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29 octobre 2026

LIVRE : Le Banquier anarchiste (O Banquiero anarquista) de Fernando Pessoa - 1922

Est-il possible d'être banquier ET anarchiste. Cela semble être autant une gageure que d'être flic ET idiosyncratique, journaliste télé ET de gauche, politicien de droite ET honnête. Et pourtant, ce tour de force-là, le personnage principal va s'efforcer de le démontrer. Face à un vis-à-vis interloqué mais quelque peu crédule, notre homme, en partant de zéro, va démontrer par A + B l'objectif qu'il s'est fixé : comment, en étant au départ un simple anarchiste tentant d'organiser en bande l’avènement de ce projet politique ambitieux qu'est l'anarchie, il en est venu à agir seul et à devenir banquier. C'est une démonstration qui se gave abondamment de mots, de logique perverse et d'une mauvaise fois absolue - qui dépasse de loin la somme ajoutée de celle de vos deux commentateurs préférés Shang et "Ols" (c'est l'IA qui l'a rebaptisé ainsi... il est con cette IA qui croit tout savoir en disant que c'est l'addition de ces deux noms qui est à l'origine du nom du blog... alors qu'en fait, l'un étant à Shanghai et l'autre à Marvejols, c'est bien la compression des deux villes (idée de Gols si je ne m'abuse) qui donna son nom au site... Shang et Gols dérivant alors logiquement de ce nom valise. Bref). Comment justifier le fait d'être devenu ultra individualiste et ultra vénal (le but ultime de tout capitaliste qui se respecte) en expliquant que cela résulte en fait de la longue réflexion d'un anarchiste pur et dur (il se définit d'ailleurs toujours comme tel) ? Il faut tout de même faire preuve d'une mauvaise foi suprême pour se prétendre encore anarchiste quand on occupe ce poste emblématique du capitalisme bourgeois... On s'amuse forcément de voir un tel retournement de valeur et un discours aussi bien huilé pour permettre de justifier l'injustifiable. Un pertinent petit bouquin en cette période où l'on se plaît à jouer et à jongler autant avec les mots qu'avec les maux. Attention tout de même à ne pas finir, à force de prendre les autres pour des imbéciles, par ne pas se prendre une grosse quille sur la tronche. Ceci dit en se plaisant à jouer les Cassandre, on retrouvera bientôt Pessoa plus en profondeur, promis.

28 octobre 2026

LIVRE : Règlement de Compte (La vita paga il sabato) de Davide Longo - 2022

Davide Longo, comme Jeannie, tient diablement bien la longueur. Nous voilà donc au quatrième tome des enquêtes des commissaires Arcadipane et Bramard (à la retraite, cancéreux... mais toujours aussi perspicace) et la saga s'avère toujours aussi passionnante. Longo parvient une nouvelle fois à nous intéresser autant aux interrogations existentielles de ses personnages (Arcadipane, sa nouvelle compagne, son chien à trois pattes et son ancien foyer dont il peine à régler tous les problèmes affectifs et financiers ; Bramard, son hospitalisation, sa greffe, et son nouveau foyer... qu'il déserte inexorablement pour une nouvelle enquête) qu'à ce meurtre crapuleux doublé d'une étrange disparition. Un producteur de ciné, frère d'un politicien, est retrouvé, en pleine cambrousse, étranglée, les mains attachées au volant de sa bagnole ; sa compagne, ancienne star de ciné, s'est, quant à elle, proprement volatilisée... Les indices sont maigres et le petit village où a été commis le meurtre des plus taiseux... Quelques pistes émergent (la star est originaire de ce village aux traditions très secrètes et a changé de nom ; son mari producteur est lié à la construction du barrage hydroélectrique qui a vu le jour après-guerre dans la vallée même de ce village)... Bien difficile malgré tout de voir quels pourraient être les liens entre toutes ces données disparates. Longo délaisse pour un temps Turin pour nous conter l'Histoire de ce petit village de Clot (et son église aux peintures murales énigmatiques) et faire se dérouler une partie de son intrigue à Rome (où ont vécu la star, son frère hospitalisé et son réalisateur fétiche). Des considérations économiques troubles (la plupart des habitants ont dû quitter la vallée après la construction du barrage), des traditions religieuses déviantes (que se cache-t-il derrière ces processions représentées sur le mur de l'église ?), un poil d'Histoire de l'art (quelles étaient les intentions cachées de ce peintre de la Renaissance ?), du cinoche (les regards caméra de la star de ciné sont elles uniquement des clins d’œil à Godard ?), Longo ne ménage pas sa peine pour nous trousser une enquête qui convoque différents domaines spécialisés ; et nos deux commissaires (et leurs éternels sbires) ne sont forcément pas de trop pour multiplier les interrogations de témoins et tenter d'y voir clair. Des personnages aux questionnements ontologiques toujours aussi prégnants (les sacrifices personnels d'Arcadipane et Bramard pour aller jusqu'au bout de leur enquête valent-ils franchement le coup ? Tout doit-il forcément se faire dans la douleur ?), une intrigue toujours aussi complexe et palpitante... bref, on continue de boire du petit lait en attendant une éventuelle résolution - que l'on espère forcément spectaculaire avec douze mille rebondissements et twists de dernière minute. Nouvelle mission pleinement réussie. On attend déjà avec impatience que le cinquième et dernier tome soit traduit en français. Accroc à Longo.

27 octobre 2026

Los ilusos 13 + 13 (2013-2026) de Jonás Trueba

On remonte un par un les films de Trueba (allez, courage à ses détracteurs : il n'en restera plus qu'un) avec Los Ilusos tourné en 2013 et qui ressort en version "semi-colorée" (une partie des bandes a bénéficié d'un tirage couleur) en cette riche année 2026. On est dans le film expérimental, en toute "transparence" pour paraphraser l'intention principale donnée par Trueba en exergue : en effet, il n'hésite pas à montrer les "claps" en début de scène, plusieurs versions de certaines scènes, et à monter l'ensemble un peu bout à bout : bref, on voit toutes les coutures d'un film en train de se faire ; cela tombe assez bien, en un sens, puisqu'il s'agit justement de montrer un réalisateur réfléchissant à son premier film - ses idées, ses réflexions, ses tergiversations, comme ses (multiples) moments de glandouille ; cela rend également pas toujours très bien , en un autre sens, car ce collage de scènes un peu de bric et de broc tourne parfois un peu à vide. Mais bon, ce sont un peu les aléas des œuvres débutantes : alors saluons d'abord les audaces plutôt que de trop s’appesantir sur les faiblesses...

Francesco Caril (as Leon) qui, forcément, rajeunit de film en film a une petite idée de scénario en tête (pour la faire très courte : un couple, l'homme se suicide, elle continue de faire sa vie) ; on le suivra d'abord en trio avec l’incontournable Vito Sanz et une amie suisse (ils sont tous les deux acteurs) ; puis avec sa copine qui devient l'héroïne de son film ; et enfin avec une certaine Sofia (Aura Garrido), journaliste venue l'interviewer - et avec lequel il va avoir une ouverture... On sent, chez Trueba, la volonté de caser des citations de poètes (Dickinson...), d'évoquer des cinéastes (des allusions directes à Rivette ou Godard), des écrivains (Kundera, Proust, Chusé Ezuel...) et, comme d'habitude, serait-on tenter de dire, une chanson in extenso. On sent qu'il voudrait mettre ainsi du fond : il reste sous (fortes) influences mais tout cela permet  d'inspirer à ses personnages diverses réflexions... Pourquoi pas, mais cela semble finalement assez peu "digéré" - on cite à tout va, très bien, mais on en fait quoi exactement une fois qu'on s'est repu de ces jolies paroles ? Heureusement, il y a des passages plus "purement" cinématographiques, qui fonctionnent mieux : les errances de Leon dans les rues de Madrid (Trueba n'aurait-il pas un peu abusé de la vision d'Un héros sans Pitié ? On peut se poser la question vu la démarche et les procrastinations de son héros) et surtout sa façon de filmer les trois personnages féminins. Scènes de casting, scènes in the bed, séquence au cinoche, discussions au café : la caméra suit avec une véritable attention ces trois apparitions féminines ce qui donne indéniablement au film (enfin) un peu de vie. C'est au moins ça. Au final, on a l'impression que Trueba est encore, en tant qu'apprenti cinéaste, sur un fil, à la recherche d'un équilibre précaire... Heureusement que certaines scènes, qui mettent en scène généralement des personnages féminins, parviennent à irradier quelque peu la pellicule. Long is the road, oui - mais il est déjà sur de bons rails.

 

25 octobre 2026

Marie Madeleine (2026) de Gessica Geneus

Le corps du Christ ou celui d'une prostituée ? Entre les deux, le cœur de Joseph, semble-t-il, chavire. Fils de pasteur, photographe à ses heures et non menuisier, le regard de Joseph se porte selon son humeur sur Marie Madeleine, prostipute haute en couleur, ou sur Mélodie, jeune croyante en noir et blanc. Ces deux femmes, apparemment, ne le laissent pas de bois selon la formule consacrée. Seulement voilà, choisir entre ces deux extrêmes est une véritable gageure d'autant que Joseph a un père aussi autoritaire et connard que David Lisnard. Que faire quand on vit dans la crainte d'un père, de Dieu, etc... Seule Nina Simone serait en droit d'y répondre, mais il faudra pour cela attendre la toute fin du film.

Il est des films, sans que l'on sache vraiment pourquoi, qui sont comme portés par la grâce, Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous. Dès l'une des premières scènes où l'on voit Marie Madeleine voguer dans les airs au-dessus de la ville, comme portée par les effluves d'un bédo (et non d'un bedeau), l'on sent que le film va nous transporter tout du long comme une petite bulle. Pourtant, ici, deux mondes, dès le départ, s'affrontent, deux mondes qui sont loin de respirer le calme absolu. D'un côté, il y a donc le petit monde de Marie Mad., monde bigarrée et tapageur, où les jeunes femmes, ainsi qu'un jeune homme d'ailleurs, laissent entrevoir une bonne partie de leur corps pour attirer le chaland. De l'autre côté de la rue, une chapelle se construit : menée par un pasteur furieusement investi, cette congrégation religieuse entend repousser par ces chants le monde de la tentation volontiers associée au diable. Bref un face à face évident, à la hauteur de la fracture (sociale, économique, religieuse...) pouvant caractériser le monde haïtien. Lorsque la mère maquerelle, convoquant la sorcellerie vaudou, se prend la tête au beau milieu de la rue avec le pasteur, la bouche pleine d'imprécations diaboliques, ça envoie forcément du bois vert.

Mais au-delà de cette confrontation, force est de constater que le film, étrangement, navigue dans des eaux relativement poétiques, pour ne pas dire apaisées. La cause en revient en grande partie au personnage de Joseph qui vaque d'un monde l'autre. Son calme, sa réserve, sa timidité semblent infuser dans un monde comme dans l'autre. Qu'il photographie ou qu'il danse avec ces gens de la nuit, on ressent à chaque fois, dans ces images souvent ralenties (comme si le temps était suspendu), une magnifique osmose : sa candeur donne à ce monde, et à Marie-Madeleine en particulier, une sorte de véritable grâce, pour le coup. Lorsqu'il retourne auprès des jeunes femmes ou des jeunes hommes qui fréquentent la paroisse, loin du regard plein d'ire de son père, on ressent souvent une même sorte d'apaisement, notamment lors de ces séquences tournées au voisinage d'une rivière aux couleurs bleues nacrées. Seulement voilà, à force d'aller d'un monde l'autre, certaines mauvaises langues se délient, certaines tensions se créent, et l'on sent qu'il va bien falloir, pour le pire ou le meilleur, qu'un jour, défiant son père ou se pliant à sa volonté, il choisisse son camp. Se dirige-t-on vers une fin toute poétique ou éminemment tragique ? Elle en sera, quoiqu'il en soit, à l'image de cette œuvre intrigante, des plus surprenantes... On referme alors ce film en ayant encore en tête des images baignant dans un rouge-orangé de la plus belle des factures, à la fois d'une belle sensualité et d'une grande sérénité, sans pour autant être capable de totalement évacuer la violence inhérente à ces mondes diaboliquement radicalisés. Un vrai petit miracle cinématographique en soi. Amen.

 

24 octobre 2026

LIVRE : Le fabuleux Piano de Sonia Devillers - 2026

Il y a des enquêteurs plus pugnaces que d'autres, et on rêverait d'un Jaenada aux commandes d'un tel livre : il vous aurait retrouvé le piano et aurait aussi indiqué l'adresse du voleur, son âge, sa bio depuis sa naissance, la pointure de ses chaussures et ses habitudes alimentaires. Il faudra se contenter de la beaucoup plus superficielle Sonia Devillers et d'une investigation un peu bâclée autour d'un sujet pourtant intéressant. La dame suit en effet les traces d'un piano extraordinaire, fabriqué par un des plus fameux luthiers des années 30, acheté par le patriarche d'une puissante maison d'édition musicale, ami de Ravel ou de Milhaud. Le seul obstacle, c'est que Hitler arrive au pouvoir, que le guerre est déclarée et que ce fameux Enoch est juif. On suit donc en parallèle le triste destin de cette famille décimée par la déportation et l'exil et celui de ce piano, trésor spolié par les nazis. On découvre à l'occasion ce projet "Meubles" initié par Hitler, qui ordonna la confiscation de tous les biens juifs d'Europe ; ça allait de meubles précieux au porte-savon et aux photos de famille, en passant donc par ces milliers d'instruments de musique qui constituèrent une prise de guerre extraordinaire pour les Allemands. Devillers se lance donc à la poursuite du précieux "Erard, numéro de série 68037", décrivant les immenses entrepôts d'instruments en Allemagne et le sentiment de perte de leurs propriétaires qui, après leur famille, voyaient aussi leurs biens anéantis.

 

Le souci est que ce piano s'avère bel et bien et assez vite complètement perdu. L'enquête est un échec dès le départ ou presque, et on perd du coup ce joli fil rouge, au détriment d'un livre qui, certes, continue d'être assez bien documenté et narré avec talent, mais s'égare dans son sujet. A défaut du piano, Devillers raconte donc ce jeune homme, Jacques Enoch, qui a fui la grande ville pour se cacher à la campagne et qui note sur des carnets tout son quotidien. Récit d'une clandestinité, récit d'un témoin de la guerre, récit d'un Juif qui perd peu à peu tout : c'est pas inintéressant, mais Devillers ne parvient pas à ajouter quoi que ce soit de nouveau à la vaste documentation existante sur le sujet. Son écriture fonctionnelle et très sage empêche le sentiment de passer, et on la trouve bien souvent incapable de restituer l'émotion du personnage ou de l'époque. Plus intéressante est la dernière partie, consacrée à l'après-guerre où, presque par consolation du destin, la famille Enoch fait fortune en achetant les droits des Feuilles mortes de Prévert et Kosma, manière de se venger de cette chienne d'existence. Un destin singulier, un fait rarement montré (le vol des instruments de musique pendant la guerre), mais une saga que la dame échoue à vraiment rendre puissante et captivante, faute d'enquête et de style.

24 octobre 2026

Gasherbrum, la montagne lumineuse (Gasherbrum - Der leuchtende Berg) (1985) de Werner Herzog

5Herzog suit l'expédition au Pakistan de deux alpinistes, Messner et Kammerlander, qui entreprennent l'ascension de deux des plus hauts sommets du Monde l'un à la suite de l'autre. Si ce genre d'aventures nécessite une grande préparation et l'aide de multiples porteurs jusqu'à l'établissement du dernier camp, ce qui intéresse Herzog c'est ce qui pousse nos deux hommes à atteindre ces sommets. Messner, s'il parle d'une certaine volonté d'aller au bout de ses limites, donne une tournure presque métaphysique à la chose : il n'a plus grand-chose à prouver, à se prouver, mais malgré tout, il reconnaît que, dans la difficulté, il établit comme une sorte de communion avec son frère décédé lors d'une précédente expédition (terrible de voir cette "montagne" s'effondrer tout d'un coup lorsqu'il parle de l'annonce à sa mère de la mort de son frère). Herzog opère une mise à nu, littéralement et psychologiquement, de son protagoniste, alors que celui-ci sort d'une eau 2glaciale, en lui demandant d'essayer de définir le sens qu'il y aurait dans cela : ce dernier, assez philosophiquement, avoue une certaine volonté d'aller jusqu'au "bout" du monde comme on va au "bout" de soi ; il n'y a pas dans cette fin, dans ces fins, un sens particulier à donner, à trouver : juste une façon, peut-être un peu plus extrême qu'une autre certes, de donner une dimension à sa vie - sans gloriole, ni recherche de quelconque révélation spirituelle. Une aventure humaine, quoi,  d'une folie parfaitement assumée et bien joliment filmée, ma foi.  (Shang - 16/04/08)

 

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Bien ému par ce petit film pas très connu de Herzog. Pas connu pour cause : cette fois, il ne court pas après une aventure extraordinaire aux confins de la planète, il ne filme pas des personnages extravagants au bord de la folie, il ne charge pas la mule en plans mirobolants, et même mieux : il ne participe pratiquement pas au treck impossible de nos deux héros, se contentant de les attendre gentiment au camp. Une grimpette en soi un peu extrême, bien sûr, mais loin des projets extraordinaires habituels chez le cinéaste. La leçon qu'on peut tirer de ce voyage importe finalement plus à Herzog que le cheminement proprement dit, qui a l'air toutefois très éprouvant pour nos deux héros (quand ils reviennent au bout d'une semaine, ils sont au bord de l'épuisement et de l'abandon). Au départ, ce Messner et son acolyte font figures de joyeux baboss un peu atteints, et on ne prend qu'à moitié au sérieux leur projet. Herzog les filme longuement devisant (surtout le chef d'équipe) sur le but de cette équipée (se dépasser), leurs rapports d'amitié (aucun), les sensations d'arriver aux plus hauts sommets (floues). On sent bien la menace, le risque, notamment avec ces avalanches ou la liste des dispositions à prendre en cas de décès. Mais on prend l'aventure un peu par-dessus la jambe, à l'instar, a-t-on l'impression, de ces deux joyeux fêlés. 

Et puis quand ils reviennent de leur escapade, le ton change. Fortement éprouvés, les gusses laissent tomber leurs postures et leurs crâneries. Se dévoile alors un des thèmes du film : les aventuriers aimeraient bien souvent mettre fin à leurs aventures. On sent que les mecs sont hantés par un malheur qui leur pèse, celui de toujours devoir se surpasser, d'être toujours en mouvement. L'un maugrée que la prochaine fois, il préparera son testament avant de partir, l'autre est au bord des larmes, et avoue qu'il aimerait bien laisser tomber les exploits en montagne pour simplement se consacrer à une marche infinie. Gasherbrum, la montagne lumineuse est un des films les plus troublants et les plus émouvants de Herzog, en ce qu'il questionne l'aventure, son but. Il parvient d'ailleurs à une conclusion bouleversante, très profonde : la fin du monde correspondrait en fin de compte à la fin de la vie. Le monde, cesserait d'exister pour le marcheur à l'instant où il mourrait, où il cesserait donc de marcher ; manière de mêler ensemble espace et temps, d'envisager le monde comme une projection de soi, comme une force créée par sa propre subjectivité. Descartes n'est pas loin, mais traduit dans la langue la plus simple et la plus honnête qui soit. On sent Herzog saisi par la profondeur de cette pensée : il la filme très simplement, et conclue son film sur elle. Et nous, on se repasse en boucle cette magnifique phrase (ci-dessous) en remerciant le cinéaste d'avoir su pour cette fois s'effacer un peu et laisser sa caméra enregistrer ce désarroi.  (Gols - 24/10/26)

Venez vénérer Werner : ici

24 octobre 2026

Mortu Nega (1988) de Flora Gomes

Ah ah, un petit film qui nous vient de la Guinée-Bissau, c'est quand même une petite surprise, non ? Et ce d'autant qu'il s'agit du tout premier long-métrage bissaoguinéen ! Eh oui ! Et le dernier ? Eh bien non, pas la peine d'être caustique. En parlant de "caustique", cela me permet de faire une parfaite transition avec Le Père Noël est une Ordure (!?), film sur lequel le formidable Dominique Gentil travailla : c'est lui qui est également responsable ici de la magnifique photo, l'un des grands points forts de ce film. Mais il y en a d'autres, j'y viens rondement : le cinéaste nous fait remonter en 1973, quelques mois avant la fin de la guerre d'indépendance contre les Portugais, année qui sera également marquée par la mort du leader des indépendantistes Amilcar Cabral (un Carthaginois d'Astaffort ? Non, c'est nul). On suit les pas de son héroïne, Diminga (Bia Gomes), qui est partie à la recherche de son mari qui combat dans la guérilla. Cette première partie est diablement bien menée, entre attaques ennemies en hélicoptère et traversée boueuse de rivière, explosions de mine dévastatrice et attaques musclées au bazooka ; on a à la fois une vision de cette brousse sauvage, du système D des combattants et de leur pugnacité à toute épreuve. Elle se clôt avec des retrouvailles pleines d'émotion (mais courtes), la fin des combats, et la victoire. Mais une autre lutte s'annonce déjà : comment subsister dans cette ère post-colonialiste ? Diminga rentre dans son village, seule (elle attend une nouvelle fois son mari qui a participé aux derniers combats) et s'attaque à la tâche : la culture des champs s'annonce ardue d'autant que la sécheresse s'annonce rugueuse...

On passe de la phase d'action, pleine d'embûches mais aussi d'espoir contre l'envahisseur, à la phase d'action et de réflexion face aux difficultés de survie au quotidien. Gomes signe un très joli portrait d'une femme-courage, toujours prête à soutenir les combattants qui tentent de survivre puis à porter le combat pour la survie. A travers elle, on sent qu'il veut démontrer à quel point l'avenir de son pays ne pourra se faire sans les femmes (sera-t-il entendu ? Cela est une autre paire de manche...). Mais il va également plus loin en terme d'égalité et d'union. Si le calvaire vécu par le mari de Diminga (il a été blessé au front et souffre encore d'une méchante blessure au pied) permet de faire quelques tacles au manque de moyens des hôpitaux et à l'indifférence de l'administration (les anciens combattants ont vite été oubliés...), cette sécheresse, qui s'annonce impitoyable, constituera une belle opportunité pour provoquer une cérémonie grandiose : toutes les diverses ethnies se rassemblent au village lors d'une fête où hommes, femmes, enfants s'en donnent à cœur joie ; vivants, certains dans leur plus seyant costume, et esprits des morts sont convoqués pour prôner la solidarité et... espérer la venue de la pluie. On assiste à une véritable gabegie folklorique qui en donne plein les mirettes. Un fin en fanfare - sans trompette, tout de même. Alors oui, malgré, dirais-je, tous ces bons points, le film, il est vrai, manque sans doute un peu de souffle, et le jeu des acteurs, très contenu, gentiment sobre, peine à nous faire franchement chavirer... Bref, l'émotion nous submerge guère. Mais pour une première œuvre bissauguinéenne (vous aurez au moins appris les deux formes adjectivales) et la photo soignée signée Gentil, cela mérite quand même un vrai crochet de par ce petit pays d'Afrique.

