Semaine Sam Shepard sur Shangols ou semaine "films à la durée et à l'ambition un poil boursouflées"... Criterion m'en fait voir des vertes et des pas mûres en ce moment avec la vision du film historico-romantique de Minghella et de cette œuvre infinie sur la grandeur des pilotes (et futurs astronautes) ricain. J'ai combattu, j'ai vaincu, mais je ne suis toujours pas persuadu même à la revoyure de l'importance ou de la puissance de ces deux bidules. Évacuons déjà le pitch : dans le désert du Mojave, en Californie, s'entraînent d'intrépides pilotes ; en attendant d'atteindre le mur du son, ils s'écrasent comme des lycéens face à une matraque de CRS... Puis, un jour, ils atteindront Mach 1, Mach 2, puis mon rasoir... Seulement voilà, l'URSS commence de son côté à développer un programme spatial et les Ricains sont bien obligés d'emboîter le pas... Il faudra d'abord construire des fusées (qui n'explosent pas sur le pas de tir), former des pilotes qui soient patients, puis décider si l'on envoie d'abord un homme ou un singe dans l'espace... Les pilotes n'ont guère besoin de savoir plus de choses que les singes dans ce genre de mission, mais ils restent meilleurs en interviews - plus chiants aussi... La compète est rude, les missions poussent toujours le bouchon ou la capsule plus loin jusqu'à parvenir à la mise en orbite... et tout cela pour quoi ? Ben au moins pour fabriquer des héros dont le peuple raffole.
Je dois bien reconnaître qu'il n'y a qu'une partie qui, à la limite, me convient : la toute première, celle où le cow-boy Marlboro sans cigarette Sam Shepard, éternel pionnier ricain, monte son cheval dans le désert, puis tente de faire toujours reculer la frontière (du son) dans son infernal engin d'acier. Shepard a le look, il forme avec Barbara Hershey a glamorous couple, ils ont fière allure sur leur bourrin au coucher du soleil... Tout le reste, les tests, la brochette d'hommes entre eux, les mises en orbite qui durent des plombes me font tomber la mâchoire. Je veux bien, allez, dans un élan de générosité, concéder à cette séquence où le grotesque côtoie la poésie une certaine originalité cosmique (les Aborigènes directement en contact avec une capsule en orbite lors d'une scène hallucinatoire qui pète le feu) ; de même, reconnaissons-le humblement, il y a là regroupée toute une flanquée d'acteurs à "bonne gueule de vainqueur" qui n'est pas déplaisante : Ed Harris en John Glenn de compète (plus vertueux, tu meurs), Dennis Quaid en vraie connard capable de pratiquer son célèbre sourire à la con jusqu'aux oreilles, Fred Ward, Scott Glenn... C'est du sérieux, du vrai cinoche de tronches... Mais bon dieu que c'est long, que l'on s'en tape de leur amitié de façade ou de leurs pauvres gonzesses accessoirisées devant la presse... On voit bien que Kaufmann souhaiterait que son film fasse ressentir à la fois le souffle de cette épopée ricaine extraordinaire et toute la dimension humaine du bazar mais c'est aussi digeste qu'un hot dog froid. On applaudit uniquement quand les fusées explosent dans un grand boum fumeux, on n'est pas dans l'esprit. J'ai donné, dieu m'en est témoin, pour cette odyssée. Vive les moyens-métrages !
"Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose..."
Alors bon, "mignonne", on ne peut pas franchement dire que ce soit le premier mot qui nous vienne à l'esprit à l'apparition de cette chère Sandra Hüller (as Rose) qui nous revient de la guerre avec une sale cicatrice au visage - une balle, pas perdue pour tout le monde. Quant à la possibilité de se faire effeuiller, ce n'est apparemment pas vraiment son projet immédiat vu qu'elle revient habillée en homme "dans son village natal" (dit-elle) pour prétendre à son héritage (il s'agit bien d'une usurpation à la Martin Guerre, sauf qu'il s'agit là de celle de trente ans - de guerre). La Rose est tellement hommasse et inquiétante avec ce terrible rictus éternel que personne n'ose franchement broncher - oui, oui, les gens du village le reconnaissent, c'est bien lui... La Rose retape sa ferme, cultive ses terres mais son ambition reste loin d'être rassasiée : osera-t-elle aller jusqu'au mariage avec l'une des quatre filles d'un propriétaire terrien pour étendre son bien ? Ben, tiens, elle va se gêner, la Rose, elle ne recule devant rien... et pourrait même finir par avoir un bébé... Mais, mais comment se fait-ce ? Elle est maline, la Rose, mais il ne faudrait pas que sa chance tourne dans ce monde d'hommes aux aguets...
On est dans le beau noir et blanc impeccablement contrasté, dans la performance d'actrice pour festival, dans le discours féministe grand crin (il n'y a qu'avec un pantalon qu'on pouvait se faire respecter dans ce monde plus patriarcal qu'un conclave au Vatican), c'est indéniable... Mais tout cela, hein, si je peux me permettre une petite critique face à cette mise en scène des plus carrées, ne serait-il pas un peu trop figé aux entournures ? C'est vrai, la Rose se déplace comme un bout de bois, son visage paraît fixé pour toujours dans la colle et ces cadres tirés au cordeau sur la nature finiraient presque par faire un peu carte postale - vintage. On est, si on voulait faire le malin, dans une sorte d’âpreté et de rigueur à la Dreyer, sans le charme ni la magie, voyez... Mais d'un autre côté, comme ce monde d'hommes entre eux, de maîtres et de servants, de riches et de gueux est lui-même gravé dans la roche, on se dit que la Rose est bien obligée de rentrer dans ce moule pour être crédible ; quant à Schleinzer ce choix formel peut paraît un peu classique, voire un peu trop scolaire, mais cela permet aussi de rendre compte à la perfection de cette époque d'un dogmatisme primaire... On a conscience que la Rose n'a pas le droit au moindre faux pas dans ce monde où la moindre petite faute risque d'être perçue comme une injure contre toute la communauté (les hommes sachant, eux, bien sûr, trouver des stratagèmes terriblement torves pour échapper au jugement de leur pair... suivez mon regard sur le ventre de la compagne de Rose...). Alors oui, la démonstration est implacable avec ce cas pour le moins édifiant de "femme forte et audacieuse" dans ce monde pour le moins sclérosé, cadenassé par les hommes. Tout cela manque sûrement d'un brin de nuances et de véritables surprises. Mais bon, l'écrin est beau et le personnage presque touchant (sur le fil du rasoir...) derrière ce rideau d'épines. L'exposé reste donc globalement convaincant, sans être ensorcelant. (Shang - 26/09/26)
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Un Dreyer sans magie, oui oui, c'est un peu dur mais pas faux. Ou un Haneke sans profondeur, ce qui nous ramène à un cinéma autrichien au modèle mille fois imité mais indépassable. Rose est très beau, très bien joué, écrit avec subtilité, vraiment super. Mais il souffre de la comparaison, au niveau des cadres rigoureux, de l'esprit janséniste, du noir et banc léché, de la reconstitution historique de la campagne d'antan, avec Le Ruban blanc. Si on parvient à occulter cette envahissante référence, on passe un excellent moment à suivre ce Martin Guerre pimenté d'identité sexuelle. Schleinzer est toujours au bon endroit, scénaristiquement et formellement, et filme avec une rigueur et une absence de coquetterie remarquables. Pourtant, son film est loin d'être fade ou dénué de style : le montage aime les ellipses, la mise en scène est inventive bien que discrète, la trame n'est pas dénuée d'événements. Mais l'honnêteté semble être le mot d'ordre : pas d'effets de manche, pas de feux d'artifice. L'histoire, les acteurs, les deux bien habillés dans une esthétique à leur service. Avec Hüller comme chef de file, on est servi : l'interprétation est excellente, et assez curieuse. Il ne fait pas de doute, en effet, pour le spectateur que cet homme qui monte son petit empire de retour de guerre est une femme, son maquillage est réduit au strict minimum. Mais son jeu opaque, son sourire mystérieux, son autorité, son refus du glamour (sauf sur la toute fin) la/le font accepter par la communauté dans toute son altérité : du moment qu'il a du fric, on ne va pas aller fouiller au-delà, d'autant qu'il abat des ours et épouse comme il se doit la prétendante qu'on lui propose. Le film est parfait dans sa façon de nous présenter cette minuscule communauté taiseuse et unie, qui se contente de la vie comme elle va tant que ne sont pas remués les tabous qu'elle cache. Vie de labeur, de religion, d'austérité, qui n'aime pas le changement : Rose n'a bien sûr aucune place dans ce schéma, et en paiera le prix. Un film très honnête, sans tambour ni trompette. (Gols - 01/10/26)
Si on enlève la musique de Gabriel Yared, les plans aériens sur le désert et les regards bleu-acier de Fiennes et de Scott-Thomas, que reste-t-il ? Un romance bien molle et longue et tiède ? Je savais bien qu'en me retapant ce patient anglais hongrois, je risquais d'être doublement victime de ptosis... Peut-être pas autant que devant Cold Mountain (un de mes pires cauchemars sur plusieurs nuits), mais ce genre de mélodrame moderne qui voudrait nous faire croire qu'on est encore capable de retrouver le souffle épique d'un Autant en emporte le vent a tout de même bien du mal à faire illusion. Bon de quoi s'agit-il ici, puisque l'on est quand même relativement professionnel dans ces colonnes ? Il sera donc question d'un triste adultère, pardon d'une relation passionnelle entre Fiennes et Scott Thomas : des rendez-vous clandestins, dans des hôtels, des bisous, dans des grottes peintes, des regards qui tuent, entre deux dunes - le tout sur un fond très agité de seconde guerre mondiale ; parallèlement, Fiennes, brûlé des pieds à la tête, est recueilli par une infirmière (Binoche, guillerette) aux petits soins ; elle-même a eu son lot de malheurs (elle a aimé - et perdu plusieurs personnes), tente à nouveau de se projeter (avec un individu qui côtoie au quotidien la mort - elle y cherche un peu), mais sent bien que ce grand brûlé a besoin de plus de compassion que l'univers entier. Des histoires d'amour, quoi, plus souvent avortées qu'à leur tour, forcément, mais c'est sans doute ce qui leur a permis de ne pas perdre leur éclat, n'est-il ?
Minghella sort l'artillerie lourde, les violons par armées de douze, les grands espaces désertiques qui, au moment du coucher du soleil, se parent d'un oranger rasant du meilleur effet, les complications effrayantes (s'il le sait, il te tuera, toi, son ami), les menaces terribles (et si notre héros présenté avec un cœur si tendre était un espion au cuir si dur ? Eh oui, attention, toutes les précautions sont de mise et la surprise finale risque d'être rugueuse !). Le grand problème, surtout, c'est que tout cet habillage, toutes ces histoires secondaires, on s'en fout un peu : le personnage de Binoche, trop mis de côté, perd de son intérêt en route, le personnage de Dafoe (le vengeur aux mitaines !?) ne sert strictement à rien, et le contexte historique n'est là que pour faire tomber des parachutistes pour la galerie et rendre compliquée une histoire par trop simpliste : ils s'aiment, oui, en cachette, lui le ténébreux archéologue revenu du tout, elle la femme gracieuse revenue de rien, et ils sont sûrement bien aise de tous ces petits obstacles pour pouvoir pimenter... leur grand amour secret. Le plus important, dans ce genre d'amour plus romanesque qu'une Aventure de Claudine se perdant dans le Limousin, c'est de ne pas rater sa sortie... Et là, avouons qu'en terme de sortie, Minghella sort les tanks, la torture, les trains tortueux, le destin fallacieux, tout, putain, tout, pour nous arracher la larmichette capable de faire pousser une fleur dans le désert - ou pas. Tout est too much, ça sent l'Oscar à plein nez, Minghella ne nous manque clairement pas. Enlisé dans le mélo, enlisant.
Sur l'invite d'un poème de Garcia Lorca nous voilà en route pour Santiago avec un court-métrage qui ouvre une série d'une quinzaine de doc plus ou moins longs sur Cuba, oui vous ne rêvez pas, une quinzaine, tous réalisés par l'amie Sara Gómez ; et c'est parti avec des plans courts, dynamiques, souvent portés par une petite musique entraînante, qui nous montre cette population cubaine métissée constamment en action, se déplaçant ou entamant une discussion avec des gestes diaboliquement "gracieux" ; un premier petit stop en ville pour évoquer l'ancienne colonie... française (des colons français ont quitté Haïti avec leur esclaves il y a de cela plus de cent-cinquante ans et sont venus là pour exploiter leur champs) et le seul héritage qu'ils ont laissé : la fameuse trace civilisatrice ? Mais non, ducon, des tambours, eh oui, des tambours français (!), qui continuent à chaque occasion, fête ou enterrement, de raisonner... La caméra n'a de cesse de filmer, forcément à hauteur d'homme et de femme, ces petites gens prises sur le vif, avant de s'arrêter quelques minutes sur la baie de Santiago : lieu chargé d'histoire (c'est ici qu'a navigué Colomb et que sont arrivés quelques décennies plus tard les premiers noirs), un repère pour la piraterie (le fameux Captain Morgan est passé par là !? Celui du rhum dégueulasse que consomment les ados ?), un port définitivement ouvert sur le monde. La cinéaste nous fait ensuite gagner de la hauteur en nous montrant quelques sites touristiques à ne pas négliger, ce château fort, cette cathédrale, avant de nous replonger dans le rythme, dans la danse, dans la joie de cette ville cubaine qui s'anime plus que jamais lors du carnaval. Première étape de notre voyage cinématographique en cette grande île des Caraïbes et on a déjà des fourmis dans les orteils. Un premier essai trépidant qui augure du meilleur. Chérie, tu danses ? Quoi, t'as encore fini le rhum ? Next.
1965 : Excursion to Vueltabajo (Excursión a Vueltabajo)
Qui dit Cuba, dit ? Tabac, bien sûr. Et qui dit tabac ? Dit cigare. Et qui dit cigare ? Dit feuille géante pour enrober délicatement sur les cuisses des femmes ledit objet. Sur les cuisses des femmes ? Mais arrêtez s'il vous plaît les mesquins petits clichés machistes. C'est un vieux avec son cutter personnalisé qui découpe avec grand soin ces feuilles séchées qui vont donner au cigare sa rondeur et son fumé unique. Ces stéréotypes sont laids, non, je vous le dis comme je le pense. Bien, et sinon ? Gomez, cette fois-ci, on le sent, toute dévouée et esbaudie qu'elle est devant la révolution cubaine en marche, s'intéresse dans cette petite localité de Vueltabajo à décrire par le menu le processus de mécanisation qui se développe progressivement dans les fermes agricoles. On tourne la page de Colomb qui découvrit les premiers autochtones fumant, on oublie des Français qui pendaient haut et court les paysans, place à ces merveilleuses machines pour planter, pour coudre (...) qui rendent le travail des femmes, notamment, plus facile : plus besoin d'être debout, de se pencher comme une dingue, on peut dorénavant travailler assis... Alors oui, toutes les fermes ne bénéficient pas encore de ces avantages techniques mais les conditions de travail évoluent petit à petit. On sent la cinéaste désireuse de rendre consciencieusement toutes les étapes de cette exploitation du tabac et elle livre un doc à teneur majoritairement informative et pédagogique - tout en gardant une certaine perspective historique, c'est vrai. C'est carré quoi. Bien, mais pas un tabac, hein.
1966 : Guanabacoa : Chronicle of my Family (Guanabacoa : Crónica de mi familia)
On sent que cette chronique devait être surtout motivée au départ par le désir de filmer la patriarche, la marraine de la cinéaste, la sœur de sa grand-mère : elle apparaît à l'âge canonique de 80 ans, cigarette au bec, évoquant deux ou trois anecdotes à la caméra. Malheureusement comme on l'apprend au générique d'intro, l'aïeule, tout juste rendue éternelle par la pellicule vient de tirer sa révérence. Ce qui ajoute forcément une pointe de nostalgie à ce portrait de famille. Gomez, avant de donner la parole à sa marraine, a dressé différents portraits des membres de sa famille baignant dans le monde musical ; entre les chanteurs et les joueurs de clarinette, une longue tradition d'artistes musicaux semble se faire un devoir de se succéder au sein de la famille ; Cuba, dans les sixties, c'est aussi un pays fier de ses talents et de ses valeurs artistiques. Autre portrait sur lequel la cinéaste s'arrête, celle de sa cousine favorite Cuca qui a l'air, la bougresse, de ne pas sucer que des glaçons ; elle te sert la bière à la volée et on sent que, dans cette petite ville de Guanabacoa, la Cuca vit libre comme l'air - un contraste, forcément avec la marraine qui, à son époque, ne pouvait fréquenter que les endroits réservés aux personnes de couleur... Viva la revolucion. Et une façon de montrer que dorénavant chacun, à sa façon, peut se nourrir librement d'air(s) - et de bière. A consommer ad lib.
1967 : And... We have Flavor Original (...y tenemos sabor)
On sentait bien chez Sara Gomez une véritable prédilection, une ferveur évidente pour la musique : on est du coup en rien étonné lorsque, dans ce court d'une vingtaine de minutes, elle décide de passer en revue les divers instruments de la musique populaire cubaine - en particulier ceux qui sont utilisés pour la rumba, le cha-cha-cha et autres danses typiques... Elle convoque pour ce faire un véritable spécialiste de ces instruments traditionnels (qu'ils soient d'origine africaine, italienne voire même chinoise... ou bien sûr spécifiquement cubains) et nous entraine avec des gens du cru à découvrir certains de ces petits airs qui donnent tout de suite, en fermant les yeux, l'impression de s'être perdu dans un verre de rhum. Des claves aux bongos en passant par tous ces divers bidules en cèdre ou en métal dont je ne vous ferai pas l'affront de citer le nom, on sent bien ce que chaque instrument donne comme relief à chaque morceau que l'on écoute dans la foulée ; à noter, pour les anti-woke, que les instruments cubains vont bien souvent par paire (la partie féminine et masculine, nous précise-t-on) ou encore, pour les plus souples cette fois-ci, que les danses qu'ils induisent (en dehors de cette valse locale que l'on pratique en restant sérieux comme un pape) nécessitent une flexibilité du genou absolument remarquable (un peu comme moi quand je joue à la pétanque - au grand désarroi de mes partenaires). On regarde la chose en ayant une soudaine envie de s'emparer d'une paire de maracas et d'entraîner, tel le joueur de flûte de Hamelin, toute la population qui se retrouve en pleine rue dans une petite ritournelle bien sentie - avec une caisse et deux petits morceaux de bois, on sent que chaque homme cubain (eh non, désolé, aucune femme n'a été aperçue jouant...) a la capacité de créer un air capable de vous faire trémousser des hanches. Un passage en revue des instruments locaux dans les règles de l'art et des illustrations sonores de la plus belle eau. Viva la musica.
1968 : On the other Island (En la otra isla)
Comment tenter de capter au plus près "l'esprit" de la révolution ? En interrogeant librement des jeunes gens qui se trouvent sur la Isla de la Juventud (ou l'Isla de Pinos pour les puristes) dans un centre dit de rééducation. Au programme de cette jeunesse : agriculture le matin, culture l'aprème (avant un éventuel retour dans les champs) ; un éveil physique et cérébral pour une jeunesse saine comme diraient certains... Le panel de djeun's est assez hétérogène puisqu'il va d'anciens prêtres à des chanteurs (l'un d'eux dénonce ouvertement le racisme dont il fut victime) en passant par des coiffeuses. Il y a résolument de tout sur cette île, entre d'anciens gamins des rues qui comblent leur surplus d'énergie en boxant et des profs de théâtre, car n'oublions pas que l'art, oui l'accès à l'art, demeure encore et toujours l'un des points de mire de cette révolution. Des jeunes gens, plus ou moins énervés à la base, qui semblent trouver ici un certain équilibre dans le travail et les activités culturelles. Cette révolution n'est pas qu'un vain mot et nos djeun's semblent définitivement croire dans ce contexte aux lendemains qui chantent. Bon. Du jeune qui n'en veut et qui évoque sincèrement ses aspirations, pourquoi pas, pour prendre le pouls de ce qui se joue sur cette île - on a plus de mal à comprendre les raisons pour lesquelles une éducatrice est annoncée comme étant filmée en "caméra cachée" (ce dont on finit d'ailleurs par douter vu les gros plans sur la personne) : pour mettre en relief sa bienveillance ? mouais. Bon, on n'en a pas fini et Gomez non plus sur cette île. A suivre.
1968 : An Island for Miguel (Una isla para Miguel)
On reste sur cette fameuse "île de la Jeunesse" où, notamment, toute une population de gamins des rues, que l'on surnomma d'ailleurs "les vikings" (ça donne une idée quelque peu belliqueuse de nos jeunes), débarqua... Après une "une dizaine de jours" qui firent apparemment "trembler l'île", nos petits sauvageons semblent être peu à peu rentrés dans le moule, acceptant les règles de l'île. On suit en particulier notre gars Miguel que sa famille (nombreuse) avait décidé, devant ses dérives, de confier aux responsables de l'île : encadré par un tuteur, jouant le jeu en participant aux travaux des champs comme aux diverses activités proposées (culturelles, sportives ou ludiques), bénéficiant d'un brin de discipline militaire (mais ouais, ça fait jamais de mal... Cela aurait sûrement permis à Gols de rentrer dans les rangs et il nous bassinerait moins avec ses films d'horreur pompeux - mais voilà !), le Miguel semble s'être quelque peu assagi ; cette jeunesse livrée auparavant totalement à elle-même semble bénéficier de tous les bienfaits de l'île et de son encadrement de professionnels. Cette "rééducation" part sans doute d'un bon principe, les résultats semblent être assez probants, mais avouons que ça manque sans doute d'un poil de bonne foi pour tenter d'évoquer les éventuels échecs (parce que ne me faites pas croire que...). Gomez tente de rendre la dynamique des lieux, très bien, évoque le système de punition mis en place pour les plus récalcitrants, ok, sans trop s'arrêter sur les irréductibles (on sent chez certains jeunes, qui sont notamment filmés en groupe, un petit brin d'insolence sur lequel on passe très vite). On ne peut s'empêcher de rester mi-figue, Miguel, devant un tel optimisme et une telle réussite "rééducative" - notons tout de même, communiste spirit oblige, que la volonté de s'occuper de chacun est, elle, tout de même, bien concrète...
1969 : Treasure Island (Isla del tesoro)
Troisième et dernier volet sur notre fameuse Isla de Pinos, et un peu d'histoire sur ce lieu "mythique" : mythique, en effet, le mot n'est point trop fort, pour le meilleur - en terme de résonance littéraire (cette île où les pirates rodèrent et qui semble, comme le titre l'indique, avoir servi de modèle pour ce cher Stevenson) et pour le pire, puisqu'une prison aux dimensions proprement dantesques y vit le jour - prison où le gars Castro fit d'ailleurs un séjour sous Batista. Gomez joue avec sa bande-son, passant des bruits criards provoqués par le démantèlement de cette prison (les grilles des fenêtres choient dans un boucan d'enfer) à l'air diablement virevoltant de la chanson La Oltra Isla : la jeunesse a désormais pris possession de cette terre fertile où poussent les pamplemousses à foison (après chacun de mes footings matinaux, je consomme un pamplemousse : c'est un peu mon secret de jeunesse éternelle (...) et je livre cette information essentielle au milieu d'un article que personne jamais ne lira). Gomez laisse trainer sa caméra sur les graffiti qui ornent la prison : dessins religieux et dessins érotiques s'y côtoient ainsi que quelques citations d'auteurs du cru ; les murs bienheureusement s'effritent et certains de ses rêves émis deviendront réalité... Il en est fini de la violence et de cette ère infâme de la répression, bonnes gens, place à la joie et au jus. Viva la... ah oui, déjà dit. Un court historico-didactique forcément emballant. Au moins pour les pamplemousses.
1970 : Local Power, Popular Power (Poder local, poder popular)
Le peuple doit décider de ses dirigeants locaux ; très bien... A la veille d'une élection dans une usine sucrière, chacun y va de ses récriminations : l'approvisionnement notamment en terme de nourriture est défectueux, et il serait grand temps qu'un responsable local, conscient des problèmes, à même de discuter avec les personnes qui s'occupent directement de ce circuit, soit élu... La femme interrogée souhaiterait qu'il s'agisse d'une femme (pour montrer qu'elle est capable d'exercer ce genre de poste), l'homme interviewé reste plus dubitatif en ce domaine - mais pourquoi pas, si elle est vraiment compétente... Long is the road ; des problèmes, indéniablement, demeurent, notamment au niveau économique... La foi en les politiques est intacte, au peuple de faire maintenant les bons choix. L'essentiel, bien sûr, est encore d'y croire... La révolution a gardé une part de son optimisme... On en saura malheureusement pas plus ni sur la personne élue, ni sur ses compétences et ses résultats. Dommage, on se sent du coup un peu floué par ces beaux slogans... qui restent des mots.
1971 : A Documentary About Transit (Un documental a propósito del tránsito)
On sort un peu de la politique pure pour évoquer les problèmes de transport : un blessé toutes les 28 minutes, un mort toutes les neuf heures, les accidents de la route à Cuba sont une plaie, une gabegie. A l'aide d'un montage particulièrement dynamique et de plans raccourcis (pour rendre compte de l'urgence d'agir ?), Gomez passe en revue les différents aspects du problèmes : les responsables des accidents (la vitesse et le non respect des stops... les freins semblent lâcher super fréquemment sous le soleil d'après certains automobilistes d'une mauvaise foi évidente), les agents qui empêchent les gens de traverser n'importe où, l'effort fourni pour le marquage au sol et pour mettre en place des panneaux de signalisation ou encore le travail des ingénieurs pour faciliter la circulation et minimiser les dangers sur les carrefours les plus chauds. Bref, il n'y a pas de fatalité, mais il reste du taff vue l'augmentation chaque année des accidents. Saint-Christophe ne semble résolument point être un fumeur de Havane. Préventif et énergique.
