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06 décembre 2009

LIVRE : Le Lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann - 2009

lievre_de_patagonieOn connaît la propension de Claude Lanzmann à la modestie, genre "je suis l'ultime cinéaste sur cette terre pour les siècles des siècles et le seul intellectuel valable". Inutile de préciser donc que ces mémoires de 550 pages serrées ne font pas vraiment dans la discrétion. Qui de mieux placé que Lanzmann lui-même pour rehausser un peu plus son piédestal et établir un dernier monument à sa gloire ? Certes, voilà un défaut qui pourrait être soûlant à la lecture de Le Lièvre de Patagonie ; et pourtant, étonnamment, cette mégalomanie devient touchante : voilà un livre indéniablement écrit par un être humain, un vrai, en chair et en os, avec tous ses défauts et toutes ses qualités, qui s'assume tel qu'il est et n'a plus grand-chose à prouver à son âge avancé. Dès lors, les phrases comme "Shoah, on le reconnaît, est le plus grand film de tous les temps, enfonce tout ce qui s'est fait avant, et a remporté la vénération des plus grands historiens de ce siècle, sauf les crétins" (j'exagère, mais c'est à peu près ça), passent avec tendresse, tant s'y sent derrière un vrai caractère, discutable mais prégnant.

Et puis d'abord, la vie de Lanzmann justifie plus que largement ce gros livre : résistant de la première heure (au lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, tiens, ceux qui connaissent mesureront la difficulté de résister à quoi que ce soit dans cet établissement), aventurier sans peur en Israël, en Algérie, en Corée du Nord, ami de Sartre et amant de Beauvoir, ennemi inlassable de toute forme d'asservissement, et enfin cinéaste proche de l'inconscience durant les 12 années de tournage de Shoah, la vie du gars pourrait remplir trente volumes aussi épais. A chaque chapitre, à chaque nouvelle aventure, il montre sa profonde intelligence politique, et sa façon de traverser l'histoire du XXème siècle en étant toujours à la pointe de l'évènement force le respect. Le livre est agréable à lire, alternant les grandes réflexions philosophiques ou historiques et les anecdotes croustillantes sur quelques-unes des grandes figures littéraires et intellectuelles de son temps. La partie la plus intéressante reste la fin, le tournage de Shoah, où le débutant cinéaste qu'il est use de tous les stratagèmes pour piéger un ancien nazi ou extirper le témoignage d'un rescapé des camps, le tout avec un courage et une conviction indéfectibles. Si Le Lièvre de Patagonie sent aussi, ça et là, le règlement de compte un peu inutile (un coup sur la tête de Glucksmann, une manchette dans la face de Spielberg, un tirage de cheveux de Sharon), l'essentiel du livre se concentre sur cette vie tumultueuse, presque solitaire, n'hésitant pas à se réinterroger sur les actes, à revenir encore une fois sur les réflexions passées. Peu de regrets ou de remords, hein, c'est pas le genre de la maison, mais une façon intime de se confronter une dernière fois avec son passé, intelligente et courageuse. L'écriture est parfois maladroite (ces longues phrases pleines de virgules qui se perdent complètement, ces répétitions à l'envi de formules toutes faites...), mais ça reste franchement passionnant. Un témoignage utile et sincère, ronflant de suffisance mais humain.