 

24 octobre 2026

État de siège (1972) de Costa-Gavras

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Restez assis, voilà ce qu'on pourrait appeler du Costa-Gavras 100% pur jus. L'Uruguay, l'influence américaine, les escadrons de la mort et en face un groupe de rebelles, les fameux terroristes ou encore « innommables » qui tentent tant bien que mal de rétablir l'équilibre face à ce pouvoir totalitaire et sanguinaire. Gavras nous montre dès le départ le déploiement infernal des forces de l’ordre qui essaient de retrouver la trace de deux étrangers (un Ricain et un Brésilien) kidnappés par les "terroristes". Montand, formateur ricain de flics locaux, est finalement retrouvé mort ; il ne chantera plus, c'est déjà une bonne nouvelle. Mais comment en est-on arrivé là, hein ? C'est parti pour un traditionnel flash-back au long cours qui va nous montrer par le menu l'enlèvement du bougre (le vol de voitures en Uruguay est aussi banal que le vol de scoots à Mayotte), son interrogatoire (Montand, un sale type ? Jamais ! Ah ben si putain, c'est une véritable enflure...) alors même que les gens au pouvoir tentent de mettre le grappin (ils y mettent les moyens) sur les terroristes. Un petit jeu du chat et de la souris où il n'est pas sûr qu'il y ait un gagnant...

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Costa, en bon pédagogue, nous sert un power point animé clair comme de l'eau de roche. On comprend aisément les motivations des uns et des autres : les hommes au pouvoir, les hommes qui agissent en secret (les fameux escadrons), les députés, les journalistes, les Ricains. Pas besoin d'être aguerri en sciences politiques pour voir ce que chacun a à y gagner, ce que chacun essaie d’obtenir. Le constat est de toute façon simple : l'entraide américaine n’est pas du bénévolat et ne permet guère, c’est le moins qu’on puisse dire, de faire respecter les droits de l'homme... Violence, terreur, exécution, bienvenue en Amérique latine américanisée, on ne connaît malheureusement que trop la chanson de ces années-là. Costa, sans éclat, sans excès, nous dresse un portrait froid, habile, de la situation : un peu de suspense et d'action avec les enlèvements, une peu de finasserie et de discours mûrement réfléchis avec les interrogatoires (Montand, parfaitement sobre, incarne la parfaite crapule : tel un animal à sang froid, les mots et les accusations semblent glisser sur lui - jusqu'à la conclusion finale qui tombe comme un couperet ; mais là encore il fera preuve d’une maîtrise de soi absolument parfaite), un bonne louche d'hypocrisie et une débauche de moyens avec ce pouvoir capable de museler tout un peuple. On ne peut que louer la limpidité de la démonstration, le professionnalisme des acteurs (un casting très frenchy (Jacques Weber, Jean-Luc Bideau : sérieux comme des papes) qui joue en français ; cette absence de couleur linguistique locale s’avère tout de même un peu décevante) et le côté carré de la mise-en-scène. Y'a pas de gras, comme on dit. Solide, propre, terriblement logique (le final édifiant comme pour boucler la boucle : l'impression d'un éternel recommencement...), un Costa de croisière.  (Shang - 04/02/20)

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Effectivement, Costa se contente de refaire tranquillement ce qu'il sait faire et ce qui lui  apporté le succès : la confrontation politique, les arcanes du pouvoir, la corruption des élus, la lutte armée. Ce film-là ne démérite qu'en cela qu'il est beaucoup moins subtil que Z ou L'Aveu. Etat de Siège, c'est une sorte de L'Aveu pour les enfants : c'est pédagogique, documentaire, les discussions politiques sont simplifiées au maximum pour être les plus claires possibles, les camps opposés sont bien dessinés. Bon, allez, on ne s'en plaindra pas : le style sec et simple de Costa-Gavras se met donc au service d'un simple petit événement emblématique de tout un système. Montand est un politicien de droite, surfant allègrement sur les postes qu'il reçoit en mercenaire, sans scrupule, sans positionnement moral, fermant sans problème les yeux face aux méfaits commis par ceux qui l'emploient, en plein déni de ses responsabilités (fines allusions au régime nazi, qui fonctionnait sur le même principe de déculpabilisation) ; ses ravisseurs sont des activistes d'extrême-gauche, fatalistes par rapport au sort qui les attend et à leurs revendications impossibles. Entre les deux, un dialogue se fait, chacun prenant enfin le temps de s'écouter, de se scruter, de se faire face en êtres humains. Si la résolution de cette affaire est déjà connue dès la première scène (curieuse idée que d'avoir montré le cadavre du politicien dès le départ : ça enlève la seule petite bribe de suspense qu'il pouvait y avoir dans cette situation), on apprécie d'avoir ainsi, exposés calmement, les arguments des deux camps.

Montand est parfait dans un rôle à contre-emploi (le salaud), donnant de belles nuances humanistes à son personnage, parvenant par instants à nous faire entrer en empathie avec lui. Il joue à merveille l'indignation et la résignation. Tout repose sur son visage, sur son corps, sur cet homme face à sa mort imminente, Costa occultant tout ce qui pourrait nous détourner de lui et de sa parole (le masque des terroristes, les murs recouverts de pages de journaux, l'absence de musique ou de montage spectaculaire agissent à merveille). Quand il sort, quand il filme autre chose que ce Verbe qui circule, le réalisateur reste dans l'efficacité, et peut même faire penser à Melville dans la rigueur de ses plans, dans sa violence sèche, dans la simplicité de sa narration. Le final est effectivement d'un fatalisme et d'une tristesse complets, le cinéaste n'a peut-être jamais autant montré son amertume que dans cette dernière séquence glaçante. Bref, à défaut de vous transporter, ce film simple et droit vous inculquera quelques notions de guérilla armée, quelques conseils si vous voulez faire une révolution marxiste, et quelques mesures de prudence à adopter si vous avez décidé d'être un dictateur d'Amérique Latine.  (Gols - 24/10/26)

 

23 octobre 2026

Le Tombeau des lucioles (火垂るの墓) d'Isao Takahata - 1996

Etant désormais un vieil aigri qui sent la pisse de chat et le vieux pet, je goûte peu les dessins animés des studios Ghibli. Je n'aime pas leur esthétique puérile flirtant avec un merveilleux qui me semble de mousse, leurs enfants riant aux éclats que je n'ai envie que de claquer, leurs scénarios prônant des trucs genre "il faut croire en tes rêves" ou "l'enfance est une contrée merveilleuse", leurs couleurs primaires ou leurs grands yeux étonnés sur les beautés de la nature verte, des folles libellules et des rigolotes chenilles maladroites hihihihihihi. Oui, je suis en colère. Mais ceci étant sciemment écrit, je ferai une exception pour Le Tombeau des lucioles, qui vient de me séduire (à ma deuxième vision tout de même). On y trouve pourtant tous les défauts cités plus haut ; mais contrairement à d'habitude, cette naïveté n'est là que comme un leurre, pour cacher l'affreuse vérité : le monde est une horreur. Voilà une philosophie que je partage plus. Foin donc de l'optimisme béat : l'histoire d'un jeune garçon et de sa petite sœur tentant de survivre dans les horreurs de la guerre, et n'y parvenant pas au final, est souvent très émouvante. Très sèche, la narration suit un chemin qu'on sent toujours sur la crête : on est au bord du précipice, on y tombe bien souvent (la mort de la mère, l'égoïsme de la tante, la prise la main dans le sac de Seita qui vole, la maladie de Setsuko), on se relève difficilement et on continue à marcher sur le fil jusqu'à la tragédie. Cette pression constante rompt avec l'aventure de Robinson Crusoe un peu rêvée que s'aménagent ces deux mômes : au milieu des bombes et de la misère, ils se fabriquent un monde joli et paisible, se réfugiant dans un tunnel et parvenant à trouver les joies de l'enfance. Plaisirs simples et forts : des lucioles (joli symbole de l'éphémère de la vie, de la résilience, de la faiblesse des êtres face au monde), des bonbons aux fruits, des jeux.

Ça pourrait être mièvre et concon. C'est très beau. Surtout parce que ce monde, à cheval entre fantasme et réalité, est dessiné avec un réalisme très étonnant. Takahata ne recule pas devant les détails morbides (les asticots sur la cadavre de la mère, brrrr), et rend compte précisément de ce qu'a pu être l’atmosphère au Japon sous les bombes. Les décors, le rendu du feu ou des vrombissements d'avions, l'animation des personnages, leurs postures, les voix, tout est fait das une pâte crédible, jusqu'aux petits détails. Voilà un film qui a le courage de s'intéresser frontalement à un sujet peu traitée dans le dessin animé (la guerre, la mort), et qui le fait sans filtre ou presque, donnant à voir réellement l'horreur. Il dit même, et c'est intelligent, que la dissimulation, la fuite, ne sont pas des solutions pour lutter contre la mort : il ne sert à rien de vouloir la dissimuler aux enfants, elle reviendra toujours. D'où ma désolation d'apprendre qu'à l'époque ce film a été évité par les parents qui ne voulaient pas le montrer à leurs enfants. Tout comme Jeux interdits, auquel il fait penser souvent, ça pourrait pourtant être une excellente catharsis pour eux. En tout cas, moi il m'a touché, et s'il n'arrive pas toujours à se sortir complètement d'une construction un peu mélo, tant que c'est au service de cette belle émotion fragile, qui privilégie les petits riens, les sentiments très simples, je lui accorderai toute mon admiration cette fois-ci.

 

23 octobre 2026

Pepi, Luci, Bom et les autres Filles du Quartier (Pepi, Luci, Boni y otras chicas del Monton) (1980) de Pedro Almodovar

Second long-métrage de Pedro (a-t-il détruit le premier qui n'a jamais eu l'honneur de sortir en France ?) et sentiment indéniable que notre homme est encore en phase d'apprentissage. L'idée de départ n'a rien de bien original (un flic qui viole la voisine et qui bat sa femme, qui est-ce que cela étonne ?) ; mais elle permet tout de même au gars Pedro de livrer non seulement quelques scènes torrides de son cru mais également de montrer, thème suprême chez le cinéaste espagnol, des femmes qui s'émancipent. Ainsi, on a la joie d'assister à cette très pittoresque scène de la femme flic, Luci (forcément maso...) qui se fait pisser dessus dans la cuisine par une amie de notre héroïne (Carmen Maura as Pepi) qui se prénomme Bom (en réalisant le photogramme ci-dessus, j'ai malencontreusement fait apparaître le trucage qui ne se voyait pas à l’œil nu... ah, la magie du cinéma !) ; ou encore, puisqu'il en faut résolument pour tous les goûts, on a le plaisir de suivre une séquence de concours de bites, un vrai celui-là, pas une simple discussion entre types de droite qui prétendraient être, l'un après l'autre, plus extrémistes que ses voisins - un concours de bite, disais-je, où la taille comme la largeur sont judicieusement prises en compte. Au-delà de ces petits instants joviaux un brin au-dessous de la ceinture, Almo nous gratifie de quelques pubs dont il a le secret (des pubs pour des slips pour femme, permettant notamment de délivrer une bonne odeur à chaque pet - on attend toujours la commercialisation de cette pertinente invention) et de quelques morceaux de musique aux paroles d'un romantisme suranné ("♪ Je ne pense qu'à toi - parce que tu es une cochonne ♪"). Bon, quelques petites pièces de choix ; mais il faut tout de même bien reconnaître que le scénario demeure quelque peu décousu et que certaines scènes tirent en longueur étant même parfois filmées de façon techniquement hasardeuse (le flou terrible de la dernière scène pour n'en citer qu'un).

Sur le fond, on assiste quand même à des trajectoires qui tiennent au cœur du cinéaste, telle celle de cette femme de flic qui, délivrée de son homme et en couple avec une lesbienne dominatrice, se sent libérée (cela ne va malheureusement pas durer... elle a atteint un tel degré de masochisme qu'elle reviendra avec son flic...) ou celle de Pepi et Bom qui, en se rapprochant, semblent réellement s'épanouir. Le début d'une grande amitié cinématographique avec les femmes ? Pour sûr. Tout petit film mais déjà quelques jolies promesses trash et féministes.

 

23 octobre 2026

SERIE : Carrie de Mike Flanagan - 2026

Comment ? On ose aborder une nouvelle fois un de mes romans préférés de King, un qui a donné le chef-d’œuvre qu'on sait chez De Palma ? Je retrousse mes manches, prêt à en découdre, à traiter avec mépris les velléités de moderniser cette trame, à me désoler devant l'indépassabilité du film de palmesque... et me retrouve huit épisodes plus tard bien marri : force m'est de reconnaître que Flanagan a su assez brillamment prendre la relève, inscrire le petit personnage de Carrie dans le monde contemporain, lui faire endosser de nouvelles hantises modernes, symboliser en elle de nouveaux maux. Mieux : tous les épisodes attendus et mythiques de l'histoire sont là, il rend allégeance aux premiers créateurs avec beaucoup de respect, et il prolonge la réflexion sur le personnage jusqu'au monde d'aujourd'hui. Les fans de la première heure seront comblés, les petits jeunes qui n'y connaissent rien aussi : tout le monde st content. Dans le petit monde du fantastique grand public, Carrie est très agréable.

Revoilà donc notre fille zarbi, extraite d'un enfer familial suite à la mort de son père. Enfermée depuis toujours avec sa mère sans aucun contact avec l'extérieur, il lui faut apprendre à vivre dans le monde, et c'est peu de dire que celui-ci étant ce qu'il est, les obstacles vont être nombreux. Ses camarades de lycée se jettent comme des vautours sur cette fille qui ne fait rien comme les autres, préfère les bouquins au portable (qu'elle n'a pas), hurle de terreur face à ses premières règles (passage obligé de l'histoire), s'habille à la mode d'il y a 100 ans, et surtout possède une mère assez terrifiante qui considère le monde extérieur comme un énorme piège (ce en quoi elle n'a pas tort). Parmi les salopes qui la prennent en grippe et sont prêtes à lui en faire baver, il y a Chris, la biatch intégrale (formidable Alison Thornton) qui trouve l'outil de torture moderne parfait : les réseaux sociaux. Elle monte un compte destiné à dénigrer, insulter, humilier, menacer Carrie et ses proches. Riche idée qui mènera le lycée, puis la ville toute entière, au chaos. Car Carrie, on le sait, n'est pas une fille comme les autres : elle a développé des dons de télékinésie qu'elle va utiliser à des fins de plus en plus délétères. Le bal de fin d'année risque d'être sanglant...

Carrie est une cellule isolée, et elle est sa propre ennemie. Face à l'adversité, représentée par sa mère dominatrice, ses camarades toxiques, et surtout son propre corps qui évolue, elle ne peut répondre que par la seule arme qu'elle possède. Elle croit d'abord que c'est la gentillesse, mais comprend vite que dans ce monde, il faut n'avoir aucune pitié : son don se transformera en surpuissance, qu'elle va utiliser pour se venger de tout le monde. Sa métamorphose en femme adulte en passera par le chaos, la violence, le meurtre de masse. La géniale Summer H. Howell interprète avec panache ce bouleversement physique et mental : Carrie est avant tout un film sur l’adolescence, et la jeune comédienne lui donne une incarnation impressionnante. Face à elle, sa mère (Samantha Sloyan) est un personnage beaucoup plus nuancé que chez De Palma : une sorte de Mère Courage qui va jusqu'au bout pour prendre la défense de sa fille. Certes elle utilise des moyens très discutables, mais c'est une femme qui se bat pour ses valeurs (tordues). Dispensant gentiment quelques effets horrifiques, copiant soigneusement les passages géniaux du long-métrage de 1976, Flanagan filme tout ça avec une belle maîtrise, une efficacité indéniable. Mais c'est surtout dans l'écriture qu'il fait des merveilles : en synthétisant tous les maux du siècle autour du ravage des réseaux sociaux, il donne à Carrie une légitimité à déclencher le chaos : on est clairement de son côté, le personnage perd de sa monstruosité, devient presque une femme normale, aux réactions logiques. Même si la série n'est pas excellente de bout en bout (le dernier épisode trop démonstratif, l'octroi d'une camarade de jeu fictive qui est bien inutile, quelques intrigues secondaires en trop), on s'attache énormément à cette fille, et on la regarde ravager tout ce petit univers d'hypocrisie, de jalousie et de mépris avec une joie délicieuse. Adaptation moderne très réussie, qui écarte le débat de la seule intimité de Carrie au monde contemporain, honnêtement réalisée et addictive.

 

22 octobre 2026

São Paulo Sociedade Anônima (1965) de Luiz Sérgio Person

Le cinéma brésilien est décidément plein de ressources... en particulier dans les sixties. Person nous sert une œuvre où il met superbement en avant le poids que peut avoir une ville, et son développement économique, sur les épaules des individus - et ici, tout particulièrement d'un individu. Carlos, c'est son nom, est la personne dont on va suivre tout du long la trajectoire : ses amours, son taff, son épanouissement - ou point - dans cette ville en pleine effervescence. Dès la première séquence, filmée à travers une vitre, on assiste, muettement, à une engueulade entre Carlos et une femme. Scène glaçante par cette violence étouffée en plein cœur de la ville. Il part précipitamment de l'appartement en la laissant à terre, on le pense forcément un peu mufle... Impression confirmée lorsqu'on le découvre un peu plus tard filant une impressionnante série de baffes à une blonde qui lui a menti. Person, en effet, semble, en ce début de film, vouloir un peu brouiller les pistes (le montage n'est en rien chronologique puisqu'on y découvre rapidement, dans ce premier quart d'heure, toutes les femmes de la  vie de Carlos), une déconstruction narrative qui pourrait nous faire perdre un peu pied (à l'image justement de son héros dont son propre destin lui échappe ? Hum, peut-être). Mais après cette introduction aux allures de feu d'artifices qui part un peu dans tous les sens, le cinéaste va reprendre tranquillement le fil de la trajectoire de Carlos : son parcours professionnel drivé par l'une de ses connaissances plus ambitieuse que lui, ses amours plus ou moins contrariées et au final... cette fameuse joie de vivre, toute relative chez notre gars Carlos.

Il faut bien reconnaître que ces effets judicieux de montage (un peu surprenant au départ, mais qui nous perd jamais vraiment) ainsi que les constants mouvements de caméras pour coller aux basques, tout au long du film, de Carlos, sont particulièrement réussis pour illustrer les déambulations de ce personnage dans la fourmilière et le labyrinthe  de São Paulo... Une ville aux allures de "société anonyme" dans laquelle notre héros, personnage taiseux et assez froid, aimerait surtout se fondre, se faire oublier... Mais voilà, il y a toujours des individus autour de lui pour lui forcer un peu la main : il se retrouve manager d'une entreprise suite aux multiples magouilles (avec les banques, les contrôleurs du travail, les déclarations aux impôts...) de celui qui est devenu au fil des ans un ami ; il devient, également, assez jeune, le mari d'une femme - avec en prime un gosse... Seulement voilà, plus il reprend un par un les épisodes de sa vie, plus il a l'impression de s'être perdu lui-même en route... Un peu comme si, pris par la vitesse de la ville, par son développement tentaculaire, ou encore par les modèles de vie qu'on lui propose, il s'était oublié... Plus il prend conscience de l'hypocrisie, de la fausseté de son ami, plus il se rend compte des petites manœuvres secrètes de sa femme, et moins il a l'impression de contrôler sa propre situation, lui qui n'aime rien tant que la tranquillité. Le film nous fait rentrer dans un tourbillon de lieux, de personnages, de situations, livrant au passage quelques scènes d'une grande force (notre Carlos, un 1er janvier, qui craque - en explosant un bon nombre de bouteilles de champagne en pleine rue ; notre Carlos débarquant dans un immeuble dans un moment tragique ; notre Carlos, encore et toujours, perdu face à deux inspecteurs du travail ou en compagnie de deux jeunes femmes pas bégueules...), l'ensemble étant filmé dans un noir et blanc absolument somptueux. Bref, une réussite indiscutable, bluffante sur une ville, un temps, un individu - le nom du cinéaste est Person, à retenir plus que jamais.

 

22 octobre 2026

Hope (호프) de Na Hong-jin- 2026

Après les polars à l'orée du fantastique, Na aborde frontalement le fantastique, ou le merveilleux disons, avec ce film tonitruant et mouvementé qui arrive précédé d'une excellente réputation. Au bout des 8 heures (ressenties) de projection, je peux rétablir la vérité : Hope est sacrément mauvais. D'une plaisanterie de collégien immature, le cinéaste tire une interminable et moche aventure qui emprunte au pire du cinéma hollywoodien grand public (Avatar) et aux jeux vidéo. Pendant 45 minutes pourtant, on se dit qu'on est plutôt bien dans ce film : certes, ça sent le petit malin, certes on sent déjà que le bougre a des problèmes de timing, certes on se rend compte qu'on n'est pas dans un Pialat. Mais il y a de l'amusement dans ce film-catastrophe pour rire et on se laisse aller. Un flic donc est appelé pour une vache morte au bord de la route, et en deux-deux les événements s’enchainent : on se retrouve très vite au sein d'un petite ville dévastée par un monstre, avec notre policier qui court dans tous les sens, arrivant toujours trois secondes après le nouveau carnage. Na repousse sans arrêt la vision de l'alien, filmant les dégâts qu'il commet, et on aime ce suspense sans cesse remis à plus tard. Une fois la créature dévoilée, on commence à trouver le temps long avec cette poursuite qui s'étire, mais on continue à rigoler devant la sorte d'hystérie qui gagne le film, qui s'apparente à un cartoon dans ses personnages grossiers et ses scènes d'action too much. Au bout de cette longue séquence, on se dit "Bon, pas si mal" et on s'apprête à aller boire une bière, plus ou moins repu. Ah non, il reste 1h30. Ah ?

A partir de là, on va aller de mal en pis. Sans rien ajouter de nouveau à cette (non-)trame, le film délaye et se perd dans une traque des extra-terrestres dans la forêt absolument interminable. Non seulement l'humour est oublié, mais l'ennui devient total dans ces séquences de découverte de vaisseau spatial, d'attaques d'alien (toujours les mêmes), de poursuites infinies à cheval, en voiture ou à pied, toutes filmées pareil, toutes répétitives et chiantes. Dès qu'un alien explose, un autre arrive, et c'est reparti pour 20 minutes des mêmes plans. Tout ça dans une sorte d'emballement fou, qui ne prend jamais le temps de raconter quelque chose, qui ne se pose pas une seconde. Sauf à la toute fin, où apparaît une sorte de discours new-age immonde, et où les extra-terrestres, monstrueux et violents jusque là, se dévoilent tout gentils et humains au final (dans des effets spéciaux qu'il faut bien qualifier d'immondes). A part ça, c'est une partie de Super-Mario qui ne finit jamais, et dont on aurait perdu la manette. C'est con comme un pneu, ça ne raconte rien, c'est moche et sans idée de mise en scène, c'est même pas drôle ni divertissant ni effrayant ni excitant, c'est trop long de 2 heures, en un mot : c'est un bon vieux navet.

