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Youssef Chahine a cet immense mérite de savoir faire des films qui ont les deux pieds dans sa culture égyptienne, avec tout ce que ça comporte de kitscheries, et en même temps d'éviter complètement le folklore, le typique, le pittoresque, l'ethnologie. C'est le cas avec ce très joli Alexandrie pourquoi ?, qui conte à sa manière toute personnelle les souvenirs d'adolescence de son auteur. Dans un style qui peut faire penser autant à Amarcord qu'à America America, Chahine nous conte en effet les aspirations artistiques d'un jeune homme dans l'Egypte de la guerre : il est persuadé qu'il a du talent, déclame Shakespeare à la moindre occasion, fabriques des petits spectacles de patronnage, et il n'a qu'un seul rêve, partir pour les States et devenir acteur. Mais ce rêve paraît bien inatteignable pour un jeune garçon pauvre pris non seulement dans le piège d'une famille conformiste mais aussi dans les horreurs de la guerre : Rommel grignote du terrain en Afrique, et s'approche d'Alexandrie à grands pas. Le récit entremêle donc les aventures pendables du jeune Ibrahim et d'autres petites histoires, une sur un petit groupe de terroristes du dimanche qui complotent entre autres de tuer Churchill (l'emprise britannique sur le pays s'avérant pour certains plus pesante que l'arrivée des nazis), une sur un jeune nanti qui fait enlever un soldat australien (qui s'avère anglais) pour le tuer à sa guise et se prend d'amitié pour lui, une autre encore sur un vieux démocrate qui quitte son pays à son grand désarroi.

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Le film est parfois justement un peu bordélique, et Chahine ne semble pas être le grand maître du montage dans ces histoires qui s'entrecroisent dans un joyeux désordre et dans un faux rythme parfois pénible. Toutes les intrigues ne se valent pas : si on aime cette secrète histoire de soldat enlevé qui devient un vrai camarade (un amour ?), si on aime ce fil rouge de jeune homme qui veut faire l'acteur, on peut trouver que Chahine est beaucoup moins adroit pour rendre concrète l'imminence de la guerre à Alexandrie : les scènes de combat, quand elles ne sont pas illustrées par des images d'archive, sont assez laborieuses, faute de moyens conséquents. Un peu perdu dans ces sombres histoires de petits profiteurs et de grandes gueules va-t-en-guerre, on a du mal à aimer également tous les personnages, malgré l'immense humanisme qui se dégage de ces portraits. Il y avait par exemple un fort potentiel dans cette petite frappe violente et sauvage, terreur du quartier qui disparaît malheureusement très vite ; ou dans cette jeune amoureuse enceinte, personnage qui apporte toute la dose de mélodrame sans laquelle Chahine n'est pas Chahine. Dans le creuset d'humanité créé, il y a à boire et à manger, et le montage souvent trop rapide d'un personnage à un autre, d'une ambiance à une autre, fonctionne parfois mal et grince aux entournures.

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Mais ces petits défauts ne sont rien comparés à la grande sensibilité du film. Dans une atmosphère bruyante et colorée, Chahine nous parle avec tendresse du jeune homme qu'il a été, qui a accumulé les bides et  les déconvenues, mais qui s'en tirait toujours grâce à sa force de conviction. Les dernières scènes, nostalgiques à mort, nous montrent une famille a priori bordélique et bien conformiste remuer ciel et terre pour offrir à Ibrahim les conditions de son rêve, et on retrouve dans ce ton enchanteur les motifs de Fellini. Au-delà du portrait de ce gamin, de ces mille anecdotes forcément attachées à ce type d'exercice (la séance de cinéma, la représentation théâtrale désastreuse, la drague des filles, la rébellion), on a aussi un bouleversant portrait d'une famille : famille éminemment moderne, puisque se moquant des religions, passant par-dessus les on-dit et les convenances, famille certes inculte mais généreuse et ouverte. Alexandrie apparaît comme une ville rêvée, qui accepte toutes les obédiences et toutes les croyances, qui préfère la danse, le rire et la vie aux tergiversations guerrières ou politiques. Foncièrement démocrate et bienveillant sans être naïf (le sionisme est beaucoup questionné), Chahine se montre là-dedans très intelligent pour brasser ses dizaines de personnages si différents, accordant finalement à chacun sa part d'humanité. Un très beau film sensible et enlevé.

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