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De la grande école chinoise : filmer le vide, cacher le plein, éviter toute sursignifiance par l'usage de la zenitude. On est servi de ce côté-là avec ce film étrange, insaisissable et mal-aimable, qui met son point d'honneur à nous glisser entre les doigts dès qu'on est prêt à la comprendre ou à l'analyser. Cai raconte son histoire par bribes, partiquant un art de l'ellipse poussé à l'extrême, quitte à nous perdre pendant de longues minutes en chemin ou à accepter de ne dévoiler qu'une partie de son intrigue. Dans la Chine rurale d'aujourd'hui (décors très rarement vus sous nos latitudes, montagnes majestueuses et villages misérables), Lao Tie, carrier au passé trouble et au mutisme tout eastwoodien, traque l'assassin de son frère, croisant des petits dealers du dimanche, des flics paumés, des mafieux de service ou des mineurs à moitié jetés. Une traque lentissime, erratique, silencieuse, qui va se composer de longues pauses autant que de pics d'action, de fausses pistes autant que de plans machiavéliques.

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Cai adore filmer en de très longs plans son héros (Tao Hong, un corps qui crève l'écran) en train de ne rien faire : manger une soupe, descendre en ascenseur dans la mine, ou attendre devant un paysage. Il adore par ailleurs ne pas le filmer en train de faire quelque chose : tous les pivots de la trame, ceux qui pourraient nous faire comprendre son périple, sont occultés. Du coup, c'est vrai qu'on est souvent en retard sur l'action : d'où vient cette femme qu'il brutalise subitement ? Comment a-t-il retrouvé le tueur ? Pourquoi pète-t-il le bras à un de ses collègues innocents ?... autant de questions qui ne trouvent leur réponse (ou pas) qu'au bout de longues minutes, la trame se reconstituant alors façon puzzle. On peut être agacé par cette façon de faire compliqué quand on peut raconter simple, mais la simplicité, justement, des cadres, des séquences elles-mêmes, la sobriété du style de Cai, le côté implacable du film forcent tellement le respect qu'on accepte sans problème cette raideur un peu poseuse dans la narration. On a parfois l'impression d'être dans un western, dans cette façon d'inscrire profondément l'histoire dans un territoire, dans ce goût pour l'errance à travers un pays, dans cette attirance pour le portrait social d'une communauté (la Chine des travailleurs, un enfer parfaitement rendu à hauteur d'homme), et surtout dans cette confrontation inlassable entre deux hommes, l'un poursuivant l'autre pour assouvir sa vengeance. L'humour, qui plus est, n'est pas absent de la chose, un humour à froid, complètement pince-sans-rire, mais bien efficace quand même. Il compense l'aridité du film, aidé par cet humanisme discret qui jaillit de la chose.

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