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27 novembre 2009

LIVRE : Terroriste (Terrorist) de John Updike - 2008

9782757813966John Updike tente de nous faire le récit, de l'intérieur, d'un "apprenti terroriste". A grand renfort de citations extraites du Coran (il a bossé son sujet, John), l'écrivain nous montre comment son jeune homme se laisse séduire par ces belles paroles par l'intermédiaire de son mentor, le cheikh yéménite de la Mosquée. Ahmad, né d'une mère irlandaise et d'un père Egyptien qui s'est fait la malle avant sa naissance, fait de l'Islam un substitut dans lequel il se love en l'absence de toute autorité. Facilement manipulable et diablement naïf, c'est du pain béni (si je puis dire) pour le cheikh qui va l'instrumentaliser pour commettre un attentat. L'autre personnage principal de cette ultime oeuvre de l'écrivain américain est un vieux juif ("Quand on a été persécuté et humilié pendant deux cents ans, être loyal envers ceux qu'on aime n'est qu'une bonne tactique de survie" - un brin de causticité updikienne, toujours) attaché malgré lui à sa grosse dondon de femme. Même s'il vit une réelle amourette avec l'Irlandaise dont il a fait la connaissance via son taff (il est conseiller d'orientation (de conscience?... wait and see)), il garde la tête sur les épaules et tentera jusqu'au bout de s'intéresser au devenir de ce trop tendre Ahmad, promis à un brillant avenir scolaire mais facilement récupéré par ces islamistes radicaux. Updike semble se complaire à faire de ce pauvre Ahmad un gentillet petit agneau facile à sacrifier (On frôle la grosse caricature : dès le départ, on se doute un peu trop que le gamin est ultra malléable et sera incapable de se rebeller face à ses pairs - il a autant de caractère qu'une bouée gonflable) mais dresse aussi, parallèlement, un portrait de l'Amérique guère complaisant - un monde où le sexe, la violence et la thune ont tout perverti, et où il est bien difficile pour Ahmad de se reconnaître en une quelconque valeur. Derrière cette description de cet individu finalement pas vraiment passionnant, il y a un portrait en creux d'une Amérique incapable de s'intéresser à ou d'intéresser ces individus "en marge" qui sont nés dans une Amérique qui se voile la face sur ses enfants (l'action pourrait tout aussi bien se passer en France, quand on y réfléchit)... Un risque que cela lui saute un jour à la gueule, à l'image de la pression qui monte au fil des pages de cette oeuvre : explosera ou n'explosera point le gros camion ? Un Updike qui n'a rien de transcendant mais qui montre malgré tout un écrivain toujours soucieux de l'évolution guère reluisante de son pays.

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14 novembre 2009

LIVRE : Le Château (Das Schloß) de Franz Kafka - 1926

9782070362844FSPas évident en dix lignes de livrer la substantifique moelle de cette oeuvre kafkaïenne fascinante. Ayant le désir de voir l'adaptation qu'en a faite Haneke, je me suis replongé avec un extrême plaisir dans ce bouquin qui ne vous lâche point. A peine arrivé dans cette auberge où il est reçu comme un chien dans un jeu de quille, ce pauvre arpenteur va se retrouver baladé de ci de là, incapable de savoir ce qu'on attend de lui, sans cesse mis en garde par des rencontres de hasard, mettant partout les pieds dans le plat, et sans jamais pouvoir trouver de quelconques certitudes - la vie, quoi. Si la plupart des rencontres se passent mal, d'autres se passent un peu trop bien, à tel point qu'il ne tarde pas à se faire engluer par la chtite Frieda qui s'est jetée à son cou. Une histoire d'amour qui semble vouée à vite s'épuiser et Kafka de nous livrer quelques lignes terribles sur leur désir de se perdre "l'un en l'autre", sur leur désir qui se perd...: "Ils s'allongèrent sur le lit, mais avec moins d'abandon que la nuit précédente. Elle cherchait quelque chose, il cherchait quelque chose, furieux, grimaçants, chacun enfonçant la tête dans la poitrine de l'autre, ils cherchaient, et leurs corps s'étreignant et se redressant ne leur apportaient pas l'oubli, mais les rappelait à leur devoir de chercher; comme des chiens fouillent désespérément le sol, ils fouillaient dans leurs corps et chacun, désemparé, déçu, passait la langue sur le visage de l'autre pour trouver un ultime bonheur. Seule la fatigue les calma et les rendit reconnaissants l'un envers l'autre". Ouais, c'est pas d'un optimisme aigu! Pauvre K. qui va donc s'accrocher à cette bouée Frieda et tenter souvent, en vain, de croiser l'un de ces fameux Secrétaires du Château pour en savoir plus sur son sort. Suite de saynètes souvent inoubliables et dont le pouvoir évocateur est souvent immense - on a hâte de découvrir la façon avec laquelle Haneke a d'ailleurs pu choisir de les traduire en images : l'embourbement progressif de ce pauvre K. dans la neige, ces conversations à couteaux tirés entre lui et la patronne de l'auberge, l'incroyable séquence à l'école où K. semble toucher le fond, notre K. somnolent et observant dans les couloirs de l'auberge le va-et-vient incessant des dossiers à la porte des secrétaires du château... Un K. qui se fait souvent brinquebaler tel le dernier des "ballots", passant son temps à discutailler sans jamais en voir l'issue. C'est tour à tour triste à mourir (sa nuit et son réveil à l'école qui continuent de me faire froid dans le dos) et terriblement burlesque (ces deux foutus assistants véritables diables-gardiens), totalement absurde (à la recherche du secrétaire fuyant...) et affreusement réaliste (K. rejeté pratiquement de tous, dans cet univers indéchiffrable, mais qui tente de tenir debout malgré tout)... Le Château est tout simplement un monument, il n'est guère besoin d'y ajouter sa petite brique.      

