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23 janvier 2026

Lettre d'Alain Cavalier, de Alain Cavalier, donc - 1983

Un petit court-métrage minimaliste d'Alain Cavalier, ça fait du bien après les grandes orgues de Satyricon. Celui-là est presque un exemple idéal du ton minuscule qui est devenu aujourd'hui la marque de fabrique du vénérable cinéaste : en plans courts sur les objets de son quotidien, sur ses notes, sur son intérieur, et surtout sur cette fameuse page blanche qui n'attend que lui, il nous présente le labeur qui consiste à écrire et concevoir Thérèse, le film sur la petite religieuse qui fera l'année suivante la renommée définitive de Cavalier. Pour l'instant, il n'a pas grand-chose, quelques notes, des livres, une vague idée esthétique qu'il griffonne à la va-vite, et sa rêverie. Si le malheur des hommes vient de ce qu'ils ne savent pas demeurer en repos dans une chambre, on peut considérer que Cavalier est heureux. Le bougre se contente de très peu, dans une ascèse proche de celle de la sainte dont il est en train d'écrire la vie. Une orange coupée en petits bouts, un crayon taillé, un poisson récupéré au marché, il n'en faut pas plus pour déclencher son émerveillement, le pousser à choper sa caméra pour immortaliser cet instant, et donner lieu à quelques secondes de bonheur filmé. Le bougre se moque gentiment de lui-même, de sa voix doucereuse, du côté dilettante de son entreprise, et surtout de sa capacité à s'émerveiller de tout. Thérèse se prépare dans une sorte de bienveillance totale, mâtiné d'un brin de naïveté et d'une bonne dose de procrastination. Il est clair qu'il préfère filmer ces toutes petites choses qui l'entourent plutôt que de se coltiner au travail. Aussi, quand le visage d'une comédienne candidate pour le rôle apparaît, on est tout surpris de voir que cette rêverie solitaire est en fait réellement le début du projet, que ça va déboucher sur du concret. Mine de rien, ce quart d'heure en compagnie du sieur nous fait comprendre une méthode, très artisanale, une façon d'aborder le travail très originale, une manière un peu en contrebande de fabriquer du cinéma. Un moment suspendu dans le tumulte ambiant, une douceur incroyable qui se dégage de ces plans tout simples, légers et joyeux. 

 

23 janvier 2026

Satyricon (Fellini Satyricon) (1969) de Federico Fellini

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Avouons-le sans avoir honte, le Satyricon m'a copieusement ennuyé, à un point que je n'aurais d'ailleurs jamais soupçonné quant à un film de Fellini. Ce défilé de tronches rigolardes et de décors grandioses mais sans âmes n'a pas provoqué en moi une once d'émotion. Je m'en excuse notamment d'avance auprès de ceux pour qui ce film est visuellement une référence, j'ai pour ma part très rapidement perdu le fil dans cette suite de saynètes avec, certes, "queue (ramollie) et têtes (hilardes)" mais où la mise en scène hénaurme du Maestro semble avoir totalement phagocyté la dimension humaine... A part essayer de m'extasier devant chaque superbe décor ou costume, cette dérive dans la Rome antique d'Escalope et d'Achille Talon (je suis peut-être imprécis sur les noms, mais faut aussi reconnaître que les deux jeunes "acteurs" sont absolument sans chair...) n'a provoqué chez moi absolument aucune passion... L'argent, le pouvoir, la débauche et l'Art dans tout ça ?: l'imagination fellinienne nous donne à voir des tableaux vivants où des phénomènes humains se trémoussent aux quatre coins de l'écran, tout cela est souvent plein de bruits et de fureur - ça éructe, ça pête, ça vocifère - mais cette adaptation très libre m'a rapidement fait perdre mon latin et surtout mon intérêt... Un post bien lapidaire, je le conçois, mais je laisse aux amateurs le soin de s'émerveiller et de théoriser devant ce film, pas du tout my cup of tea, disoli, ce sont des trucs qui arrivent... (Peut-être ces strings pour hommes, aussi... Bah, non, tout du même cela ne demeure qu'un détail.)    (Shang - 10/09/09)

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Il faut reconnaître que ce genre de cinéma a bien mal vieilli et que, si à l'époque on a pu s'extasier sur les splendides compositions délirantes de Fellini, il n'en reste aujourd'hui qu'un catalogue baroque un peu fatigant, et qui ennuie assez vite. De la démesure, du visionnaire, du figurant, de la grosse fresque qui tache : on dirait que le film n'est composé que de ça, dans une surenchère de débauche de moyens destiné à rendre compte de la vision de l'Antiquité selon il maestro. A son crédit, notons que ces tableaux gigantesques sont souvent impressionnants d'invention. Chaque nouvelle scène est l'occasion de nouveaux délires, offrant une version de l'antiquité décadente (on est de toute évidence dans la période de la chute de Rome), débauchée, putrescible et salace. Bouffe, sexe, mort : voilà de quoi est composée cette société déclinante, qui ne peut s'amuser ou se divertir qu'au contact d'un de ces éléments. Dans cet univers glauque, la vision fellinienne s'épanouit comme un poisson dans l'eau (croupie) : tout n'est que déréliction, du 40ème figurant là-bas au fond, maquillé en pute obèse ou en nain grotesque, à l'énorme décor, succession de gigantesques lieux vides remplis de boustifaille, d'animaux, d'orgies, de personnages ricanants (ça rit beaucoup, Satyricon), de costumes extravagants, de demi-dieux et de quasi-monstres, de femmes à poil, d'esclaves à jupette, bref tout un bestiaire bruyant et baroquissime. L’œil sature très vite devant la profusion de la mise en scène, devant ces vastes compositions qu'il faudrait contempler des heures pour en épuiser tous les détails.

Rien à dire : on sent derrière cet énorme barnum un cinéaste, un regard, une personnalité, toute une culture en quelque sorte. On sent aussi que ce film arrive dans la suite du travail de Fellini, qu'il est à la jonction entre ses films "contemporains" et le cinéma de délire qu'il va proposer dorénavant. En gros, on s'intéresse à Satyricon, qui vaut en temps que témoin d'une époque de sa filmographie, qui est une sorte de point-limite de ce qu'un cinéaste omnipotent et surpuissant peut proposer. Mais on se dit aussi que le maestro saura par la suite calmer un brin ses ambitions, et que ce n'est pas plus mal. Car ici, oui, il soule à la longue : non seulement parce que le livre de Pétrone (dont il garde fidèlement le côté parcellaire) est déjà un peu ennuyeux, mais surtout parce que deux heures à ce rythme finissent par lasser. Perdus dans cette immensité, les acteurs et les personnages n'existent pas, et on est loin des films de Pasolini (Il Decamerone, I racconti di Canterbury) qui tentèrent aussi le baroque mais qui respectèrent toujours les personnages. Ici, les pauvres Encolpe et Ascylte, aussi palpitantes soient leurs aventures, sont broyés par la trop grosse production, et courent à travers l'écran comme des poules sans tête. Une vision, mais un peu trop mégalo et sans limite pour convaincre.   (Gols - 23/01/26)

tutte le pellicole di Fellini : qui

23 janvier 2026

LIVRE : Hors Champ de Marie-Hélène Lafon - 2026

A force de creuser toujours le même sillon (de charrue), Marie-Hélène Lafon va finir par créer une œuvre. C'est bien tout le mal qu'on lui souhaite, tant à chaque nouveau livre, à chaque nouvelle variation sur le même thème, elle peaufine de plus en plus son écriture, arrive à une sorte d'épure totale, comme si elle taillait inlassablement un diamant. Ce Hors Champ est exactement le même livres que tous ceux qu'elle a publiés avant. On y retrouve les mêmes paysans taiseux et solitaires, la même monotonie des travaux agricoles, le même Cantal décrit dans toute sa beauté et toute son horreur, la même soif d'ailleurs entravée, les mêmes personnages au bord du suicide à force de passer à côté de leur vie, le même renoncement, les mêmes émotions et sentiments... D'ailleurs, Lafon a réuni ici plusieurs textes épars qu’elle avait publiés ici ou là. Mais attention : la répétition du même ne signifie pas qu'elle écrit toujours le même livre : comme un peintre peignant sans arrêt les mêmes nymphéas ou la même cathédrale, Lafon remet sans cesse son ouvrage sur la table, pour creuser encore, pour arriver à trouver la bonne écriture pour décrire ce monde paysan. Et il faut reconnaitre qu'elle atteint de plus en plus la grandeur dans son style. On ne cesse, de livre en livre, de s'extasier devant cette écriture sensorielle, immense, devant cette posture face à la langue en même temps hyper respectueuse et physique : Lafon considère les mots comme des outils avec lesquels il faut se livrer à un combat corps à corps pour en extirper le pouvoir d'évocation, la beauté, la puissance. Quel écrivain contemporain peut se targuer de considérer la langue ainsi ? Dès la première phrase, sublime ("La balançoire grince sous l'érable dans la cour verte et bleue" : c'est aussi essentiel et sublime que du Hemingway, ou qu'une toile de Cézanne, dont Lafon est si amoureuse), on rentre en Littérature. Et ça fait du bien de lire une écriture aussi fabuleuse. Le sujet, finalement, importe peu, même si la vie pathétique de ce paysan mise en regard avec celle de sa sœur qui a su s'extirper de ce milieu rural trop sclérosant est passionnante. Seule compte la façon de décrire les choses, le mot le plus juste, le plus poétique, le plus "sensuel" possible. Et à ce jeu, la dame est une véritable magicienne : son texte respire la beauté à chaque phrase. Il y a du Flaubert, du Calaferte, du Maupassant, tous ces addicts du style, du mot juste, dans ce livre. On s'extasie devant ce dernier Mohican d'une conception noble et pure de la littérature, et on se prosterne aux pieds de cette esthète, qui prend enfin son métier comme un sacerdoce. Génial, tout simplement. 

22 janvier 2026

Los Tigres d'Alberto Rodríguez - 2026

La prochaine fois que vous découvrirez un chargement de cocaïne en plongeant sous un paquebot, mon conseil est de ne pas tenter de le piquer. Ça n'est que mon avis. Le brave Antonio, plongeur émérite de son état, et sa sœur Estrella, plongeuse émérite de son état mais moins, ont eu un avis contraire, et s'enfoncent jusqu'au tuba dans un paquet d'emmerdes bien épais. Vivotant d'un boulot mal payé et risqué de nettoyeur de coque de bateaux, ils découvrent donc le précieux magot et décident de tenter le coup. Harcelé par une ex-femme qui lui réclame de l'argent, tourmenté par un corps qui réclame la retraite, Antonio est certes aux abois financièrement, mais il met ainsi le doigt dans un engrenage délétère. Voilà pour l'histoire, il faut le dire assez mal racontée par Rodriguez, qui échoue assez totalement dans le genre film  noir, dans le polar. Dénervée, bizarrement montée et remplie de trous qui sont autant d'occasions de sortir du film, l'intrigue piétine, se perd dans des sous-événements inutiles, oublie des détails importants en chemin, et laisse la tension, le suspense au vestiaire.

Peu passionné par sa trame, paresseusement écrite, il préfère s'adonner au filmage des gros bateaux, art où il réussit beaucoup mieux : il y a quelques forts jolis plans, la plupart dans le première partie, qui rendent vivants ce petit monde ignoré des plongeurs, et un vrai amour des bateaux mis en majesté dans de beaux cadres généraux. On se dit qu'à défaut d'intérêt dans le scénario, au moins on aura une partie documentaire valable. Mais on déchante vite ; les scènes sous-marines sont illisibles, moches, pas du tout impressionnantes. On voit bien que Rodriguez voudrait rendre la sorte d'angoisse claustrophobe des plongées d'Antonio, notamment par son utilisation des sons, par le rendu de ses images souvent floues, envahies par l'impureté de l'eau. Mais, je ne sais pas exactement pourquoi, on ne tremble jamais pour le personnage, on n'étouffe pas avec lui, on ne craint pas l'infarctus, l'accident, l’événement inattendu qui peut surgir dans ce monde inconnu. Est-ce la faute de ce comédien bien peu charismatique (Antonio de la Torre), de la silhouette que Rodriguez lui a inventée (longue barbe crasseuse et costumes mochasses) ou tout simplement du personnage, peu sympathique, sans gloire, sans grandeur ? En tout cas, on se fout qu'il meurt noyé ou assassiné par les truands, et c'est bien dommage, car la tension réside aussi dans l'empathie qu'on est censé éprouver pour ce petit duo frère-sœur (qui ont deux ans de différence d'âge tout petits, mais visiblement 25 ans d'écart une fois adultes...). Bon, brisons là : c'est un ratage assez franc, qu'on regarde sans réel ennui, mais sans aucune passion non plus.

 

22 janvier 2026

SERIE : Pluribus - saison 1 de Vince Gilligan - 2025

Le grand retour de Vince Gilligan aux affaires, joie suprême On attendait tous un polar parodique à la Breaking Bad, et le voilà dans le genre fantastique et science-fictionnel, ce qui ne surprend que durant 3 minutes à peu près. Car après cette scène inaugurale qui nous prend complètement en porte-à-faux, on adhère à 100% à cette atmosphère étrange, à cette trame diabolique, à ce personnage parfait, bref à cette série géniale. La série est tellement surprenante, tellement inattendue, qu'on a quelques scrupules à vous décrire le pitch, mais allons-y : des extra-terrestres ont pris le contrôle des pensées de la population mondiale, créant une sorte de société parfaitement heureuse et bienveillante (et lisse) où chacun est en connexion avec chacun, ne forme plus qu'un avec lui. Seules 13 personnes dans le monde ont échappé à la mutation. Parmi elles, Carol, parfaite Américaine suffisante et colérique, auteur à succès frustrée, bien décidée à ne pas se laisser asservir par ces nouveaux aliens. Le souci est que ceux-ci ne sont que gentillesse, et se dévouent corps et âme au bien-être de Carol. Les convictions de la belle s'effritent au rythme des petites attentions bienveillantes des autres d'autant que la femme en charge de son confort est une bien jolie jeune brune... Ça, ce n'est que le début : mais chaque épisode pousse le concept jusque dans ses retranchements, et chacun contient ses surprises qui vous font réfléchir, qui vous déstabilisent, qui ouvrent de nouvelles perspectives dans cette histoire folle. 

Qu'est-ce que le collectif ? A-t-on besoin des autres pour vivre ? Le bonheur réside-t-il dans la satisfaction de ses besoins ou en faut-il un peu plus ? Peut-on avoir raison contre le reste du monde ? Qu'est-ce que résister quand personne ne suit votre combat ? Le communisme a-t-il dit son dernier mot ? Gilligan trousse une fable aux dimensions gigantesques, sous couvert de comédie paranoïaque. Sur son postulat quand même improbable, il parvient à signer 9 épisodes qui vous plongent dans des abîmes de réflexion. Mine de rien, on se demande ce qu'on ferait à la place de Carol, et chaque nouvelle situation qui lui est soumise est une nouvelle piste de réflexion. Pluribus est ainsi un divertissement brillantissime, qui pousse un concept audacieux jusqu'au plus haut point, en même temps qu'une  série philosophique qui questionne ni plus ni moins notre rapport à la vie et à la société. Le grand barnum convoqué par le film (richement produit) cache en fait une thématique très intime : il s'agit pour Carol de résoudre son problème avec la solitude, lui enjoignant de résoudre le dilemme : rester seule ou se laisser aller à un collectif qui ne lui plait pas ? Sujet éminemment contemporain, en ces temps de nationalisme aigu, de repli sur soi, d'affirmation de l'ego, de peur de l'Autre. Mais tout ça est revêtu d’oripeaux pop, est écrit avec un sens de l'humour hyper acerbe et mordant, et surtout joué avec conviction et drôlerie par une comédienne excellente (Rhea Seehorn), si bien que la puissance du sujet ne vient jamais alourdir la chose. Même au niveau de la mise en scène c'est très audacieux, avec ces épisodes entiers placés sous silence, avec cette comédienne parfois "seule en scène" pendant de longues minutes, avec cette multiplicité de décors qui font apparaître le monde comme un minuscule territoire, avec cette façon d'accepter tout ce qui vient et de regarder si ça fonctionne. Le plaisir est constant, on s'empêche de binger la série comme aux temps de Breaking Bad, et on ressort de ces 9 épisodes définitivement capté par cet univers, avide de la saison 2. Pluribus : la plus grande série du monde. 

 

21 janvier 2026

LIVRE : Baignades d'Andrée A. Michaud - 2024

"Faire un homme de moi, c'est ça, pis aller me faire enculer pour le restant de mes jours ! avait-il hurlé, pas question, no fucking way ! J'ai pas plus envie que toi de les éliminer, mais j'ai pas le choix, calvaire, tu comprends pas, j'ai pas d'autre ostie de choix."

 

Un petit polar en provenance du Canada en cette rentrée littéraire, voilà de quoi glacer les ardeurs... Il suffit parfois d'une décision malencontreuse pour que tout, absolument tout, parte en vrille... Au départ, pourtant, rien que de bien innocent dans ce couple qui laisse leur fille de cinq ans se baigner nue dans le lac d'un camping. Mais il suffit d'un homme, le directeur du camping en l'occurrence, d'une réflexion ("vous vous croyez où, crisse !"), pour que cette innocence prenne presque des allures de crime. La famille obtempère, rhabille la gamine, personne autour d'eux ne prend vraiment leur défense... Ah si, des voisins qui passent et qui trouvent l'incident regrettable... On prend l'apéro, on sympathise, le voisin prend la gamine sur ses genoux, caresse ses petits bras et cette fois cela dégénère vraiment. L'homme du couple juge ce geste déplacé (il l'est bien...), une droite vient aligner le voisin, c'est la seconde goutte en quelques heures qui suffit à faire déborder le vase (et la vase ?)... Excédé, notre couple prend la décision de se barrer d'ici, un orage s'annonce pourtant, on plante le véhicule dans les bois, on s'énerve et tout s'enchaîne tellement vite qu'avant même que la nuit s'achève, deux cadavres viendront nourrir les vers dans cette terre forestière détrempée... Michaud nous a à peine laissé le temps de respirer, la baignade si innocente s'est transformée en pur cauchemar... Toute la première partie du bouquin se focalise sur cette nuit trépidante et fatale... La seconde partie, elle, se pausera quelque peu lors d'une réunion familiale pleine de joie (on retrouve certains des personnages principaux de la première partie) mais qui n'est pas à l'abri de finir dans la torpeur... Après le rythme infernal de la première partie, Michaud nous en offre une seconde où le malaise, derrière les sourires de façade, s'installe progressivement rendant finalement l'ambiance générale presque encore plus insoutenable - d'où va venir, pressentons-nous, une nouvelle fois le malheur ?... Des scènes haletantes dans la boue et dans l'horreur, des personnages méchamment à la dérive, une ambiance lourde, une langue tabernacle de calvaire d'ostie joliment expressive, et un polar qui vous fera couler tout du long une méchante sueur froide dans le dos. C'est la fin de l'été, bonnes baignades malgré tout... Un Michaud mi-glacial mi-palpitant.  (Shang - 01/09/25)

 

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Argh, calvaire, criss de marde, moi j'ai trouvé ce bouquin bien raté, tant dans le style que dans la trame. Michaud a une tendance à charger la mule jusqu'au maximum, et ne se rend pas compte qu'à force d'en faire trop, elle perd en crédibilité. Certes, je veux bien entendre que les thrillers ne sont que des exercices de style se moquant du vraisemblable. Encore faut-il que ça reste probable, possible. Or, dans cet enchainement de hasards dommageables, on perd vite toute ancrage dans le réel, et le roman devient une simple suite déréalisée de catastrophes. On perd ainsi très vite toute empathie pour ce personnage principal, cible de toutes les avanies possibles et imaginables, et on se fout comme de son premier slip de ce qui peut bien lui arriver. Dans la deuxième partie, peut-être encore plus aberrante (un couple central inconcevable), on perd définitivement toute réalité et on regarde cette famille se disloquer en baillant poliment. Quant à l'écriture, je l'ai trouvée impossible : Michaud vise une sorte de naturel langagier, sans encore une fois se rendre compte qu'il faut du talent pour rendre la langue orale viable en écriture. On n'arrête pas de grimacer devant les tournures à l'emporte-pièce, les facilités, les phrases expédiées à la va-vite, ce faux style cool très énervant. Vraiment très déçu par ce bouquin mal fagoté d'où qu'on le prenne.  (Gols - 21/01/26)

20 janvier 2026

LIVRE : La Maison des Brasseurs de Maurice Pons - 1978

On est ici dans la veine truculente, merveilleuse, imaginaire de l'ami Pons, celle qui donna notamment le magnifique Rosa : il sera question ici d'un certain Frank, peintre de son état, capable, tel un futur acteur woodyallenien (dans l'inoubliable Rose pourpre du Caire) ou tel un futur personnage yourcenarien (dans le fantastique Comment Wang-Fô fut sauvé qui date de... 1979 - tiens, tiens...) de s'inviter sur une toile (de cinéma ou de peinture, même combat). Mais le Frank, lui, ne se contentera point (tilliste) de pénétrer dans une seule de ses toiles peintes ; chaque fois qu'il parviendra à cristalliser son attention sur une vitre, à tenter d'en rendre les reflets les plus subtiles, tout un monde caché s'ouvrira à lui... Il rejoindra par ce biais une inaccessible amoureuse dénommée Louane (aucun rapport de famille), qui tentera de le mettre sur les pas d'un parent d'icelle, Gustav de Wing, autre peintre de profession. Frank voyage de la Toscane à de multiples pays lointains, apercevant à chaque fois sa promise qui lui glisse entre les doigts... Pour se remettre de ses émotions, de ses aventures, pour se souvenir des histoires rocambolesques qu'il lui arrive, il se lancera à chaque fois dans la création... d'une nouvelle peinture dont tous les motifs, toutes les représentations d'objets ou de personnages seront signifiants. Des tableaux un rien abscons, flirtant souvent avec le surréalisme, une œuvre des plus personnelles qui lui permettra pourtant à chaque fois de se "rapprocher" un peu plus de l’œuvre de ce de Wing. Pons, dans ce nouveau récit qui mêle romance et art, délires et visions décadentes, lâche véritablement la bride à son imaginaire, tissant de multiples fils et associations d'un monde à l'autre, lâche en quelque sorte l'écheveau (un ptit jeu de mot, ça remet toujours son bonhomme sur le cheval). C'est un véritable feu d'artifices de couleurs, de personnages hauts en couleur (sans s), d'amour passionné en technicolor. Depuis son inamovible moulin d'Andé, Pons nous emmène dans une balade romanesque et picturale, une sorte d'aventure artistique où le XIXème siècle percuterait les visions délirantes d'un Dali. On se plaît à se perdre dans ce monde sans fond, sans fin, faisant connaissance avec toute une galerie de personnages qui finiront, forcément, par se donner rendez-vous dans une galerie. Un simple roman pour amuser la galerie ? Oui, peut-être, mais dépeint avec une multitude de petites touches audacieuses et avec une véritable fougue romantique. 

