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Shangols

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18 juillet 2026

Echos d'un sombre Empire (Echos aus einem düsteren Reich) (1990) de Werner Herzog

1Visite au château français de Bokassa effectuée par un ancien journaliste emprisonné par le lion centrafricain alors que ce dernier a decidé de repartir dans son pays pour être jugé. Le journaliste interroge "une" de ses femmes restée sur place (ah oui pour avoir 54 enfants, il faut en avoir plusieurs) et remonte peu à peu la piste de cet empereur sanguinaire en interrogeant certains de ses proches : de ses multiples femmes et enfants au président David Dacko (qui a précédé et suivi Bokassa à la tête du pays), autant d'interviews entrecoupées de nombreuses images d'archive notamment au temps du sacre. L'horreur (son cannibalisme avéré et ses exécutions sommaires) côtoie la farce avec l'histoire avec ces deux "Martine" (Bokassa avait eu un enfant du temps de la guerre d'Indochine avec une vietnamienne ; il se retrouve d'abord avec une Martine "trouvée" par l'Ambassade de France (super taff, les gars), avant qu'une seconde, la vraie apparemment, fasse son apparition ; po rancunier, il décidera d'adopter les deux) ; ou encore avec le destin de ce journaliste condamné à mort par Bokassa lui-même : suite à des troubles lors de l'envoi d'un télex, le message a paru crypté et il a été pris pour un espion sud-africain ; il s'en sortira après plusieurs mois de souffrance... Tout comme le président Dacko qui préfère "en rire" en se rappelant le comportement dévergondé de la femme roumaine de Bokassa (apparemment également agent de la Securitate) ou les menaces terribles de Bokassa lors des conseils de Ministres. Un lion de papier aussi crédible qu'une baudruche mais qui a perpétré des massacres atroces. La conclusion concentre les aspects tragi-comiques de ce dirigeant, avec la visite du zoo de Bokassa où les lions et les crocodiles mangeaient auparavant les prisonniers : un chimpanzé s'empare d'une cigarette et se met à fumer normalement ; une hallucinante tristesse s'empare alors de toute chose et le journaliste français d'avouer à Herzog son dégoût et son ras-le-bol avec cette histoire définitivement sombre...  (Shang - 04/05/08)

 

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Sur tous les sujets possibles, Herzog parvient à extirper des plans fabuleux, inoubliables. Ce Echos d'un sombre empire n'est certes pas son meilleur film, mais il réussit comme à chaque fois à imprimer sa marque très personnelle sur de simples images d'archive, sur des plans d'interviews ou sur de simples balades dans un pays. Dès le départ ici, on est happé par l'ampleur de ce cinéma : des armées de millions de crabes déferlent dans l'écran, et on est pris dans une sorte d'ambiance mortifère et futuriste qui va imprimer le film jusqu'à la fin. Il y a ensuite dans cette recherche un peu désabusée d'une vérité disparue de ce journaliste une quête perdue d'avance : quel que soit le témoin de cette époque qu'il retrouve, il n'arrive pas à percer ce personnage démoniaque et incroyable de Bokassa ; et il n'arrive pas plus à faire le deuil de ces mois de prison et de torture qu'il passa dans les geôles centrafricaines à cause du caprice du dictateur. Il faut dire que le personnage st complexe en diable, une de ces énigmes qui font toujours les grands films de Herzog. Empereur de pacotille, guignol habillé comme un roi déambulant dans un pays dévasté, président tout de façade ne sachant absolument pas gérer son pays, il est pourtant une figure dangereuse, inquiétante et qui a réussi à instaurer la terreur dans son pays tout en étant respecté et reçu par les présidents des autres pays. Herzog, face à ce mystère, préfère éviter de parler politique et se retourne vers la personne privée, vers ces rocambolesques aventures "amoureuses", sa cinquantaine de gosses, son cannibalisme supposé, ses excès de parvenu. Presque drôle à force de détails improbables, le film interroge donc ses enfants, dont certains sont encore dans le culte du père, son avocat, des témoins de l'époque. Le portrait qu'il en tire est consternant. L'humour est contrebalancé par les images d'archive, d'une grande tristesse : voir ces enfants de 5 ans déguisés comme des rois de farce et attrape, trimballés dans des carrosses en or, défiler à la suite de leur monstre de père, fait mal au coeur, surtout accompagnés par le fameux opus 100 de Schubert. Un sacré cafard gagne peu à peu le film et vient effacer le sentiment de farce grand-guignolesque véhiculé par Bokassa : ses frasques et ses conneries ont fait du dégât. On pense alors à un autre politique actuel qui lui ressemble pas mal (incompétent mais sûr de lui, capricieux et nombriliste), et on se dit que Trump, lui aussi, fait des ravages atour de lui, avec l'assentiment du monde entier. L'image infiniment désolante d'un chimpanzé fumant pensivement une cigarette finit de vous achever corps et bien. Pas le plus grand Herzog, non, il y manque une dimension un peu plus ample du personnage de Bokassa, mais un beau film sur les dommages que peut causer une mégalomanie en marche.   (Gols - 18/07/26)

Venez vénérer Werner : ici

18 juillet 2026

LIVRE : Les Souffrances du jeune Werther (Die Leiden des jungen Werthers) de Johann Wolfgang von Goethe - 1774

Ah oui on s'attaque à du lourd, là, le genre de roman de plage qui vous démarque automatiquement de ceux qui lisent La Femme de Ménage. Werther est un gars malheureux. Au départ, tout se passe bien pourtant, puisque, nouvellement arrivé dans une petite ville rurale, il passe ses journées à se promener dans la nature, à dessiner des oiseaux et des humbles paysans, à lire son cher Homère, et à écrire à son copain Wilhelm. Mais voilà : il rencontre Lotte, orpheline dévouée, belle comme un fantasme... mais dommageablement promise à Albert. A partir de cette rencontre, notre ami va développer une érotomanie, une obsession amoureuse, une fixation délétère en direction de cette femme qu'il ne peut pas obtenir. Plus que l'amour, c'est l'impossibilité qu'aime Werther : si Lotte était disponible, on aurait sans doute un autre comportement chez lui. Mais cet empêchement fabrique tout son spleen, son désespoir noir, ce fameux "Sturm und Drang" qui va conduire le héros jusqu'à la mort. Son désespoir d'aimer va épouser de plus en plus sa vision de la nature, de l'art, va littéralement envahir sa vie jusqu'à devenir une folie obsessionnelle pure : Werther est un malade, un masochiste qui se roule dans la souffrance avec délice. Le romantisme exacerbé qui imprime chaque ligne de ce roman malade et fiévreux explose dans cet être morbide, qui a besoin d'en passer par l'impossibilité d'un amour pour rencontrer la mort, qui a besoin d'elle aussi pour regarder le monde qui l'entoure.

 

On est encore loin du freudisme et de la maladie mentale pronostiquée par le bon philosophe autrichien. Mais il y a dans ce bouquin tous les symptômes de la folie, exposés avec précision et désolation par un Goethe qui invente sous nos yeux un style, un mouvement, toute une histoire littéraire. Au travers du regard de son héros, il développe une vision de la vie entièrement guidée par la nature, l'art, l'amour, qui divorce d'avec la réalité pour se concentrer sur la sensation, le sentiment. La mort est intrinsèquement liée à la nature, la nature est inséparable de la mort, et on a l'impression de lire un long lied de Schubert à travers ces notations sur les paysages magnifiques, sur ces pastorales naïves, sur cette déification du monde. Le malheur et la folie viennent polluer ces vision idylliques, mais ils font eux aussi partie de la beauté de la vie, par leur puissance, par les sensations qu'ils procurent à Werther. Il y a quelque chose de mystique, presque de religieux dans cette culture de la souffrance, du sacrifice, dans cette exaltation du suicide. On reste scotché par la puissance de l'écriture de Goethe, par son acuité pour saisir toutes les nuances des souffrances de son héros, pour sa faculté à les mettre en mots. Un classqiue, définitivement. 

17 juillet 2026

Détruire, dit-elle de Marguerite Duras - 1969

Passer sans transition de The Furious à Détruire dit-elle est une cascade dangereuse réalisée ici par un professionnel, à ne pas reproduire chez-vous. Aaaaaah le ton durassien, l'austérité durassienne, l'exigence durassienne ! Tout un poème, qu'on y adhère ou pas, un style à lui seul, venu de nulle part et qu'on ne retrouvera décidément nulle part. Il trouve dans ce film une sorte d'acmé, tant Détruire, dit-elle semble condenser tout ce qui fait qu'on adore et déteste Marguerite. Honteusement intello et sibyllin, mais fascinant et somme toute assez rigolo, il est tellement durassien qu'on se demande même parfois s'il ne s'agirait pas là d'un pastiche de la dame plutôt que d'un film signé par elle. En tout cas, en pleine mouvance révolutionnaire, la voilà qui réalise un film à la fois politique, poétique et cérébral du meilleur effet.

Dans un décor d'hôtel presque désert (mais on entend du début à la fin les sons des gens qui s'ébattent hors-champ), possiblement un asile pour fous ou en tout cas une maison de repos, quatre personnages se tournent autour, se croisent, se cherchent, se désirent et se heurtent à des impasses. On a là Stein (marmoréen Michael Lonsdale) et Max Thor (Henri Garcin, inattendu mais bien dans le mood), deux érudits qui n'aiment rien tant que passer leurs journées à observer une mystérieuse pensionnaire, Elisabeth (Catherine Sellers, un petit côté Delphine Seyrig), distante et inatteignable, nouvel objet de leurs fantasmes alors que tous deux sont déjà les amants d'Alissa (Nicole Hiss, parfaite), une femme libérée et plus joyeuse. Ce quatuor se livre à un bizarre jeu de voyeurisme, de désirs inavoués, de dominé/dominant, dans on ne sait trop quel but, dans une sorte d'atmosphère absurde. Il y aura bien l'arrivée du mari d'Elisabeth (Daniel Gélin, très drôle en benêt), pour venir donner un contrepoint comique à cet ensemble solennel et glacial, mais du début à la fin on va rester dans un ton distancé et cérébral qui fait autant de mal au cerveau qu'aux oreilles.

Les acteurs sont dirigés vers une sorte de jeu inexpressif, qui leur permet de balancer les répliques les plus bizarres comme les plus banales avec ce ton égal, plat. Duras pratique ici son style glacé comme jamais, enchainant les phrases sans affect comme d'autres enfilent des perles. Il en ressort une suite de dialogues vidés de sens, où la communication entre les êtres ne sert qu'à accuser l'impossibilité de communiquer. Ces quatre-là parlent, et parfois de choses importantes (l'amour, la folie, le temps...) mais tout ce qu'ils disent semble n'avoir aucune importance, aucune incidence sur leur comportement. On s'aime comme on se promène dans le parc comme on lit comme on dort, c'est tout. Même si le scénario évoque des "lieux" de danger, de  soufre, d'émotion (la forêt inquiétante, l'au-delà des grilles, le futur, la venue du mari), tout est traité à égale importance. Ça finit par créer un effet impressionnant, à la fois drôle et terrifiant ; et ça permet de constater que, pour Duras, la révolution est à traiter d'égal à égal avec les autres faits de la vie, les plus creux comme les plus importants : l'histoire de ces parias soustraits du monde semble aussi mouvementée qu'un dimanche de pluie. On a souvent un rictus de moquerie face à ces postures de Grand Écrivain pratiquant le cinéma expérimental le plus abscons possible, et puis on se dit finalement que cette posture est revendiquée avec pas mal d'humour par une Duras qui est la première à se moquer de ces nantis coupés du monde, repliés sur leurs petits problèmes bourgeois. Objet aussi ennuyeux que singulier, Détruire, dit-elle est indéniablement à voir.

 

16 juillet 2026

The Furious (火遮眼) de Kenji Tanigaki - 2026

Cette canicule pèse sur vos cerveaux et ramollit vos neurones façon marmelade tiède ? Profitez-en pour regarder The Furious, film idéal pour ce que vous avez. La finesse du film est inversement proportionnelle à sa pyrotechnie, et sachant que la seconde est franchement spectaculaire, vous en déduirez la puissance de la première. Passons donc vite sur le fond : il y a dans cette histoire d'enlèvements d'enfants au profit des appétits sexuels de grands nantis un mélange de complotisme douteux et de vision très droitiste de la société ; d'autant que pour résoudre le problème, ne demeure que la solution d'envoyer deux pères régler leurs comptes aux (c'est-à-dire dézinguer les) méchants responsables, apologie de la self-défense et contentement des instincts vengeurs les plus bas du spectateur : on est complet au niveau du populisme, n'en jetons plus. Le film est suprêmement con dans son scénario, mais avouons que ce n'est pas l'intelligence qu'on est venu chercher, mais la bagar et les mendal dan la gueul lol. Et mazette, on ne sera pas déçu.

Le film est une véritable épure du genre, un retour aux fondamentaux éternels des films d'arts martiaux. Soit deux heures de baston sans respiration, jusqu'au trop-plein d'ailleurs, filmée le plus simplement possible et chorégraphiée minutieusement pour éviter à peu près les effets spéciaux. Juste des mandales. Plans "longs" (ce qui dans le cinéma honkongais, veut dire des plans de plus d'une demi-seconde), bagarres faites main, cascadeurs sur-entrainés plutôt qu’écrans verts et trucages numériques : le fan de a première heure sera ravi de voir qu'on peut encore faire aujourd’hui ce genre de produit artisanal bio et parvenir quand même à épater le chaland. Le moins qu'on puisse dire, c'est que les bastons sont impressionnantes. Chacune, tel un niveau de jeu vidéo, ouvre la porte à un nouveau méchant, avec sa technique de combat, ses spécificités (le gros qui se bat en roulant, le trader propre sur lui, l'arbalétrier matois, l'adepte du combat avec tout ce qui traine dans le décor...). Comme dans Mortal Kombat, on choisit son personnage et on le regarde se fritter ici à deux, ici à trois, ici à 5, ici à 32, dans des chorégraphies époustouflantes d'invention et crédibles comme moi en haltérophile. Ça se saute dessus, ça virevolte, ça s'envoie des chaises, des échelles, des vélos ou des gens morts dans la gueule dans de sinistres bruits de vertèbres brisées, ça prend 153 mandales et 147 coups de machette mais ça bouge encore, le tout en prenant bien soin de crâner pour rendre tout ça un peu plus fun. On en prend franchement plein les mirettes, d'autant que ça ne s'arrête pas une seconde : de l'action pour l'action, dans un jusqu'au-boutisme réjouissant, une absence totale de scrupule (c'est ultra-con et ça le revendique), ce qui, finalement, mène à une curieuse poésie, à une forme qui devient abstraite à force d'être creusée, reproduite, poussée à son paroxysme. Épuisant mais jouissif. 

 

15 juillet 2026

La Mauvaise Education (La mala educación) de Pedro Almodóvar - 2004

On continue de redonner vie aux vieux Almodovar qu'on avait plus ou moins appréciés jadis. Place aujourd'hui à La Mauvaise Education, qui m'avait vraiment convaincu, et que j'ai revu un poil à la baisse ce coup-ci. Almodovar teinte son habituelle fantaisie d'une noirceur inattendue, pour nous servir un objet très hybride, qui mélange les tendances et les styles, un film bizarre dont on ne sait par quel bout l'attraper. Partons sur le film social, teinté de douloureux  souvenirs d'enfance : un cinéaste en panne d'inspiration, Enrique, reçoit la visite d'un ancien camarade d'école devenu acteur, Ignacio. Celui-ci lui remet le manuscrit d'une nouvelle qu'il a écrite, inspirée de leur enfance commune. La nouvelle traite de l'amitié teintée d'homosexualité entre les deux jeunes garçons, amitié entachée par les agissements d'un prêtre pédophile ayant jeté son dévolu sur Ignacio. Enthousiaste, Enrique décide de filmer cette histoire, et ce que nous voyons alors à l'écran est le "fantasme" de ce film. Mais ce n'est que le tout début d'un écheveau de scénarios fantasmés ou réels, de jeux de dupes, de valses entre réalité et fiction, où les temporalités se mélangent sans qu'on ne sache plus, au bout d'un moment, dans quelle strate du réel on se trouve. Le film de comédie du départ se teinte d'abord de ces souvenirs d'enfance, filmés très classiquement, puis peu à peu vire au film noir pur et dur : tout le monde se manipule, tout le monde est manipulé dans un vénéneux polar qui traite de la domination et de la soumission.

Almodovar oublie (presque) ses éclats movidesques pour tenter de rendre justice à ce beau personnage central, interprété dans toutes ses dimensions par Gael Garcia Bernal. L'acteur réussit tout, alors que tout est casse-gueule, de sa métamorphose en travesti ou en mâle dominant, de sa fragilité enfantine à son sadisme final. Malheureusement tous les acteurs ne sont pas à son niveau, et on grimace un peu devant le fade Fele Martinez, qui n'a pas les épaules pour interpréter cet homme hanté par son passé sans le savoir. Trop long et trop tarabiscoté, tapant dans des registres tellement disparates qu'il finit par manquer d'homogénéité, le film est assez malaisé à aborder, et ressemble à trois films rassemblés en un. Et puis, totalement privé de femmes, il fait perdre à son auteur une petite partie de son âme : Almo est définitivement le cinéaste de l'âme féminine, et se perd dans cette histoire de garçons entre eux. Malgré tout, le film reste passionnant dans sa restitution de cet univers franquiste morbide, tout autant que dans l'univers des queers qu'il regarde avec une certaine violence. Le film semble très intime, c'est presque dommage qu'il y ajoute cette trame policière qui n'apporte rien. On préférait quand il se laissait aller à cette élégie pour une enfance maltraitée, ou dans le portrait de cet (ces) homme(s) rendus bancals à cause de cette enfance. Il y a a dans les deux frères différents et complémentaires au centre du film tout Almodovar peut-être, lumineux et sombre, tourmenté et joyeux. Un bel autoportrait, pas complètement génial sans doute mais assez captivant.

 

15 juillet 2026

LIVRE : Rire dans la Nuit (Laughter in the Dark) de Vladimir Nabokov - 1938

C'est la version anglaise de son roman russe, La Chambre obscure, que je viens de lire avec les délices qui s'imposent. Voilà longtemps que je n'avais pas mis le nez dans Nabokov,et ce fut un vrai plaisir de retrouver l'écriture trempé de fiel et de cruauté de cet auteur, qui signe ici un de ses romans les plus désespérants. Mon édition comportait aussi la version russe, et il est vrai que dans celle-ci Nabokov se montre plus subtil et styliste ; mais la version anglaise, par sa simplicité, son côté brut et direct, peut rivaliser sans problème avec elle. On est du début à la fin balloté entre moquerie et compassion envers notre brave Albinus, bourgeois érudit et sans histoire, dont le confort conjugal va être bouleversé par la rencontre d'une petite salope vénale et maline : Margot, ouvreuse de cinéma sans le sou, va proprement mettre le grappin sur Albinus et le trimballer au gré de sa fantaisie, de ses mensonges et de ses manipulations. Complètement épris de sa jeunesse, de son énergie, de sa vie, ce dernier ne voit pas que le funeste Axel Rex, écrivain cynique et insensible, a lui aussi une liaison avec Margot, sous son nez. Albinus s'enfonce dans une spirale de dégout de lui-même, de masochisme, de servilité, n'ignorant pas que sa belle ne couche avec lui que pour son argent, mais complètement piégé et passif face à cette relation délétère. Ça ira très loin dans la cruauté, et Nabokov pousse avec un plaisir amer les curseurs du rire noir.

 

Le portrait de cet homme ordinaire tenté par l’extraordinaire d'une liaison érotique avec une femme qui pourrait être sa fille est à la fois d'une justesse totale (la finesse du décryptage des sentiments, le mot exact pour toucher au plus intime, le sens des situations discrètement allégoriques pour mettre à jour tout un monde de frustrations) et d'un cynisme achevé : ne comptez pas sur lui pour offrir une quelconque issue positive à cette sordide histoire d'adultère. Il faudra qu'Albinus boive jusqu'à la lie sa déchéance. L'écriture, très drôle et ravageuse, tout en allusions fines et en faux-semblants, est une merveille de mesure, de maîtrise ; Nabokov est sûr de ses effets, et les manie en véritable jongleur, toujours dans le ton juste par rapport à ce vaudeville, entre distance ironique et empathie pour ses personnages (ce qui frappe, c'est que Nabokov comprend aussi bien la cruelle Margot que le pauvre Albinus, et a pour elle le même regard désabusé mais humain que pour lui). On traverse ce roman virtuose, ludique, simple et assez génial, en un seul souffle, pour voir jusqu'où le bouger va aller dans les misères qu'il prodigue à son héros ; et on le referme un peu dégouté du genre humain, mais avec l'envie de relire tout Nabokov.

14 juillet 2026

Fort Ti de William Castle - 1953

J'expie, ô Lord j'expie ma stupide décision d'avoir entamé cette fameuse odyssée westernienne (contre l'avis de mon camarade Shang). Ma couronne d'épines porte aujourd'hui le nom de Fort Ti, un sombre navet terriblement nazouille, qui ne doit figurer dans l'encyclopédie de Patrick Brion consacrée au genre que parce qu'il est le premier western à avoir été tournée en 3D. Et on imagine en effet le spectateur hilare de 1953 chaussé de lunettes rouge et bleu se tapant sur les cuisses en voyant tomahawks, boulets de canons, torches enflammées et autres baïonnettes jaillir de l'écran et se précipiter à sa rencontre. Du moins, il a dû rire dans les 3 premières minutes ; au 215ème effet de ce genre, il a dû se dire que ces lunettes n'étaient pas du meilleur effet pour draguer la nana qu'il avait réussi à traîner au cinéma. La répétition n'est pourtant que le moindre défaut de ce western insipide et crétin en diable. Pour résumer, disons qu'il s'agit d'une opération de sauvetage effectuée par les rangers dans les années 1750 pour délivrer la famille de l'un d'eux, lâchement enlevée par les ennemis Français et leurs alliés Indiens. Entre les tendances "espionnage" du film (démasquer le traitre qui a permis l'enlèvement, doubler les ennemis en leur envoyant une taupe) et les scènes d'action tonitruantes (des gars sur des trampolines qui sautent en l'air comme des cabris), il fallait un certain sens de l'épique pour rendre tout ça regardable. Castle n'en a aucun. Mais ça ne l'empêche pas d'aller nager là où il n'a pas pied, et d'aller jusqu'au bout de son histoire grotesque. Chauves-souris en plastoc qui attaquent, acteurs de la même matière, Français qui communiquent en charabia, faux raccords honteux, sens de l'action dans les chaussettes, humour consternant, on est franchement épaté par l'énorme ratage du film, que rien ne vient sauver (cette musique affreuse, ces actrices au glamour proche du néant, ces acteurs habillés comme à la Poulinade de Pézenas, ce rythme de dimanche après-midi). Bon, un des sommets inversés du genre, et, on l'espère, de cette odyssée.

