LIVRE : Juste après Dresseuse d'ours de Jaddo - 2011
Jaddo est une médecin généraliste à couettes qui s'est mis en tête depuis quelques temps d'écrire un blog sur son quotidien. Ce livre recense une centaine de ces textes. Le moins qu'on puisse dire est que ce qui en ressort n'est pas forcément à la gloire du système hospitalier français. Lourdeurs administratives, absurdités kafkaïennes du protocole, idiotie des habitudes, froideur et indifférence des docteurs face à leurs patients, ignorance crasse de ces derniers : tout apparaît comme la description d'un monde ataviquement crétin, où chacun sauve les meubles en attendant la fin, fin rimant en général avec la mort du malade. Ça pourrait être poilant si tout ça ne prenait place au sein de la douleur, de la mort, du désespoir et de la misère sociale. Jaddo a beau cultiver un sens de l'humour affûté, on a beau rigoler franchement devant son sens de la formule imparable et sa façon de retourner les situations les plus tragiques en gags non-sensiques, le résultat est qu'on quitte ce bouquin le cœur au bord des lèvres, et avec la conviction que tout est pourri dans le système de santé de notre bon pays. C'est la vraie limite du livre : à l'instar de ces profs qui ne savent plus que gémir devant l'idiotie présumée de leurs élèves, au point qu'on se demande pourquoi ils sont profs, Jaddo est entièrement et seulement dans la critique, dans la plainte, dans l'indignation. Il n'y a que quelques textes où on la voit garder un peu de motivation vis-à-vis de son métier, trouver un peu de lumière ça et là (quand un malade guérit, quand la communication passe avec un patient, ou quand le système est remis en cause par un malade) ; pour le reste, ce n'est que du sombre, du négatif, et disons-le, de la plainte. Cocotte, change donc de métier, tu vas te faire du mal. Et deviens dresseuse d'ours, puisque tel était ton premier choix. Ou écrivain, tiens, puisque le sens de l'écriture est indéniablement plus ton truc que le serment d'Hippocrate. Car, oui, on applaudit devant l'écriture de la chose : c'est du blog, certes, c'est-à-dire pas du grand style raffiné, mais il n'empêche que ces petits textes forcent le respect par leur dynamisme, leur drôlerie, cette façon de décrire une situation en quelques mots et à en extraire immédiatement l'absurdité. On apprend d'autre part des tas de trucs sur le métier (vous saviez que les médecins font semblant de vous prendre la tension ? que les femmes étaient numérotées en fonction du nombre de leurs grossesses ? la différence entre emmerdantes, emmerdeuses, et emmerderesses ?), et on frôle aussi parfois une vraie émotion poignante, au détour d'une rencontre avec un petit homme discret qui meurt, d'une vieille qui ne sait pas comment gérer la douleur de son mari, ou d'une jeune fille enceinte sans le savoir, ce qui est toujours ça de pris. Une lecture déprimante, agaçante, mais instructive et poilante. Bien bien.