20 janvier 2026

Un jeune Homme de bonne Famille (2026) de Sébastien Lifshitz

Il y a toujours une jolie part d'humanité et d'émotion dans les docs de Lifshitz, c'est pour cela qu'on aime tant découvrir sa dernière mouture. Il se focalise ici sur un certain Claude Loir qui, à quatre-vingts printemps, porte encore beau. Et pourtant, le bougre, eut une vie surprenante, loin d'être franchement reposante (véritable paradoxe onomastique en soi) : être ouvertement gay dans les années 50 et jouer au cours des décennies suivantes dans des films pornos bi ou hétéros, avouons que ce n'est tout de même pas commun, comme trajectoire. Eh bien ce fut la sienne et dire qu'il en parle avec un détachement et un naturel confondants représente déjà en soi une bonne raison de découvrir ce doc aussi gai que frais - surtout dans notre ère contemporaine où le puritanisme prend une dimension qui finit par toucher à l'absurde. Un père aux abonnés absents, une mère faisant sa vie, c'est donc sa grand-mère dans l'arrière-pays ariégeois qui prit le Claude sous son aile ; des études vacillantes, l'armée et puis l'envie, comme ça, à l'instinct, d'aller à Cannes, histoire de découvrir de visu les milieux gays... Puis, suite à une rencontre, la montée à Paris, puis des castings, des romans-photos et, de fil en aiguille, les premiers pas dans le milieu du porno ; le Claude n'est pas un type chiant, une scène de cul avec un homme ou avec une femme, pourquoi faire le difficile, banco, ça tourne... Les films érotiques et pornos (presque un tiers de la production cinématographique française, mazette), c'est tout une époque, merci Giscard (!), ce sera aussi une mise à mort brutale, fuck Léotard (et autres).

Un homme, une force sexuelle tranquille, une époque, un milieu et toujours des choix détonants, au fil des années, qui se firent au fil des envies. Il y aura les erreurs, les périodes de vache maigre, les épreuves du temps, mais toujours, aussi, cette capacité à rebondir et à assumer le pari du flair, le pari de l'amour. Claude s'émeut lui-même plus souvent qu'à son tour face caméra quand il évoque des souvenirs qui rouvrent immédiatement des blessures (sa mère quand il était jeune, un amant fusionnel, re-sa mère quand elle eut un pied dans la tombe...) mais sans qu'il n'y ait jamais cette impression torve, de la part de Lifshitz,, de chercher à jouer sur la corde sensible : il illustre une simple vie d'homme, peu banal, certes, avec ses petites leçons de vie (trop de confiance tue la confiance - quoique), ses désirs, et surtout sa liberté, toujours prêt à s'adapter avec sa bite et son couteau, enfin surtout sans son couteau. "Le réel, c'est la mort", balance Claude au détour d'une discussion avec une femme plus parcheminée que la première édition de la Bible. On veut bien le croire tant il passa sa vie à se foutre de la norme, du qu'en dira-t-on, suivant son petit bonhomme de chemin sans emmerder les autres. Beau portrait, nuancé, sensible, d'un homo "défoulé", hors donc des sentiers.

 

20 janvier 2026

Sexy Beast de Jonathan Glazer - 2000

Je me souviens avoir vu ce film en son temps sur les conseils de Shang, et d'en avoir gardé un sentiment de vague ennui poli. Qu'en dire après avoir pris conscience que Glazer est un grand cinéaste et avoir admiré ébahi les quatre chefs-d’œuvre qui suivront ce coup d'essai ? Eh bien c'est sûr qu'on revoit forcément à la hausse la chose, amusé de voir quelques petites trouvailles formelles qui témoignent d'une originalité de narration et de regard, intéressé par la direction d'acteurs ou par tel ou tel détail, admiratif aussi de voir que Shang avait eu du nez pour le coup (il me semble qu'il aime vraiment bien ce film)... mais bien conscient aussi qu'on n'en est là qu'aux balbutiements du génie, et que ce thriller n'a vraiment pas l'envergure de ses cadets. L'angle choisi par le scénario est pourtant assez original : c'est la très classique histoire du truand rangé des voitures, coulant une paisible retraite au soleil, et que vient déranger un ancien complice qui veut le convaincre de réaliser un "dernier coup". Or, si dans la plupart des cas, ce "dernier coup" représenterait le sommet du film, l'essentiel du métrage est ici consacré au duel auquel se livrent les deux hommes : le boss (Ben Kingsley) est un dangereux psychopathe borderline et têtu comme une mule, pour qui un "non" n'est pas une option ; le malfrat retraité (Ray Winstone) est un brave type ne cherchant que la tranquillité et bien décidé à refuser la proposition. Sous le soleil éclatant d'une villa luxueuse, ces deux-là s'affrontent en un combat de plus en plus tendu, et ce qui se joue en sous-main en termes de terreur, domination, menaces et combat de coq fait tout le sel du film.

Un Kingsley en sur-régime, mais diablement effrayant, pour un mélange entre vrai thriller et parodie, un peu à la manière des Coen Brothers, ma foi on prend. On sent déjà que derrière la caméra, il y a un bonhomme, un gars qui sait de quoi il a envie et qui transforme un exercice de style classique en festival d'idées visuelles, certaines complètement ratées, d'autres assez fun. Tout tient non seulement dans les dialogues, très joliment écrits, mais surtout dans les détails de la trame, comme lorsque ce rocher tombe sur notre ami Gal, comme ces fumées de cigarette qui se transforment en cœur, ou comme cette curieuse bête poilue qui fait ses apparitions tout au long du bazar. Dommage que la fin soit un peu bâclée (on sent bien que le casse en lui-même intéresse peu Glazer, et les happy-ends itou), dommage que le cinéaste ne parvienne pas à faire monter la tension jusqu'à son paroxysme, dommage qu'il ne gère pas toujours l'équilibre entre l'humour et le suspense, réduisant le second à cause du premier. Quoi qu'il en soit, on ne peut que saluer l'originalité de ce film, qui arrive sous nos yeux avec la crânerie de celui qui se sait talentueux mais n'en est pas moins attachant pour autant.

 

20 janvier 2026

Le Sens de la Fête (2017) de Olivier Nakache & Eric Toledano

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Alors... Oui, bon, je vous vois venir... Pourquoi ? Pourquoi s’imposer cela ? Les nombreuses sélections pour les Césars dont on se fout... Le fait qu'il s'agisse d'après certains journaux dans la place d'un film comique "d'auteurs" (j'ai les sources) ? L'envie de se taper un Bacri movie par an ? La présence de Vincent Macaigne ? Oui, bon, non, ne cherchez pas, j'ai pour le coup aucune excuse. Je n'ai même pas appris que j'avais le cancer. Alors le film, hein, en lui-même... L'histoire d'un mariage pouet-pouet parisien qui part en vrille, ahaha ; déjà, on sent dès le départ l'idée géniale. Nakache et Toledano ont heureusement un sens inouï du gag... téléphoné... Si je vous dis par exemple "ballon à hélium auquel est attaché le marié pour faire une surprise", vous me dites, il va partir en l'air, non ? Si je vous dis « indiens en cuisine et présence dans le décor de flûtes », vous me dîtes... oui... Si je vous dis Hélène Vincent en mère du marié coincée et Jean-Paul Rouve en photographe branleur vous me dites "aventure dans les buissons, non ?". On ne peut rien vous cacher,  vous êtes décidément trop fort, les gags les plus gros étant ceux qu'on voit venir de plus loin... Après, sens du rythme, répliques marrantes ? Le film se traîne dans sa dernière heure interminable et les répliques sont mal écrites... Restent donc les acteurs... La chose positive (il faut bien que j'en trouve une, sinon on va encore dire qu'on prend de haut les films de merde - non, on ne les prend pas de haut) est, attention les yeux, le face-à-face intergénérationnel entre Bacri et Macaigne : même usage du bégaiement, même capacité à faire une drôle de tête d'ahuri, même sens de l'humour à froid, même maladresse "touchante"... Le relai est en train de se passer et on y assiste en direct !... Voilà. En dehors de cela, que dire de Gilles Lelouch qui peut nous faire rire uniquement quand il y a Jean Dujardin ; seul, c'est un désastre. Jean-Paul Rouve, qu'on a connu plus saillant, est éteint ; et puis... il y a toute une série de seconds rôles dit "ethniques" tellement caricaturaux et grossiers qu'on fera l'impasse sur la liste. Une magnifique comédie française d'auteurs - pour ma grand-mère, peut-être.  (Shang - 04/02/18)

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Mon compère est souvent plus indulgent que moi sur les films de Bacri ; cette tendance se verra aujourd'hui inversée, puisque contre toute attente j'ai plutôt apprécié Le Sens de la Fête. Alors, une fois ceci énoncé, attention : il faut prendre la chose comme elle est, une comédie française à acteurs, sans mise en scène, œcuménique et bien-pensante, qui ne vous veut que du bien et qui ne vous laissera aucun souvenir marquant. Mais je ne sais pas, un groupe d’acteurs motivés de jouer ensemble, une petite écriture assez sympathique, quelques détails hilarants, une caractérisation des personnages assez originale (Macaigne en obsédé de la rigueur littéraire, Lebghil en magicien à deux balles, le gars qui ne dit que des trucs que tout le monde sait déjà...), et voilà l'affaire faite. On s'amuse pas mal, malgré les situations très convenues, la superficialité de ce qui est raconté, et les acteurs distribués exactement dans les emplois qu'on attendait. C'est certes un film uniquement centré sur le dialogue, sur les performances d'acteurs ; mais pour une fois, ceux-ci, qui m'intéressent d'ordinaire à peu près autant que le résultat du hockey sur glace, m'ont plutôt convaincu. Et, coming-out un peu honteux mais assumé, en premier lieu Gilles Lellouche, très marrant en DJ ringard. Toledano et Nakache ont indéniablement, du moins sur ce film-là, le sens du rythme et de la punch-line, et réussissent un film bon enfant, familial et innocent, parfait pour un dimanche soir paresseux.  (Gols - 20/01/26)

 

20 janvier 2026

Lumière ! L'aventure commence de Thierry Frémaux - 2016

C'est franchement un émerveillement de découvrir cette centaine de petits films âgés maintenant de plus de 130 ans, surtout dans cette splendide rénovation qui leur rend tout leur éclat. On a du mal à imaginer aujourd'hui comme cette période d'invention du cinéma était celle des expérimentations en tous genres, et comme tous ces chefs-opérateurs travaillant pour les Lumière ont su, chacun dans leur style, inventer en quelques années la grammaire du cinéma dans son entier. Une période d'émulsion tous azimuts où on découvre, qui la beauté du travelling, qui les bonheurs de la profondeur de champ, qui l'intérêt du cadre dans le cadre, qui les vertus de la fiction ou de la comédie, qui l'aspect graphique des plans superposés. En une poignée d'années, on a là tout le cinéma moderne, discrètement et modestement proposé par quelques techniciens oubliés aujourd'hui. Et relayé aujourd'hui par Thierry Frémaux, qui nous raconte en voix off les merveille de ces films de 50 secondes, et qui a du mal à cacher l'émerveillement complet qu'il ressent vis-à-vis de ces pionniers du cinéma qui ont planté les bases de l'art du XXème siècle. 

Si ses interventions n'étaient pas aussi précises, techniques, et en même temps enthousiastes, on serait sûrement passé à côté de ces beautés. A chaque petit film, Frémaux, très ému, fait remarquer l'innovation, la nouveauté, l'audace, l’incroyable modernité qui y sont dévoilées. Il relève ici une trouvaille technique inédite, là une place de caméra judicieuse, ailleurs un regard-caméra émouvant, ailleurs encore un rapport à faire avec le cinéma de Wenders ou de Cameron. Et à chaque fois, c'est judicieux sans être pontifiant ou chiant. Uniquement guidé par son amour de ces films, Frémaux nous offre la plus jolie des ballades dans ce cinéma des premiers temps, et on s'émerveille avec lui de la beauté de ces plans très intelligemment agencés, parfois géométriques parfois bordéliques. C'est toute une époque révolue qu'on voit revivre, celle de Proust, des messieurs en chapeau et des dames en robes, d'un Paris ou d'un Lyon populeux et intenses. En chapitres très pertinents (la comédie, les enfants, le travail, le monde...), ces 90 minutes émerveillées passent comme un rêve, et on retient quelques photogrammes fulgurants qui restent en tête : des mômes qui plongent dans la mer, des ouvriers qui déchargent un paquebot, un bébé qui nourrit ses sœurs à toute vitesse, un squelette qui danse, les acrobaties d'une troupe de cirque, un groupe d'alpinistes, des soldats qui escaladent péniblement un mur, un train entrant en gare de La Ciotat, l'incendie de grandes cheminées d'usine, et surtout une petite fille vietnamienne qui court derrière la caméra qui la filme en travelling arrière : Kiarostami n'a rien inventé. Une beauté parfaite émane de ces plans modestement entrepris, émerveillés par leur propre beauté, quelque chose à la fois d'oublié et d'éternel... bah appelons-ça le cinéma, non ?

 

19 janvier 2026

Dreimal Ehe (1935) de Detlef Sierck asa Douglas Sirk

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Un second Sirk sorti des oubliettes, avouez que vous êtes gâtés aujourd'hui. Il s'agit-là, mes bonnes dames, de la version silencieuse, car, oui, il existe aussi une version parlante refaite à neuf. On ne se plaindra pas d'avoir assisté à cette version car, si l'on voit souvent les protagonistes blablater, cette version, avare en carton, permet tout autant de capter l'histoire (et c'est toujours plus reposant, le silence, on est d'accord). Le point de départ est basique : un homme rentre chez lui en pensant être accueilli illico, les bras ouverts, par sa femme... Mais non, il klaxonne, l'autre ne se pointe même pas sur le seuil... En fait, elle discute inside avec des amis, une charmante femme et un homme dont les attentions sont plus que doucereuses... Une fois les invités partis, le mari courroucé tente de se débarrasser d'un bouquet de fleurs offerts et éclabousse son épouse : c'est la gabegie de ouin-ouin et la femme décide sur le champ de divorcer (ça traine pas)... Ils trouvent un avocat et chacun raconte sa version des faits... L'homme les écoute tour à tour et donnera sa petite analyse pointue de la situation...

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Dans cette petite tragi-comédie d'un ménage, l'intérêt principal est surtout constitué de cette façon qu'a le mari, puis la femme, d’exagérer, en la racontant, leur façon de se conduire avec les invités (chacun reproche à l'autre d'avoir voulu séduire l'homme ou la femme) et de raconter ensuite la scène du "jeté de bouquet"... Si l'on voit bien que chacun rajoute une bonne couche de mauvaise foi dans sa vision de la "réalité", on peut aussi noter la façon dont Sirk décale légèrement sa caméra pour nous faire part de ces diverses visions pour le moins subjectives. Les baise-main sont appuyés à fond et l'eau contenu dans le vase gicle tant et plus lors de ces versions outrancières... Ah ces douces petites histoires de couple où chacun pense détenir sa vérité, maquille soigneusement les faits pour coller avec sa colère et ses revendications... Bon, déchirement ou rabibochage au final ? Ça, à vous de voir, si jamais vous avez la chance de tomber sur cet autre incunable à peine sorti du labo (saluons les éditions Capricci, une fois n'est pas coutume, cela nous changera de Criterion, pour ces royales éditions). Une autre petite comédie douce-amère un peu patachone sans casser trois pattes à un canard : Sirk expérimente le rire un peu facile avant de devenir, of course, ce grand maître du drame.  (Shang - 13/11/23)

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Amusante, cette toute petite chose, c'est vrai, même si elle manque cruellement d'envergure. Sirk réalise son petit vaudeville à lui, et y ajoute la plus-value du mélange des points de vue, dans un procédé éminemment cinématographique : le faux flash-back (figure de style dont je suis très adepte, je dois dire), qui permet bien des acrobaties formelles sûrement extravagantes pour l’époque : changements d'angles de caméra, répétition de la même scène avec juste un jeu d'acteurs qui change (la bonne, tour à tout choquée, effrayée, tendre...), film monté à l'envers, opposition entre objectivité (la scène telle qu'elle s'est déroulée),  subjectivité (la scène telle quelle est racontée par les deux protagonistes), voire affabulation (la scène fantasmée par le docteur qui n'a assisté à rien). Sirk expérimente et parvient à de beaux résultats sur une intrigue d'une légèreté totale, a la politesse de nous épargner les longs cartons inutiles (on comprend tout des dialogues sans besoin de texte), et nous offre un petit essai bien agréable sur les vertus et les inconvénients de la nécessité du point de vue en matière de récit. Rare et joli.  (Gols - 19/01/26)

C'est pas bientôt fini tout ces Sirk ?

18 janvier 2026

LIVRE : Près de la Mer (By the Sea) de Abdulrazak Gurnah - 2001

"Tant de morts, et tant de morts encore et de mutilations à venir, et de souvenirs qu'il n'est pas en mon pouvoir de repousser, et qui vont et qui viennent dans un ordre que je ne puis anticiper".

 

On commence à connaître (et apprécier) les talents de conteur de l'ami Gurnah qui, ici, à travers le destin de deux exilés qui se croisent en terre anglaise, nous fait part de moult destins contrariés, moult drames subis, moult mésaventures traversées. Un long premier chapitre où l'on évoque la trajectoire d'un certain Omar qui a changé de nom en route et son installation tardive en Angleterre ; une seconde partie tout aussi longue où l'on découvre la vie de l'homme auquel il a emprunté le nom (même sil s'agit plus précisément du nom du père d'icelui) ; enfin, une dernière partie qui scelle les retrouvailles entre les deux hommes, des retrouvailles chargées de révélations et de souvenirs douloureux. La vérité sur leur relation tendue, conflictuelle va-t-elle finir éclater ? Restera également alors, le cas échéant par se demander si tout cela n'arrive pas un peu tard, si tout cela n'est pas désormais un peu vain... 

 

Des récits d'exils mais qui nous plonge la tête la première dans l'évocation précise d'un monde (Zanzibar, encore et toujours), d'une époque, le XXème (au sens large), de tout un univers englouti. On l'a dit, on le répète, Gurnah maîtrise à la perfection l'art de la narration, enchaînant les récits dans les récits, dès que l'on croise un nouveau personnage, et que l'on raconte le passé de ce dernier puis celui de ses ancêtres et... Des histoires enchâssés les unes dans les autres - comme si chaque personnage était digne d'avoir sa propre histoire, d'avoir le loisir de l'évoquer - sans jamais que l'on perde vraiment de vue nos personnages principaux. Gurnah nous titille avec ces deux premières parties, ces deux premiers destins, ces deux premiers narrateurs, avant de dresser un tableau beaucoup plus complet des méandres de ces deux vies (qui se retrouvent par le plus grand des hasards (?)) dans l'ultime partie. Entre-temps, on aura voyagé, on aura découvert des histoires de famille, des histoires d'amour, des récits sur les relations économiques de tout un territoire (des côtes africaines de l'est au Moyen-orient), sans oublier les éternelles difficultés auxquels tout exilé d'origine africaine peut être confrontés en débarquant de nos jours en Europe. Le dernier récit, sensé remettre les compteurs à zéro entre les deux hommes, sensé évoquer les tragédies comme les bonheurs d'une vie, mêle en vrac, avec toujours le même art de conteur, divers aspects : qu'il s'agisse, comme moteur de l'histoire, du désir absolu de vengeance qui peut parfois animer les hommes, ou, comme toile de fond, des troubles socio-économiques d'une nation longtemps colonisées, on se retrouve plonger au cœur de destins aussi bien bouleversés que bouleversants. On repose une fois de plus, une fois fini, posément, le bouquin à ses côtés, pour applaudir avec calme et sang froid ce nouvel ouvrage si finement ciselé. N'a pas intérêt à galvauder bêtement son prix Nobel, l'Abdulrazak.  

