finalement sur une salle d'hôpital où gît un homme endormi ; incrustation d'une date (on est en 2222, premier rictus involontaire), insert très rapide sur la femme qui s'ôte un peu de maquillage sur la fesse, elle tapote un tube, pousse un bouton et le gars se réveille. C'est intrigant à fond, très joliment filmé, on se frotte les mains en se disant qu'on a trouvé un trésor caché du cinéma français.

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La suite nous fera ravaler nos espoirs. A partir de là, le film explose dans tous les sens, aussi bien au niveau du scénario que de la mise en scène. Michel Bouquet est un magnat de la drogue (deuxième rictus) maintenu en vie jusqu'à aujourd'hui et qui raconte son histoire, et notamment sa lutte contre la légalisation par l'Etat de la drogue, Etat qui veut en faire un produit marchand rentable alors que Bouquet veut lui conserver son statut libertaire. Ça, on le comprend vaguement. Pour le reste, le grand n'importe quoi force le respect : des scènes incompréhensibles, complètement déconnectées les unes des autres, qui peuvent montrer par exemple une jeune fille enlevée puis rendue aussitôt à sa mère (pourquoi ?), un malfrat se faire arrêter volontairement puis se retrouver libre deux secondes après (qu'est-ce que ?), un dealer foutre de la mort aux rats dans son produit (gfje%ferµµ+ ?), et tout un tas de scènes balancées au petit bonheur la chance, qui nous font complètement perdre le fil de la chose. On se retrouve devant un objet absolument improbable, rempli d'acteurs en-dessous de tout (dont la plupart ont un accent entre le flamand et le tchèque), jouant des trucs impossibles : regardez comment Allyn Ann McLerie (qui ça ?) contemple froidement une série de donzelles pratiquant des pipes, comment Roland Dubillard (un poème à lui tout seul) joue le mec empoisonné, ou comment Francis Blanche oblige une nana à poil à attraper une bague avec sa bouche dans une merde de chien, pour comprendre ce que je veux dire. Vous remarquerez qu'il y a beaucoup de femmes nues dans le film. Oui, c'est en plus assez complaisant, voire légèrement concupiscent ; on mettra ça sur le dos de l'époque, et sur la nécessaire envie de Corneau d'attirer du public. En tout cas les rires du début se transforment en consternation profonde, et on termine la chose un doigt sur le téléphone pour appeler les urgences, en ayant envie de torturer durablement Michel Portal, et avec une pointe de gêne pour ces acteurs par ailleurs attachants (Desarthe, Ceccaldi, Vitold) contraints ici à faire n'importe quoi.

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20 juillet 2017

Harry, Un Ami qui vous veut du bien de Dominik Moll - 2000

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J'ai voulu vérifier que mon peu de goût pour ce film à sa sortie se confirmait bien 17 années plus tard ; c'est fait. Dominik Moll, c'est vrai, a au moins eu le mérite de relancer, aux temps où la mode n'y était pas du tout, le genre du thriller en France. On lui en sait gré. A sa suite, des tas de gens se sont engouffrés dans la brèche, et notamment Gilles Marchand, auteur du scénario. Cette partie historique terminée (admirez la construction de ce texte), passons maintenant à la partie critique. Les deux bougres se donnent du mal pour rendre leur scénario profond et intelligent : un type (Laurent Lucas), écrivain raté, a renoncé avec les années à ses ambitions, s'est rangé dans son petit confort bourgeois, a épousé Mathilde Seigner (là est la partie la plus effrayante, finalement) et vit sa vie médiocre entre des parents envahissants, des gamines bruyantes et des dettes incessantes. Il va alors rencontrer par hasard celui qui va cristalliser sa lose-attitude, Harry (Sergi Lopez), ancien camarade de lycée, qui se trouve être à peu près tout ce que Michel n'est pas : riche, sexué, sûr de lui. Et surtout admiratif des écrits de jeunesse de Michel, et bien décidé à le relancer sur cette voie. Très vite, l'ancien camarade devient dangereux... On n'est pas dupe : Harry n'existe sûrement pas, et n'est que la projection fantasmée de Michel sur ses ambitions perdues, le vecteur qui va faire que ses inspirations littéraires vont enfin se libérer, celui qui projette tous les fantasmes (de sexe, de liberté, de richesse) auxquels il a renoncé. Tout en restant un thriller, le film est gentiment symbolique, multipliant les scènes de plus en plus angoissantes pour mieux servir son discours : un homme réapprend la liberté.