Go to the Mid-West

14 juillet 2026

L'Escargot noir de Claude Chabrol - 1988

Joie & félicité, revoilà notre brave et affûté Inspecteur Lavardin transposé à la télé pour une mini-série (4 épisodes, dont seulement 2 sont réalisés par Chabrol) aussi bourgeoise qu'assoupie : le genre de feuilleton innocent et sans conséquence qu'on regarde d'un œil morne pour se remettre d'une gueule de bois. Chabrol fait le taff pour ce premier épisode, la gueule de bois disparait, on est bien content, à défaut d'être ébloui. Lavardin (éternel Jean Poiret) est envoyé en Touraine, dans une de ces petites villes bourgeoises que le réalisateur affectionne particulièrement, pour tenter de résoudre la mystérieuse affaire du Tueur aux Escargots : une série de meurtres de femmes de 40 ans, des escargots peints en noir se retrouvant sur leurs corps sans vie. Chabrol tente le giallo dans sa façon de filmer les meurtres ; gants noirs, stridences musicales, gros plans quasi-religieux sur les visages en souffrance et rituels érotico-chic à l'appui ; mais entre la fille qui meurt étouffée dans un sac plastique plein de trous (...) et celle qui est étranglée au volant d'une voiture qui ne dévie pas de sa route (...), les assassinats sont plus marrants qu'autre chose. L’ensemble du film est un peu à cette image : dilettante, amateur, ne s'embarrassant jamais de faux raccords, d'improbabilités ou d'à-peu-près, traité par-dessus la jambe par un Chabrol qui apparaît aussi matois que son personnage.

Celui-ci, joliment dessiné déjà sur grand écran, continue à afficher une morgue est un esprit ironique équivalents à son flair policier et son audaces pour résoudre son enquête. Et Poiret semble s'amuser avec lui : c'est le principal plaisir du film, regarder un acteur s'éclater avec un petit personnage amusant et déboulonner avec délice quelques statues de la bourgeoisie provinciale. Le flic, le grand chef de restaurant gastro, le pharmacien, et jusqu'aux bonnes femmes aisées, tout le monde y passe, dans un rire communicatif. Ça reste très gentil, et d'ailleurs la, plupart des acteurs jouent leurs personnages avec bonhomie et sans ironie. Mais on sent le fameux cynisme chabrolien derrière cette enquête sans grand intérêt par ailleurs. Par ailleurs, le gars filme relativement bellement la tranquillité (troublée) de Chinon, et nous offre un téléfilm sympathique, sans grandeur aucune, poliment ennuyeux mais doté de caractère. Bon. 

Fébriles de Chabrol : l'intégrale

13 juillet 2026

LIVRE : Lâcher les Chiens de Antonin Feurté - 2026

Un premier roman, c'est toujours vivifiant, ou pas. Eh bien celui-là il l'est, Antonin Feurté livrant, pour son coup d'essai, ce genre de bouquin que tu ne quittes pas pour aller aux toilettes, sous la douche ou promener les chiens. Il lâche, dès la toute première page, délibérément les chevaux et nous fait suivre la cavalcade palpitante de son héros dans les Pyrénées. Ce type, Valère, on le sent, on le sait, vient tout juste de péter un câble et de commettre l'irréparable dans l'usine de croquettes où il travaille. Un boulot de merde où tu dois au quotidien t'occuper d'immenses chenils (les animaux testeurs) et où, depuis la mort de son père en particulier, il se fait harceler. Un petit patron merdeux, des employés à sa botte, un travail au ras du bitume, bref, de quoi le pousser dans ses retranchements. Feurté nous fait suivre en parallèle cette course-poursuite qui s'engage en montagne, ce dernier jour de taff où la cocotte déborde et le passé de notre héros (de l'enfance et de l'adolescence auprès de ce père rugueux qui lui fait découvrir les sommets jusqu'à sa basique vie de couple avec jeune enfant). On a un pied dans l'aventure en pleine nature (rassurante ou hostile), un pied dans le roman social (des conditions de travail indignes), un pied dans le roman psychologique (des rapports familiaux en dents de scie conduisant à la fabrique de ce héros à fleur de peau). On est pris dans la tourmente de cette chasse à l'homme, dans la tension de ce dernier jour de travail où les humiliations s'enchaînent, dans ce récit familial complexe poussant à chercher une échappatoire utopique. Ça se lit quasiment d'une traite, Feurté parvenant tout à la fois à dresser un décor pyrénéen vivant, à faire un portrait crédible de ce monde du travail et à nous intéresser à ce parcours d'un jeune homme frustré par un sentiment d'échec général. On le suit dans ces chemins escarpés, dans cette fuite en avant, on le comprend face à ces petites gens d'une mesquinerie totale, on compatit à ces malheurs familiaux. Bref, un premier roman qui fait courir un souffle chaud dans nos veines : il serait dommage de passer à côté de ce récit échevelé plein de fougue tout en laissant un goût amer de croquettes...

13 juillet 2026

La Femme des Neiges (Kaidan yukijorô) (1968) de Tokuzō Tanaka

Un petit vent de fraîcheur souffle sur Shangols grâce à la présence de ma nouvelle amie Shiho Fujimura en reine des neiges... Une reine des neiges d'une autre trempe que celle de Disney (mais qui devrait vous faire irrémédiablement penser à une histoire de Kwaidan - mais si) puisque cette dernière, dès qu'elle apparaît, condamne à mort toute personne qui la regarde. Toute sauf une. Elle épargne ainsi Yosaku, un apprenti sculpteur sur bois, alors même qu'il est pris dans une tempête de neige avec son maître (ils étaient venus repérés un arbre centenaire : "Oh, le bel arbre ! Coupons-le" - un peu comme un "Oh la belle baleine, trucidons-la !" Le nippon aime la nature, pour mieux la détruire.). Elle quitte les lieux en flottant au dessus du sol et quand elle quitte la cabane on peut voir (comme dans Les parapluies de Cherbourg quand Guy son vélo à la main accompagne Deneuve) le support mécanique qui la porte (j'adore, oups). Elle tombe d'ailleurs tellement amoureuse de lui que, tel un dieu grec, elle lui rend visite dans son atelier quelque temps plus tard. Nouvelle apparition magique de Shiho non plus au milieu des flocons de neige mais des gouttes de pluie. En deux regards, elle a scellé le destin de Yosaku : d'abord, sous la neige, pour le prévenir qu'il ne devait jamais parler à quiconque de cette rencontre ; la seconde fois (il ne l'a pas reconnue), pour le transpercer de son amour. Yosaku l'épouse, lui fait un enfant mais leur bonheur n'est pas pour autant gagné d'avance : un puissant homme de la région tombe amoureux de Shiho et fait tout pour venir essayer de pourrir leur couple ; un sorcier de passage devine d'un regard l'origine maléfique de Shiho ; quant à Yosaku, saura-t-il tenir sa langue sur cette rencontre cruciale avec cette femme des neiges ? Quelles que soient les intempéries, il faut se battre pour accéder à une once de joie, diable !

On peut apprécier les très jolis sets sous la neige de Tanaka (c'est la marque de tout bon artisan cinéaste nippon : la gestion de la particule floconneuse ; la gestion de l'éclairage et des décors peints est au diapason), le maquillage au cordeau de Shiho, féline en femme des neiges en colère, plus pâle qu'un linge lorsqu'elle donne toute ses forces pour s'occuper des siens, mais on pourra également être charmé par la dévotion de cette déesse envers son homme, envers ce petit artiste sur bois. Littéralement glaçante lors de sa première apparition, Shiho met du lait dans ses flocons (de neige) pour se mettre au niveau des humains ; plus de super pouvoirs destructeurs (au quotidien), juste la volonté de protéger au mieux ce cocon familial, ce mari qui doute (il a reçu pour commande la réalisation d'une déesse taillée dans ce fameux arbre centenaire), ce mari menacé par ce puissant et vil personnage (il ne faudrait pas non plus qu'il la chauffe trop) ainsi que cet enfant un brin chouineur. Elle leur apporte tout simplement la grâce, en inspirant ce créateur, en distrayant musicalement le bambin. Cette femme si froide au premier abord se sacrifie pour ces deux humains et recouvre le film non pas d'une pellicule de gel mais d'une fine couche de chaleur humaine. Advienne que pourra ensuite sur son propre destin... Une œuvre joliment maîtrisée, esthétiquement parlant, par Tanaka, et un rôle de feu pour Shiho Fujimura - ce regard si intense dans ce visage si frêle fait ici merveille.

 

12 juillet 2026

LIVRE : Trois Nuits dans la Vie de Berthe Morisot de Mika Biermann - 2021

Voilà, parfois on veut faire un peu le malin, devenir le spécialiste incontesté de la Berthe, on lit des ouvrages d'art pêchus, et puis même des romans et là : consternation. Ce petit recueil fictionnel est aussi peu intéressant sur le plan historique (de simples bribes d'anecdotes sur des personnages célèbres de l'époque - rien de fouillé ni d'original), qu'artistique (il décrit la peinture de Morisot comme moi un combat de MMA), mais il est surtout, au niveau de l'écriture, assez consternant : Biermann, on se demande bien pourquoi pour évoquer le couple Morisot-Manet (Eugène), semble se faire un plaisir d'employer des expressions et un vocabulaire très familiers voire vulgaires, au besoin, notamment dès qu'il s'agit d'évoquer les choses du sexe... Outre l'aspect anachronique confondant, on se demande bien ce qui motive un tel parti pris vis-à-vis de ce couple issu d'une certaine bourgeoisie... Comme les phrases sont très sèches, plus scolaires que minimalistes, que les effets d'énumération virent le plus souvent à la liste sans intérêt, au remplissage, que les métaphores sont très grossières, enfantines, et que les réflexions philosophiques planent très haut ("L'art, ce n'est pas la vie" ; "l'art, c'est faire des choix" - ouahou !), on parcourt ce court récit (heureusement) plus souvent consterné qu'à son tour... Il sera donc question ici d'un petit séjour de notre couple alors sans enfants dans la maison de campagne des Manet, quelques jours propices à la peinture pour notre Berthe, cool ! On se dit que l'auteur se cantonnera à décrire ces paysages, le style de Morisot, ou encore le caractère effacé de ce pauvre Eugène, que nenni : il se lance avec emphase dans une scène de sexe soudainement torride (alors même que les rapports au sein du couple sont, dit-elle, très espacés...) puis carrément dans un plan à trois échevelé avec la petite soubrette du coin. Biermann ose tous les fantasmes qui lui traversent l'esprit et on se dit qu'il aurait mis Henry Miller à la place de Morisot et l'écriture à la place de la peinture, changement de titre et de couv', et hop là ça passait crème... Et ça n'avait pas plus d'intérêt. Un ratage total, il en faut parfois pour revenir à la raison et aux valeurs sures...

12 juillet 2026

Obsession de Curry Barker - 2026

Il faut reconnaitre qu'après la vague de films pourris et surfaits d'il y a quelques années, le renouveau du film d'horreur semble bien arrivé, porté par quelques glorieux noms de petits jeunes (Zach Gregger, Sébastien Vaniček, Michael Shanks, Damian McCarthy...) qui trouvent enfin d'autres moyens de faire peur, qui renouent avec un cinéma de genre ancré dans le réel, qui oublient les monstres en carton et les malédictions de collégiens. Il faut désormais compter ce Curry Baker dans le lot. Si j'étais resté un peu dubitatif devant son premier film (Milk & Serial), Obsession m'a proprement emballé. Il est pourtant loin d'être parfait : il aurait mérité un montage plus serré, de bonnes coupes qui auraient évité les redites, un peu plus de crédibilité dans les personnages. Mais malgré tout ça, malgré ce début interminable, on plonge, une fois l'intrigue nouée, dans un enfer domestique que Barker arrive à densifier avec talent (et avec l'aide de son excellente comédienne Inde Navarette). Résumons : Bear aime Nikki, qui le considère juste comme un ami. Un soir d'ultime déconvenue, il achète un petit jouet dans un magasin, un gadget censé exaucer ton vœu le plus cher. Aussitôt, il lui demande de faire en sorte que Nikki l'aime plus que tout au monde. Le vœu sera bien entendu exaucé, mais au-delà des attentes de notre garçon : Nikki, avec son caractère borderline, devient littéralement obnubilée par Bear, jusqu'à la folie, la psychose pure et dure.

Point de couloirs qui grincent ou de silhouette zarbi entrevue dans des caves humides : ici c'est l'insondable âme humaine qui vous effraie, c'est sur les ressorts psychologiques que repose la peur. C'est sur une ligne de dialogue, sur un comportement déviant, sur un petit détail que tout l'effroi du film s'organise, loin des effets habituels. Obsession parle d'érotomanie, de fixation amoureuse, d'emprise, et du problème profond de celui (ou celle) qui n'arrive pas à se détacher de l'autre alors que l'amour n'existe plus, qui transforme l'amour en violence contre son gré. Nikki est enfermée dans le corps d'une furie qui ne lui ressemble pas, qu'elle essaye de fuir, un peu comme dans L'Exorciste. A ce propos, il y a une splendide scène où elle est endormie et où son moi profond, sa petite voix, se fait entendre. La comédienne, vraiment flippante, arrive à vous faire bondir sans avoir besoin d'effets, ou presque : à peine Barker accélère-t-il un peu sa démarche, à peine envoie-t-il un effet musical, pour augmenter le malaise qu'elle déclenche. Et ça fonctionne, parce que c'est dans la bonne chaleur du confort domestique, sur des sentiments a priori positifs (l'amour) que cette folie se déroule. On pourra trouver que le personnage interprété par Michael Johnston est improbable, manque de force, apparaît comme une victime bien passive. Mais qu'on pense à ces femmes violées ou battues qui protègent malgré tout leur bourreau ; et qu'on songe aussi qu'il est victime de sa propre tentative d'emprise sur Nikki : on comprendra alors qu'il ne réagisse pas aux horreurs qui lui arrivent. On comprend peu à peu que ce n'est pas la fille qui est le monstre de l'histoire, mais bien plutôt ce garçon qui a voulu la posséder sans son consentement. Tremble, Patrick Bruel. La fin, parfaite, finit de nous convaincre par son audace et la finesse de son écriture. On a là un vrai petit trésor de maîtrise, souvent drôle, parfaitement flippant, moderne et qui prend le réel en compte. Une petite merveille. (Gols 20/05/26)

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Après toute une série d'horreurs (la candidature effective de Marine, le sourire sardonique de Wauquiez, le retour de Ségolène) pourquoi pas, en ce début d'été, se faire un petit film de genre ? Aiguillé par la chronique de Gols, je jetai mon dévolu sur cette œuvre dite obsessionnelle... J'en suis encore morfondu tant la chose m'a paru un peu courte sur le fond (un début de frissonnement, seulement) et assez pauvre sur la forme. Oui, Bear, timide en diable, aimerait que son amie l'aime. Il en vendrait son âme, il lui jette un sort et cela semble au départ relativement bien fonctionner... L'idylle, cependant, va tourner au cauchemar. Dommage se dit-on que Barker s'appuie sur des personnages aussi archétypaux : l'adulescent timide va faire l'erreur de base de prendre ses désirs pour la réalité (aux antipodes d'un masculiniste primaire, il prend toutes les précautions d'usage (ça dure une heure) pour être sûr de ne pas profiter de la situation - mais il finit par se leurrer sur les raisons de cet amour : son égoïsme et son aveuglement amoureux auront du mal à se dissiper chez ce couillon d'une passivité hommasse)  : il agit bien en effet d'une histoire de "consentement" justement évoqué par Gols, Nicolas Bedos ou Bruel peuvent être ici en effet convoqués. De l'autre, un personnage, en effet possédé, il est bon de le souligner, qui représente malgré tout également l'archétype de la véritable furie hystérique possessive : si votre compagnon se met à pisser sur le tapis pour marquer son territoire, méfiez-vous ; le reste sera à l'avenant : l'animal de compagnie de Bear en fera, post-mortem certes, les frais, tout comme cette amie qui commence à se rapprocher un peu trop près de lui : elle fera la dure expérience du fameux dicton "qui fait le malin prend trente coups de parpaing". Une idée de départ par rapport à l'idée-même de consentement en effet pas si bête, mais qui tourne vite malheureusement au grand-guignol : lui, grand couillon, vite dépassé par les événements qu'il a bêtement provoqués (prendre ses désirs pour la réalité, on est d'accord, c'est mal/mâle ; et il met du temps à réagir ; mais prendre comme point de départ un adolescent couillon et maladroit brouille un peu le propos) ; quant à notre amie Nikki, on ne peut pas dire qu'elle fasse dans la dentelle ; elle est bien entendu la première victime de la situation (cette petite voix dans la nuit où elle annonce vouloir échapper à sa condition, oui) mais la démonstration tourne au bulldozer. Sur la forme, zéro frisson (il ne faut pas être grand clerc pour deviner notamment le sort réservé à leurs amis) ; quant à cette petite musique que Barker nous sert systématiquement pour nous faire comprendre que "ouh ouh attention, la tension monte", elle surligne chaque effet à venir : aucune surprise dès lors n'est vraiment possible, toute subtilité dans l'effroi même faisant long feu. Comme le jeu des acteurs est à l'image de leur personnalité, uniforme, peu nuancé, volontairement excessif, cette Obsession nous laisse jusqu'à cette fin macabre (chaque "twist" est là encore lourdement surligné par cette caméra "trainant" sur chaque élément du décor) un peu de marbre. Ok, je suis un mauvais client, ok... (Shang 12/07/26)

 

11 juillet 2026

LIVRE : Le Lambeau de Philippe Lançon - 2018

 

De l'inconvénient de se ramasser une balle de kalash dans la mâchoire. Philippe Lançon fait partie des victimes de la tuerie de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 : lui a eu la mâchoire détruite, les mains bousillées, et de longs mois de rééducation hébétée qui nous donnent aujourd'hui, toujours ça de pris, ce long livre intense et douloureux qui vous laisse assez terrifié. Ce ne sont pas trop les premiers chapitres, ceux qui décrivent la brutalité de l'attentat, la violence qui vient s'infiltrer dans le quotidien le plus banal, qui sont le plus impressionnants ; on y revérifie qu'après tout, l'expérience du traumatisme est in-partageable et ineffable, et que les survivants de ces tueries n'ont au final qu'un pâle souvenir de ce qui s'est passé, s'accrochant aux détails (ici, un portable, ou la cervelle répandue d'un des collègues), aux sensations plus qu'aux faits. Ce qui marque le plus, ce sont les 400 pages suivantes, plongée profonde au sein d'un esprit torturé, véritable objet aux mains des médecins, abandonné dans la solitude de l'incommunicable de la douleur et de la peur au sein du monde fermé et surveillé de l'hôpital. Cette vie parallèle, qui se construit à l'intérieur de la vie même et l'oublie peu à peu, est décrite avec une précision rare par Lançon, qui parvient à placer les mots justes sur cet état mi-actif mi-passif, sur la sécurité de se laisser aller aux mains expertes des spécialistes, sur ce retirement du monde, et sur le confort rassurant qui s'empare de lui dans le système hospitalier. Véritable "homme en soustraction", Lançon fait l'expérience du retirement du monde : sa présence n'y est plus, enfermé qu'il est dans sa chambre et surveillé par les flics, n'ayant de rapport avec les autres que par sa poignée d'amis et les médecins en tous genres qui viennent le torturer ; le langage n'y est plus non plus, puisqu'il est rendu muet, communiquant par une ardoise. Il est comme un moine, et sa retraite est décrite avec une acuité, une sensibilité et une intelligence constantes. Une retraite concentrée sur quelques bouquins (Proust, Kafka, La Montagne magique), sur sa douleur, sur les minuscules événements qui jalonnent son quotidien, et sur ses souvenirs, ceux de sa vie d'avant le 7 janvier.

 

Assez renversant de voir que le livre tient, sur 500 pages, autour de ce presque rien, de ces quelques centimètres de visage qui manquent, de ces quelques minutes qui l'ont fait basculer. Mais ça tient. Il y a bien ça et là quelques longueurs, quelques répétitions un peu maladroites (à croire que le gars ne s'est pas relu) ; le personnage n'est pas toujours aimable ou sympathique, auto-centré, très exigeant avec le personnel médical, en demande constante de soins et de compagnie. Mais on le pardonne aisément devant l'immensité de cette douleur à combler, devant la peur que l'attentat a laissé en lui. Erwan Lahrer, il y a quelques mois, témoignait de façon étonnante du peu de répercussions autres que physiques qu'avait laissé en lui le massacre du Bataclan ; Lançon, lui, relate les profondes blessures que l'attentat a laissé en lui, même s'il ne sent aucune culpabilité du survivant, même s'il refuse volontairement de suivre l'actualité. Il en fait un récit hyper-concentré, dense et douloureux, et parvient à nous intéresser à un drain ou à une greffe du péroné ; simplement parce que son expérience est humaine, profondément humaine, et que dans ce petit mec abandonné dans la minuscule cellule de son cerveau-chambre d'hôpital, il y a toute la solitude et toute l'enfance des hommes. Un livre édifiant et plein de douleur. (Gols 08/05/18)

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"Si écrire consiste à imaginer tout ce qui manque, à substituer au vide un certain ordre, je n'écris pas : comment pourrais-je créer la moindre fiction alors que j'ai été moi-même avalé par une fiction ? Comment bâtir un ordre quelconque sur de telles ruines ? Autant demander à Jonas d'imaginer qu'il vit dans le ventre d'une baleine au moment où il vit dans le ventre d'une baleine. Je n'ai pas besoin d'écrire pour mentir, imaginer, transformer ce qui m'a traversé. Le vivre m'a suffi. Et, cependant, j'écris."

 

Ce n'est pas parce que c'est l'été qu'il faut se laisser porter par des sujets plus légers que l'air. Comment ça je me répète ? Et la canicule, elle, elle ne se répète pas peut-être ? Bon, voilà longtemps (presque une dizaine d'années) que j'avais mis ce bouquin de côté et force est de reconnaître que cela ne m'a pas empêché de le prendre en pleine gueule (une mise en abyme ? "en abyme" ? Et si l'on cessait les jeux de mots gratuits pour un temps, non ?). Ce témoignage de l'au-delà, disons-le, garde une force terrible. Lançon fait le deuil, dirait-on, de lui-même, de l'homme qu'il fut, sait que ce passé qui fut le sien l'a fui à jamais, qu'il ne pourra le retrouver (la lecture de Proust en effet s'impose d'elle-même) mais décide d'aller justement "au-delà" de ce constat. C'est un véritable combat contre lui-même qui se joue pour se raccrocher à la vie, à cette nouvelle vie. Une gueule cassée, oui, mais surtout une vie fracassée par le simple fait d'avoir collaboré à "ce petit journal qui ne faisait de mal à personne" (mais qui, comme il le dit lui-même quelques lignes plus loin était devenu "un grand journal qui faisait du mal à plein de monde"). Comme l'écrit très justement mon comparse dans sa remarquable chronique ci-dessus (j'ajoute mon grain de sel pour la simple forme), ce n'est pas tant finalement ce jour J de l'attentat qui frappe le plus dans le récit de Lançon, que cette capacité à raconter ce que furent les minutes, les jours, les semaines, les mois qui suivirent. Avec ses sommets d'angoisse. Et ces lambeaux de joie.

