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31 août 2026

La Fête des Forêts et des Lacs (Mori to mizuumi no matsuri) (1958) de Tomu Uchida

Voilà une œuvre (tardive) d'Uchida qui tombe à pic, notamment pour servir de complément de lecture à Bouvier lorsque celui-ci fait part de sa découverte de l'île d'Hokkaido et du peuple autochtone des aïnous. Le cinéaste nous propose, par l'intermédiaire d'un prof anthropologue et surtout par celui d'une peintre de Tokyo qui décide de s'installer plusieurs jours sur l'île, de donner une vision assez complexe des rapports entre aïnous et "japonais métropolitains". Pour ce faire, il va se servir d'une poignée de personnages qui possèdent chacun une vision clairement définie quant à ces relations. En premier lieu, il y a le personnage central de Ichitaro Kazamori (Ken Takakura, tout en force) : il sillonne le pays en offrant livres aux enfants, riz aux paysans mais ses manières de faire ne font pas l'unanimité ; il a plus d'un gredin des lois qu'un Robin des bois, l'homme se montrant violent plus souvent qu'à son tour pour obtenir auprès de sa propre communauté un petit pécule ; il se montre tout aussi sauvage avec ceux qui n'emploient pas d'aïnous, une sauvagerie dont les femmes ne seront d'ailleurs pas exemptes non plus (une scène de viol qui finit quelque peu d'enterrer moralement le personnage...). Face à lui, il y a la communauté aïnous, justement, partagée entre la reconnaissance envers ses actions d'éclat et la pression qu'il leur fait subir, des femmes aïnous victimes ouvertement de racisme par des amants japonais qui n'osent franchir le pas en se mariant définitivement avec elle, des propriétaires locaux qui discriminent les aïnous (alors même qu'ils sont issus de cette communauté mais n'osent le reconnaître). Si on rajoute sur le tas les problèmes d'identité des métis, on peut avoir une petite idée des rapports tendus qui se jouent sur l'île... Mais cette communauté aïnous, finalement, est-elle vouée à disparaître, à se fondre définitivement dans la nation ou peut-elle encore un peu résister ?

C'est un tableau assez ambitieux que propose Uchida et c'est tout à son honneur. Chaque personnage possède ses failles (la peintre pleine de bonne volonté mais plus que maladroite dans son approche des aïnous - artistiquement, elle semble aussi l'être un peu : photogramme ci-dessus... ; Ichitaro, homme sauvage au grand cœur qui se fourvoie à plus d'une occasion - saura-t-il finalement reconnaître ses erreurs ? ; les responsables de la communauté aïnous pris entre désir d'action (dans les paroles) et inactivité (dans les faits)...) et l'on se demande un peu jusqu'au bout quel message le cinéaste tente de faire passer, ou tout du moins quel constat laconique il pourra proposer... Différentes histoires montrent à quel point cette défiance envers les aïnous est absolument ridicule (le petit prof qui rejette son aimée autochtone... et qui ne s'en remettra jamais ; le propriétaire qui renie sa propre culture...) mais c'est bien le personnage centrale qui constitue l'individu le plus complexe de l'histoire... Quand il prendra conscience enfin de ses propres origines métissées, le type sera marquée aussi bien moralement que physiquement (Uchida n'y va pas avec le dos de la cuillère pour montrer justement visuellement ce "déchirement" qu'il ressent) ; une prise de conscience tardive qui remettra forcément en question sa propre vision des choses et son choix de vie... On sent bien qu'Uchida ne cherche pas forcément à sauver ce personnage excessif, préférant se contenter d'une morale beaucoup plus douce : plaçons l'avenir (de cette communauté) entre les mains des femmes (mille fois plus conciliante et définitivement capable de pardon...) et des enfants, c'est encore sans doute la meilleure des choses qui puissent arriver - les violences et la fierté des hommes (exacerbées lors d'une scène finale rageuse, digne d'un western), d'un camp comme de l'autre, paraissent à l'usage assez pathétiques. Dans un cadre mirifique, de forêts, de mer bleu turquoise et de lacs, Uchida parvient à évoquer les sombres combats qui se jouent en chacun de ces individus, mêlant poésie brute des paysages et violence humaine avec un bel art de l'équilibre. Belle réussite toute en contrastes.

 

30 août 2026

LIVRE : Nous aussi de Anne Godard - 2026

Anne Godard prend apparemment une dizaine d'années pour écrire chacun de ses ouvrages mais elle les prend à bon escient ; pourtant, serait-on tenté de rire, on entre dans ce bouquin un peu en sommeillant, sur la pointe des pieds. De quoi nous parle-t-elle ? De sa famille, de sa grande famille, de sa grande famille bourgeoise qui se partage aussi bien un immeuble cossu à Paris qu'une grande maison, chaque été, dans les Alpes. Une famille, qui, il faut bien le dire, ne manque de rien, a pignon sur rue, a accès à tous les services parisiens à portée de la main, des écoles reconnues aux cinémas d'art et essai, une grande famille pas vraiment dans le besoin, une famille qui nage dans toutes sortes d'avantages relationnels, sociaux, économiques... Une famille solidaire, soudé, qui malgré les petites frictions, passe une grande partie de son temps à se côtoyer, à se fréquenter, en particulier au moment béni des vacances. Bref, tout va bien, personne descend. Constitué de courts chapitres de deux pages, le livre dresse l'état des lieux de la vie quotidienne de cette famille, de ces familles, de la tendre enfance à l'âge adulte ; des activités, des jeux partagés, des préoccupations, qui ne sont finalement, à tout prendre, guère différents de ceux que pourraient avoir des personnes de la classe moyenne, le tout se faisant tout de même dans un cadre privilégié et dans des proportions assez larges (compter vingt à trente personnes rassemblées tous les étés). Godard commence la plupart des ses phrases par le pronom impersonnel "on" ce qui permet, allez, permettons-nous de jouer un peu sur les mots, à son récit de tranquillement r-on-r-on-ner. On, comme pour mieux englober en deux simples lettres, le destin assez normé de cette grande famille qui jouit des mêmes privilèges.

 

Seulement voilà, quelques fêlures avaient ici ou là déjà fait leur apparition au détour d'un chapitre (le jeu des enfants loin des adultes, les séances de bain communs où l'on frotte bien partout...) et le tournant malaisant finira bien par arriver avec le suicide prématuré d'un "enfant de la famille",  le frère même de la narratrice... Un cas esseulé d'une personne marquée dès son plus jeune âge par un petit côté dépressif ?... ou la première marque d'un vrai problème qui pourrait fissurer tous les murs de ce soi-disant "grand ensemble familial"... Les premiers doutes, les premières allusions, les premiers pétages de plomb, les premières vérités qui ressortent, les premiers questionnements, la porte étroite commence à s'ouvrir et le malaise devient de plus en plus prégnant... pédophilie, inceste, viols ? On sent que le grand déballage au sein de cette famille "sans problème", "bien sous tous rapports" risque de faire d'autres victimes, de provoquer un carnage... Cela ronronnait trop bien pour être honnête... On glisse progressivement du côté de la force obscure et Godard décrit avec la même précision les traumas subis que ces soi-disant souvenirs enjoués de vacances. C'est rude, c'est cash, on voyait un peu le coup venir mais le choc n'en est pas moins brutal. Un roman qui prend doucettement son temps pour nous faire pénétrer les arcanes de cette belle famille au pays des merveilles dont on ne finit par percevoir que la face cachée - un véritable petit musée des horreurs. Terrible petite mécanique littéraire qui nous mène en pente douce directement dans l'enfer des secrets familiaux. Saisissant comme un trop lourd silence.

29 août 2026

… Et tremble d'être heureux de Paul Vecchiali - 2007

Toujours entre la ringardise totale et la hype la plus pointue, voilà Paul Vecchiali qui nous pond le film le plus improbable qui soit, dont on ne sait trop s'il faut s'en taper sur les cuisses ou s'extasier devant. Dans le doute, jouons les Normands : … Et tremble d'être heureux est un objet, un OVNI, une sorte d'aberration dans le monde moderne, anachronique et fauchée, mais tout de même bien intrigante si vous êtes bien luné. Encore plus démuni que d'habitude, ce brave artisan qu'est Vecchiali vous trousse une histoire réalisée en toute intimité : 5 acteurs, 2 figurants hésitants, une maison, 3 lignes de dialogues, et le voilà auteur d'un nouveau film : c'est l'économie qu'il a toujours mise en place, et qui trouve ici son max. Soit donc Joss, jeune homme légèrement borderline dont la femme est partie bosser (et le tromper ?) à l'autre bout du monde pour un temps qu'il espère court. Il emménage dans une maison qui semble hantée par la présence de ses occupants précédents : la collection de VHS de films français des années 30, les posters de Danielle Darrieux ou Jean Boyer, les bouquins sur Duvivier déclenchent particulièrement l’enthousiasme de notre homme, pas le dernier pour s'extasier ("Oh ! Ah ! quelle merveille ! quelle beauté") sur le montage de La Tête d'un Homme ou le charisme de Françoise Rosay. Voilà qui rappelle, au passage, la grande passion de Vecchiali pour cette période du cinéma. Bref.

Dans ce territoire pas tout à fait à lui, qu'il ne semble investir que comme un fantôme qui hanterait les lieux, notre garçon s'enfonce tranquillement dans la folie. Gardiens et témoins de cette folie, ses voisins : un quadragénaire taciturne, un vieux misanthrope revenu de tout (Vecchiali himself), une femme de ménage maternante (Françoise Lebrun), une femme plus ou moins engagée pour avoir une relation amoureuse avec lui... Une faune étrange, qui semble déconnectée du réel, un peu comme si tout se déroulait dans un monde parallèle, où Joss serait déjà mort (?), appartenant finalement plus à une sorte d'entité abstraite (le cinéma du passé ?) qu'au territoire très marqué de la campagne. Le film ne nous donnera pas d'autres explications, gardera son étrangeté. On notera cependant que Vecchiali s'ancre dans le monde d'aujourd'hui, malgré sa nostalgie crasse et son romantisme d'un autre âge : il multiplie les scènes de dialogues par ordinateur interposé, questionnant un peu plus les règles du rapport amoureux à distance. Tout ça est fait "à la Vecchiali" : c'est de l'artisanat dans sa plus belle acception, joué parfois au rabais, tellement pauvre que ça devient touchant. La mise en scène est peut-être moins maîtrisée que dans d'autres films du maître, mais on reconnaît immédiatement cette sincérité totale dans ce qu'il filme, cette absence de forfanterie qui font que même les plans les plus moches, même les idées les plus nazes, même les figurants les plus mal à l'aise, passent comme une lettre à la poste. On ressort de ce nouvel opus minimaliste un peu dubitatif, oui, parce qu'on n'a pas très bien compris ce que le gars voulait signifier là-dedans. Mais on garde néanmoins toute notre admiration pour ce cinéma de contrebande, fabriqué en dépit du bon sens et contre toute forme de norme.

 

29 août 2026

LIVRE : Ce qui se joue de Caroline Hinault - 2026

Livre de la rentrée scolaire ET littéraire tome 2 puisque Hinault (dont on avait particulièrement aimé le premier roman Solak), après Haenel, nous plonge dans les arcanes du métier de prof (de français) (on passe simplement du niveau collège au niveau Secondes). On sent dès le départ qu'on sera ici totalement immergé dans l'ambiance d'une classe et ce sur une année scolaire entière. On a un peu peur, par rapport à Haenel, d'une moindre mise à distance, d'être un peu trop confronté, entre autres, à l'ambiance basique de n'importe quelle salle de profs (des râleurs aux moins râleurs...). Mais la Caroline en a sous le coude et va parvenir chapitre par chapitre à nous faire croire et nous rendre attrayant ce petit monde qu'elle décrit. Et pourtant, le MacGuffin n'a rien de vraiment rassurant : une étrange maladie se répand, une maladie étrange qui s'attaque exclusivement aux professeurs ; ces derniers, après avoir perçu La Marche funèbre de Chopin en boucle dans leur tête, deviennent soudainement apathiques et ne parviennent à ne prononcer plus qu'un mot : "poï" ; on pourrait en rire si le virus ne s'étendait pas à vitesse grand V, vidant les écoles. Un type du Ministère de l'EN, Reverdy, est chargé de faire un rapport sur le phénomène ; il circule notamment dans les écoles de Normandie et suit chaque jour les cours de français donnés par une certaine Boukary à sa classe de Seconde. Il espère ainsi trouver des pistes pour expliquer le problème. Boukary, heureusement pour lui, est l'une de ces profs qui possèdent (encore) le feu sacré : donnant le maximum à ses élèves chaque jour que Dieu fait, testant constamment de nouvelles approches péda, elle réussit à intéresser autant ses ouailles (enfin, une très grande partie) que le gars Reverdy. Ce dernier, très sceptique au départ, est tout ouïe. Voir sous le charme ? Ce serait bien la première fois qu'un prof de français serait à ce point passionnant... Et la maladie, sinon, ne serait-elle pas simplement symptomatique de certains problèmes de fond de la société ?

 

Caroline Hinault ne recule devant rien, nous livrant ainsi pratiquement dès le début un cours en extenso (sur l'incontournable poème de Louise Labé Je vis, je meurs). On se dit que cela va nous mettre certes dans le bain (J-2) mais que cela risque à la longue d'être également un peu fastidieux (et que dire pour les non-profs ?). On pense tout de même en passant à Gols (mais putain, vous faites quoi en cours, vous expliquez quoi ? Moi j'en serais incapable. Ben non.) mais on serre tout de même un peu des fesses : ce risque d'être un poil longuet (aucun détail ne nous est omis, du langage djeun's souvent maladroit aux multiples petites remises en place de la prof) et surtout un peu trop magique pour être honnête (tout marche comme sur des roulettes, les élèves, captivés, ayant qui plus est sacrément du répondant !). Seulement voilà, ce léger scepticisme de départ va vite disparaître au profit d'une vraie connivence avec les propos de fond défendus par le livre. Qu'il s'agisse de la croyance mordicus de cette prof en son rôle, des explications qu'elle donne aux élèves en essayant d'être au plus près de leur questionnement et de sa ferveur indubitable, qu'il s'agisse des raisons données notamment par une prof de philo pour expliquer les éventuelles raisons de ce curieux virus, qu'il s'agisse du combat sociétal qui s'engage à l'assemblée comme dans la rue pour lutter contre les propos insanes du parti "Sens unique" (pas besoin de faire de dessin), qu'il s'agisse de montrer la mauvaise foi ignoble des animateurs télé de la chaîne FFM (pareil), on se retrouve à chaque fois confronté à des problèmes diablement contemporains et à des pistes de réponse des plus fines.

 

On est pris par ce tourbillon de mots, par cette prof habitée, par cette optimisme forcené de croire encore et toujours au pouvoir des mots, au pouvoir des livres, et de l'enseignement - tout en laissant à tout un chacun sa propre liberté créative. Hinault s'amuse presque à chaque nouveau chapitre en pratiquant des formes littéraires différentes (roman, théâtre, scénario, poésie, émission de radio, rédaction, création des élèves...) et cette forme assez éclatée participe à cette prise de conscience générale  : tout est bon dans la création, quelle que soit finalement la forme - pour peu que chacun y mette ses convictions et un soupçon de réflexion. Un récit prof-éthique (ohoh) qui ne manque pas de souffle (oui, oui, il y a même de la romance) et qui croit encore en la lumière (de l'éducation) dans ce monde obscur (de rabat-joie). Nouveau maillot jaune pour la Caro. Ah merde, c'est déjà la fin des vacances.

29 août 2026

Courts-métrages de Pedro Almodovar (1978-2020)

1978 : Salomé

Pourquoi les femmes doivent-elles porter le voile à l'église ? Pour vous rafraichir la mémoire, quoi de mieux qu'un court-métrage d'Almodovar (en 16mm s'il vous plaît), le dernier qu'il réalisa avant de passer aux longs. Ambiance champêtre et christique dans cette petite chose qui se distingue surtout par l'accompagnement sonore quelque peu décalé que le cinéaste propose. Abraham accompagne son fils Isaac, Agustin Almodovar, (et son petit flutiau) sur une colline. Là, il décide d'engager langue avec une jeune femme voilée, Salomé. Abraham, tout ébaubi, demande à la donzelle de danser - si elle s'exécute, elle pourra lui demander n'importe quoi. Il eut mieux  fait de tourner sept fois sa langue. Salomé s'exécute dans une lumière défragmentée quelque peu éblouissante (un effet spécial pas forcément du meilleur goût) et sur une musique emballante de corrida (la patte, pour ne pas dire la corne d'Almo). Abraham est aux anges, il fera moins le fier quand elle lui demandera la tête de son fils. Abraham est mûr pour une petite leçon divine, Dieu et sa voix caverneuse parlant par l'entremise d'un bûcher. Petite morale toute religieuse, certes, qui jure un peu avec l'idée que l'on se fait du trublion Almo. Sa signature est pourtant bien là, de ce générique d'ouverture à paillettes à cette musique classique finale grandiloquente un brin excessive, frôlant l'ironie. Se dit-on. Mais brisons-là, il a fini de faire ses armes, action !

 

1985 : Tráiler para amantes de lo prohibido ! 

Almo semble avoir quelque peu  détourné le projet initial : plutôt que de livrer un simple trailer pour son dernier film Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça, il tourne un court d'une quinzaine de minutes aux allures de comédie musicale tragi-comique. Cela s'ouvre, sur un ton plutôt bon enfant, sur une séparation toute en chansons : elle le supplie, avec les deux gosses, de rester, il lui annonce qu'il se barre avec une troublante étrangère (Bibi Andersen). Notre femme dans la dèche, devant nourrir ses deux gosses, se prend finalement en main : c'est la remontada ; elle braque une pauvre bonne femme de retour du marché, rencontre un peintre musculeux, se prostitue. De son côté, son mari se rendra compte qu'il s'est fourvoyé (sa donzelle drague à tout va) et cherche à se venger sur son ex-femme (ben voyons !). Un final qui sonnera, piafement et féministement, comme un hymne à l'amour et à la liberté On oscille constamment entre tragédie et comédie : si les situations sont globalement dramatiques (largage, braquage, péripatétage), le ton est lui beaucoup plus léger : soit par le petit côté absurde, drolatique de la situation (la bonne femme braquée obligée d'enlever ses jupons), soit par les envolées musicales soudaines (de Bambino à Eartha Kitt en passant par Estela Raba reprenant magnifiquement le Je ne regrette rien de Piaf). Une petite gâterie pur jus du gars Almodovar qui marie avec deux francs six sous ses ingrédients de base.

 

2009 : La concejala antropofaga de Mateo Blanco (sic)

Carmen Machi, conseillère (de droite) aux affaires sociales, se lance dans un one woman show sur le sexe absolument hilarant (pourquoi ne me suis-je pas autant bidonné lors de la vision d'Etreintes Brisées? La trouille...?): depuis l'âge de quatre ans, elle ne pense qu'à mettre la main au "paquet" des mecs et regrette de ne jamais être tombée dans sa famille sur un pédophile (olé Pedro, il est cho!). Elle évoque, entre une part de flan qu'elle avale et un gramme de coke qu'elle se fourre dans la narine, ses obsessions sexuelles et parle notamment de son fantasme sur les gros orteils des mâles - les petits conseils qu'elle donne face caméra sont à tomber. Avec son débit de mitraillette, elle enchaîne une bonne vingtaine de vulgarités sexuelles (ouh là, super choquant) en douze secondes et en cinq minutes parvient, à la fois, à nous faire fondre de rire et à nous donner envie de voter à droite (je déconne, attention) "Franco, c'était bien, mais pour le sexe...". Du Almodovar pur jus au niveau de l'écriture, indispensable court pour les fanas du Pedro, définitivement en pleine bourre. Viens là que je t'étreigne mon gars, quand même.    

 

2020 : La Voix humaine (The human Voice) 

Toujours pas de salle de cinéma mais la vieille garde continue de faire des films. Almodóvar nous livre une œuvre à demi-jauge (une trentaine de minutes) en adaptant librement le gars Cocteau. L'occasion pour lui de mettre en avant la mélodramatique Tilda Swinton : un décor de studio à peine dissimulé (l'occasion pour Pedro de soigner son intérieur et de fourbir l'appart de divers portraits de femme se mettant à nue), une rupture amoureuse, un dernier coup de fil pour faire le bilan... L'occasion pour la Tilda de dire tout ce qu'elle a sur le coeur, sa tristesse, son désespoir, sa joie d'avoir passé quatre années à ses côtés, sa détresse, sa colère, son acceptation, son calme... avant un ultime geste en forme de pied de nez, un ultime geste pour que la phénix Tilda puisse renaître... Tilda avoue que cette liaison lui a fait perdre son humour, un peu comme Pedro en quelque sorte, dont ressort ici uniquement l'emportement amoureux et la déception qui s'en suit. C'est lyrique (grande nappe musicale), c'est mordant (la Tilda s'emporte, s'emporte parfois), ça monte puis cela retombe un peu mollement - on regarde la prestation de Tilda en connaisseur, à distance, sans jamais que l'émotion nous touche ; oui, les couleurs sont vives, oui la mise en scène n'est jamais statique, oui c'est un portrait de femme passionnée, emballée, lucide comme Pedro les aime, mais avouons que ce petit morceau de bravoure est un peu court en bouche - pas vraiment de truculence, de causticité, de regard grinçant et on soupire un peu devant cette petite chose bien faite mais sans réelle plus-value, un peu à l'image de ce chien qui joue très bien l'exaspération. Eh oui, ça va lui faire 72 ans au Pedro, plus le temps des cabrioles rigolotes (mais avec pas moins de quatre projets sous le pied : la vieille garde, le retour !). Un almos calmos où sa petite voix tente de surfer sur cette déchirante et déchirée humanité... Trop attendu.

 

29 août 2026

LIVRE : Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? de Lucie Rico - 2026

"Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et". C'est devant le gouffre de cette phrase inachevée que s'ouvre le roman de l'excellente Lucie Rico, qui avait déjà su nous interloquer il y a quelques années avec GPS. Dans un élan qui a tout à voir avec la littérature, elle butte sur l'inachèvement de cette pensée, sur l"impossibilité de mettre un point final à ce souvenir. Après la perte de la touche "point" de son clavier, puis des touches "A" et "U", voilà Jennifer, narratrice du livre, face à une perte encore plus grande : pourquoi cette phrase lui tourne-t-elle dans la tête, comment se termine-t-elle ? En gros que s'est-il passé dans cet instant de son enfance, où elle regardait Autant en emporte le vent avec son grand-père, instant qui, elle l'a vu en flash, se termine par une tache de sang sur son pull. Elle part donc pour une enquête qui vire peu à peu à la folie pure, reconstituant soigneusement tout le contexte de ce moment-là (décors, émotions, accessoires), pour tenter de découvrir quel est ce trauma enfoui, qui peut aller d'un simple petit incident à l'assassinat du chien de la famille, du coup porté à beaucoup plus grave. Le spectre de la violence familiale, de l'inceste, de l'abus sexuel plane bien entendu ; mais Rico désamorce sans arrêt la gravité de son propos par son humour, par l'absurdité de ses situations, par le portrait de son personnage obsessionnel qui quitte tout, ville, famille, amis, amoureux, pour se concentrer sur cet infime instant de son enfance. Et de fait, le roman nous emmènera vers des pistes inattendues. Rico a toujours ce talent pour nous surprendre, non seulement dans son écriture, en porte-à-faux avec le sérieux de son sujet, mais aussi dans la déroulé de sa trame. 

 

Perdre tout pour finir une phrase : c'est sûrement une obsession d'écrivain que Rico met en scène ici. L'achèvement de la phrase tient de l'enquête policière, et une manière de donner un sens à son existence entière. En filigrane de cette quête intime, il y a le portrait d'une famille étouffée par les non-dits : l'enquête de Jennifer déclenche de vieilles rancunes, des méfiances, des malveillances de la part de sa grand-mère, de sa tante, lui prouvant qu'il y a bien là, un nœud, un truc nié qu'il faut mettre à jour. Le roman décrit la quête de soi, de son passé, de son identité, au travers de la perte d'une phrase, qui représente aussi la perte de soi : l'écriture du livre acte la distorsion du langage chez la jeune fille, et l'aliénation de ses rapports sociaux et amoureux. La puissance du concept n'empêche pas le livre d'être dynamique, passionnant, drôle, étonnant et très bien tenu. Même si on aime moins le tout dernier tiers, Rico donnant une issue à son histoire un brin décevante vu le suspense qu'elle a mis en place, on est charmé par l'intelligence de Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, livre brillamment complexe, déstabilisant, mais récréatif comme un polar (ou comme un texte de Perec). 

