9782710389668,0-5497404Lecture en parallèle de ce premier livre de Joseph Ponthus et de poèmes de Prévert, on peut dire que je suis cohérent. Non pas tant par le ton employé que par l'univers commun aux deux hommes. Ponthus s'intéresse aux sans-grade, aux populo, au gueux, aux sans-dents de Hollande, à travers ce récit de quelques mois passé en intérimaire en usine, d'abord à décortiquer des crevettes (ou "égouter du tofu"), ensuite à trimballer des carcasses de vaches aux abattoirs. Une façon, donc, de renouer avec une certaine vsion de l'ouvrier lambda, de lui donner la parole, de lui faire retrouver une certaine noblesse, un peu comme Prévert a pu le faire à son époque. Autre parallèle avec le poète : si ce dernier refusait bien souvent le vers, Pontus y revient. Son livre est écrit dans une langue très rythmée, poétisée, et disposée dans la page en vers libres. Le résultat qui en ressort est une sorte de longue prière, comme un kaddish finalement, consacré à ses frères humains qui triment comme des veaux pour un salaire de misère et une reconnaissance zéro dans ces antichambres de l'enfer que sont les usines. On a l'impression d'ailleurs que rien n'a changé depuis Prévert : c'est toujours la même France d'en bas traitée avec mépris ou condescendance par celle d'en haut, toujours ces doigts coupés par les machines, toujours ces pauses-clopes réduites à la portion congrue, toujours ces cadences infernales, toujours ces corps suppliciés et ces vies brisées par le travail. Ponthus est très fort pour poser ses mots simples là-dessus, pour toucher du doigt à l'authenticité de ces gens-là, pour rendre vivantes ces petites existences à travers des petits gestes, de simples phrases, de courts chapitres édifiants.

Dans cette époque de gilets jaunes, A la Ligne tombe à point pour fustiger les fâcheux et glorifier les humbles. Certes, on peut trouver que Ponthus abuse un peu de son amour pour le petit peuple, et use parfois d'une vision un peu surannée du petit ouvrier qui part au taf le sandwich sous le bras, qui rigole aux blagues salaces entre camarades, qui encaisse les ordres er contrordres avec le bon sens des gens d'en bas ; un petit côté populiste peut-être, issu du fait que l'auteur ne fait pas réellement partie de cette catégorie sociale : il est là parce qu'il a suivi la femme qu'il aimait, acceptant d'effectuer ces taches ouvrières en-dessous de ses qualifications. Mais malgré ces quelques passages un peu passéistes, on est assez bluffé par cette manière très humaine de contempler ses contemporains, et par cette subtilité dans son regard : quand il délaisse ses élans cégétistes, le gars regarde les hommes dans leur ensemble avec une grande douceur et une grande compréhension, n'occultant pas la stupidité de certains de ses collègues (racistes ou consentants comme des mules), mais leur rendant toujours une dignité qui fait plaisir à lire. Nombreux sont les récits de travailleurs forçats, de Bukowski à Iain Levison, Victor Hugo ou Jack London : celui de Ponthus n'apporte pas des milliards de nouveautés à la chose, mais a le mérite de parler de notre monde d'aujourd'hui avec une amertume, un humour et une empathie constants, et de le faire dans un beau texte scandé, rythmé, qui peut s'apparenter petit à petit à un slam. Respects, donc.