 

Sans complaisance, avec une grande lucidité (on pense parfois à Carrère, dans ce besoin constant de séduire les autres, de s'appuyer avec une confiance absolue sur ses proches ou d'évoquer les femmes de sa vie ; on refermera immédiatement cette parenthèse), Lançon se lance dans une course pour sa survie sans trop savoir où cela peut le mener. Ces balles l'ont en effet retiré littéralement du monde mais ce n'est pas pour autant qu'elles vont l'empêcher à jamais d'y participer, d'y reprendre part (au bal du monde ? Voilà). Sa famille, sa compagne (qu'il ne ménage pas, le bougre), ses "éternels" amis qui sont au petit soin pour lui, mais aussi l'art, la littérature (la trilogie magique littéraire : Proust, Kafka, Mann), la musique, la peinture, le théâtre, tout cela le tient en vie, le relie au monde : il ne cesse de creuser ce sillon artistique (il relit cinquante fois la mort de la grand-mère chez Proust) qui, il en a conscience, porte en lui le germe de sa future vie. Et puis, oui, il y a bien sûr tout le personnel hospitalier auquel il rend le plus vibrant des hommages (belle France que la nôtre chez ce peuple négligé du soin qui contraste d'ailleurs étrangement avec ce petit monde de la politique et qui parle tant et plus sans agir). Des personnes, d'une compétence rare, mais aussi des lieux (la Salpêtrière, les Invalides) qui deviennent le théâtre de cette remise en selle. On saura tout sur ce combat intime entre lui-même et ce corps blessé, les espoirs, les échecs, les fuites (en avant ou simplement de ses greffes). C'est un témoignage, insistons, poignant qui ne cherche jamais à accabler ouvertement les coupables (malgré la peur qu'ils suscitent), qui ne cherche jamais à tomber dans les stéréotypes (le portrait de Houellebecq, nuancé, est magnifique, tout comme celui d'ailleurs des différents flics qui assurent sa sécurité), qui tente constamment d'être 'dans le vrai", sans jamais asséner de morale quelconque. Lançon, même muet, est bavard en diable, il le sait, s'épanche tant et plus sur son cas, sur ses cas de conscience, mais chaque page de ce livre (malgré en effet quelques redites) trouve son sens, trouve sa place dans ce récit de la reconstruction (plus que de la "renaissance"), pierre par pierre, globule par globule, d'un homme détruit. On ne serait être trop laudateur au sujet de ce lambeau. Remarquable. En tout point (de suture). (Shang 11/07/26)

11 juillet 2026

The Day She Returns (Geunyeoga doraon nal) (2026) de Hong Sang-soo

«Boire est si relaxant. La vie est ennuyeuse. »

Alors même qu'on annonçait ce matin un nouveau Hong sélectionné à Locarno (Nowhere to lay my Eyes), voilà que je tombe sur ce qui était censé être son tout dernier opus, un film qui avait été projeté à la dernière Berlinale. Hong enchaîne et continue malgré tout de nous livrer des œuvres finement ciselées : celle-ci est particulièrement minimaliste dans son exécution (trois plans-séquences au cordeau sur une actrice interrogée par trois jeunes journalistes) mais continue de creuser le sillon délicat du cinéma de Hong : des variations infimes, mais des variations tout de même, les propos de l'actrice qui se livre à cœur ouvert changeant subtilement en fonction de l'intervieweuse, se répétant aussi parfois, comme si finalement, même lorsqu'il s'agit de parler simplement de soi, il existait plusieurs vérités... Hong Sang-Soo poursuit ensuite subtilement ce jeu sur les nuances en montrant notre actrice qui téléphone à l'une des journalistes pour revenir sur ces propos : certaines choses ne peuvent être publiées, ne peuvent être dites, notamment concernant son divorce qu'elle s'est pourtant risquée à évoquer. Dernière couche du processus (le Hong étant capable de créer des mises en abyme même au sein d'une miniature), lorsque l'actrice, lors d'une classe de théâtre qu'elle suit pour aller plus en profondeur dans son jeu, rejoue le dialogue de ses interviews... Elle a réécrit au préalable le texte qu'elle est pourtant censée connaître sur le bout des doigts, mais le "naturel" qu'elle avait auparavant face aux journalistes semble alors quelque peu balbutier...

Cette actrice sur le retour (formidable Bae Jeongsu), orientée quelque peu par les interventions des journalistes, finit par parler beaucoup plus d'elle-même que de son rôle dans ce film indépendant "dont elle a aimé le script" ; son divorce, difficile, ses rapports privilégiés avec sa fille, mais aussi avec son chien, sa volonté de perdre du poids, ou encore son rapport à l'alcool (les centres d'intérêt d'Hong Sang-Soo déborderaient-il quelque peu sur ce personnage...?). Elle semble dire plus ou moins la même chose (notamment au niveau des conseils personnels qu'elle finit par donner à ces jeunes femmes débutantes : il est important qu'elles apprennent avant tout à s'aimer elles-mêmes) mais change tout de même d'attitude en fonction de leur réaction... Ainsi si l'une se montre contre la consommation d'alcool, elle s'y plie... Mais dès lors que la seconde se laisse tenter, elle plonge sur l'occasion, commande une binouze allemande et se montre par la suite beaucoup plus détendue, plus volubile.  Jusqu'à trop se confier, à être un peu trop honnête, à parler de façon trop franche ? Le fait est qu'elle montre au cours de ces trois interviews des facettes différentes d'elle-même, un simple geste, une simple remarque de l'une des journalistes semblant ouvrir une brèche par rapport à cet "éclairage" (on sait que Hong peut faire tout un film en jouant uniquement sur le changement de l'éclairage...) qu'elle donne sur elle-même. Là où le film prend une tournure quelque peu "méta" (alors même qu'on était resté cloué (même si c'est une habitude dans le cinéma de Hong) par ces plans-séquences de quinze minutes où la fluidité des propos des intervenants demeure remarquable), c'est lorsque notre actrice qui cherche à "approfondir son jeu" se remet justement "à rejouer" ces interviews... L'image se fait plus floue, plus grisâtre, la parole plus hésitante, les trous de mémoire plus évidents... Chassez le naturel, et il part au galop ? Réflexion sur l'état de grâce de "l'instant" au cinéma qui n'est que le fruit d'un travail préalable, d'une recherche constante de la "vérité du jeu", sur le "naturel" de toute actrice qui est loin d'être au fond si naturel que cela, sur cette difficulté à parler de soi-même dès lors qu'on sort du jeu de la "représentation", ultime variation brouillonne sur un cinéma qui aime à "fragmenter la vérité", poussant toujours plus loin l'expérimentation, ou encore sur un cinéma qui met à nu ses propres ficelles, ses propres fêlures ???... The Day she returns (indéniable écho à The Day he arrives), en soulevant ces multiples questions, apparaît comme un nouveau tour de force de la part de Hong : un film d'une simplicité extrême au premier abord mais qui nous immerge dans la quintessence de ce cinéma qui récite ici ses gammes (Les variations Hongberg ?). Subtilement fort et pervers de la part d'un cinéaste qui ne cesse de tourner - mais jamais en rond.

Tout Hong sans dessus-dessous

10 juillet 2026

Les Vacances de Monsieur Hulot (1953) de Jacques Tati

 

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Jacques Tati est l'essence raffiné du burlesque, l'élégance même, un dandy de l'humour. Alors c'est vrai que les Vacances de Monsieur Hulot n'est peut-être pas un film qui fait littéralement mourir de rire tant il est parsemé de gags minuscules, bénéficie d’une « mise en scène du quotidien » toujours un poil décalé. Mais c'est dans ces petites touches, dans ces millions de micro-idées que Monsieur Hulot demeure un bijou.

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Il y a avant tout un travail sur la bande sonore extraordinaire, de cette voiture pétaradante à ce bruit de porte de café qui ne cesse d'aller et venir en passant par toutes les ambiances de fond, sur la plage, le pépiements des enfants, dans le restaurant, les conversations banales et plaintives... Il y a bien sûr la démarche inimitable du grand Jacques Tati qui a l'art de trébucher sans jamais s’étaler de tout son long, qui a l'habileté de tout déranger sur son passage dès qu'il a n’importe quoi dans la main - la scène des tableaux et du tapis en renard restant un must. Il y a bien sûr les séquences d'anthologie : au cimetière (avec cette couronne de fleurs autour d'un pneu et la plume du chapeau de la dame en deuil qui chatouille), dans le kayak, qui se referme telles les mâchoires d'un crocodile et qui annonce 25 ans en avance Les Dents de la Mer, dans ces parties de tennis et de ping-pong complètement folles, ou encore  dans cette danse maladroite et candide avec la sublime Nathalie Pascaud, lui en corsaire, elle en colombine, comme un petit instant de grâce volé au reste de l'univers. Il y a aussi une multitude de mini-gags - comme ce serveur qui coupe une fine tranche de gigot quand une jeune fille entre dans la salle puis, à l'apparition d'un gros monsieur, en coupe une grosse… - absolument magnifiques et tout en finesse.

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Tati attache un soin extrême dans la mise en scène, aussi bien dans la précision du montage (à chaque changement d’angle de la caméra, tout le monde se retrouve toujours exactement dans la même position) que dans l’usage de la profondeur de champ (tous les seconds voire les troisièmes plans sont toujours soignés pour ne pas dire signifiants); il y a enfin ces drolatiques personnages « de passage » (comme ce couple formé par un vieux monsieur et sa femme, ce dernier étant toujours à la traîne pour pouvoir observer ce qui se passe dans le dos d’icelle), et de nombreuses petites vignettes jamais bien méchantes qui illustrent à la perfection les attitudes outrées de ces bonnes gens des années 50 qu'un rien choque. Bref, l'art du petit trait sans prétention qui permet au cinéaste d'enchaîner les images, au fil de ces vacances, comme de petites perles toutes parfaitement calibrées. Subtile et humble – indémodable.  (Shang - 09/10/07)

 

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C'est l'été, il fait chaud, on a envie de retrouver le bon Mr Hulot, qu'on avait pas visité depuis lurette. Ma foi, mon impression sera la même que celle du jeune Shang fringant de l'époque : c'est du travail d'orfèvre, chaque mini-gag, jamais tonitruant, jamais démonstratif, étant mis en scène avec un art du minimalisme qui honore Tati. On s'extasie à chaque plan, à chaque cadre, à chaque profondeur de champ devant la vision du gars, qu'il expose ici sans forfanterie, au service d'une minuscule comédie à la Sempé, où on n'éclate jamais de rire, mais où on sourit constamment. Résultat d'une vision de la France des congés payés telle qu'elle n'a probablement jamais existé, le film fait de la douceur de vivre son mantra : les gens ici présentés sont tous un peu concons, un peu pitoyables, engoncés qu'ils sont dans les convenances ou guidés qu'ils sont par leurs instincts (le sexe, la bouffe, la paresse) ; mais Tati ne les regarde jamais méchamment, les décrit avec une douce ironie bienveillante. A l'heure du clash et du cynisme, un tel film fait du bien. Alors non, on n'est pas dans le génie absolu de Playtime ou de Mon Oncle, la portée de feu ne va pas jusque là, à cause du sujet surtout. C'est un peu désuet, délicieusement certes mais indéniablement. Mais il y a dans cette mise en scène impressionnante, dans ce rythme ébouriffant, et surtout dans ce style unique (qui fait du cinéma comme ça ?) un vrai regard, un vraie personnalité, une manière unique de regarder le monde. Un film en mode mineur d'un grand génie, ça reste un excellent film.  (Gols - 10/07/26)


Soigne ton gauche (1936) de René Clément

349Premier court-métrage réalisé par un Clément de 23 ans avec un Tati de 29 ans. Variation autour du chaplinesque combat de boxe qui tourne au pugilat avec effondrement du ring et bastons dans tous les coins. Il y a déjà ce fou de facteur qui fonce à deux cents à l'heure et un Jacques Tati qui fait ses armes en mimant ce personnage de boxeur ou en copiant les gestes d'un escrimeur: l'histoire éternelle du garçon "gauche" qui fout une branlée au gros costaud sur son terrain, la victoire étant double puisque en même temps l'humour triomphe de la violence physique. Collector.

10 juillet 2026

Les Flèches brûlées (Flaming Feather) de Ray Enright - 1952

Décidément ce Ray Enright n'est pas l'homme de la situation quand il s'agit de doper un peu ces westerns académiques et interchangeables des années 50. Mais il faut dire que dans le cas qui nous occupe, il y a avait sûrement trop de boulot pour arriver à réaliser un quelconque film digne d'intérêt : le scénario de Flaming Feather est à chier, osons le mot. Porté par des dialogues ridicules, surchargé en complications inutiles, bourré de situations injouables (ma préférée : le collègue qui meurt en disant "Venge-moi... aaaargh"), bref écrit en dépit du bon sens, il annihile d'entrée de jeu toute ambition. Alors, ma foi, Enright filme le script, et le fait qu'il le filme mal n'enlève que peu de choses à la piètre qualité de l'ensemble. Il a au moins un bon acteur principal (Sterling Hayden), qui ne se force pas vraiment à rendre tout ça intéressant, mais qui fait le job. Tant mieux, car tous les autres comédiens sont assez piteux, de Arleen Whelan qui crispe sévère avec son sourcil gauche qui ne cesse de se lever pour prouver sa perfidie à la partie senior du casting, en charge de l'humour désolant du film. 

Tentons d'y voir clair dans cette trame fumeuse : un mystérieux hors-la-loi, Sidewinder, sème la terreur depuis des années en dévalisant les ranchs, aidé par les Indiens qu'il a mis à sa botte. Une de ses victimes, McCloud (Hayden) décide de traquer et démasquer le bougre, montant même un pari avec l'armée américaine : il le trouvera avant elle. Dès lors, ça se complique, puisque avant de trouver le fameux Sidewinder, il devra détourner les avances de la félone et vénale Carolina, faire payer ses dettes à un notable de la ville, détourner du mariage la pintade qu'il convoite (Barbara Rush, aussi jolie qu'incompétente), descendre une armée de tueurs et de tricheurs à ses trousses, bref prendre mille chemins détournés. Le tout en 1h10. C'est tellement embrouillé et tellement absurde parfois (le gars se fait attaquer par deux tueurs, les relâche par magnanimité, et le lendemain se lance à leur poursuite...) qu'on se désintéresse bien vite de la quête du sieur, d'autant qu'on a repéré Sidewinder dès le premier quart d'heure.  On attend sans trop d'espoir les scènes d'action pour se consoler. Il y en a, certes, rien à dire, mais tellement mal filmées qu'on reste atterré. L'attaque finale, notamment, est absolument illisible, tout étant pris dans un nage de fumée qui occulte tout ; on ne voit que des mecs qui hurlent et tirent n'importe où. Même la prise d'assaut du village indien (un joli décor de grottes aménagées dans la roche) est ridicule, sans danger. Les comédiens y croient comme on croit à la victoire de Samoa au Mondial (vous voyez quand même que je suis), Enright pareil, et nous pas mieux. Une catastrophe.

Go to the Mid-West

10 juillet 2026

Nos Âmes d'Enfants (C'mon C'mon) (2021) de Mike Mills

Quatrième tentative avec le cinéma de Mike Mills (qu'est-ce que la collection Criterion ne nous fera pas faire... Ceci dit, me voilà "à jour") et le moins qu'on puisse dire c'est qu'on ne risque pas de partir ensemble en vacances. Nous voilà sur un terrain glissant (des adultes qui se cherchent (et un qui se perd), des gamins dits attachiants : tellement chiants qu'on aimerait les attacher - on frôle le Pascalproutisme et on convient que c'est mal) que Mills décide de traiter en mode Bisounours : il faut être patient, putain de résilient avec les personnes pénibles - ce serait la seule voie de la réussite : exerçons au maximum notre compassion pour qu'ils puissent mieux s'en sortir... On y croit autant que la neige en été. Il est donc question ici d'un oncle bonne pâte (Joaquin Phoenix en mode lymphatique, dénervé) qui prend en charge pour quelque temps son neveu ultra actif, qui vit dans son petit monde à lui... La mère du gamin doit en effet s'occuper de son propre mari qui part en vrille. Phoenix, qui s'est engueulé par le passé avec cette sœur avec laquelle il n'est pas toujours sur la même longueur d'onde (notamment lors de la maladie de leur mère), passe sa vie à capter la parole de gamins : micro en main, il est tout ouïe pour essayer de savoir ce qu'ils pensent de l'avenir, des adultes... C'est aussi passionnant et profond qu'un militant d'extrême droite. Reste donc cette relation "en construction" entre un Phoenix vite las de ce gamin qui ne peut exister sans chercher à capter l'attention : si au départ il hausse un peu le ton (quand on en serait déjà à la barre à mine...), il essaie par la suite de pénétrer en douceur dans le monde du gamin en passant son temps à s'excuser... Le gamin est carrément en roue libre mais peut-être est-ce la meilleure façon pour qu'il avance aussi - plait-il ? Dans un noir et blanc qui gomme toutes les couleurs criardes du monde, Mills joue la carte de l'empathie cosmogonique ; et ça marche comme sur des roulettes dis-donc... Quel beau message de paix (il faut prendre du temps pour se comprendre, surtout quand la personne est "différente", popopo) qui nous donnerait presque envie d'applaudir si on ne dormait pas déjà. Un cinéma lénifiant, sans aspérité, où le Phoenix aurait pour une fois gagné à rester cendre... 

 

9 juillet 2026

Le Paltoquet (1986) de Michel Deville

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Le cinéma du gars Deville a peut-être pris un ptit coup de vieux dans les dents, c'est pas faux, mais j'aurais toujours un petit faible pour ce Paltoquet, l'un des films cultes de ma jeunesse folle jamais si folle. Le casting est forcément pour beaucoup dans la réussite de cette énigme policière théâtralisée à mort : honneur aux dames avec une Fanny Ardante lascive et joliment érotisée (un bien joli petit strip-tease pour la route) et une Jeanne Moreau, linguistiquement speaking, vulgaire en diable ; chez les hommes, du lourd, avec Piccoli en tête subliment extravagant et bunuellisime dans l'épilogue, Claude Pieplu en professeur malicieux, Jean Yanne en flic à qui on la fait po, Bohringer en docteur au look de hibou observateur, et enfin Auteuil - un peu trop jeunot... - et le gars Léotard qui déroule gentiment. Plaisir des répliques ciselées et des jeux de mots qui frôlent certes parfois le calembour un peu fastoche mais qui font toujours leur petit effet - Deville est un amoureux des mots et on sent qu'il a soigné - surtout au début - sa partition. Qui dit partition dit musique et là aussi, on apprécie avec gourmandise l'utilisation du quatuor no 1 de Janacek et du trio Dumky de Dvorak qui viennent souligner l'entrée des acteurs et les divers moments teintés de mélancolie comico-amère de la chose (faut le revoir pour comprendre, j'avoue).

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La mise en scène de cet incessant ballet de coupables demeure relativement fluide et Deville de toujours chercher l'angle ou le gros plan incongru pour donner un peu de piquant à ce huis-clos. C'est vrai qu'on finit par se désintéresser un chouilla de la résolution de ce meurtre alambiqué à loisir, mais les facéties d'un Piccoli en grande forme et les réflexions vachardes de Moreau suffisent à capter notre attention jusqu'au bout malgré quelques évidents temps morts - sans mauvais jeu de mots. Y'aurait pt'être bien une pièce de théâtre sympathoche à tirer du bazar, moi je dis...  (Shang - 23/02/12)

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Jeux d'esprit et exercice de style : c'est le programme de ce polar à l'ancienne, certes un peu ringard dans son déroulé et dans ses répliques d'un autre âge, mais tout de même très amusant. Deville s'amuse façon Cluedo avec les stéréotypes : le professeur, le flic, le journaliste, la femme fatale, la patronne, le commerçant, le docteur, un meurtre (dont tout le monde se fout) et c'est parti pour un jonglage avec toutes les propositions possibles autour de ce schéma. Le dispositif (un lieu presque unique, grand lieu vide avec une seule table, un hamac au milieu, un comptoir en fond, comme une friche transformée en théâtre) saute immédiatement aux yeux par son artificialité : on est dans la distance totale, ce que le jeu taquin des comédiens (tous excellents) confirme. Le texte, très écrit, avec ces bons mots à foison façon "théâtre d'Anouilh", disons, vient couronner cette impression, ainsi que le final, très amusant, où Deville redistribue entièrement les cartes et repart sur une autre intrigue avec d'autres personnages (le grand patron, l'architecte, le chauffeur, etc.)

Ce pur jeu d'esprit, sophistiqué et bourgeois, a forcément ses limites et ses grandeurs. Dans le rang des premières, le film ne tient pas entièrement pendant 1h30. Au bout d'un moment, on en a vu assez de ces duels verbaux et ces rebondissements pour rire, surtout au service d'une intrigue si maigre et de personnages caricaturaux. Deville pousse trop, et malgré une mise en scène virtuose, on décroche. Mais parmi les qualités du film, justement on aime ne pas être distrait par ce qui se joue (en gros : rien) pour se laisser aller au plaisir du dispositif, de la mise en scène, de l'exercice à contraintes que s'auto-impose Deville. Au milieu de ce programme qui a tendance à être un peu trop fermé, à fonctionner uniquement pour lui-même, il pose le génialissime Piccoli, seul trublion cassant les codes très bourgeois mis en place : son jeu lunaire, son utilisation du corps (que les autres comédiens ont tendance à oublier, trop concentrés sur leur texte), ses comportement inattendus et en porte-à-faux rappellent plus le théâtre de l'absurde (le côté souffre-douleur de Jeanne Moreau évoque Lucky dans Godot) que le théâtre de papa avec lequel le film s'amuse. A la manière de Resnais, finalement, Deville a pris une pièce désuète et en a fait un bel objet contemporain, intrigant, amusant, dans lequel les acteurs semblent beaucoup s'amuser, un vrai cadeau à eux offert. Singulier, oui oui.  (Gols - 09/07/26)

 Tout Piccols sur Shangols

8 juillet 2026

La Hyène du Missouri (The Bushwhackers) de Rodney Amateau - 1952

Encore un inconnu au bataillon pour la réalisation de ce western de série relativement regardable. On a du glamour avec ces deux filles plantureuses, chacune d'un côté de la barrière morale : si la blonde Myrna Dell est une fieffée salope prête à tout pour soutenir son popa malfrat dans ses agissements et récupérer de la moula, la brune Dorothy Malone (aaaaaah Dorothy Malone) est l'irréprochable héroïne, ps la dernière pour brandir un fusil et tenter de sauver son père, son journal et sa ville entière de la gabegie. On a du hors solide avec ce Jefferson Waring (John Ireland, sobre), qui a juré après la guerre de ne plus jamais toucher un gun : la dure loi de l'Ouest sauvage changera cette promesse. On a des méchants torves, notamment cet immonde Jack Elam et son œil qui part en vrille, qui a droit au gros plan le plus effrayant du film, ou ce Wayne Morris bien dégueulasse, mais conscient de l'être. On a du dilemme moral : faut-il renoncer face à ces notables véreux et leurs hommes de main qui assassinent impunément la population de la région pour voler leurs terres et préparer le terrain à l'arrivée du chemin de fer qui les enrichira ? Ou se battre, révéler la vérité, tenter de se dresser contre cette injustice, quitte à essuyer quelques balles dans le bide ? On a notre lot de scènes d'action plus ou moins réussies (le film est assez violent), du cheval qui galope et des colts qui fument... Il ne manque après tout qu'un peu de mise en scène, et on aurait un western assez sympa, d'un classicisme achevé mais plutôt réussi. Ce Rodney Amateau est malheureusement aux abonnés absents pour doper un peu cette histoire vue et revue, et échoue complètement à donner du style au bazar. Dommage parce qu'avec un bon casting et quelques moments de bravoure à filmer, il avait de quoi faire. Reste un divertissant moment sans prétention...

