12 mai 2012

LIVRE : La grande Thérèse, l'escroquerie du siècle (The greatest Swindle of the Century) d'Hilary Spurling - 2003

book_192_image_coverThérèse Humbert, sa vie de mensonge, son œuvre fantasmée. Hilary Spurling nous conte cette histoire méconnue du début du XXème siècle, celle d'une pauvre fille de la campagne sans naissance et sans biens, qui va devenir une des femmes les plus puissantes de Paris uniquement grâce à sa force de persuasion et à ses mensonges énormes. Histoire rocambolesque et assez hallucinante, qui repose non seulement sur le talent de mythomane de la gonzesse, mais aussi, et c'est toute la savoureuse ambiguïté de la chose, sur une sorte d'acceptation tacite des victimes. Il a suffit que quelques-uns ferment les yeux sur les inventions de Thérèse, pour entraîner une foule de banquiers, intellectuels et financiers divers dans le piège. La vie de Thérèse repose entièrement sur un héritage fictif qu'elle arrive à faire accepter par tout le monde, et Spurling est habile à dresser le portrait des complices de la dame, issus de sa famille, du gros bras peu regardant sur les moyens d'obtenir ce qu'il veut aux politiciens grand crin au bras long. L'histoire est donc intéressante, le livre agréable, mais on regrette que la plume de Spurling ne soit pas toujours à la hauteur de son sujet. La dame n'est pas Carrère, et n'arrive pas à nous plonger réellement dans la complexité du personnage, rapportant de façon journalistique des faits mais n'allant jamais plus loin. Comme l'écriture (ou la traduction ?) est en plus assez bancale, mal foutue et mal rythmée, on reste un peu sur le bord du chemin, comme on lirait un fait divers rigolo dans un journal, sans plus. Dommage : un sujet aussi fort aurait mérité un écrivain d'une autre envergure.

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10 mai 2012

LIVRE : Manuel de Civilité pour les petites filles à l'usage des maisons d'éducation de Pierre Louÿs - 1926

book_173_image_cover"Ne dites pas : Je vais me branler. Dites : Je vais revenir." ; "Au bain, ne demandez pas aux personnes présentes la permission de faire pipi. Faites-le sans autorisation." ; "Ne sonnez pas le maître d'hôtel à onze heures du soir pour lui demander une banane. A cette heure-là, demandez une bougie." Un écrivain capable de donner de tels conseils aux jeunes filles ne peut qu'être sympathique, et c'est un fait : ce manuel est un délice de pornographie débridée et joyeuse. On y trouve une foule de conseils judicieux pour toute jeune fille désireuse d'assouvir ses délires sexuels, quels que soient le lieu, l'heure et le(s) partenaire(s) : à la maison, à l'hôtel, au théâtre, à la mer, avec le valet, avec papa, avec l'amant de maman ou même avec le Président de la République (!), tout est fait pour satisfaire ces demoiselles tout en restant, bien sûr, dans la décence et la bonne éducation. Parodiant avec une saine insolence les donneurs de leçons de morale et les livres de bonne éducation, le professeur Louÿs laisse libre court à son joyeux hédonisme et fait valser les jupons, les cuisses légères et les couples avec un humour qui ne se relâche jamais. C'est cru, décadent et déjanté comme on aime, ça pratique la pipe, le triolisme et la sodomie comme d'autres le point de croix, c'est donc nécessairement nécessaire et primordial. Louÿs a en plus un sens de la formule et de la concision qui l'honore, trouvant toujours le petit mot qui fait basculer ses aphorismes dans la provoc pure et dure, sans jamais se départir d'un ton pince-sans-rire qui fait merveille. Bref, c'est d'une belle santé, ça fait plaisir à lire. Entre le marquis de Sade et le professeur Choron, voilà le livre idéal pour s'émanciper, jeunes filles.

