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Classique parmi les classiques, La Règle du Jeu est une tragi-comédie humaine volcanique dont chaque plan est un vrai bonheur, non seulement pour tout "petit cinéphile" en herbe et (bien) plus si affinités cinématographiques : difficile de ne pas être ébloui par cette façon de mettre chaque scène "en mouvement" (de la cohue, à l'arrivée de l'aviateur, à la véritable "armée des ombres" qui regagnent, à la fin, le château), de jouer avec la profondeur de champ (Renoir est bien the "Boss" quand il s'agit de tourner une séquence dans un couloir du château ou dans la forêt durant cette "partie de campagne" qui vire au carnage), de changer d'angles de prise de vue pour nous trimballer dans une pièce ou d'une pièce à l'autre. Renoir/Octave passe d'un petit groupe d'individus à l'autre (des garde-chasse aux domestiques, des domestiques aux invités, des invités au petit marquis (toujours été un grand fan de Dalio)) et met en scène, tel le grand chef-d'orchestre qu'il est (la magnifique scène sur le perron du château avant qu'il ne "s'écroule" tout contrit sur les marches), toutes les petitesses humains (mensonges, jalousie, violence...) et toute la palette des sentiments (de l'amitié aux multiples volte-face amoureux). La Règle du Jeu explose la structure narrative pour mieux virevolter autour de ces personnages qui, à force de jouer avec les sentiments et les déclarations d'amour, finissent comme les acteurs d'un théâtre d'ombres.

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Toujours un grand plaisir également de retrouver ces dialogues finement ciselés qui permettent à chacun de révéler la profondeur de leur âme plus ou moins sombre. Dans ce véritable petit jeu de massacres sentimentaux, bien difficile de désigner un vainqueur... Un aviateur qui plane (forcément) et dont l’atterrissage amoureux va être douloureux, une marquise qui passe de bras en bras, dont chaque déclaration d'amour paraît sincère sur le coup mais qui revient docilement au bercail sur la fin, un braconnier qui se rêve domestique (ah, le bonheur de l'élévation sociale...) posant son piège autour d'une soubrette (miroir de sa maîtresse au niveau des infidélités)) et qui va mettre le feu aux poudres dans les couloirs du château (toute la séquence où le garde-chasse part arme aux poings dans les multiples salles du château, qui derrière chaque porte "révèle" un secret d'alcôve, est d'une maestria incroyable), cette bonne pâte d'Octave/Renoir (ami et amant fidèle en un sens) qui aime à tirer les ficelles et va provoquer un imbroglio tragique... On a beau prendre le film par tous les bouts, il est bien difficile de trouver une faiblesse dans cet éternel monument du cinéma.

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La fin d'un monde (celui de la noblesse, sûrement), mais ce n'est pas pour autant que Renoir se laisse complaisamment aller dans la noirceur. Les yeux des femmes pétillent, les situations sont toujours mâtinées d'une certaine fantaisie (on se bisouille dans les coins, plus par jeu de la séduction que par "règle" des sentiments), les bons mots fusent (- "Corneille" (le domestique), il serait temps d'arrêter cette comédie ! / - Laquelle ?), la frontière entre réalité et faux-semblant demeure diaboliquement floue (l'aviateur endossant le manteau d'Octave et étant pris pour celui-là, la marquise, usant de jumelles, pensant découvrir une relation entre le marquis et cette Geneviève alors qu'elle assiste en fait à leur baiser d'adieu (après une liaison qui dure depuis des années))... et c'est un plaisir de se perdre dans le dédale des ces marivaudages à la fois jovialement et tristement humains. Avant Welles, il y avait le citizen Renoir, et ce n'est tout de même pas rien.   (Shang - 14/04/12)

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Mon brillant camarade de jeu ayant fait le tour des vertus techniques de la chose, effectivement énormes, je me contenterais d'ajouter un grain de sel personnel sur le fond de cette histoire de marivaudage sur fond d'entrée en guerre. C'est bien la fin d'un monde que Renoir filme, à l'orée du carnage de la mondiale 2ème du titre. Celui des aristocrates, tous sombrant dans l'insensibilité la plus crasse, à l'image du personnage de Dalio, passionné par les robots mécaniques et à peine touché par ses ruptures ou par la mort d'un de ses invités. La partie de chasse est un symbole amer de ce massacre en règle qui se prépare, mais surtout de ce manque total d'empathie qui file tout au long du film. On tue entre deux amourettes éphémères, sans passion, sans envie. Cela se ressentira tout au long des relations entre ces grands bourgeois, qui ne se fritent que pour sauver leur amour-propre ou leur honneur et se réconcilient aussi vite. La grande aristocratie de l'avant-guerre trouve ici ses derniers soubresauts.

jean renoir paulette dubost la règle du jeu 1939

Mais c'est aussi le petit monde des domestiques qui est pitoyablement renvoyé dans les cordes. En imitation des aristos, ils ont exactement les mêmes petites ambitions amoureuses. Leur seule ascension sociale rêvée est dans l'obtention d'un uniforme et d'un accès au château. Tout est pourri au royaume de Danemark, et La Règle du Jeu affiche un pessimisme profond, renvoyant au néant les classes sociales dans un grand éclat de rire qui fout un peu les miquettes. Pourtant Renoir a cette immense politesse de ne jamais insister sur la noirceur. Au contraire : il réalise un film d'une grande légèreté, en surface, un film dynamique, drôle, mouvementé. Il fait ainsi des clins d'oeil à Beaumarchais, qui savait faire de la politique tout en faisant mine de faire de la comédie. De temps en temps, à intervalles réguliers, le drame le plus noir fait ses entrées là-dedans : il suffit d'une geste d'Octave (le personnage qui fait le lien entre les deux mondes) en haut des marches de l'escalier, d'un soupir de la femme que touts convoitent (Nora Gregor, sûrement la seule erreur du casting), d'un sourire un peu dément qui vient sur le visage de Dalio, pour que le rire retombe. Mais il suffit d'une pitrerie de l'éternel Carette ou de la gouaille de la craquante Paulette Dubost pour que tout reparte. Le chef-d'oeuvre, c'est de naviguer vraiment ainsi sur le fil, sans jamais tomber, en nous entraînant dans un tourbillon qui doit autant à la farandole endiablée qu'à la danse macabre. Complètement dans la tradition du cinéma français d'avant-guerre le plus beau (on pense à Grémillon), le film est pourtant très souvent d'avant-garde, actant en même temps que la fin d'une certaine forme de civilsation la fin d'un certain cinéma. Renoir, dès 1939, peut-être malgré lui, a déjà tout compris de ce qui va changer dans la société française, au niveau moral et artistique. C'est pour ça que le film est immortel.   (Gols - 05/05/17)

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Tout Renoir est