1972 : My Contribution (Mi aporte)
La révolution, c'est bien sûr, avec les femmes qui dorénavant travaillent, dans les entreprises de raffinerie du sucre ou dans celles liées à la production de cigares, le moment d'évoquer l'égalité homme-femme... Gomez donne la parole à un homme pour le moins dubitatif (les femmes, trop souvent absentes au travail, pour s'occuper généralement des enfants ou parce qu'elles sont enceintes - mouais, pas fiables...), puis à trois femmes ayant suivi des études supérieures (journaliste, désigner, scientifique) : cette égalité est loin d'être gagnée d'avance ; l'une avoue ne pas vouloir d'enfant pour pouvoir se consacrer pleinement à son travail, une autre développe le problème fondamental de l'éducation : au sein de cette société indéniablement machiste, les mères continuent de propager des stéréotypes patriarcaux... Ces deux interviews sont montrées à un groupe de femmes qui débattent à leur tour du sujet : chacune donne sa vision des choses mais elles se retrouvent autour de l'essentiel ; à partir du moment où elles travaillent, où elles contribuent pleinement à la construction de la Nation, il semble évident que les hommes devraient participer de façon un peu plus active aux tâches ménagères ; on est donc bien d'accord, super, mais est-ce que cette grandiose révolution a vraiment fait évoluer les anciens schémas ? Gomez donne du grain à moudre à ces femmes pleinement conscientes du rôle que les hommes doivent avoir au sein du foyer... Malheureusement, il ne suffit pas de souhaiter ce changement ; il semblerait que la révolution, si elle ouvre la porte à ces idées égalitaires, a encore du chemin à faire pour les mettre concrètement en place... 1972, déjà l'heure des doutes ? La révolution est en marche, mais certaines évolutions trainent des pieds...
1971 : On Sugar Workers' Quarters (De bateyes)
Je vois que vous vous posez la bonne question : qui étaient exactement les personnes qui travaillaient dans les usines sucrières ? Sara Gomez commence par évoquer, via des personnes interviewées (on sent bien d'ailleurs que plus leur teint est pâle, plus ils devaient avoir des parents aux postes de responsabilité), les années 20, une ère considérée avec une certaine nostalgie (malgré les conditions de travail des ouvriers) : on évoque ces grandes demeures (des maîtres), leur jardin, les maisons regroupant les travailleurs (les fameux "batey") et ces endroits mitoyens où se trouvaient des commerces (barbiers, épiceries) et un cinéma (youpi). Puis vinrent les années 30, les années 40, une période où les conditions de travail déclinèrent, où la politique se durcit, où la violence fut de mise... On dérive ensuite sur les travailleurs des Antilles qui vinrent à Cuba pour servir de main d’œuvre dans les sucreries (avec notamment les Haïtiens qui faisaient communauté à part) puis sur ces esclaves africains (en provenance apparemment surtout du Congo) qui reçurent tardivement leur émancipation. A noter aussi, pour être complet, la présence de commerçants chinois en nombre... Cuba, terre de métissage, indéniablement, mais aussi et surtout terre de travailleurs diversement exploités... Des ruines demeurent de cette époque et quelques descendants aux souvenirs vibrants. Un griot congolais clôt le débat avec un chant des morts qui fout les chocottes. Et maintenant vit-on mieux ? For sure, for sure. Mais c'était pas la question. Instructif tout au plus.
1972 : Year One (Año uno)
Ah voilà un doc qui nous concerne au premier chef : le suivi de l'enfant pendant sa première année (Gols part prendre un shoot et un shot) ; il est important, oui, de bien accueillir l'infirmière de terrain qui va, au cours de cette première, vous rendre de fréquentes visites pour s'assurer que tout se passe bien ; il est important, outre le fait de ne pas jeter le bébé trop haut en l'air quand il crie, de vacciner la bête ou encore, au moins durant les six premiers mois, de le nourrir au sein. Bon, ensuite, tout est histoire de développement physique : si au bout d'un an il ne se redresse pas en position verticale, soit vous l'attachez avec les tomates à un tuteur, soit vous êtes en droit de le traiter de grosse feignasse inutile. Mais non, bien sûr, c'est tellement attachant ce petit bout de chou lors de ces premiers mois où chaque jour est encore une découverte. Didactique, instructif, pratique (à noter que l'on ne voit aucun homme au cours de ce doc de neuf minutes - j'ai rien dit).
1972 : Prenatal Care (Atención prenatal)
Ah voilà un doc qui ne me concerne plus au premier chef et qui pourra permettre à mon comparse Gols d'aller finir de s'exterminer au comptoir. Votre ventre s’arrondit, soit vous mangez trop de cassoulet, soit vous êtes enceinte. Dans ce dernier cas, le mieux, franchement, est encore de demander avis à votre médecin - les plombiers, eux, ne seront plus d'aucune utilité. On est dans le B.A. ba du business, des vaccins qu'il faut faire à l'attente patiente durant 42 mois (au-delà, vous risquez d'accoucher d'un éléphanteau, c'est bêta) en passant par l'arrêt des rapports sexuels au septième mois. Vous voilà prévenu. Bon, on dodeline de la tête devant ces ventres ronds et cette curieuse trompette pour écouter les battements du cœur de l'enfant, en se disant qu'on reste grosso modo en terrain connu ; et puis bam, ça manque pas, les deux dernières minutes sont consacrées à l'accouchement. Soit vous êtes curieux, soit vous préférez rejoindre Gols au comptoir, c'est mon conseil. De l'instructif, still, et du gore, aussi.
1973 : About Extra Hours and Volunteer Work (Sobre horas extras y trabajo voluntario)
Est-il forcément bon de faire des heures sup voire de travailler volontairement ? Si vous me demandez de répondre, la question est vite réglée : bien sûr que non (quand on voit d'ailleurs comment l'éducation nationale entube, avec "son fumeux pacte" les enseignants, il y a de quoi rire jaune - même les petits chasseurs de prime voient leur package d'heures sup de plus en plus restreint, bouh ; je referme la parenthèse syndicale). Mais, de toute façon, Gomez ne dit en fait rien de plus : là où les travailleurs font des heures sup en excès, la productivité de l'entreprise n'augmente pas de façon substantielle ; quant au travail volontaire, outre le fait qu'il mord sur les heures de loisir nécessaires à tous pour soi-même ou pour se consacrer pleinement à sa famille, il consiste bien souvent à effectuer des taches inutiles... Le travailleur au service de la révolution a bonne conscience de travailler plus pour la nation, mais pour quel résultat ? Mieux vaut une entreprise parfaitement organisée pour que chaque travailleur puisse être pleinement utile. Je sens un éclat éteint dans le regard de tout bon lecteur libéral... He be, forcément. Un petit doc pour remettre le travailleur au centre du village qui ne promeut en rien le stakhanovisme bravache. Merci encore Sara pour ces docs pleins de bon sens et d'enseignements. Il est temps de passer à l'unique long de la dame.
Anne Godard prend apparemment une dizaine d'années pour écrire chacun de ses ouvrages mais elle les prend à bon escient ; pourtant, serait-on tenté de dire, on entre dans ce bouquin un peu en sommeillant, sur la pointe des pieds. De quoi nous parle-t-elle ? De sa famille, de sa grande famille, de sa grande famille bourgeoise qui se partage aussi bien un immeuble cossu à Paris qu'une grande maison, chaque été, dans les Alpes. Une famille, qui, il faut bien le dire, ne manque de rien, a pignon sur rue, a accès à tous les services parisiens à portée de la main, des écoles reconnues aux cinémas d'art et essai, une grande famille pas vraiment dans le besoin, une famille qui nage dans toutes sortes d'avantages relationnels, sociaux, économiques... Une famille solidaire, soudée, qui malgré les petites frictions, passe une grande partie de son temps à se côtoyer, à se fréquenter, en particulier au moment béni des vacances. Bref, tout va bien, personne descend. Constitué de courts chapitres de deux pages, le livre dresse l'état des lieux de la vie quotidienne de cette famille, de ces familles, de la tendre enfance à l'âge adulte ; des activités, des jeux partagés, des préoccupations, qui ne sont finalement, à tout prendre, guère différents de ceux que pourraient avoir des personnes de la classe moyenne, le tout se faisant tout de même dans un cadre privilégié et dans des proportions assez larges (compter vingt à trente personnes rassemblées tous les étés). Godard commence la plupart des ses phrases par le pronom impersonnel "on", ce qui permet, allez, permettons-nous de jouer un peu sur les mots, à son récit de tranquillement r-on-r-on-ner. On, comme pour mieux englober en deux simples lettres, le destin assez normé de cette grande famille qui jouit des mêmes privilèges.
Seulement voilà, quelques fêlures avaient ici ou là déjà fait leur apparition au détour d'un chapitre (le jeu des enfants loin des adultes, les séances de bain communs où l'on frotte bien partout...) et le tournant malaisant finira bien par arriver avec le suicide prématuré d'un "enfant de la famille", le frère même de la narratrice... Un cas esseulé d'une personne marquée dès son plus jeune âge par un petit côté dépressif ?... ou la première marque d'un vrai problème qui pourrait fissurer tous les murs de ce soi-disant "grand ensemble familial"... Les premiers doutes, les premières allusions, les premiers pétages de plomb, les premières vérités qui ressortent, les premiers questionnements, la porte étroite commence à s'ouvrir et le malaise devient de plus en plus prégnant... pédophilie, inceste, viols ? On sent que le grand déballage au sein de cette famille "sans problème", "bien sous tous rapports" risque de faire d'autres victimes, de provoquer un carnage... Cela ronronnait trop bien pour être honnête... On glisse progressivement du côté de la force obscure et Godard décrit avec la même précision les traumas subis que ces soi-disant souvenirs enjoués de vacances. C'est rude, c'est cash, on voyait un peu le coup venir mais le choc n'en est pas moins brutal. Un roman qui prend doucettement son temps pour nous faire pénétrer les arcanes de cette belle famille au pays des merveilles dont on ne finit par percevoir que la face cachée - un véritable petit musée des horreurs. Terrible petite mécanique littéraire qui nous mène en pente douce directement dans l'enfer des secrets familiaux. Saisissant comme un trop lourd silence. (Shang - 30/08/26)
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Pas mal du tout, en effet, ce récit, même si j'y relève les mêmes défauts que mon éminent confrère : Godard prend effectivement du temps, sûrement un peu trop, avant de plonger au cœur de son sujet.. La première moitié du roman est une description probablement tout à fait juste mais un peu convenue, du milieu bourgeois, des conventions, de la déconnexion par rapport aux réalités, du bonheur décomplexé de cette classe supérieure. On sent bien dans le décryptage minutieux de cette famille de nantis une ironie sous-jacente, un grincement de dents, un sourire jaune ; mais c'est trop long, et on finit par penser que le livre ne sera que ça, le portrait légèrement caustique d'un milieu. Un peu court d'autant que, même si je ne fais pas partie de cette classe, toutes les anecdotes, les détails, les pensées qu'elle donne sur ce sujet semblent déjà connus. Alors ? tentative de sociologue pas très documentée ? volonté d'universaliser une existence de riche parisienne ? ou tentative un peu ratée (parce que pas assez fouillée) de donner à lire LE roman de la bourgeoisie, comme Nicolas Mathieu fait le roman de la classe prolétaire, comme Annie Ernaux fait celui de la classe moyenne ? La solution est peut-être à chercher dans ce "on" qu'elle utilise (pas toujours très bien : ça fonctionne dans la généralisation, moins quand elle se met à personnaliser son histoire, à rentrer dans une chose plus intime). Le pronom permet d'isoler cette caste dont elle nous parle, et ça marche. On a l'impression de regarder comme à travers les barreaux d'une cage ces gens vivre, s'ébattre, travailler, s'aimer, s'amuser, comme ua spectacle. Godard parvient parfaitement à donner l'illusion d'un monde parfait, coupé de toute trace d'impureté, protégé et inattaquable. Il y a "on" et il y a le lecteur : cette barrière va être pulvérisée par le drame, qu'on attend il est vrai depuis maintes pages.
Trop long, parfois inutile, ce début laisse alors place à l'horreur dans toute son implacabilité. La classe dominante n'est pas à l'abri de l'abus sexuel, de la déviance, des turpitudes qu'on peut croire (mais qui le croit encore ?) réservés aux couches inférieures de la société. C'est enfoncer des portes ouvertes, mais il n’empêche que Godard traite du sujet avec maestria, avec un sens de la mesure magnifique. On a toujours l'impression qu'elle tourne autour du sujet, alors qu'on est dedans depuis plusieurs dizaines de pages déjà. La plume est hyper délicate, nonobstant le côté frontal de ce qui est raconté. C'est comme si l'auteur se dédoublait, encore revêtue du costume grand crin de sa caste d'un côté, et s'en désolidarisant façon rebelle dans son traitement cru du sujet. Elle parvient à garder cet équilibre parfait jusqu'au bout de ce récit, merveilleux exercice de style. Au final donc, oui, on aime beaucoup ce roman et on félicite son auteure d'insuffler du style dans l'auto-fiction traitant du crime sexuel. (Gols - 30/09/26)
Ah bon sang, qu'ils sont pas simples, ces films de Glauber Rocha, ceci dit pour éviter d'autres épithètes moins flatteurs. Motivé par le programme de la Cinémathèque (aviez-vous remarqué que je suis leur cycle du moment ?), j'ai visionné cette "plongée vertigineuse dans les méandres de la politique brésilienne des années 60", et je dois dire que j'en ressors lessivé et tout pâle. Pendant 30 minutes, le truc se suit relativement bien : dans un Etat fictif qui ne trompe personne, l'Eldorado, on assiste aux manœuvres d'un poète engagé qui flirte avec le pouvoir, puisqu’il soutient un homme au pouvoir qui le protège et l'admire. Partagé entre la fougue de la création artistique, la soif de pureté qui l'habite et une certaine attirance tout de même vers la gloire et le pouvoir, notre homme ira pourtant de trahisons en renoncements, quittant l'équipe de l'un pour fricoter avec son adversaire politique, changeant de compagnes au gré de ses engagements divers, toujours avide de se mettre "du côté du peuple" et le trahissant sans vergogne. Un mercenaire, un arriviste, un affairiste sans scrupule ? Ou un rêveur trop pur pour ce monde, rêvant une société utopique et se cognant le nez contre les réalités ? Un peu des deux sûrement : Rocha filme notre homme dans toute son exaltation, le montrant tour à tour comme un héros de la révolution, tantôt comme un minable opportuniste dépassé, tantôt en poète œuvrant pour le bien, tantôt comme un naïf se battant contre des moulins à vent.
La première demi-heure, donc, est relativement fluide. Mais dès que le scénario imprime le doute dans l'esprit de ce Paulo Martins, dès qu'il se met à flirter avec l’ambiguïté et la trahison de ses principes, le film semble se perdre lui aussi au gré de ses tergiversations. Certes, il y a quelques fulgurances, au niveau de la mise en scène surtout : des plans magnifiques en plongée, très vastes, ancrant cette histoire dans son territoire ; des scènes de foule filmées de l'intérieur du chaos, très énergiques, saturées de visages et de mouvement ; des cadrages intrépides, dont ce plan final qui prend une toute petite silhouette en bas de l'écran face à l'immensité du ciel ; des longues scènes de discussion théoriques prises dans leur durée ; des regards-caméra assez sidérants. Tout ça est spectaculaire. Mais il faut pour les apprécier se fader une vision poético-verbeuse des rapports politiques, et on s'ennuie sévère. Terre en transe, c'est comme tous les films de Rocha : trop dépaysant, trop autre, trop "réalisme poétique", si bien que je n'arrive jamais à rentrer dans cet univers, que je n'en comprends pas les tenants et aboutissants. A la fois pauvre et lyrique, à la fois très littéraire, intello, érudit et ancré dans le peuple et la culture brésilienne (enfin, je crois), ce machin déploie un style qui me tombe carrément des yeux : mon esprit ne cesse de décrocher, puis de se raccrocher parfois à une image, un plan, une ligne de dialogue, puis de décrocher à nouveau. Vous comprendrez bien que, dans ces conditions je ne peux guère vous en dire plus...
Voilà un OVNI bien singulier, ce genre d'étoile filante qui tombe de temps en temps, fait trois petits tours puis regagne les chemins de l'oubli collectif. C'est dommage : Variety est très étonnant, personnel et courageux. Le fait qu'il ait été réalisé par une femme et qu'il traite justement du "female gaze" n'est peut-être pas étranger à son invisibilité et à son peu de reconnaissance. Bref. Bette Gordon inverse tous les schémas liés à la pornographie, au harcèlement, à l'érotomanie, à l'obsession, à la déviance d'habitude réservés au genre masculin. Juste un changement de point de vue, et ce qui pourrait n'être qu'un énième film sur un nerd harcelant une pauvre victime se transforme en pamphlet gentiment féministe. Le tout dans la joie et sans pousser de grands cris d'orfraie : c'est remarquable. Christine a besoin d'un taff, et en trouve un comme caissière d'un cinéma porno sur Times Square. C'est la première partie, qui prend à revers toutes nos attentes : non, ce ne sera pas glauque, non la jolie jeune femme ne sera pas harcelée ni considérée comme une pute, oui elle sera bien attirée par les films projetés. Très joli de voir comment Gordon envisage ce boulot comme un autre. Les clients sont un peu cantonnés dans l'ombre de la masse anonyme, et le film se concentre sur Christine, montrant en parallèle son côté impassible pour délivrer des tickets pour ces films de cul et son attirance pour ce milieu. Il refuse en tout cas la complaisance ou la tendance facile à plonger son héroïne dans l'enfer du sexe tarifé.
Ensuite, Christine se fait draguer par un vieux beau, se laisse convaincre de sortir avec lui. Mais au moment où tout va très bien, le gars la quitte pour un mystérieux rendez-vous d'affaire. Elle le suit dans les rues de New-York, et le film bascule alors dans une curieuse errance, tout scénario mis de côté, comme si ce petit fait avait fait glisser la femme dans une autre dimension. Est-elle obsédée par cet homme, par sa vie, ou est-elle obsédée par son fantasme, ou est-elle obsédée par sa propre obsession ? En tout cas, elle se met à cultiver une fascination pour lui, et le film la côtoie dans cette enquête, qui se cantonne à peu près à une longue filature. Variety se change d'ailleurs volontiers en ce qu'il n'est pas : un film d'espionnage, un polar, notre homme rencontrant des personnages louches et échangeant de bien mystérieuses informations... à moins que tout ne se passe dans la tête de Christine. Tête qui a tendance à s'embrouiller de plus en plus : les récits érotiques, les fantasmes, les pulsions sexuelles se mêlent à cette enquête obsessionnelle, laissant apparaître le motif principal du film : capter le désir féminin, le filmer comme un désir masculin, intervertir les rôles, la femme devenant le voyeur, l'homme la cible.
L'ambiance du New-York interlope est parfaite et évoque un Cassavetes des grands jours. Elle nous fait traverser des lieux habituellement réservés aux hommes, sex-shop, boites de strip-tease, ou milieux mafieux.La mise en scène de Gordon est d'ailleurs impeccable, démarrant d'un constat social très réaliste (trouver du boulot dans une grande ville aujourd'hui) et glissant peu à peu, subtilement, vers quelque chose de beaucoup plus onirique, trouble, abstrait. Même si Gordon ne se cache pas derrière ses doigts, même si elle appelle un chat un chat, son film est pudique, intelligent, jamais racoleur. L'obsession de Christine repose plus sur l'image du sexe que sur cet homme, sur l'imagerie même, la pulsion scopique des images (ce que tendent à confirmer les scènes montées cut où les motifs érotiques arrivent en rafale dans son esprit). Un film bien envoutant en tout cas, très puissant visuellement, et qui ose des séquences assez audacieuses : bien bien.
Pas facile de tenter de résumer, de cerner, de percer le charme de ces Chroniques de Motel (j'aurais dû être traducteur) qui sont composés principalement de textes courts, mais aussi de poèmes, souvent minimalistes, haïkuesques, ou encore de photos. De la même façon qu'on aurait bien du mal, sur le fond, à faire un lien entre ces textes et le film de Wenders, Paris, Texas, qui s'en est apparemment "inspiré" ; heureusement, Wenders lui-même, en intro, avoue qu'il a surtout essayé de garder "l'esprit" de ses textes, leur essence en quelque sorte : des récits d'errance, des bouts de vie, des annotations sur des sensations, des anecdotes, presque, mais qui agissent toujours sur notre propre esprit comme des sortes de fulgurances ; qu'il parle d'école buissonnière, de violence dans les rapports, de son approche de la nature, de son père planté dans un rocking-chair avec une fiole de whisky à portée de main ou encore, lors de ce long récit qui clôt quasiment ces chroniques, de la maladie de sa mère, on est toujours très vite happé par ces phrases très courtes, ces descriptions précises sur le cadre, sur le temps, sur un simple détail ou l'attitude d'un personnage. Les poèmes, aux vers souvent répétitifs, ont le même effet : ils vous saisissent comme le ferait un mini ouragan, vous tiennent paisiblement quelques secondes dans son œil, avant de vous éjecter vers un autre texte. On lit ces textes très brefs en étant à chaque fois surpris d'entamer une sorte de micro-voyage avec Shepard (il est en effet souvent question de road trip), et de se retrouver, à peine embarqué avec lui, soudainement comme une vieille chaussette, comme dans une chambre pourrie d'un motel en solitaire, n'ayant d'autre choix que de tendre le pouce pour tourner la page et recommencer un bref périple, une brève aventure humaine.
La pièce de théâtre qui suit prend beaucoup plus le temps de développer les personnages, de construire une intrigue (une histoire d'amour explosive entre un demi-frère et sa demi-sœur sous l’œil de leur fantôme de père) mais on ressent très vite la même pulsion qui bat dans chacun des mots : une sorte d'urgence, de violence évidente agite cette réunion/engueulade et anime ce dialogue nerveux. La jalousie, d'un côté comme de l'autre, bat son plein, les personnages secondaires (une amante starbée, un amant bien tendre) ne paraissant servir que d'étincelles au drame amoureux/haineux qui se joue. Pas évident, là encore, de mettre la main sur ce qui donne autant de force à ce récit, mais on quitte ce bouquin avec la sereine impression d'avoir tenu pendant une paire d'heures un petit paquet de dynamite soyeusement emballé. Sam shurpren à peine.
Éternelle histoire du jeune ado qui, irresponsable, va devoir grandir... Ce passage, vers l'âge adulte, cette initiation aux responsabilités, petit merdeux, passera pour ce jeune ado de Vaulx-en-Velin qui traficote et pique des sous à son pater, par le Burkina Faso. Un passage au bled qui, dans un premier temps, réjouit le jeune Ady : il y débarque avec son casque, son I-phone, ses Nike rouges et ses airs de petit roublard au langage "dessalé". Il ne sait pas encore que l'oncle, bougon, va le mettre à l'épreuve pour qu'il rembourse les cinq-cents boules qu'il a volé en se servant dans les mandats postaux ; et puis ce serait, bien, tant qu'on y est, que le gars Ady se fasse enfin circoncire pour qu'on en fasse un homme, un vrai... Ady fait un peu moins le malin.
On voit venir le truc de très loin : le petit métropolitain qui se la joue mais qui se retrouve sans guère de repères dans cette ville secondaire du Burkina (y' a des coupures de courant, ô mon Dieu !) puis dans la brousse ; va tout de même vite falloir qu'il change d'attitude et de vocabulaire s'il veut un jour repartir de là (l'oncle a pris son passeport en otage)... Mais bon, comme cela reste aussi un ado, qu'un ado a forcément bon fond, l'Ady a des chances de s'ouvrir... il se rapprochera notamment de sa grand-mère très bienveillante et de cette grande cousine pas bégueule... Une adaptation au rythme local, des rapports affectifs qui font murir le bambin Ady : on sent qu'il évolue dans le bon sens, le gars... Bon, notre jeune héros n'est pas toujours très juste et très spontané dans son jeu et le ton du film reste bien trop gentillet voire affreusement prévisible (le programme initiatique de l'Ady : devoir traverser une forêt puis se réveiller dans une grotte... Ah ouais, ça y est, j'ai les métaphores) ; un oncle trop grognon (mais pas si méchant), une grand-mère tendre comme du ris de veau, une petite cousine qu'on bisoute... Malgré cette toile de fond burkinabée pas si courante que cela, certes, le déroulé du film et l'évolution du personnage principal n'ont rien de surprenant - on frôle même plus souvent qu'à son tour le poncif... Mais bon, allez, cela reste un cheminement initiatique bon enfant en terre inconnue. Pas méchant, quoi, ni marquant.
Vous vous souvenez de David Robert Mitchell, auteur d'un des plus brillants films d'horreur des années 2010 (It Follows, que j'ai vu 48 fois) et de deux autres films aussi intrigants que précieux (The Myth of the American Sleepover et Under the Silver Lake) ? Eh bien souvenez-vous en, car il est mort. Pas physiquement, hein, non, mais au vu de son nouveau film, artistiquement. Quand on rentre dans la salle qui diffuse La Fin d'Oak Street, c'est avec de petits bonds d'excitation, tant le gars a laissé passer de temps depuis son dernier métrage (8 ans !), tant l'attente est forte. Et en tant que fan, on passe la première demi-heure à se dire : "Non, mais je vois bien que c'est pas bon, mais c'est un leurre, il doit y avoir une lecture au second degré, le truc va se révéler très bientôt et ça va être une tuerie, les critiques ont rien compris au génie de ce gars". Encore une heure et on quitte la salle dépité : non, il n'y a rien à tirer de ce film de dimanche soir sans esprit, sans glamour, le naufrage est complet. Qu'est-ce qui a bien pu amener ce cinéaste si singulier sur les voies du cinéma à trucages et du film commercial pour geeks ? C'est un mystère, mais le fait est : on est à deux doigts de la nullité.
