Poltergeist de Tobe Hooper - 1982
C'est pas mal de voir Poltergeist en parallèle avec Super 8 d'Abrams : ça permet de confirmer ce que je disais brillamment l'autre jour : le cinéma de divertissement américain des 80's a ses qualités, si vous aimez le pop-corn ; mais si vous aimez le ciné, mieux vaut se pencher sur une autre période. Ce film est assez impossible, non seulement parce qu'il a énormément vieilli (mais ça, ça n'est pas de sa faute), mais aussi parce qu'il est en plein dans la fausse bonne idée. Confier au maître du slasher trash Tobe Hooper les rennes de cette bluette tout public, ça pouvait laisser espérer un peu de gore dans le miel. C'est raté : Hooper lisse son style jusqu'à l'anonymat, et livre un objet qui ne trouve jamais son ton ni sa voie. Le style se veut parodique, tout en tentant quelques petites scènes de frousse, tout en flirtant avec un heroïc-fantasy moisi, tout en errant sur les chemin de la chronique sociale et familiale... et essaie tellement de pistes qu'il n'en choisit aucune franchement, tombant dans le fade total. On ne rit pas, on n'a pas peur, on n'apprend rien, on ne vibre jamais, tout est tellement formaté que le seul sentiment qui ressort de ce machin est l'ennui. Oui, parce que c'est très très long, alors que franchement, le sujet... C'est une maison qui est hantée par des esprits malins, qui rentrent par le biais de la télé (ah ? une idée, ça, non ? Un truc à la Cronenberg, une critique des médias ? Nan, ça sert à rien, c'est juste une des mille pistes possibles que Hooper ne veut pas voir) et viennent polluer la vie d'une famille moyenne. Ils kidnappent la cadette, tentent de supprimer le benjamin, et empêchent sévèrement les autres de dormir. On connaît la suite : médiums sciés, phénomènes paranormaux ++, et vas-y qu'il faut que je m'aventure de l'autre côté du réel pour récupérer mon enfant, et vas-y que oui mais non ça libère des morts, etc. En deux mots, je vous le confirme, on s'en fout. Le seul espoir qu'on ait, celui de voir la chose virer au grand-guignol pur, au délire à la Tex Avery, est déçu par la frilosité inquiétante de Hooper, dont on cherche en vain quelques traces de sa tronçonneuse dans ce "film d'horreur pour tous, petits et grands". Il y a plus d’irrévérence dans l'ongle de doigt de pied d'un Gremlin que dans les deux heures interminables de cet objet commercial.
Massacres dans le Train Fantôme (The Funhouse) de Tobe Hooper - 1981
Le titre français joue roublardement avec le chef-d'oeuvre de Hooper, mais malheureusement ce massacre-là est loin de valoir l'autre, et on cherchera en vain la dose de crasse insensée de son prédecesseur dans ce slasher movie vintage. Non pas que The Funhouse soit honteux : on passe même un moment délicieux devant cet exemple de film d'épouvante vieille école, et on constate qu'avec l'arrivée des gros chèques, Hooper n'a rien perdu de son impolitesse. Mais disons qu'on a affaire à un film purement commercial, qui prend soin de plaire sans trop choquer, et qu'on est à 10000 bornes de l'ambiance malsaine à laquelle nous a habitué le gars.
Ceci dit, on retrouve les thématiques chères à son cinéma : retour au sein d'une famille de freaks, constituée en plus grande partie par des violeurs cradingues et viandards, des monstres baveux ou des femmes tordues. Bizarre de constater combien Hooper est fasciné par ces ersatz de familles modèles, sortes de clones déviants de l'american way of life parfaite. La famille normale, celle de l'héroïne, n'est déjà pas très saine (une mère légèrement violente, un père absent), mais Hooper s'attarde très peu sur elle ; il préfère s'attarder sur ces monstres de foire en mal d'affection et de sexe, qui compensent leur solitude par le meurtre, de préférence sanguinolent. On reconnaît assez bien la famille de Leather Face dans ce fiston affreux, qui avance de surcroît masqué comme son grand frère. Bonne idée
d'ailleurs d'avoir dissimulé le visage monstrueux sous un masque de la créature de Frankenstein : une monstre qui cache un monstre, on est pas loin de la mise en abîme. D'ailleurs, the Funhouse joue aimablement, dans sa première partie en tout cas, sur les références directes : Boris Karloff, Psycho ou Halloween sont cités textuellement, pour mieux reconnaître modestement l'appartenance à un genre, ou peut-être pour tenter d'en prolonger les recettes.