Go to the Mid-West

8 juillet 2026

Toy Story 5 d'Andrew Stanton - 2026

J'imagine qu'on sera tous d'accord pour reconnaître que la série des Toy Story est ce qui s'est fait de plus beau en animation. Même si l'esprit Disney a tendance à phagocyter l'esprit Pixar dans ce 5ème volet, on ne peut qu'avoir notre petit cœur tout ému face au retour de Woody le cow-boy, Buzz le guerrier galactique et Rex le dinosaure. Ils sont une nouvelle fois au cœur d'une histoire trépidante et pleine d'action, qui tourne comme toujours autour des grands thèmes qui ont forgé la série : la peur de vieillir, la hantise de l'abandon, la crainte de ne plus être dans le coup, la nostalgie d'une ère perdue, la méfiance de la modernité. La modernité prend ici le visage de Lilypad, une tablette connectée qui débarque dans l'univers de la petite Bonnie, propriétaire jusqu'ici heureuse des jouets sus-cités. Bouleversement : la môme ne décroche plus de ses jeux vidéo à la con, se crée de fausses amies en réseau, s'abrutit complètement, et délaisse ses chers jouets (aucune mention du fait que maintenant, elle peut lire Shangols). Le danger plane réellement sur notre petite communauté de jouets à l'ancienne, puisque dans tous les foyers la machine remplace le bois et le tissu. On le voit : le cartoon opère cette fois un nouveau virage et pousse d'un cran son message : ce n'est plus un enfant qui vieillit et abandonne ses jouets, c'est toute une génération de mômes qui ne jurent plus que par leur tablette, et les jouets menacés de disparaitre corps et bien. 

Autre nouveauté : le film est cette fois porté par le personnage de la cow-girl Jessie, Woody étant relégué à l’arrière-plan comme une vieille chose démodée (il a même une tonsure) et Buzz rendu très con par son amour pour la belle Jessie. Un virage féministe plutôt bienvenu, car ce personnage, peu développé précédemment, est charmant. Les autres jouets, quant à eux, restent (presque) complètement dans leur carton (il n'y a même plus Mr Patate !), et laissent la place à quelques jouets électroniques déjà ringards parce que très rudimentaires : belle idée aussi, en ce qu'elle annonce aux enfants que leurs chères tablettes sont elles aussi destinées à l'obsolescence. Toutes ces nouveautés n'empêchent aucunement le film d'être très fidèle à son esprit : nostalgie et humour, aventures à fond de train et fines allusions, on est toujours à la fête, et on verse l'inarrêtable larme finale face à la profonde sentimentalité du scénario, qui sait toujours parler de choses graves (et plutôt éprouvées par les adultes, ce me semble) : la perte de l'enfance, la fidélité à ses passions de jeunesse, l'inéluctabilité de la disparition. Face à ces questions, Toy Story 5 répond par des postures qu'on pourra qualifier de réac au pire (c'était mieux avant), d'authentiques au mieux. Certes, ce volet repose sur de vieilles recettes, et ne renouvelle pas beaucoup les règles du jeu ; mais il est suffisamment plein de trouvailles (l'armée de Buzz L'Eclair, les jeux électroniques poilants) et suffisamment ébouriffant au niveau technique (les couleurs, l'animation, les voix, le rythme de montage) pour qu'on le range sans qu'il démérite aux côtés des autres opus. Une petite merveille, comme d'hab, bouleversante et drôle. 

 

7 juillet 2026

Quand une femme monte l'escalier (Onna ga kaidan wo agaru toki) (1960) de Mikio Naruse

Stairs1_1_Le cinéma japonais est, nom d'une Suntory, plein de merveilles éternelles, et j'avoue que c'est un délice de commencer une matinée avec ce film de Naruse, dont on a beaucoup parlé l'an dernier, et que je peux enfin découvrir grâce une nouvelle fois à la collection Criterion, en attendant les trois films parus chez Eureka. Même si cette montée d'escalier fait penser automatiquement à In the Mood For Love, Naruse n'en distille que trois plans, dont l'un magnifique sur les pieds de Keiko, hôtesse d'un bar de Ginza, se rendant bon an mal an au taff, car comme dirait Pierre Richard, "L'échelle est haute mais je grimpe" (cherchez l'intrus dans les références cinéphiliques).

 

Keiko, la sublime Hideko Takamine, vit de désillusion en désillusion, elle qui a promis à la mort de son mari il y a 5 ans déjà, de ne pas se lier avec un autre homme, lui écrivant une lettre d'amour dans son cercueil incinéré (plus romantique, tu meurs). Pas facile quand on fait ce genre de boulot, d'autant que la concurrence est rude parmi les centaines de bars de "plaisirs" de Ginza ; chaque femme tente de tirer son épingle du jeu, certaines allant jusqu'à vouloir feindre le suicide pour gagner du temps sur leurs créditeurs, seulement il est pas toujours facile de doser les somnifères dans le whisky, et on peut passer l'arme à gauche à tout moment - mais même lors des funérailles, on continue de venir pour récupérer sa thune... Monde vénal que le nôtre, mes bons ! Keiko aura l'opportunité d'ouvrir un bar à son nom (proposition de Goda, Ganjiro Nakamura, vu dans Herbes Flottantes d'Ozu), de se marier avec un homme... déjà marié, de coucher avec l'homme qu'elle aime avant que celui-ci lui annonce qu'il part dans une autre ville... Bref, rien n'y fait mais il faut continuer à avancer quitte à décevoir son prétendant de toujours, le manager Kanishi (Tatsuya Nakadai, tout en sobriété et vu dans des rôles beaucoup plus farouches d'Harakiri à Ran), qui finira par lui envoyer une baffe, victime lui-même de sa déception face à la femme qu'il vénère. Mais Keiko, qui doit aussi soutenir sa mère et son frère qui a deux pieds dans le même sabot et un gamin atteint de polio, garde la tête haute et retournera au charbon le sourire plaqué sur son visage.

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Ne tentons aucune comparaison avec Ozu, car même si Naruse est un adepte de la caméra fixe, on est malgré tout dans un autre univers (bon ben ça c'est fait...). Naruse ne presse en rien les choses, ses acteurs sont souvent immobiles et déclament leur ligne avec une sobriété toute nipponne, sans pour autant que le récit s'enlise. Le parcours de Keiko est semé de déception, elle en viendra même à faire un ulcère à force de tout garder en son for intérieur, mais elle avance coûte que coûte ; lorsqu'elle finira par se laisser aller à coucher avec un homme, complétement saoule, on aura droit au plus beau plan du film, avec ce verre vide qui roule alors que son petit pied dans sa chaussette blanche pointe le bout de son nez à gauche de l'écran : elle s'abandonne puis se rend rapidement compte de son erreur et après quelques larmes, repart à l'attaque. A noter que la musique m'a fait penser à celle d'A Bout de Souffle, aussi bizarre que cela puisse paraître, les deux films datant malgré tout de la même année. Je ne sais s'il s'agit du chef-d’œuvre de Naruse (plus que 88 à voir eheh) mais son sens de la mise en scène et de l’utilisation du cinémascope le place sans problème aucun parmi les grands maîtres. Mochi-mochi ?  (Shang - 06/03/07)

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Il aura fallu que mon compère classe ce films dans les meilleurs des années 60 pour que je me décide enfin, béotien que je suis, à tenter le coup.... et à me demander ce qui diable m'a pris de passer à côté d'une telle merveille pendant tout ce temps. C'est d'abord esthétiquement que le film vous saute aux yeux : c'est d'une sobriété radicale, certes, mais ces cadres calculés au millimètre pour utiliser au meilleur le format, ce noir et blanc faramineux, ce montage au cordeau (beaucoup de plans courts, une fluidité diabolique dans la construction), ces mouvements de caméra hyper-discrets qui éclatent tout à coup dans de beaux travellings sensuels, tout ça est d'un classicisme génial, et peut en remontrer à notre idole Ozu. Naruse tresse un écrin merveilleux à ses acteurs, et la rigueur évidente de sa mise en scène (pas un poil qui dépasse, diable) leur permet de donner libre cours aux sentiments, aux minuscules tourments qui les agitent. Un haïku, je vous dis : une forme très pure mais très "fermée", et à l'intérieur l'émotion qui peut se donner d’autant plus qu'elle est contrôlée par la forme. 

Pas facile, non, d'être tenancière d'un bar à hôtesses un peu class dans ce Tokyo désormais livré au capitalisme sans gants, à la concurrence pas toujours très loyale, à la vulgarité et au patriarcat. Pas facile d'être une femme tout court, même je dirais. C'est le triste état pourtant de la courageuse Keiko, qui, malgré l'adversité, malgré les avanies, malgré les trahisons et les déceptions, tentera jusqu'au bout de rester digne. Elle est malmenée du début à la fin de ce mélodrame sans violons, et plus les ennuis surgissent devant elle, plus on l'aime. Elle a une sorte de fatalisme face à la lâcheté des hommes (qui lui mentent, la trahissent, la déçoivent) et à la petitesse des femmes (tout autant décevantes, mais elles peut-être pour de meilleures raisons), magnifié par le jeu génial de Hideko Takamine, qui la rend poignante. Naruse la pose au milieu d'une société en pleine déliquescence, gagnée par le sexe tarifé, l'alcool, le mépris de classe, l'argent roi, où les femmes ne sont plus que des marchandises interchangeables au service des hommes fortunés. Pourtant, il ne se laisse pas aller à une critique violente ou manichéenne de ce monde : son film est doux, et regarde avec une tendresse teintée de tristesse cet univers assez dégueulasse. Il donne un regard empathique à chacun des (nombreux ) personnages, trouve pour chacun une raison d'agir comme il le fait, et si son film est critique, c'est plutôt d'une société en général que des individus qui se battent pour y survivre. Un film aussi beau que triste, un splendide mélo d'une sobriété totale, une école de comédiens : merveille absolue. A mon avis, un des plus beaux des 60's.  (Gols - 07/07/26)

 

7 juillet 2026

En chair et en os (Carne trémula) de Pedro Almodovar - 1997

Il fut un temps, tout de même, où notre gars Pedro était doté d'un sacré style. Point ne parlé-je de sa première manière, tout feu tout flamme, mais de celle qui débuta en gros avec En chair et en os et courut jusque dans les années 2010. Une façon de recycler son univers espagnol si personnel teinté de kitsch, de traces de movida, de sexe débridé, de couleurs baroques, et d'y ajouter une maîtrise nouvelle, un peu plus de sérieux dans les sujets, de calme dans l’exécution.  Toujours est-il que la frontalité et la puissance de ce film marchent toujours 30 ans après, et qu'on a là un exemple du cinéma direct et sentimental du sieur. La scène d'ouverture nous fait croire qu'on est dans le Almodovar ancien : dans les années 70, une femme accouche dans un autobus en plein Madrid déserté par la peur du franquisme. Dans cette ville un peu rêvée, Victor (Liberto Rabal) voit le jour, et son destin commence : il commence mal puisque 20 ans plus tard, il est pris dans une affaire de fusillade, au cours de laquelle il tire accidentellement sur un flic, David (Javier Bardem, déjà immense). David s'effondre ; plan suivant : il est champion de basket sur chaise roulante. Une ellipse vertigineuse et qui vous assied, tout simplement. Convaincu d'avoir été victime d'un complot, Victor purge sa peine de prison en faisant monter son ressentiment envers David et en fomentant une vengeance : devenir le meilleur baiseur de l'Espagne et arriver à faire jouir la femme de David (Francesca Neri) pour la rendre complètement dépendante et faire en sorte qu'elle quitte son mari. C'est improbable mais almodovarien en diable. Et ça ne se passera bien entendu pas du tout comme prévu, on ne joue pas ainsi impunément avec les sentiments, le sexe et les armes à feu. 

D'un postulat qui ressemble à son ancien cinéma, Almodovar glisse doucement vers un mélodrame teinté de thriller qu'on n'attendait pas. Une fois qu'il est les deux pieds dedans, il fait monter une atmosphère haletante : on reste scotché par la construction en forme de spirale infernale de ce film. Ça tient entre autres à une chose que Pedro manie avec une maestria impressionnante : la frontalité. Les situations ne sont jamais ambiguës, elles sont montrées ou dites directement, avec une franchise désarmante. Par exemple : une femme trompe son mari, on s'apprête à assister à tout un jeu de dupes pour lui cacher la vérité ; mais quand son mari lui dit "Ça va chérie ? tu as l'air fatigué ?", elle se retourne vers lui et dit "Oui, j'ai baisé toute la nuit". Cette vitesse d'exécution, ce don pour la surprise et le porte-à-faux donne au film tout son charme : on ne sait jamais à quoi s'attendre, et de fait le truc ira assez loin dans les rebondissements imprévus. Dans un écrin somptueux, de musique, de couleurs, de décors, de costumes, Almo déploie un savoir-faire total pour jongler avec un scénario qui, sur le papier, pouvait être ridicule. Les personnages ne sont jamais ceux qu'on imaginait, les situations sont  inattendues, et sans convoquer une psychologie à la con, Almodovar parvient à être très profond, à parler avec intelligence de jalousie, de machisme, de combat entre le passé (et ses postures de toréador) et présent ("Il n'y a plus de raison d'avoir peur à Madrid aujourd'hui", dernière phrase du film). 

Cerise sur le gâteau enfin : le film se met résolument du côté des femmes. Aux deux courageuses du début, il faut ajouter les deux principales, Francesca Neri et Angela Molina, qui prennent peu à peu le pouvoir sur un film qui s'annonçait comme viril au départ. Elles deviennent de vraies héroïnes sacrificielles dans ce monde de machistes qui se servent de leur bite comme emblème de pouvoir, par leur caractère franc, pas leur compréhension des choses, par leur abnégation. Un magnifique portrait de femmes donc, qui vient compléter un thriller haletant et un mélo puissant : un des sommets de l’œuvre, qui en compte finalement pas mal.

7 juillet 2026

Sennan Asbestos Disaster (Nippon koku vs Sennan ishiwata mura) (2016) de Kazuo Hara

Ce n'est pas parce que c'est les vacances, dit-il, qu'il faut partir dans une gabegie de sujets légers. On commence donc avec ce doc signé Hara d'une durée de deux-cent-dix minutes sur le scandale de l'exploitation de l'amiante au Japon : pendant plus de huit ans (2007-2015), ceux qui furent touchés (ou leurs descendants) par l'exploitation de l'amiante aux alentours de la ville de Sennan (non loin d'Osaka) intentèrent un procès à l'Etat pour qu'il reconnaisse sa responsabilité et obtenir réparation. Un vrai combat de David contre Goliath, d'autant que les plaignants, souvent sous oxygène, souffrant pour la plupart d'un cancer aux poumons, tombent en route comme des mouches. Hara, pendant huit ans, suit ces hommes, ces femmes, ou donc parfois leurs enfants, pour comprendre leur histoire, leur combat, leur souffrance. Face à une bureaucratie nippone très lente, très peu réactive, voire d'une hypocrisie terrible (l'Etat fait ainsi appel de la décision lors du premier jugement perdu, rallongeant un peu plus l'attente terrible de ces personnes souvent au seuil de la mort), une poignée d'individus soutenus par leurs avocats vont tenter de faire plier le gouvernement. Une œuvre de longue haleine.

Hara, on l'aura compris, va prendre le temps d'interroger ces patients par trop patients. La première chose qui en émerge, et ce n'est pas vraiment étonnant, c'est que les personnes qui travaillèrent au contact de l'amiante étaient soit très peu éduqués (pour des raisons diverses, ils quittèrent précocement l'école) soit d'origine coréenne - autant dire, avec aussi peu de choix pour discuter des conditions de travail. Ces derniers, souvent totalement nipponisés (ils parlent très bien japonais mais plus du tout coréen), reviennent en détails sur ces années difficiles d'acclimatation, le racisme au quotidien n'étant définitivement pas l'apanage de la France ou du Paraguay. Des petites gens qui vont donc, parfois très jeunes, parfois plus vieux mais inéluctablement, subir la loi de l'amiante. On les voit parler face caméra, avec humanité sur leur passé, conviction en leur combat, puis bien souvent s'éteindre : Hara filme ses corps définitivement au repos sans occulter le fait que cette maladie étouffante fut difficile dans les dernières années, terrible dans les dernières heures.

Et le combat de continuer. C'est toujours effrayant de voir ces bonnes gens simplement demander la reconnaissance de leur maladie et les excuses d'un premier ministre pour le moins (l'argent des réparation, même si cela reste important, demeure secondaire) et tomber sur de petits fonctionnaires tout frais émoulus de leurs études, tirés à quatre épingles, parlant bas, promettant rien, esquivant... On sent que la colère gronde notamment chez l'un des individus les plus combattants de ce doc, le gars Kazuyoshi Yuoka. Toujours en première ligne pour rallumer les ardeurs, pour ranimer cette croisade, il est de ces êtres qui ne peuvent se contenter de miettes ; il se montre ainsi prêt à faire le siège d'un Ministère tant qu'il n'a pas été reçu, tant qu'il n'a pas pu rencontrer un quelconque responsable. Si son comportement agressif (mais justifié en l'occurrence) ne provoque que peu de résultats, que même parfois parmi les siens on essaie de calmer son courroux, ses manières de faire, il symbolise cette foi pure et dure en ses convictions, en le bien-fondé de ce combat... Jusqu'au bout, même lorsque cela tourne à son avantage, son scepticisme, son sens critique restent de mise. Jamais satisfait le bonhomme ? Sans doute, mais comment lui donner tort face à cet État si réluctante pour reconnaître ses responsabilités, s'excusant du bout des lèvres... Un combat au long cours auquel Hara consacre de nombreuses années, toujours du côté des petits, des faibles, des oubliés. Belle somme (de travail) qui réveille les consciences tout en rendant un vif hommage à ces travailleurs de l'ombre totalement sacrifiés. 

 

6 juillet 2026

La Rivière des Larmes (Namida gawa) (1967) de Kenji Misumi

La Rivière des Larmes serait-il un mélo ? Oui, bien vu. Celui-ci fonctionne-t-il à plein ? Oui, je confirme, même en pleine canicule ; si jamais vous ne pleurez pas c'est que vous êtes déjà mort, ce film se révèle être un bon test en la matière. Alors de quoi s'agit-il sinon ? D'une histoire somme toute classique, à la Ozu, de deux sœurs entièrement dévouées envers leur père, veuf et malade. La plus jeune se voit offrir un bon parti, mais, tradition et culture obligent, elle refuse : non seulement il reste à régler le problème de leur frère (il a fait de la prison, il continue de rôder autour de la famille : il faut s'en débarrasser définitivement pour que le nom de la famille ne soit plus souillé), et il est généralement d'usage que l'aînée se marie en premier. Dès lors, devant une telle injustice (pourquoi sa sœur devrait-elle sacrifier son bonheur ?), l'ainée, jeune femme pourtant fragile, guère confiante en elle-même, un peu maladroite (notamment dans ses expressions : elle mélange tous les proverbes), décide de prendre la situation en main : le frère veut dix ryô pour disparaître à jamais, elle les trouvera, quitte à compromettre son avenir avec un vieux libidineux ; elle fait également croire à sa sœur qu'elle va se caser avec l'homme qu'elle aime en secret (un ancien samouraï devenu orfèvre, quelque peu alcoolo par ailleurs : tout un programme - lui, jusque-là, il ignore totalement la donzelle). L'affaire est dans le sac, le mariage qu'une question de mois ? Pas si vite, car la benjamine tient également à ce que sa sœur soit heureuse et conjure l'ex-samouraï d'approcher icelle pour juger de ses qualités... Bon, et ses larmes, elles viendront à quel moment précisément ?

Beauté des kimonos (que fabrique la benjamine, WKW doit pâlir d'envie), visages de porcelaine de ces deux actrices aux yeux doux), et multiplicité d'intrigues en secret pour permettre ce grand œuvre rêvé : le mariage des deux sœurs. Ce que Misumi parvient à rendre avec beaucoup de finesse, c'est cette complicité véritable qui lie les deux sœurs ; on se rend compte de cet aspect fusionnel lors d'une scène notamment, au début, lorsque les deux sœurs dorment côte-à-côte : l'une se confie, l'autre fait semblant de dormir pour ne pas dire franchement ce qu'elle a sur le cœur et pleure en silence : tant de choses restent à accomplir pour permettre à sa sœur de connaître le bonheur. A partir de là, ce petit bout de femme, souvent ridiculisée par les expressions qu'elle emploie, va faire preuve d'une détermination à toute épreuve pour atteindre ses objectifs : sens de la discussion et de la diplomatie, sourire d'usage pour attirer le (vieux) chaland, volonté de fer pour se salir au besoin les mains (ce long couteau, serait-elle capable de s'en servir alors qu'elle le regarde comme une poule ?). C'est cette pugnacité et cet attachement entre les deux femmes qui rendent le récit si beau - et émouvant, oui, oui, nom de dieu. Misumi fait encore preuve d'un usage très juste des gros plans pour cerner au mieux la douceur du visage d'une de ses actrices ou le rictus de méchanceté, de veulerie d'un de ses acteurs et laisse monter la sauce progressivement. L'apothéose, la violence d'une des dernières séquences, contraste à la perfection avec ce dévouement entier, somptueux, des deux sœurs l'une pour l'autre. Et c'est une nouvelle fois magnifique. Alors pleurez, bonnes gens, une vallée de larmes n'est pas du luxe en ces temps si secs.

 

5 juillet 2026

La Chevauchée de la Vengeance (Ride Lonesome) de Budd Boetticher - 1959

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Le bilan de ce coffret Budd Boetticher/Randolph Scott est plus que positif, et ce Ride Lonesome est complètement à la hauteur des 4 autres films : simple, droit, raconté sans emphase et sans graisse, avec en plus un petit ton très personnel qui remporte complètement le morceau et le fait sortir du tout-venant. Boetticher sait magnifiquement s'entourer, aussi bien au niveau de ses scénaristes, qui inventent là une splendide histoire de vengeance comme on les aime, que de ses acteurs, tous attachants ; mais il ajoute à cette sauce déjà très réussie sa patte personnelle, faite de découpage au taquet, de sensibilité de personnages, et de modestie toute en noblesse. Résultat : il faudra peut-être se décider dans ce blog à qualifier de chefs-d'oeuvre les films de Boetticher. Ce que je fais ici.

