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1a : Y'a Personne et 1b : Louison
vlcsnap-2011-12-02-22h29m15s98Ça commence sur les chapeaux de roue avec ces deux épisodes disposés en miroir, et qu'on pourrait sous-titrer : "ceux qui ne savent pas parler et ceux qui savent" ("sur et sous la communication" est le deuxième titre de la série, et on en comprend le sens dès ces premières parties). Dans la première moitié, nous voici face à un groupe de chômeurs se livrant à un entretien d'embauche face à JLG. Le film est dur, brutal presque dans son discours tranchant : nous voici face au prolétariat qui ne pense pas, celui qui est dominé et restera dominé. Le film s'attache peu à peu à deux des candidats, une femme de ménage tout en retrait et en complexe d'infériorité, et un jeune soudeur volontaire : aux deux, Godard demande de montrer les gestes de leur travail, et pose la question de l'émancipation, de la révolte. Il y a à la fois de la dureté à écouter les questions subtiles et intellectuelles d'un Godard décidément très préoccupé par le peuple à cette époque, et de la tendresse à le voir attendre une réponse cohérente de la part de ces pauvres gens démunis. Car il y a de la tendresse, oui, à le voir ainsi tenter de filmer à tout prix les restes d'une gestuelle professionnelle, à la manière d'un Rossellini, à vouloir fixer dans le marbre les gestes ancestraux de l'ouvrier. Il pousse dans leurs retranchements ces gens en demande d'emploi, et c'est vrai qu'on est un pu gêné de les voir buter sur les concepts abscons du maître (comparer les gestes du soudeur avec ceux de l'écriture, interroger la femme de ménage sur ses compatriotes russes) ; mais il y a dans ce film une véritable indignation qu'on le sent désireux de transmettre à ces ouvriers spoliés, de sorte qu'ils fassent de ce film leur film, avec leurs mots. Constat d'échec aussi, puisque le dernier plan montre le soudeur ânonner un texte appris par cœur sur le statut de l'ouvrier, alors que JLG lui demandait de la spontanéité. Un épisode qui ne contient qu'un seul cadre, JLG hors-champ avec un bras en amorce, l'interviewé de profil face à lui, et un décor de bureau qui prend la moitié du champ (on laisse bien apparent l'aspirateur-arme du crime au bord du cadre), mais qui en dit très long sur les raisons pour lesquelles le prolo sera toujours mis bien profond par le patronat. Un film révolutionnaire, à coup sûr.
vlcsnap-2011-12-05-20h49m44s30En miroir, donc, Godard prend l'air pour sa deuxième partie, puisqu'il part interroger in situ un brave paysan de la Loire. Et là, les amis, c'est un autre son de cloche, puisque ce brave Louison s'avère être un excellent tchatcheur, très concerné par les problèmes économiques liés à son métier, très désireux de transmettre les beautés et les problèmes de son taff, et pas avare en théories politiques parfois audacieuses (il milite pour la "non-propiété" des sols, c'est pas rien). Il n'y a plus qu'un seul plan là-dedans (si on excepte les deux plans d'ouverture et de fermeture, anecdotiques, et le savoureux carton qui scinde le film en deux : "Oh spectateur, tu trouves peut-être que l'orateur parle trop, mais écoute-le : il est dans le vrai", de mémoire). Désarmé, Godard est presque muet dans cette partie, tant le gars est éloquent et jamais désarçonné par les questions du cinéaste. Là aussi, il montre les gestes de son travail ; là aussi, il pointe les problèmes (écologiques, économiques, européens, déjà), mais il le fait avec une vraie maestria et une pleine possession de ses moyens. A ce stade de la série, je ne sais pas encore quel est le projet global : si c'est de montrer comment le Verbe peut être l'origine ou la ruine d'une révolution, selon qu'il est plus ou moins bien utilisé, on peut dire que la démonstration est impeccable.

