Le Rio de la Mort (El Río y la muerte) (1955) de Luis Buñuel
Le Rio de la Mort ne passe pas, généralement, pour être un chef-d’œuvre dans la filmographie du grand Luis et on ne peut qu'opiner. Rien de forcément déplaisant dans cette histoire de vengeance qui se transmet de génération en génération, si ce n'est que le Mexicain moyen - l'autochtone qui vit dans son petit village - apparaît surtout comme un joli concentré de tares : fier comme une soupière, moustachu, macho, la tête près du sombrero, nos hommes aux chapeaux pointus s'emportent à la moindre petite pointe d'humour qui leur échappe (en dehors des salutations d'usage, on est vite en terrain miné...) et te filent un coup de couteau ou te flinguent aussi rapidement que d'autres s'enquillent les tequilas frappées. Bref, c'est franchement pas vivable dans ce petit village où les gens passent leur temps à passer de l'autre côté du fleuve, soit pour se cacher et se faire oublier, soit pour ne jamais revenir vu que s'y trouve le cimetière. Felipe Anguiano, ultime descendant de la famille (Miguel Torruco, aussi crédible en colère que moi à la harpe) a été écarté, par sa mère, de son village d'origine, pour ne par rentrer dans ce cycle infernal de la vengeance. Mais alors qu'il se trouve dans un poumon d'acier, il reçoit la visite du dernier des Manchaca, Romulo, qui aime autant le prévenir : dès qu'il se retrouvera complètement guéri et osera revenir au village, il le flinguera - pour lui montrer qu'il ne plaisante point et qu'il est vraiment un gros con, il lui met une baffe au passage - quand ta victime peut juste se défendre en remuant les yeux, c'est tout de même un peu lâche. Il finit par s'excuser, certes, mais on sent qu'il a plus de poil à sa moustache que de neurones.
Felipe va raconter à sa douce la malédiction qui pèse sur ce village (long flash-back où l'on suit les multiples règlements de comptes et l'effort d'un homme pour désarmer chaque habitant... en vain) et lui faire comprendre à quel point cela le navre - même sa mère le poussant, dorénavant, à revenir au village en l'honneur de son nom (faut les comprendre, dit-il dépité, ils sont po trop éduqués, un peu primaires et bas du front, quoi). Sa compagne trouve la formule choc pour lui montrer dans quelle mesure elle comprend sa volonté pour rester en dehors de tout cela ("Il faut être bien courageux pour endosser le rôle du lâche !") mais notre Felipe est tout de même bien décidé à faire une petite visite chez lui, histoire de clarifier définitivement la situation : il devra s'y reprendre à trois fois pour mettre le point sur le "i" du chapeau du Romulo - peace, mon frère... Tout cela est ma foi bien gentiment conté (on voit bien que le Mexicain et la Mort entretiennent des relations privilégiées) mais on peine à vraiment se passionner aux petites histoires de revanche de ces villageois un peu frustres. La mère du gars Felipe fait preuve d'une versatilité terrible - "échappe à ton destin, et pis nan reviens pour te venger, en fait non, reste tranquillement auprès de moi à la casa, mais si tu veux être respecté, venge-toi" (roh, lâche-le) et on a finalement un peu de mal à comprendre où tout cela les mène... Le Felipe devra faire preuve de beaucoup de diplomatie pour nous livrer un (mou) happy end consensuel... Ok, le Mexicain a le sang chaud bouillant, ça on l'a bien compris, Luis, mais pour ce qui est de la fantaisie ou de la finesse psychologique des personnages, on reste quand même un peu en rade. Un petit fleuve tranquille et morbide qui ne fait finalement guère de vagues...
Tout Buñuel gît là
Belle de Jour de Luis Buñuel - 1967
On est là dans le classique de chez classique, et c'est toujours difficile de rajouter des mots aux multiples thèses existant sur le sujet. Belle de Jour, c'est une sorte de profession de foi de la part de Buñuel, puisqu'on y trouve tous les thèmes de sa dernière période (celle avec Carrière), dans une vision hyper-aboutie.
