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Faute de pouvoir assister à des concerts de rock, autant en regarder à la télé, et autant en regarder des bons si possible. On est tombé sur la crème de la crème avec ce Ziggy Stardust and the Spiders from Mars, un documentaire qui nous montre la dernière tournée du grand David Bowie en tant que Ziggy, ce personnage hybride, hermaphrodite et hyper-sexué qui fit sa gloire dans la meilleure période de sa carrière. Enregistré en immersion complète (les caméramen ont dû avoir la marque des baskets du public imprimé à vie sur la tronche) à Londres, le film, simple dans son processus tente de rendre compte de l'énergie sidérante de l'événement, du charisme inégalable du gars et de cette émotion particulière qui naît de chaque fin de tournée, mélange de fatigue et de dernières cartouches balancées. Le résultat est génial : dans des costumes qu'il faut bien qualifier de barrés, Bowie fait le show, sensuel, violent, arrogant, baroque, sensible, ambigu et flegmatique. Robes échancrées, maquillage de hardeux mal dégrossi, fontaines de bijoux aux poignets, costumes lassant une large place à la nudité du garçon et à son corps maigre et troublant, c'est d'abord visuellement qu'on attrape la grandeur du concert. Il faut dire que Pennebaker a l'air lui aussi fasciné par son modèle : il le filme dans ses séances d'habillage et de coiffure, dans sa loge, face à son image renvoyée dans les miroirs ou par les gorettes énamourées qui passent, puis sur scène, où ses danses de sauvages à faire hurler ma mémé à la mort suffisent à mettre le public (surtout féminin) en transe. Bowie, c'est une présence incroyable, une manière de balancer du sexe par un simple déhanché ou un petit geste du micro, par une moue suggestive ou un sourire craquant. On tombe immédiatement amoureux de ce garçon avant même qu'il ait commencé à chanter.

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Et puis il chante. Et alors, là, les amis, c'est respect. Ce concert se situe pile au moment magique de son plus grand album, le type est au faîte de son talent, et il rend justice à ces morceaux magiques avec un génie total. Bien épaulé par ses musiciens chevelus, notamment Mick Ronson, auteur de quelques solos de guitare historiques (on ne fait plus de solos de guitare aujourd'hui, et franchement, vu la qualité de ce genre de prouesse, on les regrette ; même leur côté ringard a quelque chose de grand), il enchaîne les chansons qui sont autant de morceaux de génie. Il serait vain de commenter la liste de tueries qui sont chantées ici, on est à chaque fois bluffé par la justesse de ton, par les montées en crescendo de quelques morceaux, par la sobriété d'autres (une reprise de Brel impeccable), par la beauté des arrangements. Une reprise des Stones, une de Lou Reed, tout le reste faisant partie des titres historiques de Bowie : on est comblé. Le concert se termine sur le splendide "Rock'n roll Suicide" (et après une phrase d'adieu à la scène qui laisse le public exsangue), et on se surprend à hurler tout seul dans son appartement "You're not alooooone !". Tout ça est filmé dans l'énergie par Pennebaker et ses collègues, dans un montage à la fois fluide et chaotique, qui ne refuse pas le désordre, le changement d'échelle, les recadrages. Le type qui filme au milieu des spectateurs a tout mon respect : il capte des visages de filles en extase, des moments de transe incroyables, des gens extatiques, dans un mélange de corps impressionnant, au cœur même du chaos. Ce film est un brillant témoignage d'une époque, de l'avènement d'un des plus grands, d'un tournant de sa carrière, et de l'effet que pouvait faire un morceau de rock'n roll dans ces années-là. Grand.

100S