17 janvier 2026

Les Echos du Passé (In die Sonne schauen) (2025) de Mascha Schilinski

Chroniques de morts (ou de simples disparitions) annoncées, ou juste souhaitées voire simplement imaginées ? Le moins qu'on puisse dire c'est qu'il y a des femmes qui tombent dans le récit entremêlé de ces quatre générations (du début du XXème à notre siècle) : des bouts de vie, des drames, des situations difficiles à gérer, le tout baignant dans une forme relativement fascinante (c'est l'ami Bastien qui m'a poussé à aller voir le film et de ce point de vue-là, on peut toujours le suivre les yeux fermés) : des plans séquences avec une caméra qui court derrière les protagonistes à la Malick mais un grain d'image et des ambiances délétères qui feraient plutôt penser à une Alice Rohrwacher, des personnages subtilement cadrés dans une somptueuse lumière à la Bergman mais une utilisation des sons d'ambiance digne de Lynch... Ouh là autant de "noms" juxtaposés de façon un peu surprenante mais au final un univers qui n'appartient bien qu'à Schilinski avec une variation dans les couleurs, dans les atmosphères et avec une science du montage absolument fabuleuses... Dire que le film se noie dans une ambiance morbide serait un doux euphémisme mais le spectateur, bienheureusement, assiste à cette symphonie mortelle les deux pieds décollés du sol, survolant d'un œil jamais las cette ronde de femmes sacrifiées.

On pourrait énoncer par le menu tout le fardeau que ses femmes portent (de la jeune fille qui se sent malaimée au sein de sa famille à celle qui représente une simple cible sexuelle), on pourrait faire une liste des différentes mises à mort, réelles ou simplement imaginées, qui sont ici évoquées (de la noyade silencieuse à celle qui l'est beaucoup moins sous une moissonneuse-batteuse), on pourrait... Mais cela se révélerait sans doute un peu vain, ces morts étant soigneusement distillées tout au long du récit, finissant par faire apparaître un terrible tableau qui prend tout son sens et qui ne se contemple qu'en toute fin. De même, on a déjà évoqué l'aspect visuel et sonore absolument remarquables qu'il semble plus opportun de ressentir pleinement lors de la projection que d'en discutailler les nombreux points de détails à l'infini. Ce que l'on pourrait tout de même plus légèrement aborder, ce sont les différents motifs que l'on retrouve étonnamment d'une histoire l'autre et qui tissent résolument des liens secrets, profonds, intimes entre ces différentes femmes... On retrouve ainsi sporadiquement des mouches, des anguilles, des plans sur cette partie charnue entre le pouce et l'index (le fameux espace thénar !), des eaux troubles, des regards caméra puissants et évocateurs, des bottes de pailles qui protègent ou dans lesquelles on aimerait (soudainement) finir sa vie... Autant de liens entre ces histoires, entre ces femmes, autant de points communs dans le parcours des unes et des autres, des motifs qui sont malheureusement bien souvent symptomatiques de cette malédiction qui se répètent à l'infini. On suit ce voyage dans les eaux profondes de vies féminines sacrifiées d’un œil aussi halluciné qu'hagard (un peu finalement comme le regard éternellement fixe d'une morte dont on aurait cousu les paupières pour l'ultime photo-souvenir ? Vous ne croyez pas si bien dire...), autant effrayé par le fond que transporté par la forme. Très beau voyage cinématographique dans un univers où de nombreuses images continueront de nous hanter. C'est un vrai compliment.

 

17 janvier 2026

Le Temps des moissons (生息之地,) de Huo Meng - 2025

Huo Meng nous gratifie d'un premier film parfaitement maîtrisé, tout en douceur et en nostalgie, qui raconte l'enfance du cinéaste dans la campagne profonde de la Chine dans les années 90. Plus ou moins abandonné par ses parents trop occupés par leur vie citadine, Chuang est recueilli par sa grand-mère et toute la nombreuse smala qui l'entoure, dans la précarité totale de la ruralité de l'époque (a-t-elle changé ? je vous renvoie à l'éminent sinophile Shang). Par plans très larges magnifiant les saisons et la nature, en évitant tout misérabilisme, le cinéaste raconte, par séquences qui sont autant de vignettes édifiantes, la petite existence de ces gens de peu, que ce soit leurs bonheurs ou leurs malheurs. Rien de bien original là-dedans, non, bien sûr. Mais Huo Meng a le chic pour révéler une petite anecdote amusante, pour montrer la misère sur un simple geste, pour densifier les petits fais et gestes par une mise en scène ample, solaire, puissante. On dirait un film des années 70, un de ceux des Taviani ou de Olmi, dans sa confiance aveugle aux grands mouvements de caméra, aussi bien que dans ce portrait de la campagne archaïque grignoté peu à peu par la ville et l'industrialisation. La différence est que cette campagne-là n'a que 30 ans, alors que celle de Padre Padrone en a 80. Le Temps des moissons montre combien la Chine profonde est en retard sur la marche du monde. Et c'est sûrement pour ça que le film s'est vu interdit dans le pays, et est en grande partie invisible partout, malgré son Lion d'Argent. 

Quoi qu'il en soit, ça fait bien plaisir de retrouver un cinéma d'appareil qui semblait avoir disparu avec Angelopoulos ou Tarkovski. Huo Meng filme à l'ancienne, n'hésitant pas à sortir la grue ou les rails de travellings infinis pour doper ses tableaux, pour en rendre toute la misère ou toute la beauté. A l'image de cette dernière scène, géniale, où on suit un convoi funéraire qui s'embourbe dans un champ, avant d'élargir jusqu'à filmer toute une terre, tout un territoire. La mise en scène est impressionnante pour un premier film, et la maîtrise, tant des mouvements que du rythme des séquences, force le respect. Quant à ce qui est raconté, Huo Meng se montre d'une grande justesse, d'une grande honnêteté dans le portrait de ces gens démunis et solidaires, rudes et laborieux. Le ton est quasi-documentaire, presque anthropologique, mais ça n'empêche pas le cinéaste d'aller flirter aussi avec la comédie par certains moments, avec le mélodrame, voire même avec le fantastique, dans ces scènes étranges et envoûtantes de la mort et de l'enterrement de l'idiot. Peut-être que sur un tel sujet, la durée de 2h15 paraît excessive, et que le film aurait eu besoin d'un peu plus de coupes. Mais on l'aime beaucoup aussi tel qu'il est, et on salue comme il se doit ce jeune-vieux cinéaste qui nous arrive de sa campagne profonde. 

 

17 janvier 2026

Hallow Road de Babak Anvari - 2026

Un petit thriller horrifique qui ne mange pas de pain et qui promet sur le papier, malheureusement gâché par une mise en scène bien fade : voilà à quoi il faut vous attendre avec Hallow Road, un de ces films fauchés et malins qui ont pu donner de belles fulgurances parfois.  Ici, on rangera les fantasmes de chef-d’œuvre au panier. Il y avait pourtant de quoi faire avec ce pitch diabolique. Un couple est réveillé en pleine nuit par un appel téléphonique de leur fugueuse de fille, en pleurs : elle vient d'avoir un accident en pleine forêt, au cours duquel elle a renversé une jeune fille, et leur demande de venir la secourir. Ni une ni deux, papa et maman sautent dans leur voiture, direction Hallow Road, avec la gamine au téléphone. Pendant l'heure et demi qui suit, on reste donc dans cette voiture (qui roule franchement à 15 kilomètres/heure, je ne félicite pas le responsable de cette transparence affreuse), suspendu au son de la voix de la jeune Alice et aux bruits de plus en plus flippants qui émanent du haut-parleur : qui est la victime de l'accident, curieuse fille au visage changeant ? qui est cette femme qui s'arrête en pleine forêt pour porter secours à Alice, et dont le ton de voix change brusquement ? Pourquoi l'ambulance met tant de temps à arriver ? Et ce craquement immonde, est-ce vraiment celui d'une cage thoracique ?

Uniquement conduit par les sons, on reste happé par un dispositif radical, qui permet d'occulter les gros défauts du scénario. Ce qui commence comme un thriller anxiogène se transforme peu à peu en film d'horreur pur, ce que confirmera le dénouement du film. En attendant, on reste dans la cabine de la voiture en compagnie des deux acteurs assez compétents (Rosamund Pike et Matthew Rhys), essayant de décrypter en même temps qu'eux les arcanes de ce mystère de plus en plus flippant. Avec un grand metteur en scène ou même un moins grand mais qui aurait su quoi faire de cette idée, on aurait pu avoir un film assez passionnant, malgré, encore une fois, une écriture vraiment floue et un peu adolescente. Mais ce Anvari ne sait rien faire, et butte contre les contraintes qu'il s'est lui-même imposées. Pas facile de filmer une cabine de voiture pendant 1h30, il y faut une science du montage, des plans, qui manque totalement au gars. Même au niveau des sons, élément principal du film, il manque de puissance : l'inconnue qui débarque dans cette histoire n'est pas assez flippante, les bruits traumatiques sont trop rares, et le scénario piétine bien souvent devant l'absence de nouveauté. Si bien que les auteurs se croient obligés de rajouter des enjeux intimes à une histoire qui aurait gagné à être épurée et à l'os. Avec sa scène initiale mystérieuse et son dénouement qui ouvre sur tous les questionnements, Anvari joue au malin mais a les bras trop courts pour réussir à nous tenir en haleine.

 

17 janvier 2026

L'Agent secret (O Agente Secreto) (2025) de Kleber Mendonça Filho

Mais que se passe-t-il ? Pourquoi autant de films cannois cette année m'ont plu sans me sidérer totalement... Que ce soit Un simple Accident, Valeur sentimentale, Resurrection ou encore cet Agent secret (la fin de Sirat constituant à mes yeux une manipulation émotionnelle franchement limite), à chaque fois j'en ressors avec l'impression d'avoir assisté à de bons films, voire de très bons, sans vraiment avoir ce sentiment d'être profondément touché. Mais va, on fera nos comptes au moment du fameux top 10 qui constitue toujours une belle partie de gloriole avec mon fidèle comparse. L'Agent secret, donc, est malgré tout magnifiquement construit, faisant sans cesse se côtoyer le côté sombre de l'âme humaine (avec Les Dents de la Mer comme remarquable caution horrifique) et son côté plus lumineux (ses hommes, ses femmes, de l'ombre, qui résistent, qui tendent, coûte que coûte, à vouloir défendre la liberté). Cela peut prendre du temps, ce combat pour la vérité, certes, mais au final, celle-ci finit toujours par éclater, quel que soit le nombre de cadavres qu'il a fallu laisser en route... L'Agent secret, c'est donc l'histoire d'un simple universitaire auquel un grand patron, avec une certaine complaisance de L’État tout aussi pourri jusqu'à la moelle (les forces de police faisant respecter la loi, en fin surtout la leur), va s'en prendre : quand tu mets deux tueurs à gage aux trousses d'un homme sans défense, c'est que tu cherches forcément à atteindre un certain but... Notre homme, sous une fausse identité, va essayer de faire le dos rond en attendant qu'un petit groupe de résistants lui délivre un passeport... Mais les tueurs, bien qu'éminemment bourrins, risquent de mettre fin à tout espoir...

Filho, et c'est ça qui est sûrement le plus beau, le plus réussi ici, aime (il a révisé son petit Scorsese) à mettre de longues séquences en musique ; variant sans cesse lesdites musiques, on assiste à de nombreux morceaux de bravoure (qu'il y ait ou non de l'action) qui prennent des allures de véritables séquences symphoniques (sans qu'il y ait d'ailleurs l'usage de la moindre musique classique, précisons) ; rythmé par des titres vintage, locaux (ô brrazzzzil), le film est gagné par de soudaines accélérations,  par de soudains mouvements amples, donnant le sentiment que Filho a mis en scène son œuvre comme un grand chef d'orchestre. C'est vrai que cet aspect-là, alors même que le puzzle du récit se met petit à petit en place pour livrer tous ses secrets, est tout de même assez bluffant. Filho, contrairement à Scorsese pour le coup, privilégie les instants calmes, de réflexion, les scènes simplement tendues, aux violents règlements de compte ; mais quand ces derniers entrent enfin en jeu, ça charclera grave... L'atmosphère, elle, reste donc lourde de bout en bout, fait progressivement monter cet orage qui finira forcément par éclater dans des torrents de sang... Rien à dire, c'est bien fait... Ce qui constitue malgré tout à mes yeux une légère faiblesse dans le film se situe plutôt au niveau du personnage principal... A force de ne pas en faire des tonnes sur ses relations avec sa femme, ou avec son fils, de ne livrer des éléments de son passé qu'avec parcimonie, le personnage demeure quelque peu opaque, sans qu'on puisse vraiment le lire et s'accrocher à lui... On glisse un peu sur cet homme qui se retrouve lui-même plus à jouer les "témoins" d'un monde en pleine décadence que dans la position d'un véritable acteur : le drame se joue sous ses yeux, et il en est à la fois la marionnette et l'homme à abattre. On pourrait, en tant que spectateur, d'autant plus s'identifier à lui ; mais peinant à véritablement le cerner, on a du mal à saisir l'opportunité. L'Agent secret, dans l'état, demeure une œuvre solide, magnifiquement charpentée et orchestrée mais dont on a peur de plus garder en tête le massacre final que notre héros provoqua que la valeur intrinsèque d'icelui. Un agent orange.  (Shang - 21/12/25)

 

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Voici un film qui se tient à l'exact endroit de ma perplexité. J'ai beaucoup apprécié ce voyage dépaysant à mort dans ces rivages de film d'espionnage, de thriller, de comédie et de film d'action, je n'ai pas vu le temps passer, et Filho a réussi à me capter dans son étrange trame décousue mais brillante sans problème. Wagner Moura est vraiment super, les séquences, prises une par une, sont toutes captivantes, tout est fait avec un sens du tempo désarmant, avec un regard constamment original sur les choses, avec un goût pour la surprise très agréable. Mais j'avoue n'avoir pas compris grand-chose aux intentions de Filho, et être resté un peu interrogatif vis-à-vis de certaines de ses idées. C'est la marque des bons films, je sais bien, que de savoir nous déstabiliser sans nous perdre, de décaler un peu notre regard des images habituelles et convenues, de nous faire découvrir un retard singulier, une façon inédite d'envisager les choses ; à ce titre, L'Agent secret est un bon film, puisqu'il est sans arrêt surprenant, jusque dans ses refus de nous fournir une trame nette, dans sa façon d'effacer les moments importants de l'action pour préférer filmer les moments parallèles (longues discussions, moments de calme, tout ce qui se passe "entre les scènes", finalement). Mais je n'ai pas su quoi penser exactement de ce chat à deux têtes, de ce cadavre se putréfiant au soleil dans une station-service, de cet officier nazi reconverti, de cette famille de flics véreux, de ces multiples allusions aux Dents de la mer, de cette jambe coupée meurtrière... Un peu perdu par ce foisonnement d'idées, de trouvailles, de pistes, j'ai posé mon cerveau à côté de moi et me suis livré au simple plaisir de spectateur. Pas sûr que ce soit l'objectif visé par le cinéaste, qui réalise ici un mix entre une grande cérébralité et la joie toute simple de filmer des choses surprenantes. C'est ce qu'on appelle le réalisme poétique, genre auquel j'ai toujours été peu sensible, d'où ma perplexité. Mais avouons que Filho nous offre le plus déstabilisant des films, dans lequel pourtant on se trouve très à l'aise, entre le film d'épouvante à la Corman et le grand thriller anxiogène : un vrai divertissement fun et lumineux.  (Gols - 17/01/26)

 

16 janvier 2026

Pension Mimosas (1935) de Jacques Feyder

"Tu ne me dois rien : tu m'as donné tant de joie... quand tu étais petit."

 

Des hommes qui veulent tout contrôler, des hommes qui ne pensent qu'à l'argent, des hommes qui parlent, parlent, parlent et au final... que pèsent-ils vraiment face à ces femmes qui gèrent ou qui décident de mener librement leur vie, leurs amours ? Alors même qu'on pensait avoir affaire à un film où le patriarcat mènerait la barque (un patron d'hôtel et de casino plutôt fort en gueule, un petit mecton qui joue les minets et pense toujours s'en sortir en louvoyant), on se rend compte que Feyder dresse surtout ici le portrait de femmes au caractère bien trempé, l'une d'elle dominant toutes les autres. Les histoires d'amour impossibles et ambiguës qui circulent tout du long dans cette pension mimosas constituant quant à elles les petites boules jaunes sur le gâteau.

Françoise Rosay trouve ici un rôle à sa juste mesure : gérant son homme (André Alerme, bedonnant et truculent) avec la même dextérité que cette fameuse pension, elle écope également de la responsabilité de s'occuper de ce fils adoptif : si elle n'avait pas de mal à s'occuper de lui quand il était petit (une bonne petite gifle et tout s'arrange), elle aura plus de mal à le faire rentrer dans le droit chemin lorsqu'il grandira ; joueur invétéré, dragueur, filou, le Pierrot (Paul Bernard, sympathique tête-à-claques) a une certaine tendance à flirter avec le danger ; sa "marraine" continuera de lui en retourner une quand l'envie la démangera, mais il deviendra alors plus difficile de lui faire entendre raison ; la tension évidente qui existe entre ces deux-là, rend la relation encore plus complexe : la fiancée de Pierrot, Nelly (pétulante Lise Delamare), soupçonne fortement cette "marraine" d'être amoureuse de Pierre... Pourrait-on lui donner tort ?... Suspense... Françoise Rosay se retrouve ainsi sur tous les fronts, calmant son homme quand ce dernier s'emporte (la magnifique scène où elle finit par lui faire lâcher un pitoyable acquiescement (- Tu n'étais pas hypothéqué, non ? Tu ne m'as pas suppliée de t'épouser, non ?  Tu ne m'as pas menacée de te tuer, non ? - Si...), temporisant face aux clients pénibles, trouvant des solutions pour gérer la petite amie volage de Pierre et les multiples ennuis financiers de ce dernier : elle plane sur l'ensemble du film en femme forte qu'une seule petite faiblesse anime... Finira-t-elle par l'admettre, par y céder ? Ce sera toute la beauté de la dernière scène.

D'autres femmes s'agitent autour d'elle, qu'il s'agisse de cette charmeuse Nelly ou encore de cette môme Parasol (!) incarnée par une Arletty très en verve lors de deux scènes très vivantes - cette dernière, parachutiste de métier (!), fait preuve d'un naturel assassin lorsqu'elle regrette (presque amèrement) de ne pas être capable de "s'envoyer des vieux" pour vivre. Une verve et de gouleyantes expressions argotiques (l'incontournable Charles Spaak aux dialogues) qui caractérisent d'ailleurs toute la partie du film où Françoise Rosay s'introduit dans le "milieu parisien" : entre deux séquences qui se déroulent dans cette paisible pension Mimosas, on fait la connaissance de quelques affranchis parisiens au style vestimentaire et verbal haut en couleur. Un milieu très lié, forcément, au monde de l'argent, l'argent constituant une des thématiques essentielles du film : le film s'ouvre sur des apprentis-croupiers et se termine sur un fabuleux "tourbillon de billets" (bel hommage visuel à la roulette) qui montre à quel point la "fortune" des uns et des autres peut... tourner.

Portée par d'excellents comédiens, donnant aux femmes, et notamment à Françoise Rosay, des rôles à la hauteur de leur talent, mêlant avec finesse les aléas de l'amour et de la bonne fortune (si l'argent demeure un leurre dans lequel finalement les hommes se noient ici plus que les femmes, l'amour sera-t-il tout autant maudit ? - les histoires d'amour ne seront-elles qu'à sens unique ?), soigneusement dialoguée et joliment rythmée, cette œuvre de Feyder, l'un des films favoris de Vecchiali soit dit en passant, n'a rien perdu de son charme et de sa force (en hommage au sexe féminin, bien sûr).

 

16 janvier 2026

Mektoub, my Love : Canto due (2025) de Abdellatif Kechiche

Eh oui, il s'est fait attendre ce dernier Kechiche - celui d'avant risquant même d'ailleurs de se faire attendre à jamais... Même si, même si, je sais, jeunes gens, le Canto one, reconnaissons-le, nous avait laissés un peu pantois en ces colonnes, une certaine façon de filmer au plus près des corps de ces jeunes gens finissant par devenir quelque peu malaisant... Mais fi du passé, qu'en est-il vraiment de ce second opus et demi ? : un second souffle ou une retombée dans les travers d'avant ? Eh bien j'ai envie de dire, ni vraiment l'un, ni vraiment l'autre. On se retrouve ici, disons-le tout bonnement, devant une œuvre hétérogène, notamment au niveau de ce curieux mélange des genres ; un mélange qui finit quelque peu par surprendre, le dernier tiers du film nous amenant sur une piste résolument inattendue... Avant de revenir (sans rien spoiler) sur cet aspect, il faut tout de même claironner qu'au niveau des bonnes nouvelles, on retrouve ici quelques élans cinématographiques kechichiens de la plus belle eau : le cinéaste a toujours ce don d'insuffler une incroyable vitalité à ces scènes de groupes (cette caméra qui virevolte en flux contenu entre ces jeunes gens sur la plage), tout comme il sait tenir sur la longueur des séquences pleines de tensions (sexuelles ou amicales... ou disons tout simplement pleines d’ambiguïté) entre deux individus (je pense notamment à cette magnifique scène entre Boumedine et Bau juste avant que le film "s'emballe" au cours d'une dernière nuit mouvementée...). On sent qu'au niveau de la direction d'acteurs et de la mise en scène, de la science du montage et de la fluidité, il y en a beaucoup qui n'arrivent pas encore à la cheville de l'Abdellatif. Bref Kechiche rime toujours autant avec cinoche sur ce plan et ça fait quand même plaisir (roh ça va pour l'approximation des sonorités).