Séverine est une bourgeoise grand style, mais entre 14 et 17h, elle devient une prostituée dans un claque parisien. Ca, c'est pour la trame. Mais comme à son habitude, Buñuel sait ajouter à ce sujet déjà sulfureux toute une gamme de fantasmes masochistes dans son personnage ambigü, et ce dans une forme assez hallucinante. Tout se passe comme si la vie réelle de Séverine se déroulait dans une sorte d'artificialité étrange (dialogues "Harlequin", trop bel habillage des décors, robes Yves Saint-Laurent d'un raffinement clinquant, et un jeu
tout en froideur inexpressive de Deneuve), alors que les décrochages fantasmés sont filmés dans un réalisme total. Jamais le film ne tombe dans la vulgarité facile, justement grâce à cette mise en scène frontale dans les scènes de rêves : Deneuve, ligotée, reçoit des paquets de boue sur le visage, elle se fait fouetter puis violer par les majordomes de son amoureux, elle se fait découper la peau par Piccoli sous une table de restau, et tout semble "normal", poli, comme allant de soi.
Du coup, Belle de Jour devient un très beau portrait de femme, une femme certes opaque, qui a du mal à comprendre elle-même ce qui lui arrive, mais une femme moderne, libérée, laissant parler ses fantasmes et ses pulsions avec franchise. Deneuve est émancipée malgré elle, sans qu'elle s'en rende compte. Pas de pornographie là-
dedans, ni même de trivialité : le personnage reste ancré fortement dans son milieu, utilisant justement la distance de son statut social pour déclencher la passion des hommes. Il est question, encore une fois, autant de jeux sexuels que de lutte de classes chez Buñuel : la grande bourgeoise est confrontée tour à tour à un commercial franchouillard (Francis Blanche) puis à une petite frappe (Clementi, royal), se refusant au seul dandy qui se propose (Piccoli). Elle est attirée inexorablement vers ces univers qu'elle ne connaît pas, vers la perversion de se sentir dominée par moins riche qu'elle. La récurrence des thèmes masochistes dans ses rêves est tout à fait juste à ce titre, et c'est même dommage que Buñuel insère dans son film une scène de domination féminine qui casse un peu la thématique.
C'est définitivement un des films les plus réussis du Buñuel dernière époque, et sûrement une école pour les apprentis psy, qui trouveront là un catalogue des pulsions sexuelles féminines sûrement assez crédible. (Gols 09/03/08)
Buñuel et Carrère garde un tronc commun avec Kessel, ou disons les racines de cette histoire, tout en lui insufflant une véritable sève par l'intermédiaire notamment des multiples séquences fantasmagoriques. Au niveau du passé de l'héroïne, s'ils reprennent - au livre de Kessel - très rapidement la séquence d'une petite Séverine abusée dans son enfance, ils y ajoutent une séquence de son adolescence où elle refuse la communion : se sait-elle vouée à mener une vie impure dédiée aux plaisirs "interdits", refuse-t-elle de "partager le corps du christ" quand elle se sait destinée à n'être qu'une victime aux yeux des hommes, toujours est-il qu'elle semble avoir d'ores et déjà pris conscience de son destin où elle ne cessera d'être abusée - dominée - et de s'abuser - fantasmer ; qu'elle soit prise par un Japonais qui lui laisse un sourire d'extase aux lèvres (je n'ai que quelques rudiments dans la langue mais le gars raconte n'importe quoi, on est bien d'accord ?; ah la fameuse petite boîte à malices...) ou un petit truand dont elle s'amourache (Buñuel et les cannes, diable !) ou qu'elle se projette dans des visions dégradantes ou mortifères (lors du duel, c'est elle qui se retrouve avec une balle dans la tempe ; lorsqu'elle joue la morte, elle semble "satisfaire" les fantasmes d'un bien drôle de père), elle se retrouve toujours être la victime de service (ce n'est d'ailleurs pas elle, pour préciser le commentaire de Gols, qui va jouer du fouet avec le client-majordome), celle qui rend service et celle qui prend plaisir à assouvir ses/ces vices. Véritable masochiste condamnée à ces vies/visions en parallèle dès l'enfance, période durant laquelle découverte du "pouvoir de son corps" et douleur furent pour toujours associées... Clair que son pauvre petit couple bien sage et bien propret ne peut être que condamné d'avance (son mari attiré par la chaise roulante bien avant de finir dessus), en rêve ou en réalité... Magnifique adaptation cinématographique du duo Buñuel/Carrère qui a su garder l'ossature de l'intrigue pour lui donner toute sa chair. (Shang 29/10/10)
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Le Charme discret de la Bourgeoisie (1972) de Luis Buñuel
Véritable poupée russe de rêves imbriqués, Le Charme discret de la Bourgeoisie est bien là encore une fois pour démontrer que Buñuel reste le maître des incongruités, bien qu'il s'ingénie ici, plus que dans Le Fantôme de la Liberté, à tisser des liens entre les mêmes six personnages du départ. Six personnages donc en quête d'hauteur, incapables bien souvent, tout comme le spectateur, de démêler les fils entre la réalité et l'imagination, six personnages, également, en quête de longueur, qui tracent leur route sans jamais trop savoir où cela les mène et qui personnifient les histoires, chemin faisant, du démiurge Buñuel.