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C'est bien joli, mais Moll, obnubilé par son scénar, oublie qu'il est censé réaliser un film, et en plus qu'il doit être flippant. Sur-explicatif, annihilant toute ambiguité par des scènes lourdaudes en diable, le film annonce la couleur dès le départ : Harry est un monstre froid, et Michel un mouton. Moll dirige ses acteurs au plus court : Lopez, suave et vénéneux, ne laisse absolument aucune place au trouble ; sa femme (Sophie Guillemin) est une conne sexy parfaitement invraisemblable ; l'entourage de Michel, insupportable, entre sa femme hyper-normative, ses parents énervants et ses enfants (affreuses petites actrices) stressants, sont de la chair à canon facile ; et Lucas, en brave benêt hébété, passe à côté du seul rôle un peu intéressant du film. Ce gros défaut de direction d'acteurs rend tout le film hyper-lisible et jamais effrayant, surtout que Moll use et abuse de lumière par en-dessous et de musique pseudo-hermannienne beaucoup trop explicatives. On regarde Harry prendre tranquillement le pouvoir sur tous ces gens en se disant que ceux-ci sont bien aveugles, ou bien veules, pour se faire avoir aussi facilement. Quant aux scènes-clé (le meurtre des parents, la fin), elles sont gâchées par une mise en scène appuyée. Le gars a voulu plaquer du réalisme social sur un film fantastique, c'est faire entrer un carré dans un rond. Il avait de la place pour fabriquer un film fantastique pur, fantasmé, onirique, ou pour un polar ambigu (par exemple, en cachant les meurtres, en laissant toujours un doute sur les actes de Harry) : il a choisi de ne pas choisir et nous donne un truc qui nous empêche de penser, fermé par tous les bouts.

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19 juillet 2017

Qu'est-ce que la Dame a oublié ? (Shukujo wa nani o wasureta ka) (1937) de Yasujiro Ozu

Une comédie légère du père Ozu qui fonctionne parfaitement grâce à la parfaite alchimie entre un oncle, Komiya, (Tatsuo Saito dont la finesse du jeu n'a d'égale que celle de sa moustache) et sa nièce Setsuko (la pimpante Kayoko Kuwano). Cette dernière apporte toute sa jeunesse et sa modernité au sein du couple que forme l'oncle avec sa femme un peu coincée et stricte. Les quelques séquences, également, entre nippones qui jouent à la Desperate Housewives - en avance sur son temps Ozu, bien sûr...-, ainsi que celles qui mettent en scène un étudiant avec la nièce ou avec des écoliers sont toujours parfaitement enlevées et teintées d'humour.