 

22 octobre 2026

LIVRE : Alaska de Fabrice Caro - 2026

Bon, on ne va pas se le cacher, on lit plus Caro par attachement au bonhomme que par réelle passion de sa prose, aussi futile qu'un petit grain de sable. Ses romans tombent à intervalles réguliers dans les bacs, tous aussi peu importants les uns que les autres, tous aussi flemmards les uns que les autres, mais, allez, tous aussi amusants les uns que les autres aussi.  Cette année, c'est donc Alaska, petit bonbon qui ne vous veut que du bien, qui se lit distraitement en passant l’aspirateur mais vous fait sourire plus souvent qu'à votre tour. Un auteur se voit offrir par sa famille un vélo d'appartement. Il n'en faut pas plus pour déclencher chez lui une angoisse non seulement liée au sport, mais aussi au vieillissement. Le début d'une sale période pour notre homme, d'autant que les ennuis s'accumulent : sa femme est partie, ses ventes ne décollent pas vraiment, et surtout un fan avec lequel il a pris un selfie s'avère être un néo-nazi, ce qui la fout mal sur les réseaux sociaux à l'ère des wokistes (Caro est beaucoup trop poli et gentil pour les citer directement, mais on sent bien que c'est là le nœud du problème). Dans la légèreté et le presque rien, Caro écrit donc son roman de la cinquantaine, et réalise le portrait minuscule et drolatique d'un homme en plein désarroi, à une sorte de tournant de sa vie. Pas besoin d'aller chercher très loin pour y voir un autoportrait à peine voilé : il y a chez cet auteur sans éclat, hypocondriaque et asocial, tout Caro, et tout ce qui rend rigolotes les situations qu'il invente avec imagination. Le bougre est bon pour décrire les petites emmerdes du quotidien (un cadeau qu'on nous a fait, qu'on déteste mais dont on ne peut pas se débarrasser pour ne pas vexer par exemple), pour monter des petites saynètes doucement absurdes qui virent au délire (ici un groupe de circassiens envahissants), pour trouver la formule marrante. Il suffirait peut-être d'un tout petit peu d'ambition pour transformer les romans de Fabcaro en monuments de drôlerie. Mais le garçon ne mange pas de ce pain-là, ne vise aucunement le prix Nobel et se contente de nous donner des textes à minuscule portée, qui font passer un moment sympathique et puis c'est tout. Sentiment d'ailleurs que l'auteur semble éprouver lui aussi : au bout de 200 pages, il en a marre, et appose le mot fin en plein milieu de son histoire, c'est bon, autre chose à foutre. On aurait peut-être droit à un peu plus...

22 octobre 2026

Deux Filles d'aujourd'hui (Career Girls) (1997) de Mike Leigh

C'est vrai je n'aime pas Mike Leigh... Mais sait-on jamais ? Non, on ne saura jamais. Dès les premières secondes, je me sens totalement déconnecté de ce jeu ultra apprêté, ultra affecté de Katrin Cartlidge et Lynda Steadman : leur accent, leurs intonations, leur rythme de phrase, leurs gestes, leur maquillage, tout sonne faux, tout semble surjoué ; je ne mets pas en cause leur capacité d'actrice, juste la direction de Leigh qui semble se plaire à tomber dans ces excès ; il laisserait apparemment une grande place à l'improvisation mais au lieu d'obtenir quelque chose de naturel, on ne voit que les fils de ces deux marionnettes... Qu'ajouter de plus quand il nous est totalement impossible d'avoir une quelconque empathie envers ces deux jeunes femmes réalisant leur petit numéro d'actrice ? Bon, allons, évoquons tout de même au minimum le contexte : deux jeunes femmes (d'hier) se retrouvent : elles qui furent collocs pendant plusieurs années (de véritables années de vache enragée, l'une souffrant notamment d'une maladie de peau assez ignoble) se retrouvent, joliment maquillées, habillées avec goût, souriantes... Mais toujours avec le même bagout et les mêmes tics de langage... Elles reviennent avec plus au moins de nostalgie sur leurs plans foireux (notamment de drague) et croisent, au cours de ce week-end, lelouchement, pardon, par pure coïncidence, trois-quatre personnes du passé. Certaines ont bien changé, dis donc, au moins dans leur apparence, d'autres sont toujours terriblement pathétiques... mais gentils.

Alors bon, je ne tirerai pas sur l'ambulance, je n'aime pas "l'univers général" mis en place par Mike Leigh, on ne va pas se refaire. Que pourrait-on sauver malgré tout ? Ces deux "filles", malgré des échanges vifs, malgré des paroles souvent crues, d'une sincérité parfois blessante de l'une envers l'autre, aiment à être ensemble... contre le reste du monde. Elles développent une certaine amitié, réciproque, comme si, malgré leurs différences, l'une était véritablement la seule à voir les qualités de l'autre - et vice versa. Derrière ce flux de paroles, derrière ces vannes incessantes, derrière un manque de contact physique, affectif entre elles, il y a un vrai attachement qui les relie. C'est, oui, sûrement la seule petite chose mignonne qui finit par se dégager de la chose. Pour le reste, on assiste à un vrai théâtre de marionnettes entre gens de peu (la spécialité de Leigh) dont les multiples tics sonnent malheureusement affreusement tocs. Not for me - allez, au leigh.

 

21 octobre 2026

La Femme au Couteau (1969) de Timité Bassori

On reste en Afrique avec ce film ivoirien sauvé des eaux (Lucas via sa fondation, Scorsese via the FFWCP...) : une œuvre peut-être parfois un peu bancale au niveau de la forme (interprétation un peu approximative, plans flous, montage pas toujours au cordeau, maquillage un poil léger au niveau des postiches...) mais diablement malin au niveau du fond ; la toute première scène est en soi purement hitchcockienne avec cet homme prenant tranquillement sa douche soudainement assaillie par une femme pointant un couteau ! Attaque virulente d'une femme jalouse ou simple hallucination ? C'est plutôt cette deuxième option qui semble juste et notre héros d'aller voir un marabout pour tenter de comprendre les raisons de cette vision... Cette femme est-elle un ange-gardien un peu trop démonstratif, s'agit-il d'un "double féminin" habité par la jalousie, notre homme n'aurait-il pas tout simplement besoin de repos ? On ne sait trop ce qu'il en est... Intervient alors une parenthèse assez "osée" : un jeune enfant est troublé par l'apparition en pleine rue d'un type en costard ; on suit alors le parcours de cet homme qui a suivi des études en Europe et qui peine quelque peu à atterrir dans son pays d'origine : il se fâche avec ses amis dès qu'il boit un peu et qu'on le prend de haut, a des visions systématiques (il s'imagine avec une femme)... il finit par passer aux yeux du quartier pour un véritable schizo avant d'être enfermé... Est-ce un parent de notre héros (qui aurait ainsi hérité d'une tare familiale), un rêve teinté de surréalisme (la répétition de la scène où l'enfant voit débarquer l'homme en costard dans la rue marque les esprits), un cauchemar éveillé... On ne sait trop sur quel pied dansé... Lorsque la parenthèse se referme, notre héros, lui, se met à fréquenter une femme - mais l'image de cette femme au couteau continue de l'obséder... But why ?

Sous des dehors un peu simplistes et des tramettes peu courtes en bouche (le film dure moins de quatre-vingt-minutes) se développe une histoire hallucinée qui finit par faire sens... Le récit cauchemardesque de cet "homme au costard" qui se doit constamment de jongler entre ce passage studieux en Europe et sa difficulté à vivre en Afrique (thème souvent débattu lors de discussions qui ont lieu autour de lui) et ces visions marquantes de "la femme au couteau" qui hantent tout du long notre héros finissent progressivement par s'expliquer... Lorsque notre héros se rend compte que cette femme au couteau n'est autre que sa mère s'ouvre tout un réseau de signification autour de ce trauma d'origine et des visions cauchemardesques de l'homme en costard : ce trauma d'enfance, ce trouble qu'il continue de ressentir, rend parfaitement compte de la fissure qui s'est propagée au niveau de sa propre identité dans cette Afrique post-coloniale : l'influence de l'ex "mère-patrie" reste d'ailleurs évidente (dans la musique comme dans les fringues) et continue de marquer notre héros fortement  perturbé. De nombreux points du scénario s'éclairent alors et, malgré les quelques maladresses au niveau de la forme, le film, en liant finement, pour ne pas dire de façon aiguisée, poésie symboliste et culture traditionnelle, influence occidentale et pression locale, s'avère des plus tranchants. Bien vu. 

 

21 octobre 2026

Dao d'Alain Gomis - 2026

Ne cherchez plus, j'ai trouvé le plus grand film de 2026. Il y a tout ce que j'aime dans les 3h05 de Dao, c'est-à-dire rien d'autre que du cinéma. Pas de scénario alambiqué, pas de thème, pas de rebondissements : rien que la vie qui bat, l'énergie qui circule, les corps qui bougent. Pourtant, le film n'est pas une expérimentation vaine et purement formelle. On croise là-dedans de magnifiques personnages, des bribes de début de fiction, des plans documentaires sublimes, des tas de choses qui vous rentrent immédiatement dans la rétine. Tout ça autour du sujet du cérémonial. Ça s'articule en effet autour de deux événements aussi éloignés géographiquement que sentimentalement : d'un côté un mariage, célébré en France, où la joie, la danse, l'amour, la réconciliation, mais aussi l'alcool, les petites rixes et les tensions forment le ciment de l'extraordinaire fièvre à laquelle on assiste ; de l'autre côté, l'enterrement du père, effectué cette fois-ci dans un petit village de Guinée : les rituels, les bizarres gestes et chants, rattachent ici le film au documentaire ethnologique à la Rouch. Ce qui relie les deux : la curiosité d'assister à une cérémonie, l'une moderne et joyeuse, l'autre ancestrale et douloureuse. Mais les relie aussi le présence de cette génialement photogénique comédienne, Katy Correa, mère célibataire dont on sent qu'elle sort de nombreux combats. Sa présence tour à tour confiante et curieuse, fait le lien entre ces pays, ces moments de vie, ces énergies. 

Le film jongle sans complexe d'un lieu à l'autre, d'une temporalité à l'autre. Et même d'un milieu à l'autre, puisqu'il mélange comédiens amateurs et professionnels, images documentaires et fiction, scènes écrites et scènes improvisées, plans saisis sur le vif et plans très composés. Et même d'une "métaphysique" à une autre, puisque vie et mort, modernité et prosaïsme sont indissolublement liés. Il semble construit sur un seul mouvement le long de ses trois heures, et ce mouvement est d'une énergie hypnotique. On se rappelle les grandes heures de Abdellatif Kechiche, seul jusque là à avoir su aussi bien saisir les mille fictions possibles qui naissent le temps d'un mariage, à avoir su trouver cette énergie très particulière, entre ivresse et joie, mélancolie et danse échevelée. Gomis trouve cette magie à son tour, multipliant les personnages en un seul souffle, montrant mille petites histoires au sein de la grande (celle d'une famille qui se réunit, avec les enfants, les vieux, les ex, les gens qui ne se parlent plus, les invités qui ne connaissent personne, etc.). Il montre plein de débuts de fiction possibles : deux amoureux qui se retrouvent, un oncle qui ne donne plus de nouvelles et revient avec sa copine enceinte jusqu'aux dents, deux potes qui en viennent aux mains. Mais il ne pousse jamais au bout, se contentant de montrer que la vie est construite sur ces petites fictions. C'est sublime : on a l'impression que la vie toute crue et simple nous est donnée à regarder, dans son plus nu appareil. 

En contrepoint, donc, les images de la cérémonie de deuil en Afrique arrivent comme un autre angle pour creuser le thème du rite, des gestes à suivre pour accomplir le cérémonial. Impressionnants plans complètement dépaysants où les vieux du village, puis les enfants du mort, s'inclinent devant la statuette le représentant, portée par des gusses qui semblent mus par la magie. On est en plein dans ces petits films miraculeux que Rouch avait su ramener jadis, une manière encore ancestrale d'accomplir les grands événements de la vie. Les notes de jazz sublimes du grand Abdullah Ibrahim donnent un côté hanté à ces scènes miraculeuses. Enfin, pour compléter le tout, Gomis filme également les séances de casting, où les comédiens s'enchainent avec plus pu moins de brio : manière d'ancrer un peu plus Dao dans le réel, dans le matériau de la vie, et manière aussi de montrer qu'entre le cinéma et la vie, la frontière est floue, qu'il s'agit avant tout donc de filmer des cérémonials, et que le cinéma en est un. Ce film est chargé d'une émotion incroyable, en dépouillant le cinéma de tout artifice, en se montrant tout nu, chargé de fièvre, d'amour et de sagesse. Génial.

 

21 octobre 2026

LIVRE : Shanghai, cinq heures quarante d'Ada Walter - 2026

Traversée de Shanghai par un expat en plein désarroi : les mémoires de Shang ? Non, le premier roman d'Ada Walter, fine connaisseuse de la ville chinoise, qui nous offre une magnifique promenade tourmentée, hantée de fantômes, dans la cité tentaculaire, bruyante, chaotique et contradictoire. Il faut dire que le narrateur de Shanghai, cinq heures quarante n'a pas tout à fait la conscience tranquille : poursuivi par la justice (mais peut-être s'agit-il d'un accès de paranoïa de sa part) et tourmenté par une rupture avec la femme qu'il a aimée et qu'il a entrainée dans cet exil, il profite d'un trajet entre les deux aéroports de Shanghai pour faire une sorte de bilan de sa vie solitaire à ce moment X. Cette traversée de son état va de paire avec une traversée géographique, et on suit précisément, le cheminement du taxi ou ses errances à pied d'un point à un autre, les remous de la ville épousant les méandres de son esprit. L'écriture méandreuse se trouve de fait pleinement au service de cette trame errante, aussi bien visite d'une ville complexe et multiple qu'autoportrait en homme perdu au bout du monde dans une société dont il se sent toujours étranger. Les phrases longues, soigneusement ponctuées, dans lesquels on pense se perdre avant de se retrouver tout à coup sur ses pieds, fabriquent une symphonie moderne qui va parfaitement non seulement avec l'ambiance mais aussi avec l'architecture folle de Shanghai. Walter réussit parfaitement, autant dans la narration que dans le style, à faire la balance entre l'espace intérieur du narrateur et son déplacement extérieur. Vrai labyrinthe de mots et de champs sémantiques variant les registres, le texte est franchement assez virtuose : il ne se passe rien ou presque, puisque le cheminement du gars est sans cesse empêché et piétine la plupart du temps, et pourtant on est entrainé par ce flot de pensées et d'impressions. Se dessine le portrait d'un homme effacé à force d'exil, qui se perd lui-même ("mon propre visage dans le miroir n’apparaît plus."), et une sorte d'anti-guide de voyage, à la fois dégouté et amoureux de Shanghai. Très réussi. (Gols 10/10/2026)

 

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Alors, une première petite mise au point (mais je l'ai dit dix mille fois à Gols mais il fait toujours la sourde oreille) : je ne fus point "expat" comme le personnage principal de ce récit mais "en contrat local", ce qui change pas mal de choses - ne serait-ce, au hasard, que le type de travail occupé et le salaire afférent. La seconde chose que je voulais juste préciser c'est que le héros vit désormais à Singapour après s'être fait lourder, lorsqu'il était encore à Shanghai, il y a une dizaine d'années ; en escale à Shanghai entre Singapour et Tokyo, il tente donc de faire le point sur sa vie d'expat parmi les expats, sur ses légers problèmes de taff (il semblerait que dans les boîtes de conserve d'ananas dont s'occupe son entreprise, il n'y ait pas que des ananas), sur cette ville qu'il traverse comme un fantôme ou encore sur sa propre vie devenue elle-même fantomatique.

 

Alors bien sûr, difficile, dès le départ, de ne point sourire devant certaines anecdotes : ces chauffeurs de taxi qui s'endorment après "une journée de travail de trois jours en continu" (la rambarde de la gaojia, frottée sur plusieurs mètres par ma portière, m'a notamment permis de faire remarquer au chauffeur qu'il s'était véritablement endormi), cette eau qui devient noire dès qu'on se rince le visage (tiens, me rappelais pas d'avoir mis du mascara ce matin), autant de petites notations qui font forcément automatiquement remonter quelques souvenirs à tout ex shanghaien. Mais je vais finir par m'épancher, cela n'intéresse personne : revenons donc à ce récit joliment conté qui évoque les affres de l'âme de son héros ; si le portrait de cette vie d'expat à la con à Singapour est d'une morosité terrible (elle tourne en rond et on s'en lasse également assez vite), dès que le personnage principal décide de sortir du taxi à mi-chemin de son trajet et de reposer un pied dans ces rues de Shanghai, le récit s'anime enfin. Le héros, autant hanté par les souvenirs de cette ville que par le fait de l'avoir connue au côté de son ex, nous fait sentir son pouls : ces restaurants crasseux mais souvent délicieux, ces salles de jeu enfumées dans lesquelles il ne fait pas forcément bon de se perdre, ces rues constamment envahies de gens, ces chats errants (que l'on peut malencontreusement manger le soir même dans sa rue en brochettes - mea culpa), ce Bund, surplombant ce fleuve boueux, "sous-plombant" ces tours hallucinantes de Pudong, ce Bund, donc, sur lequel on se surprend à redevenir chaque fois qu'on le foule un éternel touriste... Une halte qui ravive une foule de souvenirs pour le meilleur, un peu, mais aussi pour le pire... Car très vite notre héros va reprendre le fil de ses pensées et faire le constat qu'il s'est d'abord perdu dans cette ville (cette soirée sur un bateau où il connut les "sommets" avant la chute...), puis qu'il y a perdu sa compagne, et qu'il a fini, en restant sur ce continent asiatique en occupant ce drôle de job de "faire-valoir", par sûrement perdre son âme. Gols l'a déjà souligné, le flot continu de phrases juxtaposées possède une véritable énergie tout en donnant l'impression que le personnage principal finit par se laisser submerger, pour ne pas dire par se noyer, dans ce flux incessant de vagues souvenirs et d'impressions en vrac. Oui, c'est tout à fait réussi. (Shang 21/10/26)

21 octobre 2026

LIVRE : Scène - Mémoires (Scene. A memoir.) d'Abel Ferrara - 2026

S'il est un cinéaste dont on est curieux de lire les mémoires, c'est bien Abel Ferrara, lui qui traversa toutes les années bling-bling-trash-punk des années 80, s'essaya à toutes les substances illicites du marché, fréquenta aussi bien les strip-teaseuses de Brooklyn que les stars de cinéma, sut comme personne mêler religion, sexe et violence, et réalisa, pour tout dire, quelques chefs-d’œuvre et quelques navets à égales proportions. On ouvre ce livre avec en tête la diction si particulière du bougre, son humour et son caractère jusqu'au-boutiste : on y trouvera tout ça, et plus encore. Scène est un livre débraillé, qui ne s'encombre pas de style ou de construction, écrit visiblement au fil de la plume (et d'ailleurs corrigé par un certain Timothy Ferris, à peine cité dans les remerciements), bien à l'image du clochard magnifique qu'est Ferrara. On n'y trouvera pas de notes de mise en scène, d'indications techniques pour comprendre son cinéma, de réflexions pointues sur la direction d'acteur ou la place de la caméra. Mais en lieu et place, on traversera tout un état d'esprit, une façon de regarder son époque, un portrait du New-York underground absolument délicieux. Ferrara trace son chemin au milieu des gangsters, de la drogue, des boîtes interlopes, avec la volonté bien ancrée de faire du cinéma, quoi qu'il en coûte. Ses modèles : Kubrick, Scorsese ; ses armes : son absence de scrupules (s'il faut faire un porno ou un film d'horreur, s'il faut engager la femme d'un mafieux, s'il faut abreuver un acteur d'alcool pour obtenir quelque chose, amen) ; son remède pour tenir : la coke et l'héroïne, dont il abuse hors de tout contrôle, et qui est le film rouge de ce livre sous influence. 

 

Il en ressort le portrait d'un cinéaste obsédé par la réalisation de ses rêves. Chacun de ses films, soigneusement raconté par le biais des galères par lesquelles sa réalisation est passée, est une obsession chez lui, que ce soit le premier (un porno, Nine Lives of a wet pussy) qui l'a lancé dans le milieu, ceux qui l'ont propulsé vers le succès (King of New-York : très belles pages sur l'amitié qui le lie à Walken ; Bad Lieutenant : déclaration de dévotion envers Keitel), ceux qu'il regarde avec défiance (Bodysnatchers, sa seule incursion dans le cinéma mainstream), ou ceux qu'il adore (The Funeral, Mary, Welcome to New-York, Pasolini). Il les aborde tous avec le même enthousiasme, le même souci de rentrer dans l'histoire du cinéma. On adore cet entêtement, cette façon de ne rien céder ni au succès ni aux difficultés. Avec lucidité et honnêteté, il raconte aussi les films ratés à cause de son addiction à la drogue (Snake Eyes, Christmas), les amours peu glorieuses avec des prostiputes ou des starlettes de passage, et le récent assagissement de sa vie. Le tout dans une langue énergique, décomplexée, au travers de courts chapitres enlevés. On n'apprendra pas grand chose sur l'artiste et son travail ; comme beaucoup de livres de souvenirs, celui-ci semble être une prise de notes plus qu'un vrai livre construit ou une introspection très profonde. Mais sur le milieu new-yorkais underground, sur la pugnacité d'un cinéaste qui se sait artiste, sur les 1000 acrobaties qu'il faut faire pour financer un film, sur les alliances parfois douteuses et les luttes contre soi-même, ce livre est un témoignage précieux. Attachant. 

20 octobre 2026

Paradis perdu d'Abel Gance - 1940

La filmographie de Gance, surtout après la fastueuse période du muet, va de cimes en abysses, et je crois bien qu'on est avec Paradis perdu plutôt dans les deuxièmes. Bon, déjà, c'est un mélodrame bien poisseux, un qui vous colle aux dents et vous laisse des petits bouts de gris entre les gencives, et ce n'est pas mon genre préféré. Ensuite parce que ce film semble avoir été victime d'un syndrome étrange : soit il est super mal écrit, et pratique l'ellipse béante de façon beaucoup trop acrobatique ; soit il durait 8 heures à l'origine, et Gance a été obligé de sabrer pour arriver aux 105 minutes. En tout cas, difficile de suivre cette fresque, beaucoup trop rapide et trouée. Un homme disparaît lors d'une scène et on le retrouve la scène suivante ; il est inconsolable suite à la mort de sa femme et boum le voilà amoureux ; il devient clochard et juste après grand couturier ; il refuse de renoncer à la peinture et on ne le voit plus jamais le pinceau à la main... Bref, c'est très mal raconté, si bien qu'on est parfois obligé de revenir en arrière pour voir si on ne s'est pas endormi en cours de film. Comme en plus, il ne fait pas partie des grands moments d’expérimentation de Gance, qui livre ici une mise en scène sans grand éclat, nous voilà bien marris.

Pierre (Fernand Gravey) rencontre Janine (Micheline Presle). Coup de foudre, entente parfaite, le soleil brille, les cœurs flamboient, et le mariage est sans tâche. C'est la première partie du film, la plus jolie parce que la plus simple. Il y a dans la description de ce bonheur parfait une vraie joie, partagée par les comédiens qui sont tout sourires et toute rigolance. On a même droit au personnage très secondaire d'un amoureux de l'ombre joué par le toujours génial Robert Le Vigan, ou à la lumineuse Elvire Popesco en contrepoint raisonnable à la folie amoureuse des personnages. Les ambiances très lumineuses, les atmosphères de fête, les seconds rôles truculents, tout ça fonctionne très bien : ça ne raconte rien, sauf le bonheur, et c'est parfait. Malheureusement, ces scènes idylliques se déroulent en été 1914, et boum, la mobilisation vient interrompre l'idylle. Dès lors, Gance va enfoncer la tête de ses personnages sous l'eau saumâtre du destin, se vautrant plus que de raison dans un sentimentalisme mal senti qui va ruiner nos belles espérances. 