Mitchell lorgne du côté de Spielberg, non seulement à cause des dinosaures qui envahissent le film, mais aussi à cause du contexte même. Dans une petite ville pavillonnaire tranquille, une famille normale (mais légèrement en crise si on gratte un peu) est confrontée à l'impossible : une nuit de tempête, une faille de temps (...) fait plonger le quartier où elle vit dans le passé. Les rues se voient donc investies par une faune qu'on croyait disparue depuis belle lurette (tyrannosaures tyranniques et autres vélociraptors véloces), et elle n'est pas gentille, puisqu'elle se met à croquer les voisins avec appétit. Notre famille parviendra-t-elle à survivre à ce retour dans le passé ? Oui, car une boule lumineuse (...) apparaît de temps en temps dans le quartier, seule porte qui peut lui faire retrouver sa vie d'avant. Oui, c'est n'importe quoi. On cherche au départ une critique du couple, du mariage, de la famille, de la communauté ; on serait même prêt à entendre un discours sur les hommes qui détruisent leur planète et dérègle le climat. On se dit que le jeu décalé des acteurs (Anne Hathaway et Ewan McGregor, très mauvais l'un et l'autre), que le grand barnum grand-guignolesque des effets numériques, que le ridicule des situations, cachent quelque chose, que le film ne peut pas être que ça. Mais force est de renoncer : c'est abyssalement creux, ça ne dit rien, ce n'est même pas drôle ou effrayant, ça ne transporte aucune émotion. Mis à part lors d'une ou deux pointes de cruauté bienvenues dans ce machin familial et lisse, on s'ennuie ferme et on pleure la ringardise de ce machin plus proche des Goonies que d'un film de David Robert Mitchell. (Gols 18/09/26)
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Je pense que Gols est passé complétement à côté de ce film ; le problème, c'est que j'ai fait pareil ; tout est terriblement foireux (j'ai trouvé Hathaway franchement risible pour ma part, au-delà de la nullité, mais elle m'a au moins détendue) et ne tend vers qu'un point : rien de telle qu'une bonne attaque de dinosaures pour ressouder une famille. McGregor troque son fier laser de Jedi pour un maillet et c'est parti pour une petite virée familiale horrifique au pays des merveilles du Crétacé. Du crétacé à la crétinerie, il suffit d'un suffixe et le résultat va en effet s'avérer consternant de bout en bout... Nos amis se planquent dans leur maison de paille façon trois petit cochon, se mettent à découvert pour sauver le chien alors qu'il y a plus d'animaux carnivores et dangereux dans les rues que lors d'une réunion du Canon Français et chacun tente avec son canif de lutter contre des monstres de la taille de la tour Montparnasse - parfois ça marche, mais c'est quand même sacrément du bol... Mitchell semble lui-même ne pas prendre sa panade au sérieux (la scène de reproduction dinosauresque touche à l'absurde pure) et le happy end final va se révéler aussi crédible qu'une gauche unie - les livreurs de pizza seront bien les seuls à sortir la tête haute de cette incroyable ratage. Un film parfait pour débrancher totalement son cerveau lors d'une projection du dimanche en famille. (Shang 27/09/26)
On sait parfaitement que pendant ces années 30, l'ami Bogart n'a pas fait que des chefs-d’œuvre. Ray Enright, pas le plus mauvais des seconds couteaux, nous livre ici un petit film sur l'aviation qu'on pourra trouver tout juste honnête sur la forme et un peu urticant sur le fond. Alors oui, c'est vrai, autant j'ai une passion pour les films de train (comme dirait Sam Shepard "J'habiterais un train si quelqu'un m'en donnait un" - pas mieux), autant j'ai peu de patience devant les films d'avion... Qu'est-ce qu'il y a à filmer : un type qui tient le manche et regarde les nuages ? D'autant qu'ici il n'y a même pas un passager, vu qu'il s'agit de vols expérimentaux... Au mieux, on peut obtenir une œuvre filmée à hauteur d'oie... Cela empêchera malencontreusement de montrer ce qui se passe d'intéressant sur les différents îlots exotiques qui servent d'étapes à l'ultime challenge, îlots que l'on ne verra finalement que du ciel... Bref, revenons à notre pitch : Pat O'Brien (pas le genre de type à mon avis à être végétarien) a un rêve : relier les États-Unis à la Chine avec un gros porteur... Pour cela il faut créer l'avion, avoir des fonds, avoir des pilotes... Pour l'ingénierie, il peut compter sur son pater, pour les pilotes sur d'anciens camarades de l'armée, Ross Alexander et Bogart (le bon pote... qu'il ne faut jamais trop pousser dans ses retranchements... mais bon bougre, tout de même) et surtout... sur sa foi absolue. Pas facile d'embarquer les investisseurs et toute cette équipe de bons vivants dans cette aventure ; il y passe sa vie, perd en route sa compagne (Beverly Roberts), mais il ne déviera jamais de son but. Après avoir développé des liaisons aériennes avec les Caraïbes puis l'Amérique du Sud, l'Orient se rapproche...
On a là, mes bonnes dames, le portrait du parfait capitaine d'industrie à la sauce ricaine, l'American dream dans toute sa folie euphorisante et son horreur ; car disons-le, Pat O'Brien pour atteindre son objectif se comporte très vite avec tout un chacun, sa femme, ses potes, son père, ses employés, comme un bon petit dictateur : pas d'affect, que des décisions qui tombent comme des couperets, que des jugements parfois bien hâtifs. On se dit qu'à un moment, quand il se sentira trop seul (d'autant que Beverly n'est pas rancunière et semble avoir laissé la porte ouverte...), quand il se plantera une fois de trop, quand il sera au fond du trou, une petite morale viendra lui rappeler que son comportement est vil, qu'il doit mettre de l'eau dans son vin... C'est un peu oublier ce sentiment ricain d'individualisme primaire : pour arriver à ses fins, finalement, tout est permis - et tant qu'on atteint ses objectifs, peut-on vraiment critiquer l'homme à l'esprit conquérant ?... Ça fait un peu mal au sein mais force est de constater qu'Enright ne cherche pas franchement à prouver quoi que ce soit d'autre ici : la fin justifie les moyens, les sacrifices, les comportement éventuellement odieux... Pas de quoi franchement nous émouvoir, nous faire frétiller... Comme en plus, même dans la dernière demi-heure (Bogart parviendra-t-il à rallier la Chine malgré le chaos météorologique ?), on ne vibre guère devant ces aventures aériennes qui nous laissent bien au chaud dans le cockpit, avouons qu'on mate la chose d'un œil bien morne, en espérant qu'une chose : que la Pat s'étouffe avec un os en mangeant sa choucroute. Las, on se dit que Bogart (une odyssée toute à son honneur avec tout de même des productions très moyennes) tient superbement le manche, qu'il reste loyal malgré son caractère bouillant, et qu'on se quittera une nouvelle fois bons amis. Mais c'est sûr que cette œuvre ne nous a ni fait franchement rêver, ni donner envie, étrangement, de voter à droite.
Ce jour est à marquer d'une pierre blanche, ou grise disons, puisque vous me voyez, tel que je suis, assez preneur d'un film de Guitry. Mais oui, Faisons un rêve m'a sinon emballé en tout cas amusé, puisqu'il sort assez franchement de ces auto-portraits fatigants du maîîîîître Guitry rivalisant de bons mots et de forfanterie pour tenter de prouver au tout Paris qu'il est un génie des belles lettres. Ici au contraire il montre enfin qu'il peut être aussi un acteur, laisse tomber (un peu de) sa vanité, et offre un film somme toute très marrant et relativement audacieux. Vous avez bien lu : on a trouvé des traces de cinéma dans un film de Guitry, loué soit notre Seigneur.
Tout commence pourtant sous les auspices les plus redoutables du sieur. Peut-être parce que son film était trop court, il lui adjoint une introduction qui rassemble tout ce qu'on déteste cordialement chez lui. Une soirée huppée, quelques vedettes (Michel Simon, Arletty, Claude Dauphin...), un vague faux plan-séquence circule entre les petits groupes et c'est parti pour une compilation des bons mots du maître, tous aussi phallocrates et rances et snobs les uns que les autres. On soupire, et on attend la suite sans espoir. Elle démentira tout : on se retrouve pour une scène à deux, pour un dialogue certes pas d'une puissance inouïe mais d'un drôlerie certaine. Le génial Raimu et sa femme Jacqueline Delubac se livrent à un duel sophistiqué, lui voulant sortir pour faire la noce, elle faisant semblant de croire à ses arguments pour être seule avec son amant. C'est une merveille de double-sens, de mensonges consentis, lui sachant qu'elle sait, elle sachant qu'il sait qu'elle sait, les deux s'entendant sur un statu quo de déni. Raimu explose littéralement : il est vraiment faramineux dans ce rôle de pauvre mec pitoyable. La scène est longue, parfaitement découpée, simplement mise en scène, l'interprétation est au taquet, le texte se rapproche plus d'un bon Courteline que de Guitry : on est à la fête.
On continue alors avec une scène effarante : un monologue infiniment long de sieur Guitry himself, qui montre ici plus son talent d'auteur et de comédien que son esprit si fin et si ringard. Le gars est incroyable, variant tous les trucs qu'il peut faire avec sa voix, reprenant à peine son souffle entre deux phrases, dans un numéro de virtuose d'écrivain et d'acteur qui laisse pantois. Un amant attend la femme qu'il aime, la fantasme, s'impatiente, se monte des scénarios, désespère, reprend espoir au moindre bruit, engueule tout le monde au téléphone : c'est un festival, filmé qui plus est avec un vrai talent de metteur en scène. Tout en évitant le plan-séquence qui aurait fait trop "théâtre", Guitry utilise son décor, ses accessoires et sa caméra comme s'ils étaient des obstacles à son énergie débordante. On est étonné de le découvrir dans ce registre de comédien, et de le voir aussi faire preuve d'invention et même d'audace dans sa réalisation. Le tourbillon continue quand arrive la femme, Delubac donc, pétillante comme une Claudette Colbert française, parfaite et fidèle faire-valoir de son partenaire qui peut s'appuyer sur elle pour poursuivre son monologue incessant. Le film virevolte, ne nous laisse pas souffler une seconde, c'est parfait. La rencontre Guitry/Raimu conclura la chose pour une sorte de happy-end très amer, où chacun peut donner libre cours à ses mensonges en toute impunité ; là aussi savoureux duel de comédiens impeccables, portés par un texte amusant et malin. Un vrai plaisir, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis.
Foin des camps tranchés, des a priori tempétueux et des jugements hâtifs : il s'agit de lire Adèle Haenel avant de la déifier ou de la clouer au pilori selon vos opinions. Je m'en suis chargé, et en ressors avec une vision plus nuancée que ce que son personnage sans cesse en colère véhicule (toujours l'impression qu'elle veut m'arracher personnellement la tête). Son livre, très bien écrit, intelligent, érudit et dynamique, est autant un livre de douleur que de théorie, de souvenirs que de coups de gueule, d'hommages que de détestation. La construction du truc, en elle-même, vaut vraiment le coup : elle y alterne des scènes de théâtre, ou de cinéma, avec de longs placards théoriques ou des souvenirs décryptés. Elle traverse ainsi toute son existence au travers de quelques jalons importants qui l'ont marquée : souvenirs d'enfance, découverte du théâtre, rencontre avec le fameux prédateur sexuel, scènes de tournage, débats bien douteux avec des garçons, discussion douloureuses avec la famille, découverte de l'homosexualité, cérémonie des César qui consacra "l'homme-ayant-reconnu-avoir-eu-un-rapport-sexuel-illégal-avec-une-enfant-de-13-ans-et-qui-a-été-par-la-suite-accusé-de-viol-par-de-nombreuses-femmes", libération par le théâtre. Bref, toute une existence qui est relatée à travers ces scènes faussement fictives, mâtinées bien souvent de visions de rêve ou de cauchemar, et qui court tout au long du livre, amenant du dynamisme et une sorte de "démonstration par l'exemple" de l'aventure d'Adèle Haenel. Entre ces scènes, donc, des pensées, de la théorie, ou des souvenirs plus directement évoqués donnent un contrepoint à ces reconstitutions.
Et de ce côté-là, on peut dire que Hanel dépote. Bien armée de solides références et d'un monceau de lectures édifiantes, elle définit son féminisme (qu'on qualifiera d'activiste) avec précision et intelligence. Parfois un peu trop chargée en concepts compliqués (l'influence de Gisèle Vienne, qui a contribué à l'écriture du livre, se fait sentir dans la théorie théâtrale de la fin), parfois un peu poseuse, parfois trop sûre d'elle-même, certes, mais le plus souvent très pertinente et surtout originale, notre auteure déploie un style à la fois érudit et fluide, qui permet d'engloutir de vrais pages de pure philosophie comme si de rien n'était. Sont tissés dans cette théorie des souvenirs de la jeune fille quelle fut, et là aussi la précision des visions, le recul qu'elle a désormais sur les horreurs qu'elle a vécues, la grand intelligence qu'elle met dans le décorticage de ses émotions et du processus de violence qui s'exerce contre elle et ses consœurs, fabriquent un livre passionnant. On pense bien sûr à Despentes dans ce radicalisme et ce refus de se laisser bouffer par son passé, par cette façon de prendre tous les concepts de traumatisme, de domination, de soumission, à contre-poil ; mais Haenel brille par son indépendance dans le registre du féminisme, aussi radical soit-il. Sa langue est unique, sa vision très personnelle, son caractère inédit. Nous qui la croyions perdue (et son spectacle récent, Extra Life, semblait aller dans notre sens), on la retrouve flamboyante et droite, certes bien sombre et non-réconciliée, mais bien là. La poignée de films qu'elle sauve de sa carrière (saurez-vous deviner les 6 heureux élus ?) attestent qu'elle a compté dans le cinéma, elle est maintenant passée à autre chose, et c'est tout aussi bien.
La garce, la garce, la garce ! Shangols fait un ptit tour du côté du bon vieux patrimoine cinématographique français. Et qui croise-t-il au coin du bois ? Oh putain, forcément, le gars Gabin, toujours dans les bons plans. A 33 ans le type est au top de sa forme (37, l'année de La Grande Illusion et de Pépé le Moko suivies immédiatement par Le Quai des Brumes et La Bête Humaine...) et il trouve dans ce film un rôle où il excelle : d'amoureux transi sur un nuage (le Gabin en poupon avec de la gouaille) il devient un gars désillusionné et dépressif (Gabin est déjà très fort pour marcher comme un ptit vieux). De lumineux, notre ami Jean passe à sombre, colérique et livide... Gueule d'Amour est-il un film célébrant la perfidie et la vénalité de la femme (Mireille Balin, perfide Madeleine) ou l'amitié coûte que coûte (selon le mot de Guitry : comment reconnait-on un ami ? C'est celui que l'on peut appeler au milieu de la nuit lorsque l'on vient de commettre un meurtre) ? Il y a forcément un peu des deux, l'essentiel du film étant tourné sur les rapports chaotiques entre Gabin et sa Madeleine et le final sur cette amitié stronger than life...
Jean est une bonne pâte. Il passe pour un demi-dieu quand il défile avec les gars de l'armée, reçoit moult cadeaux mais il s'en cague. Les femmes, hein... Et puis il croise par hasard la main de cette Madeleine, son visage, son regard. Il ne faut pas être grand clerc pour se rendre compte que les yeux du Jean se sont illuminés, qu'il est prêt à tout lui sacrifier - elle veut 10.000 boules ? Tiens. Elle les perd au jeu ? Tant pis. Il faut dire que la Madelon a un faciès plutôt esthétique et qu'elle vit dans un loft bien luxueux. Péter dans la soie ou dans la mousse du bain, Jean n'en a cure, mais cela n'enlève rien au plaisir. Elle lui fait un mauvais plan, lui pose des lapins, passe son temps à s'excuser pour des absences incontournables : Jean pourrait s'agacer, il subit ; il s'en fout, il l'aime un point c'est tout. Il faudrait juste qu'elle ne dépasse pas les bornes : le prenne de haut devant un tiers, se foutre de son meilleur pote. Elle les dépassera.
Gabin et Balin ont la classe, certains dialogues de Spaak font des étincelles et l'image est suffisamment lumineuse et contrastée pour qu'ils aient des airs de demi-dieux. Ensemble, c'est la fusion : il a de l'inspiration et elle un sourire si doux. Au téléphone ou par pneumatique, c'est souvent la douche froide : Mon cher Jean, je ne pourrais venir... Il résiste puis devient lourd. Et tombe de haut, se fracassant sa petite gueule d'amour sur le tarmac. Le fil est rompu, il a eu sa leçon, le bougre - il avait une gueule d'amour, il fait dorénavant simplement la gueule. Mais cette femme, cette femme, elle ne va pas le lâcher. Parce qu'elle sait malgré ses petits airs de ne pas y toucher qu'elle le tient dans sa main comme une petite coccinelle orpheline. Elle pense qu'il est malléable, elle ne l'a jamais vu se mettre en colère dans d'autres films. Elle en fera les frais, un vrai suicide collectif. Il faut reconnaître à Grémillon un réel tact à filmer la chose (une séquence notable tout de même, quasi ophulsienne, lors du bal - le mouvement de la caméra, c'est pas de la gelée) et à mettre ses acteurs en valeur - certains plans dignes d'Harcourt. Du bon vieux patrimoine français romantico-dramatique qui n'est pas déplaisant pour commencer "gentiment" (l'utilisation du mot "gentil" dans les années trente, du nanan) un dimanche. Estampillé "qualité française - AOC". (Shang - 08/03/15)
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Merveilleux, ce petit film d'acteurs, merveilleux. Grémillon est définitivement le gars le plus sentimental et à la fois le plus amer de ces années-là, et réussit un film bouleversant sur la passion, sur l'emprise amoureuse. Dans une subtile inversion des rôles habituels, c'est ici l'homme qui sera la victime du charme que sait distiller la femme. Dans le rôle de la victime, donc : Gabin, d'abord comme un poisson dans l'eau dans l'emploi du séducteur malgré lui, homme à femmes parfaitement satisfait de lui-même, idole de ces dames de tous âges. Le scénario va subitement le faire passer du côté de ses proies : il devient le nouveau petit jeu d'une femme fatale, se prend dans sa toile de veuve noire, et c'en est fini. L'acteur est tout bonnement extraordinaire dans ces années-là, comme le relève Shang, et il n'est jamais meilleur que dans ces rôles d'homme fragile, cachant sous sa bonhommie et son côté ours la faiblesse et la tristesse (La grande Illusion, La belle Equipe, Le Jour se lève...) Il trouve ici l'emploi parfait dans cette veine : il faut le voir passer lentement de l'orgueil et de l'inconséquence du mâle sûr de lui à l'abattement complet (regardez-le marcher, bon sang, c'est du génie), faire doucement basculer la comédie légère dans la tragédie. On a rarement vu Gabin pleurer au cinéma : il le fait ici sans pudeur, révélant un acteur à la palette impressionnante, loin du gros bougon qu'il sera après-guerre.
Celle qui le fait pleurer, c'est l'image de la femme moderne, émancipée, libre. Une femme certes un brin cruelle, mais qui prend sa vie en main en se laissant approcher par de riches messieurs, qui manipule les hommes comme eux le font depuis des siècles. En croisant la vieille conception des rapports de sexe portée par Gueule d'amour, ça ne peut que mal se passer. La femme du film est pourtant d'une belle complexité, amoureuse de Lucien jusqu'au bout, amis trop fière pour encaisser son rejet. Elle connait parfaitement les hommes, en a fait son "projet de vie", et elle sait appuyer comme personne là où ça fait mal, jusqu’à les rendre fous. Même si Spaak en rajoute un peu dans la dernière bobine, la condamnant à être une salope sans nuance, on ne peut qu'admirer ce beau personnage féminin assez rare à l'époque, d'ailleurs parfaitement campé par Mireille Balin.
Le scénario de Spaak est par ailleurs diablement réussi (ce qui est assez rare pour le remarquer...), variant les registres avec virtuosité, pouvant enchainer sans transition une scène comique (les dialogues assez savoureux avec le majordome) à une scène poignante, mais construit surtout dans sa globalité de façon très fluide. La mise en scène discrète de Grémillon fait la part belle aux ombres portées, aux ambiances grisâtres de la province pauvre opposées à la solarité des scènes du début, aux profondeurs de champ magnifiquement classiques, et aux visages, effectivement mythifiés par une lumière très Harcourt. Tout ça cumulé donne un film très émouvant, superbement écrit et joué : Grémillon est peut-être l'autre grand de cette époque (avec Renoir). (Gols - 26/09/26)
Tourné avec un poignée de raisins secs dans un décor ridicule (ta caisse et mon appart) et en un temps record (la légende des six jours semble tout de même avoir été revue à la hausse : vingt-huit c'est déjà fort), Detour est l'histoire d'un mec qui a la poisse, une belle illustration de la Loi de Murphy en soixante minutes et des bananes. Tom Neal a des airs de chien battu et ça tombe plutôt bien vu ce qu'il va devoir se coltiner comme embrouilles. Dès cette magnifique séquence dans le brouillard (la moitié du budget a dû passer dans les fumigènes) où Tom apprend de sa blonde qu'elle va quitter New-York pour tenter sa chance à Hollywood, on sent que le gars est destiné à s'enfoncer dans la mouise. Traverser les States en stop, c'est ambitieux, mais n'est pas Antoine de Maximy qui veut. Tom Neal a comme un don pour attirer les emmerdes - il ouvre une porte de bagnole, oups un cadavre se fracasse la tronche sur une pierre, s'amuse avec les fils du téléphone, oups quelqu'un est pendu à l'autre bout... - et cette petite virée en enfer racontée en flash-back vous persuadera que parfois, il est bon - et plus sain - de rester chez soi...
Tom aurait pu croire que la chance était de son côté quand ce type, dans sa grosse bagnole, se décide à l'emmener jusqu'au terme de son voyage. Il est certes un peu chelou avec ses marques de griffes sur le poignet - il a viré une femme de sa caisse ("C'était la femme de Tarzan ?" demande, joueur, le Tom - la meilleure réplique, oui) - et l'explication du conducteur pourrait le faire passer pour un terrible phallocrate. Quand on fera la connaissance de la dite fille un peu plus tard, on se rendra compte que notre homme était simplement bougrement lucide. Franchement, si ce n'est pas ne pas être né sous une mauvaise étoile que 1) se faire prendre en stop par un type qui vous claque dans les doigts, 2) faire un geste malheureux qui a tout pour vous accuser du crime de ce dernier, 3) prendre en stop, dans la même bagnole, une femme que l'ancien propriétaire du véhicule a déjà transportée, 4) se retrouver avec quelqu'un qui exerce un chantage ignoble pour profiter de vos misères... Parce que cette femme que Tom, bêtement, décide d'aider, si, de profil, elle a tout de la jeune donzelle mimi, de face, elle a tout de la pire des harpies : Ann Savage s'empare du rôle de cette fourbe auto-stoppeuse avec une énergie terrible et entraîne Tom dans un cauchemar sans fin ; la parfaite femme fatale ou une simple femme chacal ? Leur petit duo, genre petit arrangement entre ennemis, va quoiqu'il en soit déménager sa mère. Si l'Ann exerce une pression affreuse sur ce pauvre Tom, totalement piégé, la donzelle en profite au passage pour lui faire, en plus, du rentre-dedans : notre Tom, tout penaud et décontenancé au départ - on le comprend aisément -, finira par péter un câble ; on ne peut de toute façon point lutter quand le destin s'amuse à s'acharner sur vous, notre Tom en fera les frais, boira la coupe jusqu'à la lie.
Décor réduit a minima mais tension maximum entre ce couple d'auto-stoppeurs (l'ironie de l'histoire) qui se retrouvent, juste tous les deux, dans la même caisse (le véhicule du destin, pas mieux). Ulmer nous fait oublier les ignobles fonds d'écran ou les quatre murs de son décor dénudé en se concentrant sur cette prise de gueule infernale entre deux personnages maudits. Ann Savage est sauvage, Tom réduit à néant... C'est certes osé mais d'une efficacité indéniable. Dire à partir de là que le film vaut le détour semble aller de soi... (Shang -27/12/10)
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C'est tellement classique, ça correspond tellement à tout ce qu'on attend d'un film noir, qu'on pourrait bien avoir là le moule originel du genre. On se glisse dès la première seconde dans ces ambiances enfumées remplies de losers sans gloire, de pianos-bars chelous et de sales destins, tout contents de retrouver les clichés éternels : un musicien dont on sent bien, malgré sa gueule désabusée, qu'il va lui arriver tous les ennuis de la terre, une atmosphère poisseuse qui vous colle à l’œil, et cette trame qui débute sans plus de forfanterie. Économe jusqu'au dénuement, sobre jusqu'à l'ascétisme, Ulmer débarrasse son film de tout ce qui pourrait le faire dériver de son cahier des charges : montrer ce putain de destin exercer son pouvoir sur un pauvre type. Il se déchainera, ce destin, enchainant les coïncidences et les improbabilités pour enfoncer toujours un peu plus loin dans le seau la tête de son pauvre anti-héros. Ça ira très loin dans le n'importe quoi, et je ne me suis pas encore remis du coup de fil de téléphone. On se laisse raconter cette histoire, aussi peu vraisemblable soit-elle, avec le plaisir sans pareil d'être à l'abri, et de regarder simplement un gars manquer de bol à un point extrême. Ça ne fait pas la malin à la mise en scène, ça fait profil bas dans l'interprétation (les acteurs sont à peu près nuls, reconnaissons-le), ça nous sert ce qu'on est venu chercher et c'est tout : l'épure faite film. (Gols - 25/09/26)
Je ne savais pas trop à quoi m'attendre avant d'ouvrir ce bouquin de Gaëlle Obiégly et, le livre une fois fini, j'ai l'impression de ne pas avoir vraiment progressé à ce sujet... L'auteure, elle ne s'en cache point, procède selon un procédé qui tient du "marabout-bout-de ficelle", une idée en entraînant une autre, mais les ponts qu'elle fait entre les deux sont parfois si énormes qu'on a surtout le sentiment d'un bouquin coq-à-l'âne-émone-a-lisa... un tantinet erratique. Voyez, c'est flou, et ça part un peu dans tous les sens... Le pire, je suis le premier à l'avouer, c'est que la chose se lit plutôt bien, la prose d'Obiégly se faisant d'une fluidité évidente... Seulement voilà, à force de naviguer un peu trop au gré du vent, passant d'un paragraphe, d'une île (éparse) à l'autre, sans jamais vraiment savoir si on va un jour jeter l'ancre, on finit par se perdre un peu, à perdre un peu de son intérêt envers ces diverses pensées jetées un peu en vrac... Certes, Obiégly fait de ce procédé une sorte de jeu, revenant uniquement quand cela lui plaît à son fil conducteur (le soldat inconnu !), prenant un plaisir évident à se laisser aller à des digressions sur lesquelles, tout de même, on finit parfois par s'arrêter : le personnage touchant d'Yvette, sa grand-mère, et ses derniers jours prenants à l'EHPAD, ou encore les réflexions tenues sur des thématiques comme la mort, l'armée voire la connaissance... Toutefois, malgré cette sorte de jeu de piste tout à fait imprévisible et relativement original (ce dont on convient tout à fait - on est tout de même allé au bout de la chose), cette volonté de tourner sans cesse autour du pot sans jamais avoir franchement envie d'y tomber finit par lasser. Une première lecture de cette auteure qui désarçonne un brin (et la littérature, ma bonne dame, est faite pour cela), pas sûr cependant qu'on ait franchement envie d'y retourner au plus vite. Plus circonspect que convaincu par la chose.