Des repas sans cesse avortés (que les invités se trompent de jour ou que les hôtes préfèrent s'atteler à la bagatelle dans leur jardin), des repas sans cesse interrompus (que l'armée, en pleine manoeuvre, investisse la maison ou qu'il s'agisse de policiers zélés ou de terroristes), des salons de thé sans thé ou des restaurants dont le patron est décédé, c'est un festin ininterrompu de hasards pré-dinatoires auquel on assiste. Les convives font preuve le plus souvent d'un véritable flegme au détour des situations les plus inattendues (ah, bonjour, cher ami, vous tombez mal, votre femme était justement dans ma chambre) ou se réveillent en sueur froide après de sanglants et multiples carnages (sauce tomate à tous les étages, les meurtres étant légion). Buñuel ne cesse d'entrelarder son récit d'intervenants (un lieutenant, un militaire...) qui racontent le drame de leur vie ou leur rêve macabre comme pour mieux brouiller les pistes, mais aussi comme pour rendre plus imagés ces délires obsessionnels - le meurtre d'un père et la mère décédée qui revient hanter la vie de son fils (ne parlons point d'Oedipe, cela foutrait le père Buñuel en rogne... Mais tout de même...).
Quelques séquences joyeusement azimutées impriment insidieusement la rétine (la torture dans le piano électrique qui déverse ensuite son lot de blattes marque des points (Le Chien andalou hurle à la mort...), le policier sanglant qui revient tous les 14 juin pour se faire pardonner, l'excellente scène du repas sur la scène de théâtre où l'on découvre par la suite qu'un des protagonistes avait rêvé le rêve de l'un de ses amis (c'est assez jouissif faut reconnaître) et plus l'on est dans le délire, plus Buñuel semble s'attacher à nous donner au final une explication logique comme si c'était l'imaginaire du spectateur qui se plaisait, en fait, à partir en quenouille... Bien aimé aussi, en y repensant, ce fameux Ambassadeur du Miranda auquel tout le monde raconte les pires choses sur son pays et qui à chaque fois nie les faits, comme un Buñuel pris en flagrant délit/délire de surréalisme qui n'oserait jamais avouer la chose. Tout le charme discret du cinéaste est là, un charme qui se savoure comme un Martini dry génialement concocté ("La glace doit être dure, entre -15 et -16 degrés" - ehehe). On the road again and again and again, le Luis.
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Simon du Désert (Simón del desierto) (1965) de Luis Buñuel
Petit morceau buñuellissime empreint d'une ironie mordante. Pauvre Simon du Désert qui est resté 6 ans, 6 mois et 6 jours sur sa colonne. Une foule vient le saluer pour l'installer sur une colonne encore plus haute comme s'il s'éloignait de plus en plus des réalités terrestres. Il parvient tout de même à réaliser des miracles - il rend ses mains à un voleur démembré -, mais non seulement tout le monde est un peu blasé - joli moment, plutôt caustique, d'absence de réaction - et en plus ce voleur, sans même un mot de remerciement, s'en sert immédiatement pour foutre une torgnole à son fils. Pour le reste, comme le dit l'un des croyants qui vient chercher son pardon auprès du Simon (celui-ci lui avait reproché de mater une gonzesse) et qui cherche à lui expliquer les tourments humains en évoquant le besoin de propriété : ton manque d'égoïsme est beau à voir mais ton sacrifice est bien inutile pour les hommes... Simon a beau en effet ne point quitter le ciel des yeux, il semblerait bien, qu'à part les nuages, il n'y ait personne là haut (superbe utilisation de la grue, au passage, qui permet ces magnifiques plans en contre-plongées sur ces cieux immenses mais désespérément vides).
