41vazZsBFgLHumbert parvient avec une certaine maestria et une maestria certaine à écrire un roman qui tient à la fois du polar d'investigation, de l'auto-portrait et de l'essai philosophique. Moi je dis bravo. D'entrée de jeu, avec ce style incisif et court, ces pages empruntées à la littérature américaine (Hemingway en modèle avoué, mais trahi peu à peu par l'écriture introspective et volontairement complexe de Humbert), le goût pour le contrepoint et le cliffhanger, on est dans le polar pur : Adam Vollman, journaliste au New-Yorker, aperçoit un jour sur les écrans de la ville le portrait géant d'un type soupçonné d'avoir tué et violé une jeune fille. Il le reconnaît tout de suite : c'est Ethan Shaw, le héros du lycée de Drysden où il a passé sa douloureuse adolescence. Sensible, homosexuel, rêveur, Vollman ne s'adaptait pas du tout à l'univers viril et brutal du lycée, et était devenu la tête de turc de l'établissement, jusqu'à ce que Ethan le prenne mystérieusement sous son aile, et ait même avec lui le temps de quelques minutes arrachés au temps, le début d'une scène de sensualité. Autant dire que Vollman ne croit pas à la culpabilité d'Ethan. Il va donc retourner sur les lieux du cauchemar de son enfance, Drysden, pour tenter de remonter la piste du meurtre et innocenter son idole. C'est là que démarre le deuxième effet du roman, l'auto-portrait. On ne sait pas exactement en quoi ce texte est personnel, vécu ; mais on soupçonne ce Vollman d'être très jumeau de Humbert, qui décrit avec une parfaite pertinence et beaucoup de vérité les difficultés à être différent, et à être gay dans l'Amérique des petites villes où le football américain, les filles et la bière sont les symboles de l'appartenance sociale. Le livre est très beau quand il revient comme un fantôme sur cet apprentissage douloureux qu'a eu à subir le narrateur, qui a fini par trouver dans cet être secourable un ange-gardien. Fasciné par la personnalité d'Ethan au point d'en être encore amoureux aujourd'hui, intrigué par ce destin qui l'a mené d'un statut de demi-dieu du lycée à celui de petit mec meurtrier et violeur, il replonge littéralement dans ses souvenirs en même temps que dans la ville, et il est aussi vrai quand il décrit ceux-ci que quand il dévoile le pathétique de la vie américaine de province.

Commence alors le troisième effet kisscool. Autant la vision de Drysden aujourd'hui est recouverte par les souvenirs qu'Adam projette sur elle, autant le monde réel finit par lui échapper totalement (d'où le beau titre du livre). Sous la pression des médias, Vollman voit se substituer à la vérité un univers de fantasmes, de croyances, de on-dit, qui finissent par prendre sa place et devenir plus vrai que la réalité. L'enquête qu'il mène va être impactée par cette découverte que le monde réel a été remplacé par un autre, plus spectaculaire, plus médiatisée. Un portrait de l'Amérique d'aujourd'hui, et par la bande du monde entier, qui préfère croire à ses mensonges qu'affronter les rudesses de la réalité, voilà ce que propose ce très beau livre. Il le fait dans un magnifique style, à la fois simplissime et savant : les phrases s'enchainent dans un mouvement très fluide, et le bouquin se dévore alors même qu'il manie des concepts parfois complexes. Chaque fois que la théorie menace de plomber l'écriture, Humbert retourne à son polar ; à chaque fois que celui-ci menace de le rendre trop léger, il balance ses idées fortes ou ses souvenirs tout en douceur. On est ainsi ballottés dans tous les sens par un texte hybride, parfaitement réussi dans tous ses choix, palpitant et profond. Excellent.