Aspen de Frederick Wiseman - 1991
Après son tour à Central Park, Wiseman écarte son horizon et part planter sa caméra à Aspen, station de ski pour bourgeois satisfaits et croyants, histoire de se mettre un peu de vastes paysages et de doudounes Coco Chanel sous la dent. Il en ramène ce film qui n'est pas son meilleur, certes, mais qui comporte quand même un fond caustique auquel le maître ne nous avait guère habitués, lui qui aime plutôt tenter l'objectivité d'habitude (tout en suggérant sans dire, on est d'accord). Aspen a cette particularité, visiblement, d'être une ancienne ville minière devenue depuis le paradis des bobos et le parangon de notre bonne vieille société de consommation. Wiseman ne se prive pas de mettre cette transformation en valeur : son film, qui évacue en deux minutes le passé de la ville (un petit tour chez les derniers mineurs, et retour aux pentes enneigées), montre en longues séquences l'arrivée et la main-mise sur le coin du riche Américain blanc, avec ses préoccupations (chirurgie esthétique, peinture, prières fiévreuses et débats littéraires), ses loisirs (le ski, les dîners mondains, les fêtes), sa nature (ces silhouettes pathétiques sur fond de vastes montagnes écrasantes : toute la petitesse humaine en un seul plan).
C'est non sans une ironie mordante mais discrète que Wiseman, en véritable homme de gauche, montre ce microcosme de nantis propres sur eux occuper son temps : la vacuité de tous ces séminaires, conférences, cours, ateliers, menés par des personnages verbeux et satisfaits, suffirait à montrer combien cette société dégoûte le cinéaste, le fait rire autant qu'elle le fout en rogne. Il y a quelques séquences qui valent leur poids de crachats à la gueule : un cours de peinture effarant de prétention, qui se conclue par l'applaudissement à deux mains d'une retentissante croûte ; une conversation entre deux bourges sur les mérites comparés de la beauté d'Hermann Göring ; un débat philosophico-ésotérique allumé sur notre appartenance à un Tout ; un atelier littérature consacré à Flaubert où s'enfilent les perles ; une expo de toiles hyper-réalistes représentant des produits de consommation (le bourge contemplant des produits de bourge) ; ou encore un sermon édifiant d'un prêtre de pacotille sur les meilleurs endroits pour trouver Dieu (peu de chances dans un embouteillage, mais face à la montagne, là, oui). Si vous ajoutez à cela ces petites séquences taquines dans les grands magasins de vêtements de luxe (avec cette affiche "Esprit", qui trône dans un coin) ou au cœur de ces fêtes de fou-fous (où on rit, mais on rit), vous comprendrez que le regard de Wiseman est plus rageur qu'à son ordinaire. Il est à peine compensé par ces plans très beaux sur la montagne dans sa vastitude, qui sont comme des sas d'air pur au milieu de la vanité humaine. Ceci dit, le film se perd souvent aussi, et n'a peut-être pas trouvé cette fois-ci un sujet assez solide pour tenir sur la longueur : c'est comme si Wiseman errait de lieux en lieux sans vraiment arriver à trouver le vrai thème de son film, comme si ce qu'il filme à Aspen aurait tout aussi bien pu se trouver ailleurs. Comme quarante séquences isolées mises ensemble, et qui auraient un peu de mal à faire un long métrage cohérent. Un certain manque d'ambition et de projet pour ce film, qui reste tout à fait agréable et intelligent.
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