Dès que Pierre part au front, le film s'effiloche, et Gance a beaucoup de mal a tenir le cap de ce scénario un peu miteux. Malgré les larges trous de la narration, on s'ennuie à voir notre homme se frapper le front face à l'adversité. Gravey est bien moins bon dans le grave que dans le léger, la chanson-titre passe 3114 fois, les rebondissements sentent l'artifice. Bref, c'est raté, très terne malgré parfois de jolis mouvements de caméra souples, et lisse comme un roman-photo. 

20 octobre 2026

LIVRE : Rendez-vous sur l'autre rive (See You on the Other Side) de Jay McInerney - 2026

Si comme moi vous avez été ébloui dans les années 90 par 30 ans et des poussières ou Bright Lights Big City, puis avez laissé tomber McInerney dans les années 2000, j'ai de quoi vous procure une dose de nostalgie bien puissante. La lecture de Rendez-vous sur l'autre rive devrait en effet vous replonger dès la première page 35 ans en arrière. Le bougre n'a pas changé une seule de ses caractéristiques stylistiques, et on a réellement l'impression de lire un livre des années 80 en lisant ce roman, du coup délicieux. Un roman pour boomers, je veux bien, mais un roman qui vous rappelle brusquement pourquoi on a aimé McInerney jadis : le sens du détail, l'élan narratif, une manière d'ancrer fortement les personnages dans l'actualité (si bien qu'on peut lire la saga des "Calloway" comme on lit un journal de l’époque, avec ses grandes tragédies et ses nouvelles fraîches), une souplesse irrésistible dans les dialogues, un humour un brin amer, des personnages attachants parce qu'ils nous ressemblent. Il y a tout ça dans le plaisir qu'on prend à ce nouveau (et dernier de la série) livre, peut-être moins à longue portée que jadis, mais tout de même fascinant.

 

Les Calloway sont aujourd'hui soixantenaires, accusent les ravages de l'âge (le cancer), l'amertume et la nostalgie d'un temps qui n'est plus, et le désarroi de voir leurs enfants grandir dans un monde qu'ils ne comprennent plus vraiment. Ils se réfugient dans des plaisirs plus simples qu'avant, la nourriture, le vin, la littérature, alors que leurs enfants éprouvent à leur tour les angoisses de la contemporanéité, des amours difficiles et du libéralisme américain. Au rang des fléaux qui jalonnent ce livre, il y a bien sûr le Covid, que Russell n'arrive pas à envisager comme dangereux ; il y a la maladie, qui frappe tout à coup Corrine et qui donnera quelques-unes des plus belles pages du récit ; et il y a Trump, symbole de ce que ces démocrates bourgeois ont toujours conspué. McInerney regarde ses petits personnages se débattre dans ce monde complexe et surprenant comme on regarderait des Sims : une tendresse et une minutie dans la description du quotidien d'une famille américaine aisée dans les années 2020, tantôt en empathie avec elle , tantôt la critiquant tendrement, mais toujours en tentant de la comprendre, y compris dans ses défauts et ses tics de classe. Il est le meilleur pour observer le monde tel qu'il est, tel qu'on le lit en filigrane dans les journaux, pour donner des exemples concrets de ce que les grands mouvements mondiaux (l'écologie, la politique, la maladie) font aux êtres. Les Calloway sont archétypaux de la classe aisée américaine, et pourtant on se reconnait dans leurs petites aventures ordinaires (les amours, les tromperies, les échecs professionnels, les gloires, la mort...). C'est grâce à l'acuité de l'auteur, à son naturalisme teinté d'humour, à son goût pour le détail qui fabrique des personnages crédibles, attachants, qu'on croit connaître. Il délègue avec ce livre la responsabilité du monde à la génération suivante, en vrai boomer qu'il assume d'être. Une manière de clore son cycle sur une note crépusculaire qui peut évoquer aussi bien Joyce que Capote : un roman très doux et très précieux. 

19 octobre 2026

Un bon petit Soldat (2026) de Stéphane Brizé

Un petit tour au bien sympathique festival international du film de la Roche sur Yon pour capter le dernier Stéphane Brizé récompensé du prix du scénar à Venise. On retrouve, avec une certaine joie, ce qui fait tout le talent de Brizé : une description au cordeau de ce monde du travail qui se délite (management, ressources humaines, communication - j'ai épuisé tous les mots vulgaires sur le thème), de l'humour (cet "happiness manager" (putain, le monde va mal) a tordu la salle), et une ultime pointe d'émotion pour vous scier un tendon sur le fil : Brizé est en forme et ses deux interprètes sont d'une justesse terrible : Lindon, président d'entreprise beau parleur campe un salaud absolu, et Alba Rohrwacher, manager en RH bosseuse et pugnace, devra faire attention à ne pas être un peu trop tendre dans ce monde de loups...

Deux trames se développent en parallèle : Alba, jeune recrue dans une compagnie d'assurance, découvre qu'une de ses employées est victime d'un harcèlement toxique de sa boss - un enregistrement a été effectué qui révèle toute la violence de ses propos ; Alba, après en avoir fait part à son supérieur indifférent à la chose, essaie de régler le problème. A ses risques et péril. Alba doit également gérer son fils qu'elle a en garde alternée... De plus en plus prise par son travail, elle demande à son ex d'assurer la garde plusieurs semaines de suite et peine à garder son calme quand son fils échoue à faire ses exos de maths. Si elle fait preuve d'un certain sens des valeurs dans son taff (mais est-ce le plus important dans ce monde du travail où le sens des valeurs à moins de sens que la valeur-ajoutée d'un salarié ?), elle perd un peu pied sur un plan perso... Sera-t-elle malgré tout récompensée pour son investissement personnel et parviendra-t-elle à aider son fils ? Le suspense est rugueux. Alors oui, les ficelles scénaristiques sur ce qu'elle doit assumer dans son travail (où elle est constamment sous pression) et la pression (constructive ou non ?) qu'elle met sur son fils sont de plus en plus visibles à mesure que le film avance ; c'est sans doute la petite faiblesse de la chose. Bienheureusement, disions-nous, l'interprétation subtile de Rohrwacher et Lindon et surtout l'humour qui court tout du long du film (et ce malgré des situations tendues...) sont les deux gros points forts de la chose : Lindon, qui en deux mots, calme ses troupes comme des petits moutons, ou cet "happiness manager", qui avec son grand sourire, infantilise à mort l'ensemble des employés n'ont de cesse de faire courir dans la salle de nombreux petits rires sarcastiques. Brizé trouve ainsi un équilibre loin d'être évident entre ce milieu terriblement destructeur humainement et le grotesque de certaines situations (affreusement drolatiques...) où l'humain courbe l'échine. Une fois tous ces rapports de force mis en place, Brizé déroule sa petite machine scénaristique jusqu'à la rupture. Et c'est une nouvelle fois, disons-le, parfaitement huilé et efficace. Un bon petit soldat... qui monte courageusement au front : reste juste à savoir s'il sera sacrifié sur l'autel du travail moderne... A voir. Terriblement dans l'air de notre temps un brin chaotique. Judicieux et plutôt réussi, donc.   

 

19 octobre 2026

LIVRE : Un Diamant sous les Gravats de Luz - 2026

"Après le 7, mon monde intérieur, celui qui est tapissé de certitudes, s’est effondré. Plus exactement : au creux de l’enveloppe que je nomme mon corps, il n’y a plus eu d’organes, de réseau nerveux ou de viscères, mais un très large cratère. En quelques minutes, tout s’est écroulé. Au fond du cratère, on peut apercevoir des livres, de poche, d’art, d’occasion, des bandes dessinées défoncées, maculées, aux pages arrachées, chiffonnés, pourries, puantes, des disques, CD, vinyles, rayés, gondolés, fondus, aux pochettes éventrées, explosées, délavées,
des amplis démontés, une chaîne hi-fi réduite en pièces, tout comme les platines vinyle et CD, des posters arrachés, des étagères foutues par terre, des pans de mur mitraillés, des bibliothèques réduites en miettes, des albums photo couverts de boue, piétinés, des dessins mâchés, digérés, recrachés, tartinés de bile, des souvenirs bousillés, démolis, dont le moindre morceau est souillé, broyé, calciné, des sexes arrachés, des sourires écorchés, des rires tus, tués, un passé assassiné et un présent agonisant."

 

Cette collection originale d'une nuit au musée vécue par un écrivain, un artiste est décidément souvent passionnante - et j'en ai lu au moins deux, autant dire que je peux me poser maintenant en connaisseur. C'est cette fois Luz qui s'y colle, l'ex dessinateur de Charlie Hebdo trouvant dans le chantier et la rénovation de Beaubourg l'opportunité d'évoquer son propre chantier "intérieur" qui, depuis plus de dix ans, l'affecte ; les attentats du sept janvier auquel il a miraculeusement échappé (de l'intérêt primordial des grasses mat') lui ont fait perdre la plupart de ses amis, de ses camarades de longue date... Alors oui, bien sûr, le désert des couloirs qui pourrait faire écho à son propre désert affectif, la multitude des caisses dans lesquelles se retrouvent les œuvres d'art qui pourraient faire aisément penser à des cercueils (...), autant de parallèles que Luz pourrait exploiter, le temps d'un croquis, pour illustrer sa psyché. Et il le fait. Mais bienheureusement ce petit livre déborde rapidement ces simples pensées quelque peu morbides. Oui Luz semble enfin avoir pris suffisamment de distance pour tenter d'évoquer avec tact cet épisode des plus tragiques de sa vie. Mais, rapidement aussi, il en vient à évoquer ses meilleurs souvenirs, des instants de légèreté, de gaieté, de connivence avec ses amis disparus. Et, en même temps, cerise sur le gâteau, Luz s'avère un fin connaisseur de Beaubourg, de l'art contemporain (en particulier de l'expressionnisme - je suis perso imprenable sur Otto Dix, enfin bref...) et il en parle là aussi avec une grande fluidité et une véritable émotion - sans chercher à jouer les experts, les commentateurs lourdingues. Du coup, cette nuit blanche à Beaubourg en sa compagnie se déroule avec la même magie qu'un rêve éveillé. Luz erre dans ces salles aux murs plus ou moins nus, croque les choses les plus simples, des objets, des outils là abandonnés comme on abandonnerait des espoirs et n'a de cesse de remonter le fil ténu de ses souvenirs, le menant à là une anecdote piquante avec l'un de ses anciens comparses ou ici à une évocation d'un tableau, d'un artiste, des plus signifiantes, des plus marquantes à ses yeux. Sous ses faux airs de dilettante, on découvre une personnalité des plus riches qui nous fait l'honneur d'entrouvrir avec une belle simplicité la porte de son intimité, de ses blessures, de ses coups de/au coeur.  Un diamant aussi finement taillé qu'une pointe de crayons de bois.  

17 octobre 2026

Blue Heron (2025) de Sophy Romvari

Blue Heron est un film difficilement cernable, à l'image finalement de son personnage principal : atteint en particulier de troubles de l'opposition (comme dorénavant la majorité de mes élèves en sixième - ok, j'en rajoute), l'adolescent fait vivre des heures troubles à sa famille ; celle-ci, composée outre des parents de quatre enfants, s'est récemment installée sur l'île de Vancouver ; ils semblent vouloir ouvrir un nouveau chapitre dans leur vie ; seulement voilà, l'ainé des gamins, ce Jeremy (Eddik Beddoes - en aurait-il trop fumé ?), n'est jamais le dernier pour les inquiéter ; disparition soudaine lors d'une virée à la mer, vol dans des boutiques voisines et retour à la casa menottes au poignet, acrobaties dangereuses sur le toit de la maison, refus d'obtempérer et résistance face au pater démuni, en deux mots reliés par un tiret et un adjectif : un casse-couille royal. Mais avant tout (oui, oui, il y a bien sûr une dimension clinique terrible), un gamin atteint d'un trouble (il passe son temps à dessiner des cartes mais personne semble vraiment capable d'approcher son mode de fonctionnement cérébral, de s'y repérer) que ses parents tentent au mieux de gérer... Pas toujours facile, surtout qu'il y a trois autres bambins dans la maisonnée qu'il ne faudrait point mettre en danger.

Pendant la première heure, Romvari, à l'aide de cette caméra flottante, décadre à l'envi, tentant de capter ce qui s'apparente à des souvenirs d'enfance : Jeremy est en effet perçu par le regard de sa sœur, Sasha, qui semble essayer d'évoquer ce lointain passé ; des souvenirs qui semblent survenir comme des vagues, alors même que l'état d'esprit de ce frère reste opaque ; on apprécie ce sentiment qui finit par transparaître de ces images : difficile de recoller les morceaux de ce passé, au diapason finalement de ce personnage qui semble avoir bien du mal à recoller mentalement les siens. Romvari a suffisamment de talent pour nous donner l'impression qu'il s'agit là en quelque sorte d'images volées, ou pour le moins d'images volées à sa mémoire plus ou moins déficiente. Le film, apparemment largement autobiographique, change quelque peu de cap dans son dernier tiers en mettant en scène cette petite Sasha devenue cinéaste... Après avoir interrogé une panel de spécialistes sur cette fameuse question des troubles mentaux (vingt ans plus tard, en sait-on plus sur la question ? mouais, peu probant...) Sasha se rend dans sa famille... qui en est restée là où on l'avait laissée vingt ans plus tôt : lorsque cette mère, la mort dans l'âme, avait décidé de confier son enfant aux services sociaux ; Sasha vient là pour leur apporter une sorte de soutien moral "a posteriori" - comme si le film possédait plusieurs couches d'onguent : guérir ses propres blessures en retrouvant ce temps auto-fictionnel fragile, disparu, guérir les éventuelles blessures de ses proches sur un mode plus fictionnel - mais tout autant sensible, tout autant troublant. Film sur le fil du rasoir qui, surtout dans sa première partie crée une atmosphère délétère presque palpable... Troisième clin d’œil appuyé à l'ami Bastien - car troisième judicieux conseil : un hat trick.  (Shang - 22/06/26)

 

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Un film tout en délicatesse, c'est vrai, sur cette famille qui se construit vaille que vaille autour d'un trou béant : cet adolescent indomptable, imprévisible, dont les comportements échappent à toute logique, à toute morale. La bonne idée est d'avoir fait raconter cette histoire par la petite fille de la famille, enfant à la fois du côté de ses parents pour ce qui est de la stupeur face à ce garçon, et du côté du garçon lui-même : la part d'enfance de Jeremy est toujours là, il a toujours un pied dans le domaine de sa sœur. Par la candeur, la lumière de ce regard enfantin, le film gagne une douceur et une sagesse qui démentent son propos, plutôt dramatique. Le brusque revirement du passé raconté par une enfant aux agissements de cette enfant une fois adulte est culotté et très judicieux : le film se change peu à peu en quasi-documentaire, asséchant son style, ôtant le côté sentimental de la chose pour se consacrer à des tentatives d'explications de ce comportement asocial du gamin. Très beau travail d'entremêlement du passé et du présent, qui donne de superbes séquences en terme de cinéma : quand l’esthétique presque édenique du passé (magnifiée par la petite fille) rencontre la froideur de l'analyse, on obtient quelques plans très beaux. Le film dégage une douce mélancolie, non seulement parce qu'il restera face au mystère de ce gamin que personne ne sera parvenu à comprendre, mais aussi parce qu'il déploie une ambiance solaire, nostalgique du meilleur effet. Mise en scène intelligente qui questionne l'opacité des êtres et la puissance du souvenir, acteurs délicats, quelques petites audaces formelles : Blue Heron est très touchant.  (Gols - 17/10/26)

 

17 octobre 2026

Garance de Jeanne Herry - 2026

Vous me trouvez tout étonné d'avoir fonctionné à un film psychologique français "à sujet", mais le fait est : Garance m'a doucement touché. Pas de tempête d'émotion, pas de flots de larmes intarissables, non, mais une sensibilité discrète qui, mine de rien, m'est rentré tout droit dans les cavités idoines. Il y a assez de belles qualités là-dedans pour faire oublier l'anonymat de la mise en scène (qui est presque la marque de fabrique de Jeanne Herry), cette espèce de fonctionnalité du montage et du cadrage qui montre quand même que la dame n'est pas une grande cinéaste. Ces défauts empêchent le film de vraiment marquer des points, il y manque un vrai regard, un choix esthétique, un caractère. Mais Herry compense par une attention minutieuse à ses actrices, excellentes, un sens du dialogue impeccable, une documentation solide sur les milieux qu'elle filme (ici, le monde du théâtre, l'alcoolisme), une juste distance par rapport au sujet, une construction scénaristique impeccable. Ce n'est pas rien. 

Garance est une comédienne qui boit. Elle fait correctement son métier, a des amis, est sérieuse, peut même s'occuper des enfants de sa sœur s'il le faut, mais les fêtes auxquelles elle s'adonne avec ses potes tous les soirs la plongent dans l'alcoolisme. Elle demeure pourtant dans le déni, ne comprenant pas pourquoi ses proches lèvent le sourcil ou lui donne de discrets conseils de tempérance. Jusqu'au jour où elle rencontre Pauline, son âme-sœur, qui va l'aider à se sortir de la dépendance et à s'accepter comme elle est : une petite comédienne sans grandeur mais talentueuse, une fille d'aujourd'hui avec ses défauts. Je vous vois grimacer devant ce pitch affreux. Vous avez tort. Ce qui sauve l'ensemble, c'est ente autres l'extraordinaire performance d'Adèle Exarchopoulos : elle donne à son personnage une personnalité hyper-attachante, une façon d'être agaçante et merveilleuse à la fois, et surtout elle arrive à jouer avec son corps alors que le film est en plans très rapprochés. Cette comédienne a une sorte de présence qui fait passer tous les rôles parfois merdiques qu'on lui colle. Elle oblitère le reste de la distribution notamment Sara Giraudeau qui, pour cette fois, agace un peu avec sa mièvrerie et sa petite voix de poussin. Herry regarde son actrice d'égale à égale, sans hauteur, sans angélisme, et trouve avec elle le ton exactement juste pour parler de l'addiction. On n'aura pas les compositions de comédienne qui jouent les filles bourrées : Garance est toujours droite, et on ne voit que très peu les ravages de l'alcool sur elle. Herry préfère se concentrer sur le ping-pong impressionnant entre elle et son médecin, dialogue serré et réaliste, ou sur la justesse des scènes d'amour ou de confrontations. 

Car le film est très juste, écrit avec minutie et un bon sens de la surprise. Jamais misérabiliste ou noir à l’excès, il est au contraire tourné vers la vie, souvent joyeux, drôle, dynamique. Sur un tel sujet (et encore, je ne vous ai pas parlé du cancer de la sœur ou du désarroi amoureux de l'héroïne), c'est miraculeux. Alors, c'est vrai, il n'y a rien de bien saillant dans la réalisation, et on oubliera peut-être bien vite le film. Mais il nous aura fait passer deux heures touchantes, ce qui est déjà beaucoup.

15 octobre 2026

LIVRE : Chacun de Jean-Paul Dubois - 2026

On se dit tiens, allez, un ptit Jean-Paul Dubois, on n'est jamais déçu, c'est toujours truculent et dans l'air du temps, allons. Et c'est bien souvent quand on est un peu trop confiant, en terrain connu, qu'on tombe sur quelque chose d'aussi plat qu'un œuf nonchalamment cassé dans une poêle. Cela partait pourtant sur de bonnes intentions avec cette critique acerbe du chef-d’œuvre littéraire de Sarko (on a eu droit aux "meilleures feuilles" mais les "temps faibles" de ce bouquin d'un prisonnier (eheh) ont l'air tout aussi croustillants de bêtise mièvre) : le frère du narrateur est fan du président délinquant, ainsi d'ailleurs que de la chirurgie esthétique ou de gourous ricains extrémistes ; bref, c'est un con taille XXL. On sourit vaguement devant les petites piques ; le narrateur, qui tient ici une sorte de journal de bord, continue de nous faire profiter de ses analyses critiques sur divers sujet qui font l'actu, de notre ami orange, Trump, aux problèmes climatiques... On ne peut pas nier qu'il est branché sur notre temps mais on se lasse tout de même rapidement de ces jugements qui ne font pas preuve non plus d'une originalité folle. Heureusement, me direz-vous, cela ne constitue pas l'essentiel de la trame : en effet, le narrateur est surtout préoccupé, depuis deux ans, par la disparition de sa femme ; une sortie en kayak puis... rien. Rien, à part d'énigmatiques lettres qu'elle lui écrit d'Asie... Des lettres quelque peu impersonnelles où elle n'évoque en rien leur passé et encore moins leur avenir. Notre narrateur, donc, se morfond un brin, se tape des discutes avec sa sœur, sympathique, et son con de frère, évoque longuement ses parents disparus et en particulier ce père fan de bécanes, etc, etc... Sans offense, on a un peu l'impression que le gars Jean-Paul écrit au fil de sa plume, se laisse aller à ses pensées du jour, sans vraiment s'emmerder avec un plan ou avec une véritable trame. Il décide parfois, quand ça le chante, d'évoquer des problèmes médicaux en relation avec le cœur (la spécialité du narrateur) : c'est l'occasion de faire péter de longs mots scientifiques (si, si, il a fait des recherches, constatez...) mais cela ne rend pas la chose plus passionnante pour autant. Un vrai petit coup de mou du gars Dubois un peu dilettante sur ce coup-là. Sauf son respect.

15 octobre 2026

Driller Killer (The Driller Killer) d'Abel Ferrara - 1979

Il faut bien démarrer quelque part. Avant de réaliser ses quelques beaux films underground et confidentiels, Abel Ferrara a essayé de faire son trou en réalisant des films qui marchent, histoire de convaincre les décideurs de son talent. Après le porno, le voilà qui s'essaye au slasher, bien dans la lignée de l'époque (Halloween ou Vendredi 13 sont de ces années-là). Filmer les agissements d'un tueur à la perceuse électrique pour attirer des ados au drive-in paraît une activité pas si compliquée que ça. Mais voilà : c'est Abel Ferrara, et le bougre, dès ses débuts, n'aimait rien tant que mettre son grain de sel dans n'importe lequel de ses projets. Driller KiIler est donc un bizarre objet, fortement imprégné de drogue, d'alcool, de pop-culture et de religion plus ou moins bien digérée, autant qu'il est un film d'horreur. Ce gros méli-mélo gloubiboulguesque de toutes les inspirations et de tous les vices du cinéaste donne un film particulièrement âpre et glauque, dont on reconnait immédiatement la patte, mais aussi un quasi-navet. Difficile d'aimer cet objet fauché, crasseux, qui envoie le montage, la mise en scène, le jeu d'acteurs, et tout le reste aux orties. Il faut vraiment être un fan de cette période de VHS de contrebande pour apprécier l'esthétique grossière de Ferrara, qui emprunte aux films pornos de l'époque le côté amateur et putassier. 

