Sans_titreRien à dire, côté écriture, Laurent Gaudé est un homme soigné, amoureux visiblement des mots, et assez raffiné quand il s'agit de choisir les bons. Ses textes (j'ai une préférence pour son théâtre) témoignent toujours d'une grande méticulosité dans le style, agrémentée d'une absence totale de poses littéraires, et d'une documentation qu'on sent pointue et attentive. Cet Eldorado ne faillit pas à la règle : racontant les histoires parrallèles d'un flic chargé de stopper les clandestins débarquant en Sicile, et d'un pauvre Africain tentant de traverser illégalement la frontière, il montre un magnifique humanisme qu'il déploie grâce à un style très fouillé, un peu à l'ancienne, sans fioritures dans les figures, avec une modestie érudite qui fait merveille.

Le souci est plus dans le scénario lui-même du sujet : on comprend bien que c'est une fable qu'on est en train de lire, plus qu'un récit qui rechercherait le véridique à tout prix. Mais ça n'empêche pas le livre de verser parfois dans l'invraissemblable complète, surtout dans l'histoire de ce garde-côte qui prend subitement conscience de l'absurdité violente de son boulot, et décide de devenir anonyme, citoyen sans papier. Il monte sur une barque et s'en va sans but. On a du mal à croire à cette aventure, et c'est d'autant plus dommageable que le reste des faits relatés dans le livre semble très crédible, presque documentaire. Eldorado a des aspects de reportage, et en même temps ses personnages sont trop "écrits" pour être crédibles. Deux livres en un, en fin de compte, mais qui n'arrivent jamais à se rencontrer, à raconter les mêmes choses.

Et puis j'avoue que ce style un peu sage finit par devenir limite consensuel. Gaudé a eu le Goncourt, gloire à lui, mais il ne faudrait pas qu'il en profite pour écrire comme un Goncourt. Son livre, comme La Mort du roi Tsongor, a des allures de club-lecture et de France Loisirs un peu gênant. Je ne demande pas à chaque bouquin d'être Tropique du Cancer, de révolutionner la littérature, mais tout de même : on est en droit d'attendre un peu plus de rugosités dans l'écriture que ce style un peu pépère. Surtout sur un sujet aussi violent.

Bref, un beau travail, mais qui manque de souffle et d'originalité.