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Super, un nouveau Dardenne. C'est toujours avec un enthousiasme irrépressible que je me précipite aux chroniques de la misère sociale sur fond gris et en caméra portée des brothers, je dois l'avouer, espérant à chaque fois recevoir ma punition et la recevant bien souvent : les gars filment la réalité brute et sans fard, et si on a peur d'elle, autant passer son chemin. Voilà donc un nouveau personnage qui s'ajoute à la liste maintenant longue des déclassés dépressifs et butés de leur filmographie : Ahmed, jeune adolescent banal, sauf qu'il est tombé depuis peu sous le joug d'un imam pas très soft et se radicalise vitesse grand V. Quand le film commence, Ahmed est déjà devenu cet être mutique, obsédé par la prière et le péché, convaincu d'avoir à combattre les infidèles par les armes s'il le faut. Sa proie est d'ailleurs choisie : l'éducatrice qui l'a pratiquement élevé, et qui a décidé de donner des cours d'arabe dans d'autres livres que le Coran, l'impie, la mécréante, ric pttuuu, qu'Allah la punisse. En butte avec sa famille (sa soeur qui s'habille trop court à son goût, sa mère compréhensive mais alcoolo), complètement enfermé sur lui-même et ses convictions insufflées par d'autres, Ahmed est sur la mauvaise pente, le plus terrible étant qu'on le voit bien dériver, mais qu'il semble impossible d'empêcher sa dérive, tant sa dialectique est monomaniaque, tant il ne veut pas écouter les autres, tant sa logique faussée est en place. A chacune de ses saillies, on bondit dans son fauteuil, avec l'envie de lui mettre des calottes, de le détromper (l'effet Rosetta, ça) : mais le petit gars ira jusqu'au bout de sa logique, et sa dégringolade se fera bel et bien... avant sa rédemption, les brothers étant finalement deux optimistes chrétiens de gauche qui ne peuvent pas voir un être humain chuter sans amortir sa chute.

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Toujours en empathie, mais se piquant ici un petit peu de moralisme au détour de queqlues scènes, les Dardenne ressortent leur grammaire cinématographique immuable et impeccable. On reste sur Ahmed, sans une seconde de répit, au plus près, le suivant dans le moindre de ses déplacements comme si la caméra était collée à lui ; et pourtant le personnage reste opaque, secret, enfermé dans son monde. Les cinéastes se contentent de l'observer, et de densifier son personnage par les acteurs secondaires qui viennent éclairer cette singulière personnalité. C'est notamment une jeune fille qui va flirter avec Ahmed (fait pas très crédible, pour le coup, tant celui-ci fait tout pour ne pas être aimable), ou un éducateur qui tente de le ramener à la surface, ou une mère désemparée qui ne sait que pleurer, ou de l'autre côté un imam manipulateur, épaté malgré lui par la radicalité de son élève. Mais la plupart du temps, on sent Ahmed très seul : les plus belles scènes sont celles qui enregistrent simplement le jeune gars faire sa prière ou préparer ses funestes projets, ou la splendide séquence finale où notre djihadiste du dimanche escalade la façade d'une maison. Là, on sent tout l'amour que les Dardenne portent à ce personnage perdu, là on oublie les discours (parfois un peu bénis-oui-oui) du film, là le cinéma devient le vecteur d'une réflexion par la seule force de la mise en scène. On apprécie tout ça, mais on note aussi que les brothers ont tendance à se répéter un peu dans la forme : même si on aime les voir revenir à un cinéma plus direct, moins envahi par les stars, on regrette un peu aussi qu'ils n'arrivent pas à se sortir de ce filmage qui accuse quelques usures aux coudes. C'est efficace, certes, mais déjà vu, et le prix de la mise en scène gagné à Cannes paraît un peu absurde, tant ils auraient pu l'avoir pour chacun de leurs films. Tant pis : ce cinéma-là a toujours autant de force, la direction d'acteurs est toujours minutieuse et impressionnante, le rythme de montage est toujours au taquet, et ce petit tour en radicalisme apparaît d'une justesse constante. Et l'émotion pointe souvent son nez sous l'austérité de la forme, c'est la magie dardennienne. Très recommandable.

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