Bien que tenté de rejoindre sa mère, l'espace d'un instant, il est vrai que ce saint Simon semble faire preuve d'une certaine sécheresse, non seulement physiquement comme le note le nain qui fantasme sur sa chèvre, mais aussi sentimentalement : il ne daigne au final avoir le moindre regard ou égard pour sa mère qui désire mourir à ses côtés. Heureusement (eh oui), il y a cette sublime diablesse qui vient le titiller; chacune de ses apparitions est un vrai bonheur : en petite fille jouant avec son cerceau et dévoilant ses charmes (de l'intérêt, également, de la plongée au cinéma), en femme barbue voulant tromper son monde ou dans un cercueil qui file à 72 à l'heure. On peut pas dire qu'elle ne regorge point d'un certain sens de la tentation, montrant ses gambettes, chatouillant la moustache du Simon du bout de la langue, ou encore, définitivement provocative, shootant superbement dans un pauvre agneau (au moins une lucarne): le Simon semble rester ferme. Il finira tout de même par se faire embarquer par un avion de ligne qui le conduira tout droit dans l'enfer du monde moderne : il y suivra d'un oeil laconique les déhanchements de la jeunesse newyorkaise (la danse se nomme la "chair radioactive", tout un programme) et, pour avoir abandonné sa colonne qui a déjà trouvé un nouveau locataire, sera dorénavant obligé de se frotter à cette société diabolique - comme nous, quoi, bienvenue mon gars.
On retrouve ici ou là quelques motifs purement buñueliens - l'éternel clin d'oeil aux fourmis qui grouillent, cette procession humaine faite de prêtres plus crédules que des moutons mais aussi de pauvres hères - et encore et toujours cette petite pointe d'humour (Simon qui se perd dans ses prières, sa petite autosatisfaction lorsqu'il trouve assez fun de pouvoir bénir une sauterelle et tout ce qui lui tombe sous la main...) voire d'absurde : il faut le voir, plein de dignité, tout là haut, perché sur sa colonne, les bras écartés et tout autour... ben rien, si ce n'est ce nain claudiquant et ricanant. L'image joliment grisonnante signée Gabriel Figueroa n'est pas exempte, cela dit, d'une certaine poésie et l'on sent un soin particulier porté à chaque mouvement de la caméra : ces lentes envolées de la grue sont d'une vraie beauté et elles contrastent parfaitement avec ce personnage hirsute de Simon qui semble, au final, totalement dépassé par la vacuité de la mission qu'il s'est lui-même fixé. Digne, étrange et audacieux en trois petits mots conclusifs.
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Tristana (1970) de Luis Buñuel
Difficile de cerner ce Tristana à l'image d'une exceptionnelle Catherine Deneuve au caractère sans cesse mouvant, jeune femme naïve, puis initiée, dégoutée, à nouveau passionnée et enfin amputée (on dirait un discours de De Gaulle, nan?). Fernando Rey n'est pas forcément plus évident à définir sur la longueur, tuteur qui lorgne méchamment sur sa pupille, la consomme, la perd, la retrouve, un bourgeois pantouflard qui proclame haut et fort ses idées anticléricales et socialistes et qui finit totalement assagi... Est-ce un film sur le désir vieillissant, un dernier baroud d'honneur pour un homme, sur le déclin (on peut remarquer les mêmes coiffures de la vieille servante et de Tristana, un chignon vertigo-esque d'un superbe blond vénitien : une histoire d'amour vouée à se répéter indéfiniment) : le tuteur (le diable n'est "point mort", déclare-t-il, concupiscent, tant mieux) confie d'ailleurs à Tristana qu'elle lui fait "cadeau de sa jeunesse". Est-ce le cauchemar éveillé d'une femme, déclinante finalement également physiquement, prise dans les rets du Fernando?