28 août 2026

The Loveless (1981) de Kathryn Bigelow & Monty Montgomery

Un premier film de Bigelow (qui était apparemment surtout en charge de la direction d'acteurs) et de Montgomery (plus axé sur l'aspect technique) qui nous ramène à la fin des fifties, au côté d'une bande de motards (la Harley, le blouson en cuir, la consommation intempestive de bière, le côté mauvais garçon mais un état d'esprit définitivement libre, bordel !). L'un d'eux, Willem Dafoe (dans son tout premier rôle crédité), incarne Vance : il noue une relation avec une mineure, relation qui sera subitement interrompue par le père d'icelle. Cette petite troupe de motards, qui cherche à rallier Daytona pour assister aux courses automobile, a fait en effet une escale dans un bled paumé du sud, suite à une avanie (la chaîne de l'un d'eux l'a lâchée). Aux yeux du gang, cette ville n'est qu'une poubelle composée d'un ramassis de rednecks peu accueillants... Entre la bande des blousons en cuir et ces rednecks, alors que le jour tombe, alors que chacun s'avine, la tension monte. Jusqu'au drame, bien entendu.

Bigelow semble surtout, dans un premier temps, s'être intéressée à cette équipée sauvage (référence obligée) qui trace sa propre route, littéralement, son propre destin (ils vont nulle part, comme l'annonce fièrement Vance, mais "vite"). Une bande de types plus ou moins gouailleurs, pas très futés au premier abord et dont le prétendu chef, Davis (Alec Gordon), reste la plupart du temps collé à sa blonde - des loups solitaires qui vivent en meute, mais la caution féminine reste bienvenue... Leur occupation favorite entre deux bières et trois Lucky Strikes ? Se lancer un couteau entre les jambes. Petit jeu qu'ils pratiquent en triangle et qui semble finalement à leur image : une violence d'apparat qui tourne à vide. On se chambre, on se provoque, on s'ennuie en attendant de reprendre la route... Seul Vance, en flashant sur cette femme-enfant résolument sortie de nulle part au volant de sa voiture de sport, va mettre cette escale à profit en flirtant avec cette très jeune fleur sauvage. Deux jeunes amants en devenir qui verront surgir dans le motel où ils fricotent un père en furie : la réflexion des plus malaisantes que fait la jeune femme à l'égard de ce père sent définitivement la poudre...

Nos motard n'ont sûrement pas inventé la poudre, quant à eux, ne sont pas d'une finesse extrême (on pourrait relever leurs regards très appuyés sur le derrière de la serveuse du resto en bord de route dans lequel ils ont trouvé refuge, tout comme l'attitude très cavalière de Vance lors de la scène d'ouverture auprès de la femme qu'il vient de dépanner - il est sorti de prison il y a un an, apprend-on en intro, il ne s'est guère civilisé depuis), mais au moins ils sont libres comme l'air, sans jamais véritablement chercher les embrouilles. Les autochtones, eux, disons-le, sont assez gratinés. Jugeant de haut cette bande de motards, les comparant volontiers à des animaux voire à des communistes (on sent bien que pour eux c'est pire...), ils se retrouvent le soir dans des bars et assistent, suintant l'alcool par tous les pores, au strip-tease donné par la serveuse du resto décidément sur tous les front (depuis qu'elle est veuve et qu'elle a choisi de rester dans ce trou, on sent bien qu'elle n'a plus rien à perdre - à part quelques vêtement négligemment jetés). Elle participera en quelque sorte également à faire monter la pression auprès de ces hommes, ayant bien du mal à contrôler leur testostérone. 

Si jusque-là, on avait pu apprécier ces plans très soignés, très propres, ce soin particulier apporté aussi bien aux costumes (ce cuir qui gaine les motards) qu'aux décors (ces lieux incontournables des bleds américains : resto où le café coule à flot, garage merdique et paumé, motel pour instants torrides, bar à l'atmosphère irrespirable), c'est surtout dans la dernière partie qu'on prend un certain plaisir au niveau purement technique :  la mise en place de montages alternés fait inexorablement monter la tension ; et ce ne sont pas simplement deux séquences qui alternent mais plusieurs qui seront judicieusement entremêlées... Ce montage nous permet ainsi de suivre dans un premier temps deux scènes assez sensuelles - et d'une ironie cuisante envers Davis : alors que ce dernier se rince l’œil en suivant, à l'intérieur du bar, le strip-tease de la serveuse, sa blonde, en train de fumer une cigarette à l'extérieur, se laisse totalement aller entre les mains d'un gars du coin... On pense que cela va être à l'origine d'un règlement de compte sanglant entre les deux camps (motard vs Redneck) mais les agissements d'autres personnages que l'on suit en parallèle (Vance qui picole le regard hagard, le père de la jeune fille qui pète un plomb contre les motard... et j'en passe) vont accélérer le mouvement et aboutir à un coup d'éclat aussi surprenant... que finalement assez prévisible - Bigelow est à la barre et tient son premier rôle de femme forte et fatale... Une œuvre au final qui se contente, dans un premier temps, de poser très gentiment ces différents personnages paumés dans ce lieu morne (heureusement que la bande-son omniprésente et les multiples tubes rockabilly permettent de donner tout de même un peu de rythme à l'oeuvre), qui ne fait pas vraiment preuve, au niveau des personnages et du récit, d'une très grande originalité (Dafoe fait heureusement preuve d'un certain charisme) mais ce soin apporté tout du long aux cadres, et cette science du montage qui explose en toute fin, permettent malgré tout de donner à ce premier film un certain cachet. On pourra et devra s'en contenter.

 

28 août 2026

LIVRE : C'était ça ou mourir de Thélyson Orélien - 2026

C'est toujours pareil : on en a lus, des témoignages d'exil, des récits de guerre civile, des pays bousillés et des hommes en perdition, de Laurent Gaudé à Gaël Faye, de Beata Umubyeyi Mairesse à Emmanuel Darley, et on croit donc, en commençant ce nouveau livre qu'on va avoir droit aux mêmes tristes événements, aux mêmes morts injustes et aux mêmes péripéties. Thélyson Orélien, en tout cas son narrateur Jonas, est un professeur d'Haïti ; mais la soudaine prise de pouvoir du pays par une bande de viandards à la gâchette facile et au sens de la justice fluctuant oblige cet homme cultivé, mesuré, tranquille, à quitter son île et à entamer un voyage vers le Canada. Sa traversée de la République Dominicaine, puis de la mer des Caraïbes, puis d'une partie de l'Amérique du sud par la jungle, puis de l'Amérique Centrale, puis des Etats-Unis, le tout à pied et sans autre richesse qu'un sac Carrefour, sera un véritable enfer, une odyssée terrifiante jonchée de cadavres, de misère humaine, de dénuement, de violence, d'humiliations, de soucis administratifs kafkaïens, et d'attente infernale pour pouvoir accéder enfin au pays de Cocagne... qui s'avèrera pas si parfait que ça. Un récit qui laisse franchement bouche bée : les aventures de ce type marchant inlassablement au travers d'uns société violente et indifférente, voire barbare et humiliante, sentent la vérité à plein nez. Je ne connais pas l'auteur et ne sais donc pas s'il a réellement vécu ce cauchemar ; mais il sait en tout cas restituer génialement le quotidien de ces migrants prêts à tout pour atteindre leur but, subissant des avanies absolument incroyables, qui m'auraient personnellement tué au bout de 2 jours et qu'ils endurent pendant des années. C'était ça ou mourir respire l'authenticité : c'est tellement incroyable que ça ne peut qu'être vrai.

 

Car au-delà des mille catastrophes qui émaillent ce voyage (ça va d'une traversée de la jungle de plusieurs semaines, où on sème les cadavres comme d'autres les cailloux, à l'enfer administratif autour d'une application décidant de votre sort à la frontière des USA, d'une milice qu'il faut faire rire sinon c'est une balle dans la tête à un voyage surchauffé à 50 personnes dans un bus prévu pour 12), ce qui fait la véracité du livre, c'est l'étonnante personnalité du narrateur, et le style inouï que Orélien met en place. Jonas apprend la survie sur le tas, et fait preuve d'une pugnacité qui force le respect : prêt à tout (sauf se renier et perdre son sac plastique contenant toutes ses affaires (une photo de sa mère)), il fait preuve d'un don de résilience, d'une patience, d'un courage étonnants. Au départ, c'est un intellectuel, un homme raisonnable et pondéré ; mais son aventure le pousse à exercer mille métiers de merde (cireur de souliers, maçon, clown, bénévole pour des ONG), à trouver en lui des capacités qu'il ignorait. Il découvre surtout la solidarité dans le malheur, et le livre excelle à faire ressentir l'existence de cette petite société qui vit en marge de la nôtre, peuple discret de gens miséreux, oubliés de tous, qui vit d'expédients en attendant le Graal du passage de la frontière. Le style d'Orélien est vraiment surprenant, mélange de poésie et d'un certain humour, de grandes envolées dans les moments les plus spectaculaires et d'apaisement pour décrire ses frères humains. Une écriture d'une belle puissance en tout cas, qui donne une densité à ce qu'il croise, paysages et êtres humains, et fait sortir le texte du simple récit "journalistique" en lui faisant gagner densité et incarnation. Vous l'aurez compris : j'ai beaucoup aimé ce bouquin. Comme quoi Grasset n'est pas complètement encore aux mains de Satan.

28 août 2026

Truly Naked (2026) de Muriel d'Ansembourg

On glisse, en rajoutant à peine un peu de gel du BDSM de Kika au porno brut de Truly Naked. Que voulez-vous, il a fait chaud cet été. Alors, après ces petites phrases liminaires pour la forme que signaler ici ? Déjà dire que c'est un peu dommage que le film qui s'adresse, on va dire, surtout aux ados, sur le fond, soit interdit au moins de seize ans (avec avertissement, en plus !). En quoi cela est-il bêta ? Le film fait un constat simple, évident : plus on est exposé tôt au porno, plus il nous sera difficile, aussi bien dans nos relations affectives que dans nos pratiques, de s'en défaire. Rien de bien nouveau sous les sunlights, si ce n'est que le film décide de s'attaquer frontalement à la chose (ce qui n'est pas si courant, reconnaissons-le). Mais évoquons tout de même en deux mots l'histoire, en prémice de notre petite analyse. Alec est un élève réservé. Depuis la mort de sa mère ? Disons, déjà, que le petit boulot qu'il fait le week-end n'est pas commun : il prend des photos de femmes dans des postures très suggestives, juste avant de les filmer en train de copuler avec son... père. Oui, le père d'Alec a l'esprit, on peut le dire, assez ouvert ; il avait d'ailleurs lui-même rencontré sa femme sur un tournage... ce qui fait que ce petit cachottier d'Alec a été initié au porno in situ dès l'âge de cinq ans (ça va de plus en plus vite, madame). Bref. Alec va nouer une relation des plus amicales avec l'une de ses camarades de classe, Nina, avec laquelle il est justement censé faire un exposé sur la dépendance au porno sur les réseaux (on remarquera une certaine ouverture d'esprit générale en Angleterre)... De fil en aiguille, forcément, Alec et Nina (dont la mère est, elle, d'un féminisme pleinement assumé) se rapprochent : l'un a une certaine expérience (visuelle) de la chose, l'autre une conception moderne et égalitaire de la femme : le passage à l'acte ne risque-t-il pas d'être périlleux ou glissera-t-il simplement sur des roulettes ?

Quelques scènes forcément sexuelles (même si on ne tombe jamais dans le porno pur, on ne filme pas en gros plan les organes en pleine action pour être précis - il le faut, être précis, ne serait-ce que pour signaler qu'il n'y a pas non plus ici de voyeurisme grossier) mais qui finissent très rapidement par être au second plan de l'histoire. Ce sur quoi la cinéaste se focalise, ce sont les impacts que cette " (non)-éducation sexuelle ultra précoce", ou disons pour être plus juste, que cette "exposition très précoce à des actes sexuels très codifiés" ont pu avoir sur Alec. Entre l'esprit de reproduction (...) de ce que l'on voit et les dommages que cela peut provoquer, entre autres, sur le plan affectif, il y a en effet du grain à moudre... La cinéaste, là encore, n'apporte pas franchement une réflexion révolutionnaire par rapport à cela, mais elle montre, tout de même, avec un certain tact et une certaine justesse, comment notre gars Alec est empêtré dans des schémas, dans certaines représentation d'un autre âge (le patriarcat, youpi !). C'est honnête, dirons-nous, au niveau du traitement, même si on se dit qu'on n'avait pas, personnellement, forcément besoin d'une telle démonstration : elle serait indéniablement plus pertinente auprès des plus jeunes... auquel le film est interdit. C'est un peu cornélien (il faut appeler une chatte une chatte, mais cela va vite trop loin graphiquement parlant...). C'est forcément un blème. Notons tout de même, avant de se quitter bons amis, que la cinéaste se permet quelques scènes qui oscillent fébrilement entre comique et malaise : ce combat entre un père et son fils à grands coups de bites en plastique d'une belle taille (qui rendrait forcément jaloux tout Jedi) ou encore cette scène d'amour crade avec un poulpe (vous hésitiez ? mauvaise idée). Autant de petites provocations qui prennent un véritable sens, celui de montrer tout le pathétisme terrible de ce père à côté de ses pompes et de son slip. Une thématique originale, certes, un traitement parfois audacieux, moui, mais une œuvre parfois un peu trop laborieuse qui tombe malheureusement en grande partie à côté de sa cible.

 

27 août 2026

Cendrillon (Cinderella) de Clyde Geronimi, Wilfred Jackson et Hamilton Luske - 1950

Il y a vraiment quelque chose d'éternel dans les Disney des années 50, surtout ceux signés du trio Geronimi, Jackson et Luske. Malgré le côté sirupeux assez insupportable, on y trouve non seulement des petits bouts d'enfance bien conservés, mais surtout une technique franchement éblouissante, qui transcende avec éclat l'aspect catho de droite. Dans la lancée de ses adaptations de récits enfantins classiques, il s'attaque cette fois à Cendrillon, conte édifiant qui apprend qu'il ne faut jamais renoncer à ses rêves de prince charmant, et que, si vous avez une citrouille, un vieux chien, une marraine fée et le pied menu, vous pouvez prétendre, vous aussi, à vécure heureux et eure beaucoup d'enfants. Bon, on connait par cœur l'intrigue, que les auteurs dopent ici à l'action et au rythme par l'adjonction d'éléments extérieurs tout à fait délicieux : la présence du chat Lucifer, méchant par nature, obèse et con comme un panier, met du peps dans le monde parallèle à celui de Cendrillon ; et surtout ces petites souris, à la voix irrésistible (en VO en tout cas), sont de vrais appels du pied au cartoon traditionnel, celui de Tex Avery ou des Looney Tunes, celui de l'action, de la course-poursuite. On se rend compte que leurs aventures prennent beaucoup de place dans le métrage, et même deviennent plus intéressantes que le motif principal. Les mésaventures de la pauvre Cendrillon bonne à tout faire, souffre-douleur de ses sœurs et de sa belle-mère, avide de s'émanciper dans les bras du riche et bel aryen de service, passent au second plan et c'est tant mieux : cette histoire est assez conventionnelle et est traitée, graphiquement, dans une suite d'images d'Epinal assez vomitives (les scènes de bal et d'amour entre le prince et Cendrillon ont l'air de sortir d'une boîte de pastilles Vichy des années 50).

Plus que le lisse de ces personnages trop parfaits pour être cinégéniques, c'est donc à ceux qui sont ridicules que va notre préférence : les souris et le chat, mais aussi les sœurs, assez rigolotes de fatuité, les émissaires du palais, maladroits et serviles, le roi, colérique malgré son nanisme, le chien pataud, etc. Les auteurs ont réussi à construire autour du motif principal de Perrault toute une faune qui non seulement tient le coup, mais dynamise le conte, le charge d'humour et de vie. Au niveau formel, c'est la grande époque de Disney : tout est parfait. Des mouvements des personnages, criants de vérité, au montage, impeccablement rythmé, des voix aux couleurs, des décors aux chansons (ah non, pas les chansons), on est vraiment dans l'excellence, un univers entier reconstitué, cohérent, qui est un peu l'archétype de ce qu'a su faire le bougre à une époque : créer un monde plein de dangers et d'aventures, certes, mais rassurant, où il fait bon se retrouver, repérable mais autre, où la magie, les souris qui parlent et les happy-ends existent ; bref, l'Enfance, tout simplement. Les chefs-d’œuvre de Disney ne sont pas si nombreux que ça, mais on peut compter Cendrillon parmi eux. 

 

27 août 2026

LIVRE : Tuer le vieux de Daria Marx - 2026

En tant que primo-romancière, Daria Marx nous fait quand même l'honneur d'une langue urgente et fiévreuse qui finit par nous faire appréhender son roman avec une certaine bienveillance. Elle a le sens de la vitesse, du flow, encore un peu timide mais incontestablement là. Elle s'en sert pour nous raconter une histoire qui, malheureusement, est beaucoup moins captivante. Tuer le vieux arrive après les 4458 romans sur le thème de la violence sexuelle sortis rien que l'année dernière ; et si on ne peut que respecter la parole de ces écrivains qui ont été des victimes de viol, d’attouchements, d'emprise et autres joyeusetés, on peut aussi en avoir un peu assez de voir cette thématique traitée à l'infini, souvent moins bien que Springora, Despentes ou Sinno. Marx est de ce lot, malheureusement : son texte est indéniablement sincère, rageur, et on  ne peut que respecter cette parole indignée, brisée, venue d'une énième victime de la perversion des hommes ; mais le sujet qu'elle traite l'est moins bien que ses consœurs, et arrive bien après elles. Sans profondeur, elle raconte les actes d'une jeune femme, victime jadis des attouchements de son grand-père. Sa plainte auprès de la police étant traitée dans l'indifférence, elle décide de se faire justice elle-même : la voilà partie pour Biarritz, pour "tuer le vieux". Un parcours vengeur qui lui permet de raconter par la menu l'indifférence ou le déni des autres, la culpabilité de la victime, la lenteur de la justice, les blessures inguérissables, bref toute la panoplie habituelle des horreurs liées à ce genre de drame. Autant de faits déjà lus 100 fois, qu'il est certes toujours bon de rappeler, mais qui commencent à avoir fait leur temps. Heureusement, comme je disais, Marx écrit plutôt correctement et arrive à donner à son récit un poil surfait une belle énergie remplie de colère. Rien de délirant, mais on suit ce petit bout de rage jusqu'au bout, avide de la voir en découdre avec ce passé tragique. Un ton un peu personnel, deux-trois détails qui montrent que la dame a de la personnalité, et c'est pesé : voilà un roman dynamique et intéressant. Sentez-vous ma tidéeur sur cette cocnclusion de Normand ?

26 août 2026

La Loi du Désir (La ley del deseo) (1987) de Pedro Almodovar

Retour aux premières années Almodovar, celles de notre jeunesse, pour voir ce qu'il en reste... Eh bien, on est, sans surprise, quelque peu mitigé à la vision de la chose. On retrouve ce goût du Pedro pour les scénarii tellement rocambolesques qu'ils finissent par tirer au rococo, tant notre homme, c'est le moins qu'on puisse, aime à surprendre : entre les amours d'un père avec son fils (fils qui changera tout jeune de sexe - notre héroïne, la magnifique Carmen Maura) et les amours chaotiques de notre héros (Eusebio Poncela) qui a autant d'amants que le PS et la gauche molle de candidats (j'ai perdu le compte), on peut dire que cette histoire, ma bonne dame, est quelque peu gratinée, que dis-je, toucherait presque au vaudeville. Comme cela se double d'une sombre histoire de meurtre et d'une enquête policière totalement foireuse menée avec la même fougue que Jean Richard en Maigret (mince, je me suis encore endormi avant l'assassinat), on a parfois l'impression qu'on n'est pas loin d'un certain foutage de gueule - comme si Almodovar qui se complaisait d'une certaine façon à imaginer la trame la plus pirouettesque et et la plus invraisemblable possible. Heureusement, même si Eusebio et Carmen, dorénavant frère et sœur, entretiennent des relations sentimentales complexes (avec les autres, donc, aussi bien dans le passé que dans le présent, mais également entre eux - une proximité quasi incestueuse), même si les imbroglios et les tromperies sont moult, surnagent quelques éclats de passion typiques du cinéaste espagnole. On s'aime chez Almodovar comme on respire, malgré les trahisons, malgré les coups de sang, malgré les drames. Les liens qui unissent le frère et la sœur, tout comme ceux qui unissent Eusebio avec son premier puis son second amant (Antonio Banderas, tout fluet, totalement starbé) donnent quelques scènes des plus enflammées, des plus passionnées...

Alors oui, tout cela part un peu dans tous les sens, et les revirements de situations finissent forcément par un peu lassés. On a l'impression qu'Almodovar est encore un peu trop en free lance, tournant tout ce qu'il a écrit sans trop se poser de questions... Mais il y a tout de même quelques beaux moments, comme les larmes de Maura face à ce frère écrivain-cinéaste à la vie dissolue, comme cette version sublime de Ne me quitte pas qui intervient lors d'une représentation théâtrale de La Voix humaine de Cocteau, comme ce jet d'eau aux allures d'arc-en-ciel du pauvre qui vient "saluer" une sortie nocturne du frérot et de sa sœur, ou encore ce plan qu'on dirait influencer d'un tableau de Hopper (celui justement à l'entrée de l'appart du cinéaste ? hum, hum)... On sent que le style de Pedro s'affine, la mise en scène est indéniablement plus soignée que par le passé ; l'écriture reste, elle, encore ouverte aux quatre vents, comme si elle se faisait une loi de choquer le bourgeois qui daignerait jeter un œil à la chose. Un film encore un peu trop en montagne russe, dirons-nous, surtout au niveau du fond... Des hauts, et des bas, dans la carrière du Pedro... Cela vaut-il malgré tout une odyssée ? Allez, banco !

Todo Almovida

26 août 2026

L'Aventure rêvée (Das geträumte Abenteuer) (2026) de Valeska Grisebach

Il est bon, aussi, parfois, de se reposer d'images et de se préserver juste pour un petit film - le pèlerinage annuel au Concorde à la Roche étant un plus. Alors cela en valait-il au moins la peine ? Bien sûr, bien sûr, on n'aime rien tant que ces films dont on ne sait rien au préalable et qui nous prennent doucettement par la main - et ce pendant deux-trois heures qui nous paraissent avoir duré moitié moins. On suit le pas, ici, dans un premier temps de Saïd, un type dont le visage porte plus de rides qu'Ulysse a fait de voyages. Il retourne dans ce bled aux confins de la Bulgarie, non loin de la frontière turque, pour "affaire" (un vague trafic de carburant) ; il se fait chourer sa caisse et croise inopinément une certaine Veska ; on sent, entre eux, dès la première seconde, un lourd (ou un léger ?) passé. Elle l'emmène sur un terrain où ont lieu des fouilles... On pourrait, a posteriori, se contenter de ces deux petites métaphores évidentes : un lieu au carrefour des chemins (pour nos deux personnages principaux) et un terrain de fouilles comme pour mieux revenir, poussière par poussière, sur le chemin d'un passé depuis longtemps enfoui. Ok. Mais sinon ? Sinon, il ne sera passera pas grand-chose mais nombre de paroles devant enfin être dites le seront. On croisera de jeunes Polonaises en transit, des femmes autochtones qui se plaisent à raviver un certain passé, des personnes disparates qui travaillent sur ce chantier ; il sera question de petits et de plus gros trafics, de petites frappes et de gros pontes, et enfin, aussi, de désir ou de valeurs perdues... Presque rien. Et l'essentiel.

