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Une découverte du langage sifflé dans le milieu peu filmé des cueilleuses de Turquie, avouez que c'est tentant. C'est ce que nous proposent Zencirci et Giovanetti dans ce film tout à fait digne, qui amènera au client de Pier Import et à l'abonné de Télérama sa dose de dépaysement exotique et de trame édifiante. Voici donc la belle, belle Sibel, brave jeune fille muette qui compense les mots par une série de sifflements aux modulations subtiles. Moi, j'ai l'impression quelle ne siffle qu'un seul mot ("papa"), mais ça doit être plus compliqué que ça. En tout cas, son handicap fait qu'elle est rejetée par les autres femmes du village. Elle occupe donc ses journées par la recherche obsessionnelle d'un loup qui vivrait dans la montagne, et dont la capture lui offrirait enfin le respect de la communauté. Mais en fait de loup, elle va tomber sur un déserteur blessé, qu'elle va prendre secrètement sous son aile, à qui elle va apprendre son fameux langage (formation accélérée de 15 jours, mais après ça le gars peut vous siffler un poème de Verlaine sans souci), et dont elle va peu à peu tomber raide dingue. Mais c'est sans compter sur ces putains de réflexes ataviques des braves gens du village : la réputation de Sibel sombre, la violence gronde, les a-priori planent, et le drame menace. Face à cette bêtise toute de superstitions, Sibel s'arc-boute sur sa colère et traverse le film comme une bombe, mâchoire serrée et petits poings prêts à en découdre, suivie au plus près par une caméra bien entendu à l'épaule puisqu'il apparaît depuis les Dardenne que c'est la seule façon de filmer un personnage en colère qui traverse le film comme une bombe, mâchoire serrée et petits poings prêts à en découdre.

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Rien à dire, on compatit pour la brave jeune fille, et on prend un air intéressé en l'écoutant siffler pathétiquement et se dresser contre cette chienne d'existence. La comédienne est pas mal, et parvient à être subtile y compris dans les sons qu'elle sort, grâce à des expressions de visage variées. Ses rapports avec son père sont assez bien observés, l'homme étant pour cette fois assez nuancé, bon père malheureux drapé dans sa dignité, mais aussi personnage assez veule qui a du mal à affronter concrètement la société (et il est pourtant maire du village). Plus attendus sont les rapport avec la soeur et les femmes du village, et on retombe très vite dans ce que le cinéma mondialiste destiné à l'export fait le mieux : l'édification, sur le mode "ooooh la pauvre, moi je suis né dans le bon pays, mais là-bas qu'est-ce que c'est difficile, tudieu". Manichéenne, binaire, surfaite, la trame déploie ses épisodes attendus, qui pourraient être intéressants s'ils n'avaient pas déjà été vus 17 fois rien que le mois dernier dans des films sortis du même moule, qu'ils viennent d'Arabie Saoudite, de Corée ou comme ici de Turquie. C'est terrible de voir des femmes vivre encore ainsi de nos jours, ça oui ; mais c'est terrible aussi que les cinéastes butent toujours sur les mêmes schémas narratifs pour en parler. Dans la veine, les réalisateurs de Sibel ne sont pas les plus maladroits : leur film est joliment éclairé, parfois relativement bien mis en scène, d'une grande empathie pour le personnage, irréprochable politiquement. C'est simplement qu'on l'a déjà vu, et que, ne serait le détail amusant du langage sifflé, on commencerait à fatiguer de voir toujours le même film réalisé pareil pour raconter la même chose. On sait toujours à l'avance le contenu de chaque séquence, on sait exactement ce qui va arriver à Sibel, dans quel ordre et selon quel plan, et le seul plaisir de la chose est de constater que les événements arrivent bien quand on les a prévus. Bon, allez, à voir éventuellement, ne serait-ce que pour apprendre à siffler, ce qui déclenche à la sortie moult rigolades et force jeux moqueurs.

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