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La voilà enfin, la pierre de touche qui manquait à l'édifice buñuelien érigé en ce blog. On termine notre odyssée par ce qui est sans doute le chef-d'oeuvre du maître, un modèle d'anticonformisme sulfureux, en même temps jeu de massacre anticlérical, pamphlet nihiliste sur la noirceur de l'âme humaine et véritable leçon de mise en scène. On ne cesse de s'ébahir devant la force du montage notamment, qui sait avec une frontalité qu'on ne peut qualifier que de punk relier l'inreliable : l'imagerie pieuse de l'ex-voto et la pornographie, l'innocence immaculée de la sainte et l'affreux rire du clodo, la beauté des sentiments et la perversion sadienne. Le film a plus de 50 ans mais pourrait franchement en remontrer aux faux voyous d'aujourd'hui dans l'audace et le courage.

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Dans une grammaire cinématographique au taquet, Buñuel fait donc se marier les contraires. On dirait que les gros plans sont là pour démentir les plans larges, ou plutôt qu'ils servent à amener la charge symbolique, la plupart du temps sexuelle, d'un film qui, sans eux, serait tout ce qu'il y a de plus propre sur lui. En plans larges, donc, l'aventure de la jeune Viridiana, promise au couvent mais tourmentée par un oncle amoureux, et qui hérite de la maison de celui-ci et en fait un refuge pour les miséreux. En gros plans : le sexe ; soit une main qui s'approche d'un pis, un crucifix qui se transforme en poignard, un pied masculin dans une chaussure de femme. Le film cultive un fétichisme puissant, transformant chaque objet en possible ustensile sexuel, développant avec eux une sorte d'infra-monde qui charge la trame en soufre. Le plus bel objet est une corde à sauter, qui servira tour à tour de jeu à une fillette, de corde de pendu, de ceinture et de symbole de viol. Comme Buñuel n'est pas le dernier des ânes pour les cadres, la force de ces gros plans est formidable, faisant de Viridiana un véritable festival d'inserts.

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Mais même sans eux, le film serait d'une effarante violence. Il démonte l'angélisme religieux, renvoie tout le monde, pieux et crapules, bourgeois et misérables, dos à dos et signe une virulente charge contre tout ce qui touche à l'humain en général. Profondément libertaire, il tend tout simplement à prouver que, une fois tentées les niaiseries catholiques, les vagues séductions et l'amour de l'autre, il importe de se retrouver à jouer aux cartes avec deux gonzesses pas farouches ; et il a sûrement raison. La pauvre Viridiana va faire la douloureuse expérience de la vacherie masculine (mais celle féminine n'est pas en reste non plus) et enterrer peu à peu ses aspirations de sainteté (pêché d'orgueil) sous les coups de bélier de la vie. C'est un véritable délice, teinté d'un poil d'angoisse, de voir la jeune fille fraîche en proie aux tares humaines, et on se marre bien devant le film. Un rire jaune, certes, tant l'insolence est omniprésente. On reste même ébahi devant certaines idées, comme cette fameuse reconstitution de la Cène avec des clochards avinés et lépreux, ou cette orgie finale qui finit de fouler aux pieds tout ce qu'il y a de sacré (le mariage, la camaraderie...). Le mieux, savez-vous, c'est que vous revoyiez vous aussi ce chef-d'oeuvre, ça m'éviterait de tenter d'en faire le tour, chose impossible.

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