Deneuve est quoiqu'il en soit, disais-je, absolument fabuleuse, tout d'abord jeune femme à couettes qui sautille dans tous les sens, femme effarouchée lorsqu'elle rêve de la tête du Fernando accrochée à la cloche (comme s'il allait indéfiniment rythmer sa vie à elle, et ce, malgré elle), femme émancipée qui découvre enfin l'amour dans les bras d'un artiste bien pâlot (on sent bien que Buñuel ne s'intéresse d'ailleurs absolument pas à ce personnage d'artiste mou du genou), puis une femme qui retourne au bercail, blessée - aussi bien au niveau de son corps, la jambe absente, qu'au niveau de son âme (elle accuse amèrement son amant de l'avoir laissée partir chez un autre homme, comme s'il n'avait aucun sens de l'honneur). L'instant le plus fort du film, dont on garde des années plus tard l'image saisissante en tête, est celle où, à son balcon, Deneuve se dénude pour les yeux d'un jeune garçon muet dans la cour, avec, sur son visage, un sourire proprement démoniaque : initiatrice du désir, corps "troublant" (c'est plutôt la peur qui s'affiche sur le visage du jeune garçon - la peur de ses propres désirs devant ce corps, mutilé en partie...?). L'image est forte, typique de l'oeuvre de Buñuel, en ce qu'elle convoque à la fois la fascination (elle attise le regard) et la répulsion, l'envie et le rejet, une sorte de trouble indéfinissable (qui s'empare du jeune homme, et peut-être aussi du spectateur); un plan d'une parfaite pudeur - mais d'une immense force érotique - et qui en dit aussi long que le sourire carnassier et enjôleur d'une Tristana, femme fatale guère conventionnelle... Fernando Rey, dès lors qu'il récupère sa pupille, devient plus pépère que pervers (le chocolat chaud pris avec les prêtres, énorme) comme si Buñuel, lui-même vieillissant, tentait d'exorciser, à l'aide de sa propre mise en scène, un tel moment de faiblesse... Un film en tout cas construit sur un faux rythme, sans réel rebondissement, mais qui fascine par la nature des relations qui existent entre ces deux personnages atypiques.
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Don Quintin l’Amer (La Hija del engaño) (1951) de Luis Buñuel
La Hija del engaño est considéré par Buñuel himself comme son plus mauvais film, même s'il n'y a pas forcément à rougir de cette sympathique comédie. Fernando Soler endosse avec un certain panache le rôle du parfait misanthrope et ses deux acolytes, bras cassés par excellence, se livrent à quelques pitreries plutôt bien rythmées. Il est aussi question, en filigrane, de violence au sein de la famille (le Fernando prêt à détruire au début sa femme; sa fille, Marta, qu'il a abandonnée, battue par son père adoptif, alcoolo) mais également d'émancipation, Marta trouvant très jeune son Don Juan.
Don Quintin est super amer lorsqu'il se rend compte que sa femme le trompe avec le type qui lui a gracieusement filé un taff. Une amertume qui va constituer la pulpe de cet homme qui fera son trou en tant que patron de casino puis de dancing, le bien nommé "L'Enfer". Son credo est simple : il supporte rien, il aime personne, vire de chez lui ou de chez les autres à grands coups de flingues toutes personnes qui lui tapent sur le système - et il en faut pas beaucoup. Des scènes de grands cris et de baston pour le plaisir, dignes de certaines comédies italiennes (les moins regardantes). Il attend 20 ans et la mort de sa femme à laquelle il ne pardonne rien - rancunier, le bougre - pour aller retrouver sa fille. Celle-ci s'est malheureusement éclipsée avec l'élu de son coeur et les deux acolytes du Don Quintin partent en chasse de la chtite. L'un d'eux, Angelito - Fernando Soto, au taquet -, livre quelque beaux morceaux de bravoure quand il tente de séduire la demi-soeur de Marta ou lorsqu'il essaie de jouer au gros bras. Il détend souvent un peu l'atmosphère, tendue comme une moustache mexicaine, par son boss. Certes, Buñuel ne cherche pas apparemment à faire preuve véritablement de "style" pour cette oeuvre purement alimentaire, mais cette comédie fait preuve d'un certain abattement bon enfant, les acteurs, laissés en roue libre, semblant s'en donner à coeur joie. Pas de quoi se bidonner pendant des jours mais po déplaisant non plus, avec au passage quelques savoureuses saillies (l'Angelito évoquant les quatre points cardinaux de sa douce (on en voit surtout deux mais passons...)) Bon et puis j'ai passé deux heures à re-synchroniser TOUS les sous-titres, ça se savoure forcément un peu plus que d'habitude...