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10 novembre 2009

LIVRE : Que du Bonheur d'Eric Chauvier - 2009

9782844853202Eric Chauvier tente un mix entre récit et essai, et donne au final un étrange objet assez indéfinissable, mais en tout cas intéressant dans sa manière de creuser son sujet. Au départ, une phrase, prononcée par une ex-compagne : "C'est que du bonheur". Dès le départ, Chauvier sent que cette phrase le dérange, qu'elle le gène même. Plusieurs années après avoir quitté cette femme, il se repenche sur ce malaise, et tente de deviner son origine. Que du Bonheur part ainsi de l'autobiographie (et plutôt subtilement introduite, ses rapports avec cette Melle X donnant lieu à des phrases très délicatement dosées pour induire ses sentiments) pour arriver à un texte théorique sur le langage. A partir de 5 mots, Chauvier pointe les limites de la parole, mettant en lumière les phrases toutes faites, l'impossibilité de sortir le langage de son contexte historique, et surtout la somme de "violence" sociale induite par le consensus autour des expressions telles que celle-ci. Plongeant loin dans l'analyse, ne se contentant jamais d'une vague idée mais retournant toujours au questionnement, le texte ressemble à une spirale obsessionnelle, mélant dans un mouvement prenant la sémantique, la philosophie historique, et l'auto-portrait en rebelle (rebelle aux autres, mais surtout rebelle à ces groupes artificiels institués par un usage commun de la langue). On reste intéressé par le projet, même si on est aussi un peu dubitatif quant au résultat : les idées sont puissantes, l'intelligence indéniable, mais on sent aussi que ça manque un peu de chair, de chaleur. Chauvier se regarde un peu écrire, sait qu'il est brillant et ne se cache pas de le montrer dans des phrases volontairement complexes et bourrées de références pointues. Un poil crâneur, le Eric ?

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06 novembre 2009

LIVRE : Romain Gary, le Caméléon de Myriam Anissimov - 2004

9782070413614Si Romain Gary le Caméléon est, au niveau du style, à l'image de son titre (plat et un peu clicheteux), force est de constater qu'au niveau de son contenu, c'est de l'énorme travail. Anissimov remonte la vie de Gary sur un bon millier de pages, depuis son état foetal jusqu'à sa balle dans la bouche, en n'omettant aucun détail. Plutôt que d'avoir à décider ce qui a pu être important dans la vie de Gary (l'école François Bon, qui alterne le focus précis et les généralités), elle décide de TOUT mentionner, quitte à verser dans la pure anecdote. On assiste donc aussi bien aux étapes capitales de sa carrière qu'aux minuscules détails qui font une existence, et c'est vraiment impressionnant. On n'ose imaginer la somme de recherches qu'a dû mettre en place la dame, pour ainsi aller traquer dans les moindres recoins les contradictions, étrangetés et autres lacunes d'un écrivain qui a fait de la dissimulation sa direction de vie.

Comme dans nombre de biographies, Anissimov ne cesse de faire des retours sur l'enfance de Gary, pour mieux en expliquer le personnage : juif ayant du mal à s'assumer tel, fils de déporté, amoreux fou de sa mère, puis héros de la guerre, Gary tiendrait son goût pour le mensonge de cette enfance vouée à la falsification d'identité, à la nécessité de mentir sur son vrai statut. Belle approche effectivement, et qui permet de relire les provocations futures (la "fable" de La Promesse de l'Aube, l'affaire Ajar) sous un autre jour. Les premiers chapitres, consacrés donc à la jeunesse, sont les plus précis, multipliant les détails, brandissant comme preuve de bonne foi les documents officiels, et les opposant aux écrits du sieur. Bon, c'est vrai que connaître l'adresse précise du bistrot où la mère de Gary buvait son café peut s'avérer inutile, mais tant pis : on est sidéré par l'obsession du détail d'Anissimov.