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08 mai 2012

LIVRE : No Exit de Philip Gourevitch - 2012

book_597_image_coverVous vous souvenez de Nicolas Sarkozy, ce gars qui dirigeât la France dans les années 2010 ? Non ? C'est bien normal, la mémoire occulte les événements traumatiques d'une vie. Gourevitch, en tout cas, est là pour nous rappeler l'existence de cet homme d'état, qui aurait soi-disant (parlons au conditionnel) été élu à une époque et qui, au vu de la liste de conneries qu'il a faites, pourrait prétendre au titre de plus grand bouffon de l'Histoire de France. Je ne sais pas si tout est vrai, hein, j'ai pas vérifié, mais entre les insultes ("Casse-toi pauv'con" adressé à un gars qui refuse de lui serrer la main) et les petits arrangements mortifères (Kadhafi qui plante sa tente devant l’Élysée et se torche avec les Droits de l'Homme), entre les tentations people (il serait allé jusqu'à épouser une mannequin de gauche pour faire la nique à son ex-femme) et les alliances troubles (le gars était semble-t-il assez proche du FN), il semblerait que ce président aujourd'hui oublié ait aligné une batterie de casseroles grande comme une finale de Top Chef. Gourevitch ne s'emballe pas, et en tant que journaliste étranger, se contente (en surface) de raconter 10 ans de gouvernance (avant d'être président, Sarko était ministre de l'Intérieur, mais ça je n'y ai pas vraiment cru, tant son racisme et son mépris pour les plus pauvres semblent incompatibles avec cette fonction), avec un ton faussement objectif qui ravit. On n'est pas dupes, et on voit bien que l'objectivité du gars se place au même endroit que la culture pour Sarkozy. Parce qu'on sent bien que, sous le style relativement fonctionnel et informatif se cachent une saine colère, une forte indignation, contre les exactions du chefaillon ; à chaque nouvelle connerie, l'auteur semble de plus en plus ébahi, et parvient à nous mettre dans le même état. C'est sûrement que 8000 idioties politiques condensées comme cela en 100 pages tassées, ça finit par dessiner le portrait d'un président absolument impossible. En tout cas, on retrouve avec une pointe de nostalgie des mots comme Clearstream, Bettancourt, Kärscher, racaille, Hortefeux, Dati, Bolloré, softprimes, ou Christian Clavier, mots aujourd'hui disparus du vocabulaire mais qui ont vraiment eu leur importance à l'époque. Un petit livre en forme de piqûre de rappel, qu'il faudra sûrement ressortir tous les 5 ans pour éviter que ne renaisse du ventre encore fécond la bête immonde à talonnettes. Pour redécouvrir une période oubliée de notre histoire, un petit plaisir. Qu'est-ce qu'il est devenu, depuis, ce président ?

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LIVRE : L'Homme Chauve-souris (Flaggermusmannen) de Jo Nesbø - 1997

9782070304981N'étant pas un gros amateur de polars, je ne connaissais pas encore ce Jo Nesbø, qui pourtant semble vendre des bouquins par quintaux. Heureuse découverte, donc, puisque le gars m'a bien passionné pour cette première enquête de l'inspecteur Harry Hole, alcoolo moyennement repenti envoyé en Australie pour y trouver un serial-killer glauque. Ni la trame elle-même, ni les personnages ne sont pourtant très originaux là-dedans ; même le héros semble à la limite du cliché, avec son passé trouble (il a tué un collègue par accident, comme dans Vertigo), son addiction incontrôlable et son flair épatant. Mais le talent de Nesbø réside dans les atmosphères, et dans cette façon unique d'ancrer son histoire dans un milieu, dans un pays. Les légendes australiennes font sans arrêt leur apparition au sein de l'enquête, dégageant des sens nouveaux ou des pistes possibles ; les us et coutumes des habitants, la politique du pays, son histoire, sont amenés avec subtilité dans la trame, jusqu'à la résolution finale. Très attentif à son contexte, très documenté sur le pays qu'il a choisi comme toile de fond, Nesbø gagne en crédibilité ce qu'il perd en originalité, et c'est tant mieux. L'écriture est en plus relativement dynamique, évitant les constructions inlassables du genre (un événement au début, rien pendant 300 pages, et on lâche les fauves à la fin) : ici, il relance habilement son action, très régulièrement, nous surprenant souvent par le comportement de son Hary Hole (bagarreur inconscient), faisant disparaître des personnages capitaux, et ne reculant pas devant un certain Grand-Guignol pour faire mourir ses pauvres victimes (l'idée de tuer au cours d'un spectacle de music-hall, comme dans Les 39 Marches). La fin est vraiment bien menée, surprenante et en même temps dans la tradition (l'idée d'utiliser un bâtiment célèbre pour y planter le climax du livre, comme dans La cinquième Colonne). Rien de révolutionnaire, non, je ne dis pas, mais un bien agréable moment mené en maître, solide et addictif. Notons aussi, je ne l'ai pas dit, que Nesbø semble avoir pris pas mal de leçons chez Hitchcock, ce qui le rend encore plus cher à mon cœur.