Hooper fait monter doucement son ambiance malsaine à grands renforts de bruits bizarres, de personnages louches (ma préférence à la mémé prophétique) ou d'étrangeté troublante (dans tous les manèges de la foire, le bateleur est le même, avec de légères variations, et met son point d'honneur à planter son regard
dans celui de notre pauvre héroïne). Quand enfin il plonge ses jeunes gens dans l'horreur, on est prêts. Mais là, il pèche un peu : beaucoup trop de hors-champ ou d'ombres qui cachent l'action, et qui ne parviennent pas à créer le trouble. On dirait que Hooper est subitement habité par des pudeurs de jeune fille, ou qu'il croit que son public-cible (les ados) va s'évanouir à la vue du sang. C'est bien dommage, mais ça manque de gore, tout simplement, en tout cas d'audace, de frontalité. Les méchants sont pas mal, notamment le fils monstrueux aux gestes hystériques, mais les gentils sont trop lisses pour qu'on ait vraiment peur avec eux : on attend tranquillement qu'ils se fassent massacrer dans l'ordre décroissant du générique de début, sans vraiment trembler. Pourtant, les ambiances sont bien
plantées (le décor idéal d'un train fantôme), et Hooper a souvent de bonnes idées pour faire mourir ses acteurs. Il utilise surtout la machinerie du manège pour illustrer l'inéluctabilité de la mort, lors de deux scènes très joliment rythmées : l'une où la victime, coincée dans un wagon, s'approche vers son bourreau très lentement ; l'autre où le personnage est happé par les engrenages hyper-lents de la machine. C'est parfait. A part ces deux scènes, c'est de l'honnête boulot de série B, un peu frileux mais professionnel.
Massacre à la Tronçonneuse (The Texas Chain Saw Massacre) de Tobe Hooper - 1974
Dans le cadre de mon cycle actuel "je me tape un film d'horreur tous les soirs", un p'tit tour vers ce classique des classiques que je ne me lasse jamais de revoir, je dois avoir un côté pervers refoulé. Voir The Texas Chain Saw Massacre, c'est un peu comme voir un film porno : ça a la même puissance de subversion, et on éprouve un peu la même gène à se laisser entraîner. 35 ans après, le film conserve absolument tout son pouvoir : c'est une expérience dérangeante à mort, qui reste en tête comme un cauchemar. La radicalité du projet ne s'est jamais retrouvée depuis tout ce temps : Hooper enlève tout le gras des productions de ce genre, se concentre sur l'essentiel, et sert du coup un film monstrueux, un coup de poing brut de décoffrage, hyper-condensé et hyper-épuré, qui impressionne véritablement.
Pas de scénario, pas de surnaturel, pas de psychologie de personnages, pas d'effets foireux : The Texas Chain Saw Massacre, c'est du 100% bio, Hooper faisant confiance à la seule force de sa mise en scène pour déclencher l'horreur. Pendant 40 minutes, il ne se passe à peu près rien, si ce n'est que le film instille une atmosphère morbidissime de la plus belle eau. Un groupe de victimes potentielles traverse le Texas à bord d'un mini-bus. Point barre, sauf que les personnages qu'ils croisent rivalisent de rires torves et de tronches pas possibles. C'est un défilé de freaks (la palme à ce mec qui lave sans relâche le pare-brise de nos compagnons, avec un calme effrayant), rehaussé d'ailleurs par cette curieuse idée d'avoir mis au sein du groupe un handicapé moteur légèrement attardé, qui tend à montrer que la déformation physique et mentale est bien partagée. Hooper a l'air un peu partagé sur l'importance de la culture au coeur du Texas, si on en croit ces débiles hurlants qui s'ouvrent la main à coups de couteau et ces cow-boys qui jettent des regards concupiscents sur les shorts des jeunes filles.