Après... après... Même si on ressort de là en étant assez content de voir qu'on a pas eu se taper de scènes hardcore limite (une seule scène sexuelle tellement entrecoupée, pour le coup, qu'elle n'a rien de vraiment remarquable...), même si la caméra a eu beaucoup moins tendance a suivre pendant dix minutes les coutures d'un maillot de bain, on est loin d'être pour autant vraiment estomaqué... La faute aux personnages ? Un héros, oui, tellement neutre qu'il en devient guère intéressant (c'est quoi cette chiffe ?), une armada de jeunes femmes certes pleines de vivacité mais qu'on a finalement assez de mal à différencier les unes des autres (sauf celle dans le rôle de l'actrice américaine, insupportable, et donc Ophélie Bau, au taquet, même si on comprend rien à son mektoub, à ses choix...), un ensemble d'acteurs jeunes, beaux et frais mais dont on a du mal à vraiment saisir les attentes, les quelconques motivations psychologiques... (les mecs draguent, ok, les filles aussi, souvent - bon...). Et puis... et puis il y a surtout ce scénar qui part dans tous les sens, qui ouvre plein de routes pour en laisser tomber autant en chemin, et puis cette fameuse dernière partie, vaudevillesque, grand-guignolesque, qui, si elle gagne indéniablement en humour et en causticité (les stars de cinéma comme les petites gens, le monde du cinoche comme celui de la téloche, en prennent pour leur grade), nous emmène sur une voie qui détonne (qui déconne) un peu... On ne sait rien du bouquin de Bégaudeau dont le film est apparemment librement adapté mais le moins qu'on puisse dire c'est que ce tournant soudain est un peu flou par rapport à l'ensemble du film, voire, plus globalement, par rapport aux deux tomes du film... Ça part un peu en vrille, ça lâche résolument les chevaux, mais cette fuite en avant dans l'intrigue (et ce n'est pas la course finale de Boumedine qui va nous démentir) laisse un arrière-goût un peu foutraque. Une conclusion ? Du pur Kechiche, par moment, enthousiasmant, quelque peu gâché par un scénario aussi bizarrement ficelé qu'une tomate un peu trop mure. Voyez ?  (Shang - 24/11/25)

 

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Ah tiens, voilà un film de 2025 qui va peut-être nous réconcilier : j'ai eu la même impression que Shang sur ce nouveau Kechiche attendu comme le loup blanc. Pour être plus précis même : pendant 1h30, j'ai adoré littéralement retrouver ainsi le sens de la mise en scène, cette solarité incroyable des plans, ce sens aigu de la direction d'acteurs. Il ne se passe rien ou presque dans ce second volet, constitué à 90% de scènes aux dialogues sans épaisseur, de situations de drague guère passionnantes, de petites scènes sans enjeux. mais ce qui bat là-dedans est énorme : Kechiche filme la vie telle qu'elle est avec un talent extraordinaire, rendant la moindre ligne de dialogue, aussi plate soit-elle, magnifique. La caméra, qui est presque comme un personnage supplémentaire, enregistre l'énergie des comédiens, les saisons, les rapports entre les personnages, les tensions et les possibles entre ces jeunes gens, avec une acuité redoutable. On peut trouver que le film est privé de fond, et que cette histoire de producteur américain qu repère le talent du héros ne suffit pas à remplir les 135 minutes du film. Mais c'est que l'intrigue intéresse bien moins Kechiche que les mouvements, le temps, le tempo des répliques, bref la mise en scène pure. On a l'impression d'un cinéma branché directement sur le flux de la vie, et ça rend la chose passionnante, comme si on se transformait en homme invisible et qu'on s’immisçait au sein de ce groupe de jeunes gens. Les gros anachronismes (ces gens parlent comme aujourd'hui, alors que ça se passe il y a 30 ou 40 ans), les acteurs inégaux (effectivement ce personnage principal est bien fade, mais c'est peut-être qu'il représente la neutralité de Kechiche plus observateur qu'acteur) : on oublie ces défauts devant la formidable vie qui explose dans chaque plan, dans chaque très longue séquence envisagée à chaque fois presque comme un film entier. Et puis, miracle, Kechiche s'est débarrassé des tares du premier épisode : il lève sa caméra de quelques centimètres, et filme des corps sans filmer des culs, sans se complaire comme un vieillard à "mater des petits boules" ; et dans son discours, il oublie un peu ses postures de mâle du sud, oublie le male-gaze un peu embarrassant, et donne une grande part à ses comédiennes, d'un naturel confondant.

J'étais en tain de réviser le (génial) classement des meilleurs films 2025 de Shangols, quand patatras, Kechiche décide que son film manque de scénario, et trousse dans la dernière demi-heure, à l'arrache, une histoire invraisemblable et polardeuse nettement moins convaincante. L'actrice américaine se met à jouer comme un pied, un suspense mollasson arrive là-dedans, l'énergie est remplacée par une tension qui n'a pas vraiment lieu d'être, et le film s'écroule sous une trame qui semble entrer là-dedans au chausse-pied. Le cinéaste a peut-être voulu retrouver quelque chose qu'il avait réussi dans La Graine et le mulet, merveille de tension et d'incarnation, mais dans un film aussi réaliste que Mektoub my love, ça ne donne rien. On quitte du coup ces personnages devenus un peu agaçants sans regret, un peu dubitatifs effectivement devant ce projet bizarre qui part dans tous les sens, du pamphlet masculiniste au polar, de la comédie à la chronique, du documentaire au drame social.  (Gols - 16/01/26)

 

16 janvier 2026

Put your Soul on your Hand and walk (2025) de Sepideh Farsi

Il y a une chose que personne ne pourra détruire, ni les bombes, ni la barbarie, une chose qui après cela restera à jamais, une chose qui survivra à ces soldats, à ces dirigeants, à cette destruction systématique, organisée, à cette volonté d'annihiler un peuple, une région, une zone, c'est ce sourire désarmant, littéralement, de Fatima Hassouna. Passer deux heures face à celui-ci, c'est à la fois une joie, une joie envers cette humanité pérenne, inamovible et une torture, car on sait qu'au bout de ces cent-dix-minutes cette personne dont on vient de faire tout juste la connaissance va disparaître. Mais le souvenir de ce sourire, malgré la tristesse, malgré l'émotion, malgré le choc qui surviennent forcément au bout du compte, parvient à être plus fort que tout : c'est ce sourire qu'il nous faut absolument garder en tête pour se dire qu'il ne faut pas se laisser aller à désespérer complétement de l'humanité.

 

Fatima Hassouna donne un visage à cette guerre sans fin et c'est sans doute-là que réside la plus grande force de ce film.

 

Est-ce encore du cinéma ? C'est plus que jamais du cinéma, dans le sens le plus pur de l'effet émotionnel produit et ressenti, car malgré l'écran téléphonique interposé, le visage de cette femme qui s'étend sur l'écran nous marque à jamais, entre définitivement en nous.

 

Il y a ce visage, qui maigrit, ce sourire, qui malgré la fatigue, la famine, se force un chemin, il y a ces bruits, de drones, d'hélicoptère Apache, d'avions, de bombes qui, quand l'écran devient noir, sont encore plus saisissants, il y a ces photos, prises par Fatima qui n'en oublie jamais son travail de témoignage, il y a cette chanson, de Fatima, qui nous saisit, et puis il y a ces mots qui parfois nous transpercent.

 

Les soldats s'amusent à détruire chaque bâtiment l'un après l'autre.

 

A Gaza, plusieurs options s'offrent à nous : mourir sous les bombes, ou de la famine ou (...)

 

Pratiquement deux heures durant on est scotché à ce visage, subissant tous les problèmes de communication, toutes les coupures : ils rendent la parole hachée, difficile, pénible, mais ces quelques problèmes ne diminuent en rien la volonté de Fatima de faire passer ses mots, ses messages, sa foi, sa résistance, son envie de vivre, de témoigner, de rester, s'il le faut, le dernier témoin de ce massacre programmé, aveugle, inhumain.

 

Il y a parfois des hiatus, forcément, entre cette cinéaste qui ne cesse de voyager, se connectant à chaque fois d'où elle veut, et Fatima, s'assignant elle-même, pour assurer sa survie, à résidence. Plus anecdotique, mais tout autant métaphorique, et terrible, ce hiatus entre le chat de la cinéaste qui, à plusieurs reprises, interrompt le dialogue entre les deux femmes en grattant à la porte pour entrer dans l'appartement, pouvant ainsi librement circuler et la condition de prisonnière de Fatima, prisonnière condamnée dans sa propre ville en ruines - "faite comme un rat"...

 

Il y a ce temps d'attente toujours terrible avant chaque connexion puis ce soulagement de voir apparaître à chaque fois le visage de Fatima. Un soulagement que l'on sait passager, dérisoire, mais un soulagement quand même, de la savoir toujours là, de la voir toujours s'accrocher, de la voir ne jamais céder - jusqu'au bout du bout.

 

On quitte la salle abasourdi, comme après avoir reçu un gros coup de marteau sur la tête, mais avec malgré tout un ultime sourire intérieur, car on pense encore à elle, car on sait que grâce à ces images-là, quand tout sera fini, quand tous ces barbares, ces divers belligérants seront morts et oubliés, il y aura toujours quelqu'un si ce n'est nous qui placera ce sourire au-dessus de tout. Un sourire comme une ultime trace d'humanité, un ultime espoir d'y croire, c'est sûrement là que le cinéma - alors même qu'il n'en fait plus du tout - puise encore et toujours sa force, reste magique jusque dans l'atrocité de la réalité.  (Shang - 29/09/25)

 

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Voilà encore une fois un film qui va nous diviser, Shang et moi, vous m'en voyez marri. Pour moi, ce film est la négation d'une certaine forme de cinéma. Formellement et dans le fond tout autant. Au départ armée de nobles intentions (aller à Gaza pour filmer l'horreur du génocide), Farsi se heurte à l'impossibilité de se rendre sur place. Qu'à cela ne tienne : elle fera son film malgré tout, en filmant cette jeune et adorable jeune fille, en en faisant le symbole des horreurs de la guerre. Uniquement basé sur l'émotion, jamais envisagé comme un documentaire censé fournir de la réflexion, de l'information, du recul, Put your Soul on your Hand and walk est de ce fait orienté et subjectif comme la pire des productions Netflix. Asservi au seul point de vue de Fatima, très limité puisqu'elle nous donne des nouvelles de sa ville depuis un endroit où elle est enfermée, le film ne dit rien, ni sur Gaza, ni sur la guerre, ni sur la politique, ni sur les difficultés à survivre dans une ville bombardée, ni sur la résilience. Il se contente de jouer sur notre émotion, facilement de plus : comment ne pas craquer pour cette jeune file belle et libre, souriante et toujours joviale malgré les épreuves qu'on imagine terribles ? Farsi a choisi une héroïne parfaite, mais elle aurait gagné à multiplier les points de vue, à nous donner à voir et entendre les vieux, les hommes, les enfants, d'autres personnages que cette seule Fatima. Le fait, de plus, qu'on sache dès le départ que la jeune femme va mourir ajoute un suspense très gênant à la réalité : Farsi filme l'attente, à chaque coup de fil, de l'apparition de ce visage, avec un sens du suspense qui n'a pas lieu d'être, qui est même à la limite du crapuleux. Pendant deux heures, le film n'est composé que de dialogues, la plupart du temps inintéressants, destinés uniquement à nous montrer cette jeune vie en train de mourir, ces espoirs étouffés, ce destin brisé dans l’œuf : pas de réflexion, pas de fond, juste une émotion facilement obtenue à peu de frais.

A peu de frais, car formellement, on est dans le non-cinéma total. Empêchée de faire le film dont elle rêvait, Farsi passe ses deux heures à filmer son téléphone portable, une sorte de négation de la forme tout de même spectaculaire. Elle ne fait rien, du point de vue de la mise en scène, de cette contrainte, elle n'essaye pas de travailler sur cette forme austère, elle ne veut que filmer ce visage, peu importe comment. Dans les autres moments, elle filme... sa télé qui transmet des infos sur Gaza. Si elle avait un discours sur cette façon de voir les choses, sur cette impossibilité de filmer l'essentiel (la vérité), sur cet empêchement, ça aurait pu donner quelque chose. Mais elle ne fait que supporter cette contrainte, et nous l'imposer dans un film qui, il faut l'avouer, est d'une laideur insigne. C'est pour moi le degré zéro du cinéma, et le degré zéro du documentaire. Bon, après ça, je reconnais qu'on a de la peine pour cette Fatima, qu'on enrage de ses malheurs et de sa mort, que son travail artistique avait l'air prometteur et touchant ; mais la volonté tellement affirmée de Farsi de nous la faire aimer, sa subjectivité si pesante, jouent contre elle : je déteste ce film... Mon gars Shang, cela n'ôte rien à ma dévotion à ton égard.  (Gols - 16/01/26)

 

15 janvier 2026

Le diabolique Docteur Mabuse (Die 1000 Augen des Dr. Mabuse) (1960) de Fritz Lang

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Dernier volet des aventures de l'affreux Mabuse et ultime œuvre du père Lang qui revient en ses terres teutonnes. Big Brother is watching you, Orwell l'avait prédit, Lang le démontre. C'est un festival de caméras-espions - en forme d’œil, forcément - qui fleurissent ici et là à tel point parfois que l'on ne sait plus vraiment qui observe qui ; quel est le véritable grand manitou aux manettes ? Lang multiplie subtilement les fausses pistes pour mieux nous cueillir sur la fin. Si l'on est à l'heure de la surveillance continue, on célèbre également l'avènement d'un voyeurisme d'un genre nouveau. Même si cela ne se fait point par le biais d'une caméra mais par celui d'un miroir, la magnifique séquence où l'Américain (derrière un miroir sans tain donc), observe son flirt en train de s'habiller, est un pur délice : caméra ou miroir, même combat, l'homme peut dorénavant tout observer en restant invisible, caché. Notre Américain sortira malgré tout - il mettra du temps pour se dévoiler - de sa cachette ("Je suis passé à travers le miroir" - excellent, Lewis Carroll se marre) pour plonger "au cœur de l'action", tenter d'agir sur la réalité - jolie parabole en quelque sorte de notre mignonnette société moderne où chacun tend de plus en plus à se contenter de rester devant son écran, observateur de tout, discutaillant sur tout, en ayant de plus en plus de difficulté à prendre part à ce qui se passe "réellement" sous ses yeux. (Dans deux minutes je vais me lancer dans de grands principes philosophiques et vous pourrez alors définitivement rayer Shangols de votre mémoire).

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On suit d'un œil amusé cette dernière aventure qui part un peu dans tous les sens et qui bénéficie d'une galerie de personnages plus ou moins troubles : Gert Fröbe en commissaire ricanant et à la coule tient parfaitement son rang dans la lignée de ses prédécesseurs à ce poste,  Karl Lagerfeld qui incarne le professeur Cornelius est d'un pédantisme absolument parfait, Werner Peters qui incarne le truculent Hieronymus B. Mistelzweig, agent d'assurance, en fait des tonnes mais finit par devenir assez amusant (ses prévisions astrologiques à deux balles), l'homme au pied bot - Lang et les créatures qui marchent de traviole... - est suffisamment inquiétant avec son grand couteau - mmmmh - pour apporter une petite touche de frisson, quant à Dawn Adams dans le rôle de Marion Menil, reconnaissons qu'elle est tout de même un peu quiche - un visage comme constamment ahuri, nan l'hypnose n'excuse pas tout mon vieux. Mabuse (ou disons son esprit...) possède encore et toujours une poignée d'hommes de main qui lui obéissent aveuglement, il est capable de monter des traquenards d'un compliqué, mon pauvre (il aime po la facilité, faut reconnaître), qui depuis longtemps font sa marque (alors je vais hypnotiser une fille pour qu'elle fasse une tentative de suicide pour que le gars qui la sauve tombe amoureux d'elle et pour qu'il tue son mari jaloux et s'échappe ensuite avec elle, la Marie, meurt, et voilà putain, elle hérite de l'arme nucléaire - po prés de péter, la bombe, à ce rythme) mais heureusement on connaît depuis longtemps la finesse du policier allemand qui n'est pas du genre à se faire leurrer - ou assassiner - si facilement... Quelques séquences qui sont autant de clins d’œil aux épisodes passés (la séance de spiritisme, l'assassinat du type dans sa bagnole avec le tueur dans la voiture voisine, la classique poursuite finale sur les chapeaux de roue, l'immense porte blindée au "visage" inquiétant - les aspects les plus dangereux restent forcément dans l'ombre...) et un imbroglio qui se démêle finalement assez simplement. Pas un chef-d’œuvre, sûrement, mais un film des plus plaisants à suivre. C'en est malheureusement fini de la filmo du Fritz : so lang...  (Shang - 10/08/10)

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Oui, aaaah, on n'est certes pas dans le grand film avec cette œuvre ultime du grand Fritz, mais comme dit Shang, il y a suffisamment d'éléments astucieux, et l'ensemble est suffisamment pro pour tenir encore bien la route (en tout cas mieux que ses films exotiques précédents, que je n'ai jamais réussi à aimer). Les qualités formelles ont toutes été pointées par mon camarade, avec lequel je serai en harmonie cette fois : même si le film manque un poil d'action (à part cette superbe séquence finale de course-poursuite, montée comme ces feuilletons à épisodes des premiers temps du cinéma, et auxquels Lang a largement contribué (cf. Les Espions et Les Araignées)), il contient maints moments de bravoure, discrets mais marquants, qui montrent un cinéaste à qui on apprendra plus à faire la grimace : il faut en effet être en pleine possession de ses moyens pour trousser cette scène de miroir espion, ou cette séquence de meurtre dans un file de voitures, remake de celle du Testament du Docteur Mabuse en moins spectaculaire, en plus sobre. Direction d'acteurs et mouvements d'appareil sont moins tapageurs que dans le passé, mais on sent la maîtrise, le savoir-faire impeccable, la sagesse de la vieillesse. 

Au niveau du fond, on constate que Lang n'a rien perdu pour ce qui est de l'acuité du regard sur son époque : Mabuse a toujours été un contemporain de son temps, symbolisant tour à tour le capitalisme à tout crin, la peur de la dictature, Hitler lui-même ou la manipulation des masses. Ici, pour sa résurrection, le docteur prend en charge les séquelles du nazisme, et leur utilisation pour créer une nouvelle société de la peur, sous la forme de la guerre froide et du choc des nations (on est à un an du Mur). L'omnipotence de Mabuse, mort mais pourtant toujours actif, montre bien qu'on est là au-delà de l'humain : il symbolise la Peur pure et dure, cette vaste inquiétude qui gagne l'Europe dans ces années-là. Beau geste de la part du vieux cinéaste que d'avoir déterré son personnage-phare pour qu'il revienne faire un tour dans l'Europe fragile des années 60. Bien de son temps (la profusion d'écrans de surveillance, de micros, de technologie) et archaïque à la fois (son utilisation de l'hypnose, de la bonne vieille manipulation mentale, et la présence de ces voyants antiques), le personnage est présent sans arrêt, alors qu'au final il n'apparait jamais, comme une abstraction, une idée du Mal. Peu importe dès lors que l'intrigue soit ridicule (et elle l'est, comme l'a souligné Shang) : c'est l'idée du personnage qui est forte plus que ses manigances improbables pour prendre le pouvoir. Adieu, Fritz, adieu, Mabuse : on aurait adoré un ultime épisode sur les méfaits des réseaux sociaux aujourd'hui...  (Gols - 15/01/26)

 

Lang appliqué

15 janvier 2026

Le Moineau dans la Cheminée (Der Spatz im Kamin) (2024) de Ramon & Silvan Zürcher

Quelle magnifique famille dont pratiquement tous les membres se haïssent ! Il y a donc bien aussi quelque chose de pourri au royaume de la Suisse... On les aime, décidément, nos frères Zürcher, tant par la grâce de leur mise en scène que par les tensions dans les rapports humains qu'ils font éclore. Au départ ici, une nature aux allures idylliques (cette étrange île peuplée dorénavant uniquement par des cormorans) et une maison tenue d'une main de fer par une certaine Karen (glaçante Maren Eggert, je ne passerai pas mes vacances avec elle) ; cette maison familiale dans laquelle Karen est revenue s'installer à la mort de sa mère avec son mari, Markus, et ses trois enfants semble avoir totalement broyé les rapports familiaux ; alors même qu'on s'apprête à fêter l'anniversaire de Markus, que la sœur pétillante de Karen, Jul, débarque avec son mari et ses deux gosses, on ressent dès le départ à quel point les rapports entre Karen et les autres membres de sa tribu sont "cassés" (le mot "kaputt" revenant d'ailleurs tout au long du film comme un leitmotiv) : un mari aux abonnés absents qui flirte méchamment avec la fille au pair qui s'est installée dans la baraque au fond du jardin, un jeune fils violemment harcelé par d'autres enfants et qui hait farouchement sa mère, une jeune fille bourgeonnante qui l'exècre tout autant et une troisième fille qui débarque pour la fiesta (elle a quitté la maison il y a un an) et qui ne semble pas porter un regard beaucoup plus positif sur la madre... Karen pose sur sa famille un regard froid, dur, comme si elle avait pris sur ses épaules tout le poids du passé, comme si elle avait à assumer tous les événements dramatiques familiaux passés (qui nous seront révélés progressivement). Entre discussions tendues, règlements de compte vachards et passages oniriques ou fantasmés où la tension bat son plein, les frères Zürcher nous invitent à un voyage sidérant dans le petit monde à la fois futile et horrible de cette famille totalement déréglée...

