9782330039714,0-2474606Ca fait du bien de voir Gaudé revenir à ses amours pour le monde contemporain, qu'il avait délaissé lors du dommageable Pour seul Cortège. On pourra reprocher à Danser les Ombres tout ce qu'on reproche habituellement au bougre : c'est too much, c'est tellement lyrique que ça devient par endroits pompeux, c'est sérieux comme tout... mais le fait est que voilà tout de même un de ses meilleurs romans, je le clame haut et fort. Parce qu'il renoue avec la meilleure veine de Gaudé, celle du roman choral (entamé jadis avec le grand Cris), celle du voyage (Haïti lui va très bien au teint), celle de l'essai sur la camaraderie, le groupe (qui fait penser à la magnifique nouvelle finale de La Nuit Mozambique). Bref, celui-ci rappelle les meilleures oeuvres de Gaudé, c'est parfait.

Haïti, donc, avec sa population colorée, ses excès, ses superstitions, ses démons qui se promènent à même les rues. Gaudé y fait agir une poignée de personnages, dont une jeune fille montée à Port-au-Prince pour annoncer un décès et retrouver des traces de sa liberté perdue, ou un acien tortionnaire, témoin hébété des exactions du régime passé. On voit aussi des tas de gens forts en couleurs, putes jolies, patrons de bistrot, ancien résistant désormais désoeuvrés, etc. Le roman, dans sa première moitié, fait vivre avec beaucoup de réalisme et de poésie ce pays, dressant avec mesure mais avec un vrai bonheur les atmosphères, les petits détails de la vie de tous les jours. On sent que Gaudé s'est laissé flâner dans les petites rues de la ville, et son sens de l'observation, associée à sa grande sensibilité humaniste, fait mouche. Surtout, il invente un personnage magnifique, cette jeune fille redécouvrant son identité dans cette ville bruissante et colorée. Il réussit aussi la plus belle scène de sa carrière, mais oui, avec cette réunion de copains dans un bordel transformé en bistrot. Gaudé a toujours été bon pour décrire ce qu'est la camaraderie ; mais là, il fabrique une dizaine de pages idéales, où chaque personnage a son humanité, où les liens entre les hommes sont visibles, où la musique, la poésie, la politique, l'amour, tout se mèle pour fabriquer une sorte de microcosme paradisiaque coupé de tout.

C'est le moment qu'il choisit pour casser ses jouets. Avec un vrai sens de la surprise, un évènement vient littéralement fendre le livre en deux : le tremblement de terre de 2010. Très grand chapitre qui décrit cette terre qui tremble, la terreur, les bâtiments qui s'effondrent, l'attente de la réplique. Gaudé concentre toute la tension sur quelques pages, avec une écriture qui s'emballe (précision de la ponctuation, de la longueur des phrases) et rend tangible l'horreur de l'évènement. Dès lors, c'est comme si le monde idyllique qu'il a mis en place sur les 100 premières pages se trouvait éclaté dans tous les sens. Les êtres se cherchent dans les ruines, on compte les morts et les vivants, et tout ce qui faisait la douceur du début est enseveli sous les décombres. Haïti dans toute sa mythologie font alors suface, avec ces morts errants dans les rues, cette faille ouverte tout à coup sur l'au-delà, la culture vaudoue qui prend possession concrètement des rues. Danser les Ombres vient alors flirter avec un réalisme poétique assez proche d'un Garcia Marquez, avec une habileté épatante. Certes, Gaudé a la main parfois un peu lourde, dans les dialogues des amoureux par exemple, très ampoulés, ou dans la surenchère lyrique. Mais on ne peut vraiment lui reprocher d'envoyer la sauce : il atteint ainsi une sorte de texture  mythologique surpuissante, et parvient à produire un texte presque sacré, sur la Mort, la séparation d'avec les êtres qu'on aime, le renoncement et la lutte. Puissant, oui, et écrit de plus dans une langue très belle, classique et très sensible. Excellent moment.