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Susana la Perverse (Susana demonio y carne) (1951) de Luis Buñuel
Comme Terrence Stamp dans Teorema de Pasolini, la chtite Susana par la seule présence de son corps va foutre la pagaille à tous les étages dans cette hacienda. Doucettement érotique, le film vaut surtout pour le désarmement des hommes devant cette femme : ils tueraient littéralement père et mère pour pouvoir coucher avec elle. On ne sait pas trop ce qu'a fait la Pimprenelle avant de se retrouver dans un centre pénitencier pour gonzesses mais c'est quasiment en faisant un pacte avec le Diable qu'elle se retrouve libérée (l'évasion la plus cool du monde, les barreaux de la fenêtre cèdent par sa simple volonté, un gros soir de tonnerre... Ca sent la poudre, pas seulement d'escampette); ensuite, l'aveuglément des hommes dès qu'ils croisent un joli jupon (ah oui, joli) fera le reste. Pick me, pick me!...
Susana n'a qu'une idée en tête : ne point retourner d'où elle vient; elle arrive telle une Ondine un peu dépravée, trempée jusqu'aux os, dans le salon de cette bonne famille et le plan qui s'attarde sur ses gambettes n'augure rien de bon. Le contremaître, Jesus, pur comme du lait en poudre chinois, le fils, Alberto qui va soudainement se rendre compte qu'il y a plus intéressant dans la vie que les insectes, le père, enfin, qui se dit qu'il n'y a pas photo entre bobonne et cette bombasse, tous ne vont point tarder à avoir le coeur qui chavire... C'est sur ce dernier presque, que la Susana a le plus d'effet : la première fois qu'il la croise nouvellement vêtue de ses blancs habits de servante, il a une telle bouffée de chaleur qu'il en embrasse sa femme, toute surprise; la seconde rencontre a lieu lorsque Susana, peu farouche pour laisser apparaître ici ou là un morceau de chair, fait les vitres : le vieux, en la regardant, frotte le canon de son fusil avec une rare perversité... Beaucoup aimé enfin quand Susana se tord la cheville en pleine cambrousse, la main du vieux qui finit en haut de l'une de ses cuisses pour savoir si c'est là qu'elle a mal...
La chtite Susana n'a en tout cas ni froid aux... ni aux épaules, et il faut la voir tirer sauvagement sur son décolleté à chaque fois qu'elle s'apprête à croiser l'un des deux hommes de la maison. Tout le monde se laisse prendre à son petit manège sauf la bonne, croyante mais pragmatique - beaucoup aimé cette petite réflexion qu'elle fait à la mère, alors au désespoir : "cela ne sert à rien de pleurer ou de prier Dieu, il faut jeter cette salope dehors et pis c'est tout" - traduction personnelle. Susana joue avec les nerfs de chacun et ils ne tardent point, en bons petits coqs d'élevage qu'ils sont, à monter sur leurs ergots : le fils affronte le contremaître, le père renvoie le contremaître, le fils affronte le père, le père fait face à la fureur de la mère... la petite cellule familiale, bien gentillette jusque là, éclate comme une bulle savon au contact de cette blonde piquante. Même si la fin est comme un conte de fée (le cheval, malade depuis le début, qui tout d'un coup gambade... bien sûr...), moralement ultra correcte, on sent bien que le Buñuel ronge son frein... Su-sa-na (à reprendre sur un air connu).
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La Mort en ce Jardin (1956) de Luis Buñuel
Voilà un Buñuel assez particulier qui commence par une révolution, ou plus précisément par une émeute, et qui se termine dans un troublant jardin d'Eden... sans Dieu. Si la première partie prend le temps de poser les personnages, la seconde les convie à un trip des plus particuliers dans une sorte de seconde dimension. L'histoire en quelques mots : alors que des étrangers tentent de faire fortune dans les mines de diamants, le gouvernement réquisitionne tout d'un coup les terres. Forcément la colère gronde. Il y a parmi cette clique d'aventuriers le bon vieux Charles Vanel, personnage plutôt goguenard, qui veut en profiter pour se tirer définitivement du coin pour ouvrir un petit resto à Marseille. Il vit avec une grande jeune fille, muette, et voudrait bien se faire la malle avec la putasse du coin, Djin, une Simone Signoret toute blondinette. Cette dernière s'offre au plus offrant et n'hésite point à monter des coups fourrés avec l'armée locale. C'est ainsi qu'elle piège un énigmatique aventurier (Georges Marchal, dit "Shark", sûrement le nom le plus ridicule de sa carrière) en le vendant aux soldats du coin contre une poignée de biffetons. Il y a enfin l'inénarrable Michel Piccoli, en père Lizardi, un des personnages religieux les plus fendants dans l'univers de Buñuel.
