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Le moins qu'on puisse dire, c'est que Pasolini ne fait pas dans la demie-mesure : son Edipo re est brutal, sanguin, souvent hystérique, et appuie systématiquement là où ça grince, où ça choque, où ça fait mal : musique lancinante (une flûte qui vous vrille le cerveau), cris toutes les deux minutes, photo définitivement impure, montage dans l'urgence : PPP est là tout entier, dans ses excès et sa rage, et ça fait un bien fou.

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La grande qualité de cette adaptation du mythe réside justement dans cette brutalité constante. Pasolini place son récit dans un désert aride, qui ressemble beaucoup plus à l'Afrique du Nord qu'aux paysages de Grèce. Corinthe et Thèbes, sous son regard, sont plus des villages troglodytes que des cités mirifiques ; les chants évoquent plus les berbères que le sirtaki. Au milieu de cette chaleur étouffante (ma température intérieure est montée de 10 degrés, je vous jure), il plante ses actions lapidaires avec une rigueur qui fait peur. Le sumum est atteint avec le fameux épisode du sphynx, évacué en 12 secondes montre en main : dès que celui-ci veut fait un tant soit peu le malin avec ses énigmes, Oedipe le bousille avec son économe géant (curieux, d'ailleurs, cette épée qu'il trimballe). La trame se déroule du début à la fin à ce rythme, hyper-rapide en même temps que vaste et puissant. Pasolini sacrifie les sous-intrigues (le personnage de Créon est réduit à un pitre veule) pour se concentrer sur la violence de son sujet : le meurtre de Laïus, tout en souffles coupés et en hurlements de bête, est terrifiant ; l'énucléation d'Oedipe (comme ça qu'on dit, non?) rappelle les coups de boules de Salo ; l'abandon du bébé en plein désert est une horreur que n'aurait pas reniée le Von Trier de Médée ; le visage en porcelaine de la Mangano a déjà un pied dans la tombe (le visage de Mangano a des pieds ? oui)... Les seules respirations bienvenues du film sont amenées par le toujours délicieux Ninetto Davoli, qui déploie la grâce de sa puerilité hors d'âge sur ce sujet d'une violence totale.

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Le prologue (muet) et la conclusion d'Edipo Re sont magnifiques, un glissement tout en finesse du monde contemporain (faubourgs romains, verte campagne) à la sécheresse antique ; cet habile effet de style relie sans en avoir l'air ce mythe intemporel aux affres du monde actuel, tout en soulignant l'amour constant de PPP pour son pays et son peuple. Bref, encore une fois sous sa direction, un grand film impoli et râpeux qui ressemble à son auteur.

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