C'est l'histoire d'un peintre qui travaille sur son "chef-d’œuvre" : une toile représentant un buffle dont je n'aurais pas voulue comme tapis de bain. Fauché, alcoolo, harcelé par les deux femmes qui partagent son lit et son appartement, il est peu à peu envahi par des pulsions sanguinaires, qui le poussent à passer à l'action : aller assassiner des clochards au hasard dans les rues avec une perceuse électrique (à fil... oui, il faut des bonnes rallonges). C'est tout, et ça ne suffit guère à faire un film. Mais Ferrara a un sens inné du cinéma frontal et émotionnel : les plans de meurtre son crado à souhait, conférant au film son aura un peu mythique (et quand même très usurpée) de film gore. Au-delà de ça, on sent déjà le cinéaste qu'il va devenir à travers ses errances dans les rues de New-York by night, filmées dans cette esthétique arty et ce grain de pellicule à l'ancienne, et dans son interprétation (il joue le rôle principal), hallucinée, en roue libre, sanguine et fiévreuse. Ça ne suffit pas à faire de Driller Killer un film valable : privé de construction dramatique, de suspense, de glamour, d'incarnation, et même (extraordinaire chez Ferrara) de sexe, bref de tout ce qu'il faut pour faire un film de slasher digne de ce nom, le film tombe des yeux. Le compère tente de tromper l'ennui en filmant très longuement les répétitions d'un groupe punk franchement inaudible, ajoutant la crispation à notre perplexité. Les petites traces de catholicisme qui annoncent les grands films futurs et l'humour hardcore sauvent un peu le bazar, mais on quitte le film épuisé par l'amateurisme et le je-m'en-foutisme avéré. 

 

14 octobre 2026

Les Éléphants dans la Brume (Tiniharu) (2026) de Abinash Bikram Shah

Mais comment font-ils, comment font-ils pour aligner trois fois le mot "éléphant" dans le titre du film ? C'est toute la magie Shangols (!) et vous allez voir que vous n'êtes pas au bout de vos surprises en terme de gros mammifères... Des éléphants, dans ce film népalais, il en sera question aussi bien physiquement que métaphoriquement. Mais revenons au sujet central du film : Pirati est l'une des membres les plus actives de cette communauté kinnar et queer (!) au sein de ce petit village. Responsable de trois et de bientôt quatre "filles" (personnes queer qui, à la suite d'une cérémonie, considèrent la personne qui les accueille comme étant leur mère), elle tente de gérer au mieux ces enfants qui parfois partent un peu en vrille (en se donnant en spectacle, notamment, lors de fiesta). Pirati, qui en rentrant dans cette communauté a accepté de ne plus avoir de relations sexuelles, est amoureuse d'un petit moustachu qui aime à la prendre de temps en temps sur son vélo. Cet amour pour cet homme risque de remettre en cause son attachement et son rôle dans cette petite société qui vit en marge du village... La disparition soudaine et mystérieuse d'une de ses filles (qui fricotait avec un jeune type marié) va faire monter d'un cran la tension et mettre Pirati dans une situation délicate...

Dès le titre, on craint un peu de mettre les pieds dans ce putain de piège des fameux "films du monde" que défend corps et âme Télérama et ses vieux lecteurs en manque d'exotisme... Une belle image (dans la brume), une culture rigolote et originale (ah oui, tiens, le Népal), une communauté qu'on attendait pas forcément sous cette latitude (mais le trans est porteur, actuellement), on sert des fesses plus souvent qu'à son tour tout au long du film devant cet écueil, d'autant que les cadres sont très classiques, le rythme à la coule et les lumières délicatement soignées. Heureusement, heureusement, il y a ce personnage de Pirati qui doit mener de front plusieurs combats : elle aimerait s'accrocher à cet amour pour cet homme, qui la placerait automatiquement en dehors des siens, et mener ce combat farouche (elle parvient à faire intervenir la police pour participer aux recherches dans la forêt alors même que la plupart des flics et des habitants alentour s'opposent à cette battue) pour que la vérité éclate, pour que l'on considère les membres de sa communauté à égal avec le reste de la population. Femme forte, qui porte véritablement le film sur ses épaules, elle marche tout du long sur un fil : peut-elle vivre sa vie (en risquant le rejet définitif de ses proches) ou se sacrifier entièrement pour les autres (elle mène son enquête jusqu'au bout, ne reculant devant aucune limite...). Elle donne très joliment corps à son personnage de femme combattive et constitue l'un des forces du film... Et nos éléphants sinon ? Les éléphants sauvages, tout comme finalement cette communauté queer, ont une double image : des animaux craints mais nimbés d'une certaine aura (on organise de véritables processions, relativement bruyantes, pour les éloigner du village) ; si ces trans sont souvent vus d'un sale œil par les villageois et les (jalouses) villageoise, elles sont aussi respectées pour leur soi-disant pouvoir magique (notamment en cas de stérilité). Briser ce respect (envers ces trans) ne risque-t-il de faire basculer l'équilibre de ce monde ? Hum, hum. Il faut bien reconnaître qu'on finit ce film un peu sur deux pattes (arrière) : si l'on a accroché à cette incroyable Pirati (très dignement interprétée) menant son enquête (policière) contre vents et marées et malgré ses intérêts personnels, on demeure un peu en dedans devant ce filmage un peu trop attendu et cette métaphore finale un peu lourde (c'est décidément jamais facile de jouer sur la finesse avec des éléphants). Népamal, quoi, sans barrissement.  (Shang - 15/09/26)

 

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Ça, c'est du dépaysement, quand même, m'exclamai-je sans ambage à la sortie de la salle. Il est déjà rare de pouvoir voir des films népalais sur nos écrans, mais un comme celui-ci, c'est encore plus rare. Pour tout dire, c'est un peu dommage de trahir le secret du film, qui ne se révèle que peu à peu, quitte à déstabiliser le spectateur venu simplement s'offrir un voyage pas cher. Car pendant la première partie du film, on ne sait pas que cette communauté, mi-sacrée mi-ostracisée, est constituée uniquement de trans. On voit bien que les physiques et les voix sont un peu masculins, mais on pense, devant ces cérémonials obscurs, qu'on a là une lointaine peuplade étrange que Abinash Bikram Shah s'est mis en tête de nous faire découvrir. Quand on se rend compte qu'il s'agit bel et bien d'une communauté d'hommes ayant entrepris un changement de sexe, et devenant du coup les gardiens d'une certaine forme de religion, on tombe de haut. Ce petit groupe donc, toléré sinon respecté tant qu'il ne fait pas de bruit, tant qu'ils n'ont pas d'activité sexuelle, tant qu'ils sont entre eux, est une vraie découverte. le réalisateur ne se contente pas de nous le faire découvrir, ce qui l'aurait rattaché effectivement à ces fameux "films du monde de ciné-clubs" qu'on redoute tant en ces pages. Il insuffle du thriller là-dedans. Et même s'il n'a pas le talent tout à fait assez développé, accumulant les répétitions,les scènes inutiles, les sous-trames sans envergure, on suit avec beaucoup d'intérêt les aventures de cette Mère Courage en milieu tropical dans sa quête obstinée de retrouver sa fille. La jolie métaphore des éléphants, qu'on ne voit qu'in extremis, est filée le long de cette fable qui ne tombe jamais dans l'ésotérisme ni dans le mièvre pour autant : Bikram Shah filme droit et simple ses beaux paysages, ses acteurs au splendide visage, sa jungle dense, sa nuit sombre striée de rais de faisceaux électriques, ses confrontations tendues. Sans jamais vraiment lâcher les chiens au niveau du style, il ne démérite pas dans certaines séquences, qui ont quelque chose de magique, d'étrange, et aussi de très dynamique, qui remporte le morceau : les scènes de danse, celles de recherches dans la jungle, et surtout ce final, dont je reconnais qu'il n'est pas léger dans sa symbolique, mais qui marque des points tout de même par sa puissance. Un bien beau film, dont je prendrai la défense.  (Gols - 14/10/26)

 

14 octobre 2026

La Cabina d'Antonio Mercero - 1972

Grosse ambiance de délire paranoïaque dans ce moyen-métrage espagnol conseillé par un de nos plus éminents lecteurs : il y a du Kafka, du Topor, du Polanski, du Buñuel là-dedans, mais passé par la moulinette d'une atmosphère étouffante proche du cinéma d'horreur. Autrement dit, un coup de cœur certain pour ce cauchemar en plein jour, aussi absurde qu'angoissant. Postulat simplissime : on installe une cabine téléphonique au milieu d'une place tranquille ; un homme y entre pour téléphoner ; il n'en sortira plus. Le film opère un joli glissement du comique au cauchemar. D'abord on a une belle illustration de la dérision de la situation : notre gars, poli et civilisé, n'arrive pas à faire un scandale et à hurler, et toute la population du quartier vient le regarder attendre qu'on vienne le tirer de là. Le portrait de la foule est délicieux : une faune rigolarde et turbulente qui s'installe sandwichs en main pour assister à la détresse de cet homme emprisonné devant leurs yeux. Le jeu de l'acteur, tout en dignité et en panique mêlées, est impeccable. C'est drôle, cruel, violent. 

Dans la deuxième partie, on tombe carrément dans l'enfer, puisque notre gars est embarqué sur un camion, toujours enfermé dans sa cabine, vers une destination que je vous laisse découvrir. La traversée de la ville, surtout accompagné comme ici par une foule indifférente au mieux, morte de rire au pire, a tout du voyage vers la mort, et l’impuissance du bonhomme fait peine à voir. Métaphore politique, métaphysique, religieuse, poétique ? Peut-être un peu tout ça, dans cette trame très simple et horrible par sa simplicité même. En tout cas, Mercero réussit une farce macabre implacable, qui vous fait glisser sans transition de Jacques Tati à Mario Bava. B***ien, honneur.

 

14 octobre 2026

Minotaure (2026) de Andrey Zvyagintsev

On passe d'une guerre à l'autre mais on éprouve la même torpeur, le même effroi (oui, j'ai passé une bonne soirée hier soir). Zvyagintsev adapte Chabrol (La Femme infidèle) pour en faire une terrible, froide et perverse mise en abyme des relations entre Poutine et son peuple. Dit comme cela, on peut avoir un peu peur de la lourdeur de la métaphore. C'est sans compter sur la finesse de Zvyagintsev et l'intelligence de son cinéma. Dès la première séquence absolument fabuleuse qui nous présente ce couple, leur enfant et la mère du mari, Zvyagintsev rappelle le fabuleux metteur en scène /monteur, qu'il est. Alors même que les quatre personnages sont pratiquement toutes en mouvement, alors même qu'il s'amuse à changer l'angle de prise de vue de sa caméra à l'envi, choisissant de suivre ici le mari, là la femme ou l'enfant, tout s'organise tel un merveilleux ballet, avec une science des raccords millimétrée. Les relations protagonistes sont définis, les rapports entre eux itou (une femme distante avec son mari et qui, dès qu'elle a deux minutes, envoie des sms à celui qu'on devine être son amant), c'est parti mon kiki.

Alors oui, j'entends et lis ici ou là des petits guidons qui trouveraient que, par la suite, le film file un peu trop droit, se ferait tranchant comme une lame. Oui, cette histoire d'adultère va en effet se dérouler selon un schéma pré-établi de façon un peu banale (les suspicions, l'enquête, la décision) ; le mari, déjà sacrément emmerdé au boulot (la guerre contre l'Ukraine vient d'être déclarée, des employés se barrent, d'autres doivent être absolument, sur ordre du gouvernement, réquisitionnés pour être envoyés au combat), doit faire face à ce putain de petit problème de couple. On apprend un peu à le connaître chemin faisant, il n'est pas du genre à faire dans la demi-mesure. Et pourtant, le bougre, il semble avancer prudemment, semblant tenir avant toute chose à préserver son couple... bref : la partie chabrolienne traitée résolument ici au scalpel... Seulement voilà, derrière ce fil rouge, il y a bien sûr cette guerre en toile de fond. Une guerre que le cinéaste fait entrer de façon plus ou moins abrupt dans le cadre (un être vous manque est tout est dépeuplé... tiens, il lui manque justement une jambe au type qui partage la cadre avec l'héroïne ; quand il faut agir, il faut agir et mettre les moyens... oups mais ce sont des chars sur ce train assourdissant qui passe juste devant notre mari tentant de régler un petit problème personnel...).

Ce sont toujours des petites piques de rappel mais qui progressivement font leur chemin et permettent de tracer un parallèle terrible entre les agissements du mari (qui fait bien sûr toujours pour le mieux : pour le bien de son couple, pour le bien de sa femme... mais oui, bien sûr... pour le sien aussi sûrement ? pardon ?) et ce qui est en train de se dérouler dans l'ensemble du pays : les sacrifices qu'il faut bien entendu consentir pour le bien-être de tous ; oui, la violence, la violence, mais ce n'est qu'un détail... l'essentiel, on vous le dit, c'est d'assurer un avenir meilleur... Zvyagintsev, l'air de rien, enfin plus ou moins de rien, pousse la logique et le parallèle entre ses deux trames jusqu'au bout du cynisme : au final, tout est bien qui finit bien, plaît-il ? Bien sûr, l'horizon est limpide pour ce petit couple comme pour cet éternel territoire toujours glorieux et vainqueur... Mais que vois-je s'amonceler ? Oups.  Zvyagintsev joue sur un fil d'équilibriste en tentant de jongler avec ses deux trames et livre une œuvre terriblement juste sur l'emprise d'un homme (forcément bienveillant et bien intentionné... et, sans doute aussi, quelques pulsions instinctives renvoyant au titre...), mari ou chef d'état. Abraham-Zvyagintsev : conflit différent mais même combat. Édifiant. Nouvelle œuvre monstrueuse fascinante.

 

14 octobre 2026

Naza (2026) de Yuval Abraham & Rachel Szor

Grâce à Sepideh Farsi et son magnifique portrait de femme dans Put your Soul on your Hand and walk, les (futures) victimes de la guerre à Gaza avaient enfin un visage ; grâce à Abraham et Szor, les bourreaux repentants ?) ont une voix. Faut-il encore faire l'autruche et tatillonner comme certains glands de gauche en hésitant à prononcer le mot "génocide" ? Toutes les personnes interrogées ici, toutes ces personnes israéliennes qui ont éprouvé le besoin de témoigner sur leur participation à cette guerre, vont dans le même sens : il s'agit d'une tuerie de masse, sans réel distinction entre coupables et civils, d'une destruction systématique de bâtiments, de quartiers, d'une ville, d'un pays, d'un peuple, d'une volonté d'éradiquer à jamais cette bande de Gaza. Est-il encore décent à l'heure qu'il est de chercher à jouer avec les mots ? Peut-on également, dans un autre genre, oser qualifier de "militants" ceux qui font simplement éclore dans ce documentaire la vérité nue et atroce ? On passe soixante-quinze minutes comme une pierre à écouter ces "opérateurs", ces personnes chargées d'obéir aux ordres : ils évoquent tous les moyens employés (intelligence artificielle, logiciels espions, traçage de portables, drones chargés de bombes, etc...) pour annihiler les gens du Hamas, puis ceux liés directement ou indirectement à eux, puis en fait, mouais, tout le monde... Le mot Naza renvoie aux "dommages collatéraux", euphémisme putassier pour évoquer tous les innocents, femmes et enfants compris, qui peuvent être touchés lors d'une frappe sur une cible donnée... On se rend rapidement compte que cette "donnée", justement, le fait qu'il y ait dans l'entourage de la cible, un, deux, ou dix enfants, ne change strictement en rien la décision de frapper. Et cela rend le processus encore plus ignoble.

 

Pas la peine, de toute façon, de faire des palabres sur ce massacre. On ne peut que constater, comme les documentaristes l'évoquent d'ailleurs à plusieurs endroits, que de Naza à Nazi il n'y a qu'un (p)a(s) que le gouvernement de Bibi a depuis longtemps franchi. Un renversement tragique de l'Histoire qui laisse pantois, muet. Il ne s'agit en rien d'oublier les événements du 7 octobre et les 1200 israéliens cruellement assassinés. Juste constater qu'en terme de cruauté, on est passé dans la dimension ultime - et on ne peut pas dire cette fois-ci que l'on ne savait pas car on sait, on a les preuves aussi bien des crimes que des responsables ; malgré tout, on continue de se cacher derrière des petites déclarations aussi courageuses qu'une petite souris titillant la queue d'un chat aveugle. On tue en masse, aveuglément, systématiquement (cette terrible justification des personnes témoignant : on fait partie d'un "système", on est là uniquement pour faire fonctionner ce "système"... Dommage que la prise de conscience qu'en bout de chaîne il s'agit de vie humaine soit un peu tardive...) et on laisse faire. Le doc est froid, direct, probant et nous plonge, comme les protagonistes de ce doc, dans des ténèbres sans fin. Maintenant on sait. Et ?

13 octobre 2026

LIVRE : Neverhome de Laird Hunt - 2014

Un souffle certain pour ce roman en forme de road-movie le long des sentiers cadavériques de la guerre de Sécession. Laird Hunt sait parfaitement gérer les tensions et les relâchements de sa trame, et nous offre une histoire assez poignante et mouvementée : une jeune femme se déguise en homme et part à la place de son mari (trop faible) faire la guerre contre les Sudistes. On passe par toutes les étapes de ce type d'intrigue : descriptions de champs de batailles terrifiants, anecdotes de camaraderie, aventures trépidantes, trahisons et espoirs, et surtout longue errance hébétée au milieu des décombres et des corps. Avec la particularité, donc, d'être une sorte d'odyssée à l'envers : c'est Pénélope qui part et Ulysse qui l'attend au bercail. Le livre est parsemé ça et là d'humour, surtout quand il s'agit de trouver des astuces pour s'échapper d'un enfermement ou quand l'ambiguité sexuelle de l'héroïne est en jeu. Mais l'atmosphère générale est assez glaçante : notre femme passera par de nombreux stades, de la folie à la résignation, du courage à l'incompréhension, et on a l'impression d'une pauvre petite chose ballotée par les évènements les plus terribles qui soient. Le récit de son séjour en hôpital psychiatrique est le sommet du livre, une plongée dans l'horreur et la crasse assez infernale. Au bout du compte, Neverhome est une sorte de roman picaresque sans la légèreté d'iceux, et le souffle épique de Hunt épouse parfaitement la puissance du contexte et de la trame. Le roman se termine en tragédie, on ne pouvait esperer mieux pour enfoncer le clou de ce style tourmenté et désolé. On tient avec ce livre un vrai roman américain dans la tradition d'un Dreiser ou d'un Mailer, et s'il n'y avait un poil trop d'académisme à certains endroits, on applaudirait à deux mains. Là, on est conscient du talent, mais pas assez touché, pas assez sensible à ce personnage secret et presque surhumain. Un peu à distance, mais très joli livre toutefois.  (Gols - 28/01/16)

 

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Paul Auster serait-il meilleur conseiller littéraire qu'Amélie Nothomb ? N'en doutons point (en avons-nous jamais douté ?) tant cet opus signé Hunt (après l'excellent Zorrie - autre personnage féminin passionnant et complexe) prend aux tripes. Une sorte de version de Rose (le personnage de Schleinzer), en moins froid et en plus drôle - mais tout aussi guerrière -, que l'on suit, elle, pendant la guerre de Sécession. Constance est à la tête d'une ferme avec son mari dans l'Indiana ; alors que la guerre commence à faire rage, celle-ci demande son quota d'hommes... Après discussion au sein du couple, le constat est simple : Constance, tireuse et femme d'exception, semble définitivement mieux taillée pour ce genre de mésaventure... Constance endosse l'habit de soldat de l'Union et se rend dans le sud sous le nom d'Ash Thompson. Le début d'un voyage des plus périlleux vers l'horreur. En reviendra-t-elle un jour indemne, physiquement, psychologiquement ? On se doute que guère. 

 

Portrait d'une femme engagée, c'est le moins qu'on puisse dire, déterminée, bravache, finaude. On sent dès le départ qu'Ash n'est pas née de la dernière pluie, qu'elle fera tout pour tirer son épingle du jeu dans ce monde d'hommes entre eux, qu'elle y apportera sa finesse et sa malice... Mais cela sera-t-il suffisant dans cet univers véritablement à feu et à sang ? Ash se distinguera autant par son sens de la galanterie (...) que par son œil de lynx, s'attirant les bonnes grâces de son colonel ou de ses camarades d'arme. Mais cela ne l'empêchera pas pour autant de s'enfoncer un peu plus chaque jour dans la nuit, dans la violence, dans la folie humaine. Ash traversera toutes sortes d'épreuves : elle est entrainée dans des combats contre les troupes du sud démentiels, est capturée par des hors-la-loi désirant la vendre à l'ennemi, est victime de soupçons de vol et de trahison ce qui l'emmènera tout droit dans un asile tenu par des fous-furieux... Elle aura droit, peut-on estimer, à son lot de saloperies et d’infamies. Bienheureusement, elle pourra trouver parfois quelques jours de répit en mode repos de la guerrière chez une infirmière amoureuse d'elle ou chez la femme-même du colonel. De quoi avoir la possibilité de se soigner et de retrouver un brin d'équilibre mental. Mais les menaces peuvent venir de partout, et Ash devra faire preuve d'une témérité à toute épreuve pour espérer un jour revenir saine et sauve chez elle, vers ce home qui risque, pour de multiples raisons, de ne jamais être le même - un neverhome en quelque sorte. Portrait d'une femme à la fine gâchette au milieu de ces brutes épaisses en tout genre : un récit plein comme un œuf d'aventures et de cadavres, un récit exalté d'une femme exaltante et jamais dénuée d'humour, seule au milieu de tous - un combat de l'autre genre pour sa survie.  Tout à fait captivant, en effet, mon cher Paul.  (Shang - 13/10/26)

13 octobre 2026

The Plague de Charlie Polinger - 2026

Au rang des horreurs absolues de ce monde, il y a le passage de l'adolescence, on est bien d'accord. Ce premier long-métrage en est une parfaite illustration, qui se sert des mutations physiques et mentales de cette période pour fabriquer un suspense très prenant, flirtant même parfois avec l'esthétique du body-horror. Le décor, toujours efficace dans ce cas : une piscine. C'est là que s'ébattent une bande de gamins inscrits dans un stage de water-polo. Comme dans toute bande il y a une hiérarchie très précise : le charismatique Jake dirige ses sbires au doigt et à l’œil, l'essentiel des autres constitue les hommes de main, et le "narrateur" de cette histoire, Ben (formidable jeune garçon que ce Everett Blunck) est le petit nouveau avide d'intégration. Il va trouver pour ce faire le bouc-émissaire parfait : Eli, un gosse à part, aux comportements zarbi, la tête de turc idéale, d'autant que son corps est couvert d’eczéma, alimentant la légende qu'il aurait la peste. La loi est imparable : quiconque le touche doit immédiatement filer sous la douche, pour éviter l'infection. D'abord bourreau avec les bourreaux, Ben, brave garçon, se rapproche peu à peu d'Eli... et devient à son tour la cible des autres. Dans cette relation très compliquée à l'autre, dans ce film sur l'émancipation, le groupe, la liberté, voire, allez, la démocratie, vont se dérouler de complexes jeux de pouvoir, sadiques, troubles, mêlant la sexualité naissante au premières traces du masculinisme.

