Sans_titreComme quoi on peut être italien et faire des films froids comme la mort. Allonsanfan n'est pas le film le plus drôle de la chrétienté : la bande-son est saturée de bruits de vent et de cris de corbeaux, la photo est aussi terne qu'un épisode de Chasse et Pêche, et s'il n'y avait la musique puissante et entraînante de Morricone, on pourrait se croire dans la salle d'attente des Assedic de Mende. D'autant que le sujet ne respire pas non plus l'optimisme béat. Fulvio (Mastroianni, au-delà du génie comme toujours) est un leader anarchiste fatigué des combats et qui tente de se retirer ; mais ses frères d'armes le harcèlent, le poursuivant à travers le continent pour continuer à le suivre. Il sera condamné à trahir, et même à devenir un lâche, pour trouver la tranquillité (comprendre la mort).

Fidèles à leur style, les Taviani livrent un moment rigoureux et âpre, et pourtant non-dénué d'une certaine émotion que je qualifierais de viscérale. L'aspect spartiate du film est parfois troué d'éclats poétiques très enlevés, comme2 ces chansons ou ces danses populaires qui jaillissent au coin d'une scène sans prévenir. Le Lombard du XIXème siècle sait être un joyeux drille, et quand il se met en tête de danser ça vaut son pesant de claques sur les cuisses et de petits sauts de cabri. Ces fulgurances arrivent vraiment à l'improviste, comme dans une comédie musicale pure souche, et font leur effet. Le peuple fait d'ailleurs très souvent son apparition dans cette histoire très intime, et le grand talent du film est de savoir mêler la petite histoire (les angoisses métaphysiques et amoureuses de Fulvio) et la grande (l'engagement politique, la fidélité à ses idées, la camaraderie). Qu'il s'agisse de montrer un carnaval tout en trivialité (une femme "accouche" d'un singe en pleine réunion politique) ou une révolte paysanne (belle séquence finale au milieu de nulle part, filmée en plan large), les Taviani savent faire preuve d'une belle ambition formelle et scénaristique. La première heure surtout est très belle, une sorte de rêve éveillé entre campagne apaisée et ville bruissante, avec un Mastroianni hébété qui rend palpable cette angoisse qui harcelle son personnage.

Le film est tout de même un peu trop glacial, et sûrement un poil long. Peu intéressé, notamment, par tous 3les personnages secondaires des camarades de Fulvio, presque pasoliniens physiquement, mais pas assez forts moralement pour être vraiment attachants. Côté femmes par contre, que du lourd, avec les deux bombasses Lea Massari et Mimsy Farmer, filmées toutes les deux avec gourmandise, et la toujours énorme Laura Betti, inquiétante même quand elle boit un thé. On ressort de là avec une impression de fin du monde, un peu comme si on avait passé deux heures enfermé dans son frigo, mais aussi avec le sentiment d'un cinéma plein de puissance et de noblesse, et qui a su restituer avec grandeur une certaine mélancolie morbide.