Joliment défini comme la "Suite de fragments d'un film tourné en 1964" Une Femme mariée s'ouvre justement (et se referme) sur des fragments du corps humain, jambes de femme, pieds de femme, ventre de femme, dos de femme sur lesquels viennent jouer dans une subtile chorégraphie des mains d'homme : il paraît difficile de saisir entièrement ce corps, tout comme les pensées de cette femme qui se révèle avoir une double vie. De mini dialogues amoureux parsèment la séquence, ou, encore, plus tard, en voix off, des bribes de pensées de cette femme viendront se poser sur les images, Godard lâche peu à peu du mou au fil narratif comme pour tenter de mieux saisir sur le vif ces instants volés.

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Si Charlotte ne sait qui choisir entre son mari et son amant, ces 24 heures de la vie de femme ne donneront pas plus de réponses au début qu'à la fin. Entre-temps Godard aura tenté de définir en de jolis plans-séquence ce que sont, entre autres, la mémoire - chez ce mari qui n'oublie rien (il revient du procès d'Auschwitz et on découvre également au cinéma des images de Nuit et Brouillard) -, ce que représente la beauté du présent - chez cette femme qui en décrit la magie - ou encore l'intelligence - qu'un homme définit comme un art du compromis, un jeu sur les paradoxes. Le Jean-Luc s'amuse à extraire des phrases de magazines toujours aussi laconiques (ça, c'est quand j'ai oublié ou quand certaines choses m'échappent, c'est utile comme mot), tout comme il semble prendre un certain plaisir à filmer des images de publicité extraites de Elle, des publicités pour les sous-vêtements qui semblent dicter leur loi aux femmes; il nous sert même, lors d'une scène entre Charlotte, son mari et un ami (comme plus tard dans Pierrot le Fou) des dialogues entièrement imbibés des discours publicitaires - eh oui, cette subtile aliénation des temps modernes. Mais le film demeure tout de même relativement léger, au diapason des indécisions de Charlotte qui vogue entre ces deux hommes. On retrouve également chez JLG un goût pour les aéroports (Orly ou l'aéroport de Paris Nord Ouest que l'on retrouve dans Mauvais Sang - Carax fera d'ailleurs au moins deux trois clins d'oeil à ce film dans Mauvais Sang, comme cette course poursuite entre Binoche et Lavant dans l'appart, qui rappelle celle entre Charlotte et son mari sur, il me semble, la même musique): sur la toute fin du film, Charlotte et son amant se retouvent amoureusement dans un hôtel à Orly avant que ce dernier s'envole pour Marseille. J'oserais d'ailleurs presque un parallèle sur l'idée de "s'envoyer en l'air" si cela ne sonnait pas un poil convenu - un peu vulgaire aussi, ouais bon, c'est ce qui me vient...

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Macha Meril, que Godard filme même avec d'autres femmes "en négatif" - pour mieux cerner l'absolu de ces corps féminins ? - est craquante en diable avec cette petite coupe au carré à la fois Louisebrookienne et très sixties; les acteurs improvisent parfois face caméra - comme ce docteur sur les moyens de contraception, ou l'amant (Bernard Noël) sur le métier d'acteur au théâtre; même si leur pensée n'est parfois pas complètement aboutie, on sent que c'est justement ce qui intéresse Godard, qui leur fait jouer la comédie sans jouer la comédie (moi aussi j'ai le droit d'être un peu abscons, nan ?). Bref un film qui capte l'air du temps, l'air d'un temps, qui, à défaut de cerner l'éternel féminin, en montre de jolis fragments. Pas mieux.   (Shang - 06/03/08)

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Très bonne lecture de mon camarade de cette étonnante petite chose du JLG des débuts. Une Femme mariée est en quelque sorte une introduction à Masculin Féminin, dans ce qu'il dit de caustique sur la Femme en général, les rapports de couple et la jeunesse des années 60. L'héroïne de cette histoire, petite bonne femme banale, est d'une légèreté totale, un peu comme le sera Chantal Goya deux ans plus tard. Ca pourrait être charmant, mais JLG n'aime pas la légèreté : il fait de sa femme infidèle une fille sotte et complètement irresponsable, qui regarde la vie passer à côté d'elle sans jamais se poser de question. Très cruel souvent, Godard oppose à cette jeunesse superficielle des motifs de réflexion qui la dépassent complètement : quand un homme évoque Auschwitz, Méril répond vaguement "Ah oui, l'histoire avec Hitler" ; quand il termine une histoire drôle (douteuse) par "il faut tuer les juifs et les coiffeurs", elle rétorque : "pourquoi les coiffeurs ?". Bref, les jeunes pour Godard sont dépolitisés, bêtifiants, et peu regardants sur leurs actes et leurs paroles. La longue liste des produits de consommation relayés par la presse féminine, qu'il oppose aux fragments du corps de Macha Méril, sont très parlants : il s'agit de montrer la femme comme un produit de consommation courant, complètement asservie aux lois du capitalisme, de la publicité et du marché. La fragmentation des corps (thème très récurrent chez Godard, depuis le fameux dialogue du Mépris jusqu'à la chaîne sexuelle de Sauve qui peut (la vie)) lui sert ici à démonter les rouages d'une société de consommation encore naissante dans ces années-là, et à enfoncer la jeunesse dans sa crasse inculture.

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Malgré cet aspect très ironique, ce côté désabusé qui teinte le film d'une tristesse incroyable, Une Femme Mariée est aussi un très bel objet formel, un des films les plus accessiles de Godard, un de ses plus beaux plastiquement. Manifestement sous influence bergmanienne, il pique au maître suédois pas mal d'éléments (les très gros plans sur des corps disposés géométriquement, les regards caméra qui sont autant de questionnements moraux adressés aux spectateurs), tout en plantant définitivement le "style-Godard" de toute cette période : les monologues improvisés qui vont jusqu'à la gène évidente de l'acteur, les brusques invasions de son qui viennent brouiller les dialogues, la somme de faux raccords, le montage "illogique", etc. Il n'oublie pas en plus d'être bien de son temps, en évoquant quelques thèmes féministes courageux (la contraception, le sexe libre) et en inventant des personnages modernes et libérés. Moins abscons que pas mal de ses films, plus modeste en quelque sorte, c'est un très bon moment intrigant et éminemment personnel.   (Gols - 18/04/10)

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