On se laisse guider, disais-je, en toute confiance par Grisebach qui, à l'aide de ce premier passeur qu'est Saïd, nous fait pénétrer dans l'univers de Veska, puis dans tout un monde de petits arrangements plus ou moins douteux. On en saura jamais plus que les personnages ; on découvrira petit à petit tous les éléments du puzzle qui s'assemble devant nous : quelles furent les relations entre les différents individus qui ne cessent de se croiser dans ce monde des confins, quelles relations peuvent encore se nouer entre elles ? Des meurtres, des viols, des histoires d'amour, des histoires de fric... Peut-on passer outre, peut-on pardonner aux salauds, peut-on continuer de garder la tête haute ? Autant de questions qui ne resteront pas en suspend mais seront finement tranchées. A travers les personnages de Veska et de Saïd, c'est tout un voile sur le passé de cette contrée en perpétuelle mutation qui est levé, c'est toute une réflexion sur une attitude qu'il faut avoir face au monde qui est énoncée. Cela se fait lors d'un jeu de piste passionnant, sans rebondissements inattendus (mais avec un très joli sens des ellipses), sans fracas, sans presque aucune action ; des rencontres multiples et des discussions rythment tranquillement cette œuvre qui ne nous perd jamais mais dans laquelle, paradoxalement, on prend plaisir d'une certaine façon à se perdre, à se laisser porter au gré du vent. Le film passe comme un souffle et nous laisse comme deux ronds de flan alors même qu'une phrase à la fois simpliste et puissante vient tout juste d'être énoncée... Une aventure qui n'a jamais vraiment commencé, normal, puisqu'on l'a simplement rêvée. Un magnifique prix du jury.  (Shang - 02/08/26)

 

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Aaaarf, moi L'Aventure rêvée a eu tout de même une certaine propension à bien m'emmerder. Grisebach n'aurait-elle pas pu dire exactement la même chose avec une heure de moins au compteur ? Car, comme dit Shang, une fois les choses en place, une fois qu'on a saisi ce qui se joue là-dedans (les rapports tout de non-dits et de rancune d'une bande de seniors au passé mafieux), le film n'avance plus guère, mais loin de me laisser aller à la douce contemplation des choses, j'ai pour ma part stagné avec lui. L'ennui est une sensation dont je suis familier au cinéma (voir mon odyssée Straub), il ne me dérange pas et revêt au contraire des vertus insoupçonnables ; mais j'aime qu'il soit employé à bon escient. Grisebach étire son film à l'envi, dans une espèce de rythme alangui qui n'apporte rien à son histoire, ni même à son atmosphère, à moins d'avoir voulu tenter un truc, genre "film de gangsters sans action et sans rythme". Il y a de très belles scènes, je ne dis pas, et je suis convaincu que la dame est une metteuse en scène de talent : il suffit de regarder, par exemple, cette séquence formidable de dialogue entre un vieux mafieux nostalgique d'un "âge d'or" du banditisme et une femme qui lui oppose tout son mépris pour s'en apercevoir. Non seulement la scène est surprenante et très bien écrite, mais l'art du champ/contre-champ fait merveille ici, organisant une "tension douce" autour de ces deux personnages à la violence rentrée, faisant monter la sauce jusqu'à l'insupportable. Grisebach excelle par ailleurs à poser ses personnages au sein de ce paysage étrange, entre désert et villages minables, qu'elle filme avec majesté ; elle sait aussi créer des personnages intéressants, comme cet étrange homme attiré par l'héroïne du récit ; ou comme cette dernière, anachronique femme "normale" dans cette histoire d'hommes entre eux, vraie présence et excellente actrice. Mais je maintiens que 90 minutes auraient suffi à raconter la même histoire, et que la réalisatrice devrait apprendre à couper, à à se débarrasser des scènes et des personnages inutiles, à viser l'os. Trop de délayage tue ce film, dont j'ai décroché plein de fois, un peu agacé par la vanité de Grisebach qui veut faire auteur en faisant long.  (Gols - 26/08/26)

 

26 août 2026

LIVRE : Rochebrune de Sophie Divry - 2026

Bien beau et troublant roman que celui-là, qui prend des aspects de thriller familial en haute montagne pour mieux traiter par la bande des sujets très profonds : la mort, l'amitié, la fidélité, les liens qui unissent les êtres, l'absurdité de l'existence. Avec un talent extraordinaire pour décrire la montagne dans ses aspects les plus charnels, les plus physiques, Divry met en place un suspense bon enfant mais efficace dans un petit bled des Alpes où va se reposer une famille dysfonctionnelle : Xavier et Isabelle forment un couple plus ou moins heureux, mais grignoté sous la surface par mille petits problèmes Leurs enfants nés d'une première liaison ne sont pas des plus simples à gérer, la passion du début a été remplacée par les agacements des couples installés, leurs centres d'intérêt divergent, bref l'amour s'étiole même si tout le monde joue le jeu. Ces vacances en montagne semblent donc arriver de façon idéale : l'occasion pour Xavier de retrouver son vieux pote et d'aller escalader un dangereux sommet en laissant à sa femme la garde des deux enfants ; l'occasion pour Isabelle de souffler un peu, et pourquoi pas de s'envoyer discrètement le bucheron du coin. C'est sans compter sur une tempête qui va s'abattre sur l'austère paysage de Rochebrune, et qui va être le déclencheur d'une série de catastrophes qui vont transformer ce doux repos en odyssée pour la survie.

 

On ne s'attend pas à trouver une telle puissance dans ce roman qui s'annonçait comme une énième et banale dissection de couple. Divry va loin dans la tragédie, renvoyant les petits problèmes domestiques aux oubliettes face à la monstruosité de la nature, des éléments, de la montagne. Non seulement le suspense tient bien, mais surtout l'écriture de Divry, belle, très incarnée et sensorielle, rend toute leur puissance à ces magnifiques paysages, et place avec majesté ces petits personnages un peu pathétiques face à plus grand qu'eux. Elle sait comme personne faire doucement virer son texte vers le solennel, pour décrire la mort qui envahit peu à peu un être par exemple (un passage superbe) ou pour évoquer avec précision une traversée de la tempête en voiture. Peu à peu, le livre sur le couple glisse vers un livre sur la solitude (et même la Grande Solitude, si je puis dire), puis place les deux enfants au centre du texte : ils deviennent les héros d'une sorte de conte, avec sorcière et chemin initiatique à parcourir, et là aussi le glissement de l'un à l'autre est vraiment subtil. Dans un registre plus léger, le texte se fait aussi volontiers lumineux quand il s'intéresse aux liens entre Xavier et son copain, bravant la montagne avec une belle inconscience mais avec un esprit de liberté communicatif. Un roman de style, ce qui est assez rare pour le signaler, où l'écriture est l'enjeu premier ; mais aussi un roman de suspense, très bien mené : Rochebrune est une réussite. 

26 août 2026

Kika (2025) de Alexe Poukine

Intrigant petit film "franco-belge" porté par une actrice principale absolument fantastique, oeuvre joliment huilée qui nous fait rentrer (attachez-vous bien) dans les milieux BDSM (ce qui n'a rien à voir avec ceux qui lisent des BD pour se faire du mal, on est d'accord). Jusqu'où peut-on aller pour porter sa petite cellule familiale à bout de bras ? C'est l'une des questions que pourrait tenter de résoudre cette œuvre singulière. Allons droit au but au niveau du synopsis qui nous mène direct à la chute : une jeune femme, Kika, fonctionnaire motivée qui bosse dans l'Assistance Sociale, est macquée, a un enfant. Puis elle tombe amoureuse d'un séduisant réparateur de vélo, lourde son mec, tombe enceinte juste avant que son nouveau compagnon tombe à terre victime d'un AVC : mort, le gars, les deux pieds dans la tombe. Les deux bras et le reste lui en tombent. Bien que son ex et ses parents (mère casse-couille avec toujours la petite phrase psy qui fracasse et beau-père psycho-rigide) lui proposent de l'aider, Kika décide de s'en sortir avec ses propres moyens... Après avoir cherché à vendre ses culottes sales, elle arrive de fil en aiguille dans le milieu SM - milieu torve, certes, où elle n'a guère d'expérience mais où elle est prête à faire son trou pour récupérer menue monnaie.

L'énergie et le naturel incroyable de Manon Clavel (as Kika) donnent toute sa fougue à ce film qui pourrait finir par paraître sinon un peu répétitif : novice dans ce milieu très particulier, guère à l'aise pour cracher sur un type et encore moins pour lui déféquer dessus, elle va peu à peu prendre sur elle pour garder une certaine autonomie financière et trouver un appart pour elle et sa fille. Petite femme frêle et charmante en apparence, Kika va au fil du temps tenter de jouer son rôle de femme dominatrice avec un minimum de conviction... Jusqu'à s'y perdre, jusqu'à "se blesser" elle-même ? On sent bien que les rapports qui s'instaurent entre Kika et ses clients qui sont parfois pas piqués des hannetons (mais "qui n'est pas bizarre ?", comme le dit une vieille prostipute du film ? On opine) traduisent une dureté, une violence toute à l'image de la violence sociale dont Kika est à la fois témoin et victime... Elle qui rentre dans ce milieu pour se faire, se dit-on, ou croit-elle, de l'argent facile va de plus en plus loin dans les services qu'elle propose et l'on sent que cela change progressivement sa vision des choses... Et la tendresse, bordel, serait-elle morte dans ce monde de dingues ? Pas sûr... On suit en tout cas jusqu'au bout avec un évident intérêt ce personnage hors du commun auquel Manon Clavel donne une rare authenticité. Bien meilleur que le film d'Almodovar (et vous allez voir à quel point je soigne mes transitions...). Un vrai coup de fouet.

 

25 août 2026

LIVRE : La Solitude des Professeurs est infinie de Yannick Haenel - 2026

"Si nous vacillons, nous les anxieux, c'est parce que nos pensées sont tournées vers les autres ; nous préférons être fragiles plutôt que durs ; et ainsi perdons-nous chaque année, un peu de nos forces. Je ne sais pas vous, mais moi, je préfère la vulnérabilité au pouvoir. L'autorité me répugne : elle ne s'adapte pas au cœur des hommes."

 

A quelques jours d'une rentrée scolaire qui s'annonce sportive dans notre chère académie de Toulouse (cette petite cyber-attaque fin juillet a décidément laissé des traces, tout est actuellement verrouillé - non, je ne ris point), quoi de mieux pour se remettre dans le grand bain que de lire un auteur qui pendant plus de dix ans a essuyé les plâtres de ces jolis collèges de banlieue parisienne. Premier constat : l'homme sait indéniablement de quoi il parle (quand tant d'autres ne parlent que par ouï-dire et accumulent les conneries, les clichés) et il le fait avec un entrain fort plaisant. Oui, toutes les turpitudes du métier d'enseignement seront certes évoquées (des responsables hiérarchiques abrutis à la dépression, la parano qui nous guettent tous...) mais il le fait toujours sans se répandre en de longues plaintes pénibles (même quand il fit face lui-même à de sévères coups de mou) et tente toujours de revenir sur les choses positives du taff - une heure mémorable, des élèves captés, des répétitions magiques d'une pièce de théâtre (En attendant Godot)... Des réflexions, me direz-vous, qui paraissent à première vue des plus classiques mais qu'Haenel parvient toujours à tourner sur un petit ton personnel qui transpire l'expérience et avec un humour du meilleur goût. 

 

Prof, un sacerdoce, une mission, une plaie, blablabla... Haenel parvient à livrer une métaphore du métier d'enseignant en décrivant une scène incontournable d'un célèbre film de Tarkovski (il ne cite d'ailleurs ni le titre, ni l'auteur, ne cherchant jamais à jouer les snobs) et touche du doigt ce qu'il y a sans doute de plus précieux dans ce job de transmission... Il a souffert comme tout un chacun d'un inspecteur pointilleux (soyeux plus "rigoureux"... merde, ils disent en fait tous la même chose), d'élèves désintéressés, de situations tendues, mais il essaie constamment de faire fi et d'en remettre une couche sur le plaisir qu'il a également pu prendre à enseigner. Et c'est tout à fait louable. Heureusement, on ne reste pas tout du long entre quatre murs, pas plus qu'il ne s'agit ici de s’appesantir sur les discussions entre collègues à la con (expression pouvant porter sur l'un des deux noms précédents, au choix) : les échappées sont nombreuses, qu'il s'agisse d'évoquer les balades routinières et apaisantes autour d'un lac ou de raconter comment l'auteur tomba subitement amoureux. Il évoque ces moments de calme ou d'euphorie sur le même ton badin, ce qui permet de multiples respirations des plus plaisantes au sein de cette lecture. Il évoque également avec une vraie drôlerie les moments de sa vie qu'il foira le plus royalement, qu'il fut ivre-mort lors d'une fête de fin d'année ou simplement tout au fond du trou moralement parlant. On aurait pu s'attendre à un long pamphlet un peu chiant réservé uniquement aux initiés, il n'en est rien ; il s'agit au contraire d'un récit plein de verve, d'une acuité évidente sur le métier de prof (ces "héros" de notre société décadente qu'il est de bon ton d'appeler dorénavant feignasses), un récit qui porte un regard lucide sur les hauts et les bas de ce chien de taff comme de cette chienne de vie - une seule leçon  retenir : toujours garder un œil sur les signes que nous envoie ce diable de destin. Vivement la rentrée, trop dommage qu'il y ait ce bug...

25 août 2026

La Fugue (Night Moves) (1975) de Arthur Penn

Je ne m'attendais pas forcément à grand-chose de ce post-noir des seventies avec la moustache de Gene Hackman (en éternel privé), eh bien me voilà, pas totalement cueilli, mais assez surpris par ce scénario qui part un peu dans tous les sens, et par ce personnage qui perd résolument pied dans ce monde de gabegie... Gene est un type de la vieille école des détectives, un peu raté donc, faisant des enquêtes merdiques (les adultères, youpi)... Il vit, tout de même, jusqu'ici, relativement paisiblement avec sa donzelle et accepte une enquête sur la fugue d'une gamine de seize ans qui devrait mettre un peu de beurre dans les épinards... Mais tout va partir quelque peu en cacahuète, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire... Non seulement il va se rendre compte que sa femme le trompe (elle sort du cinoche, après avoir vu Ma Nuit chez Maud (!) au bras d'un type) mais en plus son enquête va quelque peu le déstabiliser : le jeune donzelle (Melanie Griffith, toute jeunette) n'est pas une rosière de Pessac ; elle va l'emmener, la bougresse, sur des chemins chaotiques, à la rencontre de personnages douteux (du mécano torve (James Wood, méchant) à une réalisateur dingo en passant par un cascadeur starbé ou un guide touristique à la morale peu reluisante). Une quête, plus qu'une enquête, qui va le mener définitivement en eaux troubles...

Alors oui, on sait, dès le départ, qu'un film noir des seventies aura forcément des teintes qui oscilleront entre le marron clair et le marron foncé (il y avait notamment à l'époque une grande promo sur la laine marronnasse). Mais l'Arthur, malgré tout, va tenter de nous sortir de cet esthétisme couleur boue, en nous emmenant dans des lieux quelque peu plus excitants (et colorés), qu'il s'agisse d'un tournage de film d'action pétaradant ou d'une maison en Floride dans les Keys. Hackman, quelque peu embourbé dans une histoire d'amour qui sent le sapin, cherchait un peu d'action, il va être servi. Entre cette jeunette qui n'a pas froid aux yeux et qui va lui faire croiser des individus peu scrupuleux et ces histoires de vengeance ou de trafic (d’œuvres mexicaines !) à la con, notre ami Gene va se retrouver à la longue à patauger dans la gadoue... Retrouver la fille ne s'avère pas être le plus dur, pas plus d'ailleurs que de résister au "charme" tout terrain de la donzelle (l'ensemble du casting masculin succombant lui à la tentation provocante de cette mineure... les seventies, mouais...) ; Gene, rencontrant en route une femme charmante au passé agité, va quelque peu hésiter à ramener la donzelle à sa mère... Mais ces hésitations ne seront en fait rien comparées à l'imbroglio bordélique dans lequel il va se retrouver plongé suite à cette enquête... Des histoires de cœurs pas toujours très saines, des jalousies, des histoires de thunes (...) : cette enquête, dans une époque qui part elle-même en vrille, va comme lui exploser en plein visage ; on suivra alors les mésaventures de notre Gene avec de plus en plus de plaisir tant tout semble visiblement lui échapper - comme s'il s'agissait en creux du récit d'une époque résolument incontrôlable (oups, j'ai perdu la morale), imprévisible ; une époque pleine d'illusions... et de désillusions, de coups d'éclat et de coups de Trafalgar. La moustache d'Hackman tient son rang dans ce polar vintage loin d'être ronronnant. Laissez-vous tenter par une petite fugue.  (Shang - 14/01/25)

 

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J'aime beaucoup Arthur Penn, mais ce film-là m'est un peu tombé des yeux, je dois le reconnaître. Et n'y eut joué le grand Gene Hackman, qui trouve là un des sommets de sa carrière, j'aurais même eu tendance à trouver que c'était un gros ratage de la part du bon maître. On se demande bien ce qui a pris Penn, après les modèles d'écriture que sont ses films des années 60, de vouloir filmer cette histoire très confuse et ma fagotée. C'est peut-être moi, je ne dis pas, mais cette sombre intrigue à base de jeune fille qui fugue, de pédophilie larvée, d'évasion en Floride, d'assassins en avion et de mari trompé m'a complètement échappé. Peut-être doit-on voir là-dedans un hommage tardif mais sincère aux films noirs, au modèle du détective privé légèrement loser et dépassé par les événements, genres trempés dans la modernité de la jeunesse qui s'émancipe et de la libération de la femme. Peut-être du coup les différents éléments de la trame, les événements qui tombent sur la gueule de Gene Hackman sont à prendre comme des symboles, des scènes-type du genre qui lui débouleraient dessus sans souci de cohérence et juste pour le fun. Sinon, je ne vois pas comment ces scènes, montées souvent de façon très anarchique s'enchainent (il y  a même un moment où le personnage semble être à deux endroits différents). Les dialogues sont incohérents, incompréhensibles, trop "petit malin" pour paraître naturels, et les comportements des personnages m'a échappé totalement également.

Vous comprendrez que dans ces conditions, je n'ai que moyennement apprécié ce film, alors qu'il possède quand même maintes qualités. L'interprétation, comme je l'ai dit, est exemplaire : Hackman est d'un naturel confondant, ne se mettant jamais en avant du rôle, dans un exercice à l'opposé du jeu de ses contemporains américains ; autour de lui, et si on excepte l'agaçante et poseuse Jennifer Warren, tout le monde tient son rôle avec honneur et compétence. Penn réussit par ailleurs ses atmosphères, que ce soit celles urbaines de Los Angeles ou celles tropicales de la Floride. Et pour peu que vous vous intéressiez aux personnages fantomatiques, vous tremblerez sûrement au cours de ce final tonitruant et pas mal fagoté. On voit bien que le mettre en scène génial du passé est encore là ; mais, étouffé sous un scénario raté, il n'a que peu d'espace pour s'exprimer. Le premier film du déclin de Penn, selon moi.  (Gols - 25/08/26)

 

24 août 2026

Welcome II the Terrordome (1994) de Ngozi Onwurah

Parfois Criterion par sa ligne éditoriale nous saoule (qui veut regarder avec moi KPop Demon Hunters sous LSD et rhum arrangé ?), parfois il nous fait tout de même découvrir des ovnis qui méritent franchement d'être connus. Welcome II the Terrordome (les fans de Public Enemy opineront, les autres, comme moi, feront mine de) est, accrochez-vous, le premier film à sortir en salle en Angleterre réalisée par une femme afro-anglaise. On est en 1994, quand même... et depuis, combien d'autres d'ailleurs ? Avouons que cela fait un peu pitié et on en apprécie d'autant plus toute la rage qui émane de ce brulot tourné avec quelques pennies. Il est question ici d'un ghetto dans lesquels tous les noirs sont parqués - ce qui en fait une dystopie assez peu dystopique. Drogue, guerre des gangs et chansons rapeuses (si, on peut aussi dire comme ça) sont le quotidien de cette citée qui ressemble grosso modo à un parking de bagnoles désaffecté salement éclairé par des néons bleus. Un soir à nul autre pareil tout va dégénérer ; un blanc, jaloux de voir que son ex fricote avec un gangster (elle est même enceinte de lui), décide, avec l'aide de la police locale, of course, de lancer avec son gang de motards une mission punitive. Gabegie à tous les étages : la jeune femme enceinte est ignoblement violentée, mais c'est surtout la mort d'un petit black qui va mettre le feu au poudre ; sa madre, armée d'un revolver vingt-cinq coups, décime tout ce qui s'approche dorénavant d'elle : blancs et flics - un carnage, un déferlement de violence. Oui, mais bon, hein, à un moment, bordel, il faut bien les briser, ces chaînes d'esclaves modernes !

On voit bien que le budget est assez fauché, que certains acteurs jouent aussi mal que dans une pub pour Kinder Bueno, que la mise en scène et le montage sont un peu foutraques. Comme l'image a la qualité d'un vieux VHS, on n'est pas à la fête esthétiquement parlant. Mais, mais, il se dégage disais-je, une énergie de la chose franchement libératrice : ces chansons musclées qui dominent l'ensemble du film (qui prend presque des allures de comédie musicale de l'horreur), les citations multiples de déclarations historiques sur le droit des afros-américains qui émaillent en voix off le film, les cris de rage de certains protagonistes, la violence un peu cradasse et l'atmosphère définitivement glauque de la chose, permettent à ce qui pourrait avoir l'allure d'un banal nanar de le faire sortir de sa coquille et de transmettre un message plein de fougue et de sauvage rébellion ; ces cris du coeur blessé ont des accents de vérité qui font leur effet. Onwurah, après avoir laissé parler les coups, les flingues, voire une certaine violence gratuite, laisse le champ libre aux chants plein d'exaltation et de colère - comme pour mieux porter la voix de tout ce grand peuple africain déporté et exploité ; il est grand temps, entend-on du fond des âges, de ne plus subir. Une œuvre un peu maladroite sans doute dans la forme mais habitée par une saine colère. Saignant.

 

24 août 2026

LIVRE : Éden de Pierre Ducrozet - 2026

Force est de constater qu'après avoir aimé les précédents livres de Ducrozet, les deux derniers m'ont laissé un peu sur la touche. Éden est pourtant un vaste projet, aussi bien géographiquement parlant, puisqu'il nous mène de Marseille à un ilot du Pacifique en passant par l'Indonésie et le Japon, que sociétalement parlant, puisqu'il brasse des thèmes aussi originaux (... rhoo) que la crise des migrants, le réchauffement climatique, les problèmes de banlieue, la suprématie actuelle des milliardaires et j'en passe mais qui peine, au final, à vraiment convaincre. On suit donc, pour la faire courte, un certain Éden, petit mecton de banlieue qui vivote de trafics (il fait dans le cuivre, notamment). Sa mère, elle, grande voyageuse, poursuit le rêve de s'installer sur une île qui viendrait tout juste de sortir de l'eau... Suite à de "petits problèmes de gangs locaux", Éden décide de partir à l'aventure, à la fois, on se dit, pour se trouver enfin lui-même que pour se retrouver un jour en phase avec cette mère fuyante. Bon, c'est un projet qui en vaut bien un autre, sachant que Ducrozet n'est pas un nain ni au niveau de l'écriture ni sur le plan de l'imaginaire... Mais voilà, la grande aventure de notre gars Éden, qu'il tente de philosopher sur son petit être lors d'un voyage infini en cargo, de se perdre au Japon avec une éventuelle amoureuse ou de retrouver pied sur un îlot auprès de sa mère, s'essouffle très vite en route. Son ennui gagne du terrain et le nôtre avec. On sent que Ducrozet aimerait à brasser de grandes thématiques modernes tout en relatant la construction de notre jeune ado un peu fébrile mais tout cela paraît soit un peu trop extravagant pour être honnête (tout ce qui touche à ce milliardaire capable de tous les excès et des réflexions les plus insanes est franchement un peu pénible) soit guère original, un peu trop téléphoné (cette volonté d'évoquer notamment face à notre Éden le parcours absolument infernal de ce migrant kidnappé, exploité, et à deux doigts d'être vendu... la louche est pleine et l'oxymore lourde). Je ne dis pas que Ducrozet, en relatant certaines sensations de son jeune héros, perdu dans le vaste océan sur un cargo ou une barquette (... je compatis d'ailleurs amplement), ne parvient pas à saisir au passage quelques instants de vérité, mais simplement que tout ce barnum exotico-philosophico-climatico-familial pourrait presque finir par faire penser à un mauvais Lelouch (et maintenant les pléonasmes). Bref, à tout prendre, un récit éventuellement dépaysant, mais on attend de Ducrozet dont la prose reste joliment maîtrisée un peu moins de grandiloquence et un peu plus de minutieuses émotions.

24 août 2026

Fjord de Cristian Mungiu - 2026

Que ça fait plaisir (surtout après visionnage de tous les films d'horreur possibles et imaginables, c'est vrai) d'assister pendant 2h20 à un modèle d'intelligence, de profondeur, de réflexion : Fjord est vraiment passionnant, en tout cas dans son propos et son traitement, si ce n'est, pour cette fois, dans la mise en scène un peu moins marquée que d'habitude chez Mungiu. Sur la base d'une anecdote "banale" au fin fond du trou du cul d'un village de Norvège, il organise tout simplement un film qui porte sur le choc des civilisations. Deux cultures, deux manières d'être s'affrontent en effet sur fond de glaciers et d'avalanches : d'un côté une famille roumaine s'installe dans cette communauté nordique ; ils sont traditionnels, très croyants, un peu coincés, discrets. De l'autre côté, la société norvégienne, progressiste, moderne, un brin wokiste, va se dresser peu à peu contre eux à l'occasion d'un fait troublant : les enfants roumains portent des marques de bleus sur le corps, signé indéniable d'une maltraitance parentale pour cette société qui place l'enfance au centre de son fonctionnement. Commence une longue odyssée, un long combat entre les valeurs légèrement réacs des Roumains et le mur progressiste des Norvégiens. 