Après toute une série de micmacs - fausses accusations, trahisons, émeutes, emprisonnements, fuites - nos cinq personnages se retrouvent sur un bateau puis décident de rejoindre le Brésil, synonyme de liberté, en passant par la forêt, terrain hostile. Sans chercher à multiplier les rebondissements, Buñuel parvient à instaurer une atmosphère particulière dans cette forêt vierge apparemment abandonnée des Dieux : le père Charles Vanel débloque à plein tube, croyant payer pour ses pêchés - et ceux de la terre entière; le père Lizardi est, lui, prêt à sacrifier en pure perte d'ailleurs des pages de sa bible
pour allumer un feu (on repense à Robinson Crusoë : le contraste terrible entre la religion et la réalité) et conte une histoire "d'oeufs mollets" à se faire pipi dessus; la Simone n'arrête jamais de changer son fusil d'épaule en fonction des opportunités; la pure fille de Vanel n'est finalement pas une aussi blanche colombe, finalement guère plus à l'abri des tentations quand il s'agit d'or; quant à notre héros Shark, véritable Indiana Jones d'occase, il se retrouve prêt à tout pour s'en sortir - sans foi ni loi, c'est l'expression consacrée - mais compense malgré tout son manque de compassion par sa pugnacité. C'est un drôle attelage que ces cinq personnages qui perdent un peu leur latin au sein de cette forêt tropicale. Buñuel nous gratifie de quelques séquences pur jus : le serpent du jardin d'Eden qui se fait laminer par les fourmis, une Simone Signoret dont la féminité trouve une sorte de résurrection lorsqu'elle enfile en pleine jungle, juste le temps d'une scène, une sublime tenue de soirée; on a également droit à une scène proprement surréaliste : celle d'un avion écrasé en pleine brousse qui pourrait se révéler salvateur pour nos âmes en peine (message divin d'après Piccoli, un drôle de message qui a tout de même couté la vie à une cinquantaine de passagers...). On s'accroche au titre en attendant notre lot de Mort, dans ce drôle de jardin finalement très Buñuelien : la frontière entre la réalité et la fiction, voire le Mal et le Bien, n'est jamais parfaitement tranchée et cela donne au film, un petit côté canaille assez attachant.
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On a volé un Tram (La Ilusión viaja en tranvía) (1954) de Luis Buñuel
Sympathique petite comédie mexicaine sur fond social; Buñuel se focalise sur une petite tranche de vie, une anecdote comme le dit la voix-off, pour montrer la vie quotidienne dans la capitale au naturel. Il jette son dévolu sur deux potes qui bossent dans les trams; après avoir réparé le tram 133, ils apprennent que ce dernier doit aller à la casse. Le soir même, imbibés de bière, ils décident de se payer une ultime promenade nocturne, comme une dernière fiesta pour leur cher tram. Au petit matin, la gueule de bois faisant son chemin, ils se rendent compte qu'ils ont fait une grosse boulette et tentent par tous les moyens de rejoindre le dépôt sans se faire capter... C'est sans compter sur le zèle d'un vieux schnock, retraité de la maison, qui flaire le coup fourré.
On sent l'intérêt de Buñuel pour ce couple d'ouvriers un peu bras cassés qui ne pensent au départ point à mal : ils se font traiter de "communistes" lorsqu'ils proposent de ne pas faire payer le trajet, le cinéaste évoque en toile de fond les problèmes d'inflation et les petits trafics parallèles, il montre aussi surtout ces Mexicains qui se lèvent tôt dans cette séquence, finalement assez surréaliste (c'est bien pour tenter de sortir le mot), de petites gens qui montent dans le tram à la sortie des abattoirs : têtes de veau et de cochon suspendues à la galerie du tram, femmes, le coeur sur la main, proposant aux deux conducteurs éméchés des rognons ou de la cervelle. C'est mignon comme tout même si on sent que nos deux gars sont en train de faire n'importe quoi. Leur acte purement "gratuit" semble découler d'une part d'une réflexion absurde faite par leur boss (après qu'ils aient réparé le tram en un temps record): "il faut éviter les excès, même dans l'efficacité", mais surtout de ce gâchis de remiser ce tram qui peut encore servir. Un attachement presque amoureux à cette Lison mexicaine. Finalement, si l'administration est aveugle, c'est un râleur de la pire espèce (Français, Mexicain, même combat?... le plaisir de faire chier?) qui va leur donner le plus de souci : cela donne lieu à quelques scènes "comiques", le vieux leur claquant pratiquement dans les doigts. On a droit également au début du film à une mise en scène théâtrale, complètement fauchée et amateur, mettant en scène un Diable picoleur parmi les Anges puis foutant la pagaille dans le jardin d'Eden. Bon. Cela sent la bonne farce populaire, gentiment amusante. Il y a enfin un très pâlotte histoire d'amour entre le jeune conducteur et la soeur de son compagnon, la pétaradante et rondelette Lilia Prado (très bien d'ailleurs, dans le spectacle, en tenue d'Eve, si je peux donner un avis). Là aussi, c'est vraiment pour l'anecdote, avec "happy end" prévisible trois rails à l'avance. Bref, un petit voyage en tram sympathoche, qui montre en tout cas l'amour de Buñuel pour les gens de peu.