Cette piscine est le cadre idéal pour développer ces sentiments. On l'a déjà vu chez Sciamma, Rohmer ou Kieslowski : l'eau est un lieu où peuvent se dessiner mille symboles sur la légèreté du corps, la matrice, la pureté mais aussi le danger de mort, l'altérité. D'altérité il est bien question dans The Plague : comment la définition de soi passe forcément par l'acceptation ou le refus de l'autre. Cette relation entre les deux gosses passe par tous les stades, et ne cède jamais à la facilité du simple ami/ennemi. La grande qualité du film est d'avoir fait d'Eli un garçon mal aimable, qu'on rejette nous aussi à priori : il va falloir tout le film pour apprendre à "faire avec lui", malgré l'antipathie (qui durera d’ailleurs jusqu'au bout). Seul adulte face à cette montagne de sentiments contradictoires, l'entraineur (Joel Edgerton) se montre désemparé et incapable d'endiguer la violence dont il ne voit qu'une partie : beau personnage là aussi, et rôle délicat que l'acteur campe avec subtilité. La peste du titre est bien plus dans les ravages de la rumeur, dans le harcèlement, dans la violence des rapports humains, que dans la mutation des corps (pourtant magnifiquement enregistrée, des boutons peu avenants qui envahissent les dos aux séances de branlette, de l'apparition de l'équipe des filles de natation synchronisée aux scènes de danse hystériques d'Eli). En soignant ses lumières, ses dialogues, ses personnages, son décor, Polinger fait de ce lieu lisse en surface un enfer, et on peut penser à Carrie dans cette façon de montrer la monstruosité des adolescents qui se cache sous la candeur. Et réussit à instiller un vrai malaise chez le spectateur, malmené par cette trame qui le drague pour mieux lui renvoyer ses propres schématismes à la gueule. Excellent petit film.

 

13 octobre 2026

Il était une fois un merle chanteur (იყო შაშვი მგალობელი) de Otar Iosseliani - 1970

Notre vie ne se résumerait-elle pas à un coup de tambour au début d'un concert, un autre à la fin, et c'est tout ? Mmmm ? Non, mais je demande. Le brave Guia, timbalier de son état, est condamné à cette absurdité, mais compte bien mettre à profit le temps imparti entre l’ouverture et la fin de la symphonie pour vaquer à ses affaires. Le problème est que ses affaires se résument à peau de balle. Notre garçon passe littéralement les 82 minutes de Il était une fois un merle chanteur à brasser du vent. Pourtant il semble bien occupé, courant de petits plans foireux en rendez-vous ratés, de fêtes annulées en rencontres hasardeuses, de dragouilles peu glorieuses en ballades erratiques. Notre esprit de spectateur erre avec lui, et est pourtant étonnamment comblé par ce cinéma libre, libéré même d'un scénario concret, qui fait de la procrastination et de la glande son arme de bataille : Iosseliani semble être l'ancêtre d'Un Monde sans pitié, tant comme le film de Rochant il cultive un goût certain pour la perte de temps. Sauf qu'ici nous sommes dans la Russie des années 60, et que cet homme désœuvré et pourtant toujours en retard a sûrement dû énerver plus d'un dirigeant zélé. 

Sans jugement aucun sur le personnage, avec même un objectivité qui peut déstabiliser, Iosseliani se contente d'opposer à son Guia quelques obstacles de plus en plus pressants : un pot de fleurs qui s'écrase à quelques centimètres de son crâne, une trappe de théâtre qui s'ouvre juste devant ses pieds, comme pour le tenir en alerte et l'avertir que la vie peut s'arrêter brusquement d'une seconde à l'autre. La leçon ne sera pas entendue, malheureusement... Le temps semble être le thème principal du film : celui qu'on perd, celui qu'on répare, celui qu'on gagne, celui qu'on gaspille. Le dernier plan montre un mécanisme de montre qui repart après s'être arrêté, et la question se pose alors : Guia a-t-il vraiment tort de l'occuper, ce temps, à ne rien faire ? Ce film en apparence léger se pare d'un petit voile de métaphysique bienvenu : à quoi sert de courir après le temps si l'on doit mourir un jour ? Le héros traverse un monde de travailleurs, souvent d'ailleurs très minutieux, et tel Bartleby, refuse par sa passivité de participer au système, de jouer le jeu de l’occupation du temps. Les plans longs, grammaire principale du métrage, permettent à la fois d'immerger le personnage dans la vie et de l'en extraire, de le filmer comme un simple spectateur du monde qui l'entoure. Un film étrangement fascinant et drôle, alors qu'il ne s'y passe à peu près rien.

 

12 octobre 2026

L'Année tchèque (Spalicek) (1947) de Jiří Trnka

Gols a eu la bonté de voir les courts-métrages de Trnka, je prends sur moi la charge de voir les longs. Et on commence avec cette Année tchèque qui propose, via une multitude de courts assemblés, d'illustrer toute une année du calendrier dudit pays à travers les fêtes, le folklores, les contes... Vaste programme virevoltant... où l'on perd malheureusement un peu trop vite pied. Entendez-moi bien : le petit monde de ces marionnettes en stop motion vintage de Trnka (qui a volé le o ?) est stupéfiant de légèreté, de farandoles en tout genre, d'airs de pipeau entraînants, de personnages toujours partant pour lever la jambe sur un air de danse. Bref techniquement, c'est assez faramineux en terme d'exécution (ce cheval qui court à bride abattu, on dirait un vrai, bon sang) ; mais sur le fond, on perd quand même le fil plus souvent qu'à son tour... On a beau sauter rapidement d'une histoire l'autre, on a beau se dire, à chaque fois, là il y a enfin une mini trame à laquelle je vais me raccrocher... Bou diou de bou diou... On reconnaît bien ici l'esprit bon enfant de la fête de village, là l'efficace procession religieuse gorgée d'alléluia, encore ici des incarnations multiples du diable, encore là des fêtes catholiques traditionnelles (la naissance de jézuss avec tous les cadeaux qu'il reçoit, oui, on est en terrain connu)... mais sinon, on a franchement souvent du mal à comprendre de quoi il s'agit. A l'exception sans doute de ce spectacle de marionnettes qui constitue une magnifique mise en abyme : l'histoire d'un prince turc (revanchard) voulant épouser une femme (qui préfère passer pour morte) - on suit clairement les divers rebondissements de ce conte avant que cela ne se termine un peu dans la débandade ; disons-le clairement, le fil narratif de ces saynète nous échappe un poil... Par manque de connaissance de la culture locale, par multiplication des scènes festives et musicales un peu rasantes à la longue... ? No lo so... Bref. Reste, bien sûr, la possibilité de rester émerveillé devant de multiples petites trouvailles, tel ce maudit arc tueur de biche qui se transforme magiquement (ou plutôt diaboliquement) en serpent, ces magnifiques petits zoziaux qui battent des ailes comme des dingues ou encore cette nuée d'anges guillerets qui s'envole vers le ciel... Cela fissure au moins pour un temps notre cœur de bois... Bien, bien, hum. Allez, restons positif malgré cette petite déconvenue au niveau du fond et comptons sur Les vieilles Légendes tchèques pour, cette fois-ci, on l'espère, être pleinement emballé. 

 

12 octobre 2026

LIVRE : La Hantise de Jean-Philippe Toussaint - 2026

Jean-Philippe Toussaint fait peu ou prou toujours le même livre, qui tombe avec une régularité de métronome, c'est peut-être ce qu'on appelle la rigueur. En tout cas, cette livraison 2026 ne démérite pas, et sans rien apporter non plus à la gloire de l'auteur, se lit avec un certain plaisir. A vrai dire, on reste un peu perplexe devant cette sombre histoire d'espionnage relativement classique : qu'a voulu faire Toussaint, pourquoi un tel livre ? Moins captivant qu'un bon vieux John Le Carré, moins stylisé qu'un Tanguy Viel ou qu'un Yves Ravey, La Hantise est très correct, mais semble ne rien apporter du tout, ni à la carrière de son auteur, ni au genre, traité, comme il se doit aux éditions de Minuit, avec une certaine neutralité qui commence à accuser quelques marques d'usure au coude. Un livre n'est pas censé servir à quelque chose, je sais bien, mais tout de même : on se dit que Toussaint aurait pu passer son tour sur cette rentrée littéraire et attendre de trouver un sujet plus nouveau, moins pantouflard. Bon, assez : les qualités de ce roman sont suffisamment nombreuses pour qu'on cesse de rechigner devant les défauts.

 

Un petit industriel met par hasard la main sur un clé USB qui lui dévoile l'existence d'un vaste réseau de corruption à l'échelle internationale. Pliera-t-il face aux menaces larvées de sa hiérarchie et fermera-t-il son clapet ? Ou, fidèle à une certaine tradition familiale, se dressera-t-il contre l'injustice et se transformera-t-il en lanceur d'alerte ? C'est la deuxième option qu'il choisit, et dès lors il va se retrouver mêlé à un monde qui reste quotidien et paisible en surface, mais dont tous les signes accusent une sourde menace en profondeur, un peu comme cette piscine que le héros aime à fréquenter. Toussaint fabrique un véritable univers paranoïaque autour de son petit héros ordinaire, montrant un être comme vous et moi face à un événement qui le dépasse et pourrait s'avérer très dangereux. C'est fort bien tenu, et on parcourt ces lignes dynamiques, bien rythmées, d'une traite sans ennui. L'écriture décrit factuellement les choses, dans un style blanc qui a fait la marque de cet auteur ; mais on sent derrière tout un faisceau d'émotions, de sensations, que Toussaint n'occulte pas pour autant. C'est la magie de cette écriture : on a l'impression qu'on reste dans le factuel, mais on éprouve avec le héros la peur, la joie, l'angoisse, le danger qui le meuvent. Un climat de suspicion permanente règne sur ce récit à la fois très respectueux du genre et presque pastiché par le prisme de la minuscule vie quotidienne : les rencontres avec un journaliste de Mediapart ou différentes femmes, les réunions avec ses supérieurs, portent toutes en elles un potentiel danger, un possible doute sur la vérité des choses. Le tout se terminera en bonne et due forme dans un style presque hitchcockien, filatures, twists et espions confondus compris. Un livre sympathique et assez palpitant, pour retrouver encore quelques jours l'ambiance de la lecture de plage. (Gols 10/09/26)

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"Était-ce le deuil, était-ce simplement le deuil, ou bien était-ce la fatigue, était-ce l'épuisement qui avait collé sur mon visage ce masque gris et froid qui me défigurait, ce masque visqueux comme de la mauvaise cire que j'essayais, depuis quelques jours, avec les doigts, de décoller de ma face de moche pour retrouver mon vrai visage, même pas celui de ma jeunesse, même pas celui de mes jeunes années, celui de la simple absence de souffrance, celui du répit."

 

"Qu'il est bon, parfois, d'attendre, qu'il est doux de vivre ce moment de suspension du temps, quand on sait qu'un dénouement heureux est inéluctable. Rien comme l'attente n'attise le désir."

 

Après La Clé USB (2019) et Les Émotions (2020), on était impatient de retrouver les aventures de notre bon fonctionnaire européen de Bruxelles (et non industriel) Jean Detrez : la découverte de cette toute petite clé USB va en effet continuer d'avoir des effets ravageurs sur notre homme sur le plan professionnel, moral voire sentimental. Toussaint a l'art de nous résumer l'air de rien les épisodes précédents (six ans, certes ça file mais on l'avait quand même un peu perdu, le fil) et de nous immerger dans les affres de la conscience de Jean. Doit-il révéler ce scandale qui touche autant des politiques que des fonctionnaires hauts-placés, doit-il faire profil bas pour préserver l'image de la Commission européenne, doit-il... ? Toussaint replonge une nouvel fois son héros dans les méandres de son taff, nous fait pénétrer dans ses troubles intimes (il vient de perdre son père, s'est séparé de sa seconde femme) et dans ses questionnements sans fin (a-t-il l'étoffe, le coffre pour devenir un lanceur d'alerte ?) avant d'introduire, cerise sur le gâteau, le personnage féminin, la femme fatale : ce dernier élément finit par pousser en effet Jean dans la paranoïa : doit-il se méfier de tout, de tous, d'elle en particulier ? Toussaint, à l'aide de ces très longues phrases dont il maîtrise une nouvelle fois parfaitement le rythme, nous fait progressivement glisser dans un suspense de plus en plus haletant... Après les rendez-vous secrets dans les salles de sport (avec des collègues clairvoyants), dans les appartements déserts (avec des journaliste à la recherche de scoop), après les rendez-vous galants dans de petits hôtels (l'amour et l'esprit d'aventure font toujours bon ménage), viendra le moment du rendez-vous crucial, de la journée finale où tout se décidera, se jouera ; cette ultime épreuve pour Jean est magnifiquement mise en scène par un Toussaint qui joue à la perfection des imprévus, des coups du sort, des choix qui décident de tout un destin. Un troisième opus parfaitement mené qui nous hantera tout de même un peu plus longtemps qu'un vulgaire roman de plage. (Shang 12/10/26)

11 octobre 2026

La Chaleur (2026) de Stéphane Demoustier

Voilà ce qu'on est en droit d'appeler un tout petit film français, un film d'été, moins lourd que la canicule, certes, mais dont on pourrait tout aussi bien se passer. Soit donc le gars Marouane, taiseux comme un camembert sans être fourbe (d'Ambert) pour autant - on peut s'arrêter là en terme de jeux de mots avec les fromages. Un jeune qui arrive au terme de ses vacances et qui, comme tout le monde, aimerait avoir connu son lot d'aventures... mais il est un peu timide, un peu trop sur la réserve... La soirée avance et notre ami Marouane, plutôt que de partir en live avec cette folle jeunesse, se retrouve avec un certain Oscar un rien chambreur... Oscar lui demande sa puff (goût myrtille, super), refuse de lui rendre, fait un peu le malin et tombe des gradins... Mort. Marouane est grave choqué... Il décide, sous l'effet de la panique, de trainer le corps jusqu'à la plage, de l'enterrer, n'en parlons plus... Il enterre bêtement son propre téléphone au lieu de celui d'Oscar mais vaille que vaille, il va tenter de garder la face... Mais le poids de la culpabilité, on en parle du poids de la culpabilité ?

Marouane devra faire avec cette lourde charge mentale pendant les deux derniers jours de ses vacances... Il continue de bavasser avec son copain un peu lourd, littéralement et moralement ("je veux baiser" répète-t-il à toutes les sauces, sauces d'ailleurs dont il abuse méchamment vu son embonpoint), et fait la rencontre de "l'ex" d'Oscar, l'italienne et peu farouche Giulia... On sent, ça on le sent, que quoiqu'il advienne, son cœur n'y est plus... Même si ce petit côté ténébreux, secret, finit par lui donner un certain charme auprès de Giulia, Demoustier creuse et recreuse le sillon du type ben qui se sent pas bien quoi. On est loin de Dosto et de Raskolnikov, tout de même, on reste un peu au niveau du sable... Mais bon, le film garde une certaine cohérence : le personnage de Marouane, cette rixe idiote et cette tragédie (dont il n'est d'ailleurs même pas responsable), tranchant indubitablement avec cette ambiance insouciante  des vacances - l'esprit camping, les roulages de pelle avec comment il/elle s'appelait déjà, les sorties nocturnes sur la plage entre bande d'ados, tout le banal barnum d'un été français... Giulia apporte à notre héros à peine un début de rayon de soleil tant le gros nuage noir des remords (enterrer le corps n'était pas la meilleure idée qu'il ait eue) plane sur lui... Marouane, distant avec ses parents, puis avec son pote, se raccroche un peu à Giulia comme à une bouée de secours, sans trop y croire vraiment lui-même... Prendra-t-il finalement ses responsabilités, cet ado on the verge of becoming an adult ?... C'est tout le - faible - suspense de cette petite chose sans véritables aspérités. A peine émoustillé.

10 octobre 2026

LIVRE : L'Eléphant de Patrick Modiano - 2026

"Au cours de leur conversation, une phrase revenait souvent dans la bouche d'Hornbacher fils :
- Vous devriez écrire vos Mémoires.
Et Van Walle faisait toujours la même réponse :
- Mais je n'ai plus aucune mémoire."
 
"Et lui, Van Walle, n'était-il pas un fantôme parmi les fantômes ?"
 
"Ces instants qu'il avait vécus autrefois avec Mme Thouvenin, porte d'Italie, d'autres les vivraient après lui. Les mêmes gestes, le même visage qui ne vieillirait jamais, la même robe de chambre de coton bleu ciel, le même parfum... Et cela jusqu'à la fin des temps, tandis que lui Van Walle, poursuivrait seul sa marche le long d'une avenue déserte, du pas lourd et mélancolique de l'éléphant."
 

Ah Patrick Patrick Patrick, ou comme lui le dirait si bien, lui qui a le sens de la formule, Patrick Modiano ou "l'éternel retour du même" livre (si, les guillemets sont bien placés). Cet Eléphant, paradoxalement, est une sorte d'épure, de porcelaine éminemment modianesque finement ciselée ; dès les premières pages, dès la première phrase d'ailleurs où il est question, chez celui qui a inventé le concept même du flou, rappelons-le, de voir l'univers "à travers une vitre", on retrouve tous ces mots, tous ces "concepts" qui semblent avoir été créés uniquement pour permettre à Modiano de décrire son univers romanesque : verglas, neige, lieu, désert, Pages blanches, suisse, Place Blanche, mémoire, amnésie, silence, nuit, lumière, passé... C'est un festival, un bonheur, oui, de retrouver l'auteur en aussi grande forme, comme s'il livrait là une sorte d'ouvrage ultra minimaliste de toute sa production littéraire, une ultime œuvre (même s'il y en aura toujours une autre, espère-t-on) condensant son style condensé. On reconnaîtra une œuvre de Modiano due à une IA quand celle-ci aura l'intelligence de ne livrer qu'une page blanche. Là, las, j'arrêterai définitivement de m'intéresser à des auteurs pour applaudir, sans les mains, en silence, les merveilles de la technologie. Mais nous n'en sommes, je l'espère, pas encore là, et l'on souhaite que Modiano puisse vivre encore une centaine d'années pour pouvoir enterrer ces machines artificielles. Mais revenons à ce concentré du maître conté, comme dans le meilleur Hitch, par un type qui observe de chez lui avec des jumelles l'immeuble d'en face, autant dire depuis sa fenêtre donnant sur l'arrière-cours de sa vie. Car on a tôt fait de le comprendre, ce qu'il observe, par la vitre, par ses jumelles, ce n'est rien d'autre que son propre passé, ou disons plutôt, pour faire le malin, le film, le court-métrage, qu'il projette de son propre passé... Deux jeunes femmes, sur lesquelles apparemment le temps n'a pas de prise, et un docteur (le double de lui-même quelque peu fantasmé ?... vu que notre pauvre héros n'a jamais eu le droit de se lancer dans des études de médecine...) qui vient leur rendre visite. Un docteur à domicile, de jour comme de nuit d'ailleurs, puisqu'il n'hésite pas, le bougre, à venir faire ses visites, chez l'une comme chez l'autre, sous la couverture (du livre ?)... Le suspense est haletant, un meurtre sera-t-il commis ? Mais non, bonnes gens, on est chez Modiano, le crime n'est pas son affaire ; la seule chose qui l'intéresse, lui, outre le fait de renouer avec des fantômes, c'est de tenter de dérouler le fil de ses pensées, de son passé, à partir d'un lieu, d'une chanson, d'une intonation... et de tenter, par là même, de remonter jusqu'à une image, une scène, un moment traumatique... un moment enfoui que la mémoire de l'"éléphant", le surnom même que le héros se donne, devra laborieusement tenter de faire resurgir. Des mots et des mots et des mots, toujours un peu les mêmes, pour tenter de faire réapparaître ce moment suspendu, ce passé qu'on pensait perdu à jamais, mais capable d'être finalement exhumé de l'arrière-cours de la mémoire... pour toujours. Passé et avenir enfin réunis, black-out et image flash oxymorement (...) associés, du beau boulot. Du pur Modiano si je ne me trompe.

 

 

10 octobre 2026

Si tu penses bien de Géraldine Nakache - 2026

Je me souviens de la critique quelque peu tendue du gars Shang sur Tout ce qui brille, le film précédent de Géraldine Nakache. Eh bien permettez-moi de vous dire qu'on a peut-être déniché là une de nos nouvelles bêtes noires. Je sors consterné de Si tu penses bien, un de ces films programmés pour une thématique sur Arte, qui traite le cinéma comme anecdotique mais vous en donne pour votre argent au niveau de l'engagement. Quel courage en effet : Nakache est contre la violence (psychologique ici) faite aux femmes par leurs maris toxiques. Hohoo, mazette, ça va être rock'n roll et à rebrousse-poil, qu'on se dit en constatant les premières traces de l'emprise exercée par Jacques (Niels Schneider, beau beau mais nul à la fois), mâle dominant et prédateur du quotidien, sur sa pauvre bichette de femme Gil (Monia Chokri, une belle tête de victime d'entrée de jeu). Nous on voit bien, dès la deuxième minute, que ce type est un sombre connard et que la belle en signe pour des années d'enfer domestique ; mais elle fonce dans cette passion les yeux fermés. Elle s'en mordra les doigts au bout des 127 scènes bien rangées dans l'ordre, qui représentent chacune un des chapitres de "L'emprise pour les Nuls" : une compilation de tous les comportements masculins toxiques, du chantage émotionnel à l'isolement de sa famille, de la victimisation à l'insulte, de la menace au dénigrement de ses potes. Le stage de trois jours de Nakache chez un psy semble avoir porté ses fruits : on a là le catalogue de tous les redflags qui devraient avertir les femmes de l'emprise délétère de leur mari.

Que tout ça parvienne à faire un film est une question que la réalisatrice ne semble pas s'être posée. Or il se trouve que ce n'est pas avec de tels bons sentiments qu'on arrive à faire un film intéressant. Bien sûr qu'elle a raison, que ce mec est une ordure, qu'il faut que sa femme réagisse, et peut-être que le film trouvera un écho chez ces femmes soumises qui n'arrivent pas à se sortir des impasses amoureuses. Mais ça se résout là-dedans par une suite de gros plans sur des visages qui parlent : aucun corps, aucune incarnation, aucun trouble physique dans ces échanges verbaux et verbeux, très théoriques et laborieusement démonstratifs. On assiste à moitié assoupi à une suite de scènes déjà vues censées nous révolter ; mais Nakache arrive environ 20 ans trop tard, cette violence masculine ayant déjà été documentée (beaucoup mieux) dans 800 films, 1300 livres et autant d’émissions de radio ou de débats télévisés. C'est tellement programmatique, tellement démonstratif, on a tellement l'impression d'un exposé sur Powerpoint (esthétiquement, le film ne va guère plus loin) qu'on se désintéresse très vite de cette histoire.

On se raccroche aux quelques qualités du film, qui résident dans les seconds rôles notamment : Clémentine Célarié est très bien, Daniel Cohen aussi. Mais c'est surtout au seul élément un peu personnel que Nakache a ajouté à sa trame qu'on s'attache : la religion juive. Le couple étant très pratiquant, on suit les rituels de la religion, et surtout les longues conversations avec le rabbin. Sans jamais caricaturer, en faisant entrer le sacré dans l'histoire, en n'accusant jamais tout feu tout flamme un certain intégrisme, Nakache trouve enfin le bon équilibre et un angle plus intéressant pour aborder son sujet. La présence de la religion est l'occasion des seuls plans un peu plus larges sur le corps de son actrice (pudiquement voilé, cependant), lors d'un cérémonial de bain purificateur dans un bassin. L'eau est d'ailleurs omniprésente dans le film, celle des larmes, des piscines, des aquariums ou celle qui vous lave et vous rend neuve (pour votre mari, dans le pire des cas ; pour affronter une nouvelle vie, dans le meilleur). Petits détails qui sauvent un peu la chose, car il ne faudra pas compter sur la mise en scène, inexistante, ou sur le point de vue, consensuel, de la réalisatrice pour apporter un quelconque intérêt à ce téléfilm dépassé. 