Avec une objectivité qui a toujours fait la force de son cinéma, Mungiu pose patiemment ses pions pour fabriquer un véritable piège pour le spectateur : qui a fait du mal à ces enfants ? Faut-il être du côté de la famille, qui estime qu'une petite fessée à peine esquissée peut être utile dans certains cas, ou du côté de l'Aide à l'Enfance, qui isole par précaution les enfants et condamne les opinions arriérées de ces gens d'un autre âge ? Tous les personnages, joués dans la subtilité par des acteurs assez géniaux, sont antipathiques et sympathiques à la fois, représentatifs chacun d'un archétype, d'un comportement, sans que cela empêche aucunement leur humanité. Oui, la directrice de l'organisme est d'une froideur et d'un protocolaire terribles ; mais elle suit son programme d'aide aux enfants, sans céder aux sentiments, avec conscience. Oui, le père roumain est réac, sanguin, et peut-être bien plus coupable qu'il ne l'admet ; mais il reconnait que sa culture lui a inculqué ces valeurs, aime profondément ses mômes. C'est ainsi pour chacun des personnages, qui ont leurs raisons, leurs défauts, leurs nuances. Ça pourrait rendre tout lisse, c'est au contraire d'une écriture remarquablement maitrisée, tout en compréhension des uns et des autres. Le scénario renvoie tout le monde dos à dos, fustigeant aussi bien les vieux atavismes de brutalité que la nouvelle société aseptisée et permissive d'aujourd'hui, qui fait tout autant tomber dans les excès.

Au milieu de ce combat judiciaire, on voit également évoluer la relation entre les jeunes gens, et surtout la naissance d'une amitié (voire plus) entre la jeune Roumaine un peu coincée et une Norvégienne plus dégourdie. Ouverture au monde, qui passe par un échange de bons procédés (l'une apprend à l'autre à dire "non" à son père, l'autre lui apprend... à marcher sur l'eau, les deux plans les plus sidérants du film). Cet aspect-là est également remarquable de mesure, d'intelligence, de finesse. Mungiu utilise ses cadres distancés et froids et ses plans-séquences radicaux pour enfermer ses personnages (et le public) dans un piège moral, dans un dilemme filmé avec en même temps beaucoup d'humanisme et une objectivité glacée. ET prend le spectateur à rebrousse-poils, nous intimant même parfois de penser contre nos opinions. Il teinte son style d'un soupçon de dépaysement, cette fois (déplacement géographique oblige), et son regard sur ces étranges mœurs norvégiennes amènent une touche d'humour bienvenue : il faut voir comment il filme les avalanches ou les fêtes locales. Peut-être y a-t-il quelques longueurs, dans les épisodes un peu inutiles des rapports avec un vieil handicapé suicidaire, notamment ; peut-être pourra-t-on également reprocher à Mungiu d'être très défaitiste, et de finir en concluant que tout le monde a tort et que rien n'est possible entre les peuples. Il n'empêche : Fjord est un modèle d'intelligence, d'où jaillissent encore longtemps après 10000 interrogations. Impressionnant. (Gols 22/08/26)

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Bizarre à quel point ce film divise : il y a ceux qui ne veulent voir ici que la représentation, plus ou moins caricaturale, de deux "cultures" (celle, rigoriste et traditionnelle des Gheorghiu vs celle, progressiste (au sens large) des institutions norvégiennes) et ceux qui, comme l'ami Gols et je le suis bien volontiers sur ce point car je pense avec lui que c'est là toute l'intelligence du film, ne s'intéressent qu'au combat en lui-même entre ces deux conceptions. On pourrait passer son temps à débattre des personnages, dans l'un ou l'autre camp (l'avocat détestable envers les accusés (mais un bon avocat ne se doit-il pas de l'être ? J'en ai fait les frais...), la responsable hautaine de l'Aide à l'Enfance (qui n'a même pas eu d'enfant, popopo. Et alors ?) vs le couple des Gheorghiu qui ne respirent pas franchement la joie de vivre, ou encore leur soutien populaire et extrémiste puant, etc...) mais le débat est en effet ailleurs. Il ne s'agit pas non plus d’ergoter sur les concepts de "cultures", de "tradition", de "religion" de "wokisme" : chacun est issu d'une culture différente, chacun se définit plus ou moins librement par rapport à elle, chacun pense avoir fait le bon choix... Quant à ceux (notre pertinent commentateur) qui voudraient que l'on ne mette pas sur le même niveau la religion, la coutume ou les lois, cette petite phrase de l'ami Blaise "Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà" me semble ici assez à propos : la loi change d'une simple frontière à l'autre et l'interprétation-même qu' l'on a de la loi dans son propre pays est loin d'être forcément prévisible - il y aura juste, en fin de compte, un gagnant et un perdant (l'avocat des institutions norvégiennes finit d'ailleurs par dire à sa collègue qui défend les Gheorghiu : "bien joué ! - chacun a usé de ses arguments pour faire valoir son "bon droit", avec les coups bas d'usage d'un côté comme de l'autre). Mais revenons au fond du problème.

Nos amis roumains débarquent dans cette "enclave" norvégienne en y espérant recevoir le meilleur accueil. Qu'ils obtiennent, notamment grâce au fils du pasteur local qui trouve un taff pour le pater familias et au principal qui met au départ tout en œuvre pour que les quatre gamins soient reçus au mieux dans leur école. Et puis viendra cette histoire de suspicion de violence et les propos peu nuancés (...) de l'une des enfants : "les lesbiennes sont l’œuvre de Satan !". La machine bureaucratique (magnifiquement huilée... en France, on ne peut pas dire que l'ASE soit aussi efficace, même après de multiples signalements de violence sur un ado - passons...) se met en branle et décide d'enlever les gosses à la famille, dont le bébé toujours allaité (plus violent, comme geste, je vois pas). Chacun pensait avoir fait jusque-là pour le mieux (une gifle remet toujours son homme sur le droit de chemin ; la violence sur enfants est à jamais traumatisante) et le moins que l'on puisse dire c'est que la situation est devenue, pour les Ghoerghiu, proprement infernale, incontrôlable. Une incompréhension terrible voit le jour entre deux clans sûrs de leurs "principes" (moraux, éthiques, religieux, familiaux...) : c'est là tout le nœud gordien mis en place par Mungiu, démerdez-vous... Les accueillis se sentent autant trahis que les accueillants ; et on voit mal, maintenant que le système judiciaire est enclenché, comment ces deux mondes, incapables dès le départ de s'entendre, de se comprendre, vont parvenir à cohabiter... La question n'est pas tant de savoir qui a tort, qui a raison mais si ces deux "visions" sûrs de leur bienfait respectif peuvent franchement cohabiter... Mungiu nous laissera bienheureusement avec quelques pistes dont on fera bien ce que l'on voudra : primo, face à la mort, tout le monde redevient un gros tas de viande froidement étalé sur une table et, secundo, simple et évidente petite porte entrouverte d'espoir, le fait que les deux jeunes filles (l'aînée des Gheorghiu et la fille du principal) aient réussi à se transmettre, l'une à l'autre, deux idées fondamentales : résister et croire. Cet "échange de valeur", à leur niveau, a bienheureusement eut lieu, alors même que le monde des adultes est resté attaché, l'un comme l'autre, à ses propres valeurs initiales (on pourrait bien sûr enfoncer les Gheorghiu en mettant le doigt sur cette "tendance" violente inacceptable envers leurs enfants ; mais la violence que l'on fait subir, côté norvégien, aux personnages âgés que l'on remise "pour leur bien" dans les EHPAD n'est guère plus glorieuse). Alors oui, le film gratte, n'est pas d'un optimiste foudroyant à tout prendre, mais il met intelligemment le doigt sur un point fondamental de notre triste époque : la prise en compte des idées (et de la culture) des autres, qu'elles nous plaisent ou non. Nobody's perfect. Une courageuse palme dans ta gueule. (Shang 24/08/26)

Quand Cannes, 

22 août 2026

Le Voyage du Prince (2019) de Jean-François Laguionie & Xavier Picard

Il est dommage que les gens intolérants et de droite (qui, aïe, ou heil d'ailleurs, sont passés inconsciemment à l'extrême) n'aient pas de culture. Je glisse juste ici ce regret-là. S'ils avaient une once de curiosité et de bienveillance, ils pourraient se pencher sur cette petite dentelle simiesque de Laguionie et Picard et se rendre compte qu'il y a tout à gagner à respecter l'étranger, l'autre, celui qui échoue sur nos rives. Un vieux Prince, après avoir essayé de se battre contre des moulins, a coulé, avec son armée, passant à travers une mer gelée... Il débarque, à moitié mort, sur un autre continent où une société ultra-civilisée et des plus suspicieuses et protectrices (la Suisse ? je plaisante) vivote. Ces gens-là, qui s'enferment chez eux alors que voleur il n'y a, qui vont dans des fêtes foraines pour jouer à se faire peur (on reconnaît les monstres-animateurs de CNews) semblent en effet bien obtus pour reconnaître ne serait-ce que la valeur d'une personne venant de l'extérieur. Une assemblée de vieux (une belle métaphore de notre sénat) se montre ainsi des plus sceptiques quant à toute reconnaissance de la nouveauté, de nouvelles idées, et notre Prince devra littéralement se battre pour tenter de leur échapper : il sera parqué dans un zoo (l'équivalent de nos si joyeuses cités de banlieue) en attendant des jours meilleurs... Il suffit parfois de lever le regard, de s'élever un peu, pour rencontrer des gens enfin dignes...

C'est de la petite dentelle animée, disais-je, avec un grand soin porté notamment à la représentation de la nature. Cette dernière tient peut-être enfin sa revanche, en tentant d'envahir ces cités humaines enfermées dans leur triste quotidien. Ce véritable combat de la nature, qui tente de reprendre ses droit, est bien sûr à l'image de ce vieux Prince qui tente de véhiculer une certaine conception de la liberté... Les enfants sont bien sûr ses meilleurs interlocuteurs et ceux grâce auxquels il pourra espérer revoir un jour le ciel... On se délecte de ce discours de fond subtilement distillé, de ces couleurs bleutées pour rendre la nuit tout comme ces jolies jeux de lumières d'un jaune canari, et de ce récit qui paisiblement fait filer son cours. Une très belle réussite.

 

22 août 2026

LIVRE : Horélie de Delphine Saada - 2026

Les réseaux sociaux et les influenceuses, c'est mal. Voilà la profonde conviction qu'on acquiert après la lecture de Horélie, petite merdouille de cette rentrée littéraire qui semble tout droit sortie d'une fiche-maman de Femme actuelle. Il est constitué du témoignage d'Aurélie, fille trop grosse, trop prolo et trop connectée d'aujourd'hui, désormais enfermée en prison depuis le "drame" qu'on vous laissera découvrir, face à son brillant et médiatique avocat. La femme raconte depuis le début son enfance terne, ignorée de ses parents lui préférant la bibine et la télé, maltraitée par ses congénères qui la trouvent trop grosse, et se réfugiant de ce fait dans l'admiration sans limite d'Hortense, son opposée sur l'échiquier social : influenceuse riche, belle, adulée, dont elle suit le quotidien sur Instagram. C'est pathétique et caricatural comme un Zola raté, et on ne cesse de lever les yeux au ciel en voyant se profiler la tragédie dans laquelle Aurélie fonce tête baissée, en se disant "Tssss pauvre fille...". Moyen facile de se situer clairement du côté du bien et du raisonnable. On est tranquillement entre ces deux mondes, celui des influenceurs vulgaires, gâtés, capricieux et idiots (berk) et celui de leur public, influençable, no-life et mal dans sa peau (berk). Nous, et Delphine Saada avec nous, on est dans le camp des gens raisonnables, jamais on ne tomberait dans un de ces excès. Et on lit en soupirant ces pathétiques événements.

 

Même si dans le fond, on accepte ces situations déjà décrites mille fois ailleurs et en mieux, ces personnages d'un bloc, ces atmosphères familiales surfaites ou ces événements surprenants comme la canicule l'été prochain, on ne peut qu'être achevé par l'écriture de Saada : un charabia incroyable, qui oblige à relire certaines phrases plusieurs fois pour comprendre ce qu'elles veulent dire (la plupart du temps, rien d'intéressant). Exemple, page 153 : "Est-ce que cela vous demande un effort ou est-ce inné et a conditionné, en plus de l'arbre, le choix de votre profession ? Je ne sais pas si j'en serais capable, moi. Enfin, plus maintenant. La Aurélie d'avant oui, à coup sûr, elle était douée pour ça, l'autre." Et franchement tout le livre est comme ça, quand ne viennent pas s'y ajouter des coquilles et des fautes d'orthographe en plus. L'auteur voudrait bien conférer à son personnage un vrai statut et à son monologue un aspect langage parlé, direct, qui illustrerait sa classe sociale : faute de talent, elle se perd dans une espèce de rythme infâmement mal balancé, d'un manque de fluidité total, qui ajoute une couche de mauvais style à une intrigue qui n'en avait pas besoin. On est proche du nul, avouons-le. 

22 août 2026

La Gradiva (2026) de Marine Atlan

Avant de se remettre dans le bain (eh oui, la rentrée, c'est pour bientôt, non ?), quoi de mieux que d'accompagner des jeunes gens (on n'est pas sérieux quand on a...) en voyage scolaire à Pompéi. Summum des espoirs de toute une année pour nos chers futurs bacheliers ayant dû subir pendant un an le stress infernal, dantesque, de parcours sup, summum de l'année pour tout prof, latiniste ou non, qui aura ainsi la chance de se taper vingt-quatre heures sur vingt-quatre ces chères têtes blondes ou brunes innocentes si respectueuses (au moins, il n'y a pas les parents, ohoh), ou encore summum de l'Art et de l'Histoire (de Pline à Maradona, rien que cela) dans l'univers. On pourrait de façon assez primesautière évoquer en introduction Le Délire et les Rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen de l'ami Sigmund Freud, histoire à la fois de se la jouer hautain (un prof reste un prof) et de rappeler l'histoire de cet homme ayant perdu ses parents et flashant sur une jeune femme (la fameuse Gradiva) représentée sur un bas-relief au Vatican : elle lui rappelle en fait, découvrira-t-on, une femme dont il fut amoureux, notre homme reportant tout son amour sur cette représentation. Désolé pour ce petit détour littéraire mais qui n'est pas, on s'en doute, sans rapport aucun avec l'histoire dudit film.

Un bus, une bande de jeunes bien de notre temps : le dragueur, James, qui profite du voyage en train pour ken, le romantique homo un poil branleur, Toni, qui profite du voyage pour parler à tout va de ses origines italiennes (sa grand-mère, employée chez des aristos, y fit la connaissance de son mari qui mourut précocement lors d'un tremblement de terre ; Toni fantasme grave sur cette légende familiale et possède même la photo des lieux), le petit bourge facho, le type à lunettes intello (Jean-Eudes, tout est dit), la bosseuse un peu coincée, la jeune fille maquillée au millimètre, etc... et bien sûr une prof que l'on sent dès le départ totalement investie (elle révise son Pline au moindre temps calme, j'aurais fait pareil). On connaît la chanson ? Les gamins parfois ingérables, ceux mignons comme tout, les petits plans foireux, les histoires de flirt parfois trop poussées, les disputes, les mini trahisons, les petits instants d'euphorie... Il y a forcément un peu de tout cela dans La Gradiva d'Atlan, comme autant de passages obligés lorsque des profs se coltinent des élèves. On est bienheureusement, les deux pieds dans l'air du temps (un parler djeun's authentique) et, tout en flirtant avec certains portraits typiques de cette jeunesse, jamais non plus dans la caricature grossière. De même, Atlan a le bon goût de ne pas tomber dans la carte postale, nous faisant traverser Naples à toute blinde et sans s'attarder des heures entières sous le soleil plombant et magique de Pompéi (où Marillion vient justement de... oups). Non, ce qui intéresse Atlan (et on y vient enfin), c'est plutôt, de s'attacher au plus près des revirements de l'âme de ces élèves en terminale et, par le biais de Toni, cet élève un peu à côté de ses pompes mais avec un bon fond, de livrer un portrait des plus justes de ce vague-à-l'âme - entre je-m'en-foutisme royal et idéal fantasmagorique touchant. La cinéaste, par petites touches, sans trop forcer les traits, nous fait ainsi découvrir plus en profondeur ce personnage, autant perdu dans ses doutes que dans ses rêves. Sans complexe, le gars Toni suit sa route et même s'il n'est pas toujours des plus assidus, voire des plus malins, on s'attache peu à peu à cette trajectoire de gentil loser. Atlan livre ainsi un vrai portrait de groupe où les interactions entre lycéens ou entre lycéen et prof sont finement traitées tout en mettant en (bas) relief cette figure plus complexe qu'il n'y paraît de Toni, enchanteur et désenchanté. Sous le ciel bleu de Naples, sous ce soleil de feu, se jouent des destins adolescents plus sombres : des ados, eux, bien de leur temps, cernés par les incertitudes et les coups de mou. Bien joli film lumineusement outrenoir (comme dirait l'autre) qui sait osciller malicieusement entre comédie légère et tragédie, histoire de boy's et de girl's band et ceux qui bandent à part. Bonne rentrée, oui !

 

22 août 2026

LIVRE : L'Usine (Kôjô) de Hiroko Oyamada - 2013

Si avec Le Trou Oyamada flirtait avec Carroll, bien difficile ici, en lisant L'Usine de ne pas songer au gars Kafka. Non point que l'auteure japonaise pille indûment les deux auteurs, celle-ci ayant un univers troublant clairement bien à elle. Mais il est évident que dans la trajectoire de ces trois employés perdant quelque peu leur temps au sein de cette immense entreprise, on se retrouve dans la droite lignée du maître incontestable de la folie douce des hommes. Qui n'a pas rêvé de passer ses journées à déchiqueter des papiers dits confidentiels (la déchiqueteuse, quelle belle invention humaine, non ?), de corriger des rapports dont tout le monde se fout ou encore d'être chargé de végétaliser les toits d'une usine à l'aide de mousses alors même qu'on n'a aucune idée de la façon dont on pourrait s'y prendre ? Ce sont ces trois boulots qu'exercent les personnages principaux de cette fable moderne : ils sont payés pour le faire et ils le font sans en voir l'utilité finale. Mais utilité finale y'a-t-il ? Et d'ailleurs, qu'est-ce qu'il est véritablement utile de faire ici-bas, pourrait-on caustiquement ajouter ? Nos trois individus mangent, discutent le bout de gras avec des collègues aussi intéressants qu'un discours écologique de droite, errent le cas échéant dans cette véritable ville où tout, absolument tout, est disponible : on se croirait chez Michelin. Guère passionnant à première vue, me direz-vous. Et pourtant le ton reste badin, des phénomènes étranges, quotidiennement, se déroulent, comme ces cloisons qui poussent en une nuit ou encore cette prolifération de cormorans noirs corbeaux au bord du fleuve. Titillant ainsi constamment notre curiosité. Notre homme, spécialiste des mousses, passe plus de quinze ans à les classer sans faire avancer son projet initial de végétalisation des toits et commence notamment à ses heures perdues à s'intéresser à ces mystérieux oiseaux qui se regroupent en masse : d'où viennent-ils, qu'est-ce qui les distingue des autres, etc... Un suspense hitchcockien indéniable. Il aura également l'opportunité de croiser l'un des deux autres protagonistes... Sur le chemin de la liberté ? Ou nenni. Oyamada nous balade une nouvelle fois dans cette histoire qui est loin, malgré les apparences, d'avoir ni queue ni tête. Aimant les ellipses, se plaisant à jouer des ruptures soudaines dans l’organisation chronologique de son récit (un paragraphe inattendu fait irruption au cœur du déroulé classique de l'histoire - on pourra par la suite lui donner sa place et son importance), sautant d'un personnage principal à l'autre en dévoilant avec parcimonie les relations ténues qui les lient, elle prend un indéniable plaisir à traiter de cette réalité quotidienne molle qui n'est jamais à l'abri de s’imprégner d'un fantastique fantasque. Un excellent recyclage moderne des plus grands à la sauce soja. Bien sûr qu'on aime ce trouble fuyant. 

21 août 2026

Le Dernier Refuge (The Last House) de Louis Leterrier - 2026

Si maintenant on laisse entrer Louis Leterrier dans Shangols, alors c'est la porte ouverte au grand n'importe quoi. N'empêche : un soir d'ennui, j'ai bien voulu jeter un œil à ce thriller qu'on dit captivant. C'était un œil de trop. Sûrement hanté par le confinement, l'auteur, Matthew Robinson, trousse donc une fable sur l'isolement. Soit une famille pavillonnaire américaine typique qui, au sortir d'un orage, ne peut plus sortir de chez elle, les portes et les fenêtres de la maison se trouvant bloquées. Ils s'aperçoivent vite que la catastrophe s'étend à tout le quartier, puis à toute la ville, puis... Au début, on rigole, on s'organise, on fait une détox d'internet, on redécouvre les joies du DVD avec Harrison Ford, on en profite pour jouer à des jeux de société ou réparer la bagnole. mais au bout de 15 jours, et pire au bout de 5 ans, on commence à se mettre sur la gueule, à rationner les boites de sardine et à songer à l'assassinat de son prochain. Bien, une parabole sur la triste condition humaine dès qu'elle est confrontée à l'isolement, un film d'horreur qui fait naître la monstruosité de la cellule familiale, une réflexion sur l'incommunicabilité et l'incapacité de vivre ensemble et avec soi-même en même temps : on prend et on savoure le jusqu'au-boutisme de cette fab...

"Gnéééééé ?", questionne Leterrier, "dou lincommunica machin et la celul de sé mor ?". On avait en effet oublié que le film était signé du plus crétin des cinéastes (un coup d’œil sur sa filmo vous vaudra la perte de cet œil). Sur cette histoire qui aurait pu donner quelque chose, il place donc l'élément qui vient tout gâcher : des monstres. Non, la famille ne se délitera pas ; au contraire : elle sortira plus forte de sa lutte contre les sortes d'aliens visqueux qui les ont enfermés. On a failli oublier qu'on était en Amérique, où ce qu'il y a de plus sacré après Djizeuss c'est la famille. Le film vire vite fait sur les rails usés du fantastique en mousse : la survie s'organise contre l'ennemi commun (l'extérieur, les autres, les étrangers, les terroristes, les ara aliens), resserrant les liens des générations qui ne se comprenaient plus, glorifiant le côté débrouille et bricolage  de l'Américain moyen (qui vous construit un piège à blaireaux ou un attrape-monstre avec trois clous et un élastique), aboutissant à un film d'action bas du front et crétin. Car en plus de perdre complètement les rails de son scénario, le rendant confus. Leterrier se montre incapable de filmer correctement les choses : un montage épileptique, et pas seulement dans les scènes d'action, empêche toute compréhension de l'espace et enlève tout danger aux scènes. Il tente de cacher son incompétence derrière le rythme et le mouvement, mais rien n'y fait. Aucun suspense, aucun malaise, aucun soufre ne viennent de ces images formatées pour le commerce, laides et lisses. Pour se donner quand même bonne conscience, il termine son navet par un discours pseudo-écolo et pseudo-humaniste qui rendrait rêveur Paolo Coelho lui-même : dans la vie, on peut gagner à s'unir et s'écouter, hommes et monstres visqueux, ainsi la vie sera plus belle. Cameron avait tenté le coup avec autrement plus de brio dans Abyss ; ici on reste pantois devant la débilité du propos. 

 

21 août 2026

Toy Story 5 d'Andrew Stanton - 2026

J'imagine qu'on sera tous d'accord pour reconnaître que la série des Toy Story est ce qui s'est fait de plus beau en animation. Même si l'esprit Disney a tendance à phagocyter l'esprit Pixar dans ce 5ème volet, on ne peut qu'avoir notre petit cœur tout ému face au retour de Woody le cow-boy, Buzz le guerrier galactique et Rex le dinosaure. Ils sont une nouvelle fois au cœur d'une histoire trépidante et pleine d'action, qui tourne comme toujours autour des grands thèmes qui ont forgé la série : la peur de vieillir, la hantise de l'abandon, la crainte de ne plus être dans le coup, la nostalgie d'une ère perdue, la méfiance de la modernité. La modernité prend ici le visage de Lilypad, une tablette connectée qui débarque dans l'univers de la petite Bonnie, propriétaire jusqu'ici heureuse des jouets sus-cités. Bouleversement : la môme ne décroche plus de ses jeux vidéo à la con, se crée de fausses amies en réseau, s'abrutit complètement, et délaisse ses chers jouets (aucune mention du fait que maintenant, elle peut lire Shangols). Le danger plane réellement sur notre petite communauté de jouets à l'ancienne, puisque dans tous les foyers la machine remplace le bois et le tissu. On le voit : le cartoon opère cette fois un nouveau virage et pousse d'un cran son message : ce n'est plus un enfant qui vieillit et abandonne ses jouets, c'est toute une génération de mômes qui ne jurent plus que par leur tablette, et les jouets menacés de disparaitre corps et bien. 

