Tout d'abord, mes révérences plus qu'appuyées pour mon camarade Shang, qui m'a fait découvrir ce chef-d'oeuvre. Le dvd traînait depuis pas mal de temps dans mes étagères, je ne m'étais jamais penché dessus. Aujourd'hui, disponibilité d'esprit : j'en ressors bouleversé, chamboulé de haut en bas, certes pas tout à fait d'humeur joviale, mais convaincu totalement par la puissance incroyable de ce film.

idi7Requiem pour un Massacre (titre idiot : le titre russe veut dire en gros "Va et regarde", c'est beaucoup mieux), c'est un peu Apocalypse Now et Thin red Line condensé en un seul film. Il a le génie de la mise en scène de ces deux références, il a l'intelligence de la construction, il a cet esprit personnel qui le fait sortir résolument des autres films de guerre, il a une violence de regard inouïe. On suit les errances d'un gamin qui veut rejoindre les rangs de la résistance anti-nazie en 1944 en Biélorussie ; de sa motivation du début à sa découverte des horreurs de la guerre, on reste au plus près de lui, de ce qu'il voit, de ce qu'il éprouve. Klimov choisit de tout montrer par son intermédiaire, quittant la vue subjective à de rares occasions pour mieux mettre en valeur justement le hors-champ, le contexte trop affreux pour que le héros le voie effectivement. Et c'est un emagnifique idée que de rester aussi près de son personnage : si une explosion rend soudainement Flyora sourd, le film devient inaudible ; si parmi les prisonniers nazis il reconnaît un chef, le plan resserre sur lui, en accusateur ; s'il rencontre une jeune fille, elle lance des regards-caméra frontaux... Petit à petit, on prend la place du garçon, et le monde infernal qu'il traverse devient notre monde, rendant encore plus éprouvante l'errance qu'il subit.

requiem_massacre_8Car l'univers de Klimov ressemble bien à l'enfer. Un enfer que la mise en scène, dans la première heure, arrive à rendre presque onirique, à la limite du surréalisme : le décor principal est une forêt, filmée comme un monde parrallèle, où notre jeune gars s'enfonce avec naïveté. Quelque chose de l'hébétude et de la naïveté du héros ressort de cette vision de la nature, considérée en même temps comme un paradis perdu (la jeune Eve qu'il croise, leurs jeux de gamin, le début d'un amour) et comme une introspection (les combats sont encore loin, mais apparaissent par brusques flashs, par un avion larguant des bombes, par un oiseau de mauvaise augure). L'audace de cette première partie est totale : le film frôle l'univers fellinien, celui de Juliette des Esprits, les figurants et la dérision en moins. Il y a même une certaine dose d'humour dans l'énergie de ce gosse prêt à en découdre et qui ne rencontre jamais les ennemis, qui se perd, qui tombe sans arrêt.

requiem_pour_un_massacre_1Mais très vite, l'horreur fait son apparition. C'est d'abord un monceau de cadavres aperçu subrepticement par la jeune fille, et caché justement à la vue de Flyora ;  c'est ensuite un bain de boue, traversée du Styx qui va définitivement enterrer la naïveté du gosse, le plonger dans la réalité concrète. Une dernière "blague" (on pique sa vache à un paysan), puis c'est la plongée dans l'enfer total. La deuxième heure, éprouvante, radicale, presque privée de dialogues, dément la sorte de délire visuel de la première : Flyora va être confronté à la rudesse concrète des massacres d'innocents. L'image se fait brutale, la mise en scène directe. Alors même que Flyora s'enfonce de plus en plus dans l'hébétude, dans l'incrédulité (nombreux et sublimes gros plans sur son visage ravagé, choqué), le monde devient concrètement insoutenable. Klimov conserve ses caméras subjectives, mais y ajoute une ampleur de mouvements incroyable. On peut parler de beauté insoutenable : immenses travellings latéraux sur un village qui brûle avec tous ses habitants, débauche de bruit et de fureur pour montrer un comando de SS qui exécute tout une communauté ou une foule entassée dans une grange, long cheminement en plan-séquence dans le brouillard... L'ambition de la réalisation est totale, et toujours au service de la réalité. Requiem pour un Massacre devient de plus en plus "net", concret, jusqu'aux derniers plans documentaires sur des cadavres de déportés ou sur un Hitler gesticulant.

Impossible de mettre des mots sur la tension que génère le film. On est bouleversé et choqué, les tripes se nouent, et en même temps on reste bouche bée devant l'invention formelle, la direction d'acteurs, l'utilisation de la musique et le ton éminemment unique de Klimov. Le dernier plan est ce que j'ai vu de plus beau depuis un sacré bout de temps : la caméra suit une troupe de résistants sur un chemin de forêt, à distance ; puis elle s'écarte subitement pour partir dans les bois ; elle slalome en travelling avant entre les arbres pour retrouver la comapgnie un peu plus loin ; elle la suit encore deux secondes, puis reste fixe, laissant les combattants sortir du champ. On reste seul avec elle, perdu, désespéré, hébété, soufflé. Le génie.