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Ça commence comme tous ses autres films : un homme seul dans le désert, à cheval, venu d'on ne sait où, allant on ne sait où. Il vient en fait mettre la main sur un jeune meurtrier qu'il doit ramener en ville pour qu'il y soit pendu. Il va rencontrer en chemin deux petites frappes qui aimeraient bien mettre la main sur le prisonnier, la femme du chef de gare, bombasse comme il se doit, et le frère du meurtrier, bien décidé à empêcher son brother d'être pendu. Et justement, c'est peut-être ce dernier que notre héros recherche vraiment... A partir de la scène inaugurale, simple comme tout (superbe disposition des corps dans l'écran, ce qui semblera être le mot d'ordre de tout le film), le scénario se complexifie de plus en plus, déclinant toute une gamme de rapports entre les individus : désir sexuel, amour, soif de vengeance, désir de rachat, admiration, amitié virile, voire rapports homosexuels latents. Il y a comme toujours dans le couple de bandits des relations très ambigües que Boetticher cache à peine : certes, ils sont attirés l'un et l'autre par la blonde héroïne ; mais il faut voir leur séance de rasage, l'un tenant le miroir pour l'autre et tâtant sa joue amoureusement, ou écouter ce dialogue tordant où le chef fait une déclaration d'amour à son sbire. A ce jeu, les deux acteurs, Pernell Roberts et James Coburn, s'en donnent à cœur joie, et construisent les cow-boys les plus attachants du monde : à la fois rudes et fragiles, dangereux et drôles, en soif de rédemption, ils représentent toute la beauté des cow-boys de Boetticher ; il y a toujours une part de poésie enfouie, d'enfance, de bonté, dans ses hors-la-loi. D'ailleurs, même le grand vilain du film (Lee Van Cleef) a cette sorte de tristesse assagie qui le rend si touchant. Scott, du coup, passe un peu au second plan face à cette galerie de personnages parfaitement dessinés (auxquels il faut ajouter la femme, splendide pieta farouche et courageuse, et Billy Boy, auquel James Best donne une folie à la Nicholson qui donne une belle touche d'humour au film).

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Cette douceur et cette tristesse font qu'on reconnaît un film de Boetticher à trois kilomètres. Mais ce film-là, qui est sûrement son meilleur (dit-il après en avoir vu 5 sur 70), atteint vraiment au grandiose dans la mise en scène elle-même : les scènes a priori banales de dialogues sont découpées avec une grande virtuosité, énormément de plans d'une seconde montés sec pour développer les relations entre les personnages, et toujours les situer dans l'espace. Il y a notamment une scène où le prisonnier tente de s'échapper en menaçant Scott d'un fusil : l'alternance du plan sur eux avec deux autres (les deux gangsters qui s'en amusent, et la femme qui regarde tour à tour les deux duos) se fait avec une précision géniale, si bien qu'on sait toujours exactement où sont les personnages, qui a peur pour qui, qui doute, qui jubile... C'est pas grand-chose, juste un savoir-faire dans la construction d'une séquence qui fait les grands. La grande noblesse des scènes finales, qui montre une foi en l'Homme et en la bonté inébranlable, ajoute encore à la grandeur de ce film, qui a en plus la politesse de passer pour un petit film de genre. Boetticher mériterait une odyssée sur ce blog, je n'attends que l'aval de mon camarade. (Gols 02/01/11)

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Je marche dans les pas de Gols (avec une quinzaine d'années de retard, c'est mon lot) sur ce western qui file droit. Dès la scène d'ouverture, avec ce cow-boy (Scott, une tarte tatin cuite à point) qui rentre dans ce "goulot", on sent qu'on ira droit au but, qu'on ne cherchera pas à se perdre dans douze intrigues collatérales. Scott a une idée en tête, il la suivra jusqu'au bout, exécutant son plan au pied de la lettre quels que soient les imprévus dont il se jouera avec art (des indiens, deux malfrats, un chariot en perdition...) : il a un compte à régler avec son passé, des saloperies d'idées noires qu'il se doit de réduire en fumée s'il veut enfin être en paix avec lui-même. Boetticher a la bonté de nous mettre au niveau de ses personnages, et de nous dévoiler progressivement quels sont les espoirs et les buts de chacun. Les deux malfrats (en quête d’amnistie), le prisonnier (persuadé que son frère viendra lui sauver la vie), le héros, chacun a ses raisons, ses attentes... Certes, Scott n'est jamais à l'abri d'un coup fourré, d'une trahison, mais notre homme, comme s'il voulait garder les rênes du scénario jusqu'au bout, sait se cacher dans l'ombre, surgir toujours de nulle part quand l'un ou l'autre de ses "compagnons d'échappée" fomente dans son coin. On sent que notre homme est juste et qu'il saura, une fois sa tache accomplie, reconnaître les siens...

Au milieu de ce monde d'hommes entre eux jamais avares d'ailleurs en réflexions misogynes (elles fusent) et en regards concupiscents (ils louchent), il y a ce très beau personnage de femme, elle aussi droit dans ses escarpins, qui garde tout du long sa dignité, sa ligne de conduite, sa fierté : on fait sa connaissance fusil en main (qui cherchera, trouvera) : si elle connaîtra son lot d'effroi et de peur, elle ne cèdera jamais en rien face à ces petits mâles qui se la jouent : le couple formé par Coburn (as Whit... pas le plus witty de la bande, en terme d'onomastique : il est con comme un balai) et Roberts (as Boone... Il l'aime bien son balai, en effet) se la racontent en effet beaucoup sur les femmes mais semblent surtout devoir finir leur vie ensemble (on sait déjà quel est l'actif et le passif). Elle traverse le film avec une certaine grâce (elle a réussi à me faire penser à ce tableau de Philip Steer que j'affectionne particulièrement, c'est dire - j'ai arrêté la drogue pourtant) et parvient par sa seule présence à ajouter une bonne dose de pâte humaine (elle ne juge pas, et ne s'en laisse pas promettre) à ce film où chacun a son rôle à défendre, sa densité. Le décor final, dés qu'il est posé, donne une dimension tragique à la chose, inexorable (cet "arbre de justice", après avoir été celui du diable, planté au milieu de nulle part) et Boetticher parvient à conclure avec grandeur (d'âme) et un certain lyrisme cette sale histoire de vengeance quasi divine - in Scott we trust. Bien sûr qu'il finira par l'avoir son odyssée, le Budd.  (Shang 05/07/26)

Go to the Mid-West

4 juillet 2026

Docteur Popaul de Claude Chabrol - 1972

Rarement la critique antibourgeoise de Chabrol n'aura été aussi frontale que dans Docteur Popaul, un film tellement ironique et tranchant qu'il en devient même malaisant à regarder. Dans le monde affreux tricoté par Chabrol et Gégauff, le mépris, le profit, la bêtise humaine, la bassesse morale, se disputent la partie, et ce qui en ressort est un portrait totalement nihiliste de la société. Les tendances anarchistes (et peut-être un peu extrême-droite) du compère trouvent ici leur plus belle illustration : la société bourgeoise, lessivée, massacrée, est un puits de dégueulasseries. Avec à sa tête, donc, Docteur Paul Simay, séducteur et hâbleur (Belmondo, son personnage de fanfaron poussé à fond), dont la grande passion dans la vie est de séduire les femmes les plus moches possibles. Ca donne de bruyantes discussions avec ses potes de bistrot, dans lesquelles les remarques phallocrates et les comparaisons machistes fusent joyeusement : c'est sûrement là que le film a le plus vieilli. On sent que Gégauff s'amuse beaucoup à écrire ces horreurs, et on sent que Chabrol jubile de les entendre prononcées, même s'ils se cachent derrière le commode prétexte de l'excès et de la farce. On critique les comportements de ces machos, mais on rigole avec eux : berk.

Bref, le toubib rencontre une cible rêvée : Christine Dupont (Mia Farrow, grimée grossièrement en laideron), fille de riche médecin. Notre héros l'épouse tout en continuant à mener grand train, et ne tarde pas à se rendre compte que son épouse a une sœur (Laura Antonelli), nettement plus jolie et pas insensible à son charme. Commence alors un bizarre jeu de chat et de souris, dont le meneur ne sera pas forcément celui qu'on croit. A la suite d'un accident de voiture qui laisse le docteur Popaul handicapé, le bilan de sa vie sera une occasion de punir le Mal et de condamner façon Commandeur de Dom Juan les comportements délétères de notre héros. Tout est bien, les méchants sont défaits, le bien triomphe, mais on n'est pas dupes. Le film sert plutôt à renvoyer dos à dos toutes les turpitudes de ce petit monde fermé et consanguin. La charge est lourde, trop lourde, et on préférera d'autres attaques beaucoup plus fines du même cinéaste envers le même milieu (au hasard Que la Bête meurt ou La Femme infidèle) à cette farce qui n'ose pas vraiment en être une. D'autant que Chabrol s'avère bien piètre réalisateur ici : rythme dans les chaussettes, direction d'acteurs outrée, gestion des "gags" qui tombe à plat, on n'est pas à la fête. Bon, intentions louables mais résultat ringard et poussif : morne plaine. 

Fébriles de Chabrol : l'intégrale

4 juillet 2026

LIVRE : Nexus d'Henry Miller - 1959

Troisième et dernier volet de la génialissime Crucifixion en rose du génialissime Miller, c'est fête aujourd'hui chez Gols. Au terme des quelques 2000 pages de cette odyssée dans la dèche du New-York des années 30, de cette traversée de l'enfer domestique d'un Miller en proie aux désespoirs de la (non-)création et aux mensonges de sa femme Mona-June, on peut le dire : on est là face à un monument, un monstre à mille têtes, un flot d'écriture incontrôlé, une géniale démonstration de ce que peut donner la littérature quand elle est pratiquée par un homme éveillé, conscient du monde qui l'entoure, et totalement libéré des carcans habituels. Ce volet marque deux étapes importantes dans la biographie du gars : il s'achève sur son départ pour l'Europe, étape décisive pour lui ; et il écrit enfin, sous commande certes, sous l'insistance plus que pressante de Mona, mais il écrit, et le flot, s'il n'est pas encore millerien en diable, semble déjà intarissable. Sinon, c'est l'habituel défilé de personnages bigger than life et pourtant si vrais que Miller croise sur son chemin, pochtrons érudits ou pique-assiette pénibles, pornocrates singuliers ou millionnaires d'un jour, desquels il dresse des portraits incroyables de drôlerie, de justesse et d'authenticité. Parmi eux surnage celui de Stasia, nouvel amour de Mona, vamp un peu toxique qui désormais habite avec eux et entraine Mona dans des aventures nocturnes mystérieuses que Miller ne se résout jamais à qualifier de prostitution. Tout ça forme une faune interlope, alors jamais décrite dans un roman, à laquelle le barde qu'est Miller rend un vibrant hommage, acide et tendre.

 

Encore une fois, son traitement de l'auto-fiction est d'une grande originalité : on voit bien que le compère brode plus souvent qu'à son tour, réinvente à sa guise les monologues où les anecdotes, joue à reconstituer "en mieux" les différents épisodes de ces années de vache maigre ; et pourtant on n'a aucun doute sur la véracité des faits, sur la justesse de son trait, sur l'honnêteté de la reconstitution. Tout est dans la sincérité sans fard de l'écriture, dans cet enthousiasme, même au plus profond du malheur (et ce volet en contient sa part, constituant vraiment la partie la plus sombre de la trilogie), dans l'énergie folle contenue dans ces épisodes. Si la bouffe, l'amour, l'amitié, les souvenirs constituent une grande part du fond de Nexus, c'est avant tout la littérature qui passe en avant : ses lectures (incroyable catalogue de livres érudits, mystiques, cabalistiques, sacrés, mais aussi déclaration d'amour à Dostoïevski ou à Elie Faure) d'abord, qu'il dépeint avec enthousiasme dans des joutes intellectuelles et logorrhéiques avec ses amis, mais aussi sa propre création : sous l’impulsion de Mona, muse éternelle, il se met à écrire, dans la douleur souvent, une sorte de roman monstrueux, sans trame, véritable levier vers l'écrivain qu'il va devenir. Ce style monstrueux finit par déborder sur Nexus lui-même, et on a droit à quelques-unes des meilleures digressions qui ont rendu Miller fameux, prose poético-mystique qui semble ne jamais devoir s'arrêter, où se mêlent le sacré et le vulgaire dans un flot impressionnant de mots, de noms propres, de vocabulaire emprunté au sexe, à la Bible, au corps, au bouddhisme, à la littérature de l'Antiquité, aux bas-fonds de la ville, bref à tout ce qui constitue l'imaginaire millerien. On quitte le livre en larmes, tant on est bien conscient d'avoir lu un roman miraculeux comme on n'en lit qu'une fois dans sa vie (bon, c'est la quatrième fois que je le lis, mais on se comprend), tant on sait bien que tout ce qu'on lira, après ça, sera moins bien. Miller est le plus grand.

3 juillet 2026

Psycho Beach Party de Robert Lee King - 2000

Parodier un genre qui était déjà une parodie (les films de surfeurs des années 60), c'est prendre le risque de tomber dans le méta-méta-film ; il y faut beaucoup d'habileté et de finesse. Or, Robert Lee King manie ces deux concepts armé d'un solide bulldozer, et enterre dès le départ son machin. Aussi improbable qu'une série Z mais sans l'assumer, Psycho Beach Party se la joue pastiche en forme d'hommage à un certain cinéma léger, mélange entre donc le film de surfeurs entre eux, slasher et teen-movie. Florence est une jeune cruchasse qui rêve d'être acceptée par le groupe de surfeurs du coin, et accessoirement de ken avec le chef d'icelle, qui ne s'intéresse guère à elle.  Elle pénètre peu à peu ce groupe fermé, mais dévoile en même temps son handicap : elle est schizophrène, et peut d'un seul coup se changer de jeune fille fragile en vamp dangereuse et dominatrice. Pas facile à porter quand une série de crimes affreux fleurit à l'entour, dont les victimes semblent avoir comme point commun d'avoir tous un handicap. Florence est-elle sans s'en rendre compte la coupable ? Ou faut-il aller chercher dans la pléthore de seconds rôles (les surfeurs, une comédienne de films d'épouvante ringards, la mère de Florence, sa copine coincée, ses rivales en amour, le coloc allemand...) le responsable de cette boucherie ? Au gré des vagues bleutées, des tubes rock-à-billy et des scènes plus ou moins drolatiques, on suit cette enquête, prétexte à une galerie de personnages et de situations décalés censées illuminer notre samedi soir.

King y va trop fort ou pas assez, mais ne trouve jamais le bon équilibre entre hommage et parodie. De temps en temps, les lourdes blagues de cul, l'excès du jeu des mauvais comédiens, les scènes évidemment ironiques par rapport au genre, nous font entrer dans le pastiche complet, et on se dit qu'on est là pour rigoler : mais rien n'est vraiment drôle, tout est poussif et desservi par un montage hystérique, trop cut, trop haché. De temps en temps, la nostalgie de cet "âge d'or" du cinéma joue plus sur une certaine tendresse, et on se dit qu'il s'agit plutôt d'un hommage au genre : mais là encore, ce n'est pas assez bien observé, pas assez bien fait. on se retrouve donc le cul entre deux chaises, affligé parfois par la lourdeur des gags et la stupidité de tout ça, touché rarement par un petit détail (la scène de comédie musicale, mal montée, mais attachante, l'utilisation de la musique, les transparences ridiculement cheap sur les séances de surf), mais surtout enseveli sous l'ennui. Il y a un certain cynisme à jouer ainsi les Ed Wood, à faire semblant de rater sciemment son film : il y avait au moins chez Wood une sincérité qui manque à ce film de petit malin.

 

3 juillet 2026

Les huit Vertus bafouées (Poruno jidaigeki : Bôhachi bushidô) (1973) de Teruo Ishii

"La vie est un enfer, la mort est un enfer". Une fois cela posé là, on se dit que le ronin Shinô Ashita trouve la vie guère à son goût. En scène d'ouverture, une tripotée d'individus a bien tenté de lui faire la peau sur un pont, il les a découpés les uns après les autres façon tranches de rosbeef du dimanche, avant de finir par se jeter du pont : à quoi bon, putain, dégommer toutes ces vies, il n'est pas boucher bordel, à quoi bon, continuer de vivre ? Fucking hell... Il se jette à l'eau, fin de l'histoire. Il reprend vie, pourtant, alors même que deux masseuses nues (le film qui inspira le plus Bruel, dit-on ; moins les féministes de tout poil, indiscutablement) tentent de redonner de la chaleur à ce corps. Notre ronin semble lui toujours aussi las. Il se retrouve en fait dans un clan pas piqué des hannetons, le fameux clan qui donne son nom au titre du film : un clan qui bafouerait donc huit vertus ? Lesquelles exactement ? Pour aller plus vite, on pourrait dire qu'ils bafouent toutes les règles du samouraï : rien ne leur fait honte, tous les coups sont permis... Ce clan, dont on apprendra par la suite les fondements, l'histoire, a la particularité singulière d'éduquer des jeunes femmes à l'amour physique le plus torride ; des femmes dévouées corps mais âme aussi aux hommes, toujours prêtes à se sacrifier au besoin pour le clan (il faut les voir emmaillotées dans des linges des pieds à la tête et faire des roulés-boulés pour éteindre un incendie criminel dont l'un des membres du clan est victime : de vraies furies, de vraies pompières - on y reviendra d'ailleurs). Autant dire que dans pratiquement chaque scène, un prétexte sera trouvé pour les mettre à nu, nos jeunes femmes n'ayant apparemment pas plus froid aux yeux qu'ailleurs. Mais revenons à notre ronin. Le big boss du clan ne peut supporter le florilège de bordels qui a vu le jour en ville, des prostituées de bas étage alors même que leur clan ne forme que du haut de gamme. Il demande donc à Ashita de dézinguer tout maquereau, voire toute personne qui se mettrait sur son chemin. Ashita s'exécute mais le type devient vite incontrôlable...

Les amateurs de chambara sauront y trouver leur compte ; s'ils sont également obnubilés par les seins menus, le nirvana s'offre à eux. On sent bien qu'Ishii, ici, joue sur deux principaux tableaux : d'une part, il y a les combats sanglants menés de main de maître par un Tesurô Tanba aussi mal coiffé qu'un David Carradine mais tout autant efficace ; les membres, les oreilles même, volent, les giclées de sang sont mirifiques, le sabre taille à l'envi ; d'autre part, il y a cet aréopage de demoiselles rarement vêtues, qu'elles combattent ou s'occupent du repos des guerriers ; elles taillent tout autant à l'envie. Elles nous donnent à voir, admettons-le, un curieux ballet d'amazones qui donne beaucoup de fil à retordre aux hommes qu'elles combattent : ces derniers semblent aussi avides de leur pétrir les seins (il faut bien trouver une prise, ceci dit) que de leur faire la peau - un dilemme bien souvent dangereux pour ces hommes aveuglés par la concupiscence. Shinô, lui, d'un calme à tout épreuve, quelle que soit la position dans laquelle il se trouve et quel(le)s que soient les assaillant(e)s, aussi émotif qu'un principal de collège pendant la canicule (il y a les examens et les profs doivent faire leur quota d'heures, où est le problème ?) nous régale lors de combats toujours joliment chorégraphiés en studio, notamment lors de ce final éblouissant, sur fond noir, alors même que la neige tombe délicatement pour couvrir ces geysers de sang. De l'action, de l'érotisme, du gore, une véritable symphonie en chambara, certes esthétiquement soignée mais qui tourne finalement uniquement autour de ce vigoureux sabre... Tiens, il y a même une suite... En aura-t-on un jour le courage ?

 

3 juillet 2026

LIVRE : Un Empêchement de Jérôme Aumont - 2023

"On ne choisit pas de tomber amoureux. Pas plus qu'on ne choisit de désaimer. On ne choisit pas grand-chose finalement".

 

Il est de ces livres sans extraordinaire prétention littéraire qui touchent tout de même par une certaine capacité à dessiner des personnages et à explorer les infinis tourments du cœur. C'est l'histoire d'un jeune homme, gay, tombé très tôt amoureux d'un garçon touché par le SIDA : notre jeune homme, pas forcément remis de ce drame précoce, va lier vie avec une jeune femme ambitieuse, bien sous tout rapport ; il y aura enfant à la clé, une fille auquel notre héros va s'accrocher. Puis, lors d'une soirée, il croise le regard d'un homme, lui aussi en couple, et c'est la folle passion. Ils tentent tant bien que mal de tracer leur route sans trop impacter sur celle de  leur proche et ce jusqu'à cette tragique sortie... de route fatale au nouvel amoureux de notre héros... Une trame pas plus intéressante qu'une autre mais qui sera d'abord vue par les yeux de notre personnage principal, puis par l'amant d'icelui qui vient de rejoindre le royaume des morts, puis par la femme du héros. Trois regards sur ce triangle amoureux, sans chichi, sans plaintes excessives, sans esprit de vengeance ou quelconques remords - ce ne sont là, bien tristement, le trio le sait, que les choses de la vie.

 

Il y a ce Mathieu, très tôt attiré par les personnes de son sexe, qui va de lui-même en quelque sorte décider de se mettre au placard sentimentalement parlant ; sa fille devient tout à ses yeux, jusqu'à cette révélation, ce retour de désir en fin de quarantaine, cette nouvelle possibilité amoureuse : sexe, complicité, vacances de rêve puis tragédie classique ; il y a ce Xavier, vite happé par cette histoire, par cette rencontre, par cet appel du pied ; c'est lui, du haut des cieux, qui tentera de reconstruire toutes les pièces de cette histoire fulgurante ; il y a enfin cette Marie, qui quitta prématurément ses parents pour mieux se concentrer sur son taff, aimant ce mari aimant un peu de loin et moins cette fille considérée comme un poids ; il y aura donc au final les derniers mots donnés à cette femme qui ne cherche pas à critiquer quiconque, qui s'auto-critique pour la forme, et qui savait très bien que cette union reposait dès le départ un peu sur du sable. Mais chacun fit des compromis, tenta de survivre au quotidien, jusqu'à ce trop plein d'émotion chez nos deux hommes qui décidèrent - comme un seul homme - de se construire une vie en parallèle. Aumont ne révolutionne point le concept des sentiments mais tente avec une belle empathie de comprendre chacune de ses trajectoires, de leurs rapports complexes à leur parent jusqu'à cette tragédie qui mit un coup définitif sur la tête de ce triangle qui lâcha un ultime dzouing. Joli petit récit mélocanlique.

2 juillet 2026

La Danse des Renards (2025) de Valery Carnoy

Voilà le genre de premier film qui ne peut que nous faire vibrer, non seulement parce qu'il y a la présence de Jean-Baptiste Durand (encore une fois excellent en entraîneur de boxe), celle de Samuel Kirchner (toujours aussi juste dans sa sensibilité à fleur de peau) mais surtout parce qu'il nous entraine sur un terrain (adolescent) tout en nuances : le gars Sam, jeune boxeur très prometteur auquel rien ne semble pouvoir résister, est victime d'un accident des plus graves ; il tente ensuite de remonter la pente, seulement voilà, cette machine à gagner, aussi bien sur le ring que sur le terrain de l'amitié, s'engage sur la voie du doute ; la douleur, tout d'abord, s'invite dans son corps ; puis il commence de fréquenter une fille, ce qui le rend plus fébrile, plus sensible en un sens, alors même que sa relation amicale traverse, elle, en même temps que ses résultats sportifs, des turbulences. Valery Carnoy, qui a fait sport-études et sait de quoi il parle, livre, à travers cette expérience précoce du sport de haut niveau, un portrait aussi original que juste d'un adolescent - l'âge des hauts, et des bas.