2a : Leçons de choses et 2b : Jean-Luc
vlcsnap-2011-12-06-22h54m53s50Cette partie 2A  parle surtout de montage, de collusions entre images et textes et de révolution, bien sûr. Ça commence sur quelques plans du quotidien, a priori banals, mais que la voix off (interrogée par un JLG faussement candide) se charge de rendre signifiants : vous voyez un lit ? non, c'est une table de montage qui met en rapport un homme et une femme (ou un homme sur une femme) ; vous voyez un type qui bosse en usine ? non, c'est un film porno pour tout public, les gestes du travail ayant un rapport avec ceux de l'amour, et l'indécence de la domination patronale pouvant être reliée avec celle de la femme par l'homme. La meilleure partie : vous croyez voir un gars qui promène son chien ? non, malheureux, c'est deux téléphones reliés entre eux par un fil, deux systèmes qui tentent de communiquer en circuit fermé. C'est jubilatoire de voir Godard disséquer ainsi la magie du montage, le système de projection du spectateur, et s'amuser avec le décryptage de l'image. Il en arrive, dans le dernier tiers,  à découper physiquement une image de sexe en "frontières" : qu'est-ce qui, dans ce plan, sépare l'homme de la femme, le couple de l'horizon, les jambes du tronc, etc ? A travers un exercice de style très technique (qu'est-ce qu'une image, et qu'est-ce quelle dit en elle-même ? qu'est-ce qu'un texte et un discours ?), c'est à un véritable travail de révolution que se livre notre pote Jean-Luc, qui garde décidément son petit poing levé dans ces années-là : l'image en elle-même ment, même la plus banale, et il importe de mettre à distance celle-ci (Brecht est la grande référence du film) pour savoir ce qu'elle dit du monde contemporain, pour savoir en quoi elle nous asservit à une pensée unique. Subtil exercice, finalement très emblématique de l'ensemble de la deuxième partie de carrière de Godard : jouer avec les images existantes, le texte écrit et parlé, réorganiser un matériau filmique pour qu'il puisse témoigner d'une sorte d'escroquerie mondiale de la communication. Un plan est toujours plus qu'un plan, il est un symbole (il compare d'ailleurs le plan à l'enterrement du marin du Potemkine qui a précipité la révolte ; on aimerait entendre Godard sur les gusses qui s'immolent en Égypte ou en Algérie de nos jours), et une occasion possible de soulèvement populaire. Bon, il est vrai que la partie centrale est un peu plus discutable, JLG se livrant à une surenchère de jeux de mots pas tous très probants. Plaisir de le voir flirter avec la pure rhétorique, mais ennui quand on se rend compte que les tentatives de correspondances verbales entre les concepts ne mènent finalement pas à grand-chose. On s'ennuie dans ces moments-là, malgré l'indéniable virtuosité dans le coq-à-l'âne61834203_p.
La partie 2B est plus austère, puisqu'il s'agit d'un seul plan fixe de 47 minutes sur notre gars Jean-Luc, à moitié enfoncé dans l'obscurité, et qui laisse libre cours à son goût pour la ratiocination à travers un quasi-monologue abscons. Une fois de plus, il parle de discours, de l'escroquerie politiquement correcte mise en place par les journaux, de la limite des mots, de l'impossibilité d'avoir une pensée politique dans les médias modernes ("Donnez juste 3 minutes quotidiennes sur le thème : Les Chinois vous parlent."). Pour prouver la vanité de l'image télévisée, il se livre à un exercice de provocation : parler, pendant une heure, à bâtons rompus, juste histoire de vérifier que les gens vont zapper. On sent une saine révolte dans ce discours souvent brumeux, pas très clair par endroits, souvent excessif voire mensonger (on a du mal à croire que "le mot le plus connu dans toutes les civilisations est le mot caméra"), et c'est ce qui fait l'intérêt de la chose : voir un dinosaure du cinéma aller au bout de son concept, quitte à saborder son propre film, son image, et lui avec. Les mots mystérieux qui viennent de temps en temps s'inscrire à l'image n'aident pas à la compréhension de l'ensemble. On en sort avec l'impression qu'il est nécessaire et bon que ce film existe, mais qu'on aurait aussi bien fait de ne pas le voir. En tout cas, ce "2B" en dit long sur ce qu'était JLG en 1976 : un vrai rebelle retiré du monde du spectacle, regardant son art de haut pour en critiquer le pouvoir, raillant la publicité, la télévision, le journalisme, pour mieux déifier le plan, le discours... et le marxisme, of course.