Dès qu'on a passé ces longs passages parfois un peu trop factuels, Romain Gary Le Caméléon se lit comme un polar : la vie du gars est vraiment passionnante, entre amours multiples et romans à succès, entre échecs plombants et mythomanie, entre vulgarité et sensibilité exaltée. A chaque nouveau livre, il a le don de déclencher une nouvelle polémique, un nouveau scandale, et ses provocations envers les critiques, les éditeurs et autres "ennemis" sont à se taper sur les cuisses. Quand Anissimov aborde les vrais moments douloureux (le désamour de sa première femme, la mort de Jean Seberg, ses échecs de carrière dans la diplomatie, la ringardisation de ses livres), elle le fait à la bonne distance, en n'épargnant rien à son personnage, mais en montrant toutes les arcanes de ces affaires. Gary y apparaît dans toute son humanité : très souvent antipathique, il parvient à nous toucher profondément sur la longueur, dans ce que le livre nous laisse apparaître de faiblesses, de fêlures, de doutes, de tristesse. Ses derniers mots, écrits sur sa lettre d'adieu : "Parce qu'on ne saurait dire mieux". Mes respects, cher Romain, et mes respects à Anissimov qui m'a fait pénétrer intimement pendant une dizaine de jours dans une existence entière.

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27 octobre 2009

LIVRE : Prisonniers du Paradis (Paratiisisaaren vangit) d'Arto Paasilinna - 1974 (1996 pour la traduction)

9782070404728FSPaasilinna avait écrit la première mouture de Lost trente ans avant la naissance de la série télé. C'est une accroche pas plus stupide qu'une autre et qui se tient : un avion pris dans une tempête se crashe dans l'océan; à son bord, entre autre, un journaliste-narrateur finlandais, une vingtaine d'infirmières suédoises et une dizaine de bûcherons finlandais recrutés par les Nations Unies pour une mission en Inde. Notre journaliste s'en sort indemne, erre plusieurs jours sur la plage en lisière de cette forêt tropicale; il croise, forcément, un serpent, puis une jeune femme légèrement vêtue, puis (... ah!) le reste de la troupe sain et sauf, à deux exceptions près. Sans secours à l'horizon, sans vivres à portée de la main, sans que dalle, l'aventure a toutes les allures, de prime abord, d'un cauchemar, d'autant que la solidarité des premiers instants part vite en vrille... Mais Paasilinna a foi en l'homme, et notre petit groupe ne tardera pas à devenir un superbe modèle de communauté socialiste ("Un signe que le socialisme s'est véritablement réalisé ici est que nous n'avons pas besoin de police"): il est clair qu'une fois que les femmes sont équipées d'un stérilet, qu'on parvient à s'organiser pour pêcher et chasser et surtout à produire de l'alcool, qu'on se bâtit une petite cabane pour se protéger des animaux sauvages et qu'on trouve une occupation à chacun, il n' y a plus aucun blème. A tel point que certains finissent par redouter un éventuel retour : "Il déclara qu'il ne comprenait pas pourquoi nous tenions tant que ça à retourner dans un monde déchiré par les guerres, pour payer des impôts, acheter des produits coûteux et superflus, avoir un cancer du poumon ou quelque autre maladie, écouter les jérémiades continuelles de nos épouses au sujet de leurs jambes enflées et de la laverie toujours bondée." Paasilinna ne tombe cependant jamais dans la niaiserie du genre "tout le monde il est beau il est gentil quand il n'est point perverti par la société", personne n'étant à l'abri de péter un plomb (la déconnade avec l'obusier et j'en passe). En plus, il sait toujours narrer de façon drolatique les aventures les plus abracadabrantes (comment attraper un singe...) ou décocher de petites phrases hilarantes : "Les arbres, que je crus identifier comme des palétuviers, étaient si durs que notre petite hache ne parvenait pas à les entailler : quand nous leur donnions un coup, cela leur faisait autant d'effet que si nous leur avions raconté une blague. / La vue de la tortue morte me causait une certaine tristesse. J'avais l'impression d'avoir tué mon beau-père.") Bref, comme chaque recueil de Paasilinna, un bon vieux mixte de délire et d'humour du cru mâtiné d'une réelle foi en l'humanité - toujours bon à prendre et à savourer.

