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Je sens que je commence à vous soûler avec mon petit réalisateur arménien, mais vous avez bien tort : tant que cette planète entière n'aura pas vu l'intégralité des films de Pelechian, je continuerai à hurler que voilà un authentique génie. Je le clamerai aujourd'hui d'autant plus fort que Notre Siècle est peut-être ce que j'ai vu de plus beau depuis -234 avant JC au moins. Je voudrais pas m'emballer, c'est pas mon genre, mais quand même : voilà l'archétype du cinéma de Pelechian, et même du cinéma tout court, allez : faire se rencontrer deux images, par la grâce du montage, et faire sens uniquement par cette rencontre. Pelechian, admirez l'ambition, se met en tête de donner une image de notre siècle, donc : un siècle fait essentiellement de conquêtes. Pendant 50 minutes, on assiste donc à une succession de plans d'archives sur la conquête spatiale, ses échecs, ses réussites, ses ridicules et ses noblesses. Sur un choix de musique tantôt taquines à mort, tantôt émouvantes (les Petits Chaussons de Chaplin, qui fait toujours son effet), tantôt futuristes (les morceaux electro-planants à la Jean-Michel Jarre), le film semble n'être, à première vue, qu'une odyssée filmée de l'évolution des techniques, depuis les bi-plans qui se crashent lamentablement jusqu'à ces images finales d'un cosmonaute planant dans les airs. Pourtant, dès le départ, Pelechian insère dans toute cette grandeur martiale des images de cortèges militaires, de soldats rentrant au pays, de gradés recevant des foules admiratives... C'est peu de choses, mais le parallèle fonctionne merveilleusement : malgré tout le lyrisme du montage, ces plans évoquant la conquête (militaire et spatiale, donc) deviennent effrayants, glaçants, ce que confirment ces autres plans fugitifs sur la bombe atomique par exemple. Le XXème siècle, selon Pelechian, est un siècle de Mort, de destruction, de domination des peuples par les peuples, et surtout un siècle de vanité extraordinaire. Le ricanement se cache à peine sur la fin, quand au bout de toutes ces expériences foirées, le petit cosmonaute se retrouve comme un gland dans l'espace - pourquoi ?

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Notre Siècle est tour à tour drôle, agressif, bouleversant, puissant, hypnotique. On ne sait pas où Pelechian est allé dénicher ces images incroyables (des trains qui se rentrent dedans, une fusée qui se soulève de quelques mètres avant de s'effondrer sur elle-même, des visages d'astronautes qui se tordent sous la pression, un avion qui explose dans tous les sens), mais il sait comme jamais les monter pour chercher le choc, le ballet visuel. Le montage, chez Pelechian, c'est de la musique pure, une rythmique sidérante de justesse, qui sait vous émouvoir avec un tact et une maîtrise extraordinaires. On ressort de là ravagé, avec dans la tête l'image d'un monde de douleur où tout a été sacrifié pour le seul orgueil de l'homme, pour son goût de la conquête et de la domination. Il y a là-dedans des dizaines d'images immortelles, de celles que Godard placerait facilement dans ses Histoire(s) du Cinéma, de celles qui vous impriment immédiatement la rétine, et qui sont encore plus belles quand Pelechian les ralentit jusqu'au quasi-arrêt. Quel bonheur de pouvoir parfois tomber sur ce genre de perfection : du Cinéma à l'état pur.