3a : Photos et Cie et 3b : Marcel
vlcsnap-2012-01-18-14h27m24s224Je vous sens piquer du nez, on se réveille et on attaque vaillamment ce nouvel épisode. Il est question dans celui-ci de photo, donc, de sa technique, de son éthique, et de son utilisation à effets de propagande. Éternelle question godardienne des différences entre film et photographie, entre image mouvante et image fixe, et nouvelle réflexion/travail pratique sur les effets de montage (les collusions entre les différents types d'images sont souvent impressionnantes, comme cet insert de photo de cul au milieu d'une image de guerre). Ça commence par 20 minutes de plan fixe sur une image terrifiante, celle de soldats exécutant à la baïonnette des prisonniers dans un stade. En voix off, l'auteur de l'image commente, froidement, techniquement : quel angle choisir, quelle pellicule, comment se placer, le "hors-champ", et la prédominance de cette image fixe sur le mouvement. Le calme et la technicité du discours sont d'autant plus terribles que l'image, qu'on nous donne à scruter jusqu'à plus soif, est horrible. Juste quelques mots viennent s'inscrire à l'écran, soulignant l'absurdité de toute tentative de mettre des mots sur l'horreur. Après cette longue intro fulgurante (qui annonce un des plus grands JLG, Je vous salue Sarajevo), le discours se perd un peu dans un catalogue de photos de presse qui tente la correspondance et/ou le hiatus : les starlettes côtoient le Vietnam, les people s'enchaînent sur des résistants pendus, des enfants mourant de faim laissent la place à des pubs frivoles, le tout sur fond de commentaire abscons. Bof bof la démonstration est non seulement déjà vue, mais en plus pas très valable si on s'en tient au côté "donneur de leçon" du texte. Pour finir, on s'enfonce dans un style que je nommerais "hein quoi que pour ?" avec ce couple coupé en deux dans tous les sens, souligné par des lignes dont on cherche un peu la signification. Parfois, notre Jean-Luc fait un peu son malin sur cette série, quitte à nous laisser loin derrière. C'est le cas avec cette partie.
vlcsnap-2012-01-09-13h24m47s242En parallèle, voici le 3b, un entretien avec Marcel, cinéaste amateur de son état, filmé ici en trois-quart dos penché sur sa table de montage, et interviewé par un JLG toujours aussi âpre à la question. Marcel, son truc c'est la faune et la flore de sa jolie montagne, il envisage même un film sur les quatre saisons (sur la musique de Vivaldi). Petit personnage attachant, désuet et solitaire, coincé dans son petit atelier, et bombardé de diapositives de ses récents travaux : paysages de neige, fleurs colorées, ambiances bucoliques. La particularité du bonhomme, c'est qu'il est assez réticent à l'auto-analyse, et que les finaudes questions de Godard le laissent quelque peu froid. Non, il ne voit pas trop le rapport entre chaîne d'images et chaîne de montage ; non, il ne fera pas les gestes de l'usine en montant son film ; non, il ne voit pas pourquoi les images qu'il met au panier (celles qui sont floues) devraient être sauvées ; et non, il ne mettra pas de la voix off sur ses images de nature. D'autres questions ? Du coup, la théorie godardienne se heurte un peu à un mur : on voit où JLG veut en venir, mais ça ne va pas très loin, et on laisse vite Marcel à sa flore et à sa solitude. Reste un joli montage alterné entre ce banc de montage, justement, et des images de toute beauté de la nature (images qui annoncent la plénitude des derniers films d'ermite de Godard). Cet épisode est comme apaisé, suspendu, moins "agressif" que les autres, et c'est tant mieux.