Autre nouveauté : le film est cette fois porté par le personnage de la cow-girl Jessie, Woody étant relégué à l’arrière-plan comme une vieille chose démodée (il a même une tonsure) et Buzz rendu très con par son amour pour la belle Jessie. Un virage féministe plutôt bienvenu, car ce personnage, peu développé précédemment, est charmant. Les autres jouets, quant à eux, restent (presque) complètement dans leur carton (il n'y a même plus Mr Patate !), et laissent la place à quelques jouets électroniques déjà ringards parce que très rudimentaires : belle idée aussi, en ce qu'elle annonce aux enfants que leurs chères tablettes sont elles aussi destinées à l'obsolescence. Toutes ces nouveautés n'empêchent aucunement le film d'être très fidèle à son esprit : nostalgie et humour, aventures à fond de train et fines allusions, on est toujours à la fête, et on verse l'inarrêtable larme finale face à la profonde sentimentalité du scénario, qui sait toujours parler de choses graves (et plutôt éprouvées par les adultes, ce me semble) : la perte de l'enfance, la fidélité à ses passions de jeunesse, l'inéluctabilité de la disparition. Face à ces questions, Toy Story 5 répond par des postures qu'on pourra qualifier de réac au pire (c'était mieux avant), d'authentiques au mieux. Certes, ce volet repose sur de vieilles recettes, et ne renouvelle pas beaucoup les règles du jeu ; mais il est suffisamment plein de trouvailles (l'armée de Buzz L'Eclair, les jeux électroniques poilants) et suffisamment ébouriffant au niveau technique (les couleurs, l'animation, les voix, le rythme de montage) pour qu'on le range sans qu'il démérite aux côtés des autres opus. Une petite merveille, comme d'hab, bouleversante et drôle. (Gols 08/07/26)

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Oui, on a tellement pris l'habitude de ces personnages, en plastique ou en chiffe molle, aux traits plus humains que les adultes, de ces courses échevelées, de ce discours "les enfants doivent avant tout travailler leur imagination en inventant des histoires avec leur multiples petites babioles" qu'on finit par avoir sans doute un peu plus de mal, à chaque fois, à être surpris. L'opus 4 m'avait laissé un peu dubitatif, le 5 me laisse juste satisfait (mais loin d'être aussi transporté que lors de la fin terrible du troisième...). Ça y est, les petits comme les plus grands sont tombés dans la nasse, dans la gabegie des cristaux liquides, on peut dorénavant cambrioler une baraque sans se faire voir par ses propres occupants, tous hypnotisés qu'ils sont par leur écran personnel (les huit mille Buzz qui traversent de part en part une baraque passeront ainsi crème). Un souci ? Oui, les gamins ne savent plus jouer ensemble, se raconter des histoires issues de leur imaginaire infini, créer du même coup de vrais liens, de véritables affinités. Pis, ils ne sont dorénavant plus à l'abri, dès tout jeunes, des problèmes des ados et des adultes : le harcèlement, la moquerie, les réseaux permettant à nos petites têtes blondes innocentes de se moquer dès sept ans comme des enflures d'une personne exclue de leur petite coterie. Cruel. Alors voilà, que faire ? Notre héroïne n'a pas de petits amis, et son prénom c'est Bonnie. Heureusement, les jouets vont faire preuve d'une immense solidarité, du maladroit Buzz (et son armée de bras ailés) à un petit jeu électronique foutraque pour apprendre à faire caca (...) pour permettre à Bonnie de trouver son ou sa Clyde. En route pour l'aventure... Gols évoquait l'influence Disney, elle est évidente dans cette façon de vouloir prôner une sorte de "retour à la nature", aux animaux sauvages (chevaux ou cochons en particulier), la chose culminant lors d'un hommage très appuyé (et non pas exempt pour autant de causticité) à Bambi (qui vient de vivre, soit dit en passant, un putain d'été - vivement le retour des chasseurs, j'ai presque envie de dire). Alors oui, bon, malgré ce soin indéniable porté aux dessins, aux personnages, au rythme, on a un peu de mal à tomber vraiment raide dingue de cette chose, tant la recette semble parfois un peu ronronner : le retour à notre âme pure, l'abandon des jouets, mouais... Tout cela paraît en effet un peu has been à une époque où des hommes abandonnent même leur compagne en randonnée (le fameux "divorce alpin").... faut dire aussi qu'elle était lente, feignasse de Germaine... rhôôooo ! Mais on est jamais content : on passe un bon moment familial jusqu'au fin fond du générique de fin. L'opus 6 sera-t-il malgré tout plus pimenté ? Genre Sex Toy Story Six ? Allez, on se calme et on boit frais. (Shang 21/08/26)

 

20 août 2026

LIVRE : 7 Années de Bonheur (Seven Good Years) d'Etgar Keret - 2013

Saurai-je transmettre la joie totale de lire, à intervalles réguliers, les textes d'Etgar Keret ? Ses nouvelles sont les plus incisives, les plus imaginatives, les plus drôles, les plus insolentes du monde, et je suis à chaque fois scié à la base par la fluidité de son écriture et l'intelligence feutrée de son propos. Auteur israélien d'aujourd'hui, ayant donc connu durant toute son existence la guerre, les bombes et le malheur, il transforme la misère (et celle de son peuple, décimé dans les camps nazis) en petites bulles de bonheur, d'humour, de mélancolie, transcendant le désespoir, qui suinte derrière la façade de cette littérature légère en apparence, appel émouvant à la vie par-delà l'horreur. Il met ici son génie de la forme courte au service d'une sorte de journal intime, narrant sept années ordinaire de sa vie d'écrivain à Tel-Aviv. 7 Années de Bonheur est une succession de mini-tranches de vie, anecdotes drolatiques ou pathétiques, de l'ordinaire de la vie de Keret. Comme le gars est imparable pour relever l'absurdité d'une situation, comme son imagination est plus que jamais infinie, comme il a bien ancré le sens de l'auto-dérision et du portrait ironique, ce récit se transforme en petits récits très drôles, aussi anecdotiques qu'emblématiques d'une situation géopolitique intenable. Qu'il raconte un escapade hilarante et consternante à Euro-Disney, des conversations idiotes avec des chauffeurs de taxi, une journée de Kippour apaisée, une séance de dédicaces, un voyage en Europe ou une histoire de famille, il parvient toujours, avec son style minimaliste et son air de ne pas y toucher, à rendre le monde vivable. La violence du monde est là, la guerre, l'antisémitisme, le racisme, la mondialisation, la vulgarité des gens et des choses, mais Keret sait toujours relever dans le marasme le détail qui va nous faire rigoler, désamorcer un conflit, faire oublier une dispute, effacer l'explosion des bombes. Cet humour constant ne passe jamais pour du cynisme, tant la tendresse de Keret pour ses frères humains transparait dans chacun des textes dans chacun des personnages ; et il n'efface jamais la profonde mélancolie qui ressurgit à intervalles réguliers dans ces textes, qui parlent aussi de deuil, de maladie, de mort, de temps qui passe. Un tout petit livre, traitant de toutes petites choses dans une écriture toute petite : un petit chef-d’œuvre de dérision, qui en dit bien plus long que la plupart des longs essais austères sur Israël.

19 août 2026

LIVRE : L'Inconnue du Quai de Javel de Philippe Jaenada - 2026

Philippe Jaenada écrit toujours le même livre : une enquête très fouillée sur une affaire irrésolue qui date de 70 ans. Et on a peu ou prou à peu près toujours les mêmes émotions, les mêmes pensées en les lisant : dans les 100 premières pages, on se dit que c'est le bouquin de trop, que son système s'épuise, qu'il faudrait qu'il passe à autre chose ; et dans les 400 qui restent, on s'engouffre bouche bée dans la spirale d'une mystérieuse affaire, qu'il sait comme personne raconter tout en restant passionnant, émouvant et drôle. L'Inconnue du Quai de Javel est dans ce cas : il rouvre le dossier d'une jeune femme retrouvée morte assassinée en plein Paris en 1949, affaire jamais résolue malgré les efforts remarquables de l'inspecteur de service. Louise Cansot, mannequin pour les peintres de l'époque, jeune fille de son temps adepte du vin blanc, a eu la triste et courte vie d'une fille pas gâtée, souvent miséreuse, victime d'hommes pas très glorieux, contrainte à des boulots sans grâce (ça va de figurante pour le cinéma à danseuse dans les cabarets minables, voire à quelques monnayages de son corps) pour arriver à survivre et à nourrir une fille qu'elle ne peut pas élever ; vie pathétique qui s'acheva donc sur ce quai, le meurtre la renvoyant sans rémission à l'anonymat et à l'oubli. Sauf que voilà Jaenada, son esprit retors, ses romans de Simenon, sa folie douce et son obsession pour les affaires oubliées. En un livre, il ressuscite avec brio et beaucoup d'émotion cette pauvre Louise, lui rendant vie en retraçant son destin, en menant l'enquête sur sa disparition, et surtout en restituant avec amour, façon Modiano, cette période d'après-guerre à Paris. 

 

L'accumulation des faits, la somme effarante de recherches, de recoupements, d'hypothèses, la précision des biographies, laissent pantois. L'enquête menée par l'auteur pourrait faire rougir n'importe quel commissaire, tant la littérature lui permet de laisser libre cours à toutes les suppositions, tant le temps long qu'elle permet l'autorise à aller fouiller très loin dans les détails. Aussi bien dans la narration de ces vies qui conduisent au drame, dans l'obsession qu'il met à restituer la vérité et rien qu'elle que dans l'humanité qu'il met dans ses portraits, Jaenada est un enquêteur remarquable, en empathie avec ses personnages tout en restant du côté des faits. Ce qui pourrait être un procès-verbal froid, sans style, fonctionnel, passe comme un souffle, tant il sait comme personne instiller du style, de la personnalité à son laborieux travail d'archiviste. Il s'aide pour cela de son goût ancien pour l'autofiction : il ne se fait jamais oublier derrière son enquête, et les notations sur les hôtels dans lesquels il couche, sur les verres de whisky qu'il s'envoie, sur le temps qu'il fait ou sur ses mille petits défauts de vieux garçon, amènent une drôlerie à cette sordide histoire qui fait clairement du bien. Il choisit également un axe assez original pour cette nouvelle affaire : enquêter sous l'influence de Maigret, dont il relit toutes les aventures en même temps qu'il investigue. Ce patronage apporte également une touche de nostalgie qui humanise son récit. Pas étonnant donc qu'on se retrouve au bout de ce gros bouquin tout ému, plus encore que satisfait de la conclusion (valable) qu'il trouve à son enquête : son livre est l’œuvre d'un humaniste avant d'être celle d'un fan de polars. C'est un tombeau érigé à Louise Cansot, inconnue morte sans bruit une nuit, que Jaenada a refusé d'oublier, à laquelle il rend vie pendant quelques centaines de pages et de laquelle on se sent étonnamment proche au bout de ce récit. Et on se dit qu'on s'est une nouvelle fois fait avoir par le sens de la narration, l'humour, la science du cliffhanger et le talent de Jaenada, dont on lira le prochain en se disant qu'il écrit toujours le même livre.

19 août 2026

LIVRE : Le Pays de l'Eté de Pierre Adrian - 2026

"Avec elle je perdais un monde entier".

 

Vous redoutez déjà nerveusement la fin des vacances ? Rien de mieux que de s'attaquer à ce sympathique opuscule breton de l'ami Adrian pour goûter en avance la douçâtre nostalgie que vous n'allez point tarder à ressentir. Une maison familiale, du côté de Brest, un grand-mère qui décède, une maison qui malgré des décennies de souvenirs va changer de main, et c'est parti pour que notre auteur revienne sur tous ces étés partagés puis sur cet avenir sombre qui s'annonce. Adrian ne révolutionne pas le genre du "lieu qui renferme toute une vie, toute une tradition familiale, toute une histoire intime" mais parvient en quelques chapitres, en quelques paragraphes, à nous faire part de la valeur irremplaçable du lieu, ce carrefour incontournable des vacances sur plusieurs générations. Il évoque forcément toutes les sensations, de son enfance à l'âge adulte, qui seront à jamais attachées à l'endroit, tout en montrant, dès que vente il y eut, la décadence qui s'en suivit : une rénovation dans les règles de l'art certes (mais qui oblitère tout ce qui faisait le charme bancal des lieux), des locations qui s'enchaînent auprès de locataires de moins en moins responsables, des fêtes qui dégénèrent, jusqu'au drame. Chroniques d'une mort de maison annoncée qui permet de réanimer à la fois toutes les petites histoires vécues par les membres disparates de la famille et d'évoquer tous les petits secrets spécifiques des lieux. C'est tout le parfum d'une enfance, d'une vie qu'il tente de réanimer, sans forfanterie, sans véritable originalité non plus, c'est tout le regret d'un lieu "collectivement" abandonné (personne ne chercha jamais vraiment, après la mort de l'ancêtre, à tout faire pour préserver cet héritage dans le giron familial), d'un lieu livré aux "autres" (forcément irrespectueux envers celui-ci car privé dorénavant de son âme) qu'il essaie d'exprimer. Le récit peut paraître en lui-même parfois assez anecdotique, mais on ne peut contester cette envie de décrire avec sincérité et émotion les racines, l'univers particulier que pouvait représenter cette simple villégiature saisonnière pour tout un arbre généalogique. Adrian évite tout romanesque exacerbé pour dépeindre simplement les lieux et lui rendre avec une merveilleuse simplicité son aura magique. Ce n'est peut-être pas grand-chose d'un point de vue littéraire, mais cela garde une vraie grandeur d'un point de vue "topo(ï)graphique" minimaliste. La triste fin d'un temps que tente de ranimer joyeusement l'écriture.

19 août 2026

Le Tramway fantôme (dans "Fantômas") de Claude Chabrol - 1980

Chabrol n'a réalisé que deux épisodes de ce feuilleton, le premier et le dernier, ce qui m'évite d'avoir à me taper toute la série, intégrale oblige. On retrouve donc, après des péripéties filmées par Juan Luis Buñuel et que je vous laisse découvrir, le commissaire Juve, toujours obsédé par son ennemi mortel, Fantômas. Oubliez les pitreries de De Funès et Jean Marais : on est dans le sombre, dans les atmosphères mortifères du roman d'origine, densifiées par la photo marronnasse de Jean Rabier et le rythme bourbeux de la narration. Fantômas (Helmut Berger, la tête ailleurs) est un être réellement malfaisant, prêt dans cet épisode à défenestrer une femme simplement pour obtenir le diamant qu'elle possède. Une mort brutale qui, dès le début du film, marque des points, d'autant que Chabrol la filme dans toute son horreur, avec ce corps fragile qui chute et ce cri reproduit plusieurs fois. Voilà qui donne un ton macabre à un épisode qui, au final, cultive également une distance par rapport au polar classique, une tendance à la farce et à la blague qui vient en rompre l'aspect sombre. Face à ce Fantômas méphitique, le commissaire Juve (Jacques Dufilho, assez drôle) et son aide le journaliste Fandor (Pierre Malet) ne sont pas avares en déguisements, entourloupes et pièges de renard pour piéger notre homme. Il est question aussi dans cet épisode d'un roi d'opérette qu'on dirait issu d'un vieux Tintin, c'est dire le sérieux de l'entreprise. On note que Chabrol tente de revenir à la source, cette mode des feuilletons qui fleurissaient du temps des premiers Feuillade, et retrouve quelque charme de cette époque. Gentiment désuet, mélangeant habilement suspense, macabre et comédie, fort en personnages rigolos, Le Tramway Fantôme est une réussite de ce point de vue-là, un objet de cinéphile presque expérimental dans sa forme. Dans le fond, on retrouve le Chabrol pourfendeur de la bonne société bourgeoise, qu'il regarde avec la fameuse ironie mordante qui ne le quitte jamais à cette époque. Faute de moyens convenables (à la technique notamment) et enfermé dans une distribution internationale qui donne une post-production assez dégueulasse, la série échoue à être le grand spectacle attendu ; mais elle n'en reste pas moins, si j'en crois les deux épisodes que j'ai vus en tout cas, tout à fait recommandable. 

Fébriles de Chabrol : l'intégrale

18 août 2026

Soudain (2026) de Ryūsuke Hamaguchi

Peut-on franchement donner une véritable cinégénie à un livre de correspondances entre une anthropologue et une philosophe qui évoqueraient entre elles les problème de dégradation soudaine de l'état de santé ? On aurait envie, avec un petit haussement d'épaule hautain et un petit rire grinçant, de répondre bien sûr que non. C'est la gageure à laquelle pourtant s'attaque Hamaguchi avec ses deux formidables actrices (Virginie Effira et Tao Okamoto, inconue de nos services) sur une durée de plus trois heures. Il tend le bâton pour, et pourtant, ça fonctionne miraculeusement. Deux actrices très complices, en état de grâce, des dialogues plus solides que les poignets de Macron au volant de son scooter des mers et Hamaguchi de réussir l'exploit de nous passionner pour un film qui se déroule en grande partie dans un Ehpad - et qui évoque également, au passage, la condition des déficients mentaux dans une pièce de théâtre des plus austères ou encore le cancer en phase terminale (youpi)... Ce n'est plus un miracle, c'est du génie, de la vraie cinégénie.

Quand certains cinéastes évoquent le thème de la compassion au bulldozer (je lis directement dans ton esprit, je te parle de toi, tu m'écoutes ! Ouah !!!), Hamaguchi prend tout le temps pour nous montrer deux êtres qui se rencontrent presque au hasard et qui vont, l'une pour l'autre, le temps de quelques heures, quelques jours, quelques semaines, se parler et s'écouter (les êtres qui ne parlent que d'eux-mêmes sans jamais prêter une oreille à leur vis-à-vis, ne pourront pas comprendre, passeront forcément à côté). Mon dieu, mais de quoi parlent-elles ? De ce que l'on peut justement simplement apporter aux autres, avec un peu d'attention, avec un peu d'affection, quelques paroles sages, quelques gestes doux, en ne présumant en rien de la sénilité des personnes âgées ou de la débilité des déficients, en faisant montre, oui, disait-on, de pure compassion. Hamaguchi ne cherche aucun raccourci, prend le temps d'user au besoin d'un tableau blanc, évoque même le cas échéant les limites du tout-puissant capitalisme (le besoin de prendre conscience du problème et de s'y adapter plutôt que de le combattre inutilement... waoou) et tout ce qui, théoriquement, pourrait se révéler, à l'usage, diaboliquement plombant semble ici aussi fluide qu'une simple petite tape amicale d'un quidam sur votre avant-bras. Ne baissons jamais les bras, tendons-les plutôt en direction de notre prochain. Il en fallait du courage pour s'attaquer à un film aussi verbeux, il en fallait du talent pour nous le rendre si limpide et bourré d'émotion (l'association des deux actrices, pleine d'humilité et de sobriété - et justement récompensée ensemble à Cannes -, fait franchement merveille). On ressort de cette incroyable salle du Rex de Brive-la-Gaillarde (oui, j'ai fait une tournée des salles mythiques cet été...) sous une canicule plombante infernale mais avec dans la tête une incroyable foi renouvelée en l'humanité et en l'art du cinéma. Soudain, on se sent comme plus léger, frais comme un gardon. Une expérience non point exigeante (enfin sans doute un peu pour les HPI) mais purement libératrice, d'un bel et pur optimisme. Trop rare pour s'en priver par les temps qui courent.

 

18 août 2026

Jeunesse : Retour au pays (Qing chun gui) de Wang Bing - 2025

Troisième et dernier volet de la trilogie de Bing sur le triste sort de la jeunesse contemporaine laborieuse dans la Chine marchande d'aujourd'hui. 1- asservissement, 2- tentatives de rébellion, 3- évasion, pourrait-on dire pour résumer cette fresque assez monumentale, dont cet ultime opus ne fait que 2h30 (petits bras). Cet épisode nous emmène en effet dans sa plus grande partie à la campagne, puisque les ouvriers ont enfin droit à quelque congé dans leurs familles, la plupart du temps exilées à des dizaines d'heures de route dans le trou du cul de la misère rurale. Tu parles de congés. Sitôt arrivés, nos jeunes gens sont sommés de donner un coup de main, d'apprendre à cuisiner, d'aller récupérer des dettes chez le voisin, d'endurer les reproches parentaux sur l'argent ramené de la ville, le tout après s'être fadés des voyages qui ressemblent à des odyssées. Autrement dit : ce film opère le passage d'un enfer à un autre, et on ne trouvera guère plus de joie dans cette partie que dans les autres, malgré le nombre de festivités à priori joyeuses qui s'y déroulent (réveillon, mariage, fêtes de village...)

Bing lui-même est de plus en plus présent dans le filmage, dans la mise en scène : cette fois, il se fait même volontiers confident, ou au pire invité dans ces familles misérables qui l'invitent à entrer, à partager le repas, etc. Si on pense, dans la première demi-heure, qu'on est toujours dans la même configuration (les ateliers de couture, les travailleurs interchangeables), le film s'ouvre vite vers d'autres horizons, et d'autres façons de filmer. En voyageant, en se déplaçant d'un univers enfermé, sclérosé, sale, étriqué à un univers ouvert (les magnifiques paysages du Yunnan), la caméra de Bing se fait plus libérée : longs travelling depuis l'intérieur d'une voiture pour filmer le dangereux périple sur les petites routes enneigées, usage du hors-cadre vraiment habile, improvisation au gré des petits événements qui jalonnent la vie de ces gens. Résultat : le cadreur cavale plus que jamais derrière ses protagonistes, on entend carrément sa respiration essoufflée, mais la mise en scène est encore plus fascinante qu'auparavant.  Cette soudaine libération de la caméra ne veut pas dire que le film trouve un quelconque apaisement : tout, dans ce film, montre que ces jeunes gens, quand ils ne sont pas sous l'emprise d'un patron qui les exploite, le sont sous celle d'une famille qui empêche toute joie, d'une misère sociale dont ils ne pourront jamais s'extraire. Plan terrible que celui de ces deux jeunes mariés, après la fête, prostrés sur leur lit sans arriver à communiquer, chacun dans son monde. Les rapports sociaux sont si fermés, si encadrés, que même les sentiments purs (l'amour, la joie, la camaraderie, encore que cette dernière soit peut-être la seule à avoir droit de citer) sont impossibles. On a du mal pour eux de les voir s'épouser sans joie, faire péter des feux d'artifice avec ce visage impavide, danser de façon aussi mécanique (la petit fille qui fait une sorte de chorégraphie robotisée, effrayante). 

Pourtant, pourtant, de retour pour son épilogue dans les usines de confection, Bing montre que la vie, quand même, continue, qu'on continue à se draguer, à se vanner, à partager de minuscules moments de joie. On peut trouver une certaine résilience dans ces derniers plans, ou un fatalisme désolant : les ouvriers sont renvoyés à l'usine, quoi qu’il se passe, et sont broyés par la machine capitaliste. En tout cas, ce splendide film de 10 heures aura constitué un bel hommage à ces travailleurs sacrifiés, leur aura donné, le temps de la projection, de la visibilité, une voix, un espoir d'exister autrement que comme chair à canon. C'est peut-être le but profond de Jeunesse, par-delà le portrait d'un monde rongé par le profit : faire voir pendant quelques heures des gens qu'on ne voit pas, leur donner une légitimité, une présence. 

18 août 2026

LIVRE : Fantaisies guérillères de Guillaume Lebrun - 2022

Il a évolué, Guillaume Lebrun, depuis ses beaux premiers romans rancuniers et coléreux. C'est le moins qu'on puisse dire. Le voilà qui nous revient après des années de silence par une porte dérobée que personne n'avait pensé à fermer : celle du roman historique. Mais attention : le bougre étant qui il est, ne vous attendez pas à un roman historique documenté au taquet, irréprochable dans tous ses détails, qui vous décryptent toute une époque documents à l'appui. Lebrun ne mange pas de ce pain-là, son côté punk qu'il a gardé intact l'en empêche. On le retrouve donc auteur du roman le plus déjanté de la rentrée, un truc improbable à faire s'évanouir les lectrices de Christian Jacq et de Maurice Druon. Une vie de Jeanne d'Arc, certes, mais tellement passée et repassée et laminée par la contemporanéité qu'elle en ressort comme nettoyée de toute sa légende. Sous la plume ironique de Lebrun, Jehanne n'est pas la sainte guerrière oyant des voix, guidée par notre Seigneur, boutant les Anglais guidée par sa sainte mission et finissant dans les flammes ordonnées par le juge Cochon. Non, elle est en fait une souillon cradasse choisie parmi une douzaine d'autres par Yolande d'Aragon (vous pouvez l'appeler YO) pour intégrer une sorte de Star Academy de la chevalerie, avec au programme, éducation artistique, philosophique, féministe, et maniement de la hallebarde et de l'épée ; avec comme but de découvrir parmi ces prétendantes celle qui sera l’Élue, boutera effectivement l'ennemi grite-breton hors des frontières, et fera rougir de honte la famille royale. On écrira la légende plus tard.

