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Drame de la paternité sur fond de guerre civile : on est au Tchad, mais on pourrait être partout ailleurs, tant le film de Haroun fait tout son possible pour ouvrir sa trame vers l’universel. C’est tout le talent de ce cinéma qui évite complètement l’hyper-nationalisme souvent attaché aux productions de ce continent : très « pro » malgré le manque de moyens, ambitieux en ce qu’il parle d’humain avant de parler de racines ou de terre, Un Homme qui crie arrive vraiment comme une bonne nouvelle, celle d’un cinéma africain qui ose enfin parler d’autre chose que « d’africanité ».

 

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Pour Haroun, et on est bien d’accord avec lui, tout part de la mondialisation : c’est parce que le complexe hôtelier où travaille Adam est racheté par les Chinois que son poste de maître-nageur lui est ôté à la faveur de son fils, et donc que la jalousie s’installe dans la famille, et donc qu’il ne fait rien quand le gouvernement vient lui enlever son fils pour l’envoyer à la guerre, et donc qu’il culpabilise, et donc… Le cinéaste a un vrai talent pour faire d’une grande trame politique une tragédie intime, restant sans arrêt dans l’infiniment petit pour mieux parler des choses qui nous dépassent. Pas d’éclat dans ce film, malgré son titre et son contexte : juste deux ou trois destins qui partent en sucette à cause du monde qui va mal, montrés avec fatalisme et calme. Les acteurs sont habilement dirigés vers le feutré : dialogues souvent murmurés, mise en scène (très jolie) qui va vers le gros plan propre à la confidence, vignettes doucement symboliques, scènes courtes et rapidement brossées sans qu’on s’appesantisse sur la chose… Haroun a indéniablement un très grand talent pour filmer l’intime, ne se laissant que rarement aller au spectacle (peut-être juste cette petite séquence où Adam se fait arrêter par la milice des rues, sèche et impressionnante). Lui est plutôt dans l’indicible que dans l’excès, en témoigne ce splendide gros plan sur la fiancée qui arrive dans la famille pour avoir des nouvelles du gars parti à la guerre : on reste sur ce visage opaque, filmé à quelques centimètres, en écoutant hors-champ les voix des parents, et on capte avec délicatesse les infinies variations de physionomie de la belle. C’est très beau, ça évite le psychologisme à deux balles, c’est juste un cinéma observateur et pudique.

 

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Peut-être que le gars est moins habile quand il s’agit de parler politique, et que sa symbolique devient un poil plus pesante dans ces cas-là : le ballet pitoyable d’Adam, devenu garde-barrière, entre les grosses cylindrées qui veulent passer ; la scène du gars qui remplace son pote cuisinier et qui frappe son ami le chien gentil ; ou encore l’ultime scène (qui répond d’ailleurs en miroir au premier plan, dans une sorte d’eucharistie, de baptême expiatoire très apaisé), un peu appuyée dans son côté allégorique : tout ça est moins adroit que dans tous les moments où Haroun regarde simplement des gens agir, ou « être agis » même pourrait-on dire. Il y a un tel talent dans cette mise hors-champ de tout contexte politique, géographique et temporel qu’on pardonne bien aisément ces accès de sens dans le film. On en ressort avec l’impression d’un drame qu’on nous aurait murmuré à l’oreille, d’autant plus poignant qu’il n’a jamais réellement éclaté, d’autant touchant qu’il a su parler de choses qui nous concernent tous (la mondialisation, les concessions et petitesses qu’on doit faire pour survivre, le pardon, le courage face au danger). Un bien beau film, secret et discret. (Gols 20/04/11)

 


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S'il y a cri, il n'est en effet qu'intérieur - tout cela étant bien sûr une question de latitude et d'attitude. Très grande dignité que celle du père, lui cet ancien champion de natation touché dans son for intérieur, dont les blessures sont indicibles, dont le trouble coupe l'appétit. En intervenant point (financièrement et physiquement) lorsque son fils est embarqué par l'armée, l'homme condamné par les lois du marché (ah ces chinois sont partout que diable ! - Haroun évite malgré tout la caricature en montrant une femme chinoise reconnaissante, humaine, lorsque ce père est le seul à venir travailler, à ne pas déserter son poste lors du couvre-feu), qui se condamne finalement lui-même : il récupère son poste en perdant son fils, un véritable marché de dupes... Il avait légué à son fils le side-car (symbole de leur entente, de leur union) lorsque celui-ci devient le seul maître nageur de l'hôtel, préférant se rendre à pied à son nouveau poste de garde-barrière (se faisant, au passage, méprisé par l'ancienne personne en charge, son ami) ; le père n'hésitera point par la suite, alors que tout le monde fuit la ville, à reprendre possession de la moto pour aller chercher son fils sur le front, véritable mission de rachat... trop tard, fatalement, pour le sauver, comme si tout "équilibre" - celui du monde - (le mal est fait... il devra se contenter du pardon de son fils "qui sait" ce qui s'est passé) était impossible... Beaucoup de pudeur, de retenu dans cette œuvre d'Haroun qui livre quelques magnifiques plans chargés d'émotions (ce travelling avant sur ce père stoïque, sans vie, à son nouveau poste qui le "dégrade" ou encore cette séquence où la petite amie du fils écoute un enregistrement de la voix de celui-ci sur le front, verse une larme et se met à chanter, comme une plainte intérieure qu'elle laisse s'échapper en douceur). "Digne", disais-je, "intime", disait-il, ce ne sont pas les moindres des qualités de ce film tchadien où pudeur rime avec force. (Shang 12/12/11)      

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