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Bob Fosse manquait encore curieusement à notre liste de réalisateurs, et le voilà intronisé par une entrée un peu malaisée, Palme d'Or controversée à Cannes et effectivement film assez borgnole. Largement autobiographique de toute évidence, All that Jazz raconte la fin de carrière d'un cinéaste-metteur en scène-chorégraphe mégalo, obsédé sexuel, éternel insatisfait, perfectionniste et odieux, rêvant d'Art au sein de la grande machine du show-biz, et dont les hautes ambitions se heurtent à la trivialité du milieu. On suit donc la mise en scène de son dernier spectacle : les producteurs rêvent d'un vulgaire spectacle familial qui plairait au plus grand nombre, lui imagine une sorte de show sexuel qui rendrait compte des moeurs sexuelles de son temps en même temps que de ses idées fixes sur les femmes. D'où source de frustration et d'insatisfaction, d'autant que côté cinéma ce n'est guère mieux : il monte et remonte et remonte éternellement son film (dans lequel on reconnaît Lenny), brulôt politiquement incorrect sur un show man cynique et violent, au grand dam des producteurs qui gardent un oeil sur les cordons de la bourse. En parallèle, on regarde des bouts de sa vie privée, et notamment son rapport aux femmes, qu'il multiplie allègrement, depuis l'ex-épouse aimante jusqu'à la danseuse naïve.

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C'est Roy Scheider qui s'y colle, et le moins qu'on puisse dire c'est que le gars ne s'épargne pas. Clopeau au coin du bec, mal rasé et engoncé dans des costumes moulants trois tailles en-dessous, il sillonne le film en gros dégueulasse, lassé de tout ce qu'il voit, d'une mauvaise foi totale quand il s'agit de parler à ses soupirantes, cynique à mort quand il s'agit de choisir les prochaines danseuses de ses chorégraphies. Le portrait est largement à charge, et Fosse choisit l'angle le plus noir qui soit : le gars est mort, et c'est depuis les limbes qu'il revient sur sa vie, interrogé par la belle Jessica Lange au milieu d'une loge en désordre qu'on imagine symbolique de sa vie dissolue. Une option qui lui permet également de faire passer le film dans un aspect plus onirique, presque symbolique, en tout cas irréaliste, qui en fait tout le style. L'aspect "musical" du film en rajoute encore une couche : on est dans la vie mise en spectacle, dans une existence dont l'aspect misérable et sordide est mis en symbole par la danse, la musique et le "fantastique". En atteste d'ailleurs le jeu des comédiens, outré, caricatural, et la mise en scène très pop du film, montée en très courts plans cut, morcelée façon Warhol, où tout semble s'emballer de plus en plus au fur et à mesure du film. "It's showtime !", s'écrie tous les matins le gusse face à son miroir, et c'est ça : le film est à la fois une très douloureuse et masochiste réflexion sur la vie et le spectacle, et un show (qui se veut) étincelant, drôle et dynamique.

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Si Fosse réussit assez bien du premier côté, celui donc du portrait désabusé, il pose plus de problème du côté du second, le grand spectacle à paillettes. Mettons ça sur le compte des années (le film est super ringard), mais tout de même : on frémit devant ces chorégraphies théâtralisées grotesques, filmées de façon hystérique, devant ces nymphettes en collants et leurs pointes d'un autre âge, devant ces homes en moule-burnes prenant des poses précieuses, devant cette musique brodwayienne inécoutable, et devant Scheider au milieu de tout ça, à la fois gêné et de bonne volonté, agitant grotesquement son cul moulé dans le lycra dans les 143056 ampoules des studios. Au milieu de ce style très daté, une chorégraphie ressort : celle où le gars décide de recommencer à zéro son travail, et propose une danse hyper-sexuée, où hommes et femmes se mélangent, où chaque geste semble être une provocation au bon goût bourgeois. Là, on comprend l'ambition du héros (et de Fosse), véritable trublion au milieu de ce monde polissé. Mais sinon, depuis l'ouverture du film, très maladroite, jusqu'à la chorégraphie finale, sorte de furie baroque ouvrant déjà sur les délires punks à venir, on frémit devant le ridicule de la chose. Ou plutôt : Fosse est toujours à la frontière du ridicule, et se relève toujours au dernier moment. On se retrouve ainsi tout dubitatif, assommé par la somme d'images et d'impressions, étouffé sous le montage hystérique, mais finalement intrigué et relativement convaincu. On serait né 10 ans plus tôt, on aurait adoré ce film.

Roy Scheider Erzsebet Foldi All That Jazz

Quand Cannes,