4a : Pas d'histoires et 4b : Nanas
vlcsnap-2012-01-18-10h47m41s8Le grand Sujet par excellence du cinéma godardien depuis toujours : les histoires, comprenez l'opposition entre la sacro-sainte trame
et l'Histoire du monde, et l'énervement toujours aussi énergique de JLG vis-à-vis de l'obligation de raconter des histoires alors que lui voudrait raconter l'Histoire. Bon. Cet épisode est malgré tout l'un des plus chargés en "trames", puisqu'on y voit simplement des embryons d'une dizaine d'histoires possibles, abordées toutes avec une certaine ironie. Une interview d'un écrivain, ma foi bien perplexe et hilare devant les interrogations de Godard ; un monologue de parent énervé posé sur l'image d'un adorable bambin ; une fillette qui ânonne quelques mots de son livre pour enfants ; une petite bande-dessinée ; un discours de Georges Marchais... Autant de (fausses) pistes destinées à nous montrer la profusions d'inspirations possibles, et la difficulté de "communiquer" (puisque tel est le sujet de la série) ces idées, de les rendre concrètes. Sous le style godardien, il est vrai que ces saynètes deviennent étranges, sibyllines et indéfinissables. Pourtant le charme agit, parce que l'opus n'est pas dénué d'humour (les questions provocatrices qu'il adresse à l'écrivain ne servent qu'à le déstabiliser et virent au n'importe quoi) et que la présence attendrie des enfants lui donne une légèreté qui manquait jusqu'ici. Du coup, bien partis pour sourire, on se marre franchement quand JLG redevient sérieux, dans la deuxième moitié : on y assiste à une dissection professorale d'une photo de bébé avec sa mère, le gars tentant de remettre les pendules à l'heure : ce qui est important, c'est la frontière qui sépare 1 et 2, le "fleuve" qui empêche la communication et en même temps fait que ça circule entre je et l'autre, ce genre de machins. C'est franchement hilarant de voir le gars jouer avec son crayon graphique à deux balles pour mettre des flèches et des croix à tous les coins de cette pauvre photo publicitaire, et égrener des pensées complètement tirées par les cheveux sur les rapports entre l'amour et la faim, entre l'adulte et l'enfant, etc. Cette partie se veut éminemment sérieuse, elle est un grand moment de burlesque, surtout dans cette pratique radicale du coq-à-l'âne et du jeu de mots dont le bougre a fait sa marque de fabrique. Sans nul doute l'épisode le plus fun, si tant est que ce mot-là puisse trouver sa place dans le vocabulaire godardique.
vlcsnap-2012-01-18-17h53m41s124Le même ton un peu narquois se propage sur l'épisode 4b, puisqu'on y assiste à un auto-foutage de gueule en règle. JLG choisit d'aller harceler quelques femmes à qui il va poser ses habituelles questions impossibles ; mais cette fois ça ne fonctionne pas du tout, ces dames mettant leur point d'honneur à ne pas jouer le jeu, ou à le jouer mal. Interviews inconsistantes, à côté de la plaque, ou carrément communication impossible quand il s'agit de poser des questions de géo à une fillette terrorisée : c'est la plantade, ce qu'une voix féminine (Miéville ?) ne se prive pas de faire remarquer à notre Jean-Luc. "Après des siècles de silence, normal qu'on ne puisse pas résumer la chose en une heure de radio", entend-on grosso modo, et c'est pas faux. Ceci dit, on aperçoit quand même des tranches de vie intéressantes, qui montrent une certaine époque : une mère-enfant qui rappelle les difficultés à se faire accepter, une prostituée qui donne des leçons d'hygiène ou parle des déviances sexuelles de ses clients, une mamie qui est au bord des larmes quand elle pense à sa fille qu'elle ne voit plus : à défaut de trouver quelque chose d'intéressant du point de vue théorique, la caméra de JLG parvient à capter des choses, du quotidien, du petit malheur ou du petit bonheur banals, et c'est déjà ça de pris. Mais avec ce constat d'échec assez sarcastique, on sent que la série est sur une pente dépressive, et que JLG est en train de sortir de lui-même la hache qui va saborder le projet, suicide dont le bougre est coutumier (saccager une commande pour montrer qu'elle est idiote).

