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Un western-comédie musicale avec Eastwood et Marvin qui poussent la chansonnette et Jean Seberg pleine de poussière ? Au choix, on se précipitera dessus ou on s'enfuira dans l'autre sens. J'y suis allé, et je dis ceci : à partir du moment où vous savez à peu près que vous allez pas vous taper un chef-d'oeuvre méconnu, où vous acceptez la fleur bleue et le film sans aucune conséquences, ma foi, Paint your Wagon est presque regardable. La mise en scène n'est pourtant pas responsable du petit plaisir qu'on prend à la chose : effroyablement conventionnelle, elle manque de peps, et échoue complètement dans toutes les parties musicales. Il faut dire qu'à ce niveau-là, Logan n'est pas aidé : les chansons sont minables, et (ça aurait pu être une bonne idée pourtant), il décide de les faire chanter par les acteurs eux-mêmes. Si notre Clint s'en tire pas si mal dans son solo qui ferait passer les âneries de Nana Mouskouri pour du proto-punk, Lee Marvin n'est pas tout à fait un chanteur né. Il fait ce qu'il peut, mais on se tape sur les cuisses devant l'absence complète de notes dans ce qu'il tente de faire : ses chansons sont un long grognement. Même dans les scènes musicales qui nécessiteraient de l'énergie, les chansons de groupe, les grandes envolées, Logan est un très piètre réalisateur : tout tombe à plat, tout sent la technique laborieuse, aucune fantaisie là-dedans. En 1969, le genre n'était guère florissant, et Paint your Wagon ressemble à un enterrement en bonne et dûe forme.

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On se raccroche à l'histoire qui, elle, est bien de son époque et donne quelques gentilles insolences. Ça parle de l'édification d'une ville ("No-Name City, population : male") pendant la Ruée vers l'Or, et par la bande de l'édification de l'Amérique elle-même. Cette cité entièrement peuplée d'hommes, donc, vit dans la déchance la plus complète : ça se soule, ça se bagarre, ça triche aux cartes, ça regarde "Motus" en pyjama en se grattant les co s'engeule et ça se lave jamais. Au sein de cette gabegie, deux gars se sont liés d'amitié, parce que c'était lui, parce que c'était moi : un soulard grande école, braillard et bourrin (Lee Marvin, en surchauffe mais vraiment marrant) et un cow-boy romantique et secret (Clint Eastwood, effacé et du coup un peu absent du film). Ces deux-là se complètent comme dans un bon vieux buddy-movie, et une grande partie du plaisir du film vient de ce duo déséquilibré complice comme cochon : une vraie rencontre de cinéma entre deux interprétations radicalement différentes, deux écoles, presque, parfait. Débarque dans cette communauté surexcitée une donzelle (Jean Seberg, fade au-dessus et en-dessous des seins), et c'est Marvin qui la gagne aux enchères (oui...). Mais elle s'amourache bientôt également de Eastwood. Seule solution : le ménage à trois, et c'est là que je voulais en venir : le film fait entrer dans son scénario les tendances baba-cool de l'époque. Nos trois compères vont vivre une belle histoire (asexuée, cela dit, le film est super prude) tout en continuant d'ériger la ville, qui se développe sur tous les excès possibles ("No-Name City, population : drunk"). Véritable Sodome d'ailleurs peu à peu vampirisée par un intégriste catho qui la voue aux gémonies, No-Name City pourrait bien être le lieu symbolique de l'Amérique moderne, où la prospérité s'est bâtie sur la cupidité, la soulerie et le sexe à outrance. Elle ne se met réellement à vivre que quand Marvin part détourner une diligence pleine de putes destinées à une autre ville : mettez le sexe dans un lieu et il se développe. Entre le trio échangiste et la ville des putes, on navigue à vue, et si tout ça se termine selon les codes de la bonne morale et selon la Bible (Sodome est détruite), on aura quand même traversé un film assez moderne sous ses oripeaux vieillots.

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Une fois qu'on a relevé ça, on suit l'ensemble d'un oeil bienveillant, sensible aux clowneries de Marvin et au charme du scénario. Logan est à peu près nul au montage et au cadre, à moins que son film n'ait souffert de déboires à la production : on sent effectivement que pas mal de scènes manquent, et qu'on se sert de scènes coupées pour combler vaille que vaille quelques béances scénaristiques ; typique des films re-montés à l'arrache. Le résultat final est d'ailleurs beaucoup trop long, on comprend que la production ait tiqué. On se dit que voilà un écrin un peu trop clinquant pour un cinéaste aussi piètre ; on se dit aussi que Clint a parfois l'air de s'ennuyer ; on se dit aussi qu'on aurait préféré une actrice un peu plus costaude (Hepburn ?) pour interpréter cette femme moderne ; et on se dit que ce n'est quand même pas un hasard si ce film est oublié. Malgré tout, une curiosité de l'histoire du cinéma, qui vaut donc un petit détour.

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