Toujours un plaisir de découvrir une pépite du Jean-Luc même s'il faut la voir vingt fois d'affilée pour essayer d'en extraire un sens (ou le contre-sens... Ce qui n'est jamais si loin chez Godard qui par essence dit non à toute « proposition »). Dans Les Ponts de Sarajevo, il semblerait (mais libre à quiconque de me contredire) que Godard enchaîne le court Ecce Homo (daté de 2006 et jamais vu pour ma part auparavant), Je vous salue Sarajevo (réalisé en 1993 et déjà évoqué dans ces colonnes) et donc Le Pont des Soupirs, court de 4 minutes environ, réalisé spécialement dans le cadre de cette œuvre à plusieurs voix (que je n'ai pu voir dans son ensemble n'ayant pour l'heure que des sous-titres italiens, refermons la parenthèse). Dans les trois courts, il est question, forcément, d'images, de photos accompagnés d'une réflexion (éternelle) sur la perception que l'on a de ce que l'on voit, sur le sens que l'on donne à ce que l'on voit et ce que l’on en fait (ou sur le sens que l'on pourrait donner à ce que l'on ne voit pas) (ou sur l’absence de perception devant de ce que l'on voit... désolé, dès que je vois du Godard en boucle, j'ai tendance à bugger) ou encore sur « l’esprit » du photographe.

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Attaquons-nous d'abord à ce Ecce Homo propre aux multiples jeux de mots purement godardiens : excès oh ! mot / accès aux morts (en alternance avec "access denied"), expressions qui viennent se superposer sur des images de cadavres (accès aux morts) et celles d'un film dans un QG nazi (access denied). De l'horreur que l'on voit sans que cela influence notre prise de position ? Godard nous livre le petit texte suivant pour éclairer notre lanterne : "Mais si le mythe commence à Fantomas, il finit au Christ (sic). Qu’entendaient les foules qui écoutaient prêcher Saint-Bernard ? Autre chose que ce qu’il disait ? Peut-être. Sans doute. Mais comment négliger ce que nous comprenons à l’instant où cette voix inconnue s’enfonce au plus profond de notre cœur." Un petit laïus suivi d'une image du générique de la 20th Century Fox avec ces mots "La guerre est là". Alors même que l'on devrait réagir, agir devant ces mises à mort dans un pays voisin, on fait comme si on assistait à un spectacle ? On a beau voir ce que l'on voit, ces images effroyables, "in-montrables", cela ne change finalement rien, on reste définitivement spectateur... Voilà une piste éventuelle, sûrement un peu trop simpliste pour décrypter le Jean-Luc, mais au moins une piste…

Nous ne reviendrons point sur le magnifique Je vous salue Sarajevo co-chroniqué ici et passerons directement à ce fameux Le Pont des Soupirs. Ça commence (of course) par un soupir et par ces mots « faux tographes » écrits puis prononcés avec dédain. Le court semble être un portrait ambivalent de ces reporters de guerre qui n'ont "rien à faire sur la photo" et le montage de deux photos suivantes bout à bout parle plus que tous les discours. Godard ne semble pas vraiment tendre avec les vautours :

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Le court continue en essayant de développer une réflexion autour de cet axe : "Il y aura alors deux objectifs, à l’extérieur : de la matière, à l’intérieur : de l’esprit". (le sujet photographié et le photographe, si je ne m'abuse). Godard évoquera alors l’idée suivante qui semble être en substance un portrait à charge de ces « professionnels » de la photographie : "L’esprit a emprunté à la matière des perceptions dont il a fait nourriture." Derrière ces quelques phrases sélectionnées par votre serviteur (là encore, mieux vaut le voir dans son "intégrité", hein...) se cache un certain dédain, ou en tout cas une certaine réserve, pour ces photographes de terrain qui semblent se repaître du moindre "spectacle" de la mort. Utilisant l'image d'un pont qui se crée et se défait (oui, Jean-Luc peut aussi essayer de respecter le cahier des charges), le cinéaste évoque l'idée d'un pont à moitié construit, comme une troublante métaphore de ces photographes outrepassant en quelque sorte leur rôle et se nourrissant du « pire » de l’humanité sans aucun « filtre » - comme mes propos peuvent vous paraître un peu abscons pour ne pas dire flous, je préfère vous laisser avec ceux de JLG himself : "Les reporters de guerre étant assez peu gens d’esprit, la matière ne sera pas payé de retour. Le pont à moitié construit, on en restera là". Voilà, des questions ? Non ? Très bien.

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 God-art, le culte