Je ne sais pas pourquoi mais je me sentais des plus motivés pour découvrir ce qui s'annonçait comme une sorte de parodie (à la sauce queer) des bons vieux films d'horreur des eighties ; Gols avait aimé le précédent film de Schoenbrun, cet opus avait apparemment fait vibrer la Croisette, bref tous les indices étaient au vert... Et avouons que cela commence d'ailleurs sous les meilleurs augures avec ce film d'horreur, navrant navet devenu culte, décliné en de multiples resucées - le "bon temps" des déclinaisons des œuvres jusqu'à épuisement de la recette, de la VHS, des visions compulsives... L'idée de confier une nouvelle version de la franchise à une cinéaste militante soucieuse de l'adapter à la hype (ou la dyke ?) du moment (effacer les visions sexistes et transphobes du premier opus et livrer une nouvelle mouture ouvertement plus woke sexuellement parlant) apparaît bien sûr des plus pertinentes - et des plus opportunistes ; la jeune cinéaste, très émue par la première version et en particulier par son actrice principale (Gillian Anderson, oups) dont le regard lors d'une scène particulière continue de la hanter, décide de rencontrer celle-ci dans son repère isolé (le lieu où fut tourné justement toute la franchise) pour la convaincre de faire son grand retour... Une sorte de slasher woke sous influence Sunset Boulevardienne (film abondamment cité), pourquoi pas ? Mais à force de charger la mule avec toutes ces références et ces divers objectifs, celle-ci ne risque-t-elle pas de s'enliser en route ?
Les clins d’œil sont nombreux de Wilder à De Palma (on y reviendra) en passant par Hitch. De quoi passer forcément un bon moment avec des geysers de sang en prime et une gabegie de friandises présentes sous toutes leur formes (le film croule sous les paquets de bonbons comme s'il était sponsorisé par Haribo - on est bien sous le signe de la consommation sous forme de petit plaisir coupable) ? Pas sûr. Avouons que le début du film reste très poussif (cette arrivée très longuette chez Gillian) et qu'il faut attendre de voir des extraits de ce "film culte" (les deux femmes assistent ensemble à sa projection) pour que l'on plonge enfin dans l'ambiance... Mais l'intérêt, comme le couperet du tueur sur la nuque de ses victimes, tombe vite... On a beau vouloir nous projeter dans une sorte de film in progress, dans un petit jeu de mise en abyme du cinoche de genre, ou nous servir une petite théorie pas inintéressante sur l'idée même de plaisir et de spectateur-voyeur (l'héroïne, conseillée par son fantasme vivant interprétée par Gillian Anderson, en se retrouvant à la fois dans la peau d'une victime (naïve, vierge et redoutant le "passage à l'acte"...) et dans celle du tueur - (un tueur, trans, disons-le tout de même au passage, habité par la vengeance et "pourfendeur" de ses proies) souhaite enfin atteindre la jouissance) : ce désir "explosera" (attention spoiler) lors d'un final sanglant, véritable bal du diable de palmesque, indéniablement libérateur sexuellement... C'est pas mal vu en soi... Mais le film, malheureusement, se traîne, enfonce le clou tant et plus autour de ses deux-trois idées (assez originales, moui, mais trop appuyées) et on finit, au bout de ces deux longues heures, aussi exsangue que ces deux femmes... Un petit vent frais sur le(s) genre(s), une œuvre non dénuée d'humour (avec des chansons mièvres ultra-parodiques assez poilantes notamment) et quelques idées de fond mais l'ensemble est beaucoup trop laborieusement exécuté pour véritablement assouvir son plaisir... (Shang - 21/09/26)
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Un vrai plaisir de retrouver le regard si singulier de Jane Schoenbrun : elle nous avait déjà sidéré avec I saw the TV glow, elle enchérit avec bonheur en nous offrant aujourd'hui ce film queer, insolent, féministe et délicieusement référencé. La cinéaste a bien vu que tout film d'horreur culte, surtout ceux des années 80, possédait en lui une part trouble de projection du spectateur, de fascination, bref d'érotisme larvé. Il importe que le spectateur se sente en accord avec le tueur, aussi horrible soit-il, et de cet accord à un sentiment sexuel, voyeuriste, il n'y a qu'un pas. C'est ce qui attire la jeune cinéaste sur les traces de ce premier film d'une saga usée jusqu'à la corde. retrouver ce qu'il y a derrière cet éclair dans le regard de l'héroïne du film, qu'elle ne peut oublier une fois que la pellicule l'a fixé. Obsession purement cinéphile, mais qui prend toute sa dimension dans le cadre du film de genre : cet éclat de regard doit autant à Eros qu'à Thanatos. La lente reconnaissance de ces deux femmes rassemblées autour du souvenir d'un passé cinématographique est magnifiquement sentie : mélange de fascination morbido-érotique, d'admiration, de retrouvailles au sein d'un culte commun, de découverte d'un tabou, de reconnaissance de son côté queer "de niche" (la fascination pour un tueur). Le film prend son temps, c'est vrai, pour faire grandir cet amour particulier, mais il fallait ça. Même si Gillian Anderson en fait un peu trop dans le registre "vieille actrice timbrée", cette relation hors du temps (branchée sur le passé) et hors du monde (on se retrouve dans le décor de ce film adulé par les deux protagonistes) est génialement pensée, psychanalytiquement forte. En tant que cinéphage très friand de motifs, ça ne peut que me parler (cherche compagne vouant le même culte que moi sur la boite d'allumettes "ROT" de La Mort aux trousses).
La théorie n'enferme jamais Teenage Sex and Death at Camp Miasma dans le pur concept : sexy, sensoriel, drôle, spectaculaire, il nous en donne pour notre argent et retrouve dans sa forme quelque chose de l'improbable de ces Vendredi 13 ou Halloween de notre adolescence. Le mélange explosif des émotions donne un objet absolument unique, personnel, baroque comme un Argento, méta comme un Lynch, zarbi comme un Mandico, mais éminemment schoenbrunien. La scène de massacre n'a pas à rougir devant les excès de ses aînés, mélange très équilibrés de plans subjectifs et de plans généraux que n'aurait pas renié le maître Carpenter. S'y ajoutent un sens de l'excès, un humour (la tête en forme de bouche d'aération du tueur, qu'on peut aussi lire comme un masque à la Poe, métaphysique et vertigineux par le vide dans lequel il nous plonge), un jusqu'au boutisme dans les idées, une audace qui donnent un plaisir coupable supplémentaire. Que du bien à dire de cet objet hyper original qui reste dans l’œil bien après sa vision. (Gols - 25/09/26)
Ah, un cran en-dessous pour ce nouveau livre de Iglesias, qui cette fois ne parvient pas à trouver le bon équilibre entre le thriller et le fantastique. On retrouve au départ le plaisir de cette écriture à nulle autre comparable, qu'il appelle le "barrio noir", subtile balance entre sa culture (on est dans son territoire natal de Puerto Rico), les superstitions, la mystique et la religion, et le roman noir hyper-violent inspiré par la guerre des gangs éternelle qui mine son pays. Canevas hyper-classique : la mère de Bimbo, adolescent tranquille, est assassinée par la pègre locale, pour avoir un peu trop trafiqué avec la coke. Code d'honneur immarcescible : il doit la venger en éliminant à leur tour ses tueurs. Il embarque dans sa folle obsession ses potes d’enfance, ceux qui se sont toujours épaulés l'un l'autre au cours de ces années difficiles d’apprentissage de la vie et de la loi de la jungle portoricaine. C'est Gabe, l'un d'eux, qui se charge de ce récit, qui va s'enfoncer de plus en plus dans une spirale d'ultra-violence et complètement sortir ces jeunes gars de l'enfance, parfois avec une balle dans la tête, parfois le flingue (ou le couteau cranté) à la main. C'est haletant, bien mené, ça vous donne votre dose de frissons et d'actions, ça contient en germe la critique de ce salopard de destin qui entraîne les jeunes vers la violence, bref on est en territoire connu et on aime ça.
Mais peu à peu ça se complique : "Toutes les histoires sont des histoires de fantômes", scande le roman à maintes reprises, et La Maison des Os et de la pluie obéit à ce cahier des charges. Les morts reviennent, la magie apparaît, les prières aux dieux et saints folkloriques de la culture portoricaine portent leurs fruits, on coupe des langues pour se protéger, on arrache les yeux pour conjurer le sort, et cette trame polardeuse se teinte de plus en plus de fantastique. Jusqu'au too much. Quand surgissent de l'eau des créatures-poissons ou que des tueurs flottent à quelques centimètres du sol, on décroche. Trop de fantasy, pas assez de concret. Alors que sa trame piétine (le livre est trop long, répétitif), Iglesias se complait dans cette veine flirtant d'ailleurs avec le merveilleux mièvre. Dommage, car le portrait de l'île prise dans la tempête Maria était super bien senti, tout comme le portrait de cette bande de potes à la vie à la mort, obligée de surenchérir sur la violence pour sauvegarder leur amitié, leur dévotion à leurs anciens, et leur culture. Les atmosphères, quand elles ne se perdent pas dans le fantastique, sont parfaites, on se croirait parfois dans un film d'un Babenco qui aurait fait un petit à Winding Refn. Mais à force d'en rajouter dans les monstres et dans les créatures magiques, ce scénario devient trop attendu ; ce qui est un comble chez cet auteur qui a toujours su me surprendre.
Pas facile de se complaire d'un petit billet d'humeur devant cette oeuvre cinématographique écrasante aux multiples facettes, aux multiples lectures, aux images (et à la musique) saturées de références et de signifiants. Un peu d'humilité donc de ma part (pas le choix) et de compassion de la vôtre, merci.
La première partie nous fait part de l'accession au pouvoir de cet Ivan, couvert de piécettes d'or, sous le regard intrigué d’intrigants qui n'auront de cesse de vouloir lui donner la monnaie de sa pièce. Une galerie de portraits presque surréaliste comme seul Eisenstein (ou Fellini dans un autre temps) sait les faire, chaque personnage, chaque composition d'image méritant presque un arrêt sur image pour qu'on y note chaque détail. La conspiration, le doute, la paranoïa transpirent à chaque image avec ces gros plans sur les regards ou sur un œil unique quand ce n'est pas dans la représentation picturale d'yeux avec ces immenses fresques qui envahissent les murs : Big Brother est en place, bien avant Orwell qui n'a rien inventé (le gars Staline a pas dû forcément être content, même si c'est la seule partie qu'il autorisera à sortir). Il y a également ce jeu superbe sur les ombres dont cette tête immense du tsar sur le mur lorsqu'il donne l'ordre de partir à la conquête du Sud et de l'Ouest du territoire, avec ce squelette de mappemonde dont l'ombre gigantesque apparaîtra également sur le mur : un petit peu de mégalomanie, c'est clair. La mise en scène n'est jamais en reste avec ce ballet magique de plats en forme de cygnes blancs lors du mariage d'Ivan avec Anastasia ou ces coupes levées par les invités, deux motifs que l'on retrouvera dans la seconde partie. Il y a un nombre incroyable d'images fortes comme ce regard d'outre-tombe que lance un Ivan allongé et mourant sous un livre de prière, observant les traîtres en action. Le bougre ne va point mourir et se fera justice dans les minutes qui suivent sa résurrection. Le gros plan sur la coupe remplie de poison destinée à sa femme, avec juste cette main qui apparaît en bas à droite de l'écran, est tout autant impressionnante et on pourrait multiplier à l'infini ces remarques pour chaque séquence. Cette partie se finit par une procession avec 45673 figurants, le peuple venant tirer le Tsar de sa retraite, lui permettant ainsi d'accomplir un retour en fanfare qu'il avait machiavéliquement prévu. On pourrait écrire trois pages rien que sur sa petite barbiche droite comme la justice mais passons.
La seconde partie s'ouvre sur la conspiration du roi de Pologne avec le prince, ancien ami et partisan du Tsar, qui se vend à sa cause dans un décor qui fait automatiquement penser à un immense échiquier. Chaque pion semble en place mais le Tsar est loin d'être mat (il sera même en couleur, dans des lumières rouges et vertes qui, au regard de l'esthétisme de l'ensemble a malheureusement un peu vieilli - faut bien que je me permette une petite critique quand même). Dans un flash-back qui nous montre le jeune Ivan, on comprend d'où vient cette haine pour les "Boyards", ces princes qui l'entourent et à qui il veut casser les reins (et aussi couper la tête) en les remplaçant dans sa garde rapprochée par des gens du peuple ; Ivan rend ces Boyards responsables (à raison) de la mort de sa mère et cette image traumatisante de son enfance explique en partie sa folie meurtrière [Yuri Trivia, dans le dvd de la collection Criterion, étudie le "vocabulaire visuel" d'Eisenstein de façon ultra pertinente, et bon c'est po facile de ne pas tout reprendre à son compte... le parallèle qu'il fait entre cette séquence où l'on arrache la mère et l'enfant et celle plus tard où l'on arrache Vladimir (jeune prétendant débile au trône) à sa mère est tout simplement génial : la présence de ce rayon de lumière, la position inversée des personnages, le symbolisme de la naissance et de la mort, fusil, c'est du grand art et l'on se sent à côté comme deux petites chaussettes mouillées...]. Toute la complexité du personnage Ivan est de même parfaitement illustrée dans cette salle immense avec à un bout du plafond ce visage en forme de soleil (sa volonté de faire partager les biens du royaume au peuple) et ce visage lunaire à l'autre bout (son côté sombre, sa soif de pouvoir, son besoin d'écraser au fur et à mesure tous ses opposants (là, le camarade Staline a dû craquer...)). L'ultime séquence shakespearienne où Vladimir est assassiné par un traître qui le prend pour le Tsar (un scénario mis en scène par le Tsar lui-même - on plonge dans les abîmes, eheh) avec cette procession (là encore) d'hommes en noir qui défilent comme des fantômes sur le mur finit par nous clouer, c'est tout simplement magistral.
Bon, pas la peine non plus de gloser pendant des heures, Eisenstein est un génie ; ce n'est pas moi qui ai découvert qu'ici tout était résolument terrible. (Shang - 19/04/07)
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Tout aussi embêté que le jeune Shang devant l'immensité de ce film, dont on aimerait citer tous les plans tant ils sont pensés avec génie, avec un sens du cadre, de l'espace, de la disposition des acteurs et des objets, toujours le plus spectaculaire possible. Sur le papier, 3 heures à passer en compagnie de l'Histoire russe du XVIème siècle, on se dit bof. C'est sans compter sur la puissance visuelle, qui empêche tout ennui. On peut être assez indifférent aux tourments de Ivan, adulé par certains, haï par d'autres, auquel sa volonté d'unifier la grande Russie va amener de sérieux problèmes : jalousies, rancœurs, complots et exils seront son lot, félonie et gabegie seront ses partenaires de jeu, mais honneur, grandeur et gloire seront ses armes. Shakespeare, auquel on ne peut que songer, fera beaucoup mieux dans la narration, et on ne peut qu'être au niveau purement scénaristique. Le film cache à peine ses volontés de propagande, et appuie lourdement sur la quasi-divinité d'Ivan, LE héros russe, ami du peuple et des petites gens, ennemi des nobles ambitieux et des riches égoïstes. La narration n'est pas légère.
Mais Eisenstein compense allègrement ce défaut par le festival qu'il nous offre en matière d'inventions visuelles. On dirait qu'il invente le montage dialectique sous nos yeux, chacun des plans étant monté avec le précédent et le suivant comme un poème autant visuel que politique. C'est moins saillant que pour ses films muets, mais son montage fait presque plus sens que son scénario, et c'est génial. Les plans très courts alternant avec les plans infiniment longs, par exemple, fabriquent réellement une lecture au film. Pour décupler la grandeur de son Héros Russe, il joue avec les ombres, avec les profondeurs de champ, et aussi avec ses acteurs, tous dirigés vers un jeu très dessiné, où la position des corps, des regards, des visages est très travaillée. Mon brillant camarade a énuméré quelques-unes des grandes trouvailles du film, je me contenterai donc d'y rajouter mon admiration à moi. (Gols - 23/09/26)
Voilà ce qui pourrait constituer mon gros coup de cœur de la semaine, du mois, voire de l'année. Une série finlandaise de 1972, sérieux ? Oui, madame, et monsieur aussi, sérieux, car, d'une part, si l'année 1972 a déjà été bénie pour au moins une raison, elle peut l'être aisément pour deux ; et puis, d'autre part, parce que ces quelques cinq heures trente de métrage vous tiennent en haleine jusqu'au bout - et ce bien que le suspense soit tué à la racine. Âpre comme un feuilleton pialatesque, sec comme au coup de gnôle, rugueux comme un coup de pioche entre les omoplates, ces Huit Coups mortels vous cueillent et vous chassent du paradis en deux deux.
Au départ, un simple fait-divers d'une triste réalité : un homme abat quatre flics avec son fusil de chasse. Hommage national pour ces "héros" (désolé pour les guillemets, je suis de gauche), et trouble dans les têtes : comment a-t-on pu arriver à ce crime aussi sordide ? Niskanen, le cinéaste, après un préambule explicatif qui va droit au but (il se sent en droit de parler de ce fait car il vécut dans des conditions qui s'en rapprochèrent fortement) et une petite citation qui en dit long ("L'alcool était la racine du mal dans notre famille"), va nous immerger jusqu'au cou dans la vie de cette famille de paysans très très moyens : Niskanen, l'acteur (il interprète lui-même le père prénommé Pasi : disons-le, il est prodigieux), doit veiller sur sa femme (un brin revêche ou simplement désillusionnée ?) et leurs quatre moutards (trois garçons et une fille) ; seulement voilà, il y a plus de problèmes à résoudre que d'espoir envers d'éventuels lendemains qui chantent à avoir : la ferme vivote à peine, avec ses quatre vaches malingres et son cheval fourbu, le travail en dehors est rare, difficile et paye guère (creuser des trancher ou couper du bois sont les deux options principales) et enfin, petite cerise sur le gâteau, Pasi a un penchant certain pour l'alcool - alcool qui a quelque peu tendance à lui monter à la tête en fin de course (après s'être enquillé tout de même environ une bouteille de gnôle artisanale et quelques bonnes bouteilles de bière - beaucoup seraient morts en route). Tout au long de cette série, on va le voir traverser des montagnes russes entre manque d'argent, gueule de bois, dévotion au taff, gueule de bois, engueulade en famille, gueule de bois, moments de grâce en famille (si, si), gueule de bois, manque d'argent, tendance suicidaire, volonté de s'accrocher, gueule de bois... Pasi, on le sent, n'est pas un mauvais bougre : oui, il picole, c'est vrai, oui, il n'est pas toujours tendre envers sa femme et ses enfants (mais pour rien au monde il ne les violenterait même si certaines de ses crises sont... justement violentes) mais il faut bien reconnaître que les temps sont durs, qu'on ne lui fait jamais de cadeaux (les autorités sont souvent sur son dos) et que les moments de joie sont distribués par les cieux avec la plus grande des parcimonies...
Alors oui, c'est vrai, que ce qui le motive encore le plus, c'est de se retrouver avec son fidèle pote et voisin Reiska pour fabriquer illégalement de la gnôle : pour la goûter et être raide, pour leur consommation personnelle (énorme) - à deux ou entre amis - et pour éventuellement vendre le surplus (quelques bouteilles). On voit bien que cette consommation d'alcool le mène à chaque fois un peu plus sur la pente... parfois même vers la prison, parfois même vers l'hôpital ; mais notre homme, au tempérament définitivement bien trempé, se relève à chaque fois, se donne un petit coup de licol et tente d'avancer fiévreusement... puis retombe dans la bassine... puis... Bref, la fin on la connaît depuis les cinq premières minutes mais on continue pourtant de se dire que merde, allez, il peut s'en sortir, non ? Car à force de le suivre dans toutes ses épreuves, on s'attache au gars pourtant plus souvent pathétique qu'à son tour... La caméra lui colle littéralement au corps, au visage, et nous permet, en nous faisant ressentir ses moindres brinquebalements, de vivre la vie mouvementée de Pasi. Il faut bien reconnaître que c'est superbement filmé et mis en scène : on se retrouve toujours au plus proche des événements, comme si on les éprouvait, à notre tour, physiquement ; que Pasi coupe du bois comme un forcené et traîne d'énormes troncs sur un semblant de carriole tiré par son cheval (la scène où ce dernier reste bloqué nous fout des crampes), qu'il creuse dans la boue, ou qu'il s'ingurgite des quantités monstrueuses d'alcool, on vit avec lui, on sue avec lui, on en chie avec lui. On partage avec lui tout du long cette chienne de vie en en reniflant les moindres odeurs fétides de chien mouillé ; on souffre, on endure, on résiste, on essaie parfois de rire, souvent sous le coup de l'alcool, on craque, on dessaoule avec lui - en attendant l'inéluctable chute finale. C'est ardu, c'est froid mais c'est cinématographiquement pur et dur. On éructe cette vie avec ses insoutenables relents de gnôle mais on exulte devant ce film taillé dans le permafrost. Coup de cœur, au bord des lèvres.
Léa Drucker est bien. Voilà, je crois, tout ce qu'on peut trouver à dire de ce film anodin et sans importance, même pas mauvais mais tellement inconsistant que ma mémoire l'a effacé environ 1 minute après le générique de fin. Comme dans le précédent et tout aussi capital Les Amours d'Anaïs, Bourgeois-Tacquet scrute les mystères des attractions lesbiennes, cette fois autour d'une chirurgienne respectée et compétente mais au bord du burn-out qui tombe peu à peu amoureuse d'une troublante écrivaine ; elle découvre à cette occasion que tout n'est pas aussi simple qu'une opération faciale, et que le désir peut mouuaaaaAAAAh pardon j'ai baillé. Si le film précédent de cette cinéaste enregistrait quand même, vaille que vaille, quelques corps en mouvement, celui-ci reste dans le cadre sur les visages qui parlent. Jamais incarné, bavard, ne sachant jamais traduire les sentiments troubles que par du verbe ou des regards suspendus un peu usés, il occulte les corps à un point troublant. Même dans les scènes qui en nécessitent la présence (les scènes de sexe ou une scène de danse chorégraphiée par Preljocaj himself, qui a dû tiquer en voyant le résultat), il est systématiquement hors-cadre, dans une espèce de posture cérébrale qui s'apparente un peu à un balai dans le cul. L’obsession de Bourgeois-Tacquet pour les femmes écrivaines vire à la sapiosexualité : la passion, pour elle, n'est qu’intellectuelle, savante, érudite, parlée. Ça donne un scénario bien dialogué, mais en termes de cinéma pur, on est gros-jean comme devant. On pourrait comparer ça à du Rohmer, si on le connait mal : lui sait toujours incarner la parole, ne se cantonne pas aux dialogues.
Alors on s'accroche effectivement au jeu des acteurs, tous pas mal du tout. Drucker est très bien, mais il faut aussi compter sur un beau second rôle de la toujours excellente Mélanie Thierry et même sur une composition excellente de Charles Berling. Le portrait de son couple qui bat de l'aile avec cette chirurgienne trop occupée est attachant et c'est agréable de les voir jouer ensemble. Le couple Drucker-Thierry par contre, n'est pas crédible, deux écoles de jeu et deux caractères trop différents qui n'arrivent pas à fusionner. Bon, le film n'est pas inintéressant dans ce qu'il montre de la vie survoltée d'une grande chirurgienne, mais n'apporte rien de plus que les dizaines de films déjà vus sur le sujet. A vrai dire, on cherche un peu le vrai sujet du film, et Bourgeois-Tacquet semble le chercher avec nous. Peut-être que, comme l'indique le titre, il s'agit simplement de faire le portrait d'une femme d'aujourd'hui, ce qui parait un peu léger tout de même. On n'en retiendra que les acteurs, la présence inattendue (mais inutile) d'Erri de Luca, et le fait étonnant que le film semble avoir engagé un chef-op aveugle, tant la photo criarde du film est mochasse (la montagne n'avait jamais été aussi mal filmée, pour les seuls plans du film qui s’écartent un peu de ces fatigants cadres sur les visages). C'est peu.
