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Diable, les Taviani Brothers, qu'on croyait morts et enterrés, en ont encore diablement sous la pédale, et se mettre en danger comme ça à plus de 80 ans force même grandement le respect. Les gars sont strictement à l'opposé de là où on les attendait, à savoir dans une prison pour lourdes peines, en compagnie d'une bande de mafieux, de braqueurs et de criminels en tous genre à la mine patibulaire. Une volonté documentaire qui apparaît d'entrée de jeu, tout comme apparaît l'enjeu principal du film dès les premières minutes : faire de ces mauvais garçons des comédiens. Il s'agit de monter la pièce de Shakespeare, Jules César, avec ces prisonniers. Dès lors, les Taviani vont très habilement mélanger le réel (le film reste un documentaire, et on suit l'évolution de la construction des personnages, les répétitions, l'apprentissage du texte, etc., jusqu'à la représentation publique) et la fiction, transformant le décor idéal de la prison en décor de cinéma dans lequel la tragédie shakespearienne va prendre un sens tout nouveau.

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C'est cet équilibre hyper fragile, et que les réalisateurs maintiennent avec une adresse incroyable, qui fait la beauté du film. Ces prisonniers sont de putains de bons comédiens, et prennent  leur rôle très à coeur, c'est un fait : les mots de Shakespeare, transcendés par le jeu viril des apprentis-comédiens, claquent comme rarement (on est par exemple à peu près à l'opposé de l'approche de Mankiewicz, pourtant très belle également). Mais c'est le fait de placer ces comédiens et ces mots dans l'enceinte de la prison qui fait que ça fonctionne encore mieux : toujours à la frontière entre théâtre et cinéma, entre réalité et représentation, le film brouille toutes les pistes, faisant entrer Shakespeare dans la contemporanéité (Cesar en chef de la mafia trahi par ses sbires, et justement joué par un Parrain) ou faisant entrer les décors hyper-modernes de la prison dans le théâtre élisabetain. Les cours de promenade, les cellules, la cantine, et jusqu'aux tours de garde, deviennent les espaces urbains et ternes idéaux pour que se déroule la tragédie. On sent bien que tout ça est joué et répété, que les Taviani ont eu un concept beaucoup plus fort que de simplement filmer un spectacle en train de se monter ; mais le tout a une patine de réalité qui ne se dément jamais, si bien qu'on oublie souvent l'artificialité de la représentation et qu'on croit dur comme fer à la chose. Très émouvant, filmé de main de maître (un montage d'une mesure incroyablement dosée), audacieux et moderne (ce mélange noir et blanc/couleurs, par exemple, est une riche idée), prise de risques maximum pour des cinéastes qui n'avaient plus rien à prouver, César doit mourir est un très grand film qui donne la parole à ceux qui ne l'ont pas, sans jamais tomber dans les bons sentiments, sans jamais en faire trop dans l'empathie, toujours à bonne distance du sujet, au service en même temps de Shakespeare et de ses interprètes ; comme il est en plus une brillante réflexion sur "l'espace" du cinéma, on applaudit à deux mains ces deux petits vieux qui ont réalisé le film le plus jeune de 2012.

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