"J'écris ce livre pour ne pas abonder dans mon sens"

le royaumeEmmanuel Carrère écrit sa bible et le moins qu'on puisse dire c'est qu'on rentre dans ce royaume, des plus terre-à-terre, avec gourmandise (ce qui est déjà un péché en soi). N'étant point, c'est le moins qu'on puisse dire, un grand fan de la grand-messe catholique, l'ouvrage avait tout pour me rebuter. Au demeurant. Mais que nenni. Surement parce que Carrère écrit cette œuvre à hauteur d'homme et ce malgré son évidente érudition sur le sujet : disons, en d'autres termes, qu'il transmet sa "passion" du Christ - bien qu'il l'ait, au sens propre comme figuré, remisée pendant longtemps dans un placard - avec des talents d'écrivain, de romancier absolument indéniables. Si au départ - ses anecdotes sur cette nurse, mouais passons vite - on a un peu peur qu'il se vautre un peu trop dans la seule vie que la sienne, on est heureusement très rapidement pris dans la tourmente de sa version (feat. Luc) du premier siècle de la chrétienté. Faut dire que notre ami, qui aime à se laisser aller à sa subjectivité, à ses instincts, fait feu de tout bois : s'il cite à loisir des exégètes et des philosophes, l'Emmanuel est capable de faire des références aussi diverses qu'inattendues pour illustrer son histoire, ses pensées : ainsi l'on croise au détour des pages Lucky Luke, François Truffaut, Il était une fois en Amérique, une vidéo pornographique (qui a fait chuter les lunettes du saint Bernard P.), Fabrice Luchini, j'en passe et des meilleurs... Certes l'homme continue de revenir sur sa propre trajectoire, sur ses propres oeuvres mais toujours en tentant de tracer des liens judicieux avec son propos. Parfois les parenthèses dans les parenthèses, les échos d'écho, les digressions aux allures parfois de coq à l'âne pourraient faire croire que l'on va finir par perdre le fil, mais l'on finit toujours par retrouver la trame de l'Histoire, par retomber sur nos pattes.

Sans se faire l'apôtre de ce petit mouvement religieux qui compte aujourd'hui encore une poignée d'adeptes, Carrère sait nous amener à nous pencher sur les destins (multiples) de ces quelques disciples (Paul & Luc en particulier), sur leurs états d'âme, sur leur choix et bien sûr sur les nombreuses petites "anecdotes" de cette période que viennent agrémenter quelques paroles de Jésus himself : Dieu sait qu'il y a alors matière à méditer, qu'on soit tombé dans l'eau bénite dès son plus jeune âge ou pas. "Les premiers seront les derniers" est un des leitmotive de la chose et notre ami Jésus, grand défenseur des "sans-dents" avant toute chose, joyeux rebelle en son genre, est loin de l'image un peu trop proprette et «sage » de bien des culs-bénits. On mord dans cette vie du Christ à pleines dents et la lecture à peine terminée, il reste en bouche non pas une matière pâteuse indigeste, mais mille petite saveurs : des saveurs que l'on aurait envie de faire partager au premier gourmet que l'on croise. Lis cette œuvre, ceci est mon conseil. Carrère n'aura pas le Goncourt, pas assez académique, l'enfant. Tant mieux pour lui.   (Shang - 04/09/14)


280px-Weyden_madonna_1440Mon camarade se met à lire, moi je dis que c'est une bonne chose, eheh. D'autant qu'il lit les bons livres : tout à fait d'accord avec la bienveillance qu'il exprime par rapport à ce Carrère grand crin, annoncé par l'auteur lui-même comme sa pierre d'angle, son chef d'oeuvre même (enfin, espéré ainsi, disons). Et c'est vrai que l'ambition est démesurée, tant il doit être attendu au tournant par tous les historiens, mystiques, et autres religieux de tout poil : retracer la naissance du christianisme, historiquement, en s'appuyant sur quelques livres et surtout sur sa propre imagination, jugez du peu. C'est sûr que Carrère va avoir des soucis : il affirme avec une santé réconfortante la véracité de ce qu'il écrit, même s'il reconnaît à pleins d'endroits que ce qu'il ne sait pas, il l'imagine au plus près de la réalité. On voit donc une poignée de personnages célèbres (Paul, Luc, Djizeuss, Marie, Timotée) vivre une vie d'hommes, enfin débarassés de leur aura sanctifiée, ancrés profondément dans le contexte de l'époque. Cette monographie prend donc souvent des allures de roman d'aventures, avec notre saint tentant de convaincre à travers l'Europe et l'Asie de la réalité de la résurrection du Christ alors que les méchants Juifs traditionnalistes tentent de le faire taire, le tout sur fond d'empereurs partouzards et de tactiques politiques torves. C'est passionnant, on sent le Carrère bardé de documentations pointues, piochant à l'envi dans des historiens chrétiens ou non, dans des livres d'histoire, dans des représentations iconographiques... ou dans les sites porno du moment qu'ils peuvent étayer son propos (grand moment sur la réalité de la représentation, qui fait le parallèle entre une représentation de la Vierge et une fille qui se branle en vidéo).

Ca pourrait n'être qu'un document intéressant, qu'un livre d'Histoire (de plus) sur le sujet, mais c'est bien sûr beaucoup plus que ça grâce à la toujours précieuse subjectivité de l'auteur. Ca semble gêner un peu mon camarade, alors que pour moi c'est ce qui fait la grandeur de Carrère : qu'il parle de Jean-Claude Romand, d'un tsunami, d'un dissident russe ou de Jésus le Christ notre Seigneur, il s'arrange toujours pour ne parler que de lui-même, fouillant sans cesse dans sa propre vie pour éprouver les résonnances que la grande Histoire a sur elle. Tout part de cette courte crise mystique éprouvée par lui, de cette foi qui l'a à présent abandonné, et de sa vocation d'écrivain. Joyeusement, dans un exercice d'auto-critique souvent assez poussé, le gars opère sans cesse des allers-retours entre le 1er siècle et lui-même, nous expliquant ce qu'il tente de faire, insérant entre deux allégories bibliques une réflexion sur les femmes qui l'ont quitté, profitant d'un épisode biblique pour parler des Revenants ou de L'Adversaire, etc. C'est ce qui fait depuis toujours sa marque, et qui est particulièrement réussi ici : le fragile équilibre entre le récit documenté et l'autobiographie, cette façon de "tout ramener à lui" en quelque sorte. La marque au final d'une vraie personnalité, fragile et autoritaire à la fois. Même si le livre n'est pas passionnant de bout en bout, notamment quand il se perd dans les minuscules détails ou dans les batailles d'écoles catho, on en ressort avec cette impression, désormais habituelle chez Carrère, d'avoir assisté au récit d'un humain, d'un gars de notre époque. Que le Royaume des Cieux lui soit donc grand ouvert au jour du Jugement.   (Gols - 10/09/14)