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Revoyure plus de 20 ans après de cet objet barré, hybride, inédit de Quentin, qui obtint la Palme d'Or à la grande ire d'Henri Chapier, et qui marqua certainement, qu'on le veuille ou non, un tournant dans l'Histoire du cinéma de divertissement, faisant passer le gore, l'idiot, le pop-corn dans la catégorie de l'art et essai. Tarantino, c'est au moins son mérite, est un collégien cinéphile, et c'est ça qui énerve. Pas de frontière pour lui entre Mario Bava et Jean-Luc Godard, il prend chez l'un et l'autre ce qui lui plaît, la plupart du temps des motifs fétichistes plus que des théories, et mêle dans son cinéma toutes ses inspirations. Pulp Fiction est sûrement le film 2.0, et en ce sens ce fut une Palme amplement méritée, qui avait su anticiper une profonde révolution du cinéma, ériger la vieille VHS pourrie en objet de culte tout en proposant une mise en scène clinquante et inouïe.

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Ceci dit, quid de ce film aujourd'hui ? Autant le dire : j'ai été un peu déçu par la re-vision, peut-être parce que ces scènes, désormais toutes hyper-connues, désormais toutes copiées et recopiées, ont perdu de leur pouvoir de scandale. A l'époque l'oeil était peu habitué à cette violence fun, à ce que le genre de l'horreur interfère avec la comédie, le film d'action, le film de cinéphile ; mais aujourd'hui, le Tarantino-style est devenu le lot commun, le cinéma américain dans son entier s'est aligné à son modèle, et le film a perdu de sa force. On n'est plus étonné par ces exécutions sommaires et gratuites, par ces infinis dialogues qui précèdent des explosions de violence, par ces acteurs tout en second degré qui flirtent avec leur image (Willis en gros dur tendre, Travolta en redux de La Fièvre du samedi soir, Keitel en mafieux élégant...), par ce montage éclaté. Pulp Fiction, c'est dit d'entrée de jeu, est constitué "d'histoires", que Tarantino réunit aléatoirement et plus ou moins habilement ensemble : un faisceau de personnages, de situations parfois très courtes, des nouvelles en quelque sorte qui n'ont pas vraiment de lien ensemble, et que le scénario tente de coller. Souvent ça se voit, comme quand le film décroche subitement et raconte une histoire d'enlèvement et de torture dans une cave (une aberration que n'importe qui couperait au montage, mais que Quentin garde), petit bout de film d'horreur déconnecté de tout le reste, qui ne fait pas sens avec l'ensemble, qui semble faire partie d'un autre film. Parfois, ça colle parfaitement : le fil conducteur Travolta-Jackson en tueurs à gage file tout le long du film, et constitue l'armature principale de la chose : il permet l'apparition de nombreux personnages, de nombreuses situations, et là on sent qu'au scénario il y a autre chose que des ados un peu geeks. Les meilleures séquences viennent de là : la danse dans le restaurant, l'overdose de Thurman, les longues conversations sur les hamburgers ou sur Dieu. La partie Bruce Willis semble elle ajoutée au hasard, et peine à convaincre tout du long : un couple qui ne fonctionne pas avec Maria de Medeiros, des passages obligés curieusement occultés (le match de boxe), cette partie-là est curieusement ennuyeuse.

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Pour cacher le côté foutraque de son scénario, Tarantino invente un montage vraiment habile, même si on sent le petit malin : raconter tout ça dans le désordre, comme des chapitres d'un livre qui pourrait se prendre par tous les bouts. On commence une intrigue, puis on la laisse pendant une demi-heure pour mieux y revenir ensuite, éclairé par les épisodes qui ont été placés entre. Ça lui permet de rajouter des séquences marrantes qui sinon auraient eu du mal à trouver leur place (Christopher Walken, impeccable en vétéran de guerre mélodramatique), et de brouiller les pistes. Du coup, son film, privé de fond, assez idiot quand on y pense (mais c'est assumé par le "pulp" du titre), devient hyper-malin. Une force purement formelle qui fait oublier les inconsistances du récit, et qui fonctionne en plein : c'est cubiste, moderne, fun. Il ensevelit encore un peu plus notre intelligence sous une BO géniale, vintage et contemporaine pour la même raison, et par une direction d'acteurs ironique qui finit de nous faire lâcher prise  : on s'abandonne sans problème à ces histoires de mafia, de combats de boxe truqués, de braquages de cafétéria, le cerveau neutralisé, et ce pendant plus de 2h30. Tarantino s'en sort avec sa gueule de petit malin génial, et nous on est conquis par ce film qui, sans cette puissance formelle, n'aurait été que con comme un panier. A voir une seule fois, peut-être, mais à voir de toute façon.

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Quand Cannes,