Chaque nouveau livre de Peter Heller est-il devenu aussi attendu que ceux de Jim Harrison ou de Cormac McCarthy en leur temps ? Je dois bien reconnaître qu'en ce qui concerne la littérature américaine "classique", celle des grands espaces, l'ami Peter constitue dorénavant une valeur sûre. Et dès les premières pages de ce nouvel ouvrage, on se retrouve emballé dans l'aventure : deux potes d'enfance se retrouvent une ou deux fois par an pour aller pêcher ou chasser. Ils se retrouvent cette fois-ci dans le Maine sur les traces de cerfs quand ils tombent sur un village totalement ratiboisé... Des maisons éventrés, des habitants aux abonnés absents, que s'est-il passé nom de dieu pendant qu'ils se perdaient dans la cambrousse ?... Serait-il possible que les habitants du Maine se soient dressés contre l’État (il était vaguement idée de projet de sécession de certains états du Nord ces derniers temps) et aient déclenché une sorte de nouvelle guerre civile ? Nos deux amis, littéralement coupés du monde (leur portable ne capte rien), sont dans l'expectative et se rapprochent de villages plus étendus avec circonspection : la même désolation s'offre à eux et les dangers (avec la présence notamment de tireurs isolés) sont réels. Bordeldediou, what is going on ?
Pas la peine d'aller plus en avant dans le pitch, le mystère entourant la situation originale faisant partie du plaisir que l'on prend à tourner chaque nouvelle page. Deux potes embringués dans une drôle d'aventure qui va forcément faire la part belle à l'amitié et à la présence de cette nature environnante conciliatrice - alors même que le monde des humains semblent une fois partir en vrille. Peter Heller, notre vieux bougre, prend tout son temps pour construire son récit sans chercher particulièrement à multiplier les rebondissements, les coups d'éclat. Ce qui semble surtout l'intéresser ici ce sont les relations que nos deux personnages principaux, en particulier Jess, entretiennent avec leur passé (de nombreux flash-back émaillent cette histoire, des retours qui permettent toujours de donner un certain éclairage à la situation présente) et cette capacité qu'ils ont à trouver une certaine sollicitude voire un certain état de grâce au contact de cette nature. Jess revient tout particulièrement sur son parcours, ses petits bonheurs, ses erreurs, ses instants fulgurants, ses chutes... La situation présente, qui peut résolument dégénérer de la plus soudaine des façons, voire de la plus horrifique, est particulièrement propice à cette réflexion sur les instants nirvanesques du passé - et sur le fait de mourir, éventuellement, sans trop de regrets... Peter Heller est toujours aussi doué pour nous rendre palpable les secrets de cette nature et pour donner une véritable pâte humaine à ses deux personnages principaux. Ils sont constamment aux aguets dans cette nature qu'ils connaissent sur le pouce, sans jamais tomber dans les excès de confiance... L'énigme se lève peu à peu par rapport à cette atmosphère des plus tendues, l'étau se resserre autour de nos deux amis mais ils gardent le cap pour tenter jusqu'au bout de rester fidèle à eux-mêmes... Du suspense, de la compassion, des risques, de l'aventure, et un paysage comme éternel et rassurant écrin face à la violence tout aussi infinie mais définitivement absconse des hommes. Aussi déroutant que trépident. Un livre qui se consume et se consomme par les deux bouts.
Dès qu'on nous parle de classement (celui de Sight and Sound donc sur les cent meilleurs films de...), on a forcément la curiosité d'aller y jeter un oeil - surtout pour y découvrir une éventuelle rareté... J'avais jamais entendu parler de cette Maya Deren et de ce court-métrage, autant de raison d'y jeter un oeil... Eheh, on est là face à une petite chose assez intrigante puisqu'il y est question, dans une atmosphère toute surréaliste bien que la donzelle s'en défende, d'une femme rêvant d'elle, rêvant d'elle (elle se multiplie), une sorte de rêve sans fin en quelque sorte, répétitive à souhait, et à haute teneur, se dit-on immédiatement (c'est toujours un réflexe quand on ne pipe rien), symbolique pour ne pas dire freudienne... Une femme, donc, qui ramasse une rose (tombée du ciel, enfin pas vraiment puisqu'une main venant du ciel la dépose sur son chemin...), et qui rentre chez elle, dans un appartement vide... Elle s'endort... On croisera dans ce rêve une sorte de figure de la mort avec une tête miroitante (du meilleur effet, esthétiquement parlant), et il y sera surtout question d'objets dont on ne pourra cesser de questionner indéfiniment le sens : une clé, un couteau, une fleur, un miroir... et notre double qui se dédouble et qui semble ne pas réussir à se libérer de ce sommeil où les impressions de déjà vu deviennent des leitmotive... Un homme, finalement, fera irruption dans la pièce et devra faire face à cette femme alanguie...
La question de l'interprétation finira forcément à un moment par se poser (une œuvre dans l'air du temps (d'une femme par une femme sur les femmes... hum) où il serait question d'aliénation féminine ?... Oui, peut-être... une œuvre d'un fatalisme terrible, tragique, puisque la mort d'un être finira par se révéler auto-destructrice ?... Mouais, pas forcément non plus)... Le fait est qu'on sent qu'il y a là dedans matière à diverses interprétations, ce qui est toujours bon signe... Si on ne peut s'empêcher, bâtard que l'on est, de penser tout du long à Lynch (cette clé mystérieuse, ce dédoublement, ces énigmes...), on ne peut que finir par reconnaître à la chose une véritable qualité intrinsèque : un rythme envoûtant, un mystère qui s'épaissit, des "clés" pleines de double-sens (ou pas - l'expression "donner sa langue au chat" prend peut-être ici tout son sens) et un doute qui s'empare en très peu de temps (la chose durant moins d'un quart d'heure) d'un spectateur aux aguets de la moindre... clé. Une jolie petite œuvre (féminine - féministe, voire même ? ) qui troublera à la perfection votre afternoon. (Shang - 04/12/22)
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Il semblerait bien que l'univers d'Andy Warhol ou de Jonas Mekas trouve son origine dans un court-métrage oublié des années 40 : Meshes of the Afternoon, hallucinant moment de cinéma expérimental, dont les inspirations surréalistes et allumées n'ont rien à envier à ses glorieux thuriféraires underground à venir. On est sidéré de voir aussi tôt dans l'histoire du cinéma un film aussi moderne, aussi pop, aussi frondeur que celui-ci. Dans un beau 16mm, le film fait s'enchaîner une série de scènes-flashs, qui tourne autour de motifs propres au polar : couteau, femme seule qui a l'air apeurée, nuit, mystérieuse clé qui semble receler une énigme, créature au visage en miroir qui semble être le véritable danger du film... Tous ces signes extérieurs de polar apparaissent dans des plans très courts, saccadés, pour constituer une sorte de catalogue de thriller classique : le suspense est là mais privé de tout repère narratif, comme existant en lui-même. De même que le meurtre, la peur, la traque : tout y est de ce qui fait un polar, mais simplement proposé comme des figures de style. C'est comme si les cinéastes avaient regardé un film de suspense en état de transe, n'en retenant que les motifs saillants, n'en retirant qu'une impression plus qu'une histoire. Ou comme s'ils avaient rêvé d'un film qu'ils venaient de voir. Meshes of the Afternoon a d'ailleurs beaucoup à voir avec le monde onirique, laissant aussi apparaître des flashs de cauchemar (la fille qui ne peut pas bouger, ou qui s'enfonce dans le noir), et avec un certain cinéma expressionniste, à la différence que Deren et Hammid se méfient du symbolisme comme de l'eau trouble. Contrairement à Buñuel par exemple, les objets, les personnages, les bribes de situation ne sont pas censés cacher des significations autres : ils n'existent qu'en tant que tels, pour ainsi dire, pour créer des impressions, des émotions, une sorte de poésie visuelle uniquement faite de correspondance, de directions. Ce qui s'y passe revêt presque une logique, malgré le côté barré du film. En tout cas, voilà un machin assez sidérant, qu'on regarde sans pouvoir en détacher les yeux, totalement libre et inédit. (Gols - 22/09/26)
"Je crois qu'on ne peut aimer que les hommes qu'on déteste, en fait. L'antagonisme, c'est la forme la plus vivifiante du désir."
Auto-portrait sans complaisance de la cinéaste en manipulatrice obsessionnelle, en amoureuse des hommes et du cinéma, en éternelle insatisfaite, en rebelle inlassable : Sex is Comedy est un des films les plus mal-aimables de Breillat, et le fait est qu'on a un peu de mal à l'aimer. La dame se montre, sous les traits d'Anne Parillaud, comme une cinéaste sans concession, exigeante jusqu'à l'absurde, maniant ses acteurs comme on le fait d'une marionnette, pour obtenir enfin la magie qu'elle fantasme. En l’occurrence, cette magie doit passer ici lors d'une scène de sexe qu'elle doit capter dans son nouveau film. Les acteurs ne s'apprécient pas, elle-même hésite sur la façon de filmer et même sur la nécessité de la scène, le lit est trop mou et les peignoirs trop blancs, son féminisme rentre en lutte contre son adoration des hommes et de leurs atavismes virils, bref rien ne va. Dans sa plus grosse partie, tout le film va tourner autour de cette scène, comment on la prépare, comment on la rate, comment on parle avec les techniciens et les acteurs, comment on fait le point par rapport à ses propres désirs, et comment, au final, miraculeusement on accouche d'une scène magnifique par-delà l'adversité. C'est très intéressant de voir Breillat se pencher véritablement sur les rouages de son métier, et surtout de la partie de son métier qui a fait sa célébrité : les scènes de sexe. Elle le fait sans aucune pudeur, se montrant en cinéaste contradictoire, caractérielle, hautaine, violente même parfois avec ses acteurs ou son équipe. Le discours induit en filigrane est discutable : peu importe comment on obtient de la beauté au cinéma, du moment qu'on l'obtient. Une opinion que n'aurait pas reniée Bertolucci, auquel on pense beaucoup lors de la fameuse scène filmée dan son ensemble, mélange de souffrance, de laisser-aller, de maîtrise formelle, et de mille autres émotions troubles.
On passe outre et on découvre cette cinéaste en plein travail avec intérêt. Les deux interprètes, Grégoire Colin et Roxane Mesquida (Romy Schneider jeune), sont excellents, lui dans le caprice teinté de mal-être et d'assurance vacillante, elle en poupée docile mais souffrante ; et toute l'équipe technique, du chef-op impassible à l'assistant/nounou/confident/souffre-douleur, est crédible. Breillat invente des situations entre le drolatique et le drame, se tenant toujours à la crête entre la catastrophe et le ridicule, et on aime ces ambiances de tournage où tout semble capital et où rien ne l'est vraiment. Ce qui handicape vraiment le film, c'est le côté donneuse de leçons de la cinéaste, qui sature son scénario de sentences définitives sur le cinéma, sur les hommes, sur les femmes, sur le désir, sur la nudité, sur les acteurs qu'elle aime et qu'elle déteste... Il en ressort une femme pénible (surtout portée par le jeu à la limite de l’hystérie de Parillaud), très fière d'elle-même, qui a fait de sa méthode tout de même un brin perverse un sine qua non : sans cette radicalité, ces excès, le cinéma n'est pas possible. Du coup, le film, perdant de son humour et de son mordant, se complait un peu trop souvent dans le psychologie et les prises de tête futiles. On a l'impression que le cinéma est une épreuve digne des travaux d'Ulysse, qui se résume à une bataille d'égos et à une infinie négociation entre gens capricieux. Sex is Comedy est bien moche et bien tourbeux dans sa vision de la création de l'Art ; mais il est travesré de moments de vérité. Du Breillat, quoi...
La mode en France est aux petits films fauchés sans stars mais à fort potentiel identitaire et nostalgique, et si on peut s'en féliciter quand sortent Chiens de la Casse ou Vingt Dieux, on peut aussi s'en désoler quand ce "trend" aboutit à un film aussi pauvre que Un grand Raccourci. La langue bien tirée, Foëx et Devilliers copient bien sagement tous les motifs qui ont fait le succès de leurs aînés en ce domaine : acteurs amateurs, scénario privilégiant la petite situation marrante au mouvement général, éloge de la débrouille et du jeune loser, dialogues truculents, fort ancrage dans un territoire, optimisme qui supplante la noirceur au final, pittoresque de la France profonde. Et pourtant rien ne va. Il y manque le supplément d'âme, la sincérité, l'envie, et peut-être même une petite part de légitimité. Les acteurs, objectivement assez mauvais, sont en charge d'un scénario de bric et de broc qui ne raconte rien : d'un côté une jeune fille désireuse de vendre sa marque de cosmétiques prend en charge une petite gonzesse coincée et timide et l'inscrit au concours de miss local, quitte à tricher un peu avec les règles ; de l'autre un jeune garçon désespéré par la faillite du père de son cousin veut redorer le blason de la famille en montant une entreprise douteuse de dératisation, envers et contre tous. Ces deux duos de charlots vont fusionner le temps de quelques scènes, et se retrouver à combattre ensemble ce putain de destin qui les enferme dans leur petit bled paumé de Bretagne. Nous, on en réclame pas beaucoup plus : on peut faire un petit film délicieux sur un canevas aussi minuscule. Mais incapables de produire des personnages sympathiques ou charismatiques, d'écrire des scènes drôles ou émouvantes (le personnage du père abattu, campé par Olivier Rabourdin, est bien trop caricatural pour ça), ou même de développer un point de vue social sur la province ou la débrouillardise de notre jeunesse, les réalisateurs s'enfoncent dans la mornitude, ne sachant vraiment plus quoi raconter ni comment le raconter. Si bien qu'au bout du bazar, on a l'impression qu'on n'a assisté qu'à l'intro d'un film à venir, ou à un film amateur entre potes, ou à une preuve de la complaisance de certains producteurs quand il s'agit de financer un projet : sans talent et sans scénar, on se demande, sinon, ce qui a bien pu amener Foëx et Devilliers sur nos écrans.
Des éléphants, des dinosaures, et maintenant des baleines à la pelle, l'équipe de Shangols s'est vraiment mis en quatre cette semaine pour produire du lourd. Et Nicolas Bouvier, sinon, il va bien ? Il allait en tout cas encore très bien en 1993, tout pile cinq ans avant sa mort. Il est disert, notre Nicolas, toujours une clope dans la main droite, parfois un feutre à la main gauche, parlant tant et plus de la mort et de l'Asie (et de la notion de la mort en Asie, forcément) et de plein d'autres petites choses. Ceux qui suivent savent que nous avions déjà parlé du livre tiré de ce doc (voir la discussion extraordinairement animée par nos commentateurs autour du dessin d'Hokusai qui n'est pas d'Hokusai) et nous ne reviendrons donc point ici sur les divers textes qu'il lit lors de cette interview et que l'on retrouve in extenso dans l'opuscule (en particulier ce très beau texte sur le rire). Nous nous contenterons donc cette fois de revenir sur certaines thématiques qu'il évoque ici face caméra : ses premières envies de voyage et son compagnonnage constructif avec ce bon vieux Thierry Vernet durant deux ans, sa terrible période de spleen et de déprime à Ceylan (un lourdage et parfois tout s'effondre), son rapport très étroit avec les écrivains (de Michaux à Céline en passant par London et Holan) et ces livres qui lui ont souvent donné cette petite étincelle de joie, de courage (ce qu'il a tenté de transmettre lui-même dans les siens : mission accomplie), son rapport passionnel à la musique (et vas-y que j'invite chez moi quatre musicos pour interpréter le quatuor en sol mineur de Debussy (un morceau qu'il écouta des centaines de fois, dans le bonheur comme dans la souffrance - un peu comme moi Tubular Bells même s'il n'y a pas vraiment de rapport)) et puis, bien sûr, sa petite philosophie de la vie, regrettant cette ère que l'on traverse où l'on prône l'efficacité et la réussite alors qu'il y a tant à apprendre dans l'échec, où l'on privilégie le faire à l'être, le travail à la "présence aux choses" (et c'est bien sûr, bien dommageable). Toujours aussi précis dans le choix de ses mots, toujours aussi agréable et pertinent, sa diction lente et claire nous berçant comme le bruit ronronnant des rails lors d'un éternel voyage en train. Balèze.
Après les éléphants, passons aux baleines si vous le voulez bien, avec ce film de l'ami Tanaka que j'ai trouvé pour ma part assez puissant. L'un de nos commentateurs émérites nous avait présenté la chose de façon relativement modeste et modéré ; il y a tout de même une violence qui court tout du long de ce Moby Dick à la sauce wasabi qui crée franchement son petit effet. Mais revenons au point de départ : la "Baleine-Dieu", pour reprendre le titre original, a tué successivement, à chacun de ses retours auprès des côtes de ce villages de pêcheurs (de baleines), le grand-père, puis le père, puis le frère du gars Shaki (Kôjirô Hongô) : de quoi avoir des raisons d'être en colère... C'est une véritable culture de la vengeance qui a nourri cette famille et il n'y a pas besoin des encouragements du patriarche du village (le tueur de la baleine-dieu héritera de son pouvoir, de ses propriétés, et puis, oui, tiens de sa fille aussi, voilà) pour motiver Shaki. Mais voilà, surgit soudainement un nouvel homme au village, une sorte d'étranger quoi, qui aimerait griller la priorité à Shaki : prénommé Kishu (son double, ou son opposé, symétriquement parlant ?), ce type est une montagne, un violent, un violeur, un tueur (c'est l'immense Shintarô Katsu qui l'interprète, ce qui suffit à me mettre la bave aux lèvres) : le diable, probablement. Les deux hommes ne vont avoir de cesse de se tirer la bourre, l'un faisant bien comprendre à l'autre qu'il ne peut y en avoir qu'un pour prendre l'âme de cette "Baleine-Dieu" aussi respectée que haïe.
L'arrivée de Kishu va apporter sur les rives la même violence à laquelle on a assisté en mer : alors même que les combats contre la baleine ont tué des hommes par lot de douze (soit le nombre moyen par barcasse), Kishu, à chacune de ses sorties au bar, se mesure à la baraque humaine du coin : Kishu, viens dehors ! Et c'est parti, ça se colle des ramponneaux en cascade, ça s'étrangle à pleine main, ça se fouette à l'envi, ça se dérouille en règle. Kishu sort le plus souvent vainqueur et aimerait bien coller la même rouste à Shaki - après lui avoir déjà joué un sacré tour de cochon, mais gardons un certain suspense sur ce point. Une violence dans le désir, ou disons peut-être plus sobrement une "détermination" dont font preuve également les femmes : dès lors que l'une a jeté son dévolu sur un homme (et je ne parle pas de celle, forte en gueule, qui veut se donner au premier qui tuera la baleine - et ça lui tarde grave), on comprend qu'elle est prête à l'attendre plusieurs siècles. Bref, vous l'aurez compris, l'esprit n'est pas à la rigolade. Puis, forcément, un jour, la Baleine-Dieu fait son retour et quand on voit l'éclat qui brille dans le regard de Shaki et Kishu, on s'attend franchement à une boucherie. Et boucherie, forcément, il y aura. Il ne peut y en avoir qu'un, ou aucun d'ailleurs... ou plus qu'un, qu'une entité, si l'homme et la baleine, le pêcheur et le monstre divin, finissent par s'entretuer, par disparaître ensemble... On n'est à l'abri de rien. Film dur, sec, à l'image de ces danses guerrières effectuées par les pêcheurs avant d'affronter la mer (le haka, à côté, c'est un échauffement pour pongistes) qui bénéficie d'un remarquable noir et blanc tout en contraste et de quelques cadres d'une beauté brute, voire parfois empreints d'une certaine poésie. Hameçonné, je fus, proprement.
Clémentine Mélois est du genre à garder un certain degré d'humour quand elle se fait lourder. Mais face à la mort, hein, face à la mort de son propre père, elle risque peut-être de perdre un peu de sa superbe, non ? Non, pour sûr, et elle reste en cela fidèle à l'esprit même de ce père, sculpteur de son état, plus du genre bidouilleur que rodinesque, certes, mais dévoué toute sa vie à cet art, renouvelant sans cesse ses sources d'inspiration, ses matériaux, ses ambitions. Travaillant sérieusement sans se prendre au sérieux (au vu des titres donnés à certaines de ses œuvres), l'homme passa sa vie dans son atelier à façonner, souder, articuler ses oeuvres. C'est donc à la vie et à la mort de Bernard Mélois, fidèle toute sa vie à son œuvre comme à sa femme d'ailleurs, que ce récit est consacré : un récit non point appesanti par la tristesse, les regrets, les critiques mais faisant la part belle aux trouvailles de l'artiste, à sa bonne humeur constante, à son éternelle joiiiie de vivre. Un petit côté bisounours, donc ? Alors bon, ce n'est pas parce qu'on n'est point dans la grande littérature que le ton se fait forcément plus coulant qu'un fromage en pleine canicule. Mélois garde son petit ton caustique, sa petite distance autocritique, tout en essayant de rendre l'image la plus gaie de cette homme qui mena sa vie de façon aussi libre que Max. On comprend rapidement que le Bernard et sa prof de femme vécurent un peu en autarcie, ne cherchant point le luxe (même si notre gars, quand il fut bien représenté, parvint à vendre son lot de créations), mais à vivre correctement avec les moyens du bord et en éduquant leurs trois filles plus dans un esprit "créatif" que commercial, dirais-je. L'écrivaine revient donc sur les derniers mois de la vie de son padre, son enterrement, non sans avoir cherché à exhumer en cours de route une foultitude d'anecdotes ou de commentaires dont son père fut responsable. Ce petit bouquin se lit très vite, emporté que l'on est par cet humour toujours assez frivole et les petites remarques au vitriol de son auteure. Le portrait final, à la fois plein de légèreté et d'une certaine gravité (on sent le vide que le type a forcément laissé) constitue un bel hommage envers ce père dévoué qui sut toujours transformer les pires rebuts, en particulier ceux en émail, en objets inspirés et inspirants (les petits cœurs, en émail justement, qu'il dissimulait toujours à l'intérieur des ses sculptures suffiraient à faire aimer l'homme - et ses oeuvres). Alors oui, c'est un peu plat à dire, un peu facile, mais ouais, c'est bien.
Un nouvel opuscule de Stamm qui laisse tout morose. Une rencontre, un soir, avec cette mystérieuse Marcia, qui, de fil en aiguille, lui fait connaître ses "amis" : le narrateur, Peter, découvre un étonnant "ménage à trois" dans lequel il s'immisce sans trop savoir où ça le mène... Tenter d'apporter un quatrième côté à un triangle, c'est un peu chercher la quadrature du cercle... Trente ans plus tard, en séjournant quelques semaines dans une Fondation en milieu montagneux et enneigé, il retrouve les traces de Marcia et de cette histoire quelque peu vertigineuse... On apprécie une nouvelle fois chez Stamm ce soin apporté à chaque détail, sa description précise de l'environnement et cette capacité à faire vivre en deux coups de pinceau un personnage, une situation ; il semble surtout être passé maître pour nous faire naviguer dans une ambiance une peu floconneuse, voire cotonneuse (...) qui n'est pas sans rappeler l'univers d'un Modiano pour le flou des souvenirs et celui d'un Auster par la curieuse magie des hasards. Peter, le narrateur, qui restait sur un souvenir assez merveilleux passé en compagnie de ces trois individus libres et libertaires, va se rendre compte, par le biais de diverses traces écrites (romanesques ou poétiques) et autres ouvrages photographiques, que ces heures d'insouciantes amours eurent des conséquences beaucoup plus sérieuses... De vagues souvenirs, en quelque sorte, auxquels ces écrits retrouvés donnent une autre dimension, un nouvel éclairage... Le narrateur nous plonge dans cette parenthèse de sa vie en nous montrant qu'aucun événement, finalement, n'est jamais totalement gratuit, que chaque acte peut avoir des répercussions insoupçonnées... Jusqu'à bouleverser la vie du narrateur - ou pas. Court récit, certes, mais d'une belle profondeur, doué d'un vrai charme évocateur.
"Il se leva au beau milieu de la nuit et rejoignit la fenêtre. Il y avait de la paix là-haut, dans ce ciel étoilé. Ce qu'il désirait, c'était atteindre cette paix. Mais c'était impossible. Le monde était là, violent et brutal. Les guêpes tuaient les araignées, et les araignées tuaient les mouches. Ainsi le voulait la Loi. Le monde transformait la sensibilité en malédiction ; chacun devait vivre selon la Loi."
Le mieux quand vous ne connaissez pas la valeur d'un écrivain américain, c'est de voir s'il est traduit par Marc Chénetier ou Brice Matthieussent ; une fois cela vérifié, vous pouvez lire en toute confiance. Auteur, donc, que je n'avais pas l'honneur de connaître mais qui nous fait plonger avec délectation dans les Paris des sixties... Ah l'ambiance des cafés, des p'tites femmes de Paris (ou de Suède d'ailleurs), les discussions infinies autour de l'art de l'écriture... Bon attention, on ne s'emballe pas non plus : WGS est américain, est black et pose rapidement un regard des plus lucides sur cette ambiance parisienne cosmopolite : certes les habitants de cette ville semblent beaucoup plus plus tolérants vis-à-vis des noirs qu'aux US (où il peuvent morfler dans certains quartiers à chaque coin de rue, où la ségrégation a encore de belles heures devant elle), mais est-ce le cas de toutes les communautés ? Après avoir fait la connaissance d'Afro-américains, de Polonais, de Suédois, de Français même, le narrateur, Simeon, se lie d'amitié avec un certain Ahmed ; ce dernier l'introduit dans les milieux algériens et Simeon se rend compte qu'en terme de tolérance c'est une toute autre paire de manche...
