Comment tenter de résumer le film le plus surréaliste de ces 35 dernières années ? Buñuel lance une grenade dans toutes les conventions sociales et son film se suit comme un rêve éveillé. Entre des soldats espagnols criant sous le feu de soldats napoléoniens "A bas la liberté" à l'image finale dans un zoo, il semblerait bien que la notion de liberté ne soit finalement qu'une ombre qui plane sur notre société. Si Napoléon pensait incarner cette grande notion, on comprend mieux la réaction des hommes sur le point d'être abattus. De même en conclusion, la société semble être devenue un immense zoo qui meurt à petit feu sous le poids des idées reçues. Enchaînant les séquences par des fils très minces, Buñuel semble s'en donner à coeur joie pour faire péter en éclat la bourgeoisie, la police nationale, les pères religieux, j'en passe et des pires... et nous mener par le bout du nez dans le labyrinthe de cette société sclérosée.

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Proprement inracontable, tant il y a de mini séquences qui sont parfois d'une absurdité... absurde (je trouve po les mots). D'un homme insomniaque (Brialy, décidément partout, qui lance devant sa cheminée un "J'en ai marre de la symétrie" qui m'a plié en quatre) dérangé par le passage d'une autruche à 4 heures du mat dans 196272_The_Phantom_of_Liberty_Posterssa chambre (qu'on retrouve sur la toute dernière image... important l'autruche, quand même, un peu comme si devant la liberté les hommes avaient choisi de se cacher la tête) en passant par des pères priant avant d'attaquer une partie de poker, un couple sado-maso (Michael Lonsdale cul nul, collector) se faisant fouetter devant ces derniers ("Ah ben non partez pas, les pères !"), un jeune homme épris de sa vieille tante au corps de déesse, un sniper qui tire de la tour Montparnasse et qui se fait féliciter pour avoir reçu la peine de mort avant de repartir libre en signant des autographes, un couple (Jean Rocherfort, mon héros) qui va voir un préfet de police pour la disparition de sa petite fille... qui se trouve constamment à leurs côtés (comme si l'innocence n'avait plus de place parmi nous), une soirée entre bons bourgeois dont les chaises sont des toilettes et où l'on doit à tour de rôle aller dans le salon (la cuisine) pour manger en solo ("Désolé c'est occupé"),... pour finir par l'histoire d'un vrai préfet de police arrêté pour ne pas être le préfet de police et qui est reçu par un autre vrai préfet de police (le serpent se mord définitivement la queue, un peu comme si tout ce petit monde était interchangeable)... on en perd son latin, estomaqué de voir la liberté de l'imaginaire de Buñuel prenant constamment le contre-pied de toutes ces situations convenues.

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Le film grouille d'inventions délirantes, alors même que d'une scène à l'autre on retrouve des motifs qui se font écho (la femme dans un caveau, la soeur morte qui réapparaît quatre ans plus tard, le cri des révolutionnaires, l'autruche (j'insiste), la petite fille "disparue" qu'on retrouve sans qu'elle soit jamais partie...) autant de fils inextricablement mêlés qui tissent un lien entre eux dans l'absurdité de ce monde. Plus le sens parfois nous échappe, plus on a l'impression d'avoir retrouvé une certaine liberté d'interprétation. Tout comme cette "seconde" séquence d'ouverture où des images sont distribuées dans un square par un homme un peu louche à des petites filles : on pense automatiquement qu'il s'agit d'images porno, surtout vu la réaction effarée des parents lorsqu'ils les découvrent; il s'agit en fait de monuments (Le Colisée, l'Arc de Triomphe...) dont les parents soulignent la vulgarité (au sens propre, sachant qu'ils sont (re)connus de tous...?); le fait est que Buñuel s'amuse des images, des représentations de chacun, comme pour mieux dynamiter nos attentes et foutre un immense coup de pied dans la fourmilière de nos préjugés. Surréalistement incontournable.

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