 

Dans une langue ahurissante, mélange de style médiéval, d'ancien français, de saillies anglophiles et de bons mots typiquement contemporains, Lebrun tricote sa légende à lui. Le résultat est formidable, par ce travail foisonnant sur l'écriture, par l'humour irrésistible qui s'en dégage, par la force de ce mélange incongru entre tradition française la plus pure et impulsions "rap". Difficile de décrire la jungle dans laquelle on entre en attaquant ce bouquin rempli jusqu'au bord (peut-être un peu trop, allez : Lebrun manque de nuance, de réserve ; mais c'est aussi pour ça qu'on l'aime). On y croise tous les ingrédients de la fable ancienne, les monstres, les rois, les récits de bataille épiques, les amours plus ou moins pudiques, les manœuvres politiques fourbes, les grands rois et les cousins jaloux. Il y a du merveilleux, du gore, du sexuel et du mystique. Pourtant Fantaisies guérillères est un obus très contemporain, qui cache sous sa farce énorme et son style éblouissant des thématiques très actuelles : le féminisme surtout, les femmes devenant des guerrières capables de défaire des armées d'hommes, et qui plus est érudites et savantes ; mais aussi le complotisme, la réécriture de l'Histoire, la propagande, la famille, l'éducation. Oui, il y a tout ça dans ce roman, mais tout passe par un récit fort en événements, très dynamique, constamment drôle et original. Un OVNI, pas de doute.  (Gols - 13/09/22)

 

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Avant de devenir l'égérie d'un putassier et opportuniste rassemblement national, Jehanne d'Arc ne fut point un exemple de pureté que l'on glorifie, oh que non, loin de là. Par l'intermédiaire de la torve Yolande d'Anjou (véritable personnage historique chez les Valois), Guillaume Lebrun va nous décrire par le menu ce que fut l'éducation véritable de la Jehanne (elles étaient quinze au départ), troussant un roman qui trempe jusqu'au cou dans l'ancien françois. Car oui, pour revenir à la source de la source, quoi de plus évident que de se servir, comme le fit par exemple également une certaine Minard, de ce langage à l'expression fleurie et au vocabulaire des plus expressifs. C'est donc avec moult figures de style et une grammaire très ampoulée, que l'on plonge dans ce récit "historique" qui dérive vite vers la fiction la plus délirante. Lebrun, aussi féru de références d'époque que d'anachronismes grotesques (les héros peuvent notamment très bien chanter du Queen) nous sert cette petite chose décadente qui ne se prend pas franchement au sérieux. Ces quinze Jehanne qui vont progressivement chuter au cours de leur formation, en étant notamment victimes pour certaines de l'Inquisition, ne se retrouveront au final que quatre, trois faisant corps autour de l’Élue. Une élue guère vertueuse, c'est le moins qu'on puisse dire, mais rompue à l'art du combat. Sa mission, bouter les Anglais d'Orléans mais également livrer une féroce bastaille contre les forces du Mal. C'est grandiloquent, sanglant, mais aussi malheureusement un peu lassant au bout du compte, comme si la farce guérillère prenait beaucoup trop le pas sur l'atmosphère moyenâgeuse de cette sombre histoire. On picore la chose en goûtant en passant, avec modération, aux efforts de forme vintage mais sans véritablement se laisser prendre par le souffle romanesque de cette Jehanne totalement illuminée. Une vision canularo-historique d'un Guillaume Lebrun qui ne manque point d'imagination mais on pourra aisément lui préférer les exploits plus héroïques d'un Félix (Lebrun) transcendé littéralement par la foudre...   (Shang - 18/08/26)

18 août 2026

Gas-oil de Gilles Grangier - 1955

Gilles Grangier est un  des plus mauvais cinéastes de l'après-guerre, mais quand il s'acoquine avec Michel Audiard pour les dialogues et avec le Jean Gabin sans grâce des années 50, on peut s'attendre à tomber dans le franc cauchemar. Ça se vérifie avec Gas-oil, petite merdouille dénuée de tout intérêt (si ce n'est une vague et peu glorieuse nostalgie d'un temps qui n'a certainement pas existé). Le scénario est plus qu'erratique : pendant franchement 1h10, on ne voir rien se dessiner dans ce portrait hyper-pantouflard d'un routier auvergnat tranquille. Il y a bien au départ, un braquage de convoi opéré par les gangsters de service, mais il faut ronger son frein pour en attendre ses conséquences sur la paisible existence de Jean, camionneur qui passe plus de temps à caresser son engin tout neuf et à faire la sieste au bord des chemins ruraux qu'à faire montre un quelconque suspense. Les deux axes (le braquage et Jean Gabin) ne finiront par se rencontrer qu'au cours d'une improbable et poussive scène de poursuite sur la fin, qui aura au moins le mérite de nous montrer un état de la France profonde dans les années 50 (seule occurrence à ma connaissance de mon cher village de Pérignat-lès-Sarliève dans un film - voir photo). En attendant ce palpitant dénouement, On doit endurer une longue, très longue chronique de l'ordinaire d'un brave type (bon assez phallocrate et bas-du-front, mais disons que c'est l'époque) qui sillonne les routes de France, qui réserve la viande chez le boucher du coin, qui s'engueule gentiment avec les garagistes, qui rôde son camion, qui voit sa maîtresse (Jeanne Moreau, qui semble jouer dans un autre film). Pa-ssio-nnant. 

C'était mieux avant. C'est ce que semblent penser Gabin (mauvais et paresseux) et ses potes représentant de la France qui se lève tôt, des vraies valeurs de bon sens et du jambon Herta. Et Grangier et Audiard avec eux, qui tricotent un film manichéen, idiot, à la gloire de ces artisans de l'ancien temps. On frémit devant ce roman national, surtout mis en scène avec cette absence de rythme effarante : le gars peut filmer pendant 5 bonnes minutes Gabin qui porte une lampe (...) ou qui regarde une andouillette (...), et enfonce son film dans une sorte d'hébétude sans nerf, sans narration, sans charme. A moins de regarder Gas-oil comme un film expérimental, contemplatif, métaphysique, sur la campagne française, ou comme un film de propagande sur l'émouvante solidarité entre routiers quand il s'agit de péter la gueule à Roger Hanin, on ne peut que s'emmerder comme un dimanche pluvieux à Pérignat-lès-Sarliève face à ce navet mal écrit (les dialogues d'Audiard n'ont même pas la politesse d'aligner les bons mots, comme ce sera le cas plus tard), pas filmé et joué au plus rapide.

 

17 août 2026

Backrooms de Kane Parsons - 2026

La mue du cinéma d'horreur actuelle se confirme avec l'arrivée tonitruante de ce jeunot, Kane Parsons, 20 ans, dans le game : son Backrooms est singulier, culotté, zarbi, en un mot très réussi. Parce que, oui c'est un film d'horreur, mais sans horreur ou presque. Plutôt que de nous faire sursauter et courir au distributeur de pop-corns, le gars préfère faire monter patiemment son ambiance, jouer sur le vide, l'épure, l'immobilité, et par là nous mettre les miquettes bien mieux que les autres. Le film repose sur un concept déjà connu (pas par moi, j'avoue) : il existerait sous notre monde, un  monde parallèle, ni tout à fait autre ni tout à fait le même, empilage de pièces vides à la géographie vrillée, possiblement habité de créatures horribles, en l'occurrence les projections de nos propres souvenirs, mais métamorphosés par le temps. Un monde créé par notre subconscient, qui aurait accumulé des strates de temps et de lieux, de psychoses et de traumas, pour devenir concret. C'est l'expérience que va vivre Clark (Chiwetel Ejiofor, remarquable) : il découvre, caché derrière les murs du sous-sol du magasin de meubles minables où il travaille, ce labyrinthe tordu. Son erreur va être de vouloir explorer ces pièces, où les meubles sont disposés en dépit de la logique, où les portes sont au plafond, où on peut tout à coup trouver une mouette morte, et où d'un coin de couloir peuvent surgir maintes monstruosités ; et d'entrainer avec lui ses employés et sa psy.

La maîtrise de la mise en scène éclate aux yeux dès le départ. Pour filmer cet endroit à l'étrange inquiétude, Parsons utilise soit la caméra subjective, augmentant réellement la peur de voir surgir "en direct" on ne sait quelle créature, soit la place du "témoin accompagnant", toujours à quelques centimètres du protagoniste, tellement neutre et objective qu'elle en devient elle-même effrayante. Même si ces effets sont rompus par quelques erreurs de mise en scène (la caméra est parfois posée de l'autre côté d'une trappe que le protagoniste ouvre, saccageant le point de vue), ils donnent un côté Shining à l'ensemble, par la souplesse des mouvements de caméra, qui devient le personnage principal du film. Rien n'est vraiment effrayant là-dedans, sauf l'attente. Et quand Parsons lâche les chiens, son imagination est tout aussi weird que dans sa conception des lieux vides : des monstres qu'on ne peut qualifier que de zarbis, une créature principale très grand-guignolesque, des situations qu'on croirait directement issues d'un cauchemar. Parsons réussit parfaitement à rendre son concept de strates de souvenirs concret : le monde qu'il crée semble effectivement échappé d'un mauvais rêve, un peu comique, un peu effrayant, sans logique propre mais pourtant pertinent.

Aidé par des acteurs vraiment parfaits (Renate Reinsve, complètement inattendue à cet endroit-là, et qui amène son réalisme dans l'univers de la peur ; résultat : enfin une comédienne qui exprime la terreur avec véracité), le film déploie son univers très personnel avec maestria, et rend crédible, avec trois fois rien,  sa théorie un peu fumeuse : l'horreur vient de nous-mêmes, de la projection qu'on fait sur les choses. Il lui suffit pour ça d'une chaise renversée, de quelques murs blancs, d'un ou deux effets sonores, et d'une bonne dose d'imagination. Une belle réussite, définitivement. (Gols 26/06/26)

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En effet, voilà un film d'horreur qui, tout en faisant planer un certain suspense horrifique (peu de jump scares, mais suffisamment pour constamment redouter le pire), nous plonge dans un univers pour le moins troublant ; on avait pris l'habitude de percevoir le subconscient hanté d'une personne mais pas celui d'un lieu... lui-même hanté par l'esprit des êtres qui y ont vécu. Parsons, tout en nous laissant constamment sur la tangente d'une certaine logique, ne cherche pas, gloire à lui, à tout nous expliquer, mais à nous mettre constamment sur la corde raide, laissant l'ouverture à une foultitude de possibilités. Peut-on bouffer un monstre ? Oui, sous forme de mousse blanche parfaitement comestible. D'autres questions ? On ne sait du coup jamais vraiment à quoi s'attendre, du plus inquiétant (cette putain de mouette déclavetée) au plus grotesque (ce pirate des Caraïbes en version gonflable) au plus glauque (lâche ce couteau, s'il te plaît). Ce que l'on tient, au moins, pour certain, c'est que la mémoire de ces murs fout diablement les chocottes et que rarement lieu aura paru si "habité", si dérangeant, si lugubre ; le moindre coin d'ombre, le moindre interstice, le moindre recoin, le moindre passage, le moindre renfoncement semble "porteur" non pas d'une structure, mais d'un souvenir, d'une sombre inquiétude. On achève la chose en ayant sûrement point résolu tous les secrets que ces murs ont conservé sur ses propres habitants mais en regardant désormais différemment ces mêmes murs lisses, jaunes ou blancs, qui nous entourent, sachant pertinemment que ces fumiers gardent pour l'heure monstrueusement bien la face... Jusqu'à ce jour fatidique on l'on passera à notre tour à travers... Back to back-rooms. Succès amplement mérité, dit-il à cour(t) d'idée. (Shang 17/08/26)

 

15 août 2026

LIVRE : Thérèse Raquin d'Emile Zola - 1867

Vous en voulez, du réalisme, du caniveau, du sordide, du concret, du détail horrible ? En voilà, nom de d'là ! Archétype de la "manière Zola", Thérèse Raquin va flirter dans le plus nauséabond, dans la crasse des impasses sordides et de l'âme humaine, nous présentant une tragédie moderne de la plus belle eau saumâtre. Victimes d'une société bien-pensante qui les écrase et qui les mène tout droit aux enfers, Thérèse et Laurent, les deux amants assassins du livre, sont-ils réellement coupables des extrémités dans lesquelles ils tombent ? Oui, selon l'opinion publique, selon Dieu, selon le regard superficiel du lecteur ; mais non, si l'on suit le parcours désolant de cette pauvre jeune femme mariée malgré elle à un garçon sans charme, enfermée dans une sombre mercerie sans jour dans cette impasse parisienne, coincée entre une belle-mère trop présente et un mari fade, condamnée à une vie monotone et fausse. Pour s'en sortir, Thérèse n'entrevoit comme solution que l'assassinat de son mari, aidée par son amant Laurent, épais garçon épris d'érotisme, de confort bourgeois et de flemme. Ils passeront bien à l'acte, mais ce sera le début de l'enfer dans l'âme de ces deux damnés, qui vont peu à peu se déchirer dans la culpabilité, la terreur d'avoir tué, le remords, le désamour. Une histoire de sexe et de mort, qui ne peut de ce fait que finir dans la tragédie. Il faut que l'Homme paie pour ses crimes, et les deux criminels paieront le prix fort, dont le moindre sera sûrement de se rendre compte qu'ils ont tué pour rien, que leur meurtre n'aura rien arrangé et surtout pas leur passion. 

 

Avec un sadisme total, Zola plonge ces deux amants dans le pire de la vie. Depuis le départ, assez ironique, où il décrit la trivialité de ces deux destins misérables, il prend un plaisir malin à opposer à ses deux "héros", à ces deux idiots, toutes les avanies qu'il peut. Sa vision de la vie est un cauchemar : qu'on soit d'un côté ou de l'autre de la barrière du crime, l'existence est une chienne, une suite d'actes sans sens, une succession d'actions uniquement guidés par les conventions, de pathétiques moments sans charme nous menant tranquillement à la mort. Au jeu du sordide, l'auteur est le champion toutes catégories : Zola développe tout un champ sémantique de la mort, de la putréfaction, de la décomposition, qui va de paire avec l'immoralité des personnages, leur laideur. Il y a notamment un chapitre sur les Parisiens venant contempler hilares les corps des noyés à la morgue, qui est assez voisin du poème de Baudelaire sur le cadavre. Formidable exercice de style, tout comme le sera la longue description des nuits de Thérèse et Laurent hantées par le fantôme de l'homme qu'ils ont tué, énorme cauchemar d'une horreur totale. A la manière d'un peintre impressionniste, il décrit un Paris fantasmagorique, parfois à deux doigts du fantastique voire du Grand-Guignol, par petites touches de pinceau génialement tournées. La pornographie de la mort, voilà un peu comment on pourrait résumer ce livre, qui plonge les deux mains dans le sang, les chairs, les âmes damnées. Le plus désolant est que ces destins ne sont que le résultat d'un déterminisme social délétère, qui condamne d'entrée de jeu les êtres comme Thérèse et Laurent. Pas étonnant qu'il ait fait scandale à l'époque : c'est un véritable blasphème. Et un roman génial, que je n'avais jamais lu, et qui vient de me cueillir comme s'il avait été écrit d'hier. 

14 août 2026

D'Homme à Homme / La Mort était au rendez-vous (Da uomo a uomo) (1967) de Giulio Petroni

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Un  ptit western spaghetti pour ne pas dire carbonara tant celui-ci est copieux. Le scénar est couillon comme un film de Tarantino (Quatre sales types, sous les yeux d’un gamin, violent sa mère, sa soeur, et flinguent sa famille : il va se venger later !) mais le film reste de très belle facture. Il y a également le grand Van Cleef qui va venir épauler le gamin devenu grand - appelons-le Arpel, cela n’a pas grande importance : il ressemble étrangement à Terence Hill avec la voix de Garou, un truc bizarre. Van Cleef - dont on sait qu’il s’est fait filouter par la même bande des 4 : 13 ans de prison que cela lui a coûté au Van -  et Arpel ne vont cesser de se tirer la bourre pour tenter d’être le premier à loger une balle entre les yeux de leurs ennemis.  Mais forcément, une certaine complicité va finir par émerger de ce compagnonnage entre le type d’expérience, moitié chauve et chenu et le beau gosse instinctif et la tête près du sombrero.

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On pourra apprécier les gros plans sur ces sales gueules - le balafré, le tatoué… - et les multiples rebondissements que nous offre le gars Petroni : Van Cleef et Arpel déciment mais se retrouvent également capturés par les méchants ; au lieu de leur planter une balle dans le crâne (ce qui raccourcirait forcément le film), ils ont toujours une bonne raison pour les garder au chaud dans le but de se servir d’eux. C’est forcément complétement con - Cleef et Arpel sont des graines de Jack Bauer, ils reviennent toujours de l’enfer - mais on peut se fendre de la façon dont nos deux héros se retrouvent humiliés (tu connais le coup de la trappe qui te fait atterrir dans la cave ? Tu connais le coup du type qu’on enterre en lui laissant la tête au soleil pour que les fourmis le dévorent micron par micron ?...). Certes, dira-t-on c’est ultra-manichéen. Encore que le personnage de Van Cleef pourrait, à la limite, passer pour plus complexe qu’il n’y paraît - mais il est tellement « sur le chemin de la rédemption » que « l’homme qui ne sourit plus » capte automatiquement notre sympathie. Dommage que Morricone, également sur le coup, nous serve une BO un poil surchargée et brouillonne : on sent qu’il tente de faire monter constamment la tension (mouarf) mais il rate tout lyrisme - aucune petite mélodie entêtante. Petroni fait le taff par rapport au cahier des charges et signe un film relativement solide dans le genre (avec des dialogues aussi ballots qu’une pluie de grêle sur un service en cristal mais on s’attendait guère à du Prévert ou du Jouvet). Nous prend pas en traître, quoi.  (Shang - 22/06/14)

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Oui, voilà, un sympathique moment, mais pas non plus de quoi hurler au génie : Petroni a vu les films de Leone, et recopie la langue tirée tous les motifs de son maître, invitant ses collaborateurs (scénariste, compositeur, acteurs), photocopiant les mêmes scènes et les mêmes tics de mise en scène. Il pense que ça va bien finir par faire un Pour une poignée de dollars bis, mais malheureusement, ainsi passé par le filtre de la vulgarité et du peu de finesse du cinéaste, ça ne fait qu'une petite copie du maître. Tout y est, mais mal fait. Regardez par exemple le manque de mojo sur les gros plans hyper-repérés sur les yeux des cow-boys qui se mesurent en duel : magiques chez Leone, moches chez Petroni. C'est ça le talent. N'empêche : le cinéaste est là et bien là quand il le faut : pour la scène d'ouverture, très violente et impressionnante, pour la fusillade finale, impeccable et fun, pour quelques morts de méchants jouissives, pour des rencontres entre Van Cleef (dans ses pantoufles) et John Philip Law (mauvais comme un cochon) tout en mesurages de zguègue. Tout y est pour faire un chef d’œuvre, mais tout est tellement fadasse, pris par-dessus la jambe, caricatural et pas sérieux, que Da uomo a uomo n'est qu'un petit tout petit moment pas désagréable.  (Gols - 14/08/26)

Welcome to New West

14 août 2026

Mon Voyage d'hiver de Vincent Dieutre - 2003

Vincent Dieutre nous a quittés cette semaine avant d'avoir eu les honneurs de la colonne de gauche de Shangols, erreur impardonnable que je comble aujourd'hui avec cette révérence posthume. Ayant choisi ce film-là pour sa référence au Winterreise de Schubert, pour qui je me damnerais volontiers, je me suis retrouvé face à un bidule étrange, hanté, artisanal, parfois un peu surfait mais doté d'un indéniable style, d'une sensibilité et d'une sincérité toutes personnelles. Vincent (double de Dieutre, et joué par lui) entreprend un voyage en Allemagne, pays qu'il chérit naguère et qu'il traverse cette fois dans les atmosphères enneigées et grises de la réunification. C'est l'occasion pour lui de revisiter un passé qui lui revient sous forme de bribes fantomatiques : il a vécu dans ce pays des émotions poignantes, notamment la pratique obsessionnelle de Schubert, et la fréquentation non moins passionnée de quelques amants. Figures troublées qui viennent faire un tour dans ce film-essai éminemment mélancolique, qui semble obéir à une trajectoire de retour en arrière irrépressible. Sauf que : Vincent embarque avec lui un jeune filleul à lui confié le temps des vacances, et cette présence étrange, bienveillante, muette mais confiante, apporte un magnifique contrepoint à la nostalgie du gars : on comprend que Vincent se trouve à un point central de sa vie, entre souvenirs et avenir.

Bon, on a beaucoup vu ce genre de journal intime filmé, porté par une voix grave détimbrée, plein d'images super-8 floues ou de plans au caméscope, et de travellings sur des paysages derrière une vitre de voiture au son de la grande musique. Dieutre arrive un peu après la bataille (même si Mon Voyage d'hiver a 20 ans), c'est ce qui empêche son film d'accrocher vraiment. On regarde ça avec une certaine indifférence, peu concerné par les souvenirs personnels du réalisateur, qui nous invite plus à regarder sa vie privée lors d'une soirée psy qu'à éprouver réellement une expérience de cinéma. Mais le voyage a néanmoins du charme, un charme qui vous gagne peu à peu, envoutés qu'on est par le ton fondant de mélancolie et de tendresse du gars. De toute évidence, Dieutre sait filmer : il réussit quelques plans très beaux sur cette Allemagne grisâtre, peu avenante, à l'architecture rigoriste, qui plus est plongée dans le brouillard et la neige. Ce pays, surtout magnifié par les airs de Schubert (ou de Schumann ou de Beethoven) magnifiquement sentis, en ressort nappé d'une étrange nostalgie, quelque chose qui a à voir avec l'enfance, ou avec les limbes selon votre point de vue. Cette science du cadre, ces beaux travellings ou panoramiques lents et majestueux, cette précision du montage, donnent au film un aspect esthétique très fort, et augmentent le côté morcelé, "puzzle sensible", qui fait souvent merveille, même si Dieutre se perd parfois dans la poésie un peu dépassée. On se laisse attraper par le charme de cet autoportrait en amoureux vieillissant, on oublie les coquetteries et on plonge dans la neige les yeux fermés.

 

13 août 2026

Jeunesse : Les Tourments (Qīngchūn : Ku) de Wang Bing - 2024

C'est à une expérience sensorielle que nous convie Wang Bing avec cette éprouvante trilogie de la Jeunesse : appréhender le temps dans sa plus simple expression, en s'intéressant aux vies les plus monotones sûrement de la planète, celle de ces jeunes gens engagés pour coudre des blousons et des couettes au cœur de la Chine d’aujourd’hui. Travail ingrat, éreintant, payé à coups de lance-pierre, sans gratification, sans avenir, sans joie. Le premier volet travaillait justement sur cette expérience du temps, en filmant presque toujours le même plan (des garçons et des filles penchés sur leurs machines à coudre) pendant 3h45 ; le deuxième va tenter de briser le carcan en montrant les grains de sable qui viennent enrayer la machine de l'horreur mondialiste et du capitalisme sans pitié. Plus optimiste finalement, Jeunesse : Les Tourments montre que, non, le monde ne ressemble pas encore tout à fait à Metropolis ou à Brazil. Il arrive que cette chair à canon que sont les jeunes travailleurs-esclaves de l'industrie du textile relèvent la tête et se disent qu'il est définitivement bien injuste de toucher des cacahuètes pour leur travail, que leurs heures supplémentaires devraient être payées, que leur patron est un sale enfoiré. Ils viennent donc se mettre en travers du temps en organisant des rencontres avec le boss, en cessant de travailler, en se réunissant pour débattre de leurs exigences, voire en quittant purement et simplement leur job. Pendant quelques minutes, l'éternel train-train que le film enregistre est brisé par ces pointes de révolte, et ça fait du bien : ce deuxième opus est plus agité, moins fataliste que l'autre, et peut-être même porte-t-il en lui une petite, toute petite, note d'espoir.

