Ran d'Akira Kurosawa - 1985
Assez déçu par la (re)vision de ce film qui m'était pourtant resté comme un grand souvenir. Certes, c'est grandiose, ça ne lésine pas sur l'esthétique, c'est millimétré et parfaitement maîtrisé au milieu d'un chaos total, mais c'est aussi un peu chiant et carrément pompier. On a beau chercher, nulle trace ici des grandes réussites dans les épopées kurosawaïennes passées ; avant, AK parvenait à alterner avec une grande finesse le grand spectacle et l'intimité la plus minuscule, les immenses batailles avec la vérité psychologique (Kagemusha, Les Sept Samouraïs, Le Château de l'Araignée). Dans Ran, on dirait qu'il se laisse aller à la seule fascination de l'immensité de ses moyens, et qu'il oublie de parler aussi de personnages.
Or, Le Roi Lear, dont Ran est plus ou moins adapté, ce n'est pas seulement des guerres fratricides et des morts à la pelle : c'est aussi, et surtout, l'histoire d'un homme seul, abandonné, qui s'enfonce progressivement à l'intérieur de lui-même. Kurosawa tente bien d'aborder ça ; mais même dans les séquences dialoguées, dans les duos d'acteurs, il peine à trouver la bonne distance, et sature son image de détails bigger than life qui annulent l'intimité : nappes de brouillards, cadres vastes qui cherchent toujours à montrer la montagne en fond d'écran, musique trop orchestrale. Du coup, on ne compatit pas. Je suis dur, il y a quand même quelques personnages auxquels on accorde de la place, une femme félone qui s'est mis en tête de ruiner toute une fratrie, un fou du roi touchant, et un sbire fidèle à son maître jusqu'au bout. Ceux-là arrivent à défendre leur bout de gras au milieu des milliers de chevaux qui galoppent et de figurants qui tombent d'iceux.
Tout ça manque un peu de sentiments, quoi. Alors on se raccroche au pur spectacle, et là, il est vrai qu'on en a pour son argent. C'est immensément spectaculaire, décors, costumes, action, lyrisme, tout est au taquet pour dresser une fresque impressionnante de bruit et de fureur. On s'en fout un peu, mais ça marche. Il faut voir ces armées se friter les unes contre les autres, chacune avec ses bannières multicolores. Kuro n'est pas avare en couleurs primaires, qu'il place avec génie devant ses décors sublimes de montagnes, de plaines rocheuses ou de prés aux herbes folles. Visuellement, rien à dire, c'est une splendeur de chaque instant, avec un moment culminant lors de la première bataille : AK coupe les sons directs, envoie la musique et montre les centaines de morts dans un mouvement opératique parfait. On est franchement paumés dans cette guerre des clans, toujours pas compris qui est l'aveugle qu'on voit à la fin, mais on s'en tape, et on applaudit à deux mains devant ces tableaux virtuoses. C'est juste qu'à une époque, Kuro savait faire ça... et y ajouter en plus une écriture de personnages et des scènes d'intérieur. Ran est un film uniquement de plans larges, et on aurait aimé qu'à 75 ans, son réalisateur nous donne d'autres preuves de sa maîtrise de la grammaire.
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