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Bienvenue chez les Mennonites. C'est pas tous les jours qu'on a l'occase de voir un film en plautdietsch et plaisanterie à part, il faut reconnaître un talent inouï à Reygadas dans la composition des cadres de son film, dans le silence lumineux qui finit par transparaître dans chacune de ses images, dans le fil narratif tenu comme un épi de paille mais "miraculeusement" hypnotique de bout en bout; c'est bien simple, si je n'avais pas peur de faire dans l'excessif, je dirais que Reygadas réalise une sorte d'Ordet de Dreyer en couleur, et franchement cela est loin d'être démérité. Prix du jury à Cannes l'an dernier avec Persepolis (pas le même genre, certes) ce film respire une humanité (on n'est pas si loin du film de Dumont d'ailleurs) transcendentalucinogène, bien que je ne sois pas sûr que le mot existe vraiment.

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Premier plan sur un lever de soleil qui dure bien dix minutes, un homme, sa femme et leurs 16 enfants à têtes blondes (disons à peine la moitié pour être franc) plongés à table dans les grâces, on croque dans ses céréales avec des petits slurps (pour faire écho au petit passage magique sur Brel en concert, plus tard dans le film), toute la famille sauf le père quitte la pièce, le temps s'arrête, l'homme s'effondre en triturant une petite cuillère, on se dit que même les Mennonites ont leurs problèmes. Rapidement on découvre que le père Johan, marié depuis des plombes à Esther, est amoureux d'une autre femme, Marianne. Du classique pour le commun des mortels, chez les Mennonites cela équivaut à trente peines de mort. Mais non. Tout le monde assume, voilà c'est comme ça, mais il faut faire un choix dans la vie, et des larmes et des larmes et des larmes comme dirait Depardieu dans Préparez vos Mouchoirs, dans les yeux de Johan, dans les yeux de Marianne, dans ceux d'Esther... mais je n'en dévoile pas plus. Pas besoin de coups d'éclat (le Mennonite est austère), quelques baisers et une belle scène d'amour adultère (le Mennonite n'est pas de bois tout de même), la puissance sidérante de ces paysages lumineux faisant le reste... Reygadas joue sublimement avec le contraste des couleurs, plante de lents travellings avant ou arrière qui feraient pleurer Gus Van Sant, filme certaines séquences DV (haute définition si je ne m'abuse...) d'une beauté infinie : les pas de cet homme qui écrase la paille pour aller rejoindre les jambes de son amante, la pureté et l'innocence qui se dégagent de cette scène de bain des enfants dans un cours d'eau transparentesque, on pourrait citer à l'infini la poésie qui se dégage de cette mise en scène millimétrée et calmissime (le travail sur le son -le craquement des pas dans la neige- est un régal). Alors oui c'est lent, ultra lent parfois, oui oui, mais cela convient parfaitement à un petit matin shanghaien comme un cocon de cinéma.

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Reygadas m'avait déjà surpris, en bien, avec son Bataille dans le Ciel ; il signe cette fois un film d'une étonnante maturité et d'une grande profondeur à l'aide de petits riens. Certes, si, dès l'ouverture du film vous êtes à cran, il vaut mieux que vous zappiez sur un Indiana Jones; si vous cherchez en revanche le dépaysement, par sa sérénité fraîche comme les blés et le drame sentimental sec comme une céréale, ce film vous emplira de son charme plastique qui évite, à mes yeux ébahis, la posture (Malick prend un coup de vieux, pauvre Terrence). Bon là maintenant c'est vous qui voyez - il manque encore des entrées à Bienvenue chez les Chtis sinon, pour boucler la boucle...   (Shang - 13/06/08)


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J'avais beaucoup aimé Japon mais n'avais jamais pris le temps de regarder un autre Reygadas. J'aurais dû, puisque ce Lumière silencieuse, sans m'avoir complètement enthousiasmé à la hauteur de mon camarade, m'a vraiment bluffé moi aussi. Ma réserve, tout de suite, ça sera fait : l'austérité et le côté mathématique de chaque cadre ne sont pas forcément une bonne idée sur chaque scène du film. On se demande un peu pourquoi il a choisi ce style très épuré et très lent, notamment dans toute la première moitié du film : les dialogues, portés par des acteurs amateurs pas forcément très à l'aise, en prennent un côté artificiel bien dommageable. Reygadas glisse 17 minutes de silence entre chaque réplique, on me rétorquera que c'est pour bien qu'on entende le vent et les coyotes, certes, mais ça sonne faux. Un peu l'impression, du coup, d'un manque de sincérité du réalisateur, qui a voulu faire son "Dreyer-movie" sans vraiment en ressentir la nécessité profonde. Un cinéma très orgueilleux et qui ne se prend pas pour un pet d'âne, par ailleurs : tout y est sépulcral, sérieux, monumental comme une cathédrale, un manque de simplicité là aussi un peu ambigu : Reygadas n'est pas Kiarostami, ou Erice, ou même Van Sant puisque mon gars Shang le cite à juste titre, il est un peu trop versé dans la forfanterie, tout ça est un peu démonstratif dans la forme. Magnifique, mais démonstratif. Un poil crâneur, finalement.

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Bon, cette réserve mise à part, comment ne pas admirer ce sens de la mesure, du hors-champ, du non-dit ? Le film est souvent très ambigu (cette scène hyper-borderline de la chanson de Brel, où on devine quelque chose de terrible en ce qui concerne les enfants, mais qui est à peine évoqué, juste éffleuré par la mise en scène, une silhouette qui quitte un camping-car...), et toujours à la bonne distance. La mise en place de la plupart des séquences force le respect par les détails, par la pudeur avec laquelle les choses sont dites. Le sommet est peut-être cette séquence sous la pluie, où un parapluie qui s'envole symbolise la mort d'un personnage, mort qu'on ne devine que par cet objet et le cri lointain que pousse le mari. La scène d'ouverture évoquée par mon copain Shang est un très bel exemple aussi de ce cinéma à cheval entre le documentaire et la poésie, qui fait de la durée des plans une esthétique presque métaphysique, sans discours. Le travail sur le son est tout aussi magistral : beaucoup aimé cette scène où on voit une machine couper le maïs dans le fracas, enchaînée avec un travelling avant à travers les maïs où le son de la batteuse est occulté, comme si les herbes pliaient toutes seules, sous l'effet de la caméra. Et puis bien sûr, il a ces cadres, cette réflexion sur la lumière (véritable héroïne du film), et ce scénario étonnant, plein de coups de théâtre finalement ; ils arrivent simplement sans bruit, sans fracas, dans la lumière aveuglante d'une chambre blanche ou au fin fond d'une campagne déserte. Un excellent film qui laisse entrevoir que, quand Reygadas se sera débarassé de ses dernières traces d'auteurisme sûr de lui, il réalisera peut-être des chefs-d'oeuvre.   (Gols - 13/03/14)

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