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Là, Shangols est plus que jamais à la pointe du pointu. Voici un court inédit de JLG, qui a une bien curieuse histoire : réalisé en 1981 dans les studios énormes de Coppola (on reconnaît, ce me semble, les décors de One from the Heart) pour un projet pharaonique qui n'a jamais vu le jour, il a été repris par Godard pour son expo à Beaubourg en 2006, qui n'a pas non plus vu le jour ; aujourd'hui, la seule trace visible est ce plan volé (mais consenti par le maître) qui filme un écran de télé diffusant le film à deux mètres de distance. Inutile de dire, donc, qu'on a du mal à regarder à sa juste mesure ce film qui, malgré tout ça, semble absolument splendide.

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Ca commence "classique" avec une petite scène où on découvre Konchalowski en plein tournage. Toute l'équipe l'attend sur le plateau, mais lui préfère feuilleter un livre sur Cézanne, pour y piocher quelques sentences typiquement godardiennes, dont : "Cézanne ne savait pas ce qu'il allait peindre avant de commencer à peindre" (traduction de l'anglais personnelle). On comprend déjà, à l'écoute d'une telle phrase, ce que le projet du film de Godard avait d'inquiétant pour ses producteurs. On y assiste à une sorte d'éloge de la lenteur et du hasardeux en matière de création : un plan vraiment très impoli où Godard s'extrait clairement du processus de création ordinaire (on voit ça et là des techniciens s'agiter autour de ce nid de tranquillité constitué par l'homme et son livre). Voilà une des premières apparitions de l'ermite qui s'effacera vingt ans plus tard au profit d'une rêverie littéraire solitaire.

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Puis, tout à coup, changement d'ambiance. Nous voilà sur le fameux plateau de cinéma, en plein tournage d'un plan qui à première vue a l'air gigantesque : une grue aux mouvements complexes filme une star fatale éclairée dans un contre-jour grandiose. On pense aux premiers plans du Mépris, on pense aussi à ce sublime travelling dans Passion ; c'est la même force, la même émotion d'être immédiatement plongé dans un de ces photogrammes immortels qui font la légende du cinéma. Godard sort les grands moyens, profite de ce grand barnum hollywoodien pour filmer enfin ce plan mythique qu'il cherche depuis longtemps : une icône, une caméra qui la filme, une équipe qui la regarde... Première pause pour régler un problème de costume, puis le tournage reprend... et là, c'est extraordinaire : au lieu de recommencer cet énorme mouvement, Godard éteint tout, resserre son cadre sur deux comédiennes, et crée un tableau de Georges de la Tour là où on attendait qu'il lâche la cavalerie. L'intimité est totale, l'épure du plan saute aux yeux, et là aussi c'est une déclaration d'amour au cinéma d'une simplicité totale : au milieu de cette énorme machine qu'est la fabrication d'un plan, le cinéaste touche à l'intimité la plus fragile, en extrayant justement toute la lourdeur de l'équipe, du mouvement de caméra, de la lumière. Comme éclairé à la bougie, ce plan est d'une beauté sidérante, même vu à deux mètres de distance sur la télé de Godard ; quand Konchalowski revient pour régler doucement une lumière qui tombe sur la main, on reste happé par la douceur de la chose, par ce moment de suspension magique.

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Ensuite, retour plus anecdotique à l'équipe de cinéma qui règle à nouveau un plan compliqué, histoire de vraiment faire de ce qui précède une parenthèse enchantée. Incorrigible, le père JLG : c'est quand on lui donne les plus gros moyens qu'il se met en tête de réaliser son film le plus épuré, comme une moquerie en direction de ceux-là même qui le financent. Une moquerie en direct, frontale et cinglante ; mais si c'est pour aboutir à une telle beauté, même sur quelques secondes, on veut bien confier son carnet de chèques à Godard quand il veut. Une Bonne à tout faire est un film qu'on ne verra peut-être jamais : je ne peux donc qu'en conseiller cette vision clandestine inoubliable.

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