S'il y a un nombre incroyable d'animaux et d'insectes en tout genre qui traversent le film (chien, chat, rat, cormoran, chenille, papillon, luciole...), la vraie sauvagerie, se dit-on assez rapidement, viendrait plutôt du camp des humains. Rarement on aura vu exposées ainsi de telles dissensions entre une mère et ses enfants (ses deux plus jeunes enfants la craignent comme la peste : ils s'allient d'ailleurs avec la sœur de leur mère contre elle), entre une femme et son mari (lui est-il devenu totalement indifférent ou s'amuse-t-elle à le manipuler... on est dans une sorte de machiavélisme sentimental torve), entre une femme et son entourage (personne ne semble vraiment trouver grâce à ses yeux). Une fois cela posé, on prend tout de même un réel plaisir à suivre les micro-épisodes tendus entre chaque membre de cette famille : il y a des haines, farouches, il y a aussi des attirances (purement amicales (entre sœurs notamment, des deux générations), voire teintées de tensions sexuelles (entre le mari de Jul et sa belle-sœur voire sa belle-fille...), et il y a surtout de nombreuses confessions entre deux personnes de cette famille cherchant, au milieu de ce marasme, à tisser des liens intimes... La mise en scène des frères Zürcher, parlons-en enfin, apporte une magnifique dramaturgie à ces diverses scènes de discussions intimes : ce qui se joue en hors-champs - putain, je deviens comme Gols, je m'intéresse au hors-champs, diable - avec la présence d'un quidam que l'on ne découvre qu'à la toute fin de la scène - est tout aussi important que ce qui se dit : la découverte de ce "voyeur-écouteur surprise" lors d'un plan final en contre-champ renforce bigrement la tension initiale. Art de la mise en scène avec cette façon ultra fluide de régler la circulation de chacun de cette maison, mais également beauté (ou noirceur) dans le rendu des visions subjectives de plusieurs personnages. Le récit, lors de courtes scènes ou lors de séquences entières, nous est montré par les yeux d'un personnage en particulier (souvent Karen) lui donnant souvent une autre dimension pour ne pas dire une certaine violence - elle met (littéralement) le feu à tout ce petit monde sur lequel elle pose un regard sans concession... Des blessures, des fêlures, des déchirures qui caractérisent la plupart de ces individus et que les deux cinéastes exposent ouvertement, à visage (et à inconscient) découvert : ira-t-on vers une destruction totale de cette famille ou vers l'apaisement, à la magie du cinéma des frères Zürcher de "trancher"... Attention, le petit oiseau va sortir, il risque juste d'être un peu carbonisé (et je ne parlerai pas du chat...)... Superbe, once (and swiss) again.  (Shang - 28/03/25)

 

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La Mer au loin, Put your soul on your hand, Le Moineau dans la cheminée : mon camarade Shang va finir par croire que je lui fais la gueule, mais encore une fois, me voilà déçu par un film qu'il a visiblement beaucoup aimé. J'ai apprécié comme lui les précédents films des Zürcher, tout en tremblant à chaque fois qu'ils ne se laissent pas aller au trop, à la complaisance, au chargement de la mule. C'est malheureusement chose faite ici. Qui peut croire une seconde à cette famille tellement explosée, véritable nid de haines et de rancœurs menée par cette sorcière sans amour qui passe son temps à brimer ses enfants, à détester ses sœurs, à fomenter de sombres attentats contre eux ? La dose est largement dépassée et ce côté too much handicape sévèrement la chose, qui ressemble à un jeu de massacre chabrolien là où les cinéastes visent plutôt l'implacable hanekien. Ça pourrait passer si le film était une comédie mordante, où on pousse forcément les choses pour les rendre plus cruelles ; mais point : le film est sérieux comme un pape, solennel comme un couronnement d'icelui, et ne se rend jamais compte de sa caricature. Et ce dans quel but ? Ça m'a semblé avoir des objectifs légèrement crapoteux pour ce coup-ci, du genre "Vous avez vu comme mon regard est acéré sur la famille ? et comme j'en ai bien compris tous les rouages ?". Avec un tel manque de mesure et de subtilité dans l'écriture (quelle lourdeur dans les symboles, mon Dieu !), les Zürcher ne font qu'afficher un regard cynique sur la famille, et perdent toute puissance. Qu'on se souvienne du Septième continent de leur maître Haneke, pour juger du plantage de ce film-là.

Ceci dit, il reste, oui, la mise en scène. D'un niveau purement formel, c'est vrai que le film est impressionnant, et si on oublie ce qu'il raconte, on ne peut qu'être fasciné par ce splendide ballet de personnages, qui se croisent et se recroisent dans les limites des murs de cette maison-prison. Les Zürcher orchestrent en maître les entrées et sorties des personnages, usent du hors-champ en virtuose, et parviennent à dire des tas de choses par le simple placement des uns par rapport aux autres. Chacun est observé en secret par chacun, dont la présence dans le plan n'est révélée que tard dans la séquence, ce qui constitue un bizarre lieu ouvert/fermé, poreux mais opaque, où rien n'est secret mais où rien n'est dit non plus. Quel dommage qu'avec une telle science du cadre, de la durée, du plan, les Zürcher ratent leur film, et nous servent cette grand-guignolade là où il y avait de la place pour une attaque intelligente de la sacro-sainte famille. On garde notre confiance dans les bougres, et on attend le prochain film qui saura faire oublier ce ratage.   (Gols - 15/01/26)

 

14 janvier 2026

Personne ne rira (Nikdo se nebude smát) de Hynek Bočan - 1965

Adapter Kundera n'est pas chose aisée, et le jeune Hynek Bočan s'en sort à merveille dans cette comédie acide, gentiment politique et bien de son temps. Dans une ambiance quelque peu kafkaienne (mais on pense aussi au Dostoievski de L'Eternel Mari), il trousse une histoire paranoïaque apte à donner une image assez glaçante de la société tchèque de l'époque, et des rapports sociaux entre les gens, entre les classes, entre les hiérarchies. Un jeune prof d'histoire de l'art, un brin prétentieux, s'est engagé sur un coup de tête à écrire la critique élogieuse d'un article publié par un de ses sombres collègues. Le seul souci est qu'il n'a pas lu l'article en question. Quand il le fait, il est consterné par le texte. Il essaie de fuir son engagement, mais il devient littéralement harcelé par le petit auteur austère qui a besoin de ce soutien pour doper sa carrière. Fuyant le face-à-face qui l’obligerait à reconnaître qu'il n'aime pas le texte, notre (anti-)héros va rivaliser de ruses ridicules pour échapper au bougre, tenace comme un rottweiler. La manœuvre ira très loin, dans une spirale absurde tragi-comique qui voit notre garçon perdre emploi, gorette et dignité face à cette responsabilité : reconnaître ses erreurs, admettre qu'on a eu tort, et prendre le risque de blesser quelqu'un. 

D'une belle maîtrise formelle, le film explore pas mal de pistes, de la comédie franche au drame, de la satire au quasi-polar. Si tout ne convainc pas, s'il se perd parfois par la profusion de ses inspirations, Bočan tient un cap droit, avec une élégance de dandy et une dérision feutrée du meilleur effet. Cette légèreté n'exclue pas, bien entendu, la lecture politique de la chose, et il est permis de voir là-dedans la critique d'un régime qui facilite la paranoïa, où tout le monde observe tout le monde, où une réputation peut éclater sur un simple mot, où la vérité (le grand ennemi du héros) est finalement la chose à éviter à tout prix. Il y a une scène de comité de voisins, qui dissèque la vie privée de notre homme et en tire des conclusions morales, qui fait froid dans le dos : séquence entre l'effroi et le comique, que viennent contrebalancer certaines scènes presque tatiesques (la première, légère et drôle). Bref, Bočan gère parfaitement les tournants de son film, et réussit, dans une mise en scène par ailleurs dynamique et une belle photo, une comédie satirique très agréable. 

 

13 janvier 2026

L'Aventure de Minuit (It's Love I'm After) (1937) de Archie Mayo

En recherche d'une petite comédie ricaine des thirties originale dans ces temps où Amérique rime avec bernique ? J'ai ce qu'il vous faut. On a toujours peur, au niveau des comédies, que la sauce ne prenne jamais vraiment, que les acteurs perdent de leur allant chemin faisant, que les gags se raréfient, que le rythme retombe rapidement. Ce ne sera, par définition, jamais le cas avec Mayo. S'entourant d'un triangle amoureux de toute beauté (Leslie Howard, le roi du peps, Bette "de scène" Davis et Olivia de Havilland, la fontaine tumultueuse), il trame une romance foireuse de la plus belle eau. Aidé par quelques secondes rôles de choix (le tonitruant Eric Blore as Digges en assistant tout terrain de Howard ; le charismatique Patric Knowles, en amant éconduit, qui domine bien d'un bon mètre Davis ou de Havilland - ce qui rend chaque cadre assez périlleux), Mayo trousse une histoire pleine de rebondissements amoureux : Howard, acteur séducteur, ne cesse de se disputer avec sa promise, Davis, également actrice ; ils décident finalement un soir, après une nouvelle dispute d'anthologie, de se marier ; Howard, pour se racheter une conduite, décide d'accepter un ultime challenge : une jeune femme, de Haviland, est folle amoureuse de lui ; le fiancé de cette dernière, Knowles, demande à Howard de se conduire en mufle auprès d'elle pour qu'elle s'en détourne et revienne paisiblement à Knowles. Howard joue le jeu au départ en se conduisant auprès de la miss comme un porc mais a tout de même bien du mal à ne pas céder à la tentation... Quand Davis le surprend dans les bras de cette nouvelle jeune conquête, le triangle, pour ne pas dire le quatuor amoureux, explose...

La trame, on le sait, dans toute bonne comédie, est simpliste. Tout se joue, généralement, dans les répliques que s'envoient à la tête les protagonistes, dans le dynamisme qu'ils mettent à s'engueuler, à se tomber dans les bras l'un de l'autre, à crier à hue et à dia ; pour peu que le scénario multiplie les retournements de situation et les scènes qui partent en vrille, et ce sera bingo. Avouons qu'on s'amuse bien aux côtés de notre couple formé par Howard et Davis qui n'a de cesse de se déchirer : à peine le temps de se calmer, de retrouver leur complicité et de se faire des promesses d'amour éternel que boum c'est reparti pour un tour : l'invective est de mise ; le couple formé par Howard et de Havilland repose plus sur une attraction physique inévitable : plus il la repousse, plus il tente d'aller contre ses propres désirs, plus elle est folle de lui, plus elle lui retombe dans les bras - et là, forcément, il n'est pas toujours de bois ; cela va donner d'ailleurs l'occasion d'une des scènes les plus grotesques et fendardes de l'histoire : son "assistant", pour l'empêcher de retomber dans ses faiblesse, lui propose d'imiter des bruits d'oiseaux : cela devrait permettre à Howard, dès qu'il entendra un cri, de revenir sur terre... Autant vous dire que l'assistant va passer en revue tous les chants d'oiseaux, jusqu'au plus farfelus - Erc Blore donnera sur le coup toutes ses plumes... Ça dépote, ça piaille, ça crie, tous les couples semblent pris dans un tourbillon de folie sans fin : dès que deux amants s'éloignent l'un de l'autre, une force les ramène inexorablement l'un vers l'autre, une fois, deux fois, douze... Des acteurs en verve, des répliquent qui fusent, des scènes vaudevillesques poilantes, du charme plein les bottes, il n'en faut pas plus pour qu'on ressorte de là avec un petit rictus nerveux. Putain, c'était mieux avant dit-il avant de se prendre un missile sur la tronche.

 

13 janvier 2026

LIVRE : Killing me softly de Jacky Schwartzmann - 2026

Tueur à gages est-il un métier de tout repos ? J'ai envie de dire non tant "les aléas de la vie" peuvent parfois rapidement se retourner contre vous. Et pourtant, vous ne faites rien de mal fondamentalement : qui pourra se plaindre de l'assassinat d'un guitariste monosourcilleux du groupe Måneskin ? De même qui pourra vraiment crier au scandale si l'on supprime un pédophile ? Alors oui, l'abolition de la peine de mort c'est très bien, mais face à ce genre de cas extrême, on peut tout de même faire éventuellement des concessions, n'est-il ? Enfin, bon, là n'est pas non plus vraiment le débat puisque Madjid Müller, notre héros tueur, aux origines qu'on devinera aisément contrastées, est payé pour simplement remplir des contrats et qu'il s'y attèle avec professionnalisme quel que soit la future victime. Il faut de tout pour faire un monde, je connais même des profs d'occitan. Il étudie le comportement de ses cibles, les exécute, les enterre proprement, next. Cela se complique forcément lorsque le client insiste (il a payé) pour couper les roubignoles au sécateur de la cible avant son exécution ; cela ajoute forcément un risque lorsqu'un tiers non professionnel intervient, surtout quand celui-ci est un universitaire : autant dire aussi manuel qu'un Playmobil. Madjid accepte malgré tout le deal, il court à sa perte...

 

On est encore dans les petites friandises littéraires du Nouvel an : Schwartzmann, qui semble avoir le vent en poupe au rayon "thriller avec humour", nous livre une petite enquête pleine d'entrain et de rebondissements ; on craint un peu que le type écrive un peu au fil de la plume en balançant le cas échéant quelques formules familières et autres petites références contemporaines faciles pour faire le mariole, bon, il le fait, mais la lecture reste tout de même d'un certain bon goût tout du long. Notre tueur s'enfonce progressivement dans la mouise alors même qu'il craignait dès le départ le concept ; heureusement pour lui, il a des relations, de la jugeote, et toujours un temps d'avance pour tenter de s'extraire des situations les plus inextricables ; c'est drôle, dans le genre bon enfant, sans prétentions certes, mais avec un certain sens du rythme et de la gestion du suspense. Si vous souhaitez un ouvrage non prise de tête qui vous fera rire en douceur, vous tenez votre homme. Après, vous sentez bien que, le livre tout juste fermé, vous êtes en manque, pour ne pas dire en attente de quelque chose d'un peu plus consistant, je dis pas. Mais cela demeure pas si mal pour un Jacky. Une papillote, avec des blagues.

13 janvier 2026

La Mer au loin (2025) de Saïd Hamich

Le film sorti en février 2025 sans trop faire de bruit et se glissant parmi quelques tops 10 de fin d'année, je me fis un devoir de le voir. Et bien m'en a pris tant Saïd Hamich finit par nous émouvoir par cette histoire d'une originalité certaine. L'histoire se focalise sur un certain Nour (Ayoub Greeta, belle découverte) qui, avec ses potes, vit, dira-t-on, de larcins divers. Une vie entre squats et festivités en tout genre... Jusqu'à ce qu'il se fasse coincer par un flic (Grégoire Colin, fantastique) qui , après des hasards divers, va choisir de le prendre sous son aile... Serge l'abrite ainsi quelque temps chez lui, lui présente sa femme (Anna Mouglalis, toujours aussi troublante même après avoir piqué la voix de Demis Roussos - une gageure) et finit par le loger dans un hôtel pour traves... Nour découvre que le gars Serge mène une double vie (il est définitivement attiré par les hommes) mais le flic ne profite en rien de son ascendant sur Nour pour en faire son jouet sexuel. Cela tombe plutôt bien car Nour en pince méchamment pour sa femme... Des complications en vue ? Probable.

Un scénar quelque peu osé mais qui permet d'évoquer assez finement la vie de ces émigrés du Maghreb échoués à Marseille. Par le biais de Nour, on découvre toutes les difficultés et les petits arrangement que celui-ci et ses amis doivent trouver pour survivre... Profitant de la protection de Serge, découvrant un être qui se consume par les deux bouts, Nour va progressivement devoir lui-même faire des choix, sûrement assez loin des  idées qu'il avait en tête en débarquant en France. Pris dans cet étau terrible (est-il en train de se perdre, de se diluer en France, ou est-il en train de véritablement construire quelque chose, a-t-il eu raison de suivre cette voie ?), Nour n'aura de cesse de se poser des questions sur lui-même. Le retour au pays tant attendu (un voyage de quelques jours effectué une dizaine d'années après son arrivée en France) plutôt que de lever des doutes va encore en ajouter une couche au niveaux des remises en question. Le cinéaste expose avec intelligence et justesse toutes les questions qui agitent le gars Nour et décrit en creux toute la complexité de ces rapports ambigus, aussi bien d'amour que de rejet, entre ces deux côtés de la Méditerranée. Nour, pris entre cette société française parfois hostile (ah ?) et sa propre communauté pas toujours des plus complaisantes, des plus ouvertes, marche sur le fil de sa propre vie. Jusqu'au bout, on ne saura s'il en tombera ou s'il réussira par trouver son propre équilibre. Entre moments de liesse (les fiestas à l'arrache) et sombre tristesse (le parcours de Nour est émaillé d'épisodes dramatiques), le film trace un sillon pas toujours très gai mais plein d'humanité. Indéniablement pertinent et finement dosé. A découvrir, en effet, pour faire le lien entre ces deux rives éternellement opposées.  (Shang - 22/12/25)

 

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Pas très emballé de mon côté par cette chronique triste comme un jour de pluie sur Belfort. Le film, blafard, nous offre la photo cadavérique d'une immigration effectuée à l'arrache, ni tout à fait acceptée ni tout à fait rejetée, à travers le portrait de ce fameux Nour (j'ai trouvé Ayoub Greeta aussi terne que la lumière du film, avec son jeu tout de fausseté et son charisme d'éponge, et il m'a rappelé ces nouveaux acteurs sans puissance, Karim Leklou ou Damien Bonnard), homme ordinaire dans une société ordinairement raciste et dure. Bon. Non seulement La Mer au loin m'a semblé enfoncer un peu lourdement des portes largement béantes, mais son écriture m'a paru fausse, mal balancée : le film, monté en séquences courtes qui montrent un auteur mal à l'aise avec les situations, ménage des ellipses qui sont plutôt comme des gros trous dans la narration et qui gênent la lecture. Si Hamich réussit pas mal ses scènes de bonheur (notamment toutes les scènes de danse, nombreuses, dans lesquelles il laisse cours à une sensualité inattendue dans un film trop "dans la tête", qui manque de corps), si les comédiens sont parfois convaincants (Grégoire Colin, qui s'améliore avec l'âge), on passes on temps à s'agacer devant ces situations toutes faites déjà vues ailleurs, et devant l'artificialité du côté romanesque. Le film souffre par ailleurs d'une technique débutante : photo livide, musique clicheteuse, figurants hilares, montage dans les choux, ce qui n'améliore pas la chose. Sincère sûrement, mais trop mal fait pour qu'on s'y attarde ou pour compenser les défauts de mise en scène.  (Gols - 13/01/26)

 

12 janvier 2026

LIVRE : Groenland, le Pays qui n'était pas à vendre de Mo Malø - 2025

Avant qu'il ne soit plus temps d'en rire et que tous les pingouins parlent ricain - enfin seulement ceux qui ne se seront pas pris une rafale pour avoir manifesté ou pour avoir simplement glissé sur la chaussée devant une bagnole de la ICE (le jeu de mot est remarquable), penchons-nous sur cette fiction du gars Malø, nouveau spécialiste déclaré (mais nous n'oublierons jamais Riel, of course) du continent glacé. Sautant sur les déclarations farfelues (mais, hein, sait-on jamais...) du fou Trump, l'auteur imagine un thriller à la sauce Black Mirror : la compagne et la fille du premier ministre d'un état Groenlandais nouvellement indépendant (c'est une fiction, donc) ont été kidnappées et ce-dernier est sommé d'organiser la mise à prix de son pays auprès des trois grandes puissances majeures, Chine, Usa, Russie... et le Danemark (on sent bien  que ces derniers sont à peine des outsiders...). Est-ce un nouveau gag de mauvais goût, le plus offrant sera-t-il respecté ? En attendant les enchères, organisées sur une durée limitée de cinq heures, montent devant des téléspectateurs passionnés par la tractation (en fenêtre, sur leur écran, la femme et la fille du premier ministre sont suspendues au-dessus d'un trou d'eau : cela ajoute du piment...) ; les autorités groenlandaises, elles, mènent l'enquête de leur côté pour tenter de mettre fin à tout ce barnum... Le concept est mignon, l'enquête un peu bâclée, la morale de l'histoire peu surprenante. On sent bien que Malø, poussé par son propre éditeur, il ne s'en cache même pas, a sauté sur cette opportunité pour trousser ce thriller un peu au ras du permafrost. Tout cela reste un peu de la poudre aux yeux, l'analyse sur les intérêts ricains notamment ou sur les points forts de cette terre jusque-là passé quelque peu au-dessous des radars se révélant au même niveau qu'un Science et Vie junior. La pirouette finale laisse quant à elle tout aussi sceptique - une démonstration un tantinet laborieuse sur "la culture groenlandaise" qui laisse, oui, osons, de glace. Bonø malø, rien de bien nouvø.

11 janvier 2026

LIVRE : Les belles Promesses de Pierre Lemaitre - 2026

"Ainsi c'est lui qui pouvait tripoter ces seins magnifiques et caresser ce cul d'anthologie ! Philippe était fier de son père."