La première heure semble pourtant reprendre exactement là où Le Printemps s'était arrêté : les mêmes machines bruyantes, les mêmes rues dégueulasses, les mêmes engueulades ou les mêmes flirts entre travailleurs, les mêmes espoirs et les mêmes abandons. Le film reprend la structure répétitive mise en place, passant d'un atelier à l'autre sans qu'on arrive à voir les différences entre eux, ou entre les gens qui y travaillent. On peut pourtant remarquer que la caméra s'attarde plus dans l'intimité de ces jeunes gens, dans leurs chambres, dans leurs rapports amoureux, dans la fameuse coursive qui court autour de ces ateliers, véritable pont de liaison entre les gens. On finit par percevoir dans cette masse des individualités, de vraies relations touchantes, là où l'amour jusqu'à maintenant était réduit à des chamailleries incessantes ou des petites humiliations puériles. De ces rapports intime, le film glisse habilement vers des rapports presque "politiques" : les ouvriers contre le patron. Les confrontations entre eux et lui donnent lieu à des scènes magnifiques, filmées comme toujours en plan-séquence, caméra à l'épaule, comme un spectateur parfois lointain (Bing est souvent en retard sur l'action, cavalant derrière les personnages, ou filme les foules de derrière). Les boss (et leurs familles) sont souvent mis en danger, on sent leur système vaciller : l'un d'eux disparaît même corps et bien avec la caisse, un autre se bat avec un employé, d'autres sont très vite à court d'arguments. Le film ne dit pas qu'une révolte est possible dans ce milieu : en fin de compte, les jeunes gens reprennent sagement leur machine, rangent leur rêves d'augmentation (souvent découragés par des employés plus vieux) ; mais il montre qu'il y a des esprits, des âmes, derrière ce corps social travailleur. On comprend beaucoup mieux avec ce volet les rouages de cette machine à broyer les êtres humain, la profonde injustice qu'il y a là, le désarroi et le désespoir de ces jeunes emprisonnés par leur travail, leurs familles, la norme sociale, le dieu Dollar.

Trace aussi d'une plus forte présence humaine : Wang Bing devient lui-même acteur du film. Plus d'une fois, il embête les protagonistes, est dans le chemin, ne filme pas ce qu'ils voudraient qu'il filme et filme ce qu'ils ne voudraient pas. Cette humanisation très bienvenue culmine avec la fin du film, où on suit un couple qui revient dans sa campagne profonde pour le nouvel an : un pathétique feu d'artifice, quelques interactions avec les parents, et surtout les traces d'un amour enfin un peu sincère, un peu en-dehors de l'usine, laissent croire que l'humanité a encore son mot à dire au sein de la globalisation. Une fin presque mélancolique au sein de cette entreprise réellement monstrueuse qu'est la trilogie de Wang Bing, et dont le thème principal reste : la déshumanisation. Toujours éprouvant, aride, parfois chiant, mais le jeu en vaut vraiment la chandelle. 

 

12 août 2026

Evil Dead Burn de Sébastien Vaniček - 2026

Mon comparse se détend avec les Minions, mais moi je suis un homme un vrai, un qu'a pas peur, alors il me faut mon film gore. Ma dose de viscères me sera offerte cet été par ce film réalisé par un petit gars bien prometteur (Vaniček est le responsable du formidable Vermines), qui se voit aussi obéir, dès son deuxième long-métrage, à une commande de franchise hollywoodienne, ce qui n'est jamais bon signe : tant de talents en devenir se sont perdus dans la machinerie commerciale américaine. Eh bien disons que dans le cas qui nous occupe, la singularité et l'invention de Vaniček ne se sont pas complètement effacées derrière le cahier des charges, même si tout ça n'est pas complètement satisfaisant non plus. Quel est-il, d'ailleurs, ce cahier des charges ? Evil Dead de Sam Raimi était un film amateur, fort justement par la simplicité de son scénario et par le côté hasardeux de son style, entre horreur gore et farce délirante ; mais difficile de définir ce qu'il y a de commun entre les trois premiers volets, tant le film d'horreur artisanal du début s'était transformé en épopée cartoonesque. Evil Dead Burn n'est donc pas un remake, pas une suite, pas une variation autour, et on se dit qu'il est même bizarre d'avoir accolé un tel nom à ce film qui n'a à peu près rien à voir avec les motifs de la série. A la rigueur on pourra reconnaître la maison isolée, le Livre des Morts à la mords-moi-le-jonc, le mélange entre horreur et humour, et le jusqu'au-boutisme des idées ; voilà tout. 

Prenons donc ce film en lui-même, et non en regard avec sa lignée. Vaniček est jeune, et à ce titre, il déborde d'envies, d'énergie, d'idées. Rien que pour ça, on aime son film, qui a vraiment du caractère, du chien, et dans lequel, en plus, on reconnait la patte française (et pas seulement à cause des choix musicaux pour le moins audacieux : Brel ou Alain Barrière, il fallait oser), la jeunesse incandescente, l'envie de prouver au monde qu'on est le meilleur. Prises une par une, les différentes séquences sont très inventives : le plan-séquence pour montrer l'héroïne essayant de fuir un massacre dans une petite pièce de la maison, l’éviscération en bonne et due forme à l'intérieur d'une cheminée, le suicide "à répétition" (4 balles dans la tronche) du méchant de service, la scène d'ouverture à base de plantage d'hameçons dans les yeux et d'eau bouillante, l'usage détourné de la débroussailleuse (beurk), tout ça montre un auteur passionné, qui trouve à chaque fois une nouvelle idée (la plus sanglante possible, pour notre bonheur) pour faire exploser les bides ou les têtes et en faire voir à ses acteurs. Très spectaculaire, le bazar vous en donne réellement pour votre argent, sans en passer par les fatigantes séquences habituelles d'explication ou de suspense interminables : il ne s'agit pas vraiment de vous faire peur, mais de vous ensevelir sous l'hémoglobine, de faire dans la démesure. A ce jeu-là, Vaniček est irréprochable, ajoutant même à sa foire aux tripes une actrice dirigée vers une sorte de réalisme très français (l'explosive Souheila Yacoub).

La partie qualités étant terminée, passons aux défauts, qui sont malheureusement à part égale. Toutes ces idées, aussi nombreuses et originales soient-elles, sont assez mal mises en scène... La plupart des scènes d'action sont assez illisibles, et brouillent tous les repères. C'est un comble pour un film qui voudrait faire monter l'angoisse avec la possibilité du danger dans tous les coins de la maison (personnage principal du film dans les premiers Evil Dead, ici très mal rendue). On ne sait jamais où on est, où sont les monstres, ce qui rend le film presque abstrait... et du coup pas du tout effrayant : si les méchants sont immortels et omnipotents, ils cessent d'être inquiétants. Mal monté (le gars rate systématiquement tous ses jump-scares), éclairé comme un vieux Corman, joué au rabais si on excepte sa protagoniste principale, Evil Dead Burn se borne à être un feu d'artifice un peu vain, qu'on peut regarder par séquence, mais qui n'arrive pas à former un tout cohérent. Difficile d'ailleurs d'accorder ensemble la scène d'ouverture, le corps du film et les scènes post-générique : on a l'impression d'un film à sketches. A trop vouloir être dans l'hommage à la série, dans le méta (nombreux clins d'oeil à Massacre à la Tronçonneuse), dans la distance (pas mal d'humour mais qui tombe un peu à plat la plupart du temps), tout en voulant rester fidèle à soi-même, Vaniček se perd et nous perd. Il y avait de la place pour faire un film vraiment sulfureux et moderne ; on n'aura droit qu'à un habile jeu de massacre certes impressionnant et agréable, mais qui passe à côté du grand film visé. 

 

12 août 2026

Des Minions et des Monstres (Minions & Monsters) (2026) de Pierre Coffin

Face au marasme de l'animation ces dernières années en terme d'humour, je dois bien reconnaître que seuls les Minions parviennent encore à me faire franchement marrer. Dotés d'un langage "universel" absolument craquant (Pierre Coffin ose tous les raccourcis de langage et crée un nouveau volapük minionesque de première bourre) et capables des pires conneries clownesques (effectuées avec ce petit rire grinçant ravageur), nos amis Minions déclenchent dans cet opus nos zygomatiques plus souvent qu'à notre tour (plus c'est absurde, plus c'est réussi - l'énorme panda chutant dans la forêt de bambou a fait ma journée...). Comme en plus ici, les références au cinéma, certes généralement assez basiques mais toujours joliment réalisées, sont légion, cela double notre plaisir : dès le générique d'ouverture, de nombreux clins d’œil au cinéma d'animation des origines et aux pionniers incontournables Lumière et Méliès sont effectués, puis l'on enchaîne avec une foultitude de saynètes mythiques chaplinesques, lloydesques, keatonesques et wellesiennes, et j'en passe, alors même que diverses créatures toutes aussi cultes (de Métropolis à E.T. en passant par... Georges Lucas as Georges Lucas) sont évoquées dans ce studio hollywoodien ouvert aux visiteurs. Le tournage d'une scène de western pourrie par les Minions permet de multiplier ces diverses références sur un rythme haletant. On se marre, notre cinéphilie rampante est comblée, l'action est trépidante, de quoi se plaindre ? Petits et grands en prennent plein les mirettes. Bon, difficile sans doute de tenir tout du long avec une telle intensité, l'arrivée de monstres un peu grotesques et la volonté de toujours mettre la barre plus haut dans l'hénaurme (cette moussaka géante orange et visqueuse qui engloutit Hollywood, mouais) a tendance à motiver un peu moins nos rictus... Mais bon comme les expressions des Minions restent assez fendardes et qu'ils ont gardé sous le pied quelques gags délirants, on garde la banane jusqu'au bout. Le bon petit moment de détente familiale de l'été, tout à fait Jean-Michel.

 

11 août 2026

Colony (군체) de Yeon Sang-ho - 2026

On voit bien tous les efforts déployés par Yeon Sang-ho, depuis Dernier train pour Busan, pour moderniser le thème du zombie : le plonger dans l'univers des traders, de la société du spectacle, de la consommation irréfléchie... Toujours sur cette (lucrative) lancée, le voilà qui revient avec ses morts-vivants affamés et crados, avec cette fois-ci une thématique tout autant dans l'air du temps : les zombies de Colony sont en effet des êtres infestés par un virus inoculé par un scientifique frustré qu'on lui ait piqué son idée, mais qui ont la spécificité d'agir comme une intelligence collective. Au départ cons comme des pneus, ils apprennent collectivement, comme une seule entité, au même moment, les subtilités de la survie ou du développement. Par exemple s'ils se jettent d'abord sur des mannequins publicitaires en les prenant pour des humains, ils se communiquent très vite leurs données ("comme des fourmis", édicte un professeur très concerné) et parviennent à reconnaître sans problème le figurant en chair et en os prêt à se faire occire ; s'ils marchent d'abord à quatre pattes tels de vulgaires bestiaux, ils apprennent très vite tous ensemble à se tenir sur leurs jambes et à galoper sur les traces de la jeune écolière horrifiée... On comprend donc que le film s'intéresse à l'intelligence collective, ses vertus, ses limites, ses dangers, ses beautés. Et il va filer cette métaphore tout du long, parvenant vaille que vaille à développer un vague discours au milieu du chaos insensé mis en place.

Face à cette intelligence qui se développe vitesse grand V (suivez mon regard posé sur l'IA), un petit groupe d'humains va tenter de survivre. A la froideur effrayante des monstres s'oppose l'humanité de ces héros, capables de risquer leur peau pour sauver une pauvre handicapée prise au milieu d'une horde de zombies éructant ou de se sacrifier pour le gain des autres... mais capables aussi, c'est humain, de se trahir, de pousser l'autre sous les dents des tueurs pour sauver sa peau ou de s'enfuir bêtement dans la mauvaise direction en criant comme une oie. Humanité fragile, égoïste mais précieuse, versus intelligence froide, meurtrière et vomissante mais organisée : que vaut-il mieux ? Vue la tête peu amène des morts-vivants, on penche pour le premier camp. Voilà pour le fond, pas prodigieux non plus, qui sert plus de prétexte qu'il n'est réellement un discours. Une fois les choses posées, le film retrouve sa crétinerie intrinsèque, et se contente d'accumuler les scènes d'action basses du front en oubliant le fond. 

Vous voulez de l'action et du plan à l'épaule de deux milli-secondes ? Yeon est là pour vous. Dans un univers de centre commercial piqué à Romero, le gars déploie un festival de zombies se roulant dans la bile blanchâtre ou grognant comme des marcassins, grignotant peu à peu l'intégralité de la distribution. Ce qui n'est pas dommage : tel un manga, un dirait que Yeon a rassemblé dans ce même lieu tous les personnages clicheteux d'un jeu vidéo, l'écolière harcelée, l'handicapée courageuse, le flic valeureux, l'homme d'affaires douteux, le sexagénaire adepte des sports de combat... On regarde ces gens tomber sous les crocs de nos monstres sans frémir une seconde, tant est peu fouillé leur caractère et peu sympathiques leurs personnages. L'atmosphère de jeu vidéo est prolongée par un combat dantesque entre les force de l'ordre et les zombies, filmé comme un "FPS", mais dont on nous aurait retiré la manette de jeu : on a vu plus passionnant. C'est vrai que les acteurs interprétant les monstres sont d'excellents danseurs, ils trouvent des mouvements de personnages (augmentés par de sinistres bruits d'os cassés) qui marquent des points. Mais trop grand public, le film n'effraye jamais, abandonne même tout suspense au profit du tout action, n'ose jamais le gore, se perd dans un chaos de montage illisible, et prend des allures de grand barnum boursouflé sur la fin. C'est beaucoup trop long pour ce que ça a à dire (rien, en gros), et on ressort épuisé par le bruit, la fureur et l'ennui poli déclenchés. (Gols 06/06/26)

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Mon comparse a dit l'essentiel sur ce film coréen zombiesque qui aurait pu approfondir certaines bonnes intentions mais se perd dans la longueur, les effets et les trous scénaristiques. Il y avait pourtant certains filons à exploiter dans cette idée d'intelligence collective (et de connerie collective par la même). Très vite, la scientifique, prisonnière de ces zombies qui agissent en groupe avec ce cri de ralliement lupesque du meilleur effet, comprend qu'elle peut les berner avec ce qu'on pourrait assimiler à des "fake news" ; très vite, ces cons de zombies bernés (la propagation d'une fake news se faisant à vitesse grand V) se trompent de proies. Ils se font avoir par les apparences, hurlent avec les loups et finissent droit dans le mur... Bon, malheureusement, contrairement à un téléspectateur de CNews, ils ajustent leur logiciel et cessent avec un peu de réflexion de se fourvoyer (même si rechute il y aura...). Mais il y avait vraiment du grain à moudre dans cette capacité ultra moderne à pouvoir, en très peu de temps, modeler les foules : belle idée que le réalisateur coréen semble un peu trop laisser tomber en route. Le deuxième aspect, plus formel, qui partait assez bien concernait la gestuelle des zombies. Michael Jackson ne s'y était pas trompé en exploitant le premier le filon : qui breakdance le mieux qu'un mort-vivant ? Avec ces zombies qui évoluent (marchant d'abord à quatre pattes puis se redressant), Yeon semblait également sur la bonne voie pour renouveler une certaine "esthétique" dans le déplacement d'une souplesse remarquable de la part de ces créatures quelque peu démantibulées... Dommage, alors que cela fonctionne très bien au départ, il abandonne en chemin cette idée : le flux rageur des zombies déferle sur l'humanité, on retombe dans du grand spectacle bordélique guère passionnant. La facilité avec laquelle, sur la fin, avec quelques caméras, on parvient à trouver le chef de la bande en plein Séoul (véritable petit villageu du sudeu de la France : une place principale et trois artères...) finit par nous donner le coup de grâce quant aux multiples trous d'air du scénar. En résumé, le réalisateur coréen semble finalement plus intéressé à montrer les différents coups de pute que ses petits représentants de la société coréenne sont capables de se faire entre eux (absence de solidarité, harcèlement, opportunisme primaire, vengeance sordide...) plutôt que de donner une dimension intelligente (tel un Romero à la sauce asiatique - bien sûr qu'on y pense) à ce film de genre. Aussi couillon que l'expression "le bon temps des colonies"... (Shang 12/08/26)

 

10 août 2026

LIVRE : Chronique japonaise de Nicolas Bouvier - 1967-1989

"Tous ceux qui ne boivent pas font boire, et je remarque qu'autour de moi toutes les conversations s'embourbent dans des redites d'ivrognes. Chacun a trouvé au fond de son verre qu'il enseigne inlassablement à des compères qui ne l'entendent pas."

 

J'aime beaucoup Nicolas Bouvier. Ah je l'ai déjà dit sans doute trente fois. N'empêche que, lorsque l'on a des fourmis dans les jambes mais que l'on en a un peu marre de voyager, il est encore celui qui peut le mieux aider, à mes yeux, à vaincre toute frustration. Le Japon donc, vaste domaine, que notre homme visita à maintes reprises en solo, habita même avec sa petite famille, et dont il tente de nous donner une vision aussi bien historique que géographique. Historique puisque dans un premier temps, avant même de rendre compte de ses divers voyages dans ladite île qui est pluriel, Bouvier nous livre avec son style toujours aussi allègre et ses références toujours aussi précises (sauf pour Hokusai, n'y revenons point...) un petit précis de l'Histoire du Japon, de la création (un brin discutable) par les Dieux à la bombe (un brin destructive) lancée sur Hiroshima. Un peuple ilien qui sut dès le départ soigner ses origines et ses différences et qui s'ouvrira, en mode relativement alternatif, sur le monde. Des premiers visiteurs chinois aux derniers visiteurs chrétiens, il est indéniables que ces malins Nippons ont souvent pris ce qui leur était utile avant de brusquement refermer la porte. Une terre aussi bien d'hôtes affables que d'hostilité ainsi que nous le démontre Bouvier.

 

A partir de 1956, Bouvier est dans la place et se trouve le mieux placé pour dire ce qu'il en est (on passe de l'Histoire à la Géo, c'est complet). De Tokyo à Kyoto, parcourant l'île en bus, en train, à pied en allant jusqu'à l'île d'Hokkaïdo, il rend compte de sa propre expérience. Expérience d'un homme souvent fauché, vivant le plus souvent au sein même de quartier déshérité, mais gardant toujours ce regard acéré sur les petits gestes qui l'entourent, sur ces petits êtres souvent rugueux qui le jaugent à leur tour, sur cette vie qui bat au cœur de la cité ou dans les montagnes les plus éloignées. On sort définitivement des livres de visiteurs lambda, des guides, des a priori, on a là une vision de première main sans jamais d'attendrissement inutile - la vie, quoi, telle qu'elle est, telle qu'elle se combat. On apprécie particulièrement quand Bouvier rend compte heure par heure de l'un de ses périples, notamment celui qui était censé le faire assister à la procession d'un phallus... Plus la nuit avance, plus les gens sont déchirés : Bouvier suit tout cela d'un oeil parfois ironique tout en rendant compte avec une grande lucidité de cette humanité (dans ses tares comme dans ses élans de générosité) de l'ombre. Une fête locale qui part un peu en vrille mais que l'on suit en parfait compagnon du voyageur... De même, c'est quand il évoque ce... vide de la région d'Hokkaido (ces pauvres aïnous qui se mettent en scène pour les touristes... j'ai pensé plus souvent qu'à mon tour au développement touristique piteux de la Malaisie il y a de cela une trentaine d'années...) qu'il nous remplit (jeu de mot) le plus de joie. Bouvier a toujours le sens du détail, évoquant les moindres petites rides d'un visage ou une réplique à la con lancée à la cantonade, et rend chaque moment de son existence, même totalement dénué d'intérêt sur le papier, vibrant. Il capte ces vibrations du monde avec une acuité terrible et l'on boit chacun de ses mots comme du saké chaud. Bref, un excellent moment dont on ressort un peu moins con. Et maintenant que j'ai l'intégral (je profite de la lecture de ce gros ouvrage pour faire de la muscu), j'aime autant vous dire que vous allez vous en taper, du Bouvier. 

10 août 2026

Les Filles (Gahanu Lamai) (1978) de Sumitra Peries

Ah ce n'est pas courant un petit film Sri Lankais, qui plus est réalisé par une femme ! Ah le Sri Lanka et dire que pour quelques centaines d'euro supplémentaires j'aurais pu vivre quelques temps au doux pays de Kandy. Mais de Kandy à Albi, il n'y a qu'un padi que l'on franchira avec allégresse. Voilà donc un certain temps que je voulais découvrir cette œuvre qui a bénéficié d'une magnifique rénovation dans le cadre de Cannes Classics en 2026. Bon de quoi est-il question présentement ? L'on croisera de jeunes lycéens avec leur affreux mais seyant petit duvet sous le nez, des jeunes filles non seulement en fleurs mais qui plus est portant des jupes blanches en corolle et une cravate en guise de noir pétale, des jeunes gens qui commencent à s'observer, à se tourner autour, sachant que si jamais ils se donnent la main cela risque de paraître aussi osé, dans un film indien, qu'une sodomie chez Disney. Un bisou dans le cou, je n'ai plus de mots. On suivra donc malgré tout ici le destin de la chtite Kusum qui, à force de rendre visite à sa tante, finit par avoir le béguin pour son cousin Nimal. Gros problèmes, ils sont cousins !!! Mais non, vous n'y êtes pas. Gros problème à l'horizon puisque les parents de Nimal possèdent leur propre maison en dur, autant dire qu'ils ont un certain statut social, alors même que la mère de Kusum vend, dans sa cahute, des légumes. Quant au père, malade, il est lui-même un légume. Une différence de classe qui équivaut dans l'absolu à une triste impasse. A moins que les grands yeux tristes et juvéniles de Kusum, après avoir fait craquer Nimal, puissent faire craquer la mère d'icelui à son tour ? Mais tu rêves ? Oui.

Il y a quelque chose de rafraichissant dans ce vaste lâcher de lycéennes et de lycéens à la sortie des cours. Elles se découvrent plus ou moins graciles alors mêmes que ceux-ci se découvrent définitivement un peu gauches. Qu'importe, les grands mots et les premiers discours anti-colonialistes de ces jeunes hommes en formation peuvent aussi, sur un malentendu, faire craquer le petit cœur encore innocent de ces jeunes femmes... dont très peu, malheureusement, risquent un jour de partir pour l'université. Car ce monde indien (du sud sud), bordel, disons-le, est injuste. La petite Kusum et le petit Nimal (en passe justement d'aller à l'université, lui) y mettent du leur pour tenter de donner de la gueule à ce premier flirt. Ils marchent sur des œufs, pesant chaque mot un peu trop tendres, se rapprochant l'un de l'autre d'un millimètre par heure (le film en fait d'ailleurs douze : blague ; Ceylan mais bon : re)). Mais ils sont mignons tout plein et tenteront après une trentaine d'approches et de déclarations à l'eau de rose de, peut-être, se toucher... Je ne peux vivre sans toi, je t'aimerai toujours, on connaît la chanson. C'est oublié simplement la tante, petite Kusum, et les projet qu'elle a pour son bambin... La pauvre Kusum, tout au long du film, se regarde dans un miroir comme pour constater la triste réalité de son état : ce miroir, elle n'est pas Alice, elle ne passera jamais de l'autre côté ; sa classe tout en bas de l'échelle pratiquement, elle en est, elle y reste... Mais l'amour alors, ne serait-ce que le temps d'un été indien, tout cela ne serait juste que des mensonges ? Des différences de classe terribles, de génération aussi (sans l'accord des parents, on ira pas où tu voudras, définitivement) que ces deux jeunes pousses devront subir. Fatalement ? Peries, avec un jeune et joli romantisme, nous narre ce triste conte pris au piège de la réalité indienne - l'émancipation des femmes reste un long chemin (on pourrait également rapidement évoquer la sœur de Kusum : "sois belle et tombe enceinte et assume"...) mais ce long-métrage qu'elle signe (en tant que première réalisatrice Sri Lankaise !) pose au moins le premier jalon d'un long combat. Le film a gardé tout son charme, son aura, et son sens amer du réalisme. A toutes les autres femmes de porter le flambeau avec autant de brio. Yo ! 