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21 octobre 2009

LIVRE : A la Cadence de l'Herbe (The Cadence of Grass) de Thomas McGuane - 2004

9782267018318On ne peut pas dire qu'il y ait beaucoup de personnages à sauver dans ces pages assez acerbes de McGuane. Un pater familias qui disparaît et qui tente jusque dans son testament d'influencer la vie de ses ouailles : il n'y aurait en effet d'héritage possible que si sa fille, Evelyne, ne divorce point et que si la gestion est assurée par son beau-fils, Paul - un vrai branleur guère digne de confiance au premier abord. Pendant que le couple tente - difficilement - de se donner une seconde chance, l'autre fille, Natalie, envoie paître son propre mari, le pâle Stuart qui a sacrifié, lui, toute sa vie à cette entreprise. Cette nouvelle distribution des cartes ne respire pas vraiment un quelconque sentiment de justice mais peu à peu le vent ne va pas tarder à tourner... Beaucoup d'imbroglio et de mystères notamment dans les rapports assez troubles entre Alice - la femme du défunt - et Bill, un homme de main qui s'occupe du ranch sur le terrain de la famille. Ce dernier reçoit assez souvent la visite d'Evelyne qui, à ses côtés, retrouve une sérénité; cela permet surtout à McGuane d'écrire de magnifiques pages sur les échappées belles d'Evelyne lorsqu'elle monte à cheval ou sur son rapport à la ferme. Ces véritables hymnes à la nature tranchent avec la petitesse de certains individus, notamment Paul : personnage qui navigue d'une soeur à l'autre, il se fait fort d'avoir gardé la confiance de son beau-père. Seulement ses certitudes ne tarderont pas à se dégonfler comme un ballon de baudruche. Sort guère plus enviable pour Natalie qui pense dominer non seulement son couple mais aussi sa propre situation - autre fier-à-bras qui tombera de haut. McGuane semble en effet, finalement, sauver les personnages les plus effacés à l'image de Stuart, d'Evelyne mais surtout de Bill, figure pleine de sagesse qui cache un très lourd passé. C'est dans les moments qu'il partage avec Evelyne que le roman vibre réellement de cette petite part d'humanité qui rassure dans ce monde peuplé d'individus sans scrupules. Comme si, petit à petit, la nature humaine (la bonne) reprenait ses droits... Toujours un vrai plaisir de retrouver ce vieux compère du Montana.   

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18 octobre 2009

LIVRE : Trois Femmes Puissantes de Marie Ndiaye - 2009

Trois_femmes_puissantes_un_roman_africainMarie Ndiaye se montre une bonne élève appliquée dans ce livre, et ce n'est malheureusement pas vraiment ce qu'on attend d'un roman digne de ce nom. Rien à lui reprocher au demeurant : sujet noble et fort, écriture précise, sens des personnages et talent indéniable pour inventer des situations. Mais ce qui cloche, c'est que Ndiaye se met en tête de faire comme les 3/4 de ses camarades de classe, des phrases très longues à la ponctuation impeccable, sensées nous entraîner dans un flot rythmique ébouriffant ; or, ça n'a pas l'air d'être tout à fait son truc. A force de mettre son point d'honneur à complexifier au maximum les circonvolutions de ses phrases, la demoiselle se perd définitivement, ne parvenant qu'à livrer un style heurté, peu agréable, mal balancé. Pire : on dirait qu'elle a peur elle-même de ce style, et certaines de ses tournures prennent du coup la forme d'une leçon de grammaire laborieuse et pénible. Pas facile de jongler avec les pronoms personnels, et elle est bien obligée, souvent, de "sur-écrire" pour ne pas que son lecteur perde le fil. Au lieu de mettre un bon vieux point de temps en temps (personne ne lui en voudrait), elle préfère la virgule, mais compense cette bizarre idée par des formules qui sentent la sueur. En gros, Ndiaye est dans un costume qui ne lui va pas.