 

Alors oui, au temps pour moi, la trilogie Les Années glorieuses était en fait une tétralogie. Je pensais que Lemaitre avait troussé une conclusion crépusculaire, c'était sans savoir qu'il voulait encore remettre une couche sur la famille Pelletier. Bon. Le constat ? Un peu toujours le même : ça se lit toujours aussi vite qu'un bon vieux roman de gare (pour le style, on repassera, on le sait), c'est toujours le même genre d'accroche, de fil rouge (le suspense vient surtout ici de l'enquête de François sur son propre frère Jean : va-t-il découvrir qu'il est un meurtrier et que fera-t-il de cela s'il parvient à avoir des preuves tangibles ; il sera aussi question des mésaventures d'un jeune homme de province, entre guerre d'Algérie et création d'une coopérative agricole dans la douleur), c'est toujours, en toile de fond, solidement liés aux "bouleversements structuraux de toute une époque" (en ce début des années 60, c'est la création du périph : ultimes grands travaux prouvant que l'économie passe avant les êtres ?), la même recette quoi. Lemaitre déroule, ça se boit comme du petit lait industriel et ça ne laisse d'ailleurs guère plus de goût en bouche.

 

Que dire de plus ? On sent que Lemaitre est à l'économie aussi bien du point de vue du "roman choral" (on se focalise sur très peu de personnages) que sur les aspects dits de "fond" : il a beau nous balancer une foule d'études sur les paysans et sur la construction du périph à la fin du livre, on ne découvre à la lecture pas grand-chose de bien nouveaux sur lesdits thèmes : dur d'être un petit paysan pour faire son trou, dur d'être une famille sans grand moyen : une famille que l'on peut dégager de chez soi avec une poignées de francs. Dur d'être un petit, c'est le côté sûrement"populaire" (j'ai bien dis "populaire", je reste poli) de ce genre de production littéraire. La famille Pelletier quant à elle ronronne : Geneviève est toujours aussi chiante (s'en prenant à son mari, à ses deux gosses et même au chat Joseph qui, lui, n'a plus loisir de ronronner, justement), (sainte) Thérèse, sa sœur, employée littéralement comme "bonne", continue de mettre de l'huile dans les rouages du ménage en s'occupant notamment des gamins qui ne pètent pas vraiment la joie (Camille et son trauma sexuel passé, Philippe, toujours aussi passionné de billard, et son éveil à la masturbation), etc... Leur personnalité reste d'une pièce. Sur le fond, rien de bien de nouveau : l'industrialisation à tout crin permet aux plus finauds pour ne pas dire enculés de s'enrichir et continue de provoquer des dommages collatéraux dans nos campagnes, chez nos sans-dents (bonne vieille antienne toujours d'actualité) ; l'enquête au long-cours qui mettra l'un des fils de cette famille devant un choix cornélien est un rien fastidieuse (beaucoup de rappel des épisodes précédents). Quant à l'écriture, elle demeure très diluée, sans grande ambition, accessible au plus grand nombre. C'est un succès, que dis-je, un nouveau phénomène que cette tétralogie. Lemaître, notre nouvel Hugo ? Il est bon de rire. C'est bel et bien fini cette fois-ci !

8 janvier 2026

LIVRE : White City de Dominic Nolan - 2025

Dominic Nolan nous ressert un de ces polars londoniens solidement inscrits dans les fifties qui fait mouche. Partant d'un braquage "historique" d'un fourgon postal et des cadors de la pègre d'alors qui l'ont organisé, il signe un nouveau roman choral faisant aussi bien la part belle aux voyous qu'aux flics, traitant aussi bien de la communauté antillaise nouvelle arrivée (les Jamaïcains et les Trinidadiens) que du mouvement nationaliste des Teddy Boys. Il nous fait suivre en particulier les destins divers de gamins et d'ados liés à cette communauté qui, suite à la disparition de leur père, doivent tenter tant bien que mal de survivre. Centré sur le personnage de Lander, flic à moitié véreux jouant la taupe au sein de la pègre, le roman multiplie une nouvelles fois les rebondissements (braquages, règlements de compte sanglants, coups fourrés, trahisons...) avec comme toile de fond ce Londres d'après-guerre où chacun tente de faire preuve d'opportunisme pour ne pas se faire laminer... Tout le monde veut sa petite part du gâteau, mais personne, personnages principaux comme secondaires, n'est à l'abri d'une mort subite.

 

On part sur les chapeaux de roue avec ce braquage mené tambour battant et l'élimination dans la foulée de "participants gênants" : on se retrouve rapidement plus au rayon "boucherie" qu'à un colloque entre gentlemen... Lander, le cul entre deux chaises, ne sait trop comment s'y prendre pour profiter de ce coup d'exception : doit-il enquiller un maximum de fric pour disparaître, ou mettre la main sur le magot pour permettre de démanteler tout un réseau ? Flic de l'ombre infiltré depuis trop longtemps, solitaire endurci en quête d'une impossible romance, il ne sait plus vraiment s'il va finir un jour par sortir la tête de l'eau... Si le braquage permet d'évoquer toute une filière de voyous (du parrain aux hommes de main), permet de décrire par le menu toute une stratégie finaude de blanchiment d'argent, il permet également par le bande d'évoquer tous les dommages collatéraux de telles affaires... Privé désormais de pères éliminés manu militari après le braquage, comment les gamins les plus démunis peuvent-ils espérer remonter la pente : en vendant leur âme, en acceptant le moindre taff, en restant fidèles à leurs valeurs ? Autant de chemins et de possibilités. Tout cela, pour pimenter l'ensemble, sur fond d'émeutes raciales : quand tout va mal, rien de plus facile que de s'en prendre à ceux qui en chient autant que vous mais ont une couleur de peau différente ; c'est absurde, mais ça défoule. Nolan fait le portrait de ce nationalisme rampant, montrant tout le pouvoir d'auto-destruction d'un tel mouvement. Des personnages taillés dans la pierre, du suspense, une orchestration narrative d'ampleur, une nouvelle jolie réussite de ce nouveau maître du noir vintage.

6 janvier 2026

The Barber : l'Homme qui n'était pas là (The Man Who Wasn't There) (2001) de Joel & Ethan Coen

Que du plaisir à revoir ce film des frères Coen, une œuvre qui date d'une époque où leur parfaite maîtrise formelle rejoignait leur petit ton pince sans rire unique. Billy Bob Thornton muet comme une carpe, bougeant à peine un sourcil, est absolument fantastique : il est à la mesure de ce noir et blanc somptueux signé Roger Deakins. On pénètre sur la pointe des pieds dans une échoppe de barbier, porté que l'on est par la voix feutrée et délicieusement grave d'une BBT d'une nonchalance totale. Qu'est-ce qui peut arriver à un barbier entre deux âges dans une petite ville paumée ? Que sa femme (Frances McDormand, sobre) le trompe ? Alors oui, elle va le tromper, avec une type bruyant et détestable incarné par une James Gandolfini tonitruant... Et alors, même s'il le savait, que ferait-il, faire chanter ce connard d'amant ? Eh bien oui, il serait bien capable de le faire chanter pour la modique somme de 10.000 dollars... Il ferait quoi avec, le bougre ? Il pourrait investir dans une entreprise de nettoyage à sec, activité pleine d'avenir en cette fin des années 40. Sans blague ? Sans blague. Et il s'en tirerait, sans aucun ennui ? Sans plaisanter ?... Alors c'est là qu'il est justement temps de mettre le holà. Car Billy, nom de Dieu, même s'il fait tout pour s'extraire de cette petite vie merdique, est loin d'être béni des dieux... Et il se peut en effet qu'il aille au devant de quelques complications dans l'exécution de son plan...

On aime ce rythme ultra-paisible des Coen, cette image supra-classieuse et cette narration menée tambour non battant... jusqu'à ce que soudainement tout dérape... Il suffit d'un abruti de représentant à perruque, d'un coup de sang d'un ancien soldat ou tout simplement d'un gros coup de poisse pour que tout parte en vrille en quelques secondes... Notre barbier, à la vie si tranquille, passée à couper les cheveux au millimètre en silence, va mettre son petit doigt dans un engrenage proprement infernal ; passer le balai ne suffira plus, le mal sera fait. Dès lors que notre homme décide de prendre une initiative, dès lors qu'il se dit qu'il n'est pas plus con qu'un autre, dès lors qu'il aspire à une autre vie, il s'enfonce profondément sa lame dans l’œil. Comme s'il n'était pas taillé pour. Tout simplement. Comme si à force de fumer comme un pompier, l'incendie était inexorable. Les frères Coen garnissent leur corbeille avec des seconds rôles aux petits oignons (un seigneur du barreau finaud (Tony Shalloub), un avocaillon alcoolique (Richard "Six feet under" Jenkins), une nymphette pianiste (Scarlett Johansson)...) et livrent une œuvre qui se fond (dans la forme et dans le fond, justement) de plus en plus avec le noir. On ne sait si Billy finira par voir miraculeusement la lumière, la brillantine, ou s'il va s'engluer jusqu'au bout dans la poisse, dans le cirage. Œuvre d'une parfaite sobriété qui permet aux frères Coen de faire montre d'un savoir-faire cinématographique bluffant. Pas un poil à changer.

 

5 janvier 2026

Aimer perdre (2025) de Harpo & Lenny Guit

On n'avait pas encore eu droit, comme l'an dernier avec Fotogenico, à notre OVNI cinématographique. Je crois qu'on peut aisément dire qu'on le tient avec cette œuvre belge des frères Guit. On hésite constamment entre consternation et froncement de sourcils amusé, ce qui constitue souvent la marque des grands (fous). Qu'est-ce que c'est que ce bazar, se demande-t-on après cinq minutes de film. Le film s'ouvrait sur une narine en gros plan et on a l'impression d'être tombé dans une sorte de cavité de la lose sans fond... Mais reprenons. Les frères Guit s'attachent aux basques, enfin plutôt aux chaussettes (leur héroïne perd rapidement ses chaussures suite à un pari à la con), d'une certaine Armande Pigeon (Maria Cavalier-Bazan sur laquelle on aimerait pas tomber en fin de soirée pour tenter un qui-couche-qui : défaite assurée). Armande Pigeon, comment dire, c'est la lose incarnée, ou la démerde incarnée, ou tous les plans pourraves incarnés, ou un esprit simplement libre un tantinet opportuniste (non, plus qu'un tantinet). Un physique de top-modèle malade, une capacité de pique-assiette hors-norme, un je-m'en-foutisme généralisé (sa façon de s'habiller, de manger, de vomir, de s'occuper de ses règles dénote une grâce hors-pair - je vous conseille la scène dans les "toilettes du palier" pour conjurer la séquence dans les pires toilettes du monde aperçue dans Trainspotting...) : franchement, on ne souhaite pas, même à son pire ennemi, de l'avoir comme copine. Elle est... comment dire... sans gène, sans limite, sans frein... Mais notre Armande, en froid avec sa proprio forte-en-gueule (Catherine Ringer... tout est dit), avec ses potes qu'elle abandonne à la moindre occase pour suivre un inconnu (Melvil Poupaud vieilli et borgne, à peine reconnaissable...), continue sa route, ses errances nocturnes, son petit bonhomme de chemin  ; elle promène sa carcasse avec une dégaine de wineuse absolue, se prenant mur sur mur mais continuant d'aborder frontalement personne et situation de toute nature... On suit son parcours entre moue de dégoût et rire un peu gras, prenant un certain plaisir un peu malsain à suivre ce film définitivement foutraque (à l'image de cette photo jamais franchement nette, aux couleurs saturées) mais d'une originalité certaine. Les frères Guit semble filmer leur personnage principal à l'instinct et cela apporte une véritable bouffée d'air dans un panorama cinématographique général de plus en plus lissé. Aimer perdre, un bien joli titre pour un film où l'on prend une sorte de joie perverse à se rouler dans la lose. Merci amis belges !

 

5 janvier 2026

LIVRE : La Fille de nulle Part (The far Cry) de Fredric Brown - 1951

"N'empêche que, vin ou whisky, il picolait beaucoup depuis qu'il était ici."

 

On renoue avec l'ami Fredric Brown jamais à court d'idée pour soigner la trame de ses polars et ses rebondissements (inattendus) finaux. Il sera ici question d'un type en dépression qui vient se perdre plusieurs mois dans la bonne ville de Taos à quelques encâblures de Santa Fe. Une maison isolée au pied des montagnes, rien de mieux pour respirer et se mettre à la peinture. Mais on se fait tout de même vite chier. Alors on boit en attendant que sa partenaire arrive dans quelques semaines. Mais comme on s'entend de moins en moins avec ladite partenaire un rien alcoolique, on boit encore plus pour ne pas penser au futur... Heureusement, dans ce tableau bien sombre, un événement titille notre homme. La maison qu'il occupe, qu'il a louée, est restée inoccupée pendant huit ans car un meurtre y a été commis. Poussé par un ami journaliste qui lui demande d'essayer d'écrire un article sur cette affaire non élucidée (quelle était la véritable identité de la fille, où est passé le meurtrier ?), mais également poussé par la curiosité, George va interroger toutes les personnes qui furent témoin de près ou du loin de ce drame... Et mener sa propre investigation... Cela ne l'empêche pas de picoler régulièrment, ni ne l'aide  à supporter la présence de son amie quand elle débarque enfin, mais au moins cela l'occupe. Et des pistes s'ouvrent... Brown sait nous faire bouillir à petit feu avant de lâcher des infos nouvelles. On passe une bonne partie du roman en compagnie de George à remuer des idées noires et à se perdre dans des délires éthyliques. La nature, c'est beau, mais c'est vite lassant... Le récit, comme les pensées du héros, semble se faire un devoir de s'enliser, d'aboutir à des impasses... Mais George persévère malgré tout, se débat, tente jusqu'au bout de se faire violence pour percer le mystère. Les surprises seront à la mesure de l'attente. Une communauté hispanique un rien fermée, des montagnes de plus en plus menaçantes, un alcool plombant le quotidien, des amours mortes, une atmosphère de vrai polar noir... autant d'éléments qui pourraient avoir raison, à l'usure, de la pugnacité de George. Ou pas. Brown, avec son petit humour pincé et ses personnages gratinés, garde décidément toute notre confiance. Un nouveau roman qu'on gobe comme un œuf mollet.

4 janvier 2026

SERIE : Stranger Things des Duffer Brothers - Saison 5 - 2025

Ok, vous avez vu l'expo Sargent, très bien. Et Stranger Things, la dernière saison, vous l'avez vue aussi en buvant un chocolat chaud ? Il ne faudrait pas non plus trop se moquer des gens ! Alors oui, tout a une fin, même cette série eighties boursouflée, du Spielberg sous amphète, vient de s'achever, rendant toute une génération d'ados orpheline... Cela avait franchement un intérêt sinon ? J'ai envie de dire non tout en me faisant éventuellement l'écho de la morale de l'histoire, ou des morales... Premièrement, il vaut mieux croire aux histoires, s'accrocher à leur réalité potentielle plutôt que de se taper frontalement la réalité elle-même, et ses déceptions, ses drames... Bon... La seconde, émise par le philosophe Dustin dans la série (une des plus grosses têtes à claques de l'histoire, es maître Donjon et Dragon - Gols s'engoue), c'est que la théorie du chaos à deux faces (parlez en à Trump, il opinera) : certes, côté pile elle crée violence et gabegie. Mais côté face, elle permet aussi aux personnes de se rassembler, de s'unir, de se solidariser, de faire ami-ami, pour tenter de pouvoir affronter les changements qu'elle induit... Et ça c'est cool. C'est ce noyau dur d'ados tout Spielbergien qu'il est, qui sera encore une fois mis en avant ici (auquel va s'ajouter au fil des saisons des parents ouverts, des adultes clairvoyants et bourrins etc...) ; cette dernière saison ne va d'ailleurs avoir de cesse, entre deux combats aux allures de jeu vidéo contre les forces du Mal (des effets spéciaux qui filent un peu la gastro, c'étaient pas forcément les huîtres de tante Jeannette ou la poire rassise de tonton Paulo), de donner lieu à des discussions entre potes ou ex-ennemis, voire à des monologues sur : l'amitié, l'amour, la confiance, les orientations sexuelles (!) ; autant de passages souvent gnangnans qui permettent aux responsables des effets spéciaux d'avoir le temps de se soigner. Non, cela ne va pas plus loin que les films de Spielberg de l'époque sur le sujet mais cela permettra au moins aux ados de développer leur champ lexical sur le thème (et n'oubliez pas, les petites nenfants, attention aux gros méchants qui veulent profiter de votre imagination et veulent ensuite vous enfermer dans un carcan, l'essentiel, je vous le dis, je vous l'assène, je vous le répète putain : c'est de croire en vous, oui. Même le petit gros moche stupide a le droit d'avoir son quart d'heure de gloire). Sur ces bons conseils de maître Castor, refermons la parenthèse de cette série philosophie Netflix qui nous fera encore regretter (bande de nostalgiques encroutés !) le bon temps des films-feuilletons muets...

 

3 janvier 2026

The Mastermind (2025) de Kelly Reichardt

On attendait avec une certaine impatience la dernière œuvre (cannoise) de Kelly Reichardt et j'ai comme l'impression qu'on l'attendra encore... Rien de honteux dans ce Mastermind dont le personnage tient plus du jeu (en plastique) que du génie logistique. Une époque, les seventies, remarquablement et sobrement évoquée (la couleur marronnasse généralisée, les costumes moches, les bagnoles vintage aux couleurs de vomi...), un récit, très linéaire, qui se suit "en fermant les yeux", un personnage, très lunaire (le très bon Josh O'Connor vu dans Challengers - ce qui devrait faire plaisir au moins à l'un de nos commentateurs bourrus), rien de bien nouveau dans la façon de faire de Kelly Reichardt : on continue à se plaire à cette "atmosphère" délicate et paisible qu'elle parvient à mettre en place, à apprécier cette économie dans les dialogues qui constitue une option diablement reposante, mais on s'ennuie aussi rapidement... 

Tout commençait pourtant sous les meilleurs augures en terme d'action : un type un peu paumé, amateur d'art, au chômage, pris un peu de haut par ses parents voire par sa femme voire par ses deux gosses, décide de voler en plein jour quatre tableaux d'un peintre moderne dans le musée de sa propre ville. Un coup préparé de façon un peu foireuse, ne prenant guère en compte les multiples aléas de ce genre d'opération... On suivra le vol en temps réel, puis les conséquences de cet acte... Aussi en temps réel ? Alors, sans être mauvaise langue, on peut dire que Kelly Reichardt prendra son temps et nous montrera par la suite certaines scènes, pas toujours passionnantes, "dans la durée"... On comprend bien le processus, on a le temps de compatir avec ce bras-cassé pour le moins maladroit, devant improviser plus souvent qu'à son tour suite à la situation merdique dans lequel il s'est lui-même fourré les deux pieds en avant. Reichardt l'enrobe de quelques éléments typiques de l'époque, le flic à rouflaquette, le hypie coolos, les manifs anti-guerre... Ce n'est pas déplaisant, c'est magnifiquement monté, la musique trompettée et légèrement jazzy nous berce tranquillos, mais bon, on a souvent envie de rentrer dans l'écran pour secouer notre homme tant il s'enfonce progressivement et inexorablement dans la mouise. Un film d'ambiance, bien tenu, esthétiquement propre, mais un peu chiant comme une partie de Mastermind. Reichardt nous eut plus fait vibrer par le passé...

 

2 janvier 2026

LIVRE : Délicieuses Frayeurs de Maurice Pons - 2006

Commençons l'année dans la peur et la sueur froide avec l'ami Pons. Onze délicieux "contes" ou disons simplement récits qui nous entraînent toujours progressivement de plus en plus vers le mystère voire souvent l'incompréhension totale - la stupeur,quoi. Comment se fait-il que ? Pourquoi a-t-il fallu qu'elle ? Certes, nous avions déjà croisé dans Les Souvenirs littéraires de Pons certaines de ces nouvelles (cette effrayant récit aux allure de genèse des Saisons ("La Vallée") ou encore cet enchanteur et sombre récit intitulé "La Fenêtre") mais la plupart nous était inconnue. On apprécie surtout chez Pons cette capacité à nous faire entrer de plain-pied dans la réalité, à nous décrire avec une grande précision la nature dans laquelle souvent ses personnages se baladent ou s'égarent, avant qu'un petit grain de sable nous fasse soudainement dans une autre dimension. Il en est ainsi pour le brutal et tragique "A l'ombre d'un bouleau" ou pour cet Edgar Allan Poétique "Un Voyage de Noce" où un étrange scarabée mettra un jeune couple dans le vent... "La Sonnette" et "Le Violon" font également vibrer nos petites cordes sensibles, les deux histoires finissant par plonger le héros dans une inquiétante hébétude... On sera un peu moins séduit par les deux derniers récits où Pons, à vouloir verser un peu trop dans le délire, nous perd un peu en route. Nonobstant, onze petits récits qui contiennent tous un univers délicatement ciselé, un univers narré par cette prose toujours aussi soignée et fluide du gars Maurice. Pons n'aime rien tant que ces histoires tristement banales de personnages un peu perdus qui dérapent  en chemin et finissent par imperceptiblement échapper à la raison du principal protagoniste. Malin, le Pons. Non, non, non, je n'en ai pas encore fini avec l'écrivain, je vais encore creuser quelques petites veines de son oeuvres de plus en plus enfouies... 

