Simon du Désert (Simón del desierto) (1965) de Luis Buñuel
Petit morceau buñuellissime empreint d'une ironie mordante. Pauvre Simon du Désert qui est resté 6 ans, 6 mois et 6 jours sur sa colonne. Une foule vient le saluer pour l'installer sur une colonne encore plus haute comme s'il s'éloignait de plus en plus des réalités terrestres. Il parvient tout de même à réaliser des miracles - il rend ses mains à un voleur démembré -, mais non seulement tout le monde est un peu blasé - joli moment, plutôt caustique, d'absence de réaction - et en plus ce voleur, sans même un mot de remerciement, s'en sert immédiatement pour foutre une torgnole à son fils. Pour le reste, comme le dit l'un des croyants qui vient chercher son pardon auprès du Simon (celui-ci lui avait reproché de mater une gonzesse) et qui cherche à lui expliquer les tourments humains en évoquant le besoin de propriété : ton manque d'égoïsme est beau à voir mais ton sacrifice est bien inutile pour les hommes... Simon a beau en effet ne point quitter le ciel des yeux, il semblerait bien, qu'à part les nuages, il n'y ait personne là haut (superbe utilisation de la grue, au passage, qui permet ces magnifiques plans en contre-plongées sur ces cieux immenses mais désespérément vides).
Bien que tenté de rejoindre sa mère, l'espace d'un instant, il est vrai que ce saint Simon semble faire preuve d'une certaine sécheresse, non seulement physiquement comme le note le nain qui fantasme sur sa chèvre, mais aussi sentimentalement : il ne daigne au final avoir le moindre regard ou égard pour sa mère qui désire mourir à ses côtés. Heureusement (eh oui), il y a cette sublime diablesse qui vient le titiller; chacune de ses apparitions est un vrai bonheur : en petite fille jouant avec son cerceau et dévoilant ses charmes (de l'intérêt, également, de la plongée au cinéma), en femme barbue voulant tromper son monde ou dans un cercueil qui file à 72 à l'heure. On peut pas dire qu'elle ne regorge point d'un certain sens de la tentation, montrant ses gambettes, chatouillant la moustache du Simon du bout de la langue, ou encore, définitivement provocative, shootant superbement dans un pauvre agneau (au moins une lucarne): le Simon semble rester ferme. Il finira tout de même par se faire embarquer par un avion de ligne qui le conduira tout droit dans l'enfer du monde moderne : il y suivra d'un oeil laconique les déhanchements de la jeunesse newyorkaise (la danse se nomme la "chair radioactive", tout un programme) et, pour avoir abandonné sa colonne qui a déjà trouvé un nouveau locataire, sera dorénavant obligé de se frotter à cette société diabolique - comme nous, quoi, bienvenue mon gars.
On retrouve ici ou là quelques motifs purement buñueliens - l'éternel clin d'oeil aux fourmis qui grouillent, cette procession humaine faite de prêtres plus crédules que des moutons mais aussi de pauvres hères - et encore et toujours cette petite pointe d'humour (Simon qui se perd dans ses prières, sa petite autosatisfaction lorsqu'il trouve assez fun de pouvoir bénir une sauterelle et tout ce qui lui tombe sous la main...) voire d'absurde : il faut le voir, plein de dignité, tout là haut, perché sur sa colonne, les bras écartés et tout autour... ben rien, si ce n'est ce nain claudiquant et ricanant. L'image joliment grisonnante signée Gabriel Figueroa n'est pas exempte, cela dit, d'une certaine poésie et l'on sent un soin particulier porté à chaque mouvement de la caméra : ces lentes envolées de la grue sont d'une vraie beauté et elles contrastent parfaitement avec ce personnage hirsute de Simon qui semble, au final, totalement dépassé par la vacuité de la mission qu'il s'est lui-même fixé. Digne, étrange et audacieux en trois petits mots conclusifs.
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Je me souviens de l'avoir découvert il y trois ans, à Nancy, précédé d'un Chien Andalou, et ce fut un tel choc pour nous tous que lorsque le film s'acheva la salle explosa littéralement en applaudissements, du jamais vu.
Sinon, tenté par les derniers commentaires ainsi que par votre article sur le film, je viens de m'offrir hier soir Le Fantôme de la Liberté : énorme, il faut dire que j'en suis encore sous le charme, vraiment impressionnant et très comique ; et cela est vrai qu'il n'est pas du tout évident de faire un film comme celui-là, tant Buñuel expérimente avec les lieux communs de la narration cinématographique. Un immense plaisir.
Merci Shangols pour votre belle entreprise et je vous souhaite une très bonne continuation !