5a : Nous trois et 5b : René(e)s
vlcsnap-2012-01-19-10h53m56s88Je vous confirme l'entreprise de sabordage avec cet épisode 5a, indubitablement le moins digeste de la série. Dans sa volonté de travailler sur la communication, il fallait bien que JLG réfléchisse un peu sur le silence lui-même. Résultat : voilà 50 minutes de silence, et si vous êtes pas contents, allez vous faire. Dire que ces minutes sont longues seraient en-dessous de la vérité, mais dans mon souci d'exhaustivité godardique, j'ai vu tout le bazar. J'ai donc eu l'occasion, à défaut de sons, de regarder les images, car images il y a bien heureusement. On voit deux couples se succéder, hommes et femmes en grande conversation qu'on imagine amoureuse vus les sourires et les petites poses de nos tourtereaux. Sur ce dialogue silencieux, le crayon de Godard écrit une longue lettre qu'un homme qu'on torture pour le faire parler écrit à sa fiancée. Jolie lettre d'ailleurs entre émotion pure et théorie sur le corps et le souvenir. Vous expliquer ce que tout ça veut dire, je vous avoue que je ne saurai : les images se chevauchent, débordent l'une sur l'autre, les phrases écrites se découpent aléatoirement, débouchant parfois sur des jeux de mots typiquement godardiens ; mais tout ça reste très confus, et je suis sûr que Godard en a parfaitement conscience et qu'il veut simplement se la jouer "je suis un incompris, la chaîne de télé qui me l'a commandé va annuler cet épisode, ce qui prouve bien que je suis un martyr et que le marxisme-léninisme-maoïste-révolutionnaire est spolié par le patronnat-fasciste-bourgeois". Un truc de ce genre. Ça ne s'arrange pas sur les 5 dernières minutes, où le son revient subitement pour n'enregistrer que le va-et-vient des voitures qui stagnent devant une mystérieuse propriété. Absolument incompréhensible, donc, et c'est tout juste si on peut percevoir là-dedans un début de réflexion sur le "temps filmé", par exemple, en opposition avec le temps réel, c'est-à-dire, encore une fois, entre l'histoire et l'Histoire. Mais c'est bien pour dire.
vlcsnap-2012-01-19-18h14m48s152Le 5b est autrement plus réussi, et autrement plus bavard : Godard y part à la rencontre d'un mathématicien qui a échafaudé une brillante mais néanmoins ardue théorie sur la catastrophe (en gros, toute l'existence n'est due qu'à une succession de catastrophes, qui se résument en deux mouvements : capture et émission, débrouillez-vous avec ça). Si jusqu'à maintenant, JLG avait toujours adopté une position supérieure par rapport à ceux qu'il filme (chômeurs, prolos, enfants, paysans, cinéaste amateur), cette fois c'est une autre paire de manches. Le gars René a réponse à tout, ne se démonte pas d'un poil devant les élucubrations poétiquo-tortines de Godard, a un schéma ou une équation pour tout et accepte toutes les hypothèses émises par son partenaire de jeu. Si bien que, devant le côté très à l'aise et brillantissime du gars, Godard, qu'on sent pourtant enfin passionné par la conversation, se perd, balbutie, cherche à piéger sans y parvenir. Ça donne des phrases comme : "Oui, mais là... euh... si l'information, je veux dire... une information, comme ça... enfin... ça a à voir avec l'information, là... ça à quoi à voir, là ?", question incompréhensible à laquelle René répond, tout aussi enthousiaste que pour les autres. On voit même ce dernier diriger lui-même le débat ("bon, on revient à notre sujet, là, d'accord), voire attaquer de front le cinéaste ("Vous êtes peut-être un message entre moi et le public, mais j'espère que vous n'allez pas tout déformer"). Pour quand même faire son mauvais garçon et montrer qui est le patron, Godard essaime dans son film des images "en relation" avec la théorie (plus ou moins), plans d'enfants qui jouent, images de guerre, etc. et dessine quelques-unes de ses fameuses flèches qui partent dans tous les sens. Il n'hésite pas, même, et ça c'est pas cool, à critiquer son interlocuteur en inscrivant un arbitraire "faux" sur les paroles du scientifique, sans lui donner l'opportunité de lui répondre ; plus rigolo : il crache carrément dans la soupe en envoyant la télé (et la 3, commanditaire de cette série, est citée) au diable et en la barrant du mot "catastrophe". Bref, on sent notre JLG un peu déstabilisé par l'érudition de son cobaye, et du coup désireux d'en découdre avec n'importe qui, quitte à taper dans tous les sens. Un épisode attachant, du coup, puisqu'il montre Godard déphasé, dominé, et en colère.