Ce que l'on aime dans ce récit narré en ligne droite (le succès, la chute, les doutes, le come-back - ou pas), c'est qu'il laisse également la place à tout une zone d'ombre, de mystères, de moments flottants. Il y a ainsi, en filigrane, cette relation très spéciale qu'entretient le personnage principal avec les renards qui hantent les bois situés à proximité du campus. Ces êtres vivants, indéniablement sauvages, solitaires, possèdent également une grâce bien à eux dans leur façon notamment de se fondre dans le paysage, de disparaître dans l'ombre de la forêt ; notre jeune boxeur, gagneur, possédant indéniablement l'instinct du combattant, va à son tour expérimenter des facettes plus retorses de son être. Une période de questionnement, de remise en question, s'ouvre alors. Cette douleur, tout d'abord, liée à ce trauma de la "chute", de l'échec en quelque sorte, n'est-elle pas devenue une blessure purement psychologique ? Cette jeune fille, qui lui fait perdre pied par rapport à son monde quotidien de jeunes mâles, ne lui fait-il pas aborder un territoire inconnu forcément moins rassurant ? Cette amitié exclusive qu'il entretenait avec son "sparring-partner au sens large, enfin, et qui est mise à mal ne risque-t-elle pas de détruire tous ces repères ? Le cinéaste, sans rentrer dans le côté justement psychologisant et lourd de ces différents domaines, parvient à les aborder de la façon les plus simples, les plus naturelles - à l'image finalement de cette trame qui suit tranquillement son cours et livre une conclusion où l'émotion subtilement point (poing ?). Comme Carnoy, en creux, se montre plutôt habile pour aborder également certains aspects plus sociaux (à qui pardonne-t-on plus facilement dans notre cher système éducatif dit "égalitaire" ?), on sort de cette première œuvre tout chafouin. Une gageure de réussite. 

 

2 juillet 2026

La Leçon de Piano (The Piano) (1993) de Jane Campion

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Plus de voix, plus de doigt... Pardon ? Voilà sans doute l'un des films chéris de Gols, lui qui exècre Jane Campion... Je m'y colle donc, à cette palme féminine obtenue il y a presque trente ans sur un rivage néo-zélandais... Avant de faire part de certaines limites, de certaines réserves (et Dieu sait que ce n'est pourtant pas notre genre), on peut admettre que le débarquement de ce piano, sur cette plage plane, avec ces vagues en colère, sous ce ciel gris, avec ces autochtones médusés soit encore quelque chose qui fasse son petit effet aujourd'hui. Ça sent déjà le filtre (oups et maintenant un filtre orange, là, boum, comme ça, pour enchainer, gasp) mais cette arrivée de cette poupée de cire victorienne dans ce paysage sauvage est un petit hiatus qui a son charme. Je pense qu'on peut s'arrêter là, sans doute, sur ce qui me plaît dans l'objet... Mais ne vendons pas la peau. On peut tout de même aussi parler, en préambule, pour rester poli, de l'histoire : Holly Hunter, femme muette et veuve, en ce milieu de XIXème siècle, se rend en cette contrée aux antipodes pour rencontrer son rendez-vous Tinder. Pas de bol, c'est Sam Neill avec des rouflaquettes, un aventurier capitaliste qui rit quand il se prend un coup de hache. Elle reste de marbre. Un autre gars, Harvey Keitel, qui s'est lui fondu dans le paysage (la preuve : ses tatouages), récupère le piano de la dame, l'invite chez elle pour prendre ces fameuses leçons et commence à se faire de plus en plus pressant à mesure que la dame tapote sur ses touches. Que finira-t-il par advenir, grand Dieu ?

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On pourrait commencer par lâcher quelques pistes savonneuses en évoquant les mélodies diablement sirupeuses et répétitives de Michael Nyman, on pourrait se laisser aller en évoquant cette Holly Hunder, genre d'Isabelle Huppert tombée dans le goudron et au jeu sorti tout droit de Mme Tussaud (seul le regard noir s'agite, comme une vieille chouette), on pourrait évoquer aussi cette masse Keitel, brut de décoffrage, qui à chaque mouvement sent le musc, ou encore cette petite fille jalouse qui se transforme en un tour de main en petite peste délatrice horripilante... oui, on pourrait énumérer les petits trucs qui nous agacent d'entrée de jeu, cette musique, ces personnages d'un bloc ou ces filtres si voyants. Mais il y a sans doute autre chose qui nous ennuie là-dedans. On sent que Campion, sans se départir totalement d'un certain maniérisme dans la construction de ses plans, a un peu laissé tomber ces plans fixes arty, ces compositions de "tableau" si mortelles de ses précédents films (et que l'on retrouvera parfois dans les suivants). C'est louable, cela apporte ici un peu de mouvement, un peu de lyrisme à l'occasion... Ce qui nous noue le plus, allons-y, c'est sûrement ce côté plaqué, cette romance de pacotille, entre une femme si inexpressive (elle s'exprime avec son piano, ok, mais cela, physiquement, ne la dégèle guère) et ce bourrin de Keitel dont les avances, un peu "maladroites" au départ (c'est le moins qu'on puisse dire) finissent par plaire à la dame. Campion joue la carte du female gaze, par définition, mais livre des scènes sans érotisme, sans légèreté, sans charme ; contre toute attente (...), mon Dieu, Hunter succombe (le musc ? l'attention et la patience de cet homme ?), alors même qu'on soupçonne méchamment le Harvey d'être plus obsédé par ce corps que par cette musique censée traduire les états d'âme de la dame... Un peu poussée, pour ne pas dire bousculée au départ (on pourrait d'ailleurs discutailler là-dessus dans notre nouvelle ère metoo...), Holly décide de prendre son destin en main et fait un choix sentimental (ou juste sexuel ?) qui ne prêtera pas à discussion. Ok. Mais à l'image de sa petite fille aux ailes d'anges qui se traîne dans la boue, ou de ces cons d'autochtones qui ne comprennent rien au théâtre et interrompent bêtement une représentation, tout cela semble terriblement factice, grossier - et la romance, noyée sous les notes du musique qui dégoulinent et ce ciel qui fuit de toute part, devient vite aussi lourde que ce piano (qui ne tardera pas d'ailleurs à le prouver). Certains jouent du piano debout, Hunter en joue le cul collé sur son tabouret et symbolise par son jeu rigide comme un dolmen ce cinéma sans véritable âme, où la caméra s'agite devant des êtres d'un bloc. Un chromo palmé qui coule... Campion, récemment, a fait un western : ouf, c'est parfait pour l'ami Gols, !!! J'ai fait ma part.  (Shang - 31/03/22)

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Qu'ajouter à l'impeccable texte de mon comparse à l'occasion de cette soudaine indulgence qui me poussa à revoir ce modèle de film amidonné ? Peut-être, allez, soyons honnête, que j'ai un peu plus apprécié aujourd'hui qu'à l'époque cette mise en scène d'un classicisme rigoriste, cette trame cousue de fil blanc de dentelle fine, ce jeu d'acteurs trop impliqué tu vois, ce message vachement fort, bref ce monument d'académisme. Parce que Campion, oui, quoi qu'on en dise, sait cadrer et fabriquer des plans amples, beaux, forts : cette ouverture sur les flots (bien mieux réussie par Sciamma dans Portrait de la jeune fille en feu), ces belles scènes de musique, l’œil est flatté à plusieurs occasions. On apprécie par ailleurs la clarté du récit, même si le comportement des personnages m'échappe pour ma part complètement : je ne sais pas pourquoi ce riche mari désireux de se faire apprécier par sa femme (Sam Neill) ne se débrouille pas pour faire ramener son cher piano de la plage ; je ne comprends pas pourquoi celle-ci le déteste si cordialement et pourquoi elle ne parle pas ; je ne sais pas pourquoi Keitel finit par quitter sa belle juste au moment où il a enfin réussi à la conquérir... Bref, je n'entrave rien, je vois bien que ces sentiments, directement issus de la littérature anglaise pour dames du XIXème, doivent sembler normaux chez tout passionné des tourments de l'amour, mais ils me restent étrangers. Mais bon, ok, je veux bien suivre cette histoire avec bienveillance et... non, arrêtons de faire semblant : j'ai la même position que Shang sur ce film ennuyeux, empesé, sérieux comme un pape. Du cinéma comme on en fit il y a 50 ans, mais qui n'a plus aujourd'hui aucune portée.  (Gols - 02/07/26)

Quand Cannes

Collection Criterion

2 juillet 2026

Joséphine en tournée de Jacques Rozier - 1990

Non mais qu'est-ce que c'est que ce truc ? Voilà que nous arrive d'on ne sait quel sombre endroit certainement envahi par les rats et l'humidité ce film de 4 heures de Jacques Rozier, aussi probable que la victoire du Burkina Faso à la Coupe du monde, aussi regardable qu'une coupe mulet de footballeur norvégien, aussi satisfaisant qu'une interview de Didier Deschamps (voyez que je me renseigne, quand même). On connait la liberté du gars, on connait sa méfiance des normes et des codes, on connaît son mépris pour les scénarios bien léchés et pour les mises en scène au taquet, on connaît son goût pour les acteurs ringards ; mais là, on arrive tout de même à un point de non-retour de sa méthode : un film complètement en roue libre, qui envoie tous nos repères se faire cuire le cul, qui traite chaque éléments, acteurs, script, construction, dramaturgie, mise en scène, montage, comme des choses secondaires. Comme si un mouvement diabolique produisait du film pendant des heures, juste dans le but de se dérouler, sans souci d'intéresser le public ou de fabriquer un objet viable, un film qui ne serait là que pour lui-même, qui n'existerait que pour exister. On se demande bien, en effet, quel était le projet de base de Rozier, et quels ont été ses arguments pour convaincre un producteur de télé de mettre son argent dans ces 4 épisodes erratiques. On imagine qu'il a dû se pointer avec son pitch : "Une comédienne de boulevard à succès vient prendre ses vacances à Béziers pour venir épauler son beau-frère, lui-même metteur en scène d'une opérette ringarde en manque de public. Ensemble, ils décident de s'associer avec une troupe locale et de jouer un spectacle sur Molière." "Et alors ?" qu'a dû répondre le producteur. "Ben je sais pas, on verra sur place", qu'a dû renchérir Rozier.

Résultat : une aberration. Le premier épisode, consacrée à cette fameuse opérette minable, donne le ton : on assiste longuement à des scènes rigolardes, pénibles, jouées qui plus est par la fine fleur des comédiens (Henri Guybet et Bernard Menez en vedettes). Loin de se moquer de ces troupes semi-amateur de province, Rozier filme dans la longueur ces pitoyables scènes, semblant même trouver de la beauté dans ces tentatives. D'accord, la beauté de l'amateurisme et de l'artisanat, je vois, se dit le brave et patient spectateur, qui lance le deuxième épisode avec confiance, gagné par le sentiment qu'il y a peut-être là un ersatz des Naufragés de l'Ile de la Tortue valable. Dès lors, la "trame" n'aura de cesse de nous emmener dans des impasses. On ne sait par quel bout attraper cette série, qui met son point d'honneur à entamer des débuts de situations sans les mener au bout, à nous donner à voir tout ce qui n'est pas intéressant en occultant tout ce qui l'est, à ne pas couper quand il faudrait couper et à couper quand il ne faudrait pas, qui nous balade de scènes de Molière mal jouées dans leur intégralité en engueulades mal jouées entre les membres de la troupe, qui semble abandonner quelques acteurs en cours de route (Lydia Feld qui disparait sans aucune explication) et en faire apparaître mystérieusement de nouveaux (Yves Afonso, qui débarque de nulle part), qui fait réagir les acteurs, manifestement en impro totale, en dépit du bon sens. C'est tellement foutraque et inouï qu'on ne s'ennuie pas une seconde, et qu'on regarde cette chose bouche bée de bout en bout. Le film aurait duré 30 minutes ou 8 heures que ça aurait été le même, et on sent bien que Rozier n'a cure de progression de son histoire ou d'une quelconque résolution de ses "enjeux" : la série s'interrompt d'ailleurs en plein milieu, renvoyant tout ce petit monde à son monde bizarre, faux et artificiel, même pas très séduisant, où chacun peut réagir à sa guise et trouver la caméra bienveillante de Rozier prête à enregistrer. Il y a de la beauté dans l’étrangeté, je veux bien ; mais Rozier a peut-être trouvé là la limite de l’expérimentation dans ce sens. Plus qu'étrange, Joséphine en tournée est ni fait ni faire, bâclé, sans capitaine, et assez irregardable. 

 

2 juillet 2026

Une petite Soeur pour l'Eté (Natsu no imôto) (1972) de Nagisa Ōshima

Voilà une œuvre d'Oshima pour le moins assez déstabilisante - et guère attachante ; s'il y a une certaine légèreté, un "esprit de vacances" évdient dans le portrait de cette jeune fille venue à Okinawa avec sa future belle-mère pour rechercher un frère qu'elle n'a encore jamais vu, la trame "familiale" qui se met en place par la suite devient, elle, rapidement un peu confuse ; à ce frère (avec lequel elle va rapidement faire la connaissance sans savoir qu'il s'agit de lui), s'ajoute, chemin faisant, la mère d'icelui, l'amant de la mère quand elle était jeune, puis le père de la jeune fille venu la rejoindre à Okinawa - sans parler d'un vieil alcoolique en visite à Okinawa qui a la volonté de se faire tuer et d'un tueur (ça tombe bien)... Tous ces personnages se retrouvent à discutailler dans une pièce étroite puis, quelque temps plus tard, sur une plage pour défaire l'écheveau des relations qu'il y eut entre eux... On ajoute à cela une pincée d'inceste (la relation trouble, tout du long, entre la jeune fille et son frère puis celle, beaucoup plus sexualisée, entre le frère et la fiancée) et on se retrouve face à un film à clés dont on cherche un peu en vain les serrures... On comprend que ces relations complexes ont forcément à voir avec le contexte historique et géographique de notre récit (pour faire simple, la rétrocession d'Okinawa au Japon) et même si l'on devine (après un peu de lecture...) les petites métaphores qu'Oshima a voulu glisser ici ou là, cela ne nous rend pas pour autant le film plus attachant...

On peut, en passant, se lier à cette jeune fille (ses premiers émois, ses petites moues boudeuses) ou à ce vieil alcoolique qui évoque le souvenirs des bordels d'Okinawa avec une évidente verve (on est dans une certaine "japoniserie" un peu grossière mais les expressions employées sont parfois, disons-le, plutôt "poilantes") ou encore apprécier quelques cadres plus posés sur la fin, mais avouons de toute évidence que, sur le (premier) plan de l'histoire familiale comme sur le second (plus parabolique), l'on a bien du mal à se passionner pour la chose... Oshima parlait d'un film de fantômes, de personnages déjà morts dans une histoire qui pourrait constituer une sorte d'épilogue à son précédent film : on veut bien le croire sur parole, mais le fait est qu'on passe, littéralement, quelque peu au travers de la chose... Bref, un indéniable petit accroc  dans la filmo nourrie du sieur, on pourra aisément lui pardonner.

 

1 juillet 2026

J'ai tué Billy le Kid (I Shot Billy the Kid) de William Berke - 1950

Deuxième western réalisé par Berke en 1950, et même constat : honnête travail artisanal sans fioriture (55 minutes de durée, on ne peut pas dire que le gars est bavard), sans éclat, juste dans l'optique de raconter son histoire le mieux possible tout en divertissant le chaland. Il revient sur la fameuse légende de l'exécution de Billy the Kid, hors-la-loi presque malgré lui, par Pat Garrett, homme de loi honnête et franc, assassin presque malgré lui. Billy sème la pagaille, dévalise les diligences et sème quelques cadavres de shérifs trop insistants. Mais il faut dire qu'il est victime d'une sale enfance sans éducation, d'une guerre qui s'éternise, de sa réputation à défendre, bref qu'il a des circonstances atténuantes. Garrett en est conscient, et convainc le gouverneur de lui accorder la grâce s'il accepte de rendre les armes. Ce que Billy fait, désireux de se racheter et de couler des jours paisibles avec la gorette qu'il aime. Mais la grâce tarde, Billy perd confiance, s'évade et devient alors un vrai hors-la-loi sans excuse, si bien que Garrett est acculé à le descendre corps et bien.

Histoire connue et filmée des dizaines de fois, avec les variantes plus ou moins spectaculaires que la légende véhicule. Ici, Billy est un mec tout en ambiguïtés (rendues assez bellement par Don Barry), si bien que le film nous laisse le loisir de le condamner ou de l'aimer. Malgré son âge avancé, l'acteur donne au héros tout son aspect gamin, panache et excès en bandoulière. Face à lui, l'impavide Robert Lowery montre un Garrett droit dans ses bottes, un peu malheureux de devenir l’exécutant de cette funeste tâche, mais attaché au droit et à la loi jusqu'au bout. Aucune scène à laquelle s'accrocher vraiment dans ce film qui se contente de raconter avec simplicité cette histoire. Rien n'est génial, rien n'est mauvais non plus, et on appréciera ce manque de caractère en l'appelant épure. C'est en effet académique et raide comme la justice, sans glamour ni humour, mais suffisamment rythmé et simple pour qu'on le qualifie d'efficace. 

 

Go to the Mid-West

1 juillet 2026

Jim Queen de Nicolas Athané & Marco Nguyen - 2026

Autre façon de s'attaquer frontalement à la montée des nationalismes, après Notre Salut : les traiter d'andouilles en face. C'est ce que fait Jim Queen, salutaire et miraculeux dessin animé français pour adultes qui, s'il était vu par les fachos, mettrait sûrement un point final aux polémiques vaines qu'ils manipulent en marionnettistes. Le film, en effet, tente de prendre à revers leurs discours tendant à dire que les homos ont choisi de l'être, que l'homosexualité est une maladie, que la normalité est dans l'hétérosexualité, qu'une bonne thérapie ou un vaccin viendraient à bout de leurs tendances déviantes, etc. Dans le milieu queer parisien, Jim Parfait est l'idole absolue : musclé, bourré de stéroïdes, vaniteux, autocentré, il règne en maître sur le monde des "Gym Queens". C'est alors que survient un mystérieux virus ravageur qui transforme les homos en hétéros : tout à coup, la plus folle des folles se met à comprendre les règles du foot (mon grand fou-rire de l'année), à chanter du Patrick Sébastien et à lorgner les nichons des femmes. Insupportable pour lui et pour toute la communauté gay... ou plutôt, on le découvre avec ce film, LES communautés gays. Le premier mérite de ce film est en effet de nous faire découvrir que le monde des homos est partagé entre des dizaines de niches, plus ou moins ennemies entre elles, ajoutant toutes les lettres de l'alphabet à celles des LGBTQ. Il y a les bears, les drag, les fétichistes, les sniffeurs, les SM, les twinks, les chemsexeurs... Lancé à la recherche d'un remède contre le fameux virus, Jim va traverser tous ces milieux, nous faisant découvrir les spécificités de chacun. Il est accompagné d'un petit mec prisonnier de l'autorité d'une mère ministre réactionnaire, face à laquelle il est incapable de faire son coming-out.

Voilà le film le plus sain de la Terre, celui qui renvoie dos à dos tous les -phobes du monde, qu'ils soient d'un côté de la barrière ou de l'autre. Gentiment moqueur mais doté d'une bienveillance et d'une tendresse irrésistible, appuyant sur les petites manies (l'amour pour Céline Dion) ou les grands rejets des uns et des autres, il remet en question mine de rien nos a priori les plus ataviques, en se piquant en plus d'être méchamment drôle. Car avant tout c'est un film hyper inventif en termes de gags et de fun : on se marre franchement beaucoup aux mille petits détails, aux dialogues, aux inventions d'un scénario qui nous fait traverser avec précision tout un monde interlope tout en nous divertissant intelligemment. Mais c'est aussi un violent coup de pied au cul contre ces opinions rances, ces politiques délétères, ces propos orduriers envers les gays : entièrement plongé dans leur univers (il n'y a que deux femmes dans le film, dont une Christine Boutin gerbante), accompagné par ce regard gentiment moqueur sur cette communauté, on éprouve une grande tendresse pour cette faune un peu bizarre, un peu déviante, un peu excessive mais drôle, originale, colorée. C'est peut-être le mérite principal de Jim Queen : nous immerger dans un univers gay pour nous aider à comprendre les codes. Cru, frontal, coloré, turbulent, dessinant des culs et des bites comme Disney les petits lapins, dans un trait qui peut évoquer tour à tour Bill Plympton ou le manga, bourré de chansons très marrantes et de petits détails fendards (regardez bien les bandeaux qui défilent pendant le JT sur "Bollo-TV"), culotté et frondeur, ce cartoon est une merveille d'irrévérence qui ne rit jamais contre, mais avec. Pour casser les intégrismes, quel meilleur moyen ?

 

1 juillet 2026

Notre Salut (2026) de Emmanuel Marre

Notre salut viendra-t-il du cinéma ? C'est pour le moins tout ce qui nous reste à espérer au vu des hommes... Marre livre, en s'en donnant à peine l'air, en s'appuyant simplement sur quelques lettres échangées entre son arrière-grand-père et la compagne d'icelui, LE film sur la collaboration. Non plus le portrait d'un ado profiteur, vicieux, d'un Lucien, mais celui d'un petit fonctionnaire un rien frustré, ambitieux, obéissant, un bon petit serviteur de la République, pardon de l’État français, ou de la dictature ou qu'importe tant cela se révèle finalement plus ou moins interchangeable : un petit serviteur, donc, avec des idées de management qui feraient rougir n'importe quel petit haut fonctionnaire opportuniste de notre époque. Je me présente, je m'appelle Henri (Marre), je voudrais bien réussir ma vie, d'abord, être aimé, aussi, même si cela est un peu secondaire. Filmé dans une lumière crue, frontale, plein phare, on va suivre le petit bonhomme de chemin de notre homme dans ce régime de Vichy qui pue les eaux troubles. Croire encore au Maréchal au milieu d'une palanquée de fonctionnaires pour l'heure plus nazes que véritablement nazis, c'est le lot de ces petits serviteurs du peuple qui s'accrochent à leur fonction, condamnant les traîtres qui organisent la résistance au loin, cherchant à faire leur trou sans trop se rendre compte qu'ils creusent (moralement pour le moins) le leur. C'est sur un petit homme sans fard, un Swann Arlaud au sourire contrit, que l'on se concentre, un homme qui va tenter pied à pied de se faire sa petite réputation au sein de ce Ministère du travail vichyssois ; d'abord se faire un nom, tenter d'écouler au passage son bouquin dans lequel il a mis toute son âme de petit manageur révolutionnaire (Notre Salut qui se trouve avoir le même éditeur que Mein Kampf, faut-il y voir un signe ?), de grimper les échelons, avant de faire venir les siens (une femme, définitivement un peu plus fantasque que lui, trois gamins en fin d'adolescence) dans cette bonne ville de Limoges. Il met en place son petit système, tente de plaire à ses supérieurs, se concentre sur ses petits concepts de travail qu'il met méthodiquement et mesquinement en place - l'empathie envers le frère humain n'est qu'une notion secondaire.