En restant au plus près de sa trame, en choisissant la simplicité plutôt que cette fausse audace de style, elle nous aurait sûrement plus captivés. Les trois textes qui font Trois Femmes Puissantes ont tous leurs qualités, surtout au niveau de la crédibilité des personnages, de la force des histoires. On a droit à des portraits de femmes contemporaines, liées plus ou moins entre elles par les situations mais aussi par un sort commun : des êtres devant lutter contre un monde violent et sclérosant, contre le déracinement, contre des passés familiaux difficiles. On est dans le roman psychologique, certes, mais que Ndiaye arrive à doper au contemporain, à faire verser mine de rien dans une certaine mythologie "feutrée". Des histoires puissantes, donc, mais dont les détails sont souvent péniblement ressassés (le vieux qui dort dans un arbre, ou la comparaison entre un personnage et un corbeau, idées que Ndiaye répète sans mentir une quinzaine de fois, sûrement très fière de ces trouvailles), et qu'elle peine à transformer en vraie ambition. On pouvait comprendre sans ces répétitions la symbolique de ses histoires ; mais on aurait bien eu besoin d'elle pour les rendre plus puissantes, justement, et pour faire sortir ce petit roman de l'anecdotique. Elle n'y parvient que sur quelques pages (le milieu du livre, belle technique pour condenser 10000 choses en quelques secondes); tout le reste sent trop la sueur et la première de la classe.

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10 octobre 2009

LIVRE : Cap au Pire (Worstward Ho) de Samuel Beckett - 1982

v_2707313963Sous ce titre d'une gaieté folle se cache encore une fois un chef-d'oeuvre d'audace de la part du bon Samuel. Partant du constat que, quoi qu'on fasse, le monde reste indicible, les mots sont impuissants, Beckett décide de retenter quand même le coup, "d'essayer encore, de rater encore, de rater mieux". Dès le départ donc, son texte est voué à l'échec, mais il met son point d'honneur à faire de cet échec un Echec Ultime, un ratage complet... Il se lance dans une lente description d'un tableau (si on suit bien, une vieille femme agenouillée dans l'obscurité, et un homme et un enfant main dans la main), à l'aide d'une prose heurtée, stagnante, douloureuse, qui revient sans cesse sur ses pas, qui n'est que le témoin de sa propre incapacité à décrire les choses.

C'est l'écriture qui est le personnage principal de ce texte absolument barré ; tout le reste a disparu, et même elle bat de l'aile méchament. A chaque nouvelle proposition, la phrase suivante vient saccager l'effort, revenir en arrière, nier les pistes envisagées. Le texte se charge ainsi au fur et à mesure de son déroulement de la somme des échecs consécutifs à communiquer, si bien qu'au bout du compte Cap au Pire se résume à une langue désagrégée qui n'est là que pour affirmer sa limite. Il ne reste de l'univers beckettien que quelques lambeaux, quelques formes, quelques formules répétées à l'envi et jusqu'à épuisement de celles-ci. Mais curieusement, le texte n'est pas si désespéré que ça, Beckett insistant sur le fait qu'il faut continuer à essayer, continuer à rater ; c'est du moins ce qu'on comprend de ce truc absolument conceptuel, sidérant et encore une fois sublimement intelligent. Beckett fait son énième livre sur l'impossibilité d'écrire un livre, mais il le fait cette fois en poussant le concept jusqu'à ses plus extrêmes limites. Le résultat est un slam vertigineux, où chaque mot est retourné comme un gant pour en exprimer l'inanité, où chaque phrase se mord la queue, et où le monde est envisagé comme un marasme abstrait impossible à décrire.

"Ainsi cap au moindre encore. Tant que la pénombre perdure encore. Pénombre inobscurcie. Ou obscurcie à plus obscur encore. A l'obscurissime pénombre. Le moindrissime dans l'obscurissime pénombre. L'ultime pénombre. Le moindrissime dans l'ultime pénombre. Pire inempirable. Quels mots pour quoi alors ?" Bonne journée.