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05 mai 2012

LIVRE : Dialogues sur le Cinéma de Marcel Ophuls et Jean-Luc Godard - 2012

untitledDeux rencontres entre les deux compères lors de débats, et nous voici avec un petit livre qui tente de retranscrire les conversations à bâton rompu de ces deux frères ennemis. Deux conceptions du cinéma qui s'affrontent, disons, deux personnalités fortes, deux cinéastes de la même génération et qui se sont frottés aux mêmes thématiques (le rapport entre réel et documentaire, Israël, l'Histoire) : il y a de quoi faire de la matière. Malheureusement, grosse déception : les gars se contentent de se chercher gentiment, sans jamais aborder le cœur d'un quelconque sujet. Ce n'est pas désagréable de suivre les errances verbales d'un Godard de plus en plus Sphinx (il ne finit jamais ses phrases et se contente souvent d'aphorismes sibyllins qui laissent coi), ou de voir Ophuls tenter de le déstabiliser ("Faut pas non plus essayer de se marginaliser exprès, Jean-Luc...") ; c'est vrai aussi qu'on apprécie quelques phrases balancées ici et là (sur les "films à un dollar", le credo éternel du Jean-Luc, qui prétend que si on lui donne un dollar pour faire un péplum, il le fera... mais que ce sera un péplum à un dollar, en gros), et qui nous montrent un JLG de plus en plus absent au monde, qui se retire doucement du cinéma et de la société. Mais l'ensemble est très anecdotique, et tourne beaucoup autour d'un mystérieux projet sur Israël, avorté, entre les deux cinéastes qui semblent avoir quelques comptes personnels à régler : ça se fritte gentiment en public, Ophuls attaquant sur l’antisémitisme prétendu de Godard (qui ne trouvera ici aucune réponse, quoiqu'en dise la préface), ce dernier envoyant sur la frilosité financière et artistique du premier. Bon. On reste spectateur de dialogues esquissés entre deux gars qui se connaissent bien, en sentant quelques traces un peu troubles entre eux (sur Truffaut, sur les Juifs, sur la période maoïste de JLG), mais sans en percer vraiment les tenants et aboutissants. Heureusement, la postface de Cohn-Bendit est une merveille de simplicité et un très bel hommage à Godard, et nous fait refermer le livre avec un chouille moins de déception.

God-Art, le culte : clique

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04 mai 2012

LIVRE : Immense et Rouge de Marie Chartres - 2012

untitledJ'avoue une cruelle déception face à ce livre écrit par une auteur que j'affectionne particulièrement : les livres pour enfants de Marie Chartres sont tout simplement bouleversants, et j'ai attaqué avec confiance cette incursion chez les grands. D'autant que l'édition (Les Inaperçus, nouveau venu) est superbe : format élégant, mise en page raffinée, et surtout mélange entre texte et photos réussi. Le souci, c'est que Chartres nous livre ici un texte assez fumeux dans son fond, et un peu à côté de la plaque niveau forme. En fait, je l'avoue : je n'ai pas compris grand-chose à ce que la belle a voulu me raconter. Il est question d'une épouse malheureuse, d'une fillette disparue enlevée par les méchants voisins, d'une petite fille en proie à la violence, le tout raconté en courts chapitres elliptiques à tout pris. On apprécie que Chartres préfère le non-dit à la clarté, mais on aurait aimé aussi avoir un peu plus de matière à laquelle s'accrocher pour suivre cette histoire psychologico-sentimentale dont l'essentiel nous échappe. Cette tendance impressionniste vire rapidement au "pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué", voire au "pourquoi dire quand on peut cacher". Une suite d'impressions, vague et filante entre les doigts, voilà ce qu'on obtient, là où on sent que, sous ses airs angéliques, Marie Chartres pourrait envoyer du vrai soufre, de la vraie violence.