C'est pire qu'une mécanique, qu'une mise en place froide et systématique d'un projet, c'est le simple parcours d'un homme fidèle à l'idée qu'il se fait de la nation, de ses concepts sur l'organisation du travail ; les mots fusent, management, chômage, immigration, intérêt, résultat, statistiques, économies, on ose à peine fermer les yeux quelques secondes tant on a peur de se réveiller en 2026 ; c'est un film historique, ouf, heureusement... Marre, sans avoir à faire de grands tours de prestidigitation, nous embarque caméra à l'épaule dans cette France rance de la seconde guerre mondiale, nous glaçant tout du long avec les sombres échos de notre propre temps. Le tour de force est là : c'est tout à la fois "alors" et "maintenant". La poignée de chansons contemporaines qui vient agiter pendant quelques minutes ces pantins de l'Histoire / l'histoire permet de livrer des scènes au goût encore plus acide : on espérait que ces chansons résonneraient de façon drôlement anachroniques, mais étrangement on ne rigole pas ; management, profit, travailleur immigré, statistiques, obligation de résultat, économies, exploitation du travail, parti nationaliste, discours nationalistes creux, hypocrisie, opportunisme... un copié/collé ? Ça sent pas bon, grand temps de ranimer la flamme, celle de l'amour envers ses frères humains, et d'éteindre l'autre, celle si symbolique de ce parti aux trois couleurs né dans les cendres de cette époque peu glorieuse. La montée en puissance de ce petit fonctionnaire lambda qui trouve sa place dans cette administration branlante puis sa lente décrépitude, inéluctable, à l'image de celle qui se joue dans son foyer, avec compagne et enfants trop longtemps délaissés, fait froid dans le dos. Marre, avec une rigueur esthétique de haut vol, une interprétation toujours sur le fil, délicate, à fleur de peau, nous livre un terrible film historique bien trop de notre temps. Pourra-t-on fermer les yeux sur une telle prouesse ? Salutations distinguées quoi qu'il advienne...

 

30 juin 2026

Silent Friend (Stille Freundin) (2025) de Ildikó Enyedi

Ils sont vraiment toujours plutôt jolis ces films d'Enyedi, le seul problème peut-être c'est lorsqu'on en vient au véritable fond : sous la belle surface a priori pas dénuée d'intérêt (l'homme et les plantes : une communication possible ?), on a bien du mal, chemin faisant, à vraiment trouver un peu de grain à moudre... Pourtant, force est de constater, qu'il met en place tout un barnum au niveau temporel et narratif pour tenter "d'englober large" : un récit au début du XXème siècle centré sur une étudiante qui fréquente une université allemande où le poids du patriarcat l'isole ; un passage dans les années 70, à l'heure du sexe libéré où l'on suit un étudiant avec les deux pieds un peu trop dans le même sabot - fera-t-il sa déclaration à la jeune fille qu'il aime ? ; enfin, nos années COVID, toujours dans la même université : on suit les traces d'un Tony Leung (quel plaisir tout de même de le retrouver) tentant d'expérimenter ses théories sur les arbres après les avoir échafaudées sur les hommes ; un autre solitaire qui s'agite sous l’œil du méfiant gardien des lieux et de la serre. On comprend très vite le titre (cet ami silencieux pouvant autant renvoyer aux plantes qu'à nos trois personnages principaux peu diserts mais toujours prêts à vouloir rétablir des liens avec leurs congénères), on se laisse doucement entrainer par ces images toujours aussi soignées et ce quelles que soient les époques, mais on ronge un peu son frein en attendant que ces plantes finissent par nous hurler un putain de message... Plastic Tree ?

On aime bien pourtant ce petit côté observateur, scrutateur de la nature, tout comme ces longues plages de silences (peu de dialogues, parfois, ça repose son homme) : voir Tony Leung errer dans ce jardin où domine ce majestueux et gigantesque arbre, suivre la trajectoire de cette étudiante livrée à elle même et qui se prend de passion pour la photo de légumes (j'aime beaucoup les photos de légumes), sourire à la timidité de cet étudiant allemand coiffé comme un Playmobil - il n'a d'yeux que pour cette jeune femme qui n'a elle-même de cesse de lui envoyer des signaux... en pure perte - , c'est à la fois très reposant et presque jubilatoire ; sérénité, calme, tranquillité, patience. On prend réellement plaisir au rythme très posé de ce film qui ne frémit guère plus qu'une feuille sous le vent... Certains de ces personnages finiront par s'ouvrir peu à peu aux autres, telle une fragile corolle au petit matin, d'autres moins, pourquoi pas... Tout cela ne mange pas de pain. Mais c'est plus sur l'aspect scientifique de la chose qu'on reste vraiment dubitatif : le filme s'ouvre sous le sceau de la science, on nous livre des images ultra-colorées censées reproduire le frémissement de notre cerveau ou... de la sève d'un arbre, on nous sert des petites théories plus ou moins élaborées sur la chose... comme pour mieux par la suite les laisser d'elles-mêmes s'évaporer... On n'a pas l'impression qu'Enyedi ait grand-chose à nous apprendre dans le domaine, comme si finalement, au pur niveau scientifique, seules l'intéressaient ces images vidéo multicolores aléatoires, certes moins moches que celles, en un autre temps, du gars Wenders quand il voulait nous montrer les rêves, mais guère moins probantes... Du coup, même si on ne peut dénier un certain charme d'ensemble à la chose, à l'image de cette jeune fille gracile tentant d'échapper au mépris de ces vieux mâles universitaires (seule scène un peu forte du film), avouons qu'on tourne un peu trop souvent autour du pot et du tronc de l'arbre... en vain. Belle plastique mais l'âme des arbres nous demeure tout autant inconnue...  (Shang - 19/06/26)

 

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Même impression que mon camarade. Si pour l'instant, Enyedi avait eu bien du mal à me convaincre, je dois reconnaître que ce film, doux et apaisant, m'a plutôt séduit. Elle réalise un film très sensoriel, qui repose beaucoup sur le ressenti plus que sur le cérébral, sur une certaine poésie des sens plus que sur un véritable scénario construit. Elle fait bien. Zen comme un poème chinois, on plonge dans ces trois histoires sans se poser plus de questions que ça, et on se laisse entrainer dans le rythme lent et l'univers mystérieux avec plaisir. C'est la partie contemporaine qui m'a le plus touché, avec cette atmosphère taiseuse et ce triple axe autour des relations humaines ou "minérales" : le "silent friend", doit-on le rechercher dans les rapports entre Leung et cette lointaine correspondante (Léa Seydoux), mesurés, professionnels, polis, mais dont on sent bien qu'ils pourraient déboucher sur quelque chose de plus intime, tant le jardin secret de ces deux êtres solitaires semble fait du même socle et de la même passion pour les arbres ? Est-il dans l’étrange amitié, difficilement acquise, entre Leung et ce jardinier allemand, qui apprennent à se respecter à la longue, voire à éprouver les mêmes expériences presque sensuelles ? Ou faut-il le voir dans la profonde  empathie entre l'arbre et le scientifique (plus poète que scientifique, d'ailleurs) ? Enyedi filme magnifiquement la vie qui entoure l'arbre, mais aussi celle plus secrète contenue dans son intérieur, dans sa nature même. J'ai trouvé les effets spéciaux pas mal du tout, pour ma part : ils traduisent parfaitement ces "ondes" transmises entre le végétal et l'humain, l'énergie qui circule à l'intérieur de l'arbre et qui passe dans notre homme, abandonné à elels, changé par elles. Cette partie, certes un peu new-age, un peu allumée, qui peut faire penser à un Terence Malick (ouille) dans ses moins bons moments, est assurément la meilleure, dans son rythme, sa mise en scène et la simplicité asiatique de son exécution. juste belle à regarder, apaisée, apaisante.

Si les deux autres ont aussi leurs beautés et leurs qualités, elles m'ont moins emballé. La première (celle en noir et blanc) parce qu'elle s'éloigne trop de son sujet (les rapports avec les végétaux, les arbres, les plantes) pour verser dans un message féministe, engagé, politique, un peu convenu. On aime d'un côté ces belles scènes dans l'atelier de photo, qui renoue avec la sensualité de la partie moderne ; on aime moins les jeux de séduction du jeune professeur, la séquence sociale (pas aimé cette scène d'interro), et l'absence de notre fameux Gingko biloba, qui s'efface derrière une trame trop présente. Quant à la "partie 70's", on se dit que Enyedi y va tout de même un peu fort de l'animisme avec cette fleur capable d'ouvrir des portails, et qu’elle avait peut-être dû un peu charger son pétard le soir où elle a écrit cette scène. Mais les acteurs talentueux, le bonheur qui émane de cette partie, le souffle de jeunesse compensent les tendances un peu neuneu de sa trame. Au final : un film agréable et lumineux, à regarder par un matin de printemps un arbre à portée de regard.  (Gols - 30/06/26)

 

27 juin 2026

Bandit Queen de William Berke - 1950

Ça faisait longtemps que la légendaire odyssée westerns de Shangols n'avait pas avancé. Grand retour donc avec ce film de série B tout à fait sympathique, signé par un de ces artisans consciencieux oubliés de l'Histoire : William Berke, deux bonnes centaines de métrages à son actif, dont pas un n'est resté, triste destin. Ce Bandit Queen est destiné malheureusement à rentrer dans le rang des oubliés, mais il n'en reste pas moins agréable à suivre si vous êtes bien luné. Notamment par son héroïne : une desperado sexy en diable, cousine directe de Zorro puisque non seulement elle s'appelle Zara (...) mais que en plus elle vole les riches pour doter les pauvres. Offusquée en effet de voir ses parents espagnols assassinés devant ses yeux par des Américains avides de leur propriété, informée que cet état de fait est répandu dans la Californie livrée aux chercheurs d'or sans scrupule, la jeune fille prend désormais le masque et peaufine son maniement du fouet pour rendre la justice, et défaire le triste shérif Harden, corrompu jusqu'aux os et au service des nantis. Elle sera épaulée par un prêtre gentil, un nain con comme un œuf et surtout un bandit au grand cœur qui s'éprendra d'elle. C'est le premier détail un peu marrant : condamnés à l'anonymat, les deux ignorent qui est l'autre tout en nourrissant des fantasmes sur eux.

Bon, il faut accepter la mise en scène sans vie, la nanophobie gênante, et le scénario pour enfants de 6 ans. Il faut accepter que toute la Californie soit bernée par cette nana qui n'est cachée que par un loup et qui use de stratagèmes auxquels un bébé ne se laisserait pas prendre. Il faut accepter de voir des acteurs de seconde zone et des méchants de fête foraine. Mais si vous acceptez tout ça, vous vous retrouvez face à un film très remuant et divertissant, satisfaisant autant pour les yeux (cette Barbara Briton a des atouts certains) que pour l'esprit (pas si mal écrits, ces dialogues tout d'ambivalence entre les amoureux qui font semblant de ne pas se connaître, ou avec ce cureton qui fait semblant de ne pas être complices de la bandite Zara). Dans les 10 dernières minutes, Berke semble enfin découvrir les vertus (voire l'existence) du travelling, et multiplie de jolis plans sur le fameux nain qui court par exemple, ou sur deux amoureux seuls au monde poursuivis par une horde de tueurs. On applaudit aux actions de la fougueuse Zara, on tremble que son amoureux ne soit découvert, on grince des dents devant la cupidité des salopards d'aristos qui assassinent sans vergogne et on est bien content que nos héros triomphent à la fin. C'est tout. Ça reste un western familial très très conventionnel, qui ne laisse aucune trace ; mais ça demeure aussi un divertissement correct.

 

Go to the Mid-West

27 juin 2026

LIVRE : Crush (Hello, Limerence) de Momo Yamaguchi - 2026

Un petit vent frais passe sur la littérature, avec ce premier roman absolument craquant, qui décide enfin d'appeler un chat un chat et son homologue féminin tout de même. Il nous donne également l'occasion d'apprendre un nouveau mot : la limérence, obsession érotique et amoureuse envers une personne, une soif absolue de reconnaissance et d'intérêt venant d'un être qui nous ignore. A placer dans les conversations. C'est exactement ce qui arrive à Mika, jeune Tokyoïte banale, employée de bureau sans histoire, et qui voudrait bien en avoir une, d'histoire : encore vierge à 24 ans, elle rêve de s'envoyer en l'air avec un beau garçon de magazine, une sorte de prince charmant d'aujourd'hui qui reconnaitrait enfin sa beauté et son sex-appeal. Son choix tombe sur Tai, un beauf sans éclat, légèrement toxique (comme tous les hommes), coup (raté) d'un soir qui devient la proie de l'obsession érotomane de notre héroïne. Désormais obsédée par ce garçon qui ne lui donne aucune nouvelle, elle nous narre par le menu son désarroi, son aveuglement, et les expédients sexuels guère glorieux qu'elle explore pour mieux accepte l'échec : ça va de la masturbation aux rendez-vous pitoyables avec son chef de bureau, des coucheries avec un minable de passage aux sextos sans éclat, jusqu'aux tentatives de lesbianisme. Mais tout n'est que gabegie, et elle ne pense qu'à son Tai, qui de son côté ne pense à elle que quand il est en manque de sexe.

 

Une sorte de journal intime à ciel ouvert, qui a l'immense mérite d'être super drôle, cru, d'une sincérité désarmante. Yamaguchi a le sens de la formule, et sait comme personne ajouter une louche d'exagération à ses situations désolantes : l'excès crée cet humour impeccable, surtout ajouté à une auto-dérision et une franchise absolues. Mine de rien, l'autrice parvient à dresser un portrait très pertinent de toutes ces solitudes qui nous entourent, et le fait sans drame, sans postures psychologiques à la con : juste par un sens aigu des situations, par une pensée qui accepte de se moquer d'elle-même, par un don parfait pour croquer la féminité d'aujourd'hui, entre injonctions à être belle et sexy et fantasmes de princesse. Une fille d'aujourd'hui, quoi, avec ses copines pas très fiables, ses godes, ses rêves inaccessibles et kitsch, ses accès de violence et ses décisions irrémédiables qui durent une journée, son romantisme suranné ; et face à elle, les hommes, minables et pathétiques, auxquels le sort l'a irrémédiablement attachée. On aimerait citer toutes les phrases tant toutes ont leur beauté dans le choix judicieux des mots, tant toutes déclenchent un sourire de connivence ou un éclat de rire. Le mieux est de vous laisser découvrir la chose, de préférence sur une plage avec un cocktail à portée de main. Délicieux. 

26 juin 2026

Backrooms de Kane Parsons - 2026

La mue du cinéma d'horreur actuelle se confirme avec l'arrivée tonitruante de ce jeunot, Kane Parsons, 20 ans, dans le game : son Backrooms est singulier, culotté, zarbi, en un mot très réussi. Parce que, oui c'est un film d'horreur, mais sans horreur ou presque. Plutôt que de nous faire sursauter et courir au distributeur de pop-corns, le gars préfère faire monter patiemment son ambiance, jouer sur le vide, l'épure, l'immobilité, et par là nous mettre les miquettes bien mieux que les autres. Le film repose sur un concept déjà connu (pas par moi, j'avoue) : il existerait sous notre monde, un  monde parallèle, ni tout à fait autre ni tout à fait le même, empilage de pièces vides à la géographie vrillée, possiblement habité de créatures horribles, en l'occurrence les projections de nos propres souvenirs, mais métamorphosés par le temps. Un monde créé par notre subconscient, qui aurait accumulé des strates de temps et de lieux, de psychoses et de traumas, pour devenir concret. C'est l'expérience que va vivre Clark (Chiwetel Ejiofor, remarquable) : il découvre, caché derrière les murs du sous-sol du magasin de meubles minables où il travaille, ce labyrinthe tordu. Son erreur va être de vouloir explorer ces pièces, où les meubles sont disposés en dépit de la logique, où les portes sont au plafond, où on peut tout à coup trouver une mouette morte, et où d'un coin de couloir peuvent surgir maintes monstruosités ; et d'entrainer avec lui ses employés et sa psy.

La maîtrise de la mise en scène éclate aux yeux dès le départ. Pour filmer cet endroit à l'étrange inquiétude, Parsons utilise soit la caméra subjective, augmentant réellement la peur de voir surgir "en direct" on ne sait quelle créature, soit la place du "témoin accompagnant", toujours à quelques centimètres du protagoniste, tellement neutre et objective qu'elle en devient elle-même effrayante. Même si ces effets sont rompus par quelques erreurs de mise en scène (la caméra est parfois posée de l'autre côté d'une trappe que le protagoniste ouvre, saccageant le point de vue), ils donnent un côté Shining à l'ensemble, par la souplesse des mouvements de caméra, qui devient le personnage principal du film. Rien n'est vraiment effrayant là-dedans, sauf l'attente. Et quand Parsons lâche les chiens, son imagination est tout aussi weird que dans sa conception des lieux vides : des monstres qu'on ne peut qualifier que de zarbis, une créature principale très grand-guignolesque, des situations qu'on croirait directement issues d'un cauchemar. Parsons réussit parfaitement à rendre son concept de strates de souvenirs concret : le monde qu'il crée semble effectivement échappé d'un mauvais rêve, un peu comique, un peu effrayant, sans logique propre mais pourtant pertinent.

Aidé par des acteurs vraiment parfaits (Renate Reinsve, complètement inattendue à cet endroit-là, et qui amène son réalisme dans l'univers de la peur ; résultat : enfin une comédienne qui exprime la terreur avec véracité), le film déploie son univers très personnel avec maestria, et rend crédible, avec trois fois rien,  sa théorie un peu fumeuse : l'horreur vient de nous-mêmes, de la projection qu'on fait sur les choses. Il lui suffit pour ça d'une chaise renversée, de quelques murs blancs, d'un ou deux effets sonores, et d'une bonne dose d'imagination. Une belle réussite, définitivement.

25 juin 2026

After the Winter (Poslije zime) (2021) de Ivan Bakrac

Cinq potes éparpillés qui, au cours d'une année, voyageant en solo ou à deux, se rendent visite, se retrouvent, s'aiment à nouveau parfois, font le point, bifurquent, visitant diverses villes de cette ex-Yougoslavie explosée ; au-dessus d'eux plane forcément le passé, celui de la guerre, avec en particulier la figure du père de l'un d'eux au passé trouble : ce dernier, à l'heure de sa mort, leur permettra d'ailleurs  de se retrouver enfin tous les cinq ensemble : un moment de réunion qui sonne également l'heure d'un nouvel avenir. Dit comme cela, le film peut sembler un rien conceptuel, rigoureusement construit : il n'en est rien, puisqu'il s'attache surtout à décrire de petites tranches de vie de ces jeunes adultes sur le point de passer du côté sombre, avec l'arrivée de la maturité ; on peut apprécier cette légèreté, ces derniers petits moments de beuverie et de danse, lors d'une soirée folle, d'un mariage qui part en vrille, d'une longue virée en bagnole ou finir par trouver cela un peu superficiel... Force m'est en effet de constater que je garde déjà du film quelques heures après l'avoir vu qu'un souvenir très flou, un peu transparent...

On pourrait éventuellement se dire que le gars Bakrac est une sorte de Trueba monténégrin, sauf que les personnages qu'il met en scène ne sont guère marquants, pas plus d'ailleurs que lesdites scènes dans lesquelles ses acteurs s'agitent... La chose, conseillée par l'incontournable Henri, se suit sans déplaisir, certes, mais les multiples ellipses dans le temps, alors même que l'on saute d'un personnage à l'autre, laissent définitivement trop de trous dans le récit. On finit par ne plus trop savoir qui est avec qui et surtout par ne pas en avoir grand-chose à faire... On sent l'esprit de compagnonnage, de solidarité, mais il s'évapore malheureusement assez curieusement entre chaque séquence - quant au rôle joué par le pater pendant la guerre, il restera jusqu'au bout quelque peu évasif... L'ultime partie de boules de neige qui se joue entre nos cinq participants constitue une sorte de résumé du film : un film remuant, souvent rieur et enjoué (dans les intentions notamment de chacun de faire la fiesta) mais qui montre aussi souvent, en fin de soirée, les fêlures de chacun (comme ces petites boules qui s'effritent...) ; dommage qu'il fonde également à une folle rapidité dans notre esprit... Winter is not coming.

 

25 juin 2026

LIVRE : Sous le Signe des Poissons (The Pisces) de Melissa Broder - 2018

Jamais agréable de se faire lourder, ça non, ni jamais facile de s'en remettre, m'en parlez pas, voire même, après cela, de croire encore à l'amour, à la vie à deux, popopo (même si c'est un peu comme l'alcool : on dit "plus jamais" le matin et le soir même on se plaît à jouer les amnésiques...)... C'est en partant de ces quelques principes tristement banals que la gâte Broder tisse la trame de son histoire mettant en scène son héroïne Lucy ; une simple proposition de break, qui se transforme en une séparation plus longue, avant que ledit compagnon chope une autre gorette - le parcours tout aussi tristement classique... Déprimée, un brin en colère (elle pète le nez de son compagnon, normal), elle finit par s'exiler chez sa sœur à Venice - celle-ci lui laisse pour plusieurs semaines son appart en échange de la garde du chien ; le temps de se refaire une santé ; Lucy profite de son séjour pour suivre une psychothérapie de groupe, et se retrouve entre femmes toutes blessées par des histoires d'amour ou addicts de pratiques sexuelles un tantinet auto-destrictives... Lucy est un peu déprimée au milieu de ses femmes entre elles, tente de repartir à zéro en fréquentant des sites de rencontres (et enchaîne les rencontres merdiques) avant de retomber sur une perle : seul petit problème en ce qui concerne ladite perle, il s'agit d'une sirène - de sexe masculin ; même si elle est spécialiste de Sappho et touche sa bille en terme de culture grecque, cette queue risque de compliquer leur relation...

 

Bon, oui, on comprend rapidement que cet être dont elle tombe soudainement amoureuse est métaphorique en diable ; ce n'est bien sûr qu'un prétexte pour évoquer des questions existentielles : qu'est-ce que l'amour bordel, qu'attend-on d'un(e) partenaire même rêvé(e), ne retombe point toujours sur les mêmes écueils, les mêmes sacrifices ? Broder brode sur le thème, le fait sur un ton assez acerbe, tente de parler plutôt frontalement de l'acte sexuel et des fantasmes éventuels y afférents (...), Dommage simplement que le niveau d'écriture reste un peu au ras de l'eau... On peut trouver relativement truculentes ses petites mésaventures sentimentalo-sexuelles, on peut aussi trouver une grosse paresse en terme d'écriture ; même si Broder inscrit, paradoxalement, son histoire de sirène dans l'air du temps (la notion d'amour est-elle encore compatible avec le XXIème siècle), on ne peut pas dire non plus que ses réflexions atteignent un niveau philosophique stratosphérique ; pas déplaisant, non, juste un peu creux (de la vague ?). Bref, pas mécontent d'être gémeaux sur ce coup.