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Komiya est un docteur pépère qui ne perd pas une occasion pour tromper la vigilance de sa femme. Il lui échappe le week-end en lui disant qu'il part faire un golf alors qu'il rôde dans un bar pour boire tranquillement son sake. Il trouve rapidement en sa nièce - mineure et pleine d'entrain - une alliée de choc avec laquelle non seulement il trinque mais qu'il entraîne aussi dans des maisons de geishas, en tout bien tout honneur. Lorsqu'elle rentre passablement ivre à la casa (de bonne compagnie la chtite Setsuko), elle se prend une rouste par sa tante, et son oncle feint d'en remettre une couche lors d'une scène du meilleur comique. Seulement la tante ne tarde pas à apprendre que son mari lui a menti, commence à monter sur ses grands chevaux et la nièce de pousser le Komiya à la rébellion : ce dernier retourne une baffe à sa femme (chez Ozu, cela équivaut à 5 ippon, 24 yuko et 12 wasari) pour la remettre à sa place avant de s'excuser platement (sa femme accepte cette baffe et en plaisante finalement avec ses amies, comme si son mari prouvait ainsi sa "virilité" : c'est très limite, avouons-le au passage. Bien qu'elle semble ensuite faire preuve d'un peu plus de "compassion" ou d'empathie envers les autres, il y avait d'autres moyens moins violents pour lui rappeler ce qu'elle avait "oublié" - pour faire référence au titre). Cela dit l'oncle, qui regrette son geste, tout de même, explique à sa nièce (qui le tance d'avoir demandé pardon, un peu garce la chtite), que dans un couple, il faut savoir parfois feinter, faire croire à sa femme qu'elle a raison, pour mieux arriver à ses fins (malin le Ozu, sous ses petits airs de ne pas y toucher). La nièce semble retenir la leçon en en discutant à la cool avec l'étudiant, une scène qui annonce leur futur mariage. Dans le même temps, Komiya et sa femme semblent définitivement rabibochés et l'ultime séquence est remplie d'allusions ultra coquines qui surprennent un poil dans l'univers ozuesque...

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Qu'elle soit passablement bourrée, qu'elle feigne de se faire engueuler ou qu'elle déplie ses jambes sans aucune gène sur le tatami, la grâce de Kayoko Kuwano est un régal. Il y a également cette très jolie scène où Ozu suit ses pas et ceux de l'étudiant (le paisible travelling avant du Maître), marchant de concert dans la rue : le flirt est engagé, avant même que des paroles soient échangées. Le poids des images... Pour ce qui est des "mots", avant chaque séquence dans le bar, on a droit à cette citation de Don Quichotte: "Je bois pour célébrer certaines occasions, je bois aussi quand il y en a pas" (traduction très libre, hum...) qui apporte son petit lot de philosophie roublarde. Inspiré de toute évidence par les comédies américaines, Ozu se plaît à enchaîner les répliques ponctuées de petites réflexions vachardes, tout en confrontant les générations : ce subtil mélange de tradition et de modernité sur lequel il ne cessera de revenir dans son oeuvre future.   (Shang - 05/09/08)

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Je vais avoir du mal, puisque mon compère a parfaitement noté les qualités (c'est frais, léger, très bien joué) et les défauts (c'est douteux au niveau du regard sur le couple, c'est très mineur) de ce Ozu. Ajoutons, pour faire semblant d'avoir quelque chose de plus à dire, qu'une des thématiques ozuesques trouve là un de ses meilleurs exemples : celui du dialogue possible ou impossible entre les générations, la complicité entre la jeune fille et son oncle se teintant des espiègleries de la jeunesse. Bien beau couple, en effet que celui-ci, et on est étonné par la modernité du regard d'Ozu sur la jeune fille, qui se beurre la gueule sous le regard mi-effrayé mi-admiratif du vieil oncle. On note aussi ce premier plan très curieux, un travelling avant embarqué sur le phare d'un voiture qui occulte les trois-quarts de l'écran, ainsi qu'un très beau montage dans les scènes dialoguées, le gars est vraiment le maître de ce côté-là. Après, oui, on est plus dubitatif devant les élans machistes du film (que le titre, français en tout cas, rappelle avec de gros sabots bien lourdauds), on sait que Ozu sera beaucoup plus moderne et émancipé par la suite. Pour le reste, relisez le texte de mon compère, tout y est.   (Gols - 19/07/17)

sommaire ozuesque : clique là avec ton doigt

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Big Little Lies de David E. Kelley - 2017

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Jean-Marc Vallée n'est pas un cinéaste qui nous a franchement enthousiasmés sur Shangols, mais il regagne indéniablement des points avec cette série finaude. Le voilà en effet qui revient par la petite porte et convainc beaucoup plus que quand il s'attaque au cinéma. Certes, ce n'est pas la mise en scène qui épate le plus dans Big Little Lies, mais tout de même : Vallée parvient à dynamiser cette histoire, et, si on ferme les yeux sur quelques chichis de réalisation (des flash-backs merdiques et des rêves à la con), on peut même reconnaître au bougre un bon savoir-faire et une science du montage vraiment parfaite.