Et puis soudain tout s'emballe avec l'arrivée du fameux Leatherface, débile profond qui met son point d'honneur à découper tout le monde en morceaux. A partir du premier meurtre, d'une brutalité totale (bim, un coup de marteau, et c'est plié), le film va plonger avec une vitesse ahurissante dans les tréfonds du glauque. Ce qui marque le plus, c'est l'absence de toute justification dans les agissements des meurtriers : le film ferme tout espoir d'échappatoire aux victimes, puisque les motifs de leur torture sont inexistants. Hooper zoome et dézoome comme un fou sur les visages terrifiés, sur les objets morbides qui font la déco de Leatherface (une poule dans une cage, faut être barré quand même), court comme un dératé avec sa
caméra pour suivre la violence de son histoire, et assène de grandes gifles dans la tronche de son spectateur. C'est cradingue à souhait, grâce à une image qu'on dirait machée puis recrachée, à des maquillages à 2 dollars absolument réalistes, et surtout à un travail sur la bande-son absolument formidable : pas vraiment de la musique au sens strict, mais une symphonie de grincements et de stridences insupportable qui participe beaucoup à l'ambiance (il y a notamment tout un travail sur un son de marteau-piqueur, qui n'a rien à faire là, mais qui déchire l'oreille de façon lancinante).
Finalement, la partie "horreur" tient en trois scènes ou à peu près : une course-poursuite immense dans la forêt, où la variété des plans donne l'impression d'être au coeur même de cette situation affreuse, un véritable cauchemar vécu en direct, dans un style très réaliste ; une scène d'intérieur dans laquelle Hooper fait la preuve que le grand-guignol et le burlesque sont inséparables de tout bon film d'horreur, interminable séance de torture morale et physique drôle et du coup terrifiante ; et un final très rapide, qui boucle le film avec une puissance punk renversante. Ce film est une bombe atomique trash, une étape dans le genre et un cauchemar éveillé.
Dance of the Dead de Tobe Hooper - 2005
Y-a-t-il encore des réalisateurs pour croire que mettre du metal death hardcore megadub à fond, montrer des petites filles qui font la ronde au ralenti en chantant une chanson à la con, habiller deux pauvres acteurs en punks piercés et drogués (blousons de cuir et clous, hein, faut pas se forcer) et engager Robert Englund (qui a joué -facilement- Freddy) suffit pour faire un film d'horreur valable ? Ben oui, il y en a un, et c'est Tobe Hooper, l'auteur de plusieurs dizaines de mes pires cauchemars nocturnes, et donc des pires insomnies de ma bonne maman, depuis ma découverte (beaucoup trop jeune, vers 12 ans, les parents sont irresponsables) de The Texas Chainsaw Massacre.
Bon, d'après ce que j'ai compris, mais j'ai vu le truc en anglais et sans sous-titre : le monde est devenu assez invivable depuis qu'une pluie un chouille acide a décimé une partie de la population, cramant allègrement les épidermes non munis de crème solaire autobronzante. Du coup, les responsables politiques ont laissé tomber, et la terre a été laissé à la merci des punks (wouaouh ! mon Djjjjieuuu ! quelle horreur !!!). Cela dit, les punks en question sont pas vraiment sympa. Du coup, vous connaissez les punks, dès qu'on les laisse faire : ils transfusent des vieux (jolie scène), ils font du trafic de sang, ils jettent des macchabées à la poubelle, et vas-y que je te tue des jeunes filles, et allez donc que je te fais peur aux vieilles dames... Alors voilà, et puis il y a une boîte de nuit qui fait danser des cadavres (il est tellement content de ce truc-là qu'il tourne 3 fois la même scène), une jeune fille qui dit qu'elle a 17 ans mais elle en fait 38, de la drogue bizarre qui fait rigoler bêtement les blondes, un quartier envahi par lesdits punks qu'on dirait le festival d'Aurillac le dernier jour à 3h du mat, et c'est assez malsain. Il y a surtout un effet très moche, dont Hooper, dès qu'il a compris comment ça marchait, abuse à mort : un effet de surimpressions d'images, toutes légèrement décadrées par rapport à l'image d'origine (c'est indescriptible, il faut le voir). Et cet effet gâche presque tout le film, qui n'était pas passionnant de toute façon.
Hooper fut (avec un seul film, Massacre) un des cinéastes les plus dérangeants que je connus, qui savait insuffler un malaise inoubliable avec des plans très simples, des images choquantes sans aucun effet. Il a tout perdu, tant pis pour lui. Son film est laid, gentillet, pépère, assez réac, et mis en scène dirait-on par un de ces tâcherons français d'aujourd'hui (les Kassovitz, Kounen et consorts).