On est toujours la victime raciste de quelqu'un ? Il faut avouer qu'entre les massacres perpétrés par la police françaises dans les rues de Paris (la guerre d'Algérie bat son plein), les tensions entre Français et Algériens, entre musulmans et juifs (l'amie de Simeon est notamment juive polonaise et se retrouve à son tour sous le feu des critiques) (...), Simeon, qui se veut parfois un peu trop redresseur de tort, a bien du mal à voir d'où peut venir la lumière dans cette humanité revancharde, communautariste. Il a beau, lui, de son côté, après avoir été victime aux Etats-Unis de plusieurs déconvenues dues essentiellement à sa couleur de peau, vouloir tenter de rassembler tout un chacun autour de mêmes valeurs, prônant les bienfaits du vivre-ensemble dans la paix et l'amour de son prochain, force est de constater que souvent, ça foire. Bien qu'il n'ait qu'un œil (suite à un combat de rue), il ne cherche en rien à s'aveugler : il est clair que pour lui, sa condition est bien meilleure ici qu'outre-Atlantique... Il ne cesse cependant d'être témoin de l'ostracisation dont sont victimes les Algériens (pour ne pas dire plus) et de remettre en question son "utilité" à Paris (alors que certains gamins noirs doivent subir la haine des blancs pour ne serait-ce qu'aller à l'école)... Las, aussi bien d'un point de vue personnel et sentimental (son histoire de coeur a-t-elle un avenir ?) que par rapport au regard qu'il porte sur ce communautarisme larvé, Simeon semble ne pas avoir encore trouvé la ville rêvée. Un regard franc et éclairé sur ce Paris du début des années 60 qui nous fait autant revivre avec joie le climat de cette époque d'un dynamisme jazzy constant que retrouver avec peine les tensions et les clivages d'alors. L'auteur américain, dont la plume est aussi vivace pour nous dresser cette galerie de portraits que pour animer ses dialogues, livre un roman solide comme la pierre sur ce Paris des 60's aux multiples facettes - mais qui peut aussi donner les boules.
"- Pourquoi êtes-vous devenue danseuse ?
- Je suis tombée amoureuse, j'étais heureuse, je me suis mise à danser. Alors j'ai pensé que si je dansais quand j'étais heureuse, je pouvais être heureuse quand je dansais."
Je ne suis pas le dernier quand il s'agit de faire la fine bouche sur Fred Astaire, mais dans le cas de Mariage Royal, vous pouvez sans façon me taxer de mauvaise foi. La garçon est véritablement en état de grâce devant la caméra admirative de Donen, qui lui donne toute latitude (et tous moyens) pour nous en mettre plein les mirettes. Il défie l'apesanteur, fait d'un porte-manteau son partenaire de valse, joue tout à la fois de sa suavité et de son humour, il est en bref impeccable là-dedans, je le reconnais. Il a pourtant comme partenaire une donzelle que j'ai trouvée bien moins bonne dans les chorégraphies que dans les scènes de comédie, ce qui explique peut-être qu'elle tend à disparaître de plus en plus des ballets : et Fred Astaire a besoin d'une bonne partenaire, si vous voulez mon avis. C'est le petit bémol que je verrai face à ce film qui, à part ça est un enchantement pour les yeux et les oreilles, une sorte d'archétype de la comédie musicale élégante.
Rien de bien fameux pourtant dans le scénario : les Bowen, deux stars du music-hall américain (Fred Astaire et Jane Powell), frère et sœur, sont engagées pour se produire à Londres, à l'occasion du mariage. Leur voyage se fera sentimental, elle cédant aux charmes du jeune nanti du coin, lui tombant raide de la jeune danseuse fraîchement engagée. Et ? Non, c'est tout : les deux sont complices mais se cachent leurs atteintes au cœur, ne voulant rien céder de leur réputation de séducteurs et de leur liberté. Bon, tout ça ne sert qu'à faire un vague lien ente les scènes de danse, guère plus. On notera quand même que les dialogues pétillent parfois, que les situations savent être rigolotes (les adieux sur le bateau qui virent au bal des amants) et que ça reste très bon enfant.
Au niveau du "musical" par contre, on approche le génie pur. Trois grands moments au milieu du festival de rythme, de gaieté, de spectacle que constitue le film : 1 / un solo de Astaire dans un gymnase, où il se sert de tous les accessoires qui l'entourent pour pulvériser le quotidien. Quilles, barres parallèles et banc de muscu voient leurs fonctions transcendées par l'énergie du danseur, qui leur confère une légèreté défiant la gravité. 2 / un duo extraordinaire où Astaire et Powell jouent les petites frappes de rue. Ils sont impayables, et la chorégraphie, hyper original, tente la lourdeur, le mauvais goût, le clownesque. 3 / un spectacle plus dû cette fois-ci aux prouesses de la caméra, à l'invention du metteur en scène qu'au génie de la danse : Astaire danse dans un appartement, puis sur les murs, puis au plafond, jouant complètement de la fameuse suspension consentie de l'incrédulité. Ces trois grands moments ne sont que quelques-uns dans un festival de danse et de joie, parmi lequel on peut aussi voir notre idole danser avec un singe (un vrai singe, un qui mord, bon sang), danser suavement sur un bateau en pleine tempête ou susurrer de tendres romances à la douce oreille de sa dulcinée. Plein comme un œuf, gentil comme un petit chat, pétillant comme un mojito goût fraise, le film idéal pour travailler votre sourire béat.
Toujours le même charme dans ces minuscules films de Vecchiali, surtout ceux de sa fin de vie qui confinaient franchement au presque rien. Son romantisme frondeur, son style littéraire, son goût pour les marges et pour les chemins de traverse lui font cette fois-ci fréquenter les trains, pour un voyage doux-amer, mélancolique et émouvant, traversant toute une vie en quelques séquences. Procédé radical : la caméra ne décolle pratiquement jamais de ce cadre rigoureux, montrant deux fauteuils de train côte à côté. Sur ces sièges va prendre place Angélique (Astrid Adverbe, rohmérienne en diable), jeune femme d'aujourd'hui, libre, indépendante, aimant les hommes et la littérature, s'offrant plus souvent qu'à son tour aux aventures sans lendemain et aux conversations élégantes. Vont y prendre aussi place, toute une série de personnages qui vont entamer des conversations avec elle : inconnus de passage flirtant sans vergogne, amie d'enfance (Marianne Basler), amants surgis du passé et surtout Olivier (Pascal Cervo, of course), l'amoureux éternel, celui qui n'a jamais réussi à l'oublier, et sa famille, petits vieux tourmentés par la folie amoureuse de leur garçon et par la légèreté qu’Angélique lui oppose (Brigitte Roüan, émouvantissime, et Vecchiali himself, en direct d'outre-tombe). Les conversations naissent, filmées en plan-séquence pour tenter de cerner ce personnage mystérieux, opaque, à la fois romantique et légère, conversations tantôt badines, tantôt nostalgiques, tantôt graves, tantôt tragiques, puisque le film s'enfonce de plus en plus vers le sombre. De temps en temps, comme pour prendre l'air, la caméra filme le paysage changeant (de France ou du Japon) qui défile par la vitre du wagon. C'est tout : un procédé simplissime et janséniste qui constitue une sorte d'installation toute de parole et de sentiments, enfermée dans une forme gravée dans le marbre.
En deux phrases, on est pris par la poésie de ce film, qui se pique de raconter toute une existence à travers une poignée de scènes, une petite série de voyages effectués par cette femme qui semble vieillir sous nos yeux. Les films avancent comme des trains dans la nuit : Vecchiali en fait son mantra avec ce film qui passe comme la vie, en 90 minutes de temps. Sa représentation de l'existence est simplissime : un parcours horizontal où on croise des gens, où c'est parfois beau et aérien, parfois sombre et insupportable. Les dialogues très crus portés par des comédiens vraiment magnifiques sortent le film de la simple théorie : la vie bat dans Train de vies, C'est désuet (qui écrit comme ça aujourd'hui ? et qui filme comme ça ?), très artisanal, mais qu'est-ce que ça fait du bien de savourer une nouvelle fois la totale sincérité de cet auteur, son sentimentalisme affiché, sa mélancolie et son humour. On est tour à tour juge et complice de cette jeune femme qui assume sa sexualité débridée mais tient aux formes, use d'une langue raffinée pour parler des choses les plus triviales, peut être agaçante et pathétique une minute puis bouleversante celle d'après. Et on aime beaucoup aussi les personnages "ordinaires" qui s'opposent à elle ou l'accompagnent. On aime tout simplement ce petit bout de film d'une modestie remarquable mais d'une ambition démesurée : faire entrer toute une vie dans le format d'un seul film, d'un seul lieu, d'une seule forme.
S'il sortait aujourd'hui, 36 Fillette vaudrait à coup sûr à Catherine Breillat opprobre, prison et pal. Ces provocations insensées n'ont que l'excuse d'avoir été fabriquées dans les temps où les hommes pouvaient être des porcs à loisir, et celle d'avoir été inventées par une femme, ce qui les exonère de tout soupçon de perversion. En tout cas, en 2026, on reste sidéré par l'audace du film, par son côté frontal et punk, par son absence totale de filtre pour raconter l'adolescence et la découverte du sexe : Breillat a toujours su manier le scandale en esthète, et ce film-là est l'un de ses plus radicaux dans cette veine. Elle ramène ce qu'elle a appris chez Pialat (dont elle a été la scénariste) dans son univers à elle, encore plus raide, encore plus austère. Il en résulte une sorte de Pialat 2.0, qui a le même goût pour la naturalisme mais pousse plus loin le dégoût franc de la vie.
Lili est une adolescente comme on en voit partout : coincée dans une famille de beaufs pas folichons (le père brutal et con, la mère soumise, le grand frère moqueur et niais), elle ne rêve que d'une chose : se libérer, trouver un mec qui la déniaisera, faire quelque chose de sa vie qu'elle sent partie sur des rails bien ternes ; et peu importe si elle n'a pas l'âge de s'émanciper vraiment, d'allumer les hommes, de sortir toute la nuit. A l'occasion de vacances en famille, la belle enfant parvient enfin à s'évader, et tombe sur le connard dépressif de service : Maurice (l'excellent et gonflé Etienne Chicot), dandy désabusé, revenu de tout, qui tombe raide dingue de désir pour cette gamine qui le fait tourner en bourrique. Commence alors un jeu de chat et de souris où chacun teste les limites de l'autre : elle est insupportable, capricieuse et bipolaire ; il est dégueulasse, sarcastique et il a le triple de son âge.
L'anti-Boum : Breillat n'a que faire du romantisme et des fleurs bleues. Son truc à elle, c'est la vie, dans sa plus crasseuse expression, et tenter de la rendre comme elle est : désespérante et terrible. Elle place sa jeune fille dans ce monde d'hommes en rut, en fait une véritable héroïne sacrificielle de leurs regards salaces, et renvoie la société à sa culpabilité : parents démissionnaires et complices, hommes uniquement guidés par leurs désirs, femmes pleines de duplicité, société patriarcale qui ne peut qu'étouffer cette enfant. Avec une véracité assez sidérante, elle montre une jeunesse qui a fini par ne plus croire en grand-chose, qui accepte de servir de proie ; mais elle montre aussi la part d'innocence que Lili contient encore en elle : elle allume, elle vocifère, elle insulte, elle humilie, elle change d'humeur comme de chemise, mais c'est parce qu'elle a peur, qu'elle ne sait pas encore s'adapter à ce monde d'adultes. Elle ne cesse jamais d'être une adolescente, et Breillat, moitié-empathique moitié-critique, la filme plein cadre dans toutes ses faiblesses. Bien aidée par la photo glauquissime de Laurent Dailland et par son écriture très "cut", rapide et impressionniste, elle filme un portrait dénué de tout affect de cette jeune fille, froidement, presque objectivement. Le personnage de Chicot, de son côté, répond lui aussi aux modèles masculins de son époque, et le film porte aussi bien sur le désarroi de la jeunesse, que sur le vieillissement, la hantise de ne plus plaire, la norme des sexes. En contrepoint de ces scènes crues, crapoteuses, sales, on a bienheureusement quelques échappées : une scène avec Jean-Pierre Léaud notamment où le personnage, lunaire comme sait si bien l'être le bougre, écoute enfin les petites histoires et les grands espoirs de cette môme, magnifique moment suspendu au milieu d'un film éprouvant, parfois hystérique (Stévenin dans le rôle du père qui s'assène de grandes baffes) et difficile à regarder. Important, parfois génial, mais je ne le conseille à personne.
Seberg et Gary ne constituaient-ils pas, en leur temps, le couple le plus glamour du monde ? Bon, jetez vos petites idées reçues aux orties et lisez cet livre d'Anissimov pour remplacer le mot "glamour" par "sordide"... Est-ce une lecture vraiment utile ? Je me pose encore la question, vous avouerai-je, au moment même où j'écris cette chronique... Je reconnais avoir lu tant et plus sur Gary, ses livres, ses bios (et j'ai toujours celle de Bona curieusement en attente), ses histoires d'amour... Etait-ce bien raisonnable ? En commençant la lecture ce livre, en me tapant pour la douzième fois les rapports tendus qu'il y eut, lors de deux tournages successifs, entre Seberg et Preminger, je pensai : c'est reparti, rien de bien nouveau sous le soleil, du réchauffé. Et puis Anissimov, comme l'annonçait honnêtement la quatrième de couverture, nous sort des témoignages inédits (les anecdotes d'Anissimov elle-même - qui fréquenta Gary - sont loin d'être les plus pertinentes, soit dit en passant), des extraits de journaux intimes, des faits avérés qui permettent, par le menu, de raconter cette liaison, si belle dans un premier temps (très court), si triste dans un second (trop long), si terrible dans un troisième... On sort totalement de la littérature (d'où mon questionnement : à quoi bon ? puisque cela reste ce qui m'intéresse surtout chez Gary) pour se taper des avis guère à l'avantage du gars Romain (on le savait plus beau en livre qu'en vrai, certes, mais les témoignages s'accumulent ici pour le montrer sous un angle terriblement veule pour ne pas dire franchement dégueulasse dans sa relation tendue avec Seberg, une fois passés les beaux jours) ; le type en prend pour son grade et on a presque l'impression qu'Anissimov se délecte un peu de ce portrait à charge : Gary, romantique ? Jaloux et dominateur, point. Ok.
Mais le pire est à venir avec le chemin de croix de Seberg une fois cette relation conjugale rompue (Gary gardant malgré tout des liens avec elle pour lui fournir de quoi vivre dans les moments les plus difficiles et "s'occuper" de leur fils - dont l'éducation fut confiée d'ailleurs quasi-exclusivement à une personne tiers, mais passons) ; on savait qu'elle avait entretenu des liens avec le mouvement des Black Panther (et ses membres), avec les Indiens, avec les Algériens (...), qu'elle avait eu des démêlés avec le FBI qui la serrait de près voire avait cherché à la salir, mais on n'imaginait pas l'ampleur de ses déconvenues et de ses errances... Exploitée plus souvent à son tour par ceux qu'elle voulait aider, cherchant une sorte de réconfort en multipliant les aventures, dépendante entièrement de la consommation de "calmants" en tout genre, la pauvre alla de Charybde en Scylla, d'hôpitaux psy en maisons de repos, de tournage de navet en tournage de navet, de relation torve en relation violente. Ce n'est pas un parcours désenchanté, c'est une décadence, une chute jusqu'à cette mort ignoble (elle fut retrouvée morte, le corps à moitié décomposée, dans sa voiture) où les conditions de ce fameux "suicide" demeurent extrêmement troubles, absolument sordides (preuves à l'appui) ; le suicide de Gary auquel on revient en vitesse paraîtrait à côté presque anecdotique. Cassage en règle d'un pseudo mythe, d'une image d'Epinal qui s'affichait sur les couvertures des magazines (Paris-Match, le choc du chiqué), flingage en règle d'une égérie au visage un peu trop lisse : une enquête certes fouillée (jusque dans les dessous de l'enquête sur sa mort) qui lorgne finalement plus sur l'aspect poubelle-people (pour le lecteur-voyeur, du nanan, oups) que sur l'analyse réelle de la trajectoire d'une star mort-née ou sur le travail d'un grand écrivain. Utile ? Mouarf. Mais définitivement trash.
Mais comment font-ils, comment font-ils pour aligner trois fois le mot "éléphant" dans le titre du film ? C'est toute la magie Shangols (!) et vous allez voir que vous n'êtes pas au bout de vos surprises en terme de gros mammifères... Des éléphants, dans ce film népalais, il en sera question aussi bien physiquement que métaphoriquement. Mais revenons au sujet central du film : Pirati est l'une des membres les plus actives de cette communauté kinnar et queer (!) au sein de ce petit village. Responsable de trois et de bientôt quatre "filles" (personnes queer qui, à la suite d'une cérémonie, considèrent la personne qui les accueille comme étant leur mère), elle tente de gérer au mieux ces enfants qui parfois partent un peu en vrille (en se donnant en spectacle, notamment, lors de fiesta). Pirati, qui en rentrant dans cette communauté a accepté de ne plus avoir de relations sexuelles, est amoureuse d'un petit moustachu qui aime à la prendre de temps en temps sur son vélo. Cet amour pour cet homme risque de remettre en cause son attachement et son rôle dans cette petite société qui vit en marge du village... La disparition soudaine et mystérieuse d'une de ses filles (qui fricotait avec un jeune type marié) va faire monter d'un cran la tension et mettre Pirati dans une situation délicate...
Dès le titre, on craint un peu de mettre les pieds dans ce putain de piège des fameux "films du monde" que défend corps et âme Télérama et ses vieux lecteurs en manque d'exotisme... Une belle image (dans la brume), une culture rigolote et originale (ah oui, tiens, le Népal), une communauté qu'on attendait pas forcément sous cette latitude (mais le trans est porteur, actuellement), on sert des fesses plus souvent qu'à son tour tout au long du film devant cet écueil, d'autant que les cadres sont très classiques, le rythme à la coule et les lumières délicatement soignées. Heureusement, heureusement, il y a ce personnage de Pirati qui doit mener de front plusieurs combats : elle aimerait s'accrocher à cet amour pour cet homme, qui la placerait automatiquement en dehors des siens, et mener ce combat farouche (elle parvient à faire intervenir la police pour participer aux recherches dans la forêt alors même que la plupart des flics et des habitants alentour s'opposent à cette battue) pour que la vérité éclate, pour que l'on considère les membres de sa communauté à égal avec le reste de la population. Femme forte, qui porte véritablement le film sur ses épaules, elle marche tout du long sur un fil : peut-elle vivre sa vie (en risquant le rejet définitif de ses proches) ou se sacrifier entièrement pour les autres (elle mène son enquête jusqu'au bout, ne reculant devant aucune limite...). Elle donne très joliment corps à son personnage de femme combattive et constitue l'un des forces du film... Et nos éléphants sinon ? Les éléphants sauvages, tout comme finalement cette communauté queer, ont une double image : des animaux craints mais nimbés d'une certaine aura (on organise de véritables processions, relativement bruyantes, pour les éloigner du village) ; si ces trans sont souvent vus d'un sale œil par les villageois et les (jalouses) villageoise, elles sont aussi respectées pour leur soi-disant pouvoir magique (notamment en cas de stérilité). Briser ce respect (envers ces trans) ne risque-t-il de faire basculer l'équilibre de ce monde ? Hum, hum. Il faut bien reconnaître qu'on finit ce film un peu sur deux pattes (arrière) : si l'on a accroché à cette incroyable Pirati (très dignement interprétée) menant son enquête (policière) contre vents et marées et malgré ses intérêts personnels, on demeure un peu en dedans devant ce filmage un peu trop attendu et cette métaphore finale un peu lourde (c'est décidément jamais facile de jouer sur la finesse avec des éléphants). Népamal, quoi, sans barrissement.
Bien sûr qu'on attendait avec impatience cette nouvelle œuvre d'Herzog (112 ans au compteur) d'autant qu'on se situe là dans l'une de ses veines les plus prolifiques et passionnantes : le documentaire philosophico-aventurier en des terres sauvages... Voilà longtemps que le gars Werner avait en tête cette expédition en quête de ces fameux éléphants gigantesques dont l'un des spécimens est exposé au Smithsonian Museum de Washington : monter une équipe, trouver des types à la marge, tomber sur un spécimen hors-du-commun, prélever des tests ADN, voilà un programme solide pour Herzog et un bon prétexte pour explorer ces hauts-plateaux angolais déserts.
On sent que notre cinéaste allemand préféré met ici tous les ingrédients qui ont fait ses succès et sa grandeur : un aventurier qui rêve depuis des décennies de mettre la main sur cet éléphant blanc (mais, le fantasme n'est-il pas toujours mieux que la réalité ? ; d'autant qu'une fois le rêve réalisé, à quoi s'accrocher - voilà pour la dose de réflexion dans les hautes sphères) : Herzog met justement la main sur un type au regard halluciné, au verbe haut, possédé par sa quête - la case est cochée ; des autochtones forcément envoutants : ces traqueurs qui cliquent de la langue et aiment à mimer poétiquement les mouvements des animaux sauvages feront l'affaire ; une scientifique qui connaît sa branche et ses gadgets (une bonne flèche pacifiste dans le flanc de l'animal devrait permettre, lorsqu'elle se détachera, d'extraire un peu de chair de l'animal) : nickel ; des paysages de rivières et de brume magiques, no problem ; une expédition en bagnole, puis en moto, puis à pied d'anthologie... On saupoudre le tout en évoquant la fin programmée de l'humanité... Allez hop, emballé c'est pesé, c'est gagné d'avance... Et donc ? Ben je dirais Bof moi.
Herzog est toujours le meilleur pour tirer parti de l'inattendu, dans le doc comme dans la fiction (un pingouin qui se barre, un ours grognon qui lorgne sur un saumon puis sur un blondinet, un volcan qui s'éveille, un type hypnotisé, un bateau qui traverse une colline lors d'un tournage rempli de merdouilles...), pour philosopher sur les aléas de l'existence, son aspect absurde et transcendantal. Là, il est bon, il est chaud, il est franchement le meilleur. Lorsqu'il tend de manière un peu forcée à vouloir créer lui-même cet aspect bizarre, étrange, surnaturel... c'est souvent un peu plus laborieux... On sent bien ici, à voir dès le départ sa caméra filmer en gros plan ces bushmen ou cet aventurier un peu shooté ou, plus tard, ces fameux "rois africains" perdus dans leur royaume, que cela manque un peu de spontanéité, de réel trouble... Herzog est bon quand lui-même est envouté par ce qu'il découvre, ce qu'il provoque, voire même ce qu'il manipule avec art... Quand il force un peu trop la louche dans une de ces quelconques directions, le doc ou la fiction manquent de relief, d'intérêt, d'aspérités... L'aventure ici est plutôt belle, possède son lot de jolies images, de personnages rigolos, mais on est vite las de cette quête d'éléphants et cette marche en avant définitivement un peu trop "forcée" et à l'issue... bref... comment dire... bon, disons rien, tiens... On se laisse toujours autant bercer par la voix caverneuse de notre homme mais l'illusion de la caverne ne fonctionne guère ici, est un peu plate... Dommage. (Shang - 07/08/26)
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Une semaine définitivement placée sous le signe de l'éléphant sur Shangols. Mon camarade a dit vraiment l'essentiel de ce film de Herzog, qualités et défauts. Difficile de savoir quelle part de film est vraiment due au cinéaste allemand : il a désormais plus de 80 ans, et on l'imagine mal cavaler à moto sur les petites pistes ensablées ou faire des rando de centaines de kilomètres aux confins du monde. Toujours aussi malin, le gars brouille les pistes, racontant à la première personne du pluriel son histoire. Il a tort : on se moque de savoir quelles images sont de lui et quelles d'une équipe d’assistants plus jeunes. L’important est que ce film porte tellement la marque de Herzog qu'on ne peut que le considérer comme sien. Bien sûr, il y a tous les éléments relevés par Shang, qui sont tellement brandis ici qu'on dirait presque que le gars a voulu faire une compil de son cinéma : l'aventurier rêveur et fêlé, les peuplades lointaines et fêlées, les animaux affreux (j'ai rêvé de cette araignée portant ses œufs sur elle et de ce lézard à moitié dans les choux tirant une langue de 8 mètres de long), le but inaccessible, et toujours cette voix off inimitable, cette façon de densifier chaque image, jusqu'à cette musique new-age qui semble apparaître dans tous les Herzog depuis 1964. Mais surtout on reconnait le maître dans le fond-même de ce qu'il nous donne à voir : une réalité qui s'accorde à ses rêves, et non pas l'inverse. La réalité n'a que peu d'importance ici. Un gars rêve de rencontrer des "ghost elephants", dont le concept est assez flou (les descendants d'un énorme éléphant, bon). Peu importe s'il finit par les trouver (une vague image d'un éléphant pris dans les bois, et c'est plié : la voix off nous clame que c'est un miracle), peu importe que sa quête soit un peu discutable, peu importe si les aventures du trajet sont extraordinaires ou non. Après tout, Herzog n'a pas beaucoup d'images sensationnelles à monter, et cette aventure semble bien prendre un peu l'eau à maints endroits. Tout ce qu'on voit à l'écran, à part une ou deux pantomimes de bushman ou un roi fatigué filmé dans une grange, est un brin banal. Ce qui remporte la mise, c'est le regard posé sur ces images, le commentaire, textuel, musical et cinématographique. Comme dans ses autres documentaires, c'est "le point de vue du poète" qui fabrique la réalité, c'est la façon de regarder les choses. La vérité est subjective, c'est ce que nous dit une énième fois Herzog avec ce film qui transforme des images un peu privées de spectacle en grande fresque métaphysique. Sacré Werner...
Le film est trop long, se perd dans des scènes inutiles (la recherche de l'ADN du fameux éléphant, dont on n'aura jamais les résultats... et on s'en fout !), un brin vieillot dans sa vision très solennelle de la nature (cette musique, cette musique...), et il est évident qu'on n'est pas dans les grandes réussites documentaires du cinéaste. Mais rien que pour sa fidélité à lui-même pour ce qui est du sens à donner au monde, de sa façon de le regarder, de ce style reconnaissable entre tous, on pardonne aisément à Herzog d'avoir tenté une nouvelle, fois le coup du "film ramené de la folie que personne n'a jamais vu". Immanquable, bien entendu. (Gols - 15/09/26)
Voilà un titre pour le moins surprenant et un film qui ne l'est pas moins par sa propension à se tenir tout du long entre comédie et drame. L'unique éléphant du Japon est au plus mal et son propriétaire (le toujours excellent Chishû Ryû) est au désespoir : une brochette de médecins (ils sont quatre) tentent de le soigner mais finissent par abandonner... L'éléphant meurt. Tristesse de Chishû. Nos médecins, eux, ne se laissent pas abattre et deux d'entre eux décident, en bons scientifiques qui ne reculent devant aucune expérience, de goûter l'animal... Ils préparent les steaks et font la surprise aux deux autres puis à Chishû lui-même. Chacun mange d'un bon appétit avant la révélation sur l'origine de la viande : Chishû s'étrangle et goûte guère cette blague de très mauvais goût. Nos médecins, ces cons, rient mais pas longtemps : l'éléphant était infesté par une bacille et le diagnostic est formel : il ne leur reste à chacun que trente heures à vivre ; il existerait bien un sérum mais aucun ne semble être disponible sur le territoire japonais. Un rebondissement inattendu, ce n'est pas le dernier...