2 janvier 2026

Ceux de chez nous (1915/1952) de Sacha Guitry et Frédéric Rossif

Pour prolonger quelque peu le plaisir de la lecture du bouquin de Barnes, rien de mieux qu'un incunable du cinématographe nous montrant quelques-uns de ce grands artistes du XIXème siècle en action (et plus ou moins vaillants...) en 1914. Que d'émotions (furtives) que de voir Rodin sculptant en se mettant plein d'éclats dans la barbe (sexy boy...), Monet peignant dans son propre jardin ou Degas défilant incognito dans les rues de Paris, ou encore Sarah Bernhardt récitant un poème ou Renoir, s'attachant littéralement le pinceau dans sa main arthritique pendant que son fiston encore tout jeunot (le Jean) lui presse ses tubes de peinture. Quelques secondes qui prouvent bien que ces dieux furent bien vivants, que ces êtres éthérés furent un jour parmi nous. Seul ombre au(x) tableau(x), il faut se taper (version de 1952 oblige) une (longue) introduction de Guitry lui-même sur tous ses artistes (ses potes, restons humbles) ainsi que ses commentaires sur les conditions du tournage : l'on sent à quel point notre "homme de goût" respectait à la fois ces génies et s'aimait énormément lui-même (ceci dit, je suis quelque peu jaloux de sa petite collec personnelle d'oeuvres d'art) au milieu de cette basse cour d'écrivaillons et de peinturaillons imbéciles ; Guitry savoure ses propres bons mots et saisit toutes les occasions pour se moquer d'un fâcheux... Sacré Sacha. Mais bon, rien n'empêche de couper le son et de cacher une partie de l'image où le jeune Sacha rigolard et rondouillard apparaît parfois, pour prendre plaisir à la magie fugace de ces artistes saisis sur le vif. Cinémaaa, Cinémmmmmaaaaaaa ! (sur l'air de Poelvoorde) 

 

2 janvier 2026

LIVRE : L'Homme en rouge (The Man in the red Coat) (2019) de Julian Barnes

Vous n'êtes pas allé visiter l'expo consacré à Sargent au musée d'Orsay ? Vous n'êtes pas allé jeter un œil à l'immarcescible triptyque du Maître de Moulins (Hey Jude !) au Louvre ? Vous n'êtes pas allé vous balader entre les tableaux de la collection Berthe Weill à l'Orangerie ?  Mais qu'est-ce que vous avez branlé en 2025 ? Bon, allez, ne jouons point au cuistre. Vous pouvez ceci dit encore vous rattraper même si pour Sargent, il faudra vous dépêcher (c'est jusqu'au 11 janvier). Et puis au pire, vous pourrez toujours lire cet excellent livre de Barnes sur l'un des tableaux les plus célèbres de Sargent Le Docteur Pozzi dans son intérieur. Un tableau, même pour moi l'inculte pictural (mais je tends à devenir un spécialiste de Berthe Morisot, attention, j'ai même récemment appris à bien le prononcer), absolument fabuleux, aussi subjuguant d'ailleurs que ce fameux tableau de Madame X également exposé à Orsay. Mais Barnes ne se contente pas de faire une analyse dudit tableau - il se permet juste quelques petits commentaires pointus sur celui-ci, en passant. Il revient surtout en long et en large sur ce fameux docteur français, roi de la gynécologie, dandy, le susnommé Pozzi ainsi que sur deux de ses amis les plus proches (un trio réuni lors d'une virée à Londres 1885 chez le gars James) : Montesquiou et Polignac. Deux personnalités toute aussi intéressantes, le premier ayant inspiré entre autres Huysmans et Proust (le baron de Charlus, tout de même), le second fréquentant le tout Paris littéraire, musical et pictural. Par l'intermédiaire de ces trois hommes au destin finement retracé et absolument captivant, Barnes revient en détails sur ce Paris fin de siècle, s'appuyant tout autant sur A Rebours de Huysmans que sur une foule

d'écrits (le journal des Goncourt pour n'en citer qu'un) et d'anecdotes cocasses de l'époque. Si vous voulez tout savoir sur Pozzi, Sargent, mais aussi sur les relations entre la France et l'Angleterre ("Y-a-t-il jamais eu un auteur français qui ne trouva point les Anglaises moches ?" Lisez et vous saurez), sur la pratique du duel en France, sur le nombre élevé de personnalités d'époque abattues bêtement à coup de revolver dans leur propre bureau (journaliste, un métier alors dangereux...), sur le milieu littéraire d'alors, sur les inspirations diverses de Proust, sur... Le livre est foisonnant et se lit avec délectation de bout en bout. J'étais resté sur un Barnes amuseur avec Love etc ou Metroland, j'ai découvert un écrivain passionnant d'une érudition de dingue en lisant ce magnifique ouvrage en poche, une édition très fortement fourni en illustrations diverses. Bref, gros coup de cœur en ce début d'année (ou à la fin de l'autre, je ne saurais dire, je suis encore dans les vapeurs de l'alcool) qui fait parfaitement le lien entre ces portraits de Sargent mesmerizing et ce temps béni en France où la Culture avec un grand C semblait au centre de toutes les attentions. C'est mon conseil du jour. 

30 décembre 2025

Deux Personnes échangeant de la Salive (2025) de Natalie Musteata & Alexandre Singh

Sur les 18 films cités dans nos deux tops, aucun film français... Je pense que c'est une première... Pour expier cet écart, allez, expions, une fois n'est pas coutume, penchons sur un court-métrage français qui a reçu divers prix dans les festivals dédiés à (Clermont-Ferrand, Clermont-Ferrand, pour ne citer que les deux principaux). Les deux cinéastes, dans un noir et blanc troublant, imagine un monde où, les baisers, oui, les baisers, ont été bannis. Un baiser équivaut à une arrestation et à la mise en boite (en carton) illico avant d'être balancé comme une merde dans une décharge dévolue à. Autant dire que cela ne rigole pas. Pour tenter de prévenir toute tentation, chacun se doit d'avoir une haleine de mouche morte. C'est rugueux, mais c'est drôle en soi, pour le spectateur. Alors bon, pas marrant comme monde, chacun se méfiant forcément comme de la gale de la tentation. La caméra de nos deux jeunes cinéastes, elle, va s'attarder sur une jeune fille, nouvelle vendeuse dans un grand magasin, et sur l'une de ses clientes avec laquelle, très vite, des liens vont se créer... Jusqu'à la faute ? Oh non !

Le concept est original, assez "marrant" dans ses règles (outre l'haleine de gnou encouragé, on paye dorénavant en se prenant des baffes : combien ça coute ? 28... Et c'est parti pour une série de claques... Du coup chacun se balade avec sa petite joue gauche écorchée...) ; le récit, lui,  est mené de façon à privilégier cet inéluctable rapprochement (complice, voire sensuel) entre ces deux femmes qui, a priori, au départ, venaient de deux mondes différents (socialement), de deux générations différentes (une petite quinzaine d'années entre les deux ?). On sent ce besoin d'intimité qui se développe, et ce malgré les risques que les deux personnes encourent (l'une des collègues de la jeune fille, jalouse de lui avoir piqué sa meilleure cliente, la surveille de près). Peu de mots échangés, peu d'effet, mais une tension qui inexorablement monte, due à l'attrait réciproque entre les deux protagonistes, due aux dangers qui planent en permanence sur elles. On apprécie ce climat légèrement décalé, cette atmosphère futuriste à peu de frais et cet humour à froid... Putain, qu'est-ce qui va nous rester, même plus le désir ? Rien, putain, qued ! Un premier essai très très prometteur. 

 

30 décembre 2025

La Vérité (1960) de Henri-Georges Clouzot

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Très très librement adapté de l'affaire Pauline Dubuisson (je suis encore dedans, il faut que j'exorcise), La Vérité aurait pu être un bon film si Clouzot s'était un peu plus... nouvelle vaguisé. Passons rapidement sur, justement, l'aspect réaliste (il est un peu dommage que Bardot incarne une jeune femme belle comme une déesse et totalement insouciante - pour ne pas dire bébête : bref, elle ressemble plus… à Bardot qu’à notre Pauline qui était relativement bosseuse et douée pour les études... Je ne fais pas un procès au gars Clouzot sur « la fidélité à la réalité », je note simplement que c’est un choix un peu trop caricatural pour ne pas dire facile ou simpliste) pour nous intéresser à un angle de vue intéressant que Clouzot traite malheureusement un peu trop superficiellement : l'un des témoins de BB dans le film estime que le procès est un brin tronqué car il n'y a que des vieux (dans les rangs de représentants de la justice et parmi les jurés) pour juger une histoire de jeunes. On sent, d'ailleurs, une certaine volonté chez le cinéaste, au moins au niveau des dialogues, de faire djeun's (dans les sixties) : le langage de BB est notamment très fleuri (de "mon cul c'est du poulet", bien balancé (la réplique bien sûr) à un joli "va te faire foutre") et flirte plusieurs fois avec une pointe de vulgarité (respectent plus rien, ces jeunes). Ce qui est assez drôle en soi c'est qu'à la même époque le gars Clouzot était considéré par les cinéastes montant de la Nouvelle Vague comme un vieux de la vieille... Le gars Henri-George voulait pourtant donner l'impression de tendre la perche à cette nouvelle génération... Je dis bien juste "donner l'impression" parce que l'on a quand même le sentiment que Clouzot est plus du côté du président du tribunal ou des avocats (Vanel et Meurisse, qui ne sortent pas du berceau pour le coup) qui parlent toujours avec une certaine sagesse, une certaine justesse, une certaine « grandeur » face à ces jeunes témoins souvent un peu tendres et naïfs, pour ne pas dire gentillets (ils sont drôles, ces jeunes, un peu con-cons quand même (Mai 68 est en route mais encore bien caché sous les pavés de la capitale)... Bon revenons dans le droit chemin, laissons parler le doyen, Charles Vanel). On sent donc une certaine bonne volonté chez Clouzot d'approcher cette nouvelle génération mais l'effort dirons-nous demeure quelque peu timide pour ne pas dire à la limite de la condescendance.

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Le film manque par ailleurs un peu de "jus", de vivacité ; seule l'éternelle BB met un peu de sang frais (et de cul ? Ohé, doucement, t'emballe pas, papa) dans certaines scènes - elle n'a pas vraiment de mal surtout face à Samy Frey ou Marie-José Nat, des acteurs déjà sous cellophane (pas aidés par leur rôle BCBG, certes). Qu'elle se trémousse dans son lit (un jeu de fesses que l'on peut qualifier de "tahitien"...), qu'elle fasse deux-trois pas de danse sur la mini-piste d'une guinguette ou qu'elle fasse un semblant de toilette derrière un paravent, BB c'est quand même de la bombe... Et dans un registre plus dramatique ? Ben franchement, la séquence où elle s'emporte face à sa sœur avant d'être évacuée par les flics est, ma foi, relativement crédible... (Il se dit que Clouzot l'avait tellement poussée sur le tournage qu'elle aurait fait, dans la lignée du rôle, une tentative de suicide - mais j'ai pas le Voici de l'époque). Bref, on sent que la Brigitte se donne à fond notamment lorsqu'elle crie à cette foule de personnages en cire costumés "vous êtes tous mort" : un petit éclair dans un film malgré tout un peu terne, laissant une place bien trop grande au procès (on s'emmerde un peu comme BB dans le box des accusés) et faisant de la jeunesse un portrait un tantinet stéréotypé (ils ont de la vigueur, ces jeunes, bon, manque juste la rigueur, quoi... Ça sent le bon vieux conservatisme à la française qu'on subit d'ailleurs encore, bien après ce joli mois de Mai). Une vérité un peu toc avec une BB au top.  (Shang - 10/01/16)

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Franchement, j'eusse préféré pour ma part que toute l'action se concentrât sur le procès : au moins y voit-on de sympathiques acteurs s'échanger de bons mots, et Clouzot se montre assez habile pour restituer les ambiances populeuses de ce genre de procès : journalistes, témoins, cour, jurés, accusés, curieux, tout ce beau monde se mêle dans une mise en scène claire et droite. Meurisse et Vanel ne sont pas des singes à qui on apprend à faire la grimace, et font le taff (qui n'est pas énorme, c'est vrai) avec volubilité et enthousiasme. Dès qu'on sort du tribunal, par contre, mazette, c'est assez catastrophique : on voit bien effectivement que Clouzot a voulu faire son film de djeun's, montrer qu'il comprend cette population autant que les vieux. Mais à force d'appels du pied au langage jeune, aux habitudes jeunes, aux postures jeunes, à l'univers jeune, aux costumes jeunes, aux danses jeunes, il passe plus pour un vieux boomer que pour un cinéaste moderne.  C'est affligeant de voir comme il passe à côté de son sujet, présentant des gens caricaturaux et très cons en guise de personnage de la nouvelle génération. Pour lui, trois options possibles : le jeune est soit coincé (Samy Frey et Marie-José Nat, en petits enfants bien élevés qui n'existent que dans les fantasmes de Clouzot), soit des fêtards sans morale (toute la bande de potes Rive-Gauche, à la rigueur les seuls qui mettent un peu de couleur là-dedans), soit des écervelées sans cœur : Brigitte Bardot est dans la place. Or, camarade Shang, je veux bien reconnaître, surtout en cette date d'hommage, que la bougresse est d'une rare photogénie, qu'elle n'est pas farouche quand il s'agit de remuer la croupe et qu'elle mérite son statut de légende par sa plastique, sa façon d'imprimer la pellicule sans rien faire du tout. Mais qu'on dise qu'elle était bonne comédienne, là, non, je ne peux pas : elle joue littéralement comme une patate là-dedans, depuis ses mines à la con quand elle est effrayée par un western (même ma petite nièce de 5 ans fait moins de manières) jusqu'à ses scènes de pleurs de dépit devant son amant insensible (elle invente le terme de fausseté), depuis ses sorties dramatiques au tribunal (j'ai du mal avec sa voix trainante : "Vous êtes tous meeeeuuuurts") jusqu'aux moments où elle essaye de montrer son bonheur (lalala, fredonne-t-elle comme si de rien). Bardot est un mythe, ok, mais elle est actrice comme je suis chercheur en ethnobiologie. 

Tout ce joli monde est au service d'une histoire cousue de fil blanc et aussi tragique qu'un rond dans l'eau. Une histoire d'amour déçue assez gnangnan qui se termine par un meurtre, et que Clouzot voudrait bien faire passer pour l'archétype d'un sacrifice de jeune fille victime de sa réputation. Oui, Dominique Marceau a des amants, oui elle est légère, oui elle est stupide, oui elle est belle et libre, mais et alors ? N'a-t-elle pas un cœur (et un revolver, aussi, malheureusement) ? N'est-elle pas la victime des regards masculins portés sur elle, de la réputation, du conformisme des vieillards cacochymes qui la jugent ? Mmmmm ? Effectivement, Clouzot ne va pas loin dans la critique sociale, s'arrête à quelques clichés, et préfère charger la mule du côté de sa protagoniste, regardant avec gourmandise ses rondeurs comme les salopards qu'il critique. On repense alors au regard de Godard sur Bardot dans Le Mépris, et on se dit que l'intelligence et la sensibilité n'étaient pas partagées équitablement chez les cinéastes des années 60. Terne, con, mal joué : un mauvais Clouzot.  (Gols - 30/12/25)

 

30 décembre 2025

LIVRE : Un roman en neuf Lettres (Roman v déviati pismakh) de Fedor Dostoïevski - 1847

On est dans la "miniature" avec ce Roman en neuf lettres (je pensais que cela n'en faisait que cinq, passons) signé par ce trublion de Fedor. Ce qui est en tout point absolument truculent ici, c'est de voir comment l'ami Dosto s'amuse du changement de ton entre les deux protagonistes au fil de ces quelques lettres. Au départ, on est dans l'amitié la plus sirupeuse, dans le ton le plus prévenant et sympathique. Puis, de fil en aiguille, à mesure que l'un d'eux semble tout faire, malgré ce qu'il dit (un joli summum de mauvaise foi), pour éviter l'autre, cela dégénère. Le ton se fait plus acerbe, les tournures plus vachardes, et l'on sent monter la volonté chez l'un et chez l'autre de vouloir en découdre ; comment chercher à blesser l'autre de façon la plus vile possible ? Chacun ira de son estocade qu'il croit ultime... Un véritable règlement de compte par voie postale qui démontre que derrière les formules les plus douces peuvent se cacher les tempéraments les plus amers. Perfide miniature épistolaire.

30 décembre 2025

L'Egyptien (The Egyptian) (1954) de Michael Curtiz

C'est Noël, il est donc normal de se taper l'un de ces bons vieux péplums (ou genre affilié) ; Curtiz aux manettes, on prend forcément ; soin des décors (ces grandes toiles de fond en 3D vintage, j'opine), des costumes au taquet et de la grande musique (Herrman et Newman), du scope grandiose et de la couleur pétulante, c'est déjà pas mal pour un film privilégiant, ne nous le cachons point, les dialogues et donc l'enrobage à l'action. Et ce n'est pas inintéressant en soi, au demeurant : cette "rivalité amicale" qui court tout du long entre cet apprenti docteur (Edmond Purdom, honnête petit scarabée) et cet apprenti soldat (Victor Mature, mature) qui deviendront respectivement docteur et général attachés au pharaon ; tout les oppose dès le départ, il est timide et effacé, il est fort en gueule et picole, mais l'alliage de ce penseur et de cet homme d'action va porter ses fruits, les deux finissant par se faire remarquer du pharaon. Seulement voilà, une femme sera leur premier sujet de discorde et scellera leur éloignement. Lors de leurs retrouvailles, leur nature primaire continuera à s'opposer, l'un restant tout en modestie, se rangeant volontiers du côté de la sagesse, l'autre visant le pouvoir suprême, faisant preuve d'un opportunisme primaire. Deux parcours, deux états d'esprit, qui serviront de fil rouge à cette chronique égyptienne de la décadence. Un angle d'approche assez solide en soi.

A leur côté, des rôles féminins qui se distinguent : Jean Simmons, tout d'abord, en servante qui s'amourache pour la vie de ce docteur aux œillères. Femme patiente et attentive, elle apporte au film un brin de sérénité au milieu de la folie des hommes ; Bella Darvi (d'origine polonaise, elle ne fit apparemment qu'une poignée de navets par la suite - étonnant) incarne la bitch de base : son désir, rendre les hommes dingues, en faisant croire qu'ils doivent tout lui sacrifier pour qu'elle les aime, avant de les ignorer - notre pauvre docteur des plus coquebins (merci Léon Bloy !) se fera rouler dans la farine par cette superbe Babylonienne sans vergogne. Enfin, dans le rôle de la sœur du pharaon, Gene Tierney, of course, toute en rigidité, qui ne peut jouer que de la voix à défaut de pouvoir le faire de ses charmes... Pas sa meilleure prestation, soyons lucide. On peut suspecter Curtiz d'avoir choisi les actrices en fonction de la couleur de leurs yeux, surtout, histoire de donner encore plus d'intensité à cette magnifique photographie couleur.

Un combat entre la raison et la violence, où celui qui remporte la bataille finale ne sera pas forcément celui qui gagnera la guerre dans le futur. Curtiz place son film sous le sponsoring de Jésus-Christ notre sauveur (le pharaon vénérant un Dieu unique, Aton), avec un clin d’œil un peu trop appuyé sur la fin du film à JC (avec quelques centaines d'années d'avance) qui n'apporte franchement pas grand-chose à la profondeur du débat... Mais pourquoi pas. La principale réserve, puisqu'il en faut toujours une, viendrait tout de même de cette volonté de laisser aux dialogues un peu trop de place... Les protagonistes se lancent souvent dans des discussions dont on a compris l'idée principale assez rapidement. Mais non, Curtiz (notamment sur la fin quand chacun, le pharaon en tête (mais tais-toi et meurs en silence, tu rabâches mon fils), se met à développer sa petite philosophie personnelle...) semble vouloir absolument mettre ses acteurs en avant, à verser dans le Grand Drame oratoire voire le Tragique, et cela plombe un peu le rythme de l'ensemble. Un très bel écrin, une œuvre au service des acteurs, mais on ne m'enlèvera pas de l'idée qu'il manque un peu d'éléphants. 

 

29 décembre 2025

LIVRE : Monsieur Prokhartchine (Gospodin Prokhartchin) de Fedor Dostoïevski - 1846

Roman un peu plus court du sieur Fedor mais mettant une nouvelle fois en scène un personnage quelque peu perturbé... Ce Prokhartchine, c'est le moins qu'on puisse dire, vit à l'économie, rognant au maximum sur ses frais de bouche. Volontiers plaintif, il paraît également quelque peu soupe au lait, ayant très vite tendance à monter dans les tours lorsque l'un des autres locataires de la pension vient le titiller ; au grand dam de la propriétaire qui tente autant que faire se peut de le prendre sous son aile... Seulement un jour, après une nouvelle dispute, notre homme disparaît et revient dans un terrible état fiévreux... Il plonge dans un terrible cauchemar, le monde entier semblant à ses trousses pour lui prendre son argent, la scène finissant en apothéose devant un incendie aussi dévastateur que sa propre folie. Un être que la radinerie le pousse dans un enfer au quotidien ou un simple citoyen un peu trop sensible ? L'ultime scène décrite par l'auteur, après cette flambée folle imaginaire, tombera dans un terrible pathétisme qui n'a d'équivalent finalement, comme dans le roman précédent, que la parole terriblement décousue de notre héros, un langage qui tombe en lambeau, du mot à mot de plus en plus incohérent... Court mais avec quelques images éminemment saisissantes où les fulgurances côtoient une noirceur tout dostoïevskienne. Sombre tableau d'un petit fonctionnaire, d'un temps avec cette écriture déjà si foudroyante, capable d'être au plus près de la déliquescence d'un être.