9 octobre 2026

Assoiffé (Pyaasa) de Guru Dutt - 1957

N'essayez pas d'être poète en Inde, ça n'a aucun avenir. C'est ce que tout l'entourage de Vijay lui hurle jour et nuit. Mais rien à faire : lui est un pur et cherche désespérément à vendre ses poèmes à un éditeur. Sa mère le supplie de trouver un taff décent, ses frères ne sont que sarcasme vis-à-vis de ses ambitions, le public se moque de ses lectures, la société toute entière le méprise. Jusqu'au jour où, dans une nuit glacée, il entend une prostituée chanter ses vers... Le début d'un mélodrame chanté où sur fond de lutte pour son idéal de pureté en art, notre pauvre Vijay va se trouver partagé entre deux femmes (la jolie prostituée qui aime ses vers et un amour de jeunesse retrouvé), se heurter à la méchanceté des hommes, et faire l’expérience de la vanité des choses. Hué un jour, applaudi le lendemain, notre malheureux poète est bringuebalé par les remous de la vie. Véritable idiot dostoïevskien, il n'a pour lui que la pureté de son âme, ses quelques chansons et sa fine moustache.

C'est l'éternel combat entre la richesse matérielle et la richesse de l'âme. Dutt, qui joue également le rôle principal, n'y va pas avec le dos de la cuillère pour illustrer la chose, et manie le sentiment comme d'autres le tractopelle. De très belles séquences là-dedans, ça va de soi. Mais on retient surtout les lourdeurs, du scénario et de la mise en scène tout autant. Dutt veut faire son film hollywoodien, et livre une mise en scène qui copie, en moins bien les manières américaines. Il y a notamment une scène de rêve/flash-back chantée que n'aurait pas reniée un Fred Astaire... du pauvre : tout y est cheap. Cette scène est à l'image du film : trop kitsch pour égaler ses modèles, trop appuyé pour ne pas être un peu indigeste, trop long pour passer comme un rêve de "musical", il raconte une histoire qui a l'air un peu plaquée, un peu fabriquée, sans réelle sensibilité. On s'ennuie devant ces répétitions, devant cette trame qui se traine, devant ces rebondissements que Dutt voudrait bien rendre hyper glamour, mais qui ne sont qu'artificiels (la fausse mort du héros dans le dernier tiers finit de nous achever). On dirait l'adaptation d'un roman Harlequin, alors que le cinéaste visait le mélo à la Minnelli.

Ceci étant dit, reconnaissons quand même que Dutt a ceci d'original qu'il sait insuffler de la noirceur et du pessimisme dans une cinématographie d’ordinaire joyeuse et un peu niaise. Son film enferme son pur personnage dans une spirale d'humiliations, de déceptions, de rejet qui ira jusqu'au bout du bout, l'amenant même à se renier lui-même plutôt que de céder aux sirènes de l'argent facile et de la gloire usurpée. Malgré quelques intermèdes plus légers (amenés par le Fernandel indien, curieusement nommé Johnny Walker), Assoiffé cultive une amertume vis-à-vis des humains, augmentée par un beau noir et blanc et des atmosphères enfumées et nocturnes du plus bel effet. Il balance son discours anti-matérialiste au bulldozer mais non sans esthétisme, pas toujours du meilleur goût mais indéniable. Notons aussi que les acteurs sont convaincants, ce qui n'enlève rien. J'en ressors toutefois bien dubitatif, n'ayant su y déceler ce qui le fait rentrer parmi les grands films de l'histoire du cinéma dans tous les classements. 

 

9 octobre 2026

LIVRE : J'étais Abigail Boone (Past Life) de Dominic Nolan - 2019

Avant le génial Vine Street et l'excellent White City, Nolan avait commis cette histoire, beaucoup plus classique en soi, d'une victime touchée par une amnésie totale. Abigail Boone, c'est son nom, il ne faut pas être grand clerc pour le deviner, flic partie à la recherche de personnes disparues, a été torturée pendant quatre jours par des malfrats avant de se retrouver balancée par un balcon. Ça crée forcément des traumas. A son réveil, je vous présente votre mari Frank (oh ?), votre enfant Quin (ah ?) - Gols aurait alors mimé  le coma pendant plusieurs années -, c'est un peu la stupéfaction : ok, super !... Elle tente de reprendre pied dans son ancien foyer mais le cœur n'y est guère. Deux seules choses l'obsèdent : retrouver la femme disparue sur laquelle elle enquêtait alors, ainsi que les hommes qui l'ont séquestrée... Son mari est dubitatif : il voudrait juste récupérer celle d'avant... qu'elle n'est plus ; Boone peut heureusement compter sur l'aide amicale de deux femmes : une jeune fille abusée sexuellement qu'elle avait auparavant sortie d'un lugubre traquenard et une ancienne prostipute bulgare... Elle remonte plusieurs pistes grâce à elles, notamment, mais ne voudrait en rien les mettre en danger... Boone ne sait pas encore dans quel engrenage infernal elle a mis le doigt : mais a-t-on encore quelque chose à perdre quand on s'est perdue soi-même, que son propre passé s'est comme évaporé...

 

Nolan nous sert un récit et une enquête beaucoup plus normés que dans ses deux derniers ouvrages : une piste qui en amène une autre, qui amène à un cadavre, qui amène à un téléphone planqué, à des adresses, des lieux dangereux, des personnages blancs comme neige, d'autres plus hostiles,  etc... C'est assez linéaire, classique quoi, sans véritable folie (trois-quatre scènes d'action, tout de même, plus ou moins gore, mais qui ne sont pas toujours narrées dans les règles de l'art), le danger montant toujours d'un cran. Nolan nous mène des maisons les plus huppées aux bas-fonds de la ville, ce trafic d'êtres humains (avec abus sexuels sur mineurs) touchant tous les milieux. Ce n'est pas une révolution en soi. Plus intéressant, sans doute, ce personnage de Boone lui-même : coincée entre sa sage petite famille qui aimerait tant qu'elle se range - mais dans laquelle elle ne se reconnaît point -, et son instinct d'enquêtrice un brin destroy (elle n'est pas calmée au niveau des risques à prendre et se tient prête à encourir tous les dangers), Boone semble aller - volontairement ? - à sa perte : elle s'est déjà pris le mur (de haut), elle semble vouloir y retourner de son propre chef, en toute connaissance de cause cette fois ; l'arrestation de ces divers malfrats capables des actes les plus turpides, pour ne pas dire ignobles, semble constituer, au départ, sa raison d'être mais on finit par se demander si elle a franchement encore toute sa raison, toute sa lucidité (comme si cet accident avait ouvert une faille en elle dans laquelle elle voulait finir par s'engouffrer...). Bref, ça sent l'embrouille. L'histoire reste bien menée à défaut d'être palpitante ; Nolan dresse le portrait intrigant d'une femme littéralement fêlée mais le récit est loin d'être, cette fois-ci, absolument fantastique (il faut la référence - pour les purs).

9 octobre 2026

Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? (Que He Hecho yo para Merecer Esto ?) (1984) de Pedro Almodovar

"- Pourquoi tu ne te maquilles pas un peu ?, demanda-t-il de façon mesquine.
- Pourquoi tu ne te maquilles pas la bite ?, répondit-elle de but en blanc."
 

Voilà une œuvre d'Almodovar des premiers temps au scénario débridé, aux personnages hauts-en-couleur et aux réparties cinglantes. Le portrait d'une femme (ce en quoi le cinéaste a toujours excellé, il faut bien le reconnaître), une femme à tout-faire, dans un quartier guère favorisé de la banlieue de Madrid. Un film qui montre de façon relativement sensible les misères, sociales et affectives, de cette mère-courage ; bienheureusement, un humour assez mordant pour ne pas dire border line vient acidifier ce portrait d'une femme souvent malheureuse mais jamais à court d'idées... Soit donc la mater dolorosa, la grande Carmen Maura, femme au foyer et femme de ménage : elle donne toute son énergie pour s'occuper de cette famille de déglingos. Le père, plus machiste qu'un toréro, qui continue d'aimer en secret son amour allemand rencontré dans une autre vie ; vient ensuite la mère d'icelui, vieille langue de vipère plus radine qu’Édouard Philippe ; les deux fils ne rehaussent pas le niveau : l'un ne fout rien à l'école et vend de la beuh, l'autre, quant à lui, se distingue en couchant avec les pères de ses potes. Vous ajoutez une voisine prostituée aux allures de Zézette épouse X des plus délurées et pas bégueule, une connasse de voisine qui maltraite sa fille rousse aux super-pouvoirs et vous aurez un portrait assez complet de l'environnement déprimant de Carmen... Elle tente de se battre, d'y croire un peu, mais les envies de suicide ne sont jamais loin...

Ça part un peu dans tous les sens, les intrigues secondaires sont même parfois un peu "lâches", comme si Almodovar se faisait une joie de multiplier les seconds couteaux quitte à nous perdre un peu en route  : ainsi, les tribulations en Allemagne de ce type chez lequel travaille Carmen (il aimerait faire traduire par une écrivaine, l'ancien amour du mari de Carmen,  les fausses mémoires d'Hitler) constitue une parenthèse un peu longuette ; tout comme d'ailleurs les problèmes sexuels de ce commissaire omniprésent. Mais bon, avouons que ce portrait de femme combattive (elle apprend à manier l'os de jambon comme un jo d'aïkido - et ce n'est pas rien), jamais à l'abri d'un méga coup de mou (une seule pilule vous manque et tout est dépeuplé) marque des points. Pas facile d'exister au milieu de tous ces individus, tous ces proches, qui n'ont aucune compassion pour elle... Pourtant, elle se fend en deux pour trouver des solutions : elle place notamment son second fils chez un dentiste pédophile et tout le monde semble enfin y trouver son compte - après, c'est vrai que dans les années 80, dans tous les domaines, même les plus tabous, on y allait franco, c'est le cas de le dire, ohoh. Cela donne lieu à une séquence aussi surprenante (!) qu'hilarante. Mais la vie de Carmen reste terne, coincée qu'elle est entre sa télé (les fausses pubs parodiques d'Almo, avec une sorte de mise en abyme où il se met en scène avec sa propre madre : collector) et son papier-peint moche comme un cul. Même une fois qu'elle est parvenue à régler le problème de ce mari plus toxique qu'un flic en free lance en manif, la pauvre Carmen fait peine. C'est grâce, encore une fois, aux personnages truculents qui l'entourent (cette prostipute qui tente de l'emmener dans ses plans foireux, cette petite rousse capable de tours de magie, son second fils reconnaissant...) qu'on garde avec elle espoir, qu'on continue d'avoir plus envie d'en rire que d'en pleurer. Un Almo peut-être pas encore pleinement maîtrisé au niveau formel et scénaristique, mais qui se montre déjà stupéfiant dans la veine (féminine) comico-poignante.

Almo's fire

8 octobre 2026

LIVRE : Choses que je croyais perdues de Clémentine Mélois - 2026

J'ai toujours eu plus d'affinités avec les objets qu'avec les êtres humains. J'exagère à peine, je les trouve souvent plus touchants, plus fidèles. Une des scènes d'ailleurs qui m'arrachera toujours le cœur (littéralement, et avec des ongles sales comme ceux d'Indiana Jones et le Temple maudit), c'est celle de ce film de WKW où le héros s'inquiète pour son savon qui a tant maigri. Rien que de penser à un tube de dentifrice en fin de vie qui se tord de douleur dans un poubelle, j'en ai parfois la larme à l’œil. Je suis sensible. Différemment oui. Mais sensible. Bref, si je parle de cela, des objets, de la valeur affective qu'ils peuvent véhiculer, c'est qu'ils sont un peu le point de départ de ce livre : notre héroïne a été lourdée, elle déménage, et se retrouve forcément confrontée à toutes ces petites preuves matérielles du passé : d'une verre à moutarde collector à des habits à fanfreluches ignobles, tout est susceptible de faire remonter un souvenir plus ou moins étincelant, plus ou moins pathétique, et de provoquer, forcément, dans les deux cas d'ailleurs, une réaction nostalgique à la con... Clémentine Mélois use de ce procédé qui n'est pas forcément très nouveau en soi ("je me souviens" et tout le toutim), mais elle le fait (et c'est déjà plus rare) avec un humour qui fait bien souvent mouche : qu'elle se lance soudainement dans des digressions historiques qui semblent au départ ne pas avoir forcément un grand rapport avec sa propre vie, dans le récit détaillé de grands moments de solitude (la première visite chez les beaux-parents - et toutes celles qui suivent), dans des comparaisons saugrenues, etc, elle le fait toujours avec une certaine mise à distance et une ironie du meilleur goût. Rapidement, bien sûr, elle passe des objets à l'objet de sa misère, de son courroux, cette histoire d'amour avortée, en repassant le film de la rencontre (merveilleuse, forcément), de la suite (ces silences pesants lorsqu'on se balade avec un être aimé des plus taiseux, non mais franchement pesants, mais dis quelque chose putain !), ou encore de cette fin médiocre (quand il suffit d'un simple "écart" pour faire écrouler tout le château de cartes affectif...). Mélois, sans avoir l'air d'y toucher, sans forcer son talent, nous conte cette mascarade amoureuse (la sienne ou celle de toute histoire achevée ?) avec un petit ton caustique absolument croquignolet. Femmes des années 80, femmes... merde où je m'embarque ? Euh. O femme, il est si bon de rire en ta compagnie ! Mon Goncourt émoticône sourire 😁.  (Shang - 06/09/26)

 

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"Nous sommes peut-être constitués de poussière d'étoiles, de bactéries diverses et d'eau, mais ce sont les histoires qui font de nous ce que nous sommes." Charmant, ce minuscule livre sans façon que nous pond la pérequienne Clémentine Mélois. Sans façon, mais tout de même assez émouvant : l'auteur s'y livre donc à une narration de sa vie entière, par bribes, à travers une poignée d'objets qui ont marqué chaque période : une assiette cassée et réparée lui évoque un aïeul, un verre à moutarde lui rappelle le quotidien avec son amoureux, un ensemble la ramène au temps de la rencontre avec ses beaux-parents, etc. A chaque fois, la nostalgie est poliment cachée derrière l'humour, la dame pratiquant une façon de rire d'elle-même à la fois très tendre et très ironique. Le principe est gentiment symbolique : en enfermant ces objets dans des cartons, elle fait une croix sur ce passé doux-amer et qui ne lui laisse que des déceptions ; mais en les conservant quand même, elle évoque la puissance de souvenir des objets : elle pourra les ressortir, y revenir, replonger dans les souvenirs, signe d'un apaisement avec cette vie. En fidèle de l'Oulipo, Mélois sait la vertu des petites choses, sait le charme secret qui se dégage des choses les plus futiles de l'existence : une coupure de journal, un tupperware sans couvercle ou un rouleau de sopalin peuvent réveiller toute une inspiration poétique du minuscule. Un beau roman discret mais très enlevé, aussi court qu'il est fluide, qui sait transformer le quotidien en épopée pleine de fantômes et d'aventures.  (Gols - 08/10/26)

8 octobre 2026

LIVRE : Et nue, je suis entrée dans l'eau de Marie Pavlenko - 2026

Le genre fantastique semble enfin titiller nos auteurs français, et on ne s'en plaindra pas. Surtout quand, comme dans le cas de Pavlenko, il parvient à exprimer des choses que la littérature "blanche" s'avère incapable de dire, par le biais de l'étrange, du genre, du sombre pleinement assumé. Pavlenko s'inscrit dans une veine sur-sur-abordée ces dernières années, celle du livre sur l’emprise, la masculinité toxique, la manipulation sexuelle. Mais contrairement à ses sœurs en littérature, qui ont fini par épuiser le thème à force de le ressasser dans tous les sens, elle choisit un angle original, et qui fonctionne très bien. Elle trouve une forme d'apaisement à travers la violence du fantastique ou de l'horreur, proposant des résolutions qui font figure de défouloir à ses trois histoires de perversion. Ces nouvelles abordent toutes, avec précision et frontalité, des cas de femme sous l'emprise masculine : la première, la plus "classique", en nous présentant une femme qui a été plaquée par l'homme avec qui elle vit depuis des dizaines d'années, et qui va trouver dans l'isolement et une étrange rencontre un baume à sa douleur ; la deuxième, la plus effrayante, en nous faisant découvrir le monologue intérieur d'un mâle prédateur passant en jugement, et dont la résolution, là aussi, est une tentative de catharsis ; la troisième, la plus étrange, en nous plongeant dans une sombre histoire de lutte des classes et des sexes mélangés, dont la fin grand-guignolesque est là encore une manière de réponse féminine jubilatoire. 

 

L'écriture de Pavlenko, héritage peut-être de son expérience en littérature jeunesse, est simple, directe, d'une poésie épurée. Les mots sont souvent les plus sobres possible, les images très nettes. Ça lui permet de travailler le genre de l'horreur ou de l'étrange d'une façon très originale, sans travailler sur la suggestion comme souvent, mais sur une certaine frontalité. La dame ne s'embarrasse pas de pincettes : ses images sont fortes, sans fioritures. Ce qui n’empêche pas une vraie subtilité dans le déroulement de ses histoires. La première, notamment cultive une belle poésie de la nature, et une belle délicatesse dans le portrait de cette femme abandonnée. Elle parvient à retourner une situation "naturaliste" en un tour de main, sans qu'on ait vraiment saisi le moment où ça bascule dans le fantastique. Si les deux autres sont plus frontalement violentes et trash, elles possèdent la même façon subtile de plonger dans l'étrange sans prévenir, en s'appuyant sur des détails concrets, naturels. Au final, le livre est d'une belle simplicité, à nu, direct, et offre une vraie solidarité vis-à-vis de ces femmes humiliées, spoliées, battues, abandonnées ou/et dominées. Bien bel esprit.

7 octobre 2026

Notre Salut (2026) de Emmanuel Marre

Notre salut viendra-t-il du cinéma ? C'est pour le moins tout ce qui nous reste à espérer au vu des hommes... Marre livre, en s'en donnant à peine l'air, en s'appuyant simplement sur quelques lettres échangées entre son arrière-grand-père et la compagne d'icelui, LE film sur la collaboration. Non plus le portrait d'un ado profiteur, vicieux, d'un Lucien, mais celui d'un petit fonctionnaire un rien frustré, ambitieux, obéissant, un bon petit serviteur de la République, pardon de l’État français, ou de la dictature ou qu'importe tant cela se révèle finalement plus ou moins interchangeable : un petit serviteur, donc, avec des idées de management qui feraient rougir n'importe quel petit haut fonctionnaire opportuniste de notre époque. Je me présente, je m'appelle Henri (Marre), je voudrais bien réussir ma vie, d'abord, être aimé, aussi, même si cela est un peu secondaire. Filmé dans une lumière crue, frontale, plein phare, on va suivre le petit bonhomme de chemin de notre homme dans ce régime de Vichy qui pue les eaux troubles. Croire encore au Maréchal au milieu d'une palanquée de fonctionnaires pour l'heure plus nazes que véritablement nazis, c'est le lot de ces petits serviteurs du peuple qui s'accrochent à leur fonction, condamnant les traîtres qui organisent la résistance au loin, cherchant à faire leur trou sans trop se rendre compte qu'ils creusent (moralement pour le moins) leur tombe. C'est sur un petit homme sans fard, un Swann Arlaud au sourire contrit, que l'on se concentre, un homme qui va tenter pied à pied de se faire sa petite réputation au sein de ce Ministère du travail vichyssois ; d'abord se faire un nom, tenter d'écouler au passage son bouquin dans lequel il a mis toute son âme de petit manageur révolutionnaire (Notre Salut qui se trouve avoir le même éditeur que Mein Kampf, faut-il y voir un signe ?), de grimper les échelons, avant de faire venir les siens (une femme, définitivement un peu plus fantasque que lui, trois gamins en fin d'adolescence) dans cette bonne ville de Limoges. Il met en place son petit système, tente de plaire à ses supérieurs, se concentre sur ses petits concepts de travail qu'il met méthodiquement et mesquinement en place - l'empathie envers le frère humain n'est qu'une notion secondaire.

C'est pire qu'une mécanique, qu'une mise en place froide et systématique d'un projet, c'est le simple parcours d'un homme fidèle à l'idée qu'il se fait de la nation, de ses concepts sur l'organisation du travail ; les mots fusent, management, chômage, immigration, intérêt, résultat, statistiques, économies, on ose à peine fermer les yeux quelques secondes tant on a peur de se réveiller en 2026 ; c'est un film historique, ouf, heureusement... Marre, sans avoir à faire de grands tours de prestidigitation, nous embarque caméra à l'épaule dans cette France rance de la seconde guerre mondiale, nous glaçant tout du long avec les sombres échos de notre propre temps. Le tour de force est là : c'est tout à la fois "alors" et "maintenant". La poignée de chansons contemporaines qui vient agiter pendant quelques minutes ces pantins de l'Histoire / l'histoire permet de livrer des scènes au goût encore plus acide : on espérait que ces chansons résonneraient de façon drôlement anachroniques, mais étrangement on ne rigole pas ; management, profit, travailleur immigré, statistiques, obligation de résultat, économies, exploitation du travail, parti nationaliste, discours nationalistes creux, hypocrisie, opportunisme... un copié/collé ? Ça sent pas bon, grand temps de ranimer la flamme, celle de l'amour envers ses frères humains, et d'éteindre l'autre, celle si symbolique de ce parti aux trois couleurs né dans les cendres de cette époque peu glorieuse. La montée en puissance de ce petit fonctionnaire lambda qui trouve sa place dans cette administration branlante puis sa lente décrépitude, inéluctable, à l'image de celle qui se joue dans son foyer, avec compagne et enfants trop longtemps délaissés, fait froid dans le dos. Marre, avec une rigueur esthétique de haut vol, une interprétation toujours sur le fil, délicate, à fleur de peau, nous livre un terrible film historique bien trop de notre temps. Pourra-t-on fermer les yeux sur une telle prouesse ? Salutations distinguées quoi qu'il advienne...  (Shang - 01/07/26)

 

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Un vrai chef-d’œuvre. Je n'ai pas le souvenir d'avoir vu un film aussi intelligent sur la collaboration, sur le mécanisme qui fait d'un petit glandu ordinaire un collabo convaincu, sur le glissement inexorable de l'obéissance à la servitude. Avec une subtilité épatante, Marre questionne ces éternels débats et évite tous les pièges du genre : manichéisme, hauteur par rapport aux "méchants" de l'Histoire, poussière de la reconstitution, posture morale en postulat, simplisme, passéisme... Tout est pulvérisé par ce scénario et cette mise en scène extraordinaires, qui permettent effectivement sans aucun souci de faire le pont entre les actions de ce petit fonctionnaire de Limoges glissant doucement dans la complaisance au nazisme et l’électeur du RN d'aujourd'hui, qui doit être tout autant convaincu de son bon sens, de sa droiture et de son amour du drapeau. Il ne faut pas grand-chose : une musique anachronique, une lumière crue, moche, plaquée, qui évite de "faire cinéma", le réalisme du jeu des acteurs, une langue légèrement trop moderne pour dater des années 40, autant de petites choses discrètes qui déstabilisent et fonctionnent à mort. Notre salut semble montrer des images d’aujourd’hui, parce qu'il utilise des techniques cinématographiques qu’utilisent, au hasard, Pialat ou Breillat, du naturel des acteurs à l'écriture des dialogues, qui semblent improvisés. 