Les ascenseurs émotionnels seront multiples puisque l'on passera pratiquement d'une scène à l'autre d'un gros rire libérateur (il y aura de bonnes nouvelles par la suite) à un ton des plus maussades voire des plus désespérés (la bonne nouvelle ne fait généralement pas long feu). Yoshimura, lui, outre le fait de jouer sur cette constante variation des genres, livre une galerie de portraits plus ou moins truculents, plus ou moins pathétiques. Après avoir appris la triste nouvelle, chacun s'en va se saouler à grands godets de sake (c'est ce qu'on apprécie sans doute le plus dans la culture japonaise - avec évidemment le fait qu'ils célèbrent les bonnes nouvelles de la même façon) puis va rentrer chez bobonne, ou papa-maman, ou se morfond... On sort un peu les violons entre celui qui, dans un ultime élan de ferveur, regrette de ne pas avoir passé plus du temps avec sa promise, celui qui fait tout pour ne pas décevoir les gosses et part avec eux en rando (alors que madame ne peut s'empêcher d'être très caustique sur les "expériences" de son mari) ou encore celui qui s'en va rejoindre ses parents à la campagne pour pleurnicher... L'un des médecins, tout de même, profite de la situation pour avouer son amour à sa voisine et même si les circonstances sont un peu glauques la déclaration n'est pas exempte d'un certain romantisme... Chishû demeure le plus expressif, déprimant sur son sort ou laissant exploser sa joie à chaque nouvelle salvatrice... Yoshimura nous gratifie de très beaux travellings exécutés en pleine rue (lorsque Chishû, affolé, va prévenir les médecins ou que l'un des docteurs, plein d'espoir suite à un appel téléphonique, court comme un dingue pour prévenir ses collègues) et continue de s'amuser de ces ambiances "cyclothymiques" (on passe de la drôlerie d'une scène de prières entre athées (personne n'y croit... et pourtant...) à la séquence définitivement plus morne où l'un d'eux s'apprête à mourir dans la seconde). "Drôle d'ambiance", décidément, dans cet après-guerre (si le parfum de la mort demeure, la fin du carnage est sans aucun doute libératrice) que capte finalement avec une certaine justesse l'ami Yoshimura.
Il est des petits films français qui, malgré leur image proprement dégueulasse (retour aux eighties ? bon, je n'y reviendrai pas), parviennent à vous toucher, en cours de route comme au final. Adieu Monde cruel fait indéniablement partie de ceux-ci, partant sur une trame ultra-minimaliste, mais gagnant centimètre par centimètre votre petit cœur pas encore complétement éteint, ni totalement insensibilisé à la fragilité de la jeunesse. Otto (Milo Machado-Graner qui a pris des muscles dans le dos depuis Anatomie d'une Chute mais demeure toujours aussi juste) est harcelé dans son collège et décide d'en finir. Le grand plongeon... mais la mort apparemment ne voulait pas encore de lui... Il se réfugie dans un squat où va le rejoindre Léna (Jane Beaver, plus rousse qu'un castor mais quelque chose d'éminemment gracile). Elle s'occupe de lui en lui trouvant une chambre inoccupée et isolée dans l'hôtel de sa mère. Les deux jeunes gens vont faire plus ample connaissance.
Comme la voix off (de Françoise Lebrun - utilisée de façon aussi parcimonieuse et délicate que dans un Truffaut - et si certains plans vous font penser au jeune Léaud, ce n'est sûrement pas un hasard - on referme la parenthèse) le suggère à un moment de l'histoire, nos deux ados vivent dans leur bulle, dans la chambre d'Otto ou parfois sur le toit de l'hôtel, et la "réalité", dès lors que Léna sort de ce cocon, semble en comparaison avoir perdu de ses couleurs. On sent parfaitement que nos deux jeunes se créent un monde : ils sont sérieux comme deux ados qui, tout ouïe l'un pour l'autre, apprennent à s'écouter, tout en semblant nager dans une certaine utopie quand ils évoquent leur projet futur ; le monde extérieur, la vie quotidienne, semblent forcément à côté de ces intenses moments partagés, plus ternes, presque irréels. Il ne nous reste plus pour nous spectateurs qu'à partager cette intimité entre deux êtres maladroits, fébriles, débutants ; force est alors de constater que les faiblesses, les hésitations de l'un donne de la force, du courage à l'autre - et vice versa. C'est assez joli ce lien qui se développe entre eux et que de Givry filme au plus près, sans jamais chercher à nous noyer sous les dialogues. Il faut le dire, il faut le clamer, autant l'image fait peine, autant la musique d'Arnaud Toulon (et de Givry ne s'y trompe pas en le citant quasiment au début du générique de fin) est somptueuse ; elle vient doucement caresser chaque scène, oscillant entre des notes assez sombres, mystérieuses (à tout moment quelqu'un peut faire irruption et découvrir le refuge d'Otto) et des accents plus calmes, plus doux qui flirtent avec un certain degré de romantisme. Cette musique accompagne cette histoire jusqu'au bout, parvenant à souligner magnifiquement les aspects les plus sombres et les espoirs les plus vifs de notre jeune personnage principal. Et on sort de la salle intimement touché, oubliant volontairement au passage les éventuelles scories (il dormait le mec à la lumière ?) et les faiblesses de ce premier film. Bienvenue (ce qui fera plaisir à Ugo, l'un des producteurs du film) dans le monde des cinéastes, Félix !
"Fumier de lapin" avait l'habitude de lancer mon grand-père à tout vent, et c'est un peu la première chose qui me vient à l'esprit suite à la vision de ce film d'animation ; les coupables désignés, Criterion, qui ont donc la maudite idée de sortir cette chose récompensée cette année par deux oscars et niquant Argo par la même occasion. J'ai fait un pacte avec le diable en décidant de voir tous les titres édités par Criterion, je le savais dès le départ que ce serait une gageure, mais là c'est quand même un coup sacrément bas. On en parle ? Allez chiche : un girl's band ultra populaire a la lourde responsabilité de combattre les démons, chacune de leur chanson renforçant un peu plus le champ magnétique (?) de protection anti-démon (le premier qui rit, il se mange une baffe) ; un boy's band démoniaque se crée pour leur piquer leurs fans et faire échouer leur mission. Le noeud cornelien s'articule autour de la romance entre une des girls et un des boys : saura-t-elle passer outre sa malédiction familiale, saura-t-il combattre son passé démoniaque ? C'est con comme une huître chaude. Voilà, c'est fait, c'est dit, le monde bat de l'aile, la décadence de notre civilisation est désormais bien visible.
Qu'est-ce que vous voulez que je retire de la chose à part dire des connerie ? Les trois gonzesse ont une mentor, elle s'appelle Céline... M'est avis que ce n'est pas en référence à l'écrivain tant cette dernière transpire par tous les pores la bienveillance... Je n'irai pas plus loin. Il est dit, à propos de cette œuvre, que l'animation, justement, est fantastique (elle turbine, certes) et permet d'associer culture coréenne ancienne (les monstres) et moderne (ces groupements de jeunes qui n'ont de woke que la coiffure (ça va de la coiffure en balai de chiotte à celle en balai de serpillère) - les obèses, par exemple, devraient avoir plus de mal à s'identifier aux divers chanteurs). Patrick Sébastien est également un king de l'animation (pour vieilles non baisées du Cap d'Agde, certes, c'est une niche), on en fait pas tout un plat. Car sur le fond, franchement, on a quoi sur le fond à part cette pseudo référence à la culture traditionnelle des monstres (qui sont aussi hideux que ridicules d'ailleurs) : il faut que les jeunes gens surmontent leur "peur" pour avancer dans la vie ? Putain, merci pour le conseil de développement personnel... Cette jeunesse est vraiment fébrile pour se raccrocher à de tels fanions et croire en une telle soupe... Car tiens, parlons-en aussi, de l'aspect "musical" : si l'usage du voice coder rendrait fou de joie Gols (qui passe à côté des meilleurs morceaux du dernier album de Julian Casablanca, povere), je dirai, en faisant usage de modération, que trop c'est parfois trop. Ces morceaux utilisent qui plus est une fucking boîte à rythme démentielle et pourraient presque finir par faire passer pour mélodieux le dernier album de Muse. Voilà, je suis en colère. J'ai régressé de deux siècles à la vision de ce bazar. KK popo.
Il suffit parfois d'un sombrero qui tombe du ciel pour provoquer une catastrophe. Dante, moins diabolique, se contentera d'une rue étroite et de deux voitures se faisant face pour développer autour de cette situation un affrontement pour le moins dantesque. Une rue, deux femmes au volant têtues comme des mules et surtout autour, Palerme, et cette famille autochtone, les Palafiore, totalement azimutée, mettant de l'huile sur le feu pour tenter de profiter au maximum de ce face-à-face absurde. Dante, en mettant en scène ces deux femmes, ne cherche en rien à les ridiculiser. Au contraire, en s'arrêtant longuement sur le portrait de chacune d'entre elles, en racontant leur histoire, leur passé, leur misère, elle leur donne une certaine densité, voire une certaine dignité. Tout ce petit peuple des Palafiore qui tente de tirer profit de la situation (des paris sont engagés sur les deux femmes pour permettre de toucher un petit pactole) est quant à lui, pour une grande partie de ces membres, lâche, veule, tourné en dérision. Soit donc d'un côté, une émigrée vieillissante, d'origine albanaise, qui a certes réussi à quitter son pays, à trouver en quelque sorte refuge au sein même de cette famille Palafiore, mais qui n'est désormais plus que l'ombre d'elle-même. Depuis la mort de sa fille, elle n'y est plus ; céder dans sa propre rue, à quelques mètres de sa maison, le passage reviendrait à rendre définitivement les armes. De l'autre, Rosa, accompagnée de sa petite amie Clara, n'a pas eu toujours la vie facile ; lesbienne, répudiée par son père, elle n'ose encore afficher devant les autres son amour pour sa compagne ; ce retour à Palerme pour assister à un mariage (elle vit désormais à Milan) constitue une source de tension extrême ; alors même que sa relation avec Clara semble justement dans une "impasse" (cette dernière menace de la quitter), elle semble bien décidée à ne pas céder une once de terrain dans cette ville qui lui rappelle les pires souvenirs. Deux femmes, deux murs, qui ne veulent plus reculer, revenir dans leur triste passé.
La tension est forte, dès le départ, les noms d'oiseaux fusent, mais l'ensemble baigne, malgré la montée de la violence (une type recevra même un coup de poignard alors qu'une foule se rassemble autour des deux bagnoles qui bloquent le passage), dans une atmosphère assez folklorique. Les Palafiore parlent haut et fort dans leur patois local (véritable gageure à rendre pour la traductrice... elle réussit un véritable tour de force littéraire en piochant dans le vocabulaire occitan... on perd forcément un poil de fluidité à la lecture mais comme on ne maîtrise ni l'italien ni le sicilien, on restera coi sur ce sujet) et trament en sous-main leur petit business ignoble ; les multiples membres de cette grande famille sont tous plus pathétiques les uns que les autres (les hommes en particulier), chacun, à l'exception d'une ou deux personnes plus équilibrées, plus civilisées, faisant preuve d'un état d'esprit des plus torves pour ne pas dire patriarcal à mort. Les deux femmes, elles, campent sur leur position, doivent serrer des fesses plus souvent qu'à leur tour, mais finalement ne font preuve que d'un petit excès de fierté - celle-ci ayant déjà été fortement égratignée par le passé. L'épisode monte en tension mais fait aussi monter la température (les aventures homosexuelles de l'un dans le dos de sa femme, les bouffées de désir de Clara envers les hommes ou les femmes rendent l'atmosphère encore plus poisseuse...) ; on voit bien que l'on file tout droit, malgré le côté souvent absurde, comique ou érotique de la situation, vers la tragédie et tragédie il y aura. Dante, finement, en mettant en scène cette situation, fait en creux le portrait de deux femmes fortes dans un monde où la plupart des mâles, par leur volonté de dominer et de contrôler leurs proches, se révèlent terriblement pitoyables. Bien vu et joliment écrit tant ce patois qui tourne parfois presque aux borborygmes possède un petit côté animal...
"Et ce soir-là, à l’ermitage, tandis que le sommeil t’emporte, une forme apparaît dont tu voudrais pouvoir te souvenir. Celle du texte que tu pourrais écrire,
une autopathographie fractale te conduisant à réfléchir à ta propre écriture en même temps qu’elle s’accomplit."
Un pas de côté de la part de Jean-Baptiste Del Amo. Il délaisse la fiction pour inscrire son glorieux nom dans la collection "Ma Nuit au Musée", et se frotte à cette occasion à un genre dont il s'est toujours méfié : le récit autobiographique. Quand il reçoit cette commande des éditions Stock (pour rappel : passer la nuit dans un musée et raconter l'expérience), il est au plus mal : une pancréatite inguérissable lui ronge le corps et l'esprit, l'empêchant d'écrire, de voyager, de s'intéresser à autre chose qu'à sa douleur. Après quelques refus de sa part, il finit par dire oui et il entreprend alors un véritable travail de réflexion sur lui-même, accepte de s'intéresser à Goya et au musée du Prado, et se lance. Il en résulte ce texte douloureux et plaintif, qui se présente sous une forme morcelée, ménageant des allers-retours incessants entre les œuvres du peintre espagnol (en particulier ses Peintures noires) et sa propre vie. Du côté du premier axe, il assume une méconnaissance de cet artiste et de son travail, voire un peu de la peinture tout court : il ne se sert de Goya que pour revenir à sa maladie, le peintre ayant lui aussi subi moult avanies physiques. C'est une partie qui a du mal à convaincre réellement : peu fouillé, ressemblant même parfois à une page Wikipedia, le reportage de Del Amo au Prado et sur la tombe de Goya accuse avec trop d'évidence le but caché du livre : tenter de voir ce qu'il reste du désir d'écriture de l'écrivain, peut-être même trouver une rémission, voire un nouvel élan vers un autre livre.
La partie où il se raconte lui-même est bien meilleure. Écrit à la deuxième personne pour tenter de mettre une distance avec l'intimité crue qu'il déploie, le texte montre une sincérité, un souci d'authenticité qui éclate à chaque page. Jamais larmoyant, jamais complaisant mais toujours très direct, il décrit les heures de souffrance à l’hôpital, l'amour envers son (patient) compagnon qui s'épuise, l'inspiration qui s'en va, le goût de la littérature même qui disparait, les traitements, les faux espoirs, enfin toute la panoplie des affres d'un homme qui s'enfonce dans la maladie et la dépression. Il nous fait part également de son expérience des hallucinogènes mexicains pour guérir son mal et offre quelques pages fascinantes de rêve éveillé. On a du mal à reconnaître dans ces lignes l'auteur de Règne animal ou du Fils de l'Homme, et pourtant : il y a le même goût pour le mot direct, celui qui frappe, qui émeut, mais sans se vautrer dans le style ou les acrobaties d'écriture, les mêmes images très nettes (quand il décrit le fameux Saturne dévorant son fils, notamment, ou la maison qu'il habite), un souci constant de rendre la phrase la plus belle possible, une réelle attention au style, même dans un livre de commande comme celui-ci. C'est peut-être un livre-thérapie, qui restera plus mémorable pour son auteur que pour ses lecteurs ; mais si ça peut lui servir de tremplin pour écrire un nouveau chef-d’œuvre, je dis amen.
La première chose hallucinante dont je me rends compte, c'est que je n'avais peut-être pas vu tous les premiers films d'Almodovar (ou alors c'est Alzheimer qui commence son travail de sape, ce qui ne m'étonnerait pas non plus outre-mesure). La seconde, moins surprenante, c'est que le gars Almo, qui multipliait alors dans les histoires qu'il écrivait les personnages, les trames, n'était pas du genre à céder le pas au moindre tabou : l'inceste, notamment ici, se taille un peu la part du lion... De quoi s'agit-il sinon ? D'individus de tout bord, de toute classe, nympho, homo, trans, hétéro même, qui se retrouvent tous (sauf ce trio de malfrats qui veut mettre la main sur le fils d'un empereur d'un pays "tyrannique") à la recherche d'une chose : l'amarrrr !!! La galerie de personnages mis en scène par le cinéaste espagnol en dit déjà beaucoup sur l'atmosphère électrique et érotique de cette œuvre : Cecilia Roth as Sexilia (tout est dit), franchement resplendissante, tente d'oublier un lointain trauma (Almo jouera les petits Freud de poche en remontant à un épisode traumatisant de son enfance - qui vaut d'ailleurs également pour ce fameux fils de Prince) en collectionnant les aventures (avec au minimum deux hommes à chaque fois, dix constituant une bonne moyenne), le fils de l'empereur, Riza, fréquente les milieux homo avec lui aussi un appétit certain, une psychologue très ouverte d'esprit harcèle de son côté le père de Sexilia un rien inhibé, une petite blanchisseuse vit une relation des plus torves avec son propre père depuis que sa mère s'est fait la malle, etc... On ajoute une petite pincée d'apparitions piquantes (Antonio Banderas, encore plus jeune et frêle que dans La Loi du Désir, logique, en homo doté d'un odorat surdéveloppé (!), Almodovar himself en chanteur punk déjanté ("Suck it to me", le titre de la chanson qu'il interprète (et qu'il a écrite), parle de lui-même, n'est il ?) et on peut déjà avoir une idée des relations explosives qui se nouent dans ce film.
Des personnages à la sexualité débridée, certes, mais ne sont-elles paradoxalement, pour la plupart, également frustrés par rapport à leur attente de l'amour, le vrai, le pur ? Derrière cette petite comédie vaudevillesque assez tordue et drôle, se cache déjà le petit cœur romantique d'Almodovar qui va démontrer que chacun est loin d'avoir trouvé le bon couvercle à son pot... Certes, cela prend souvent un chemin tortueux (l'homo Riza, véritable hétéro qui s'ignore (oui, c'est pas courant dans ce sens), la nympho qui finit par prôner (au moins pour un temps) l'amour platonique, le père frustré qui reconquit sa libido en couchant avec... (mouais c'est pas franchement très sain ni avouable, heureusement qu'il y a cette histoire de "double" (la blanchisseuse devient le sosie de Sexilia suite à une opération...) qui sauve la morale, au moins pour la galerie)) mais chacun semble finir par s'épanouir, trouver enfin sa petite dose de plaisir, pour ne pas dire de pure jouissance... Almodovar, déjà soucieux de mettre un soupçon de suspense dans sa trame, ajoute à cette comédie de mœurs la traque d'un homme ce qui finit par prendre des allures, il faut bien le reconnaître, plus d'un épisode de Benny Hill que d'un film d'Hitchcock - tout le monde finit aux trousses d'un groupe d'individus : c'est plus fun que véritablement tendu, hein. Une œuvre donc qui part un peu dans tous les sens, dans toutes les formes de sexualité mais qui possède une vigueur, loin des tabous, quels qu'ils soient, assez rafraichissante. On en attendait pas moins (et guère plus) de ces premières armes almodovariennes.
"Si nous vacillons, nous les anxieux, c'est parce que nos pensées sont tournées vers les autres ; nous préférons être fragiles plutôt que durs ; et ainsi perdons-nous chaque année, un peu de nos forces. Je ne sais pas vous, mais moi, je préfère la vulnérabilité au pouvoir. L'autorité me répugne : elle ne s'adapte pas au cœur des hommes."
A quelques jours d'une rentrée scolaire qui s'annonce sportive dans notre chère académie de Toulouse (cette petite cyber-attaque fin juillet a décidément laissé des traces, tout est actuellement verrouillé - non, je ne ris point), quoi de mieux pour se remettre dans le grand bain que de lire un auteur qui pendant plus de dix ans a essuyé les plâtres de ces jolis collèges de banlieue parisienne. Premier constat : l'homme sait indéniablement de quoi il parle (quand tant d'autres ne parlent que par ouï-dire et accumulent les conneries, les clichés) et il le fait avec un entrain fort plaisant. Oui, toutes les turpitudes du métier d'enseignement seront certes évoquées (des responsables hiérarchiques abrutis à la dépression, la parano qui nous guette tous...) mais il le fait toujours sans se répandre en de longues plaintes pénibles (même quand il fit face lui-même à de sévères coups de mou) et tente toujours de revenir sur les choses positives du taff - une heure mémorable, des élèves captés, des répétitions magiques d'une pièce de théâtre (En attendant Godot)... Des réflexions, me direz-vous, qui paraissent à première vue des plus classiques mais qu'Haenel parvient toujours à tourner sur un petit ton personnel qui transpire l'expérience et avec un humour du meilleur goût.
Prof, un sacerdoce, une mission, une plaie, blablabla... Haenel parvient à livrer une métaphore du métier d'enseignant en décrivant une scène incontournable d'un célèbre film de Tarkovski (il ne cite d'ailleurs ni le titre, ni l'auteur, ne cherchant jamais à jouer les snobs) et touche du doigt ce qu'il y a sans doute de plus précieux dans ce job de transmission... Il a souffert comme tout un chacun d'un inspecteur pointilleux (soyez plus "rigoureux"... merde, ils disent en fait tous la même chose), d'élèves désintéressés, de situations tendues, mais il essaie constamment de faire fi et d'en remettre une couche sur le plaisir qu'il a également pu prendre à enseigner. Et c'est tout à fait louable. Heureusement, on ne reste pas tout du long entre quatre murs, pas plus qu'il ne s'agit ici de s’appesantir sur les discussions entre collègues à la con (expression pouvant porter sur l'un des deux noms précédents, au choix) : les échappées sont nombreuses, qu'il s'agisse d'évoquer les balades routinières et apaisantes autour d'un lac ou de raconter comment l'auteur tomba subitement amoureux. Il évoque ces moments de calme ou d'euphorie sur le même ton badin, ce qui permet de multiples respirations des plus plaisantes au sein de cette lecture. Il évoque également avec une vraie drôlerie les moments de sa vie qu'il foira le plus royalement, qu'il fut ivre-mort lors d'une fête de fin d'année ou simplement tout au fond du trou moralement parlant. On aurait pu s'attendre à un long pamphlet un peu chiant réservé uniquement aux initiés, il n'en est rien ; il s'agit au contraire d'un récit plein de verve, d'une acuité évidente sur le métier de prof (ces "héros" de notre société décadente qu'il est de bon ton d'appeler dorénavant feignasses), un récit qui porte un regard lucide sur les hauts et les bas de ce chien de taff comme de cette chienne de vie - une seule leçon à retenir : toujours garder un œil sur les signes que nous envoie ce diable de destin. Vivement la rentrée, trop dommage qu'il y ait ce bug... (Shang - 25/08/26)
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Bien partagé tout le long de ce livre entre intérêt et moue dubitative, et je dois avouer que le sentiment qui m'en reste à la fin tient plutôt de la deuxième que du premier. Vu le titre (un brin emphatique), on imagine que Haenel va nous raconter ses années de prof, le désarroi qui accompagne cet emploi, le rapport à la hiérarchie, aux élèves, les aberrations des programmes et des emplois du temps, les joies et les difficultés de cette noble tâche ; bref, un récit peut-être pas nouveau, mais au moins personnel, que la poésie habituelle de Haenel peut même rehausser d'un aspect littéraire. Une bonne partie du livre, c'est vrai, c'est ça : Haenel y décrit donc le quotidien d'un prof de français débutant en collège "difficile", et c'est intéressant. Surtout dans la dichotomie entre les rêves de ce jeune enseignant (apprendre le Beau, toucher les mômes, en faire des gens capables de penser et d'éprouver la littérature) et la réalité pathétique : les heurts avec les collègues, les mépris des supérieurs, l'hostilité de certains élèves, que le narrateur doit d'ailleurs combattre tout en traitant sa propre dépression latente, sa capacité à la rêverie un peu handicapante et une posture de rebelle à l'autorité qui lui pose bien des problèmes. On se désole de voir ce pauvre personnage franchir des murs de ronces pour arriver jusqu'à son préfabriqué sans chauffage pour donner des cours pénibles, comme on aime comme lui assister à ces séquences où la magie opère, où au contact d'un texte de Delbo ou d'un poème de Baudelaire, les élèves s'allument d'un coup et passent une heure à éprouver vraiment la littérature. Un tiers du livre est assez intéressant, donc, puisque le regard de Haenel est relativement singulier sur le métier, qu'il raconte avec mesure et sans oublier de s'égratigner lui-même, et que par la grâce de son style on éprouve concrètement les tourments de cette profession.