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09 octobre 2009

LIVRE : Mars de Fritz Zorn - 1977

29027_gfVoilà typiquement le genre de livres qui m'attire a priori : une autobiographie en colère, un crachat à la face de la vie, tout comme on pu l'être quelques autres de mes lectures de chevet, de Kierkegaard à Dagermann. Tout comme eux, Zorn est le produit typique d'une éducation bourgeoise dans la tradition : propre sur elle, discrète, hautaine, et hautement névrotique. Atteint d'un cancer, qu'il attribue d'ailleurs sans vergogne à ces "larmes rentrées" que lui a déclenchées cette éducation, il livre ces 300 pages crépusculaires et rancunières, une logorrhée pleine de dégoût du monde, de frustrations politiques et sexuelles, de douleur et d'amertume. Rien de bien gai, donc, mais un net sentiment révolutionnaire qui pointe là-dedans et qui fait la beauté des meilleures pages : Zorn a raté sa vie, le reconnaît, et insulte une dernière fois les responsables de ce ratage (ses parents, la Suisse, les bourgeois, la "tranquillité", le manque d'amour, Dieu et lui-même) dans une analyse précise et violente de sa vie.

Tout est là donc pour faire de Mars un acte purement dérangeant et brutal comme je les aime. Il y réussit souvent, au détour de quelques réflexions caustiques sur ses parents ou sur la société bien-pensante et réactionnaire dont il est le fruit. Toute la deuxième partie du livre sent vraiment le soufre, dans cette façon qu'a Zorn de mettre le doigt sur ce qui fait le plus mal, à travers quelques formules-slogans fulgurantes. On sent ce que l'auteur doit à Camus ou à Sartre, dans cette manière de faire passer le champ de la philosophie dans celui de l'écriture-étendard : mettre des mots sur sa colère, pour lui, c'est aussi créer des "maximes" (ou bien souvent des "anti-maximes") qui s'inscrivent définitivement, par leur audace stylistique, dans une esthétique presque publicitaire. On verrait bien quelques-unes des phrases de Mars figurer sur les pancartes de manifestants ou sur les tracts anarchistes, à commencer par cette phrase finale qui vous cloue le bec : "Je me déclare en état de guerre totale". Nul doute que le gars est pertinent, que son introspection va très loin, qu'il cherche vraiment à percer ce mystère qui a fait de lui un homme raté, qu'il enfonce profond le scalpel.

Mais malheureusement, sur la longueur, le livre apparaît bien vite comme la confession un peu agaçante d'un nanti nombriliste. Zorn a du mal à faire passer son expérience personnelle dans l'universel, et on tombe trop souvent dans des jérémiades répétitives qui ne concernent que lui. Bien sûr, sa douleur est terrible : le cancer, et le désespoir. Mais Mars apparaît trop comme une psychanalyse, certes sûrement utile pour lui, mais pas nécessairement pour son lecteur. L'écriture, trop délibérément complexe et touffue, vire au sophisme, le bougre éprouvant un grand plaisir à tordre ses phrases pour livrer des formules ; tendance fatigante, par exemple, d'écrire une maxime, puis d'écrire le contraire pour le simple plaisir intellectuel de la figure de style. Au bout du compte, et c'est un comble, Mars, qui aurait dû être un exemple de sincérité, devient un exercice de style roublard, et qui plus est pas très bien maîtrisé. Un peu comme ces blogs d'aujourd'hui où des gens très cultivés ratiocinent sur le sens de la vie et sur leur existence trop-pourrie-d'-occidental-gaté. Zorn est le premier à le reconnaître, ce qui est tout à sa gloire, mais n'en évite pas pour autant les pièges : son livre est le résultat de visites chez le psy, intelligentes, précises, édifiantes parfois, mais aussi un peu pitoyables, alors qu'on aurait voulu voir en lui un guide pour notre colère.

Le gars est mort de son cancer à 32 ans, alors que Mars venait d'être publié. On le regrette pour lui, on quitte son livre triste, intrigué, mais pas concerné ; le sentiment de révolte n'est pas passé. Jusqu'au bout, son existence aura été "insuffisante".

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