Elle ne réussira pas à me convaincre qu'elle est une gentille petite fille éthérée. Pourtant, elle fait tout pour. Ses livres pour enfants ressemblaient à des livres pour adultes ; son livre pour adultes vire au sentimentalisme un peu fleur-bleue dans le style. Images candides de posters d'adolescentes, petites tentations poétiques qui manquent de nerfs (pour être vraiment dur, ça m'a parfois évoqué Bobin, mais c'est salaud), où est passée la Marie Chartres qu'on connaît ? Ce style de jeune fille en fleurs imprègne même les passages plus durs qu'elle tente de mettre en place (il est beaucoup question de mort, de sang, de coups là-dedans, on ne change pas une équipe qui gagne, quand même) : la violence est comme atténuée par la douceur d'ensemble, alors qu'on aurait aimé que la belle lâche les chiens, aborde un peu moins poétiquement et un peu plus crûment son sujet. On voit ses efforts pour insuffler de la noirceur dans le caractère "idyllique" de son écriture, mais ajouter des termes trash aux termes trash ne suffit pas : on reste à la lisière, timidement au bord du trouble, sans jamais l'atteindre. Les photos de Akin Cetin, déjà vues, n'ajoutent rien au texte, et même les illustrent parfois avec lourdeur. Non, vraiment, ce livre est assez raté, et c'est ballot. Mes respects et ma confiance restent entiers envers Marie Chartres, cela dit.

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03 mai 2012

LIVRE : Frère Jacques - Lettres à Frédéric Jacques Temple d'Henry Miller - 1948-1980

9782363390066Autant les lettres à Maurice Nadeau, parues récemment, étaient passionnantes, autant cette série de petits mots envoyés au pourtant grand Frédéric Jacques Temple par Miller est quasi-totalement dénuée d'intérêt. Avec un soupçon de malaise, Temple le dit lui-même en intro : à défaut de vrai style ou de grandes réflexions, on entendra dans ces lettres une voix. Admettons. Mais il faut quand même fouiller profond pour entendre quoi que ce soit dans ces notes griffonnées à la va-vite par un Miller débordé par la célébrité et le travail : ça ne sort jamais d'un certain côté pratique, fonctionnel (genre : "merci de transmettre ce livre à mon éditeur dont voici l'adresse à Paris", ce genre de choses capitales), ça ne prend jamais la forme de ces fameuses missives à rallonge que Miller savait parfois écrire au débotté à ses amis. Mis à part deux pages de notes intéressantes sur la fin, où Miller apporte des corrections à l'essai que Temple est en train de lui consacrer, et dans lesquelles on découvre enfin quelque chose d'intime, de touchant, de mélancolique chez lui, le reste est une suite de post-it sans consistance. En tant que fan absolu de HM, j'y trouve quand même mon compte, entendez bien ; il m'est arrivé aussi de sourire devant quelques petites pointes milleriennes qui surgissent au milieu de tout ça (bien aimé la mention "sex is fun" ajoutée en bas de lettre par un Miller de 70 berges au compteur) ; j'apprécie également toutes les idées de mise en page, les photos, les incursions de lettres manuscrites au cours du livre ; et je retrouve avec bonheur ce mélange d'anglais sans manière et de français délicieusement déconstruit. Mais ces lettres restent tout de même du niveau du grattage de fond de tiroir bien inutile : on n'y apprend rien sur Miller, sa vie, son œuvre, et on risque même, si on ne lit que ça, de trouver qu'il écrit bien platement. On ne trouve même aucune trace de cette fidélité en amitié qu'il a su cultiver toute sa vie, sauf quand il évoque Cendrars, Durrell ou Delteil ; envers Temple, dont pourtant il fut proche, rien ne reste d'une quelconque complicité, et tout reste dans la distance professionnelle la plus froide. Un livre pour collectionneur compulsif, dont je suis ; mais pour lire du Miller, du vrai, allez plutôt voir l'un de ses 70 autres bouquins.