Swann Arlaud interprète donc cet anti-héros sans panache, petit bureaucrate bien loser mais aux ambitions bien en place : travailler aux côtés de son maréchal chéri. Il obtiendra une place sans gloire à Limoges, pour une commission de lutte contre le chômage. On suit à la fois son quotidien professionnel (réunions, lettres à taper, travail de bureau, rencontres avec ses homologues ou ses supérieurs) et à l'évolution de sa relation avec son épouse, plus émancipée que lui, peut-être un poil moins endoctrinée aussi. Les lettres, authentiques (le film s'appuie sur la vie du grand-père de Marre), lues en voix-off, sont très belles, et montrent un personnage, des personnages, plus complexes que ce que les films font d’ordinaire d'êtres comme eux : oui, les collabos savaient aussi aimer, savaient aussi écrire, savaient aussi réfléchir et peser le pour et le contre. Il n'empêche que, à force de faire le bon élève qui ne se mêle pas des décisions d'Etat, notre gars devient un véritable petit salaud. Rien d'extrême ; le gars ne hurle pas son racisme, ne fait pas le salut nazi, tique même quand les ordres qu'il reçoit sont un peu discutables ; juste la fabrication d'un bon petit soldat du nazisme. Le film est bluffant dans son ton, et dan son intelligence à montrer que la complicité avec l'horreur peut advenir chez tout le monde. Porté par des acteurs extraordinaires, avec une subtilité de chaque instant dans la mise en scène, dans les dialogues, dans la psychologie des personnages, dans les occurrences modernes au sein du film historique, Notre salut se présente à nous comme le film ultime sur cette période, sans images d'archive, sans hauteur morale, sans location de voiture d'époque ou de costumes vintage. Moi je dis : génial, tout simplement.  (Gols - 07/10/26)

 

7 octobre 2026

Le Caïd (The big Shot) (1942) de Lewis Seiler

Alors oui, ce n'est sûrement pas le meilleur film de Bogart, aussi bien d'ailleurs en tant qu’œuvre que performance d'acteur ; toutefois, on serait presque tenté de dire que les faiblesses de ce film ont feraient presque sa force. Jugeons sur pièce : Bogart, feu caïd, est à l'article de la mort, dans l'infirmerie d'une prison ; un jeune couple, tout dévoué au Bogie, vient néanmoins le saluer sous l’œil tout aussi bienveillant du boss de la prison ; questionnement : comment la mort de celui qui fut un bandit peut entraîner autant de compassion ?... Flash-back qui s'impose : Bogart, pas rasé, dans un costard mal taillé, erre ; il sort de quinze ans de prison (trois peines successives), il est rincé, l'ombre de lui-même... Il pourrait définitivement disparaître dans le caniveau, c'est à peine si on le remarquerait... Malgré tout, malgré cette situation désespérée, il ne veut pas replonger : il sait qu'il risque de prendre le max, la prison à vie ; et ça, il ne pourrait pas le supporter ; et malgré tout, il replonge : quand on est plus qu'un fantôme, que peut-on encore perdre, diable ? Le fait-il, aussi, accessoirement, pour les beaux yeux d'une femme qu'il a pourtant perdu, pour l'argent, pour la gloriole, par fierté ? Allons, fi de supputations : parce que ce coup, il ne va tout bonnement pas le faire... mais, attention, le croyez-vous, il pourrait quand même se faire gauler... Maudit, le Bogie ?...

Sur son lit d'infirmerie, Bogie n'a plus qu'un souffle... Mais n'est-il pas mort depuis finalement sa sortie de prison ? Bogart traverse tout le film, tout ce long flash-back, en donnant l'impression que, de toute façon, il n'y est plus. On pourrait le trouver étrangement désincarné, un peu absent de ce rôle, mais cela donne finalement le meilleur rendu de ce qu'il est devenu : l'ombre de son ombre. Il sursaute un brin quand il recroise le regard de cet amour d'avant (Irene Manning, très fade... On pense, quand on la voit la première fois, qu'elle joue les femmes fatales ; mais cela dure deux secondes, puis non, plus rien... Cela tombe également finalement plutôt bien, car "femme fatale", elle n'est point... elle serait d'ailleurs plus "femme salvatrice" pour le coup) mais on sent qu'il n'y croit déjà plus ; il reste également sans réaction quand d'anciens malfrats le tancent vertement : il finira tout de même, geste d'une sauvagerie rare, par se rebeller en jetant à l'un des gars un verre de lait à tronche : waouh le dur ! ; et puis, même quand l'avenir semblera s'éclaircir, il restera sombre, sur la réserve, comme persuadé que cela n'est qu'une illusion, un faux-semblant (il brûle en enfer depuis le départ comme le suggère sympathiquement un plan de lui pris depuis la cheminée...)... Dans un film où il y a tout de même son quota d'action (un braquage qui tourne mal, une évasion de prison avec son lot de cadavres, des flingues, pétaradants ou non, qui menacent son homme...), on a l'impression que tout cela n'est qu'une vaste fumisterie tant le personnage principal peine à y croire, a arrêté d'y croire. Bogart semble avoir été malfrat dans un autre film, dans une autre vie, mais pas dans celui-là : chaque avanie rencontrée semble plus le conforter dans sa certitude qu'il est déjà mort que le mettre en colère ; il se jette d'ailleurs dans la gueule du loup plus souvent qu'à son tour... Du coup, même si on a l'impression que Bogart ne se donne pas vraiment dans cet énième film B à la trame un peu paresseuse, on s'attache plus qu'on ne l'aurait cru à ce personnage qui traverse le film un peu en ectoplasme, totalement au diapason de cet ex-caïd sans crocs. Un pas si mauvais shot, donc, à la réflexion.

Bo comme Bogie

7 octobre 2026

Les Roches rouges (2026) de Bruno Dumont

3+3=2. On peut partir de cette équation aussi cavalière qu'éminemment épurée pour évoquer le dernier film de Dumont. Des couleurs extraordinaires (le bleu de la mer, le rouge des roches, le bleu du ciel), des gamins plus spontanés et expressifs qu'en vrai, des dialogues réduits à leur plus simple expression, on regarde cette dernière œuvre comme une épure tranquille de ce maître de la mise en scène et de la direction d'acteurs "invisibles". Pour mettre les pieds dans le plat, on pourrait affirmer, en introduction, qu'il s'agit d'un western, enfin plutôt d'un southern puisque la Méditerranée, qui n'a jamais été aussi belle que depuis Le Mépris, sert de toile de fond à ce duel de gangs. D'un côté Geo, petite trogne plus blonde que les blés, sa pineco Manon et son compañero taiseux mais souriant Rouben. Ils arpentent la région sur leur fidèle destrier électrique. De l'autre B, gamin au double menton balladurien déjà marqué, sa pineco Eve, et sa compañera taiseuse et boudeuse Do. Deux gangs qui d'abord font équipe pour escalader les roches escarpées du littoral et sauter tels des bâtons de dynamite dans les remous bleus. Puis qui, suite au rapprochement entre Géo et Eve, vont faire bande à part. Tout est dès lors possible, la jalousie remuant toujours les instincts les plus vils, même chez les enfants...

Un fil conducteur bien mince quand on y songe mais un film tellement solaire qu'on en reste pas moins ébloui par cette capacité de Dumont à trousser des images d'une beauté à couper le souffle et à faire tenir un film sur plus de grimaces que de mots. Ce monde est-il joyeusement sérieux ou sérieusement burlesque, je pose juste la question ?  Je ne dis pas que tout est captivant mais force est d'admettre que l'on reste malgré tout captivé par ces enfantillages sauvagement matures. Géo, tel une réincarnation sans moustache du Capitaine Van der Weyden, grimace (sous le regard très subjectif des objectifs grand angle) face à cette chienne de vie : il rame, disons-le, pour véritablement gagner le cœur de cette Eve dont il a pourtant dès le départ l'attention ; il n'est surtout pas à l'abri du regard lourd et du menton menaçant de B. Son atout principal pour vaincre le cœur d'Eve : escalader ce rouge abrupt et sauter dans le bleu, vaincre le vertige psychologique pour mieux toucher au vertige amoureux ; la proposition d'aventures et de voyage (en Italie) sont d'autres cartes qu'il peut abattre pour vivre auprès de cette gracieuse Eve...

On reste assez stupéfait, disais-je, devant le culot de Dumont qui joue sur de la dentelle scénaristique et qui, avec trois regards innocents de gamins qui le sont plus ou moins et deux lignes de dialogue, nous maintient sur le qui-vive. Les six gamins vivent leurs vie et leurs premières amours en toute liberté, loin de ce monde des adultes qui n'apparaissent ici que comme de ridicules pantins trop gros ou désarticulés. Pas facile, nonobstant, pour Géo, malgré cette liberté totale d'agir, de vivre pleinement ses amours, une tache finalement aussi ardue que celle revenant à conquérir l'Everest... Du-mont, c'est forcément sa spécialité onomastique, nous fait atteindre le sommet de ces roches et nous plonge la tête la première dans le blues de nos émotions enfantines dites "primaires". Tour de force, tour de magie, "enfance de l'art" : autant d'expressions à la con dont on pourrait se passer ; il s'agit tout bonnement de l'éternel monde de Dumont qui parvient à donner une beauté et une grandeur tragique aux choses les plus simples. Joli.

 

7 octobre 2026

Tempête à Washington (Advise & Consent) (1962) d'Otto Preminger

Preminger nous fait entrer dans les coulisses de Washington par le biais de cette histoire (fictive) concernant la nomination d'un secrétaire d’État par le Président. Avant que le Sénat ne donne son accord, alors que la majorité est divisée, une commission d'enquête est nommée pour statuer sur la loyauté de cet homme, qui ne fait pas l'unanimité, au gouvernement des États-Unis .

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Au début du film, on a peur d'être un peu perdu tout comme cette Française, femme du nouvel Ambassadeur en poste qui visite le Sénat : les arcanes de la politique américaine, avec ce vice-président qui préside le 100187Sénat, nous semblent bien compliquées. Heureusement, le récit devient vite limpide lorsque se dessinent clairement trois positions : celle d'un vieux sénateur grincheux qui, par esprit de vengeance, s'oppose systématiquement à cette nomination, celle de l'ensemble de la majorité qui soutient cette candidature et pour qui la commission d'enquête ne représente qu'une formalité, enfin celle d'un jeune ambitieux prêt à tout pour soutenir cet homme ; car rapidement, lors de la commission, un doute est émis sur le passé du candidat qui aurait flirté à ses débuts avec le communisme (et ça, c'est pas bien, même si le Président lui-même est prêt à fermer les yeux sur ce qu'il considère comme une "erreur de jeunesse") ; si l'ensemble des sénateurs campe sur sa position (le soutient donc), le président de la commission, lui, au nom de prétendus idéaux de vérité, veut aller jusqu'au bout pour enquêter sur ces suspicions ; chahuté par ses pairs, puis par le Président, il se voit lui-même rattrapé par son passé lorsque le jeune ambitieux, de façon anonyme, se décide de le faire chanter en révélant son homosexualité (et dans l'échelle du mal aux US, homo c'est encore pire que coco si j'ai bien compris)... Les conséquences se révéleront, euh, tragiques...

 

Définitivement moins fougueux et moins passionnant que Mr Smith au Sénat, Preminger réussit tout de même à nous tenir en haleine pendant 2h20 alors que l'essentiel de l'action se joue au Sénat ou lors des interrogatoires de la Commission ; il y a bien des petites pauses lorsque Gene Tierney reçoit chez elle tout ce beau monde mais comme elle s'est quand même pas mal défraîchie (elle sort d'une période dure, on va dire, et ce film salue son retour au ciné après 7 ans de break(down)), on a un peu de peine pour elle. Très belle prestation, cela dit au passage, d'Henry Fonda au regard hypnotisant et du ventripotent Charles Laughton plein d'une grande ironie mordante. La caméra en tout état de cause de Preminger sait se faire extrêmement agile lors des débats du Sénat ; ça ne virevolte pas dans tous les sens, mais elle sait nous rendre sensible chaque mouvement d'humeur  dans ce huis-clos oppressant. Un bon point donc car c'était loin d'être gagné d'avance, durant ce lourd aprèm de dimanche (nan, Bibice, j'ai pas fait L'Appât ce matin en cours, mais Conte d'Eté et Dieu sait que Rohmer c'est bavard pour mes pauvres étudiants un peu déconcertés devant tant de paroles, eheh), pour que je ne m'endorme point.  (Shang - 17/06/07)

 

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Bien d'accord avec ce texte de jeunesse de Shang. Le sujet ferait fuir le moins farouche, mais la mise en scène est tellement fluide qu'on se laisse embarquer sans souci dans ces brumeuses arcanes de la politique américaine. Politique américaine montrée ici dans son aspect le plus fétide : tout semble se jouer entre des petits politiciens complètement déconnectés de la réalité (le monde extérieur n'est strictement jamais montré), déconnectés même de tout caractère politique au sens strict : ce ne sont pas des combats d'idées, de théories, de programme, mais de simples luttes de pouvoir, d'ambitions. Ce qui semble bien être le vrai sens du pouvoir politique... A travers ces camps qui s'opposent pour un siège, une carrière, une place, Preminger montre le cynisme total de cette caste qui n'agit plus pour la communauté mais pour elle-même, en circuit fermé. Même s'il rend quelques-uns de ses personnages plutôt sympathiques (le froid Henry Fonda l'honnête Walter Pidgeon, et même le manipulateur mais très malin Charles Laughton), il veut clairement montrer qu'ils sont de pauvres parvenus se raccrochant désespérément à leur siège, balançant quelques rumeurs minables pour se déstabiliser, aimant la joute pour la joute. Portrait terrible de cet appareil d'Etat qui ne fonctionne que pour s'alimenter lui-même, mais portrait pertinent. Il y a dans ces infinies discussions et débats (très polis en surface, mais venimeux en profondeur) une image de la politique qui fait froid dans le dos.

Mais outre ce portrait à charge du fonctionnement de l'Amérique, Preminger nous offre une brillante mise en scène, exercice d'autant plus périlleux que le film est constitué principalement de grandes discussions théoriques et pointues. Mes scènes préférées sont celles à l'Assemblée, où le montage nous fait comprendre tout de suite qui est dans quel camp, les enjeux de telle phrase et les conséquences de telle mimique, les camps et les opinions qui s'opposent. Preminger varie les cadres, très attentif à la grande clarté de ce qu'il raconte, et réussit à rendre hyper-fluides ces longues scènes chargées en parlote. Et redonne ses lettres de noblesse à un sorte de morale de la mise en scène. Jamais anodine, jamais purement théorique, elle développe au contraire tout un faisceau de sentiments, d'émotions, de tristesse, qui circule entre ces hommes par-delà leur fonction. Filmer la politique va de paire avec filmer des rapports humains. D'une honnêteté totale, elle filme des hommes avec justesse et sincérité, compensant le cynisme de Cce qui est montré par un regard très humain sur cette étrange faune. Et on se retrouve tout ému face à un film qui s'annonçait, sur le papier, guère sexy. Excellent exercice.  (Gols - 07/10/26)

 

6 octobre 2026

Le Pont de la rivière Kwaï (The Bridge on the River Kwai) de David Lean - 1957

Vous aimez les militaires bien alignés menés par un chef intransigeant mais juste armé d'une cravache ? Vous avez envie d'une évasion de samedi soir qui prendrait la forme d'une escapade dans la jungle hostile ? Vous avez des velléités d'héroïsme et de sacrifice ? Vous avez décidé d'oublier un peu la mise en scène pour aujourd'hui et de regarder un film anglais ? Vous pleurez la beauté du Technicolor et les valeurs du patriotisme ? Vous rêvez secrètement au torse velu de William Holden ? J'ai le petit shoot de nostalgie qu'il vous faut : Le Pont de la rivière Kwai, méga-production aussi peu regardante sur le cinéma que généreuse en termes de spectacle, de glamour et d'action. On a tous vu, dans notre jeunesse folle, j'imagine, ce film qui semble réunir tout ce qui faisait le cinéma de grand spectacle de l'époque : un décor exotique, une poignée de personnages attachants, quelques scènes d'action bien menées, des dilemmes ardus, un brin d'humour, des explosions, des vertus (courage, patriotisme, exigence, travail) exaltées et des défauts (orgueil, brutalité, pleutrerie) conspués. Il y a tout ça dans ce camp de prisonniers perdu au fond de la jungle japonaise, où le régiment mené par le fier colonel Nicholson (David Niven) se voit confier une tache moralement discutable : construire un pont pour faciliter le passage des forces japonaises à travers ce territoire hostile. Nicholson n'est pas contre, ça occuperait ses hommes ; mais hors de question d'être aux ordres de l'ennemi, représenté par l'autoritaire colonel Saïto. Il va donc prendre en main ce projet, en faire une construction made by English, en, faire un chef-d’œuvre d'architecture. Pendant ce temps, un évadé de ce camp, Shears (William Holden) est envoyé en commando pour faire sauter la construction le jour de son inauguration... Entre l'orgueil de Nicholson, devenu obsédé par ce pont, la perte de contrôle de Saïto et la pugnacité de Shears va se jouer un combat autant moral que physique. 

La première heure est bien peu aimable : dans une ambiance très manichéenne, on assiste à un duel de bites entre le colonel et le chef du camp, à qui aura le plus d'autorité. Ça serait intéressant si Nicholson était un personnage valable : mais son respect pour la hiérarchie, son mépris pour ses hommes (il refuse lui-même de travailler, passe son film à bayer aux corneilles, et traite ses soldats comme du bétail), et le traitement du film sur lui, en faisant un héros fier et inflexible quand je n'y ai vu qu'un sombre connard, le rendent profondément antipathique. On dirait un film de propagande pro-militariste, sans nuance. Et comme tout ça est très long avant qu'on rentre vraiment dans le sujet (une heure passée avec Niven enfermé dans un cachot, quand on sait très bien qu'il va s'en sortir avec les honneurs, c'est un peu long), on s'ennuie un peu en trompant l'ennui à regarder les beaux paysages, la belle couleur du film et son usage très cinégénique du format scope. Il faudra la mise en avant du beau personnage de Shears pour que le film décolle : celui-ci, clairement méfiant à l'égard de l'armée et de la hiérarchie, plus enclin à traquer la gorette qu'à porter les galons, amène un peu de nuance à un film qui s'annonçait bien bourrin.

Dès qu'il fait sa véritable entrée, Le Pont de la rivière Kwai change nettement de ton, et se fait beaucoup plus intéressant. D'une part, au niveau du suspense : la traversée de la jungle, puis l'organisation et l'exécution pour faire sauter le pont, sont des grands moments de tension, parfaitement montés. Mais surtout au niveau du discours même du film. En changeant le point de vue, en mettant Nicholson un peu à distance, notre regard sur lui change. Il apparaît alors tout aussi buté que son homologue japonais, tout aussi enclin à la folie que lui. Il est tellement obsédé par l'achèvement de son pont, qu'il en oublie le but de celui-ci. Le discours militariste se change en discours sur la folie des hommes. Une scène résume parfaitement la situation : Nicholson qui vient recruter de la main d’œuvre directement auprès des blessés à l’hôpital, entrainant à sa suite, sur un petit air martial, quelques éclopés bien mal en point. On peut penser au Kurt d'Apocalypse now. La séquence finale se charge donc d'un dilemme moral qu'il lui faut résoudre à toue vitesse, avant l'arrivée du train : doit-il sauver son pont ou doit-il lutter contre l'ennemi ? On avait cru être face à un personnage monolithique, le voilà face à sa conscience, très belle métamorphose. Le style du film semble épouser les méandres du scénario : d'abord bien trop classique et trop propre sur lui, il devient dans les 90 minutes de la fin un assez bel objet, certes un peu flou parfois dans le montage et dans la construction, certes très fonctionnel et au service de l'action et rien qu'elle, mais indéniablement efficace et professionnel. Au final : une bonne petite soirée en plan large. 

 

5 octobre 2026

One Way or another (De cierta Manera) (1975) de Sara Gómez

Sara Gomez finit en fanfare sa filmo (mais avec aussi, malheureusement, les deux pieds dans la tombe) avec ce docu-fitcion de la plus belle eau : la révolution cubaine est loin d'avoir résolu tous les problèmes de société d'un coup de baguette magique et la cinéaste va s'attaquer ici à plusieurs aspects demeurant problématiques ; deux thématiques sont en particulier abordées : le machisme rampant et le problème des sans-dents, pardon, des pauvres, enfin disons des marginaux ; pas facile en effet pour cette population de s'intégrer pleinement au mouvement révolutionnaire ; même si des efforts ont été consentis pour améliorer leur habitation, des problèmes demeurent, vis-à-vis notamment de leur attitude par rapport au monde du travail ou dans l'éducation de leurs enfants. Pas la peine en effet de se voiler la face et de croire que ce peuple, constitué des personnes les plus démunies, s'est soudainement dissous dans la masse. Quant au machisme, dont les racines semblent profondément ancrées dans la culture et l'histoire cubaine, il serait là aussi tout aussi naïf de croire qu'il s'est évaporé...

Pour traiter de ces différents problèmes, Gomez évoque, sur le plan de la fiction, la rencontre entre un ouvrier et une jeune instite ; deux classes, deux mondes, et malgré tout une volonté d'essayer de construire quelque chose ensemble... Encore faudrait-il que notre homme prenne pleinement conscience de l'esprit d'indépendance de la donzelle... Peine perdue ? Notre instite, quant à elle, rame autant au niveau de son couple que de son taff : devant faire face à des enfants difficiles, issus de classes défavorisées, elle a parfois du mal à faire preuve de diplomatie face à certains parents un peu légers au niveau de leur responsabilité éducative. Elle essaie de mettre de l'eau dans son vin sur les deux plans, encore faudrait-il que tout le monde produise le même genre d'effort (elle a pas fait le plus dur avec son mec définitivement un peu obtus d'esprit...) ; Gomez saupoudre sa fiction de vrais morceaux de doc avec notamment le principe des interviews face caméra ou l'évocation de "personnalités réelles" dont elle retrace le parcours (ainsi ce boxeur qui a fait un tour par la case prison avant de devenir chanteur). Généralement, ce genre de mélange, docu et fiction, a du mal à prendre : la fiction est souvent mal jouée et la partie doc un peu artificielle ; Gomez réussit joliment sur les deux tableaux en distillant d'une part quelques scènes (de fiction) musclées et criantes de vérité (la scène en ouverture à l'usine et que l'on retrouve plus tard dans le film constituant sans doute le meilleur exemple) ; d'autre part, son talent et son expérience de documentariste lui permettent d'insérer les images de destruction des quartiers vétustes ou les interviews (celles notamment du boxeur-chanteur) avec un évident naturel. En mêlant ces deux genres avec finesse, on aborde certains problèmes de fond qui restent à résoudre dans cette société cubaine du début des seventies ;  ces écarts, ces différences de classe restent indéniables et une foi de chacun (en la révolution ou en l'humanité...) sera nécessaire pour tenter de les aplanir... C'est loin d'être gagné d'avance comme l'illustre Gomez avec un vrai sens de la nuance. Une sortie en beauté, malheureusement un peu trop définitive...

 

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