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Je ne cesse de répéter que Bruno Dumont est le plus grand cinéaste français vivant mais personne veut me croire. Jetez juste un oeil sur L'Humanité, et vous verrez ce que je veux dire : voilà un film qui allie la radicalité la plus extrême au sentiment le plus fort, la rigueur janséniste à l'humanisme chrétien, qui arrive à rendre belle l'aride campagne du Nord et désirable la prolo fringuée façon Deschiens, qui parvient à parler du Christ au sein d'une enquête policière. Le plus fort étant sûrement que Dumont ne sacrifie à aucune concession pour raconter son histoire, valsant avec un équilibre rare sur les quelques 2h30 de son film âpre, ne lâchant les infos qu'au compte-gouttes, acceptant de dérouter, de géner, de fatiguer ou de faire fuir les spectateurs les moins patients. C'est ça, le cinéma de Dumont : ça s'apprivoise peu à peu, ça prend son temps, ça ne dit pas tout. Mais ce qui en ressort est proprement bouleversant.

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Ne confondons pas : l'humanité du titre n'est pas celle avec une majuscule, ça serait par trop prétentieux. C'est plutôt du sentiment d'humanité dont veut parler Dumont, de cette empathie qu'on éprouve envers le malheur d'autrui. C'est le cas du héros de cette histoire, appelé Pharaon de Winter (tout de même) : alors qu'on pense au départ avoir affaire à un simple d'esprit, puceau effarouché et malade qui pourrait bien être impliqué dans un meurtre pédophile, on le découvre peu à peu flic, et son déséquilibre est dû au deuil de sa femme et de son enfant. Son idiotie est toute dostoïevskienne, et il nous laisse carrément sur le cul quand il se met soudain à serrer dans ses bras des voyous, comme un Christ moderne qui voudrait porter sur ses épaules le poids de la culpabilité humaine. Car il s'agit bien de ça : entrevoir la nature de l'Humanité à travers ses tares, sa bestialité (les scènes de cul, franches), ses déviances. Dès lors, l'idiotie supposée de Pharaon apparaît au contraire comme une sanctification : Dumont réalise une nouvelle fois un film empreint de foi chrétienne, mystique et païen à la fois, ancré solidement dans la terre et la tête dans les limbes. Ce constant échange entre grandeur et déchéance humaines fait toute la beauté du film.

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Cultivant un mystère bienvenu, L'Humanité ne se laisse jamais cerner. Plus d'une fois on est déstabilisé par des plans frontaux (le sexe d'une enfant violée en gros plan, un cri horrible poussé lors du passage d'un train), par la mise en scène mathématique (le premier plan, excellent), par des comportements inattendus des personnages : qui saura réellement cerner le personnage de Domino, à la fois jeune fille en fleur et folle de sexe, à la fois charmeuse et froide ? Qui pourra expliquer les rapports étranges entre elle, Pharaon et Joseph le fiancé qui organisent des sorties sans passion, sans sens ? Forme et fond s'harmonisent pour un film difficile mais passionnant, très stylé mais très juste dans ses choix, dirigé de main de maître (les comédiens sont bluffants) : un Dumont, quoi, le plus grand cinéaste français vivant.