Je vois certains d'entre vous blêmir de jalousie (tiens, ne serait-ce pas Gols juste là-bas, dans le coin de la salle, près du radiateur ?)  en vous demandant : mais comment se fait-ce ? Ce truc est invisible ! Oui, bon, tout l'honneur en revient, une nouvelle fois, à l'équipe de KG, mais brisons là... On aurait presque l'impression de violer (une fois n'est pas coutume) l'intimité du sieur puisque cette vidéo est une "lettre filmée" qui s'adresse non point à nous mais au TNS, le Théâtre National de Strasbourg (avec lequel, sans entrer dans les détails, JLG voulait collaborer et dont il reçuT plusieurs refus cinglants - apparemment surtout des étudiants) ; on pourrait également se risquer à aller plus loin dans cette idée "d'intimité violée" - l'art du double langage de JLG - puisque, apparemment, "pour la petite histoire" le cinéaste venait également de subir un râteau de l'aspirante actrice Bérangère Allaux avec laquelle il travailla sur Forever Mozart... Mais, bon, je n'y étais point et fi d'extrapolations, parlons de l'oeuvre en tant que telle.

Composée en trois parties (mais sans doute tournée en un seul plan-séquence), en trois actes (plan pied, plan "genou", plan américain - à chaque fois il s'allume une nouvelle clope alors que les trois mots du titre, dans un design godardien, s'affichent), cette vidéo nous montre Godard qui s'adresse face à la caméra en piétinant - comme un simple débutant sur les planches, un amoureux éconduit embarrassé ou simplement pour battre le rythme ?... - : il "chante" sa complainte de troubadour du cinoche sur un petit air d'accordéon et disons-le tout de go, le gars sur lequel on pensait tout savoir, le gars dont on pensait avoir tout vu (ou presque) est diablement émouvant, touchant comme jamais même, oserais-je. C'est un texte-poème qu'il a indéniablement écrit lui-même : il y évoque sa tristesse, son amertume de s'être vu refuser cette collaboration, cette "relation" (terme qui serait surement plus juste, vu l'intime conviction qu'il y met - et ce pour des raisons sans doute déjà évoquées ci-dessus). L'homme semble mettre son âme à nu avec une simplicité et un manque de roublardise, de cynisme rare. Morceaux choisis (notamment sur cette "duplicité" du langage) sans vouloir gâcher le plaisir et surtout toute l'émotion qui se dégage de la "chose" lorsqu'on a la chance de la visionner dans son intégralité - je viens de le faire trois fois de suite et à chaque fois le plaisir et la force restent la même.

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"O vous jeunes maîtres et maîtresses
Acceptez la complainte d'un voyageur
Qui poursuivit une princesse
Dans un théâtre - Ciel quel malheur !"

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"Je ne sais pourquoi doux camarades
Faut-il tellement que je supplie
Et vous jeunes et belles amies
Pourquoi faut-il que je mendie"

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"La parole sort de la bouche
Peut-on l'embrasser ma très chère
Avant que tu prennes la mouche
Et réclame comme le putois
Que la vie privée est force de loi"

JLG est grand, magique et éternel (il vient de passer le cap des 83 ans le bougre, ou 183, je ne sais plus) - je me permets pour une fois de le dire à la place de mon camarade. Sous le charme, totalement, tendrement, etc...   (Shang - 22/01/13)


Vert de jalousie je fus à la découverte de cet article de Shang, qui parvient quand même à dénicher des Godard que même Godard n'a presque pas vus ; mais rose de plaisir je suis à la découverte de ce film ravageur. Ce qui fait une moyenne (genre marron ? bon, passons). Que dire de plus, à part que c'est fulgurant, et que c'est peut-être le Godard qu'on préfère, celui qui s'exclut du commerce des hommes et fabrique tranquillement ses petits objets hors de tout. Certes, ce film est dicté par la colère et la déception, et on peut considérer qu'il s'agit presque d'une commande, à la rigueur d'un film "interne" (destiné au TNS et qu'à lui). N'empêche qu'il y a dans ces quelques minutes toute la beauté que sait atteindre JLG quand il se laisse aller à la simplicité, à la modestie. Je pense comme Shang qu'il s'agit en fait d'un plan-séquence, on entend d'ailleurs Godard se recadrer et écraser sa clope dans les noirs. J'ai adoré d'ailleurs cet aspect artisanal : il est seul et fait lui-même les zooms et les cadres sur lui-même qui fait l'acteur. La sensation de véritable solitude face au monde des humains en est d'autant renforcée, impression encore augmentée par la pauvreté du décor (une vague pièce sans caractère, dont on a du mal à deviner la fonction) et la simplicité du procédé, (JLG a son texte posé sur une table et ne cache pas le fait qu'il s'agit d'une lecture, d'un message immédiat, dicté par l'instant).

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Et puis il y a ce texte, modestement déguisé en petite comptine lancinante, et qui comporte son lot d'obus godardien. C'est bien simple, on a presque l'impression, malgré le contexte très limité de la situation, qu'il pourrait s'agir d'une profession de foi du Jean-Luc, un de ces films-testaments comme il peut en réaliser parfois (son adieu à Rohmer avait quelque chose de ça aussi, alors qu'il s'agissait là aussi d'un "film pour l'occasion"). "Vous qui chaque soir sous l'oreiller / Claudel Artaud Molière trouvez / Antigone et Lorenzaccio / Des fois pensez à l'autre idiot / Ramant pour aligner trois mots" : tout y est, l'indignation, l'érudition, Dostoïevski et la déclaration d'exil. Godard joue à l'idiot d'ailleurs, avec cette façon presque autiste de dire ce texte, ce balancement incessant, ce costume faussement anodin (baskets lâches, chapeau informe). On dirait que c'est pris sur le vif, mais ça a l'air tout de même bougrement préparé. Un mélange d'immédiateté et de maîtrise, qui rend le film très émouvant ; surtout quand on devine, derrière la déception "professionnelle" (le TNS qui n'a pas voulu le suivre dans ses propositions, dans mes souvenirs, mais il faudrait relire le très bon bouquin de De Baecque), une déception plus profonde, amoureuse, artistique, générationnelle. Les petits jeunes (et la petite jeune) ne veulent pas de lui, et contrairement à son habitude (le cynisme ricanant de ses films colériques, genre Soigne ta droite), il use cette fois d'un ton feutré, en retrait, qui fait merveille. Une découverte géniale, Shang, sois béni...   (Gols - 28/01/13)

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