8 août 2026

Dry Leaf (Khmeli potoli) (2025) de Aleksandre Koberidze

Le Géorgien Khvicha Kvaratskhelia sera-t-il ballon d'or cette année ? Franchement, certains pourraient se dire que la canicule a bien fini par me faire péter les plombs... Et pourtant, non, la référence a bien ici toute sa place et ce pour au moins trois bonnes raisons. D'une part, parce que le titre fait référence à une expression footballistique ("frapper en feuille morte") qui rend d'une sorte de "shoot" fatal - référence d'ailleurs avouée par Koberidze lui-même. Serait-ce à dire que le cinéma d'icelui, malgré son apparence quelque peu languissante (plus de trois heures de film à filmer en grande partie la nature...), finirait systématiquement par atteindre son but (en nous faisant découvrir les beautés cachées d'icelle) ? C'est en effet une piste sur laquelle il pourrait être bon de revenir. Deuxio, Koberidze ne cache point son attachement au football, sport populaire qui finit par toucher toutes les classes de la population (en dehors peut-être des libraires, je dis pas) : on battra ici la campagne à la rencontre de nombreux jeunes gens qui s'adonnent à ce divertissement (le seul, le dernier ?). Et comme tertio, son film s'attache à faire découvrir par l'intermédiaire de son héros, à la recherche de sa fille, journaliste sportive, une foultitude de terrains de football (que cette dernière s'est donnée pour mission de photographier pour un magazine), on peut que dire que cette petite phrase d'intro ne va aucunement dans le mur mais bien plutôt droit au but. CQFD.

Un homme, donc, à la poursuite de sa fille. Une œuvre toute familiale, pour montrer, tout bonnement, le plus simplement du monde, tout l'attachement de l'un à l'autre ? Quand on sait que c'est le père Koberidze qui incarne le héros, qu'il est donc filmé par son fils Aleksandre (à l'aide de son piètre Eriksson de 2008 - j'aurais dû garder mon téléphone à clapet, bon sang !) et enregistré par le brother de ce dernier (en charge également de la musique), on peut en effet doublement estimer qu'il s'agit d'une entreprise et d'une aventure cinématographique avant tout familiale. Bien, mais quel est le véritable fil rouge, nom de de nom, venons-en au fait ! Eh bien on l'a déjà dit, si vous suiviez, c'est l'histoire d'un homme qui va sillonner les petites routes géorgiennes, tomber sur des terrains de football, croiser des jeunes, des simples gens du peuple, des paysans, mais aussi parfois des proches ou des connaissances, poser des questions pour voir s'ils ont vu sa fille, s'arrêter au bord d'un trou d'eau, d'une cascade, observer les animaux (chiots, ânes, chevaux, vaches, porcinets, que sais-je encore ?), rêver aussi parfois, mollement penché sur sa portière, regarder les arbres frémir, aussi, arbres qui ne sont d'ailleurs jamais à l'abri de perdre leurs feuilles mortes filmées ici ou là à même le sol... La boucle est bouclée, ça ne vous suffit point ? Il faut bien reconnaître que c'est le genre de film quelque peu hypnotique, devant lequel on prend plaisir à se perdre ou à s'endormir (pour se mettre alors soi-même à rêver du film). Je conseillerai pour ma part de le voir en roulant, oui, en conduisant même (on est dans une veine définitivement kiarostamienne) comme pour mieux en ressentir l'effet physique. L'image, ultra-pixellisée, voire floue, permet d'une certaine façon de mieux se fondre dans cette nature qui nous est donnée trois heures durant en pâture. Koberidze, d'une image à l'autre, souvent, se plaît à associer des formes géométriques, comme pour nous révéler les secrets invisibles de cette nature, et nous en montrer aussi toute l'harmonie. C'est une quête un peu lancinante que celle de cet homme, mais une expérience, pour le spectateur, somme toute gratifiante, tant l'on finit, je vous promets, par frémir au diapason de ces arbres agités en continu par le vent (ou peut-être que je ronflais, aussi, c'est possible). Un cinéma certes exigeant mais qui vous permettra ensuite d'affirmer sans ambages que vous connaissez la Géorgie comme votre poche, que vous en avez foulé chaque recoin (le fait, je peux finalement livrer une des petites subtilités de la chose, d'invisibiliser de bout en bout le compagnon du père, permet encore plus facilement de se projeter dans le film), que vous en connaissez chaque paysage, chaque fleur, chaque cage en bois. Un avant-goût ultra rafraichissant de la douceur paisible de l'automne. Ce n'est pas rien. 

 

8 août 2026

Le Calvaire d'une mère (Scarlet Days) de D. W. Griffith - 1919

Délicieuse petite chose mouvementée et rigolote que ce film des origines, qui nous montre un Griffith désormais en pleine possession de la technique cinématographique. Entre western et mélodrame, Scarlet Days est non seulement une histoire intéressante remplie de personnages fun, mais se paye en plus le luxe d'être très inventif, voire même pionnier, au niveau de la mise en scène : le plaisir y est donc. La jeune et jolie Lady Fair, à peine sortie de son école catholique, entreprend de retrouver sa mère qu'elle n'a pas vue depuis des années, et entreprend le voyage jusqu'aux confins de l'ouest. Elle arrive à destination le jour même où sa mère, Rosy Bell, plus connue sous le nom de la grande chanteuse légère des saloons, tombe sous le coup de la loi : elle est accusée (injustement) d'avoir tué une voisine qui voulait la dépouiller. Condamnée à la potence, on lui accorde pourtant 3 jours de liberté pour renouer avec cette fille tombée du ciel, celle-ci ignorant tout des activités et du sort de sa bonne môman. 

Jusque là, on est dans le mélodrame pur jus : les innocents qui tombent, les coupables qui s'enrichissent en ricanant, et cette mère Courage tordant ses mains au ciel et acceptant la fatalité en jetant des coups d’œil éplorés sur son enfant. Pas passionnant, alors Griffith en profite pour nous présenter d'autres personnages capitaux de cette histoire, dont les trois hommes qui vont tomber un peu raides dingues de cette fameuse Lady Fair : une sorte de Robin des Bois à fine moustache, un prospecteur brave garçon au grand cœur, et surtout l'immonde King Bagley, patron de saloon qui a tout du satyre. C'est ce personnage-là qui va visiblement avoir la faveur de Griffith : à son contact le film se teinte de soufre, et chacune de ses apparitions pousse un peu plus loin la perversion. Très libéré pour son âge, le film se permet de filmer cette femme prise sous le feu croisé de ces regards concupiscents, et n'y va pas avec le dos de la cuillère dans l'érotisme : Lady Fair a le décolleté qui fait des clins d’œil aux spectateurs, et ce brave Bagley en profite. La plus belle scène dans ce sens est une superbe illustration de l'effet Koulechov, où le salopard mate sans scrupule la belle dans son intimité ; les plans alternés entre la jeune fille et le visage effaré de Bagley est superbe de maitrise et de connaissance du cinéma. 

Cette rivalité masculine fait doucement glisser le mélodrame vers le western pur, puisque Lady Fair va se retrouver au centre des tirs croisés de ceux qui veulent la sauver et celui qui la veut pour lui, quitte à passer sa vie à lui mettre des baffes (diable, Carol Dempster, qui l'interprète, s'en prend quand même des sévères). Si l'essentiel du métrage est consacré au voyeurisme, la fin sera plutôt tournée vers l'action : toujours soucieux de lisibilité, Griffith monte avec maestria et rythme cette fusillade ; en n’oubliant jamais de rendre ses plans aussi esthétiques que tendus, avec ces profondeurs de champ vertigineuses et ce montage parallèle sophistiqué qui a dû épater complètement les gens de l'époque. Tout ça est fait avec un esprit bon enfant qui réchauffe le cœur, plein de personnages secondaires ravissants (dont une petite nana qui défonce tous les mecs à coups de tête, comme un bélier), et un arrière-plan sexuel très prenant. L'histoire de la mère condamnée passe donc un peu à l'as, on se fout un peu d'elle, et de fait, elle trépassera dans l'indifférence générale (spoiler un film de 1919, est-ce encore du spoil ?), s'effaçant devant le glamour de la jeunesse, qui quitte l'écran avec une dernière élégance de mise en scène délicieuse.

Go old west, here

7 août 2026

Jeunesse : Le Printemps (Qingchun) (2023) de Wang Bing

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Bon, je crois que je vais faire une petite pause dans les films de trois heures (et plus) parce qu'il faut reconnaître que ça assomme un peu son homme. Certes, c'est Wang Bing, on lui pardonne, il a déjà fait pire (en terme de longueur) et on sait surtout à quel point sa caméra est capable, comme personne d'autres en ses terres, de capter toute "l'énergie" (positive ou négative), toute l'atmosphère qui se dégage d'un endroit. Il pose cette fois sa caméra dans la ville de Zhili située dans la province du Zhejiang, à quelques encâblure de Shanghai. C'est dans cette "cité de la couture" que se trouvent de multiples ateliers de confection de vêtement et les dortoirs attenant pour les jeunes ouvriers qui viennent des provinces chinoises les plus pauvres (celles de l'Anhui ou du Henan en particulier). Ils sont jeunes, filles et garçons, motivés pour trimer comme des bêtes sur leur machine à coudre, dans l'idée de gagner quelques centaines d'euros par mois - en fonction du rendement, des pièces à assembler... On est autant scotché (ou cousu sur place ?), dans un premier temps, par l'énergie qui se dégage de ces fous-furieux... de la machine à coudre que par l'environnement pourri (des couloirs et des balcons pleins d'immondices, des rues dégueulasse où l'on jette le tout venant) de cette ville-poubelle... On sait que le petit Chinois trime, on sait que certains endroits ne respirent pas la propreté absolue (huit ans de Chine à mon actif, ça vaut presque autant, en terme de risques pris à fréquenter certains restaurants à l'hygiène douteuse, que d'avoir traversé la guerre du Vietnam), mais on est là sur des cadences de travail et sur une misère environnementale qui laissent tout de même pantois.

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Pour le reste, on navigue aussi constamment entre deux eaux, des eaux troubles et des eaux plus rafraichissantes : d'une part, Wang illustre parfaitement la dureté des rapports, qu'il s'agisse de rapport entre deux individus travailleurs (un combat violent éclate dans un atelier entre deux mecs vexés - enlevez-lui les ciseaux des mains, merci), entre homme et femme (amis du romantisme bonsoir ; on passe plus son temps à chahuter, à se donner des petits coups sournois, qu'à s'embrasser tendrement... ; et je parle pas de ce couple "flirtant à la dure" et de cette fille qui maltraite constamment, physiquement et psychologiquement, ce prétendant apparemment pas au niveau ...) qu'entre employés et employeurs : il faut pour les ouvriers, chaque mois, ou avant chaque retour annuel chez soi, batailler comme des dingues pour avoir une augmentation minime. Les ouvriers, en solo ou tous ensemble, font des pieds et des mains pour faire céder des employeurs... rarement réceptifs (pour ne pas dire jamais) à leurs revendications... Alors oui, au moins, face à ces patrons du privé, ils ont la liberté, la possibilité, de se battre pour leurs droits, ou disons pour la reconnaissance de la valeur de leur travail... Mais cela reste long, tendu, et très rarement payant... Tu finis souvent par prendre ton petit pactole en cash (pactole dûment mérité, sans même qu'on aie besoin de savoir le nombre d'heures qu'il leur a fallu faire pour gagner chaque billet rouge) et tu remises par devers toi ton petit sourire jaune. Chiens de boss...

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Mais d'autre part, malgré tout, et c'est peut-être ici aussi le plus étonnant, on voit en action toute l'ardeur de cette jeunesse qui, entre trois coutures et deux coups de ciseaux réalisés à toute blinde, prend le temps de lancer une vanne, de téléphoner, de se dandiner en écoutant de la musique pop ou électro locale, de se marrer, de se titiller, de flirter (et de se prendre des vestes... oui, forcément). Ces jeunes, qui passent une grande partie de leur temps libre sur leur téléphone portable et les messagerie du cœur, demeurent des animaux sociaux rêvant encore et encore d'une union rapide... Bon, on voit bien que lorsqu'il est question de mariage... ou d'avortement (je mets un peu les deux actions sur le même pied d'égalité, volontairement), on n'est pas dans le romantisme à tout crin. Le rôle des parents reste crucial et l'employeur, sur le dernier sujet notamment, se permet aussi d'avoir son mot à dire... C'est pas franchement rose télétubbies, mes amis, ces éventuelles histoires de cœur et d'enfant (on garde, on garde pas ? Mouais, allez...). Cela reste même assez rugueux  pour nos petites âmes européennes tout confort... Mais, mais, quand même, demeurent ces petits flirts constants entre nos travailleurs : on en plaisante, on en discute des heures, on se pince, on chahute, ce n'est pas toujours d'une tendresse infinie mais chacun de ces jeunes, loin de chez lui, indépendant, s'y adonne avec plus ou moins d'espoir ou de réussite... Du coup, ce petit monde cauchemardesque qui résonne constamment du bruit des machines, n'est pas non plus un enfer total : chaque jeune, avec sa foi et ses espoirs, tente tant bien que mal de tirer sa petite... épingle du jeu. Rugueux, duraille mais pas dénué d'une certaine fougue (et sans aucun apitoiement sur soi-même - mais on le savait déjà, cela demeure notre richesse et notre héritage culturels).  (Shang - 25/09/23)

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Bon sang, le monde est fou, décidément. Et Wang Bing en est un observateur acéré. Tout ou presque a été dit par mon sinologue de collègue (qui arrive même à orthographier Zhejiang sans faute) au niveau de ce que ça raconte, de l'horreur totale que constituent ces vies enfermées dans un travail abrutissant, toxique, mal payé, ingrat, humiliant, inutile ; ces vies qui, comme tout loisir, n'ont que les applis de rencontre, les balades dans les rues immondes d'une ville laide ; ces vies qui, comme tout espoir, n'ont qu'un mariage arrangé avec un être même pas aimé, qui vous engueule toute la journée parce que vous avez pas d'argent. Le dernier carton du film nous informe que des dizaines de milliers de jeunes Chinois travaillent dans ces antichambres de l'enfer, et on se dit que le capitalisme fait décidément bien des victimes. Sur les 3h45 du truc, on a l'impression d'avoir été immergé dans ces existences ingrates, gâchées, d'avoir partagé très intimement cette poignée de destins placés sous le signe de la crasse, de l'horizon bouché et de l'esclavagisme moderne. La durée, justement, parlons-en : on a l'impression que le film est trop répétitif, que Bing aurait pu couper, que ça piétine. Mais je m'insurge : la durée fait partie du voyage. Dans la première heure, on s'acclimate, on se scandalise, on découvre bouche bée ; et au bout de ce temps, on commence par accepter cet univers, par remarquer les personnages particuliers, et par, oui, trouver ça et là quelques moments plus légers au milieu du marasme. Un film qui vous colle un solide cafard, mais un film sur la jeunesse, qui continue à survivre même sur le tas de fumier : la suite au prochain épisode...  (Gols - 07/08/26)

 

7 août 2026

LIVRE : L'Affaire de Road Hill House (The Suspicions of Mr Whicher) de Kate Summerscale - 2008

"Plus le foyer était clos, plus son univers intérieur était susceptible de se corrompre."

 

Marre de ces récits policiers fictifs aussi crédibles qu'une vache en parapente ? Voilà du pur, du dur, de l'anglais, du XIXème, du vrai meurtre aussi crapuleux que mystérieux... Summerscale revient sur la fameuse énigme de Road Hill House et sur le meurtre de ce bambin de trois ans (égorgé, étouffé, tailladé...) retrouvé tête en bas dans les latrines extérieures de la demeure familiale, au petit matin... Enlevé dans sa chambre alors que sa nurse dormait, il semblerait que le coup ne puisse venir que des occupants de la maison : le père, la belle-mère (enceinte), le demi-frère, la demi-sœur, des serviteurs, le jardinier, un inconnu... Les suspects sont moult et les indices pingres... Après quinze jours d'enquête locale sans succès, est dépêché sur place un des maîtres de l'investigation, tout droit venu de Londres, un certain Whicher ; il enquête avec une rare précision sur les lieux du crime et sur les lourds secrets de la famille : il commence alors à développer un théorie judicieuse alors même que beaucoup se dressent contre ses méthodes et ce qu'ils considèrent comme de pures allégations... Nous nous arrêterons volontiers là pour laisser planer tout suspense.

 

Un crime ignoble, un ou des coupables, un détective, des hommes de loi, des journalistes, des rumeurs... Mais c'est loin d'être tout. Si Summerscale se révèle la reine de la parenthèse (vous saurez tout sur les détails de la maison (plan à l'appui), sur l'économie locale du village, sur la vie en Angleterre au cours de cette seconde partie du XIXème siècle...), semblant ainsi quelque peu ralentir (pour les plus pressés) le développement de l'enquête, il faut bien reconnaître que tout cet "habillage" est aussi intéressant que l'avancée même des recherches pour trouver un coupable... Elle tisse constamment un lien entre réalité et fiction, entre création de cette police enquêtrice (parfois en civil) et développement de la littérature policière à cette époque (de Poe à Dickens en passant par James), tout comme elle livre une étude très approfondie et passionnante des "mœurs" de ce temps : tout ce concerne en particulier cette vie familiale cachée, entre quatre murs, au milieu des domestiques, avec sa vie souterraine, ses déviances, ses secrets. Si les Anglais voient d'un sale œil le développement de cette flicaille inquisitrice dans les rues de Londres qu'ils assimilent volontiers à des espions, à des empêcheurs de vivre en toute liberté, ils se passionnent bien souvent tout autant pour ces enquêtes menées de façon subtile par ces premiers détectives de renom. On ne sait plus trop si la réalité influence la littérature ou vice versa mais le fait est que rapidement se développent, en particulier sur cette affaire, foule de théories énoncées par des lecteurs et autres détectives "amateurs" - de la vaste connerie, bien souvent. Whicher est le premier qui doit subir, de la part des locaux, de la part des petits journalistes, toutes sortes de critique alors même qu'il effectue un travail de première bourre. Se trompe-t-il, suit-il une fausse piste ? Le fait est que l'affaire mettra des années pour être résolue (pour livrer enfin tous ses secrets ? Je resterai muet comme une tombe sur cet aspect-là...) Summerscale, qui semble avoir lu tous les rapports sur le cas, tous les romans policiers de cette époque, tous les journaux, livre une enquête-somme aussi intéressante par sa foultitude de détails que par ses analyses littéraires et sociologiques de ce temps. Bref, un merveilleux petit bouquin à lire dans l'ombre sombre d'un parasol pendant que les autres andouilles ricanantes qui ont lu cinq pages de leur Musso à la couverture criante et au contenu idoine se font déchiqueter le corps en bord de mer par les physalies.

6 août 2026

LIVRE : Survivantes de Cédric Sire - 2025

L'été est propice à la relecture des classiques et aux polars crétins, à lire distraitement un Blue Hawaï à portée de main et l'esprit ailleurs. Rien de tel donc que ce Cédric Sire pour secouer à bon compte le peu de neurones qui résistent à la torpeur estivale. Survivantes est le genre de polar de droite qu'on aurait trouvé pitoyable à n'importe quelle autre période que l'été, mais qui remplit pleinement sa fonction décérébrante sous le soleil aoûtien. Quatre femmes, toutes survivantes d'enlèvements, viols et autres tortures, décident de se grouper pour se venger des prédateurs qui les ont maltraitées. Première couche du bouquin : la description complaisante mais efficace des sévices subis jadis par ces demoiselles, tout en raffinements sadiques. J'aime bien le gore, pensez si j'ai apprécié l'imagination assez importante de Sire qui, ici à l'arbalète, là au couteau de cuisine, ailleurs au crochet de boucher, n'est pas le dernier pour se délecter de la souffrance de ces dames. Bref, elles se rebellent donc, pensant trouver dans la vengeance le remède aux maux psychologiques qui les tourmentent. Deuxième couche : le raffinement avec lequel, à leur tour, elles en font baver des ronds de chapeau à ces messieurs les violeurs, violence justifiée selon l'auteur par la monstruosité de ces hommes. Justifiée surtout, toujours selon lui, par le laxisme des autorités françaises, l'incompétence de la police et l'impunité des fautes commises. En gros : ces gars sont des monstres inguérissables, on ne les punit pas à la valeur de leurs crimes, à nous de le faire. On tique, mais on continue d'apprécier la joyeuse boucherie, d'autant que Sire a tout de même l'alibi de mettre en doute les décisions de ces femmes : tuer son bourreau ne résout rien, ne fait qu'ajouter des morts aux morts sans soulager la peine des survivantes. Mouais, on sent bien qu'il n'en pense rien, mais c'est bien de l'avoir mentionné.

 

C'est alors que troisième couche : ces prédateurs se sont eux-mêmes constitués en meute, et partent de leur côté en chasse contre ces ex-proies devenues meurtrières. Une guerre sans merci va donc avoir lieu entre ces femmes courageuses et déterminées à survivre et ces hommes qui cherchent le raffinement ultime de pouvoir torturer à nouveau leurs victimes de jadis. La violence ne connaitra cette fois-ci aucune limite, ça charcle et ça saigne dans tous les sens, au milieu des porcheries ou des abattoirs glauques. Bon, c'est noir, très noir, et peu de personnages du début resteront debout à la fin. Si le fond est nauséeux, la forme, simple, efficace, sans gras, épouse un rythme d'enfer qui oblitère toute velléité de râler contre le peu de véracité, les incohérences, les à-peu-près psychologiques et les rebondissements faciles. On est pris dans ce thriller, malgré qu'on en ait. Et on finit le livre bien ébouriffé, content de voir la lumière du jour que Sire avait occultée dans ses ambiances noirissimes. 

6 août 2026

Souvenirs (H.M. Pulham, Esq.) (1941) de King Vidor

C'est vrai qu'on l'aime bien, en ces colonnes, notre King Vidor ; hasard du calendrier ou de l'ordre de vision quelque peu anarchique des films de ce blog par vos deux serviteurs (?...), Vidor fait coup double cette semaine ; avouons tout de même que cela est surtout dû par la présence de Hedy Lamarr dans ladite œuvre (on finira par faire des odyssées sur tout le monde, c'est juste une question de temps...). Que nous conte-t-elle, cette œuvre,  derrière ce titre certes plus explicite en français qu'en anglais ? Un homme, Harry Pulham (transparent Robert Young), fait, sur le conseil de l'un de ses anciens condisciples pour le moins lourdaud, le bilan de sa vie. Est-il heureux, le Harry, lui, né dans une imposante demeure bostonienne, ayant bénéficié de tous les avantages de sa classe et marié à une femme de la haute...? Dès la scène d'ouverture, réglée au millimètre, on a compris que notre homme, dès le matin, a sa petite routine : de l’œuf à la coque pris en présence de sa douce épouse (Ruth Hussey as Kay) à la petite cacahuète lancée  sur le chemin de son taff à un écureuil, rien ne semble pouvoir s’immiscer dans cette petite vie tranquille et confortable. Rien ? Pas sûr, un fantôme du passé (Hedy Lamarr is Mervin), a pris contact avec le Harry. Aux yeux rêveurs d'icelui, on sent que la bougresse a réveillé des choses en lui... C'est parti pour un long flash-back, de sa petite enfance à son premier taff dans une boîte de pub à New-York, boîte où il fit forcément la rencontre de la charmante Hedy...

Oui, bon, c'est affreusement cousu, que dis-je, brodé de fil blanc, quasiment de bout en bout : lui, né avec une cuillère en argent délicatement posée en bouche, fait la rencontre d'une roturière ; un coup de foudre, une première histoire d'amour délicieuse, mais à l'heure du mariage, quand chacun dut faire un choix crucial (New-York ou Boston ?), on se doute que... patatras... On sait d'avance tout ce qui va arriver à nos deux tourtereaux, à l’exception peut-être du final (Harry va-t-il revenir à Hedy sur le fil... ou pas ?). Un scénario terriblement plan-plan, donc, que, espère-t-on, le gars Vidor réussira à porter à incandescence... Alors bon, disons tout de go, que les célibataires ou les amoureux au cœur d'artichaut, pourront trouver du grain à moudre dans cette idylle entre Harry et Hedy : ils n'ont toujours d'yeux que l'un pour l'autre, semblent porter par un tapis volant, qu'ils dansent, qu'ils se retrouvent sur un quai de gare ou qu'ils boivent une petite coupe de champagne, les promesses qu'ils se font l'un à l'autre sont assez joliment troussées - à défaut d'être originales - et pour un samedi soir de lose, cela peut toujours faire son petit effet... Certes Robert Young a le sex appeal d'un fromage à pâte molle, les décors lors des scènes "de guerre" ou "en extérieur - neige" transpirent le studio par tous les pores (on sent que l'effort de réalisme a vite été balayé...) et les parents embourgeoisés de Harry sont plus caricaturaux qu'une imitation de Michel Leeb... On peut aussi, je dis bien "on peut", mais je m'adresse surtout aux fans invétérés, trouver que Lamarr (A la-i-la, A la-i-oh ? A peine), qui n'a pourtant pas grand-chose à jouer, apporte un soupçon de charme à la chose... Mouais... Le fait est qu'on reste quand même bien loin du grand film romantico-dramatique qu'on pourrait attendre du roi King. Un petit coup de faiblesse (en 1941, le moral était-il déjà globalement dans les chaussettes ?) dont on ne lui tiendra point rigueur.

 

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