Malheureusement notre homme ne tient pas ce cap tout du long. Très vite même, il délaisse le sujet pour s'intéresser à un autre qui le captive beaucoup plus : lui-même. Lui-même, son indépendance, son originalité, son appartement, ses femmes , son bon goût, sa supériorité indéniable par rapport à ses collègues, son mépris des lois, son regard si singulier sur les livres, la peinture ou la musique, bref son nombril qu"il a proéminent. Il avait déjà eu cette tendance dans d'autres livres (qu'il cite d'ailleurs discrètement dans son texte), mais cette fois, il y tombe avec délice. L'essentiel du livre est consacré à raconter comme il est sensible et inattendu, irrésistible et pertinent, de bon goût et singulier, et le fait est qu'on s'en fout. Ce livre, qui s'annonçait comme une vision du métier de prof, vire au nombrilisme pur et dur, à l'autofiction complaisante et vaniteuse. Se plaçant toujours en surplomb des autres (supérieurs hiérarchiques, collègues, amours, élèves, et finalement lecteurs eux-mêmes; qui ont bien honte de ne pas connaître aussi bien Pompei, la beauté des arbres ou le Zohar), il agace méchamment par son auto-satisfaction. Si bien que même la partie "collège" finit par en souffrir : on tique devant ces cours parfaits où les élèves le regardent avec des yeux émerveillés devant le regard sévère d'un inspecteur forcément détestable, ou devant les postures de cet homme seul contre tous car il est le seul à comprendre la jeunesse, la poésie et la nature. Intéressant, mais trop de vanité et de prétention. (Gols - 12/09/26)
Voilà longtemps qu'on n'avait pas pris de nouvelles du précieux (et exigeant, certes) Šarūnas Bartas, faisons-le avec ce film discret et secret, qui n'a même pas eu l'heur d'une sortie au cinéma, ni même en VOD : direct à la télé, punition ultime. Et punition gravement injuste : le film est certes très petit, mais d'une humanité à la cheville de laquelle tous les films récents qui la brandissent en étendard en ce moment (...) n'arrivent même pas. Une humanité rêche, âpre, qui rappelle celle que Pialat a su si bien filmer jadis : comme dans La Gueule ouverte ou Van Gogh, deux films auxquels j'ai pensé souvent, Back to the Family regarde l'humanité dans les yeux, et une fois qu'elle l'a bien mise en cause, qu'elle en a bien extrait toutes les horreurs, lui pardonne tout avec un amour infini. C'est l'histoire hyper balisée et déjà vue d'une jeune nana qui rentre, à l'occasion de l'agonie de sa grand-mère qui va passer l'arme à gauche, dans le giron familial qu'elle a quitté depuis longtemps : elle y retrouve une mère alcoolique et apathique et un beau-père alcoolique et incestueux, bonjour les retrouvailles. Il n'y aura rien de plus que ça. On assiste pendant 1h30 aux confrontations des uns et des autres, qui s'engueulent, pleurent, se battent, s'insultent, sont pris de subits élans d'amour : la jeune Simona les confronte avec ce passé soigneusement enfoui sous les non-dits, les parents nient et se rejettent la faute, et la grand-mère meurt.
Rien de plus mais tout est là : avec un réalisme poétique bien soutenu par la belle campagne lituanienne, Bartas cadre de l'humanité brute, nue, et c'est magnifique. La longue scène de l'enterrement, très simple, respire l'authenticité : les esprits s'échauffent sous l'alcool, les comptes se règlent dans la violence, et puis chacun retourne à sa pathétique existence. Le film enregistre merveilleusement ces vies éteintes, ces pauvres gens de la campagne qui ne se supportent plus mais vivent pourtant ensemble, qui ont mille choses à se reprocher mais attendent d'être fins souls pour les régler. Surtout, ces gens sont regardés sans aucun surplomb, d'égal à égal, par un cinéaste qui partage la même tristesse, le même malheur... et les mêmes joies. Car le film n'est pas glauque, ne se complait pas dans la misère : il sait lever la tête, enregistrer la beauté d'un coin de campagne, l'amour d'une fille pour sa grand-mère, et même le lent phénomène de compréhension et de pardon d'une fille malheureuse à ses parents. Les gros plans, qui sont de véritables tableaux, donnent un rythme et une ampleur toute de solennité ; ils prennent tout leur temps, et ils font bien : c'est le temps qu'il faut pour que notre regard sur les personnages changent, qu'on passe du jugement dégouté à l'empathie. Bartas ne nous dit pas quoi penser de cette triste humanité : il la montre et nous laisse le loisir de la juger ou de l'accepter. Quand le film se termine par les mêmes mouvements que ceux du début, comme si une parenthèse se refermait, on peut avoir l'impression de n'avoir pas avancé ; mais il y a eu entre les deux cet élan vers les autres, cette tentative de retour au pays, tout cet amour de l'humanité qui est passé dans les fabuleux cadres de Bartas. Entre la rugosité de Giono et le profond ancrage dans l'humain de Pialat : magnifique.
Cela fait toujours plaisir de découvrir un film de Mizoguchi que l'on pensait perdu ; surtout quand celui-ci est entier, joliment rénové et diablement bien traduit (KG, the team, il est bon parfois de saluer ces traducteurs de l'ombre !). Alors oui, on ne tient pas là le chef-d’œuvre inconnu du grand cinéaste nippon. Mais le film est intéressant en terme de film "hybride" : cela ne vous aura pas échappé que le film date de 1930, ce qui permet à Mizoguchi, en particulier pour les (trop nombreuses) chansons mais également pour la plupart des dialogues, de tester le parlant - noter toutefois que des parties restent "muettes" et s'appuient encore sur des intertitres ; il réalise en quelque sorte (attention : blague) son Chanteur de Japs. Mais rentrons dans le vif du sujet au lieu de rire : il est donc question d'un chanteur Yoshie Fujiwara (interprété par lui-même : il a le charisme et du coffre) qui revient au Japon ; il vit dans la misère mais peut s'assurer du soutien sans faille de celle qui fut sa femme de ménage puis sa femme tout court, Ayako. Par l'entremise d'une certaine pimprenelle, Natsue Omura, Yoshie rencontre un agent qui, après une audition (Yoshie chante un morceau de Schubert comme une truite (l'enregistrement grésille fortement sur la ligne...) laissant notre agent dubitatif mais il parvient pleinement à le convaincre avec une chanson entonnée en japonais) lui donne sa chance et va le propulser vers les sphères. Joie de Yoshie qui s'encanaille, côtoie de plus en plus étroitement Omura, et oublie quelque peu Ayako... Il est alors victime d'un sérieux accident de voiture, un événement qui va rebattre les cartes...
Des auditions, des enregistrements, des concerts, si vous aimez les chansons japs vintage, vous allez jouir ; les autres aussi, plus ironiquement. Oui, bon, on connaît la chanson : l'ascension qui nous fait oublier nos bases, notre promise qui tente de nous rendre jaloux, nous boude, nous quitte et l'incident terrible qui nous ramène les pieds sur terre : qui aime-je vraiment, en fait, que fais-je ?... C'est souvent longuet (la partie à l'hôpital m'a donné l'impression que j'étais moi-même alité) alors on essaie de piocher ici ou là quelques petites tentatives audacieuses au niveau de la mise en scène ou d'expérimentation technique (même si l'on sent bien que l'attention principale est portée au son) ; on relève ainsi quelques plans, notamment pour filmer certains raouts auxquels participe notre star et ses fans, tournés avec une caméra que l'on pense posée sur des roulettes (?) - l'image tressaute tellement qu'on a l'impression qu'elle est portée par un Lelouch victime de Parkinson : mais on va peut-être un peu loin -, des essais également sur des sortes de ralentis, essais un peu plus probants pour capter notamment les pas poétiques d'une donzelle en goguette, ou encore, un petit jeu fugace au détour d'un plan ou deux sur la profondeur de champ : cela traduirait-il la volonté de donner une nouvelle "dimension" à l'image avec l'arrivée du son ? Bon, il faut bien reconnaître que l'on achoppe sur ces quelques aspects techniques tant l'on s'ennuie devant cette trame un peu trop attendue et interprétée de façon un poil convenue (seul le pote un peu porcinet d'Ayako, qui faut tout pour l'aider à récupérer son homme, nous a tiré par ses mines deux-trois rictus). C'est maigre, sans doute, mais cela ne nous empêche point de nous réjouir pleinement d'avoir découvert ce film "transitoire" s'il en est dans la filmo de Mizoguchi ! Le Pays natal, on le sait, ça a son importance dans une odyssée.
C'est étrange de voir à quel point nos commentateurs les plus affutés nous conseillent des films totalement starbés. A croire qu'ils pensent qu'on ne prend pas la vie (et pire, le cinéma !) au sérieux ! Bon, bingo, j'avoue, cela fait longtemps que je ne crois plus à la grandeur de l'existence ni d'ailleurs à la nécessité absolue de l’Éducation Nationale ; les ministres se suivent et font preuve à chaque fois d'une connerie encore plus profonde que leur médiocre prédécesseur. J'ai quand même inscrit mes spermatozoïdes à la pré-crèche pour ne pas être pris de court. Bon, c'est quoi le rapport ? Une certaine absurdité dans la vision du monde ? Bien vu ! Soit donc le célèbre détective Nick Carter débarquant à Prague pour résoudre une affaires des plus importantes : le dogue allemand d'une princesse à deux balles a soudainement disparu ; la piste la plus sérieuse serait qu'il se soit fait bouffer par une plante carnivore (j'allais écrire par Blanquer, c'est kif-kif). Mais que faisait là cette plante carnivore (perfide Adèle - c'est son nom !), qui l'aurait donc introduite en ces murs ? Ne serait-ce pas le fameux malfrat que l'on surnomme "le Jardinier", un escroc que Carter lui-même avait pourtant vu mourir de ses propres yeux ? L'enquête s'avère particulièrement épineuse.
Nick Carter nous est immédiatement sympathique : que fait-il dès qu'il a pris contact avec les flics locaux et qu'il se retrouve avec un gros moustachu débonnaire chargé de l'ouvrir à la culture locale ? Ils écument ensemble tous les pubs de la ville (et dieu sait qu'il y en a) pour se gaver de pilsner : la bière coule à flot tout au long de la nuit, Nick est bourré comme une cantine et son acolyte n'est guère dans un meilleur état malgré toutes les saucisses qu'il s'enfile au petit matin (c'est un gros mangeur avant d'être un fin enquêteur). Bon, dès le lendemain, Nick décide de reprendre la main : rien de mieux pour retrouver sa forme légendaire que de plier d'un coup de main tranchant tout le mobilier de sa chambre. C'est très con, je suis plié. Alors bon, certes, même si la partie animation (concernant notamment les actions de cette fameuse plante carnivore) est assurée par le grand Jan Švankmajer, si les rebondissements et les gags visuels à la con sont nombreux, si les jeunes femmes à la cuisse légère foisonnent au milieu de ces plantes grimpantes un poil phalliques, si les décors praguois sont toujours un parfait écrin, on atteint jamais le délire total d'un Vorlíček ou le fou rire de nos douze ans (après, j'ai arrêté) ; toutefois, comme le soulignait d'ailleurs ce bon Henri conseiller occulte de ce film, on retrouve un peu notre âme d'enfant devant cet enchaînement de situations loufoques et ces personnages, comme le suggère d'ailleurs le générique d'ouverture, qui semblent tout droit sortis d'une BD : un suspense trépidant (une plante peut-elle vraiment engloutir un dogue ?) mené par un détective craquant (Nick ne se départ jamais de son sérieux, même quand les situations partent grave en quenouille) dans la plus belle ville du monde ? Est-on encore en droit de faire la fine bouche ? Le vice d'Adèle, chapitre 3, le meilleur.
Bien, mais alors bien allumé, ce film du critique de cinéma Vincent Ostria. Dans une atmosphère lynchienne, mais qui peut aussi évoquer le Buñuel des débuts, le garçon se livre à une sorte de variation autour des grands motifs du film noir, pour mieux s'en éloigner ensuite et laisser s'exprimer son surréalisme et son étrangeté. Difficile de résumer un film aussi expérimental, qui fait de la surprise et de la mise en porte-à-faux du spectateur son cahier des charges. Disons qu'il s'agit (peut-être) d'un dealer qui décide d'arrêter le trafic, de se se retirer du business, au grand dam de ses fournisseurs légèrement menaçants. Il reçoit une nouvelle drogue, qu'il teste du bout des doigts ; c'est alors que le film plonge avec délice dans le délire, délaissant toute trame pour passer à un mode de narration tenu mais anarchique, où les faux cadavres et les soirées atones se répondent. Il faudra se contenter de ça. Ce qui compte, c'est le très singulier univers, qui n'appartient vraiment qu'à lui, qu'Ostria parvient à mettre en place. Malgré les motifs repérés du film noir, il travaille sur un territoire unique, difficile à relier à quoi que ce soit : depuis la première scène, qui semble une porte d'explication à l'ensemble du film et en fait non (une voyante en transe, filmée dans une sale image crasseuse), jusqu'à ces sombres images urbaines au noir et blanc granuleux, on est transporté, pour le pire et le meilleur, dans un monde parallèle, peut-être induit par la prise de drogue du protagoniste. Quelques images fortes subsistent : celle de cette gelée qui renferme la fameuse drogue, dans laquelle il faut plonger les mains pour en retirer la poudre ; celle très lynchienne de cet homme (F.J. Ossang, parenté évidente) qui parle à l'envers ; celle de cette femme fatale (Eva Ionesco) vénéneuse et dangereuse ; celle de ce remplaçant du dealer hélant timidement les clients potentiels dans la rue ; celle de ce mort-vivant se traînant dans l'appartement. Quand Ostria en fait trop, il est un peu énervant, c'est vrai : il brandit parfois son goût pour l'étrange avec un peu trop d'ostentation, et clame son besoin de ne ressembler à personne avec un peu trop de force (d'autant que, on l'a vu, ce film peut se rattacher à d'autres, de Twin Peaks à L'Age d'or). Mais il sait aussi, quand il le faut, faire montre d'une sincérité totale, d'un ton frondeur et personnel qui marque des points, d'un humour précieux. A défaut d'avoir tout compris, j'en aurai au moins retiré ça.
"On ne voyage pas pour confirmer un système, mais pour en trouver un meilleur, auquel on fera bien d'ailleurs de ne pas se conformer trop longtemps. Ce qui importe, c'est le passage. Mon livre est celui d'un homme qui, à force de manquer de méthode (et ce n'est pas un parti pris : je cherche à être méthodique mais sans y parvenir), trouve tantôt mieux tantôt pire que tout ce à quoi ses ambitions raisonnées auraient pu le conduire. Une médiocrité désordonnée, toute trouée de fenêtres, parcourue de courants d'air : on a des chances d'en guérir. Organisée, elle vous enferme."
"Le voyage ne vous apprendra rien si vous ne lui laissez pas le droit aussi de vous détruire. C'est une règle vieille comme le monde. Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n'a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer. Le reste, c'est du patinage ou du tourisme".
Petit supplément au voyage de Bouvier (ah si, c'est drôle) au Japon (nos commentateurs sont toujours sur la brèche : qu'ils ne s'inquiètent point trop, j'avais dès le départ cette lecture en tête) avec ces carnets nippons (édités post-mortem) du sieur Bouvier. Des annotations, donc, sur le Japon, sur Kyoto, la campagne, Tokyo, la vie quotidienne, sa vie personnelle, les rituels, les arts (architecture, littérature ou cinoche) ou encore tout simplement sur sa petite philosophie concernant l'intérêt (ou pas) des voyages. C'est un Bouvier qui ne cherche pas à s'épancher, à faire une thèse, à produire de la copie, mais qui, en de courts paragraphes, dresse un portrait précis des êtres qui l'entourent, des faits dont il est directement le témoin et qui se plaît à livrer quelques réflexions muries. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il est sans filtre : il ne prend point de gant pour dire ce qui, dans ce Japon-là, à vite tendance à lui taper sur les nerfs : les courbettes, cette fameuse face que l'on se doit de garder, cet esprit tortueux de réseautage très particulier qu'il faut respecter pour obtenir finalement ce que l'on veut (la visite d'un simple temple peut devenir un véritable parcours du combattant), les problèmes de communication (que l'on soit maître ou point du japonais), toutes ces petites manières affables du Japon sont passées au crible ; bienheureusement, on le connaît, le bougre, il le fait sans jamais chercher à juger son interlocuteur, sans charger la mule pour le plaisir de se plaindre, de se sentir supérieur : c'est une culture ilienne qu'il regarde avec distance, avec lucidité, avec justesse. Il essaie d'ailleurs aussi, la plupart du temps, de relever la petite chose qui va toujours finir par rendre touchante ou singulière une situation. Même si l'on sent bien qu'il a plus de sympathie immédiate pour le monde paysan, pour ces personnes qui se révèlent bien souvent moins chichiteuses (lorsqu'il voyage dans la cambrousse, ils l'invitent de façon relativement spontanée), s'il ne cache pas une certaine préférence pour les femmes nipponnes (qui tiennent malgré les apparences bien souvent la baraque), il ne dénigre jamais de façon excessive cette "population urbaine ultra collectiviste" un peu trop engoncée dans ses manières, dans ses automatismes, dans une certaine froideur. Il en relève les faiblesses, admet son impatience vis-à-vis de telle ou telle attitude chronophage, mais il replace toujours dans l'Histoire du pays, dans une tradition plus ou moins oubliée, les raisons de tel ou tel geste. Il croque ce Japon des sixties avec mordant, ne se distingue guère, personnellement, par une totale zénitude de l'esprit (ce fameux zen que l'on commence d'évoquer à toutes les sauces et sur lequel il revient en détail), continuant d'user des expressions, des mots les plus justes pour rendre au mieux une saynète, une idée, un commentaire. Bouvier, THE guide.
Ben dis donc, on lit à tour de bras en cette rentrée, nous qui chaque année faisons la moue plus souvent qu'à notre tour devant cette gabegie de productions littéraires moyennes... Après, c'est le métier de Gols ; cela aurait pu être le mien si les plus jeunes lisaient encore (petite causticité du prof désabusé, qui ne cite plus, après le titre du livre à lire chez soi, le nom de l'auteur, mais le nombre de pages). Bref, tout à fait emporté comme par une légère avalanche par ce récit distillé par notre gars Prudhomme. Des chapitres aussi courts que des hivers en période de réchauffement climatique, des annotations précises sur la nature alpestre aussi précieuses que des flocons de neige, et une histoire d'amour platonique ou disons plus simplement hypothétique qui fait chaud au cœur. Un homme, un jour, sur un parking, croise une femme, chargée de valises, qui s'en va rejoindre son Berlingo (la voiture mythique des stars) ; il l'aide, elle est photographe (paysagiste, en noir et blanc, à l'ancienne, sur des plaques de verre), il flashe. Il aimerait tant, maintenant qu'il y repense, partir dans les alpages avec elle, voir ce lac qu'elle a photographié et qui jouxte une réserve totalement fermée aux hommes. Mais la jeune femme Paola, repart toute seule en expédition durant l'hiver... et disparaît. Consternation de notre narrateur qui va enquêter sur les derniers jours qu'elle vécut au bord de lac. Il espère (ou imagine, c'est pareil) remonter sa trace...
Il imagine, donc, au plus près des indices qu'elle a laissés, le parcours de cette photographe qui était persuadée qu'une autre personne hantait le site ; la découverte du corps d'un blogueur sur les lieux de la réserve (désespoir chez ses fans, joie des vautours) l'encourageant sur cette piste : la mort du jeune homme, alpiniste expérimenté, ne semble en effet en rien accidentelle. Le narrateur imagine donc cette femme partir à la recherche de cette présence humaine mystérieuse, tout en profitant, aussi, bien sûr, pleinement, quelques jours durant, de ce cadre de vie magiquement préservé, quasiment vierge. Et c'est très beau, tant Prudhomme parvient à trouver un subtil équilibre entre cette partie poétique - faisant la part belle à la description des paysages, ces montagnes à pic, ce lac gelé, des paysages constamment animés d'animaux libres comme l'air (oiseaux, chamois, marmottes...) - et cet aspect plus énigmatique, suspenseful, d'une présence qui rôderait en ces lieux, l'observerait - un danger éventuel ou une sorte d'appel (de la forêt) ? On est suspendu à ce récit comme un alpiniste à son piolet, savourant chaque micro-avancée du récit, tentant dans chaque micro-photo (l'ouvrage en contient quelques-unes) de percer nous-même le mystère de cette ombre en les scrutant d'un œil expert. On regrette que Mauvignier ait tué le game l'an dernier pour Les Éditions de Minuit tant l'on aimerait que cet ouvrage gagne en reconnaissance et repose tranquillement au chevet de tout individu croyant encore en la nécessité de se perdre dans la nature (et dans un livre). Revigorant comme une petite brise à l'aube. (Shang - 04/09/26)
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Ne cherchons plus : tout comme le compère Shang, j'ai trouvé mon Goncourt. Ça faisait des années que Prudhomme tournait autour du chef-d’œuvre, cette fois il y est. Son récit vous apporte à la fois le grand bol d'air pur nécessaire en ces temps difficiles, la poésie vibrante dont les livres manquent de plus en plus cruellement, l'humanisme qui change du nombrilisme ambiant... bref, c'est grand, et peut-être beaucoup plus grand que ce que son récit raconte. En décrivant avec une telle sensibilité son paysage sauvage de haute montagne, Prudhomme atteint une puissance qu'on peut qualifier de métaphysique : par-delà ce coin perdu se trouve un vrai territoire inexploré, où la nature a repris ses droits, où la sauvagerie est de mise, dans lequel tous les humains à s'y être engagés ont disparu ou sont morts brutalement. C'est dans le face-à-face avec ce pays si proche mais inatteignable que se tient la beauté du roman qui, sous couvert de livre d'aventure ou de documentaire, cache une attirance vers la sauvagerie, un appel au retour à la forêt (l'allusion à Jack London est bien vue). L'héroïne, spectatrice tout d'abord de cette nature puisqu'elle est photographe, se change peu à peu en actrice de sa propre vie, dont elle se rend compte qu'elle peut la modifier pour rentrer en osmose avec le paysage. Son lent cheminement est autant géographique que mental, et sa force réside dans l’irrémédiable : quand elle aura franchi ces falaises, ces passages impossibles, elle appartiendra vraiment à la montagne. Il y a une sorte de duel implicite entre visible et invisible, entre ce qui se cache et ce qui se laisse voir (de loin, presque pas, en s'armant de patience...) : les deux ont la même importance, s'équilibrent merveilleusement dans De l'autre Côté du lac.
Solennel mais pas grandiloquent, Prudhomme raconte cette aventure intérieure avec un sens de la narration qui va de paire avec la magnifique poésie de ses mots. On est soufflé par la force des images (un pêcheur isolé sur un lac, la tâche orange d'un cadavre, un troupeau de bouquetins), par la précision sans snobisme du vocabulaire, par la modestie du style démentie par sa puissance, et aussi par le rythme qu'il confère à ses événements, à sa trame très prenante. C'est un polar, dirait-on, qui prend d'abord des allures de véritable enquête : le narrateur rencontre les témoins de la vie de Paola, retrace son caractère et son passé à travers ces témoignages ; puis il se met à faire œuvre de romancier, fantasmant les détails des derniers jours de sa muse, se donnant toute licence pour imaginer une histoire inspirée par un maigre journal de bord et par les photos laissées par la belle (elles sont assez mal reproduites dans le livre, trop petites, comme si leurs contour, leur idée importaient plus que la netteté, à l'image de l'écriture de Prudhomme, elle aussi porté sur l'émotion plus que sur la précision des détails). Deux axes (le roman d'imagination et le récit naturaliste) qui forment un tout. Ce tout est magnifique : mon sommet (pour l'instant !) de cette rentrée. (Gols - 10/09/26)
Jean-Philippe Toussaint fait peu ou prou toujours le même livre, qui tombe avec une régularité de métronome, c'est peut-être ce qu'on appelle la rigueur. En tout cas, cette livraison 2026 ne démérite pas, et sans rien apporter non plus à la gloire de l'auteur, se lit avec un certain plaisir. A vrai dire, on reste un peu perplexe devant cette sombre histoire d'espionnage relativement classique : qu'a voulu faire Toussaint, pourquoi un tel livre ? Moins captivant qu'un bon vieux John Le Carré, moins stylisé qu'un Tanguy Viel ou qu'un Yves Ravey, La Hantise est très correct, mais semble ne rien apporter du tout, ni à la carrière de son auteur, ni au genre, traité, comme il se doit aux éditions de Minuit, avec une certaine neutralité qui commence à accuser quelques marques d'usure au coude. Un livre n'est pas censé servir à quelque chose, je sais bien, mais tout de même : on se dit que Toussaint aurait pu passer son tour sur cette rentrée littéraire et attendre de trouver un sujet plus nouveau, moins pantouflard. Bon, assez : les qualités de ce roman sont suffisamment nombreuses pour qu'on cesse de rechigner devant les défauts.
Un petit industriel met par hasard la main sur un clé USB qui lui dévoile l'existence d'un vaste réseau de corruption à l'échelle internationale. Pliera-t-il face aux menaces larvées de sa hiérarchie et fermera-t-il son clapet ? Ou, fidèle à une certaine tradition familiale, se dressera-t-il contre l'injustice et se transformera-t-il en lanceur d'alerte ? C'est la deuxième option qu'il choisit, et dès lors il va se retrouver mêlé à un monde qui reste quotidien et paisible en surface, mais dont tous les signes accusent une sourde menace en profondeur, un peu comme cette piscine que le héros aime à fréquenter. Toussaint fabrique un véritable univers paranoïaque autour de son petit héros ordinaire, montrant un être comme vous et moi face à un événement qui le dépasse et pourrait s'avérer très dangereux. C'est fort bien tenu, et on parcourt ces lignes dynamiques, bien rythmées, d'une traite sans ennui. L'écriture décrit factuellement les choses, dans un style blanc qui a fait la marque de cet auteur ; mais on sent derrière tout un faisceau d'émotions, de sensations, que Toussaint n'occulte pas pour autant. C'est la magie de cette écriture : on a l'impression qu'on reste dans le factuel, mais on éprouve avec le héros la peur, la joie, l'angoisse, le danger qui le meuvent. Un climat de suspicion permanente règne sur ce récit à la fois très respectueux du genre et presque pastiché par le prisme de la minuscule vie quotidienne : les rencontres avec un journaliste de Mediapart ou différentes femmes, les réunions avec ses supérieurs, portent toutes en elles un potentiel danger, un possible doute sur la vérité des choses. Le tout se terminera en bonne et due forme dans un style presque hitchcockien, filatures, twists et espions confondus compris. Un livre sympathique et assez palpitant, pour retrouver encore quelques jours l'ambiance de la lecture de plage.