29 décembre 2025

Top 2025

Les Amours communes

Les Amours goliennes

Les Amours shanguesques

 

29 décembre 2025

LIVRE : Les jeunes Fauves (Le Bestie giovani) de Davide Longo - 2021

Davide Longo continue de tracer sa voie dans le polar européen avec brio. On retrouve dans ce second tome avec grand plaisir les flics ou ex flics de L'Affaire Bramard pour une nouvelle enquête politico-historique tortueuse. C'est l'inspecteur Arcadipane qui se retrouve ici dans un premier temps au centre de cette trouble découverte : un charnier d'une douzaine de cadavres dans la banlieue de Turin. Le résidu de règlements de compte datant de la seconde guerre mondiale ? Sûrement, et l'affaire est vite classée par les service de Milan... Seulement voilà, en creusant un peu plus, c'est de circonstance, on découvre que les personnes enterrées-là ne pourraient l'avoir été que dans le courant des années 70... Arcadipane contacte son pote Bramard et l'incontournable fouineuse Isa pour tenter de découvrir l'identité des corps et leur histoire... Ça tombe plutôt bien vu que Bramard a suivi et connu l'un de ces individus lors d'une précédente enquête restée jusque-là lettre morte... Long flash-back lors d'une seconde partie du roman où l'on plonge dans les arcanes des activités communistes de l'ombre de ces seventies.

 

C'est toujours aussi prenant comme tout bon polar qui se respecte, Longo, tout comme un certain Mankell, trouvant le bon équilibre entre complexité de l'enquête (c'est toute une partie sombre de l'Histoire de l'Italie, entre groupuscules extrémistes et manipulations politiques, qui remonte en surface) et complexité des personnages qui la mènent. Si Bramart, dans le premier tome, semblait au fond du trou, c'est cette fois-ci l'ami Arcadipane qui connaît un trou d'air : deux gamins ados sur lesquels il n'a plus la main, des crises de larmes soudaines et pour couronner l'ensemble des problèmes érectiles enquiquinants. Il va jusqu'à consulter une psy très spéciale pour tenter de se remettre d'aplomb. Parallèlement, bien sûr, de fil en aiguille, notre trio tente de remonter à la source de cette affaire qui convoque une foule de personnages, personnalités haut-placées et jeunes hommes de main politisés inextricablement mêlés. Des personnes à interroger, des lieux enfouis à inspecter, des voyages à entreprendre, les ramifications de ce charnier sur lequel tout le monde semble vouloir fermer les yeux vont loin. C'est complexe mais d'autant plus passionnant, les difficultés à résoudre l'affaire faisant forcément écho à la complexité-même des trois personnages (et de leur passé lui aussi profondément enfoui) qui la mène. La griffe de Longo, toujours aussi habile à mener ses dialogues, à creuser chaque détail et à faire exister chacun de ses protagonistes, fait une nouvelle fois merveille. De quoi donner de l'ardeur pour découvrir les tomes restant. 

28 décembre 2025

Le Rendez-vous de l'été (2025) de Valentine Cadic

On revient sur quelques petits films français qui nous avaient plus ou moins échappé au court de l'année. Il s'agit donc là de la venue d'une Normande (le pays de la crème et du cidre - on est dans l'aigre-doux) à Paris pendant les fameux Jeux Olympiques de 2024. Confrontation de deux mondes, de deux ambiances, autant de sources pour un comique de bas-étage ? Bienheureusement, et c'est la première qualité du film, celui-ci n'est pas réalisé par Dany Boon. Il va plutôt s'agir ici de faire le portrait d'une jeune femme discrète, respectueuse, timide, gentille (dans le bon sens du terme) alors que tout le brouhaha du monde est en ces lieux convoqué. Blandine, c'est son nom, vient pour assister à une compétition de natation (son héroïne, c'est Béryl Gastaldello), compétition dont elle est refoulée pour être venue avec son sac à dos... Elle est logée dans une sorte de dortoir en banlieue parisienne (où les lits ont plus des allures d'étagères que de nids douillets), dortoir dont elle sera également refoulée après une ou deux nuits pour avoir dépassé l'âge limite (trente ans... La joie des règles à a con pendant les JO). Elle trouvera refuge chez sa demi-sœur parisienne, seule véritable contact qu'elle a sur place...

Un parcours un peu galère en soi sans que cela n'affecte vraiment profondément notre aimable Blandine... Elle redécouvre cette fameuse demi-soeur (qu'elle n'avait pas revue depuis une dizaine d'années) quelque peu nerveuse (elle sort d'une séparation), fait la connaissance de sa nièce (dont elle aura plusieurs fois la charge), de l'ex-compagnon de sa demi-soeur (militant anti-JO tout aussi énervé), ainsi que d'un jeune bénévole en charge, la nuit, de la surveillance du site de natation. La cinéaste, on l'aura compris, laisse ces JO en toile de fond comme pour mieux se focaliser sur les tribulations de cette héroïne plus errante que fêtarde... Elle traverse ces sites tel un fantôme distrait, tente de tempérer avec plus ou moins de succès les réactions vindicatives de cette demi-soeur ou de son ex et aura l'opportunité d'une rencontre amoureuse imprévue... Seulement, là encore, tempérance est la mère de tout Normand, et qu'on ne s'attende pas à un méga roulage de pelle sur un quelconque quai parisien. On reste dans la mesure... C'était une véritable gageure, en quelque sorte, que de ne pas faire passer "l’événement mondial" avant tout : mission réussie puisqu'on assiste là au portrait sensible d'une jeune femme sachant garder son calme (même devant un flic parisien, autre gageure) en toute circonstance, capable, modestement, de suivre son propre petit chemin en restant fidèle à ses valeurs et sans se fondre dans ce barnum auquel tout le monde participe aveuglément. Doux et léger petit film d'été.

 

27 décembre 2025

Christmas in July (1940) de Preston Sturges

On va y aller nous aussi de notre petit film de Noël en jouant le contre-pied avec cette petite comédie romantique d'été signée Preston Sturges. Tout démarre plutôt bien avec ces deux amoureux borzagiens qui se titillent sur un toit : elle est simplement contente d'être avec lui, de se tenir sur ses genoux et dans ses bras, mais le bougre, lui, ne peut se contenter de leur situation financière et donc il rêve, il rêve de gagner ces 25.000 dollars que promet ce concours idiot de slogan publicitaire... Ils se chamaillent pour la forme, ces deux oiseaux, car bien sûr, il la couvrirait de cadeaux si jamais il gagnait ; mais voilà, le premier prix n'a pas été finalement annoncé en direct à la radio alors il bougonne... Ils se retrouvent rapidement dès le lendemain les deux pieds cette fois-ci bien sur terre, regagnant leur bureau aux allures, déjà, de Brazil du fonctionnaire (trois colonnes infinies de bureaux alignés les uns derrière les autres). Elle se met au travail, il continue de ruminer sur son sort... Mais voilà, trois de ses collègues à la con décident de lui faire une blague et de lui envoyer un télégramme lui annonçant qu'il a gagné le premier prix... Onde de choc chez notre homme qui atteindra les sommets (de la gloire, de la réussite professionnelle, de la générosité). Avant la chute ?

Le film est court (à peine un peu plus d'une heure) mais Sturges, sûrement un peu en peine d'inspiration, a bien du mal à multiplier les scènes et à véritablement tirer profit de cette situation de comédie. Le ton du film reste enjoué, Dick Powell et Ellen Drew se donnent à fond pour montrer leur complicité et pour célébrer ensemble ce succès inattendu, mais malheureusement, trop limité en scènes, le film épuise vite ses bonnes idées. Notre petit couple osera monter sur un bureau au centre de la salle pour célébrer leur victoire devant des employés médusés, connaitra la gloire en ayant la reconnaissance du boss et en distribuant des milliers de cadeaux à tous les gens qui habitent leur rue (un milliard de personnes au bas mot), ira jusqu'à sortir des blagues d'un goût un peu douteux (mais c'est dans l'air du temps) sur Hitler ou Mussolini ; malheureusement ces séquences tirent un peu en longueur, comme si Sturges voulait appuyer au maximum sur leur effet. Du coup, malgré un certain rythme maintenu tout du long, on se lasse un peu de ces séquences dont on a vite compris les ressorts... Quant aux rebondissements, on les voit venir de loin, de très loin, sachant déjà à mi-parcours quelle sera la chute... On saura gré à Powell et Drew d'avoir su s'employer pour montrer leur attachement et leur euphorie, on concédera à Sturges une belle capacité à gérer aussi bien les scènes intimes que les scènes de liesse (cette folie qui gagne toute la rue) mais on fera plus petite mine devant ce scénario écrit à l'économie. Allez va, c'est Noël, retenons le côté gai et pimpant. 

 

27 décembre 2025

La Panthère des neiges de Marie Amiguet et Vincent Munier - 2021

Je sens mon camarade Shang esquisser un sourire de mépris devant mon choix annuel de film de Noël, lui dont la vision du monde animal s'arrête à ses deux braves chiens, au poulet basquaise et à la poignée de morpions acquis lors de ses débordements adolescents. Ben non, mon gars, apprends qu'il y a aussi des yacks, des loups, des lapins, des ours, des vautours et des panthères des neiges, et que ce sont de tout aussi jolies bêtes. Vincent Munier, amoureux de la nature s'il en est, décide d'aller traquer appareil photo en main cette dernière, animal presque mythique à force de demeurer ardu à dénicher, et embarque avec lui Marie Amiguet, cinéaste à la patience égale, et Sylvain Tesson, le Paolo Coelho 2.0, qui tient à faire de ce voyage au Tibet son prix Goncourt (il ne nous épargnera aucune allégorie pour y parvenir). On s'apprête à ricaner cyniquement devant ce film animalier un peu béni-oui-oui, les formules vibrantes de l'écrivain et le messages new-age de la petite bande... et on se retrouve 90 minutes plus tard à lorgner sur le prix des toges sur Vinted et à rêver de grands espaces enneigés loin du fracas du monde de ces salopards d'humains. Munier et ses potes nous convainquent, que voulez-vous, leurs images sont grandioses, la patience et l'humilité dont ils font preuve face à ce spectacle splendide font chaud au cœur, et on a comme eux envie de se geler les miches dans un creux de rocher pendant des jours pour attraper quelques instants de vie de ces animaux majestueux. La simplicité des images est d'une belle modestie face aux prodiges qu nous sont montrés. Dès le générique (une meute de loups attaquant un troupeau de yacks), on est soufflé par l'inédit de ce qui nous est montré, et on ressent la somme de patience qu'il a fallu pour attraper ces moments-là.

Le film n'en sera pas avare, et à chaque fois, l'émerveillement enfantin de découvrir une gazelle planquée dans la roche, un chat sauvage chassant, un oiseau grand comme mon ongle pépiant ou un énorme bœuf à deux doigts de charger la petite équipe, est là. On retrouve quelque chose des films de Frédéric Rossif, une sorte de joie simple à découvrir des bestioles dans leur milieu, à sentir quelque chose de leur liberté, à contempler béatement la nature vivre. A chaque fois, le regard très vif de Munier et le cadre sans faille de Amiguet magnifient ces scènes, et les mots de Tesson, même s'ils sont parois trop ronflants, trop solennels, prolongent un peu plus la force de ce qui est montré. Pour compléter le tableau, la musique de Warren Ellis, ample, hantée, habitée, rend toute sa solennité à ce paysage incroyable. Loin de n'être réduit qu'à la traque de la panthère, le film regorge de scènes géniales, des deux garçons immobiles face à des ours un brin menaçants à un face-à-face avec un taureau qu'on dirait directement issu de la mythologie, de ces troupeaux de moutons disséminés façon pixels dans une immense plaine à ces gazelles graciles figées devant l'appareil photo ; jusqu'à; point d'orgue, la fameuse rencontre avec le discret félin, moment proprement suspendu et magique. Alors oui, c'est un peu mièvre, parfois facile, pas toujours très honnête avec la vérité (les fameuses attaques de prédateur filmées de toute évidence un autre jour que leurs proies), c'est gentil et bienveillant jusqu'à la guimauve, prêchi-prêcha (hoooouuuu les hommes ne savent plus attendre et regarder) ; mais c'est tellement beau, tellement miraculeux, et fait avec un tel enthousiasme, qu'on peut passer pour cette fois sur le discours et se laisser aller à l'amour tout simple des choses. 

 

27 décembre 2025

America, America d'Elia Kazan - 1963

On a bien tendance à oublier Elia Kazan, ou à ne s'en souvenir qu'à travers quelques jalons marlon-brandesques il est vrai tout à fait marquants. Ce serait oublier que son œuvre est empreinte d'un lyrisme puissant, d'une sensibilité à fleur de peau, d'un baroque visuel assez sidérant, bref qu'il a réalisé quelques bombes cinématographiques imparables. America America fait partie de ces coups qu'on prend directement au foie, et on sort de ces trois heures de métrage aussi soufflé par la modernité du bazar que par la vision du cinéaste. Le projet tient particulièrement à cœur de Kazan, puisque voici retranscrite l'histoire de sa famille, sous la forme d'un jeune Anatolien de la fin du XXème siècle qui, persécuté par les Turcs régnant alors, quitte père et mère et entreprend une véritable odyssée vers une fortune espérée à Constantinople, avec pour but ultime : l'Amérique, pays de fantasme qui devient une véritable obsession pour Stavros, un Graal total. Du petit village d'Arménie jusqu'à Ellis Island, un parcours jalonné d'épreuves, d'échecs, de vols de prostituées, de rencontres de gens louches ou grandioses, de mariage foireux, de trafics, d'espoirs et de douleur, raconté avec un souffle impressionnant par un Kazan aussi indigné par l'existence que fou de vie.

Qu'il filme la fièvre qui bat dans les tempes de son jeune héros ou les vastes cahmps d'Anatolie, le chaos de l'arrivée en Amérique ou le bordel du souk de Constantinople, c'est partout la même énergie folle que capte Kazan. Son film est envahi d'urgence de raconter, de montrer, d'une énergie que transcrit parfaitement Sthatis Giallelis en descendant de James Dean : même incarnation, même explosion physique que l'acteur américain, ce qui situe le personnage dans la continuité des grands personnages écorchés de la filmographie de Kazan. Le personnage est magnifique, buté, timide jusqu'à l'autisme, mais littéralement obsédé par son but, prêt à tout (les sacrifices, les trahisons, les bassesses) pour parvenir à fouler le sol américain. Le film démarre dans les plaines du désert et se termine dans les décors urbains de New-York, et c'est la même qui semble se dérouler, comme si le film était monté en un seul bloc (Scorsese saura s'en souvenir, à mon avis), comme si le mot d'ordre était la fluidité. Ainsi, même si les registres diffèrent (du mélodrame à la comédie, du film d'action au pamphlet), le film a une tenue impressionnante, ne s'écarte jamais de l'expression d'une personnalité, d'un regard, d'un style.  A travers ces images fiévreuses, striées de visages, de motifs, de mouvements souvent très brutaux, se dessine non seulement l'histoire d'une certaine immigration, mais aussi l'histoire de la fondation d’Hollywood, et l'aspect documentaire, très important, est tout aussi intéressant que le geste de metteur en scène.

Mais ce contexte très spectaculaire ne fait pas oublier que Kazan est aussi un profond connaisseur de l'âme humaine dans sa complexité : à cet égard, toutes les longues séquences où Stavros tente de se marier avec une femme issue d'une famille bien lotie sont passionnantes. Les scènes entre lui et la jeune femme, tout aussi nigauds l'un que l'autre, lui cachant son lourd secret (il ne l'épouse que pour l'abandonner), elle consciente du danger mais amoureuse, sont des merveilles de jeu et de subtilité psychologique. Quant au père de la mariée, il apporte la touche de comique bien agréable pour respirer au milieu de ce vaste récit sérieux. Mais c'est avant tout l'ampleur de la fresque qui frappe, son aspect biblique, mythologique : on peut voir dans le don des dernières chaussures à un mendiant, ou dans la traversée du royaume des pêchés par Stavros,ou dans le sacrifice de son jeune camarade à la fin, autant d'addendums à la Bible, mais bricolés à l'ère du freudisme (les rapports avec les pères, éternel sujet kazanien) et de l'auto-portrait enfin assumé dans le cinéma américain. On est soufflé par l'ambition du projet et par sa réussite, par la sincérité et la vérité qui en émanent, par la maîtrise absolue de tout (écriture, mise en scène, direction d'acteurs, montage). Un pur chef-d’œuvre. 

 

27 décembre 2025

In the Soup d'Alexandre Rockwell - 1992

Peu de films ont aussi mal vieilli que ces petits machins arty des années 90 qu'on trouvait absolument cools et novateurs à l'époque. Prenez In the Soup, dont j'aurais facilement pu faire un film culte il y a 30 ans, et qui aujourd'hui me laisse tristement sur le rivage. Dans l'exact milieu entre John Cassavetes pour les moyens de productions et Jim Jarmusch pour la cool-attitude, ce petit objet amateur et ouvragé comme un de ces bidules fièrement indépendants avait tout pour me plaire : c'est l'histoire pathétique d'un jeune mec un peu loser qui rêve de devenir Godard, a écrit un scénario sibyllin, rêve de plans tarabiscotés et symboliques, a même choisi son actrice principale (sa voisine, fatale mais indifférente), mais se heurte à la trivialité de l'existence et à la découverte de ses propres limites. Rencontrant un mécène qui va s'avérer être un type bien louche, il va aller de déconvenues en déceptions, sans voir que son vrai sujet réside justement dans sa rencontre avec ce sponsor mafieux et hédonistes qui l'a pris sous son aile. Un parcours initiatique qui prend la forme d'une ballade en noir et blanc, déprimée mais souvent marrante, en compagnie d'un Steve Buscemi dans ses pantoufles (j'ai l'impression qu'il n'a joué que ce rôle), d'un Seymour Cassel en vieux beau fatigant, et d'une Jennifer Beals ravissante mais limitée ; ballade mais surtout errance, le scénario étant constitué de bribes de situations plus ou moins drolatiques, épousant les errements de nos héros.

Tout ça est bel et bien bon, mais le soufflé retombe bien vite quand on s'aperçoit que ce genre de films est devenu si balisé qu'on prévoit à l'avance toutes les petites trouvailles, tous les rouages de l'histoire, toutes les petites lignes de dialogue. On est dans la convention totale, et on soupire devant les appels désespérés de Rockwell pour en être, pour faire partie du groupe des cinéastes ricains cools et cinéphiles (les Jarmusch, Clarke, Wang et autres Smith) : tout semble inventé pour "faire film fauché et inventif". Pourtant tout le monde se donne, rien à dire : les acteurs sont enthousiastes, le chef-op sature ses noirs et blancs, jusqu'au grain de la pellicule s'y met pour donner l'impression. Mais si la sauce devait prendre quand ce type de film était un des seuls sur le marché, aujourd'hui il n'en reste que quelques poses un peu crâneuses, un ton emprunté qui semble insincère, une écriture roublarde et un jeu d'acteurs attendu. Çà et là surgissent quelques touches de poésie cependant : dans l'apparition de Sam Rockwell en débile mental, dans un paysage de plage bien cadré, dans une petite expression désabusée de Buscemi, dans la joie évidente de filmer Jennifer Beals ; autant de petits détails qui montrent qu'il y a derrière le faiseur un authentique cinéaste, qui, s'il cherchait à trouver sa voie à lui, réussirait peut-être à faire un vrai beau film personnel et sincère. A voir pour l'intérêt historique, allez.

 

26 décembre 2025

LIVRE : Le Trou (Ana) de Hiroko Oyamada - 2014

Lewis Carroll, décidément, le taquin, n'en finit pas d'influencer les écrivains contemporains, qu'ils soient ricains ou nippons. Oyamada trace ici le parcours d'une "jeune épouse" (c'est ainsi que la nomme notamment ses nouveaux voisins) qui vient s'installer, suite à la mutation surprise de son mari, juste à côté de ses beaux-parents ; ils possèdent en effet la maison voisine de la leur et leur loue pour rien. Une chance. Une chance, enfin, c'est quand même des beaux-parents, il s'agit d'un endroit quelque peu reculé, et la jeune épouse, qui a dû quitter son emploi pour suivre son mari, n'a pas beaucoup de chats à fouetter... Alors elle se promène, sous un soleil de plomb, au milieu de cigales grosses comme mon poing et stridentes comme pas unes, se rendant notamment fréquemment à la petite supérette du coin tout en longeant un fleuve... Rien de bien palpitant en soi... Sauf lorsqu'elle aperçoit une drôle de bête (serait-ce un tanuki ou un chien malade ?) qu'elle suit et qui la mène tout droit dans un trou... Le trou, on le sait, constitue toujours un lieu propice pour pénétrer dans un autre monde... La petite vie par trop paisible de la jeune femme s'en voit bouleversée, cette dernière faisant alors la rencontre de voisins bavards, d'enfants jusque-là invisibles, et même d'un beauf caché... De nouvelles rencontres (issue de sa pure imagination ou point ?) qui vont lui faire voir autrement ses proches. Oyamada, on le comprend vite, évoque ainsi ce statut quelque peu particulier de la femme au Japon : remisée dans son coin, devant plus souvent qu'à son tour se contenter de son rôle de femme au foyer ou de simple observatrice discrète dans ce monde nippon quelque peu sclérosé, la femme se retrouve dans une position pas toujours des plus confortables ni franchement excitantes. En laissant vaquer son imagination en route et, chemin faisant, en portant un regard quelque peu acerbe sur "la petite famille" qui l'entoure (la belle-mère prévenante mais un peu tête en l'air, le grand-père oublié qui arrose le jardin en continu, le beau-père et le mari engloutis par leur taff), ses secrets cachés et les cérémonies diverses (autour de la mort en particulier) auxquelles elle s'adonne. Un ton léger, presque badin, dans l'ensemble mais qui permet par la bande de toucher à certains aspects "mystérieux", dissimulés de cette société et de l'évoquer non sans un certain humour décalé. Suivez le lapin nippon pour sortir des sentiers battus. Sympathique et gouleyant trou, non normand pour une fois.

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