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On se dit quand même que Vallée n'a peut-être pas eu non plus toute la place pour s'exprimer. Il a à diriger une bande de filles qui n'ont pas grand-chose à prouver au niveau de la grosse tête, et qui sont par ailleurs productrices de la série, ce qui annonce un film à elles seules dédié. Et c'est vrai : elles font toute la beauté et tout l'intérêt de Big Little Lies. Peu importe ce qu'on nous raconte, et même comment on nous le raconte. Le plaisir du film est de regarder bosser Reese Witherspoon, Nicole Kidman, Shailene Woodley et Laura Dern, impeccable casting de desperate housewives qui trouvent ici un écrin parfait pour leur subtilité. La série commence effectivement comme Desperate Housewives : une petite ville, une poignée de mères de famille concernées, avec toutes leurs problèmes de couple et de bourgeoises, qui parce que la pièce qu'elle a écrite menace d'être censurée, qui parce que sa relation avec son mari ne peut se faire que dans la violence, qui parce qu'un lourd passé de femme violée n'arrive pas à s'effacer, qui parce que le confort bourgeois la travaille... Là dessus arrive un dramuscule, la petite étincelle qui va mettre le feu au poudre de ce baril de dynamite féminin : une fillette se fait agresser à l'école par un de ses camarades. C'est le début d'un jeu de jalousies, de rancoeurs, de petitesses, dans lequel les hommes aussi vont se retrouver impliqués par la bande, et qui va se terminer par un meurtre. Car mort d'homme (ou de femme) il y a, on nous l'annonce dès le départ ; mais il faudra attendre les dernières minutes du dernier épisode pour savoir qui est mort.

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On imagine que sur une idée pareille, le film ne peut pas aller très loin. C'est tout le contraire. La tension monte doucement, et on se retrouve complètement impliqué dans ces querelles de village, ces combats de coq puérils, ces manipulations perverses, on se passionne pour les invitations à l'anniversaire d'une fillette de 4 ans, on tremble devant les histoires de divorces mal digérées. A cela un seul responsable : le jeu des comédiennes. Éblouissantes. Witherspoon aborde un rôle très difficile frontalement, avec son énergie héritée de la comédie, et est parfaite dans le tempo : agaçant et hystérique, son personnage gagne peu à peu en profondeur, et on ressort bizarrement touché par cette furie. Shailene Woodley est géniale en femme normale, Laura Dern en amère sorcière hantée par ses sautes d'humeur. Mais c'est Nicole Kidman qu'il faut saluer le plus bas. Si on peut tiquer au départ de la voir affublée de deux jumeaux dont elle pourrait être aisément la grand-mère (les coquetteries des actrices américaines vieillissantes), on est absolument ébahi ensuite par la justesse extraordinaire de son jeu, qui ne tombe jamais dans le cabotinage, qui reste toujours d'une magnifique sobriété. Regardez juste l'épisode 8, et sa confrontation avec la psy : elle irradie la scène, avec une précision de gestes, une vérité de chaque seconde, alors qu'elle a à jouer une partition très difficile, toute en subtilités. Qu'elle se déplace légèrement sur son canapé, qu'elle esquisse un geste maladroit vers son visage, qu'elle ménage un lourd silence, elle est géniale, à cheval entre un savoir-faire de vieille briscarde et un naturel de jeu proche de l'improvisation. Avec une telle Rolls, Vallée n'a plus rien à faire, qu'à se contenter d'attraper les infimes détails de ce jeu qui devrait valoir à son auteur tous les Oscar jusqu'à la fin de sa carrière. On a l'impression que les acteurs masculins sont entièrement au service de ces miracles, transformant peu à peu la série, d'ironique qu'elle était, en manifeste féministe, ce que confirme la très belle fin. Une belle série tourmentée.

