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Notre camarade Lucas Belvaux se fouge avec entrain, et ça fait mal quand on a, comme nous, apprécié ses derniers films secs et forts. Ici, il s'érige en moralisateur sévère, en choisissant d'adopter un style Dossiers de l'Ecran pour dénoncer la lâcheté ordinaire de nos contemporains. C'est mal d'être lâche, donc : c'est ce que nous démontre et nous enfonce dans le crâne cette histoire polardière et sociale. 38 personnes assistent à un meurtre en face de leur fenêtre, et pas un seul ne réagit, n’intervient ou n'appelle la police ; pire, quand l'enquête est lancée, tous nient avoir vu quoi que ce soit. Tous ? Non. Yvan Attal, lui, avoue la chose, et déclenche le procès de la couardise contemporaine. Bon. Le film serait signé Yves Boisset et daterait de 1974, on ne dirait rien ; le souci est qu'il n'est ni l'un ni l'autre, et que du coup, il laisse assez pantois. Belvaux se prend pour un maître d'école et nous assène ses vérités avec un manque de nuance qui épate : les dialogues surtout, démonstratifs, lourdissimes, sont entièrement dirigés par la thèse, et du coup manquent constamment de crédibilité : beaucoup trop littéraires, on a l'impression qu'ils sont écrits par un Jean-Paul Sartre sur le retour ou qu'ils sont retranscrits tels quels de la page "Débats" de Libération.

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Difficile pour les acteurs de les rendre un tant soit peu naturels, et le naufrage est là-dedans aussi : les acteurs sont très très mauvais. Ce n'est pas vraiment leur faute, mais celle des dialogues donc, et aussi d'erreurs monumentales de casting. Tous les comédiens semblent mal distribués : Quinton, petit canari qu'on verrait bien dans un film pour enfants, est en charge de la partie lourdement "culpabilisante" de la chose (car tout le monde est coupable, selon Belvaux, tous doivent payer, sauf les absents) ; Attal, encore plus inexpressif depuis que son œil droit a démissionné (ses gros plans donnent un peu le tournis), fait un mix entre le Delon du Samouraï et la plante grimpante, ce qui n'est pas forcément la bonne option pour interpréter ce rôle fort ; et surtout Nicole Garcia est en complet contre-emploi : elle est censée jouer une journaliste du canard local, mais d'une part ses 96 ans empêchent de croire qu'elle n'est pas depuis longtemps à la retraite, et d'autre part ses méthodes d'investigation feraient passer les rédacteurs de Pif Gadget pour Albert Londres. On ne croit pas une seconde à son interprétation à la Robert Redford alors qu'elle est censée être une petite rédactrice de potin. Les seconds rôles, quant à eux, sont tous écrits pour représenter un type de réaction face au drame, et du coup ne sont que des ombres stéréotypées, jamais humains, jamais intéressants. Devant le désastre, Belvaux démissionne côté acteurs, enfonce désespérément le clou côté dialogues, et se prend les deux pieds dans la bouillie phylosophico-psychologique. Non seulement l'histoire de base n'est pas crédible (je suis peut-être naïf, mais je ne crois pas que sur 38 personnes pas une ne réagirait ; pas plus que je ne crois aux valses hésitations du personnage d'Attal, qui nie, puis avoue, puis entame un combat moral ; pas plus que je ne crois aux réactions de sa gonzesse, qui le quitte puis l'aime puis le quitte ; pas plus que je crois à la colère violente des voisins une fois qu'on les a mis devant leur faute...), mais ce qu'on doit penser nous est tellement imposé qu'on finit par se sentir comme des gosses légèrement honteux. Ça va, j'ai rien fait, moi, hein.

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Reste bien sûr le regard très simple et fort de Belvaux sur la ville (Le Havre, encore une fois, on va finir par faire un cycle), sur le ballet des gros chalutiers et paquebots dans le port, sur ces quartiers déserts et pauvres, sur les rituels d'un métier (Attal est pilote du port). La mise en scène pourrait marquer des points, c'est sûr, grâce à la grande sobriété des cadres et l'attention constante du cinéaste à rendre la sève de son milieu social. Les premiers plans, par exemple, forcent le respect par leur implacabilité, par la précision de leur montage. Mais la beauté de ces plans d'ensemble est démentie par la maladresse hallucinante de Belvaux pour filmer les dialogues : acteurs disposés dans l'écran comme des pions (qui croira qu'un couple puisse se parler en étant assis dos à dos sur deux canapés différents, en un parallélisme exact ?), et surtout faux raccords à rallonge qui deviennent presque des gags récurrents (Attal change 17 fois de coiffure en un seul dialogue, Garcia parle par grand vent et écoute par temps calme). De toute façon, la forme est ensevelie sous des tonnes de gloubi-boulga littéraire qui en annulent tous les effets. (Gols 10/04/12)


 

Gols trouvait le film raté, je le trouve très raté. Ah oui, on est dans le bon vieux film français à thème plus lourd qu'un paquebot ou qu'une baleine enceinte. Tout ce que dit l'ami Gols est désespérement juste, et j'ai eu un mal de chien à aller jusqu'au bout de ce film (et d'une) sans finir par éclater de rire toutes les cinq minutes (et de deux). Quand tu as droit à des dialogues du genre : "Quand tu pilotes des bateaux de trois cents mètres tous les jours, tu n'as pas besoin de raconter des histoires pour prouver que tu existes", là je me fends quand même la poire. Alors et si le gars avait été sabotier, par exemple, ça donne quoi ? Attal, un oeil en berne (j'espère que c'est du maquillage, sinon j'aurai du mal à le regarder en face dans le futur), l'autre craintivement ouvert joue au "sans couilles" qui en a finalement une petite : moi, j'ai po sauvé la vie de la gonzesse mais je vais parler, bou Diou, et me mettre tout le quartier à dos. Il se lance dans deux trois monologues also called "performance d'acteur" avec émotion qui monte en gros plan, voix qui s'éraille en direct, dépression en live comme pour de vrai ; le pauvre donne surtout l'impression d'être toujours dans Rapt et on aimerait bien qu'il sorte enfin de sa cave pour être naturel... Attal a sacrément morflé dans ce kidnapping, Garcia a morflé tout court et relance le débat sur l'âge de la retraite : bon Nicole, tu fais le dernier Indiana Jones avec Harrison Ford et puis après tu reviens habiter aux Tilleuls, hein... Mais point la peine d'enfoncer les acteurs, il est vrai que les pauvres sont mis en scène comme des mouffles ; comme me disait ma femme au bout de dix minutes : c'est bidon - elle avait tristement raison. J'ajouterai au bout de 80 minutes : c'est creux... Un gros naufrage dans le port du Havre, ville prête à se prostituer, apparemment, pour accueillir un tournage sur deux. (Shang 25/09/12)

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