image_uploadLe voilà, le grand livre de Laurent Gaudé ! Chacun de ses romans comporte certes des qualités, mais trop souvent éparses au milieu d'un style un peu trop sclérosant, qui finissent par bouffer l'émotion. Dans la nuit Mozambique, fort heureusement, est un recueil de quatre nouvelles, et Gaudé y concentre avec une maîtrise parfaite des récits ramassés, rapides, et d'où cette fois l'émotion éclate magnifiquement. La preuve que le gars est meilleur dans la forme courte, quand il n'a pas le temps de se regarder écrire.

Le premier récit est une très jolie fable à la limite du fantastique, une histoire de marins comme aurait pu l'écrire un Stevenson (énorme compliment sous ma plume). D'une histoire d'esclaves qui s'enfuient d'un bateau de trafiquant, Gaudé tire un inquiétant sujet, où l'Etranger (grand thème de son oeuvre) se tapit en vengeur de son sang et en opposant à sa misère. Grand récit d'ambiance, haletant et rageur.

La deuxième nouvelle est indéniablement la plus belle. Un vieux New-Yorkais se fait tabasser par une bande de voyous, et décide d'aller mourir dans l'hôtel où il vécut sa plus belle histoire d'amour. Le style de Gaudé ici, sa sensibilité toute en mélancolie violente, en plaintes douloureuses, touchent tout droit au coeur. On ressort de ce petit texte bouleversé, avec l'impression qu'il a touché du doigt quelque chose d'immense : la fuite du temps, le deuil, la perte d'un espoir ; tout ça sans sensiblerie, sans nostalgie facile. Immense.

Une petite baisse de rythme peut-être avec "Le colonel Barbaque", prolongation du beau roman Cris, qui reprend l'un des personnages de celui-ci pour montrer les répercussions des horreurs de la guerre de 14-18 sur un homme. Gaudé y a tendance à replonger dans la grandiloquence qui plombait La Mort du roi Tsongor, avec la différence appréciable que cette fois, son héros est une sorte de monstre de violence, nihiliste et désespéré.

Enfin, la nouvelle-titre est une pure merveille. Gaudé y laisse éclater son talent de conteur, à travers la rencontre de quatre copains qui se racontent des histoires tous les ans dans le même restaurant à la même heure. On dirait le début des nouvelles de Maupassant, vous savez ? ces paragraphes d'introduction qui donnent en gros : "Ce soir-là, les chasseurs avaient rangé leurs fusils et s'apprêtaient à écouter Raoul raconter son histoire"... etc. On est en plein là-dedans, et Gaudé a en plus le courage de retourner complètement son sujet, de faire du conteur le seul héros de sa nouvelle, et non ce qu'il raconte. Les dernières pages, inspirées, d'une tristesse d'autant plus belle qu'elle se mèle à la joie, laissent proprement sur le cul par leur imagination et leur rythme d'écriture. Les images jaillissent de ces simples mots. Gaudé a trouvé son rythme. Pourvu qu'il s'y tienne...