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16 juillet 2017

Les Carrefours de la Ville (City Streets) (1931) de Rouben Mamoulian

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C'est avec un plaisir non dissimulé que l'on retrouve un Gary Cooper dans sa trentaine, beau comme un camion de pompier, et la jeunette Sylvia Sidney alors toute jeune débutante à Hollywood : ils sont à l'affiche d'un film de gangsters de fort bonne facture, le gars Mamoulian cherchant ici ou là à apporter une jolie petite touche artistique à la chose. Alors oui, certes, le déroulé est un brin convenu (Gary et Sylvia s'aiment : elle est la fille d'un gars du milieu qui traficote et se retrouve injustement en prison à cause du pater. Gary, type honnête et droit, va rentrer dans le petit gang pour réunir suffisamment d'argent nécessaire pour sauver la belle) mais il est bon de voir nos deux tourtereaux gentiment flirter en bord de plage ou encore d’observer la bonne mie Gary jouer au dur quand il s'agit de jouer les héros salvateurs. Il y a dès le départ plein de petits détails de mise en scène qui donnent automatiquement le sourire (l'ombre de Pop (Guy Kibbee) qui fond sur sa proie grâce à un subtil jeu d'éclairage) ; la discussion en off, plein de sous-entendus, entre Pop et la petite amie d'un truand alors même que Mamoulian filme deux statues de chats hiératiques (ces deux affreux-là, ils n'ont pas besoin de dessins ni d'être particulièrement expressifs pour se comprendre)...) et l'on entre dans l'intrigue tout en douceur. Les multiples clins d'oeil que nous adresse dès le départ du film la mignonnette Sylvia Sidney permettent tout autant de mettre le spectateur en confiance même si rapidement la bougresse se retrouve dans une position des plus délicates.

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Arrive donc un Gary qui après avoir joué les petits mectons guère ambitieux se frotte à la pègre. Comme notre homme tire plus vite que son ombre (il bossait dans un stand de tir dans une fête foraine), il ne craint guère les porte-flingue du Big Boss et notre homme prend rapidement un certain plaisir à péter les barrages des gangs opposés (Gary est dans le trafic de bière ce qui nous le rend d'autant plus sympathique). Gary, qui monte vite en grade, se la joue un peu avec ses manteaux en poil de belette et sa grosse bagnole. Il parvient malgré tout à nous arracher une larme lorsqu'il vient rendre visite à la Sylvia incarcérée (ce terrible grillage qui les sépare et ce déchirant baiser au goût de fer rouillé qu'ils échangent - j'en ai encore le cœur tout déchiré sous mon tee-shirt Puma) ; heureusement, il nous rend rapidement la patate lorsqu'il vient l'accueillir avec la manière à sa sortie de prison. Un problème se résout mais un autre pointe rapidement à l'horizon pour nos deux jeunes gens : le Big Boss qui aime les jeunettes craque pour la lady Sylvia. Gary remplace son regard de velours par un regard noir tout en cuir (non, mon gars, ça, c'est pas touche) mais on se doute bien que le Big Boss ne va pas si facilement se faire humilier devant le reste de ses gars... Sylvia dans un premier temps de séduire ce grand con pour calmer le jeu (la menace plane sur elle, superbe sens du cadrage dans cette séquence où elle est au téléphone dans cet immense appart) avant que le héros Gary soit obligé de sortir le grand jeu (jolie petite virée en bagnole pour que les hommes de main du boss se fassent pipi dessus)... Je dis rien mais cela sent à plein nez le happy end. Belle petite romance aux accents très borzagiens entre nos stars, sur fond de règlement de compte gangstérien joliment filmé en ce tout début des années trente. Parfait pour une petite soirée rythmée par le chant des grillons.