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02 mai 2012

LIVRE : Les deux vieilles Filles (Le Due Zittelle) de Tommaso Landolfi -1945

landolfiVraiment pas grand-chose, ce petit roman, même si on en ressort plutôt charmé et amusé. Landolfi aurait pu envoyer du lourd niveau anti-cléricalisme frontal, il choisit l'option plus discrète de la petite satire, modestie toute à son honneur mais qui empêche le livre de partir dans une vraie puissance. Bon, restons donc dans la fable gentiment allégorique, c'est bien aussi : deux vieilles élèvent un petit singe, cadeau de leur frère décédé ; mais il s'avère que l'animal s’enfuit la nuit dans le couvent d'à côté pour bouffer les hosties et picoler le rouge qui sert à la messe... mais pire que ça : il célèbre lui-même une sorte d'office religieux, dans une parodie des gestes sacrés qu'il a acquise on ne sait comment. Dès lors, la question est posée et débattue entre les différentes obédiences religieuses : le singe est-il sacrilège ou saint ? On s'amuse bien, c'est vrai, à suivre ce conte ironique et sarcastique, d'autant que les personnages (les deux vieilles en particulier) sont joliment croqués, sans en faire trop. Bon chapitre, également, que celui où un prêtre indigné prend la défense du singe, dans un concours d'éloquence particulièrement bien écrit. Et puis il y a cette fin, d'une réelle noirceur, d'une cruauté inattendue, qui renvoie finalement à la seule question possible : a-t-on le droit de tuer un être ? Mais l'ensemble manque un poil de consistance tout de même, et peine à sortir de la simple récréation à base de morale et de gentille insolence. Landolfi ne va pas assez loin dans la satire autant que dans la finesse d'analyse psychologique, on en reste à la lisière de quelque chose qu'on attendait beaucoup plus ravageur. A lire sur la plage, quoi, en flâneur.

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28 avril 2012

LIVRE : Sale Temps pour les braves (Hard Rain falling) de Don Carpenter - 1966

Couv-sale-temps-pour-les-bravesOn dirait un titre de roman de gare, mais Sale Temps pour les braves vaut beaucoup mieux que cela. Je suis même franchement sous le charme de ce récit, écrit aussi simplement qu'il raconte des choses implacables. C'est fait par un poteau de Brautigan, un de ces mecs oubliés qu'on ressort de temps en temps de derrière les fagots. Et c'est bien joué : voilà un vrai écrivain, avec une modernité (dans le vocabulaire, dans la liberté de narration) qui bluffe pour l'époque. Voici donc la vie de Jack, petit mec banal dans une vie banale, qui va de galère en échec tout au long de sa triste existence : orphelin, petit délinquant sans envergure, boxeur raté, homosexuel refoulé, toutes ses tentatives pour devenir un homme normal se brisent sur le mur de la crise et de ce chien de destin. La vie d'un loser, oui, c'est ça, qui nous est racontée par le menu, crûment et avec une noirceur absolue ; noirceur qui n'exclue jamais, et c'est là la grandeur du livre, une tendresse et une humanité touchantes pour ces petits personnages de la génération perdue : Jack en premier lieu, mais aussi ses copains de beuverie ou de prison, sa femme (superbe personnage, très fouillé, complexe, attachant et détestable à la fois), et surtout l'autre "héros" de cette histoire, un métis faulknerien, champion de billard grandiose et homme d'exception qui constituera la seule possibilité d'évasion pour Jack. Ce petit monde, toujours crédible, toujours attentivement regardé et croqué avec énormément d'empathie, se débat au milieu de la crise, des bagarres d'ivrognes et de la pauvreté, en essayant de trouver un sens à son existence.