6a : Avant et après et 6b : Jacqueline et Ludovic
vlcsnap-2012-01-21-17h20m07s177Ça sent la fin, voilà nos camarades qui attaquent un p'tit bilan de la série. A l'écran : un jeune homme (qui est-ce ?) revient donc sur les épisodes qu'on vient de voir, en tentant d'en dessiner la structure, le sens, les réussites et les erreurs. Bon, autant le dire : on n'en saura pas beaucoup plus à la fin de cet opus sur les vrais secrets de la série. Mais tout de même. Notre ami parvient souvent à être vraiment intéressant et à dégager des lignes nettes dans le chaos qu'est Six fois deux. Rapports entre chaque volets l'un par rapport à l'autre, critique de la télévision, tentative politique de donner la parole à ceux qui ne l'ont pas, réflexions sur les différences entre parole féminine et parole masculine, ça vole plutôt haut et on comprend mieux, après ça, le projet d'ensemble. Le gars qu'on voit à l'écran porte un casque audio, et on se dit, vues la brume parfois du propos et la syntaxe de la chose, qu'il répète ce que lui susurre Godard à l'oreille. Il en résulte un ton lent, souvent haché mais étonnamment triste quand il s'agit de regretter des erreurs ou de pointer les limites imposées par le genre télévisé (les dernières minutes, sur le fait que toutes les images doivent passer par Paris, par le système Secam, pour être transmises, alors que la communication pourrait se faire de voisin à voisin). Ce plan fixe est entrecoupé de rappels des épisodes passés (parfois vus autrement, jusqu'au hors-champ : "ce que vous n'avez pas pu voir"), et par des bribes de programme-télé, en l’occurrence la speakerine de TF1 qui représente à elle seule l'Ennemi par excellence (mais Drucker ou Chirac sont également cités en gardiens de l'ordre politique). Souvent fumeux, il faut le reconnaître (les premières minutes où le gars esquisse quelques vagues gestes pour montrer la structure de la série, on n'y comprend goutte), mais aussi assez émouvant, voire éclairant, et en tout cas assez rempli d'auto-critique pour mériter le respect. Un des bons épisodes.
vlcsnap-2012-01-23-10h09m19s143Et on termine avec le plus simple des épisodes, ce qui n'est pas dommage. Après toutes ces réflexions plus ou moins fumeuses sur la communication, la série se conclue sur deux interviews sans commentaires : celles de deux pensionnaires d'un hôpital psychiatrique de Grenoble, qui ont chacun leur façon d'envisager le dialogue. D'un côté, Jacqueline, volubile petite bonne femme complètement allumée, mythomane et assez rigolote, qui nous parle de son désir d'épouser le Pape, sa hantise de l'acte sexuel, sa paranoïa aiguë et sa foi chevillée au corps ; sa parole est un flot, un vivier de délires et d'inventions dont elle-même a l'air persuadée de la véracité. De l'autre côté, Ludovic, dépressif chronique, complètement assommé par son traitement (il manque de s'endormir à plusieurs reprises), solitaire et désemparé ; sa parole arrive par blocs, parfois incompréhensible, mais toujours touchante tant on y sent un profond désespoir. Deux plans simples, donc, que Godard entrecroise pour démontrer les rapports entre parole et silence. Ce qui est le plus beau là-dedans, outre la simplicité du procédé, ce sont les silences, justement, les hésitations, les moments où la parole se suspend avant de reprendre. JLG enregistre magnifiquement ces temps de latence, distribuant ses questions (étonnamment directes pour cette fois) avec un sens imparable du rythme, en prenant compte ces moments de "rien" qui sont vraiment magnifiques. Pour une fois, on a l'impression d'une empathie certaine entre intervieweur et interviewé : Godard compare même sa propre expérience de l'hôpital avec celle de Ludovic, et c'est la première fois qu'il se met à la même hauteur que son sujet. Avec Jacqueline il est plus rigolard, et un peu d'humour dans cette série ne gâche rien. On termine donc en beauté cette série quand même souvent ardue. Bilan : du Godard à 1000%, quoi. Voilà.
Une rareté, à voir bien sûr, plutôt que le dernier Dany Boon.

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