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Voilà un film qui fleure bon l'essence de patchouli. Musique planante de Pink Floyd, délires mystiques, femmes dénudées et retour aux sources, on est bien dans le joli monde coloré des hippies, même si en 1972, Schroeder semble arriver après la bataille.

Le scénario : une bourgeoise s'acoquine avec un petit groupe de baboss déchirés et traverse la jungle australienne à la recherche d'une mystérieuse vallée paradisiaque. En chemin, elle va croiser l'amour libre, les papous, un serpent vert et des substances illégales visiblement puissantes. C'est le parcours initiatique classique, un cheminement autant intérieur qu'extérieur vers l'origine du monde et de la vie, que Schroeder décrit avec beaucoup de simplicité dans l'écriture : on est dans le film contemplatif plus que dans la narration, le film s'arrêtant sans cesse pour capter une impression, et délaissant bien vite cette quête de la vallée pour filmer son personnage "au milieu du monde".

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C'est ce qui frappe d'abord dans La Vallée : le talent pour rendre compte d'un état intérieur (les personnages sont shootés comme des coureurs du 100 mètres du début à la fin du film), en restant à l'extérieur. Jamais le film n'a la tentation du délire visuel : il montre simplement ses personnages en proie à l'Eveil, ou à la folie douce, ou à l'idée fixe, avec distance, la caméra restant souvent relativement loin de ses motifs, privilégiant le cadre large, l'enregistrement de la nature. On est très loin des délires expérimentaux d'un Lynch, par exemple, très loin des films barrés des années 70 : on montre ici les hippies sans participer forcément à leurs délires. Sur la fin, il y a d'ailleurs un discours très critique d'un des personnages sur cet esprit Flower Power, sur cette tentation du retour à la matrice : après tout, ce n'est peut-être pas le retour à l'innocence qui sauvera l'Homme, mais une acceptation de la cruauté du monde ("Mordre une deuxième fois dans la pomme") ; Schroeder est certes bienveillant par rapport à ses personnages naïfs et joyeux, mais aussi très dubitatif par rapport à leur discours. Bien vu.

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Et puis, surtout, l'aspect le plus réussi de La Vallée, c'est son aspect documentaire, ethnologique. Le voyage de ses baboss permet à Schroeder de filmer des peuplades reculées avec beaucoup d'amour et d'attention. Petit à petit, le film devient une simple contemplation de ces indigènes, de leurs habitudes, de leurs moeurs. On sent que le film devient de plus en plus improvisé, qu'on abandonne de plus en plus la trame pour s'effacer devant l'émerveillement de capter quelque chose d'unique : une fête entre peuplades, des hommes qui crient dans la montagne, des gens qui dansent... Le monde rose et onirique des hippies se heurte subitement à ce bloc de vérité brute, où la violence existe (la mort des cochons en direct), où la domination masculine est ancestrale. Schroeder, fasciné par ces papous improbables, choisit brusquement la voie du documentaire pour entraîner son petit groupe vers la noirceur, la réalité sans fard et la mort (les derniers plans sont parfaits, entre illumination bouddhiste et fin du monde). Cette apparition du réel dans le rêve est une grande réussite, d'autant que le gars appuie dessus avec délice (un des papous souhaite lors de la fête que "le film traverse le monde", on n'est plus dans la fiction).

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Au final : un très beau film sur la fin d'une certaine utopie, sur l'échec d'une vision angélique du monde, et un documentaire magnifique.