9782330012601Le bon Gaudé en a eu sans doute assez de traîner dans le monde contemporain depuis quelques romans : le voilà revenu dans sa veine Mort du roi Tsongor, malheureusement pas sa meilleure, avec son lyrisme exacerbé, sa surpuissance baroque et ses éléphants par paquets de douze. Jugez la légèreté du matériau : il s'attarde sur les derniers jours d'Alexandre le Grand, avec ce que ça comporte de grandes pompes niveau funérailles, de batailles de clans pour la succession et d'héritiers lâchement assassinés. Le moins qu'on puisse dire, c'est que Gaudé est ambitieux et n'a pas de scrupule à s'attaquer à de l'énorme. Il y a dans sa trame tous les excès de ce genre de production, les sentiments sont puissance 46, et quand on meurt, parle ou marche, c'est accompagné d'une musique wagnerienne. Trois points de vue se mèlent au départ : celui d'Alexandre, donc, victime d'un malaise en pleine orgie, et qui se regarde mourir ; celui d'une femme appelée à son chevet ; et, belle idée, celui d'un de ses sbires envoyé par Alexandre dans les contrées inconnues pour y déclarer la guerre, et qui revient sous une forme que je vous laisse découvrir (jolie surprise). Mais peu à peu, ces trois voix s'étendent de plus en plus, dans un savant jonglage entre objectivité et subjectivité, entre "je" et "il", pour finir en roman choral pur, genre que Gaudé pratique depuis longtemps avec bonheur.

L'écriture est classique mais belle, rien à dire ; Gaudé sait ce qu'est un mot, un rythme, une image, et manie la langue en véritable esthète à l'ancienne. Si ses références tirent vers un lyrisme à la Racine, son style reste mystérieusement empreint de modernité. Ca ne sent pas la poussière, malgré la trame, malgré ce léger ringardisme dans le choix des sujets et de la langue. Pas de dialogues (ou alors très courts et jamais "réalistes", toujours écrits dans le sens de leur musique plus que pour leur fonctionnalité), des rythmes alternant de façon très virtuose longues phrases ponctuées au millimètre et courtes sentences brusques, belle science du découpage en chapitres ramassés et plein de suspense : si vous n'avez rien contre un certain académisme, Gaudé est votre homme pour honorer notre langue françoise dans toute sa richesse. Maintenant, si vous aimez la dentelle ou le contemporain, inutile de vous attarder : le gars Laurent n'est pas de ce siècle et vous emmerde avec vos romans d'aujourd'hui ; Pour seul Cortège est un livre de la fin du XIXème, un bazar à la Hugo ou à la Chateaubriand, plein d'hormones mâles et de sentiments ++, où on s'étripe, s'aime et vit façon épopée. Le roman tire de plus en plus vers un fantastique à la limite de l'heroic fantasy, l'amateur de subtilités aura depuis longtemps déposé les armes avant d'arriver à ces pages finales qui achèvent de tout dévaster sur leur passage, mais les autres apprécieront sûrement ce nouveau peplum gigantesque venant de Gaudé. Pas mon truc, non, mais respects tout de même.