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Les Aventures de Robinson Crusoe (Aventuras de Robinson Crusoe) (1954) de Luis Buñuel
C'est une histoire on ne peut plus classique que Buñuel filme avec une explosion de couleurs : l'arrivée de notre Robinson qui échoue comme une mouette mazoutée sur une plage de sable noir, la récupération de tout plein de trucs dans les restes du bateau, sa période "Sébastien Tellier" (dur la solitude, heureusement il y a les animaux), puis "peau de bique" (hippie avant l'heure) et enfin "Moïse" avec son pote Vendredi. Lorsque les cannibales débarquent ou que les blancs font enfin leur apparition après 28 ans sur sa chienne d'île, Robinson est excité comme une puce et Buñuel tente à grand renfort de musique de faire monter la pression: mouais, on transpire à
peine. Le cinéaste émaille néanmoins son récit de quelques allusions religieuses, sexuelles voire fantasmagoriques qui font leur petit effet : la croix que transporte Robinson qui se transforme en épouvantail, sa discussion sur la Bible avec Vendredi qui se clôt dans un énorme éclat de rire; Robinson, période Chabal, qui fait de la poterie (une image hautement masturbatoire, si je peux me permettre, que l'on retrouve d'ailleurs dans Archibald de La Cruz), Vendredi qui se glisse dans une robe rose ridicule provoquant la colère du Robinson qui n'a po un poil d'érection; la vision cauchemardesque de son père qui se moque cruellement de notre pauvre Robinson atteint d'une bonne petite fièvre, l'énigme gentiment absurde de sa chatte qui fait des bébés sans avoir de mâle... Autant de petits éléments qui viennent donner un peu de fond à l'histoire de cet homme qui tente de dompter la nature. Buñuel, d'ailleurs, n'y va pas de main morte pour entourer notre Robinson d'un maximum d'animaux; il tente même, l'enfoiré, de nous tirer une larme lors de la mort ultra pathétique de Rex, le chien du Crusoë, mais j'ai tenu bon - les aboiements du chien, d'ailleurs, finiront par résonner alors que Robinson quitte l'île, abandonnant pour de bon son fidèle compagnon. Les rapports de maître à esclave - Robinson allant, un moment, jusqu'à attacher Vendredi, po bien - dérive doucement vers un rapport à la coule, la confiance et la prise de conscience des méthodes barbares faisant son chemin dans l'esprit lent du Robin. Bien qu'il ait la Bible sous la main, on peut pas dire qu'il y puise un grand secours : il tente plutôt de trouver un certain réconfort en écoutant le propre écho de sa voix (comme pour suppléer à la voix de Dieu, bougrement muette) avant d'errer comme une âme en peine sur le rivage de la mer ("Il n'y a personne là-haut" disait le Gégé, lucide); il a ses petits moments de doute - c'est normal 28 ans sans un putain de film sous la main - mais il n'est pas non plus du genre dépressif, combattant acharné jusqu'au bout, plein de dignité (en dehors de ses costumes primitifs signés Jean-Paul Gaultier sous acide). Je suis un peu plus dubitatif sur ces méthodes d'enseignement de l'anglais avec Vendredi mais c'est juste pour dire. Bon, une mouture plaisante, où Buñuel tente, peut-être d'ailleurs un peu trop discrètement, de glisser sa papatte.
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