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Les brothers se la jouent en mode mineur ce coup-là, et ma foi ça leur va presque mieux que quand ils envoient la sauce. Inside Llewyn Davis est un petit film qui s'oubliera très vite, mais c'est peut-être ce qui en fait son charme principal : c'est modeste et retenu, et on se dit qu'il doit falloir un savoir-faire bien en place pour réussir une chose aussi ténue et fragile. On le voit d'ailleurs dès la première séquence : les Coen sont plus que doués pour le montage, pour rendre en quelques traits "haïkuesques" toute la saveur d'une atmosphère. Un gars qui chante une vieille rengaine folk face à un petit public, quelques regards, une clope qu'on tapote, et le tour est joué : nous voilà, par petites touches discrètes, au coeur de l'ambiance des boîtes du Village dans les années 60...

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Cette acuité de regard ne se démentira presque jamais au cours du bazar, et le charme opère grâce à la précision de la reconstitution. Même si, concrètement, on apprécie les effets de patine du film (les décors, les lumière, tout "fait" 60's), c'est plutôt dans la captation de l'air du temps que les Coen frappent fort. On y croit, à ce chanteur loser qui n'arrive pas à percer, à ses petites galères professionnelles et sentimentales, à l'accumulation des soucis qui lui pèsent sur les épaules, à cette dépression latente qui le guette. On  y croit, parce que la réalisation capte à merveille cette ambiance si particulière de petits clubs poussiéreux, d'arrière-cours cradouilles ou d'hivers glaciaux. On se croirait souvent dans un roman de John Fante ou dans une chanson de Leonard Cohen, dans cette façon de recréer toute la sève d'une époque à travers ses plus pitoyables contemporains, dans cette glorification des "perdants magnifiques". Le personnage principal est très attachant (et l'acteur est parfait, ne se laissant jamais aller aux facilités comiques, toujours sincère et touchant), et le sens des situations des Coen fait le reste : dialogues impeccables (ce sens de l'absurde et du presque rien cultivé depuis Fargo), personnages secondaires épais, et toujours ce talent pour ajouter une plus-value délicieuse aux situations les plus banales (ici, un chat qui fait le fil conducteur, mais aussi quelques scènes très joliment écrites qui dopent l'histoire très quotidienne qui nous est racontée).

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C'est quand ils se piquent de jouer aux frères Coen que les frères Coen se ratent : la longue séquence de voyage à Chicago est vraiment en trop, les brothers tombant dans le piège de leur propre style. Trop d'absurde, des caractères trop appuyés, une étrangeté factice et calculée pour marcher, c'est pas très bon. Et c'est dans la sobriété qu'ils excellent : très belle séquence d'audition avec F. Murray Abraham, très belle façon de boucler la boucle dans le dernier quart d'heure (on dirait du Bukowski, cette dernière séquence, tout simplement), subtil montage dans l'enregistrement d'une chanson en trio (les gars filment la musique avec beaucoup de talent, notamment la parole qui passe d'un protagoniste à l'autre dans cette chanson assez endiablée). Au final, on ressort pas focément ébloui, mais vraiment charmé de ce film plus sophistiqué qu'il n'y paraît. Non, vraiment, pas mal du tout. (Gols 08/12/13)


 

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Oui, ami Gols, je te suis sur ce coup-là. Même si le film renferme deux scènes absolument atroces (abandonner un chat ou rouler dessus, même combat : c'est un peu comme avec les séquences avec des seringues, je me sens obligé de détourner le regard en attendant que ça se passe... Alors que, bizarrement, un type qui se fait rouler dessus par un train, cela ne m'impressionne guère), les Coen ont suffisamment de tact pour que l'on parvienne à déglutir notre salive et nos larmes dans la foulée (on peut déglutir des larmes avec de l'entraînement, tout à fait). Chanteur de folk, c'est déjà là lose en soi, mais chanteur de folk sans femme, sans taff, sans maison, c'est carrément la quadruple lose. On s'attend à ce que notre gars finisse par se prendre avec l'une des cordes de sa guitare mais les anti-héros des Coen sont tellement aquoibonistes (même si l'on serre des dents avec le type quand il trempe sa godasse dans la neige : toute la misère du monde dans une chaussette) que l'on sent qu'il parviendra à passer à travers toutes les pires merdes sans vraiment complétement morfler... Tout comme ce chat, tout comme ces chats qui subissent généralement leur destin - de main en main, de maître en maître - mais qui savent aussi parfois reprendre du poil de la bête pour rentrer sain et sauf au bercail. Llewyn dévisse mais folk ça repart coûte que coûte (ouais, c'est bien douteux tout ça...). Tout à fait d'accord avec mon chroniqueur préféré (je n'en connais pas d'autre et c'est bien comme ça) sur cette bien trop longue balade jusqu'à Chicago en compagnie de deux personnages par trop caricaturaux ; c'est dommage car le début était une vraie merveille d'équilibre entre calme plat mélodieux et petits emmerdes au quotidien. On a l'impression que les Coen ont un peu du mal à relancer la machine ; heureusement que le regard mi-triste mi-triste de leur héros fait le liant et nous porte doucettement jusqu'à cette fin aussi sweet and sour qu'une chanson dylanesque (et ben justement... il passe d'ailleurs plutôt bien Nelson Monfort dans l'univers des Coen). Un ptit bidule totalement assumé qui a définitivement, dans cette faculté d'être constamment sur le fil du rasoir (l'image est qui plus est d'une grande beauté : genre "film en couleurs où les seules couleurs sont le noir et blanc", voyez ?), quelque chose de précieux. Je co-aime, quoi... (Shang 20/03/14)

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