0013fffb_medium

Le film le plus libéré qui soit pour se souvenir des glorieuses années 70, période où les attaques altermondialistes en passaient par un style gentiment anarchiste qui trouve ici son plus bel exemple. Manifestement réalisé sans aucun plan préalable, à moitié improvisé et filmé comme ça vient, monté (faussement) au petit bonheur, prenant en compte les aléas du climat ou l'emploi du temps fluctuant des acteurs pour modifier son plan de travail (si travail il y a), ce petit machin mystérieux, amateur et léger en dit finalement beaucoup plus long sur la fin des utopies que n'importe quel monument signifiant réalisé depuis. Rozier embarque sa bande d'acteurs dans une escapade bordélique en Martinique, et on le suit nous aussi les yeux fermés. Premier plaisir : les acteurs, donc, puisqu'on croise les tout jeunots Jacques Villeret, Maurice Rich, Patrick Chesnais, Caroline Cartier ou Jean-François Balmer, et surtout l'immense Pierre Richard, en décalage par rapport à l'image qu'on a habituellement de lui : plutôt que de lui faire prendre une énième fois sa chaussure noire dans le tapis, Rozier le filme surtout comme un visage (les yeux océan, la barbe anarchique, les sourires amoureux dévoilent un Pierrot qu'on ne connaissait pas), comme une "langue" (très belle première partie où sa timidité le fait jongler avec l'expression) et comme un corps gracile et fragile inclus dans un vaste territoire (le plan large lors de son discours au pied de la cascade). Toute l'équipe est dévouée corps et âme à ce film visiblement exigeant pour eux en terme de réactivité...

naufrages-de-l-ile-de-la-tortue-1976-03-g

Le scénario est lui aussi très joli : 30 ans avant Houellebecq, Jean-Arthur Bonaventure, petit employé d'une agence de voyage, a une idée géniale : vendre un voyage où rien n'est prévu, sur une île déserte, comme Robinson Crusoé, à des touristes en mal de liberté et d'émotions fortes. On suit les aventures du garçon pour convaincre ses supérieurs, puis ses repérages et enfin le fiasco de la première fournée de touristes qui débarquent pour jouer les naufragés volontaires. On le voit, le film s'intéresse au tourisme de divertissement poussé à l'extrême, et se fout de la gueule, gentiment, de ces bobos qui se laisse prendre au slogan "3000 francs, rien compris" brandi par l'agence. On sent venir aussi la fin de l'utopie hippie, puisque son but (la liberté, l'oubli des règles) est ici asservi aux lois du commerce et du divertissement de masse. C'est d'actualité. Mais contrairement à Houellebecq, le personnage de Pierre Richard n'est jamais mesquin ou vénal : il croit vraiment à son concept, croit vraiment en la possibilité de vivre libre sur une île (croyance qu'il hérite, certes, d'une suite de clichés récoltés chez une maîtresse black et une soirée arrosée au Macumba), et s'il se transforme parfois en despote, c'est que son concept s'effondre peu à peu devant la réalité.

0013fff6_medium

La forme du film épouse son sujet : en totale liberté, Rozier filme au fil de la caméra. Du coup, c'est vrai que le film est curieusement fagoté, pas très bien rythmé, trop long d'une bonne demi-heure. Le gars aime laisser tourner sa caméra quand il ne se passe rien, un tout petit dialogue, un non-événement quelconque ; mais c'est justement ça qui fait le charme de la chose : il déjoue les codes du film d'aventures (y compris dans le journal de bord annoncé d'une voix d'aventurière par Caroline Cartier, et qui met à jour le vide de leur voyage), et préfère la paresse à l'action, le petit au grand. On se retrouve doucement apaisé à la sortie de ce voyage pathétique, peut-être pas complètement emballé par ce ton bâclé qui ennuie parfois, mais tout de même étonné par l'originalité du ton, la beauté des lieux et des acteurs, et surtout la dissidence de ce cinéma sans entrave. Jolie chose.

critique-les-naufrages-de-l-ile-de-la-tortue-rozier8