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Alex Lutz est un gars bourré de talent, aucun doute là-dessus. Il réalise ici un film entièrement au service de sa personne, inattendu et personnel, mais aussi un tantinet mégalo. Je m'explique : voici donc Gauthier, vidéaste, qui découvre que son père serait un certain Guy Jamet, idole des mamies ayant fait sa carrière musicale dans l'ombre de Claude François, auteur d'un ou deux tubes et condamné désormais aux petites salles de province. Il décide donc de partir pour un faux documentaire sur le gars, bien décidé à observer Jamet dans son quotidien, armé d'une rancune tenace. Mais au fur et à mesure du film, son regard change et il se retrouve face aux difficutés d'un père, et aux affres d'un artiste n'ayant jamais connu la gloire mais l'ayant toujours côtoyée. Bon pourquoi pas ? il y a dans ce found-footage sentimental assez d'émotions pour remplir les 100 minutes, et on suit la chose plutôt agréablement. Dès les premiers plans, on est absolument sidéré par la construction de personnage de Lutz. Je ne suis pas très client de ces performances d'acteurs sur-grimés, mais là, je ne peux que déclarer un respect total : dans le rôle de ce Jamet vieillissant, il est parfait, et jamais on ne le prend en défaut. Soucieux du détail physique, du petit tic, jusqu'à l'obsession, Lutz s'affirme comme un acteur extraordinaire, se transformant avec une crédibilité bluffante. Grâce en soit rendu aux maquilleurs, certes, mais surtout à la prodigieuse invention de l'acteur, à sa façon stanislavskienne d'intérioriser le personnage. Le Jamet vieux occupe 80% du film ; dans les flash-back, on voit le visage actuel de Lutz, et ces images sont presque moins crédibles que les autres ! Bien que la reconstitution des années 60-70 soit réalisée avec soin, on est souvent dans ces scènes-là dans une parodie amusante ; alors que quand Jamet est vieux, on est dans le réalisme total. Jamais Lutz ne se moque de son personnage, et il y avait pourtant de la place pour ça. On croit, oui, à ces brusques accès puérils de colère, à ces mains baladeuses qui se posent sur la programmatrice de province, à cette profonde solitude qui l'entoure, et même à son épouse stupide. Le mieux, ce sont les chansons elles-mêmes, parfaitement pertinentes dans le contexte : on a vraiment l'impression que ce personnage existe, sans aucune caricature. Et l'injonction dans le film de personnages réels (Drucker, Clerc, Danny) n'est pas la seule cause de cette véracité : le film est très soigné au niveau de la reconstitution.

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Mais voilà. On se dit au bout d'un moment que le film a un problème. Certes, Lutz est grand. Mais la question se pose : pourquoi n'a-t-il pas choisi un acteur de l'âge de Jamet pour interpréter le personnage ? Pourquoi s'est-il embêté à passer des heures au maquillage alors qu'il aurait été plus simple de diriger un acteur ? Du coup, on se dit que le film ne repose que sur la performance de l'acteur, certes impressionnante, mais porteuse aussi de doute : et si Lutz était d'une mégalomanie démesurée, et que son film n'existait que pour lui donner l'occasion de faire montre de son talent ? D'autant que Guy ne raconte pas grand-chose, ni sur la paternité, ni sur le statut de Jamet, ni sur les années 70. Il n'est que tout entier concentré sur l'acteur (les autres comédiens sont figurants), et scrute avec passion son travail de construction ; mais comme c'est Lutz aussi derrière la caméra, on doute un peu du projet. Notons aussi dans les défauts du film, sa longueur déraisonnable, son côté répétitif, preuve une fois de plus que Lutz ne sait pas couper, pantois devant son propre jeu. Mais ne soyons pas chien : on a trouvé dans cet acteur un immense transformiste. Qui est conscient qu'il est énorme, c'est un peu le souci.

guy09