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14 juillet 2017

Moby Dick de John Huston - 1956

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Huston ne manque pas d'ambition en adaptant le roman le plus complet, le plus beau et le plus profond de son pays. Parvenir à restituer tout ce qui fait le Moby Dick de Melville au cinéma semble totalement infaisable : c'est à la fois un grand roman d'aventures à suspense, un documentaire très précis sur les baleines et une métaphore sur notre rapport à Dieu, allez boucler ça en deux heures de temps. Mais mine de rien, si Huston est très loin derrière la richesse du livre, il parvient toutefois, avec l'aide précieuse et sur-intelligente de Ray Bradbury au scénario, à rendre compte de toutes ses facettes ou presque. Étonnant de voir comme le vieux païen qu'est Huston parvient à parler ainsi de l'angoisse métaphysique d'Achab, à la rendre presque concrète, tout en restant fidèle à son cinéma viril, terre-à-terre, sans chichis. Il réalise en tout cas, contre toute attente, une excellente adaptation du bouquin, qui en donne en tout cas un aperçu assez complet et donne envie de s'y plonger.

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Très attentif aux détails, que ce soit dans les décors, dans les costumes, dans les accessoires, Huston raconte donc une nouvelle fois les aventures d'Ismael (Richard Basehart, beaucoup trop âgé pour le rôle, mais qui s'en tire plutôt très bien), dernier témoin vivant de l'odyssée du Pequod, dirigé par le mystérieux capitaine Achab (Gregory Peck, petite erreur de casting à mon avis, pas les épaules pour une telle ampleur). Le gars embarque son équipage entier, qui lui voue un culte presque mystique, dans la recherche de Moby Dick, baleine blanche qui lui échappe toujours, et qui lui a laissé de nombreuses séquelles sur le corps, le faisant presque fusionner physiquement avec la bête. Léviathan biblique autant que über-gibier, elle cristallise sa fureur, sa folie, son obsession, ainsi que son rapport au cosmos et à Dieu : on comprend vite que le combat d'Achab est un combat contre Dieu lui-même, un défi lancé à la mort, un acte mégalomaniaque insensé contre le créateur lui-même. Et qu'il ne peut que se solder par un échec. La fatalité pèse sur cette équipée, une sorte d'angoisse existentielle transformée en film d'aventures grand crin. Dès les premières images, avec cet Orson Welles bigger than life, qui vient vociférer l'histoire de Job devant ses ouailles, on sent que le film raconte plus qu'une chasse à la baleine. Et il ne cessera pas de ramener cette histoire dans la mythologie, comme le faisait (beaucoup plus longuement et profondément) Melville, à grands coups de monologues tourmentés d'Achab, de très beaux moments de suspension mystique, de petites scènes secrètes mettant en scène l'Homme face à la sauvagerie de la Nature. Jusqu'à ces scènes finales, spectaculaires, de confrontation avec Moby Dick : des effets spéciaux majestueux, et une façon très puissante de mettre en scène les éléments et la petitesse des êtres en leur sein.

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Car le film est aussi éminemment fun, grâce à ses acteurs, grâce au choix de tronches (Queequeg, le mousse), grâce au sens éternel de Huston pour le spectacle pur. S'il sait s'arrêter pour laisser place à la réflexion ou aux saynètes du quotidien parfaitement perçues, il envoie sévèrement du steak dans les moments-clé. Il sait également tenir compte de l'aspect documentaire du roman, montrant comment on découpe de la baleine, comment on monte à un mât de misaine, ce que lisent les marins, etc. Il sait rendre très tendues certaines scènes, comme ces cris d'oiseaux presque fantastiques qui précèdent le saut de la baleine, ou cet homme qui tombe, raide, dans la mer et qu'on oublie aussitôt ; ou encore ce passage, sidérant, où une lumière verte s'empare de tous les objets du bateau, et qui fait vraiment verser Moby Dick dans le fantastique. Bref, on a là un petit chef-d'oeuvre d'intelligence, une adaptation très valable, et un film satisfaisant à tous les niveaux de lecture.

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Huston ? Nan mais allô Huston ? Clique

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