25 juin 2026

Scandale à la cour (A Royal Scandal) d'Ernst Lubitsch et Otto Preminger - 1945

Commencé par Lubitsch et terminé par Preminger suite à une maladie, ce film un peu chaotique finit par ne plus revêtir ni le brillant et la fantaisie du premier ni la rigueur du second, et par ressembler à une de ces milliers de comédies correctes mais sans éclat qui fleurissaient à l'époque. La seule vraie qualité de A Royal Scandal, c'est la magnifique Tallulah Bankhead, qui fait vraiment des étincelles dans le rôle de cette reine autoritaire, capricieuse, colérique et plus préoccupée par les battements de son petit cœur de vamp que par les affaires politiques : Catherine II règne en despote sur la Russie du 18ème siècle. Mais quand débarque dans ses salons nacrés un jeune idéaliste prêt à mourir pour l'honneur de son pays (William Eythe), elle craque bien vite, malgré la différence d'âge et de statut. Elle te le bombarde capitaine puis chef de la Garde, au grand dam de la cour de flatteurs qui attendaient leur tour, et multiplie les occasions de rester seule avec le jeune nigaud, qui se laisse charmer par l'impératrice. Dans l'ombre, ça fomente, ça complote pour faire tomber sa tête, et la petite Anne Baxter qui était fiancée à ce nouveau favori n'est pas en reste...

On voit tout de suite ce que ça va être : une succession de saynètes plus ou moins drôles moquant la vanité des grands et la naïveté des petits, organisant des scandales devant des  têtes couronnées outrées, et prônant au final la primauté de l'amour vrai sur celui du pouvoir. Ce sera exactement ça, et on n'aura nulle surprise dans ce film cousu de fil blanc. C'est parfois amusant, je ne dis pas, surtout cette tendance de la reine à envoyer valser la vaisselle, coutume bientôt suivie par toute la cour. Bankhead est admirable d'auto-dérision dans le rôle de cette reine vieillissante (elle a officiellement 33 ans, mais peut-être frôle-t-elle plutôt la quarantaine), raide dingue de ce dindonneau mais dans un déni total. Face à elle quelques solides seconds rôles tiennent bien leur emploi (Anne Baxter, Charles Coburn), et on s'amuse mollement à voir ce petit monde de l’aristocratie se déchirer au rythme des caprices de la grande Catherine. Mais le manque de brillant des dialogues, le jeu terne de Eythe et l'anonymat fonctionnel de la mise en scène empêchent le film d'atteindre au grand, et A Royal Scandal se contentera d'être un divertissement lambda pas désagréable mais pas à la hauteur des deux géants qui l'ont réalisé. 

 

24 juin 2026

LIVRE : Portrait de l'artiste en sale môme de Yann Dedet - 2026

Si Yann Dedet est un monteur de génie, le seul peut-être en France dont le nom soit très connu, on reconnaîtra, avec lui d'ailleurs, que dans les autres domaines artistiques il ne laissa pas beaucoup de traces : ni l'acteur, ni le réalisateur, ni le scénariste ne sont restés dans l'Histoire. Il faut malheureusement ajouter aujourd'hui "écrivain" à cette liste. On avait bien aimé Le Spectateur zéro il y a quelques années, mais il faut bien avouer qu'avec Portrait de l'artiste en sale môme, il rate en grosse partie son hommage qu'on imagine pourtant énamouré à celui qui a sans conteste été le cinéaste le plus important de sa carrière : Maurice Pialat, duquel il monta 5 chefs-d’œuvre (Loulou, A nos Amours, Police, Sous le soleil de Satan et Van Gogh). Connaissant l'exigence de Pialat au montage, on s'attend à ce que ce livre soit un de ceux qui ont le mieux étudié le bougre au travail, qui l'auront le mieux abordé en état de création. On est bien déçu : Dedet nous ressort les anecdotes connues de tous, les retards voire les absences sur le plateau, les engueulades avec Depardieu ou sa femme ou sa scripte, le mépris envers Sophie Marceau, l'auto-critique maladive, les moqueries parfois très acerbes envers les collègues, l’intransigeance, les caprices, l'humour douteux, les moments de doute profonds, la fidélité en amitié peu fiable, les méthodes de travail manipulatrices, etc. Autant de choses qu'on peut lire partout à propos de Pialat, qui sont sûrement tout à fait justes, mais qui passent pour décevantes chez un homme qui l'a connu tellement mieux que les autres. De temps en temps, on entrevoit ce que le livre aurait pu être : un magnifique témoignage sur le style de Pialat, sur son goût pour le plan long, sa méfiance des coupes, sur son admiration des grands acteurs. Dedet, quand il parle réellement travail, sait être pertinent et attachant. Mais, très bâclé dans sa construction, son livre mêle dans un désordre complet notes de travail et petites phrases, vie privée et anecdotes peu passionnantes, et on se perd dans ces pages pas tenues, qui s'apparentent plus à des prises de notes en vrac qu'à un vrai livre. Pire même : l'écriture de Dedet est pénible, sans charme, sans finesse, tarabiscotée sans nécessité. Le caractère de Pialat se trouve dilué dans cette prose indigeste, et on passe allégrement à côté du bougre, constatant ses éclats de colère, ses moments de déprime, et ses grands instant de tendresse et d'amour, comme extérieurs, comme exclus du livre. 

24 juin 2026

Les Lampes à Pétrole (Petrolejové lampy) (1971) de Juraj Herz

On aime bien découvrir généralement ces petits films tchécoslovaques en noir et blanc des sixties ou des seventies ; comme on sait que c'est Juraj Herz qui s'y colle (le réalisateur du fantastique L'Incinérateur de Cadavres), on est prêt à y aller les yeux fermés ; alors oui, c'est en couleur, oui c'est un film d'époque (on est à l'aube du XXème siècle dans un village de Bohème), mais bon qu'importe, non ? Ben si, quand même, cela importe, car on avoue avoir eu bien du mal à vibrer devant ce destin féminin triste à pleurer de la Slivovice... Au départ, une femme d'une trentaine d'années, dont les parents sont plutôt riches, qui peine à trouver chaussure à son pied ; un professeur moustachu lui tourne autour mais le type a autant d'humour qu'un cartable ; elle, elle aime à rire, à ricaner même, elle aime à boire, elle aime les chapeaux extravagants... bon, cela ne fait pas tout non plus pour être séduisante... Ce sera finalement l'un de ses cousins, soldat coureur de jupon, homme dépensier, qui jettera son dévolu sur elle : comme il ne branle rien à la ferme dans laquelle il vit désormais, comme son propre frère, paysan bosseur, menace de mettre ce branle-manette à la porte, il se dit qu'au moins, il amènera enfin un petit pécule à l'entreprise familiale ; les parents de la donzelle résistent, puis cèdent sous la demande de leur fille. Elle est plutôt gaie le jour de son mariage, ce sera bien la dernière fois...

Misère et misère d'une même pas courtisane, on peut dire que le soldat va mener la vie dure à notre jeune femme par trop naïve ; viveur, picoleur, impuissant, puis de plus en plus touché par la syphilis, elle a sans aucun doute touché le gros lot ; son quotidien, auprès de ce bon à rien, vire au marasme, à la gabegie sentimentale. Bon. Alors oui, même si on peut être touché lors de la première partie par ces bien belles images de cette vie champêtre en Bohème (on batifole en costume, on chante dans les près ; on se croirait presque parfois dans un tableau impressionniste animé), si la musique signée d'un certain Luboš Fišer nous transporte dès le très beau générique d'ouverture, si les deux acteurs principaux (Iva Janžurová qui passe de ce petit rire sonore un peu bêta à l'atermoiement : son visage s’appesantit, s'assombrit, gagne une ride à chaque scène ; Petr Čepek au rire de plus en plus démoniaque derrière ses rousses moustaches finit par nous foutre les jetons), on éprouve un peu de mal à s'attacher à cette histoire décadente ; après une première partie riche en personnages qui nous perd un peu en route, ce mariage qui tourne vite au vinaigre, nous laisse rapidement un peu pantois ; si l'on éprouve une évidente empathie pour le personnage féminin, le déclin inéluctable de ce soldat moralement et physiquement de plus en plus touché fait juste peine : il devient de plus en plus grotesque, jusqu'à avoir des airs de plaie béante. On comprend vite la mécanique terrible qui se met en place dans ce couple perdu d'avance, témoin que l'on est de scènes de moins en moins ragoutantes. Portrait d'une femme laissée à quai qui peine, malheureusement, à nous transporter.

 

24 juin 2026

The crying Game (1992) de Neil Jordan

En parfaite symbiose avec mon collègue puisqu'on reste avec ce film de Jordan en Irlande... Il y eut, dans les années 80-90, foison de ces œuvres sur l'IRA à tel point qu'on finit un peu par toutes les confondre. The crying Game a l'avantage, après une première demi-heure placée indéniablement sous le signe de ce conflit irlando-anglais, de nous embarquer dans un autre délire, dans un autre genre : une romance des plus originales, surtout pour l'époque. Avant de revenir in extremis sur le sujet, sur ces idées de règlement de compte politique. The crying Game (vous allez voir où je veux en venir, c'était salement prévisible) serait-il un film trans-genre pour autant ? Hum, hum. Il y a de cela, en effet, Jordan ayant le mérite d'explorer ici différents domaines : on passe du film de kidnapping politique à une réflexion sur l'amitié, puis du thriller au film sentimental, avant de ponctuer le tout par quelques scènes d'action sanglantes. Un fil rouge malgré tout ici ? Bien sûr, la prise en compte de l'altérité, et du chemin qu'il faut parfois entreprendre pour comprendre voire pour aimer son prochain, quelles que soient les différences à la base.

J'avais quelque peu oublié cette première partie pleine de tension entre les kidnappeurs irlandais et ce pauvre soldat anglais (l'excellent Forest Whitaker) promis presque à coup sûr à être exécuté dans les trois jours ; enfreignant tout principe, l'Irlandais Stephen Rea n'hésite pas à se rapprocher du soldat, créant une étrange intimité avec cet ennemi ; après une scène musclée qui se termine tragiquement (cours, Forest, cours !), Rea se sent investi d'une sorte de mission : faire la connaissance de quelqu'un qui fut très proche de Forest, la mystérieuse coiffeuse Dil. Un lien indéniable va naître entre ces deux-là avant que le passé ne rattrape le gars Rea. Des êtres que tout semblait opposer au départ qui s'attirent (amicalement ou amoureusement), un personnage principal aussi adepte des ruptures radicales (avec son passé, ses anciens compagnons) que protecteur des gens qu'il décide de prendre sous sa coupe, on oscille constamment entre ceux qui restent obstinément fidèles à leur combat et ceux toujours capables de s'adapter voire d'évoluer par rapport à leur principe - et de les défendre tout autant. C'est un scénario assez malin en soi de la part de Jordan qui distille quelques surprises (l'une étant certes cousue de fil blanc) et qui se montre relativement à l'aise dans les différents genres qu'il nous fait traverser : il est d'abord question de lutte armée (l'aspect politique), puis de baisser les armes (l'aspect romantique), puis de se ré-emparer d'icelles pour sauver sa peau (l'aspect thrilling...). Jordan manque peut-être parfois un poil de nuance, de mesure, mais s'attaque à bras le corps à un sujet encore relativement rare dans les productions main stream. Couillu, pour le moins.

 

24 juin 2026

LIVRE : Fils prodigues (Wild Houses) de Colin Barrett - 2024

Petits trafics minables en pleine campagne irlandaise : voilà le programme de ce premier roman proposé par Colin Barrett. Le paysage change des salons crasseux ou de la pampa américains, certes, mais notre gars a tendance tout de même à remixer soigneusement ce qu'il a piqué chez les auteurs de noir outre-Atlantique et à le recycler à sa sauce à peine indigène. Jugez-en : un trafiquant sans envergure a une dette envers un trio de voyous du dimanche, vagues petits dealers à deux balles. Ceux-ci enlèvent son frère, tout aussi loser que les autres, pour exiger remboursement. On va suivre pendant quelques heures la vie de ces magouilleurs sans panache, jeunesse qui trafique par ennui, à qui il est assez indifférent d'être kidnappé ou kidnappeur, qui, pour payer leurs dettes, ont tendance à se tourner vers encore plus minables qu'eux, qui jouent les caïds par fantasme d'être des grands bandits, qui suivent finalement les règles d'un jeu idiot. Barrett ne démérite pas dans l'écriture, qui sent l'authentique, l'accent impossible et le bouseux local. Sans non plus hurler au génie, son roman est efficace et se lit gentiment, tenu et empli d'un suspense agréable. C'est plutôt dans la trame, surfaite comme un vieux bouquin de boîte à livres, que Fils prodigues pèche : on a l'impression d'avoir lu mille fois ces personnages, ces situations, ces dialogues. Aucune surprise, et guère de plus-value dans le déplacement de cette trame hyper-convenue dans les paysages irlandais : on change juste le whisky par de la bière. Pas déplaisant, mais déjà vu.

22 juin 2026

Blue Heron (2025) de Sophy Romvari

Blue Heron est un film difficilement cernable, à l'image finalement de son personnage principal : atteint en particulier de troubles de l'opposition (comme dorénavant la majorité de mes élèves en sixième - ok, j'en rajoute), l'adolescent fait vivre des heures troubles à sa famille ; celle-ci, composée outre des parents de quatre enfants, s'est récemment installée sur l'île de Vancouver ; ils semblent vouloir ouvrir un nouveau chapitre dans leur vie ; seulement voilà, l'ainé des gamins, ce Jeremy (Eddik Beddoes - en aurait-il trop fumé ?), n'est jamais le dernier pour les inquiéter ; disparition soudaine lors d'une virée à la mer, vol dans des boutiques voisines et retour à la casa menottes au poignet, acrobaties dangereuses sur le toit de la maison, refus d'obtempérer et résistance face au pater démuni, en deux mots reliés par un tiret et un adjectif : un casse-couille royal. Mais avant tout (oui, oui, il y a bien sûr une dimension clinique terrible), un gamin atteint d'un trouble (il passe son temps à dessiner des cartes mais personne semble vraiment capable d'approcher son mode de fonctionnement cérébral, de s'y repérer) que ses parents tentent au mieux de gérer... Pas toujours facile, surtout qu'il y a trois autres bambins dans la maisonnée qu'il ne faudrait point mettre en danger.

Pendant la première heure, Romvari, à l'aide de cette caméra flottante, décadre à l'envi, tentant de capter ce qui s'apparente à des souvenirs d'enfance : Jeremy est en effet perçu par le regard de sa sœur, Sasha, qui semble essayer d'évoquer ce lointain passé ; des souvenirs qui semblent survenir comme des vagues, alors même que l'état d'esprit de ce frère reste opaque ; on apprécie ce sentiment qui finit par transparaître de ces images : difficile de recoller les morceaux de ce passé, au diapason finalement de ce personnage qui semble avoir bien du mal à recoller mentalement les siens. Romvari a suffisamment de talent pour nous donner l'impression qu'il s'agit là en quelque sorte d'images volées, ou pour le moins d'images volées à sa mémoire plus ou moins déficiente. Le film, apparemment largement autobiographique, change quelque peu de cap dans son dernier tiers en mettant en scène cette petite Sasha devenue cinéaste... Après avoir interrogé une panel de spécialistes sur cette fameuse question des troubles mentaux (vingt ans plus tard, en sait-on plus sur la question ? mouais, peu probant...) Sasha se rend dans sa famille... qui en est restée là où on l'avait laissée vingt ans plus tôt : lorsque cette mère, la mort dans l'âme, avait décidé de confier son enfant aux services sociaux ; Sasha vient là pour leur apporter une sorte de soutien moral "a posteriori" - comme si le film possédait plusieurs couches d'onguent : guérir ses propres blessures en retrouvant ce temps auto-fictionnel fragile, disparu, guérir les éventuelles blessures de ses proches sur un mode plus fictionnel - mais tout autant sensible, tout autant troublant. Film sur le fil du rasoir qui, surtout dans sa première partie crée une atmosphère délétère presque palpable... Troisième clin d’œil appuyé à l'ami Bastien - car troisième judicieux conseil : un hat trick.

 

21 juin 2026

Charade de Stanley Donen - 1963

La perfection, tout simplement. Il y a tout ce qu'on attend du cinéma de divertissement dans Charade : tout à la fois brillant film d'espionnage à tiroirs, comédie gaguesque, évasion exotique romantique, défilé de mode glamour, fantaisie pleine de situations parfaites, grand moment de suspense, il comblera aussi bien le fan de Hitch que la midinette, et comme je suis un peu les deux, vous me voyez comblé. C'est l'archétype du savoir-faire hollywoodien, acquis par un Donen rompu à l'entertainment après toutes ces comédies musicales inoubliables (dont Charade garde d'ailleurs évidemment la trace) : à tous les postes, il y a le pro de chez pro, depuis l'écriture des dialogues, pétillants comme jamais, jusqu'à la mise en scène, élégante et suave, en allant jusqu'au générique de début (une tuerie 60's qui rappelle les grands moments de Saul Bass) ou aux costumes (l'inaltérable Givenchy, qui invente la silhouette Audrey Hepburn avec ses manteaux à gros boutons). Et pourtant, cette perfection de chaque détail du film ne l'enferme jamais dans un carcan : il déborde de fantaisie, voire d'impolitesse, de tous les côtés, si bien que, malgré l'artificialité complète de la chose, on est plongé dans un bain de vie revigorant, qui fait mystérieusement appel à la douceur de l'enfance : l'école des "musicals", encore une fois.

Donen semble rassembler une foule de références précieuses, à commencer par Hitchcock convoqué par Cary Grant mais aussi par cet aspect sophistiqué qu'on retrouve dans To Catch a Thief ou dans cette façon de filmer les lieux vides et de les charger d'inquiétude, comme dans North by Northwest. Charade n'a franchement rien à envier à Bouddha  dans toute sa partie "whodunit", dans ce jeu de chat et de souris plein de faux-semblants, d'espions-qui-sont-des-tueurs-qui-sont-des-espions, dans cet écheveau de fausses pistes complètement jouissif. Les séquences chargées de tension bon enfant, comme la poursuite finale dans le métro, comme ce rendez-vous mystérieux dans un parc, ou comme cette bagarre sur les toits, sont génialement filmées, en prenant bien son temps, en gérant les rythmes et les cadres en maître. Comme chez Hitch également, ce brillant jeu policier ne fait que cacher une romance sentimentale très romantique : on sent bien que peu importe à Hepburn de retrouver le fric caché ; ce qu'elle veut, c'est Grant dans son lit. Assez sidérante d'ailleurs cette tendance de celui-ci à fuir coûte que coûte les avances de la donzelle, qui pourtant lui fait des yeux de chatte particulièrement dénués d’ambiguïté (j'adore la réplique qu'elle lui lance : "You know what's wrong with you ?... Nothing..."), l'attirant même sans vergogne dans sa douche. A croire que le gars, l'âge venant, lutte contre sa légende de serial-séducteur et met son point d'honneur à ne pas céder à cette fille de 25 ans sa cadette.

Romance absolument craquante, donc, d'autant plus qu'elle prend place sur les décors les plus glamour qui soient : le Paris à l'ancienne, que Donen ne se prive pas de filmer dans tous ses clichés (bateaux-mouches, Notre-Dame, métro, braves flics un peu concon), autre tendance hitchcockienne au passage. Ajoutez à ça une bande de méchants particulièrement réussie (le défilé des tronches à l'enterrement d'un des leurs est à mourir), une musique à faire fondre n'importe quel cœur, et surtout un duo d'acteurs parfait : Grant use de ses mimiques de comédie avec parcimonie, calmant le jeu hystérique qu'il utilisait chez Capra ou Hawks, mais en retrouve les traces avec beaucoup de tendresse ; il y mêle son jeu plus dramatique issu de chez Hitch, c'est parfait. Quant à Audrey Hepburn, qui n'a jamais été l'actrice du siècle, elle utilise son minois et ses grands yeux de biche comme jamais, et ça suffit à la rendre craquante (même si on est un peu agacé par cet éternel emploi de femme-enfant simplette qui doit faire hurler les féministes). La  perfection, donc, comme je disais, et THE film romantique des années 60.  (Gols 11/10/09)

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Ce film n'est pas génial : il a simplement la classe, ce qui peut, en effet, le mettre au dessus de toute forme un peu galvaudée de "génie". On navigue en effet en eau trouble au niveau du scénario - avec notamment ces multiples identités de Cary Grant (bon ou salaud ?) et cette énigme autour du devenir du fameux larcin (250.000 dollars, une somme rondelette) - alors même que dès le départ tout est clair comme de l'eau de roche au niveau de la romance : Hepburn est tombée sous le charme de ce type et malgré les huit mille mises en garde contre lui (ce type est quand même chelou, fricotant avec la brochette de malfrats, racontant des craques sur ces liens de parenté avec un type disparu, etc...), elle se raccroche à la moindre once de sincérité du gars ; elle est amoureuse de lui, rien n'y fera... On sent en effet que Grant, un poil effarouché par la différence d'âge, se met à jouer paradoxalement les (vieilles) midinettes ; il concède quelques baisers mais non point sans faire au préalable la grimace ; tout ce qui semble finalement l'intéresser, au-delà de l'argent, c'est justement de rester digne, de garder cette fameuse "classe" même dans les situations les plus périlleuses (après s'il parvient à plaire... cela ne peut que lui échapper) voire les plus ridicules : un gamin l'allume avec son pistolet à eau, il garde son petit air pince sans rire, il doit choper une orange avec son menton sur une femme rondelette, il ne tombe jamais dans la vulgarité (vous mettez par exemple Patrick Sébastien à sa place et... bon, voilà), une jeune femme le "force" à prendre une douche chez elle, il la prend devant elle en restant tout habillé, on lui tire dessus, on le pousse d'un toit, jamais un instant de panique : il parvient en toute occasion à garder la face. Grant, c'est la classe du gentleman à l'état brut ; Hepburn, elle, c'est la classe du modèle (elle change quarante-trois fois de robes, parfois même, a-t-on l'impression, deux fois au cours de la même scène), pas forcément un modèle du féminisme comme le rappelle mon camarade, certes, mais cette classe de celles qui définissent la mode ; chaque fois qu'elle se pare d'une robe, qu'elle utilise un accessoire, celui-ci devient immédiatement un classique (même si on a tellement vu de photos d'Hepburn dans chacune de ces tenues, qu'on est sans doute un peu influencé ; il n'en demeure pas moins que plus de soixante ans plus tard rien ne semble démodé dans son apparence - A tel point d'ailleurs qu'on pourrait presque se demander si c'est Givenchi qui a fini par "immortaliser" Hepburn ou l'inverse ?). Ajoutons tout de même que si elle garde ses petits airs de femme-enfant, elle sait diablement depuis le départ ce qu'elle veut, et parvient à l'obtenir - pas non plus une femme-objet, loin de là.

Mais revenons à cette œuvre qui, même si elle donne à voir sur la fin quelques courses poursuites parisiennes haletantes, se joue la plupart du temps sur un rythme assez peinard : comme si finalement c'était plus la petite comédie romantique entre nos deux têtes d'affiche qui donnait l'essentiel du peps au film plutôt que ce côté pseudo film d'espionnage (Marc Behm est un des deux scénaristes crédités, le Marc étant généralement aussi bon dans les rebondissements que dans la drôlerie). Mon premier a la classe, ma seconde a la classe, mon troisième (le respecté et regretté Donen - dans la salle la dernière fois que ma douce avait vu la chose : je suis jaloux !) a la classe, mon tout ?  (Shang 21/06/26)

 

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Cycle Western 1 2 3
 
 
Best of : 60's     70's      80's      90's      00's      10's
 
Ecrivains