Les plus belles pages sont celles où Carpenter prend le large, s'envole en quelque sorte au-dessus des épisodes de sa trame pour emmener son récit vers une quasi-philosophie de la vie ; philosophie populaire, jamais crâneuse, mais tout de même philosophie, qui envisage la vie comme un combat perdu d'avance si vous êtes né du mauvais côté de la barrière sociale. Beaucoup aimé aussi ces descriptions précises de tournois de billard, où le fric s'échange à toute vitesse, monde de codes que Carpenter rend avec beaucoup de réalisme. Mais c'est la construction et le style qui surprennent le plus : la première parce qu'elle ose le désordre (on ne sait pas, pendant une bonne moitié du livre, qui est vraiment le personnage central, ni exactement ce que Carpenter veut raconter, puis il met tout ça en ordre à mi-chemin en quelques phrases), le second parce qu'il est étonnamment cru (les scènes de sexe), très précis et complètement libéré : la traductrice, Céline Leroy, a su rendre cette rythmique, cette crudité, et la surprise que l'écriture sait parfois ménager (des brusques ellipses, des futurs antérieurs tenus sur plusieurs pages, des façons très personnelles de jongler avec le temps : ici, un héros peut mourir en une phrase, alors qu'il était en pleine forme à la précédente). On pense à Edward Hopper, à John Fante, à John Steinbeck, dans cette façon de décrire l'Amérique par ses petites gens, ses déclassés, êtres solitaires ne sachant plus ni aimer, ni rire, ni espérer en quoi que ce soit, et qui se retrouvent au bistrot pour se battre en attendant mieux, ou au pire au cimetière avec leurs contemporains de misère. On quitte ce roman touché, un peu bluesy, amoureux de ces personnages et de cette écriture. Un vrai bonheur un peu douloureux.

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21 avril 2012

LIVRE : Quelque Chose de l'ordre de l'espèce de Guillaume Lebrun - 2011

lebrunJ'avais été impressionné, il y a quelques jours, par le deuxième livre de Lebrun ; je suis dans le même sentiment à la lecture de son premier. Ce jeune gars est décidément intéressant, dirais-je d'un ton supérieur pour cacher la sincère admiration que j'ai devant son absence de concession, sa sincérité et sa radicalité. Il est encore question ici du père, et des rapports du fils (Simon) et de sa mère avec celui-ci. Un père-monstre, brutal, violent, austère, et surtout d'un antisémitisme crasse qui le pousse, un soir, à mettre toute sa famille dans sa voiture et à aller écraser un Juif. Acte traumatique originel qui forge toute la terreur de ce livre : il va s'agir d'exorciser ce trauma d'enfance par l'écriture, en tentant de comprendre mais surtout de "mettre en prose" cet indicible qui tarabuste notre garçon. Cela passera par une expérimentation formelle vraiment audacieuse : le livre est découpé en trois parties distinctes, chacune dans un style différent, laissant la voix tour à tour au fils et à la mère, histoire de balancer insultes, règlements de compte et cris de douleur en toute liberté. De la poésie contemporaine à l'auto-fiction, du monologue théâtral heurté au pamphlet, Lebrun réalise une nouvelle fois un objet insaisissable, dont le sujet, beaucoup plus que l'adresse haineuse au paternel, est l'écriture, l'impossibilité de dire, de pardonner et de guérir d'une enfance malheureuse.

Quelque Chose de l'ordre de l'espèce a encore beaucoup de défauts de "jeune auteur", surtout dans ses premières pages. La première voix, trop crâneuse, trop savante, rebute d'abord. On dirait que Lebrun cherche à épater la galerie, usant à tout prix de mots sophistiqués qui ne font que rarement sens ou musique. Ce n'est qu'à la longue, patiemment, que cette première litanie solennelle vous gagne, que s'y dégagent un sens du rythme et une noirceur totale qui fonctionnent. Mais c'est surtout avec l'arrivée de cette deuxième voix (la mère) qu'on ressent l'amplitude de ce hurlement qu'on a sous les yeux : violente, merveilleusement balancée, la diatribe démente donne un souffle énorme à l'ensemble, peut-être parce que Lebrun y fait preuve de plus de modestie, acceptant une langue un peu plus quotidienne, un peu moins littéraire. Quand on arrive au dernier tiers, on est conquis : la poésie trash s'y déploie dès lors avec une belle fulgurance, la mise en page ayant presque autant d'importance que les mots eux-mêmes, et le silence (vrai personnage principal de ce bouquin plein de mots) envahit peu à peu l'ensemble, et visuellement et dans la "trame" (merveilleuse conclusion, qui vous laisse cloué). C'est douloureux de voir ainsi une parole se confisquer elle-même, de voir ainsi la littérature mise au service d'un malheur qui n'a qu'elle pour s'exprimer ; mais ça donne aussi un livre-installation passionnant, nouvelle preuve que Guillaume Lebrun pourrait bien être le fils de Philippe Malone qu'on attendait tous (non ? vous ne l'attendiez pas ? ah...)

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