Mon collègue me chambrant (je ne lui en veux point, son texte sur Frankenstein m'a tordu de rire ce matin et m'a donné la patate pour la journée - auto-congratulation ou "auto-Go(a)ls) sur ma capacité à aller dénicher dans les recoins les oeuvres les moins connues de JLG (des trucs intordables, parfois, certes, j'en conviens, mais aussi des perles, attention !), il fallait bien que je m'attaque à la montagne (sacrée): Histoire(s) du cinéma. Difficile de rendre compte de ce poème visuel mélangeant aisément citations, extraits, sons, musiques, commentaires, mots... Voici malgré tout quelques bribes captées au hasard, même s'il demeure à chacun de faire sa propre histoire ou d'y "projeter" sa propre image.

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"Le Cinéma substitue à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs", bien belle citation de Bazin en ouverture qui semble déceler toute la magie mais aussi toute la superficialité du cinéma par rapport à la "vraie vie"; hommages ensuite, entre autres, au producteur Irving Thalberg, monstre hollywoodien (Hollywood, cette usine de rêves que Godard met en parallèle avec les images d'Eisenstein et le "Kino Pravda", et faisant le commentaire laconique suivant, comme quoi "des usines comme ça, le communisme s'est épuisé à les détruire") mais aussi à Howard Hugues, patron de la RKO et de la TWA, le JLG ne pouvant s'empêcher une comparaison avec Mélies ("Un peu comme si ce dernier était le patron de Gallimard et de la SNCF" - c'est fendard et en plus facile à comprendre, hum), ou encore à Welles et à Cocteau. JLG, parlant de "toutes les histoires" ne peut s'empêcher d'évoquer toutes celles qui ne sont point faites (toujours prendre l'idée à revers...), parfois en raison de simples histoires de "cul", évoquant le tournage en 1940 de L'école des Femmes par Marcel Ophuls : ce dernier "tombait sur le cul de Madelaine Ozeray (apparemment la compagne de Louis Jouvet, provoquant le départ de celui-ci et l'interruption du tournage) en même temps que l'armée allemande prenait la France par derrière" -le JLG scato au meilleur de sa forme : quand la petite histoire (du cinéma) rejoint la grande Histoire - tout Godard dans une assiette; il enquille ensuite longuement sur des images d'actualité de la guerre, osant un parallèle entre "Radio Paris ment" et le fait que le cinéma restait lui muet. Pourquoi ?, parce que les films sur ce drame "avaient déjà été faits" (il cite M le Maudit, les films de Lubitsch ou encore Le Dictateur), avant de regretter malgré tout que les cinéastes se soient montrés impuissants devant l'horreur de la guerre, ne pouvant en rien l'empêcher. Cela semble sonner, pour lui, comme le glas du cinéma, un échec en quelque sorte dont il aura du mal à se relever.  Petite allusion également, au passage, sur le fait qu'il ne faut jamais faire au cinoche de gros plans sur les massacres ou les cadavres, "la souffrance n'étant point une star", et on devine en surimpression la fameuse polémique sur le film Kapo, idée phare sur l'anti-esthétisme (la fameuse moralité d'un travelling) des critiques des Cahiers du Cinéma. Il évoque aussi le fait qu'après la 1ère Guerre mondiale, le cinéma américain a tué le cinéma français (ah ouais, déjà en fait...), et il achève sa pensée en disant qu'"avec la naissance de la télévision, la 2ème Guerre permettra aux USA de financer, c'est à dire de ruiner, tous les cinémas européens". Un premier volet qui sonne déjà comme une mise à mort du 7ème art. Intéressante également, une idée qui sera poursuivie dans le second volet, sur le principe que le cinéma d'Hollywood s'appuie sur une seule idée: "Film is a gun and a girl" (les deux premières séquences d'A Bout de Souffle en seront un condensé lapidaire)... Amour et mort, un condensé, si on peut oser un parallèle, de l'amour du ciné de Godard et de sa volonté d'en faire le deuil : c'est d'ailleurs avec un certain plaisir qu'il semble s'atteler au travail à sa machine à écrire et son gros cigare pour donner sa propre vision de la chose, tout en laissant résonner le mitraillement de cette machine comme pour lui régler définitivement son compte... à suivre donc...   (Shang - 09/05/08)

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Vision en parallèle avec mon camarade de ce film faramineux, vaste comme l'univers (et comme le cerveau de JLG), dans lequel chacun, cinéphile ou non, est obligé de se sentir happé à un moment ou à un autre. C'est certainement le film qui restera de Godard quand celui-ci ne sera plus, et sûrement aussi le film que nos arrière-arrière-arrière petits-enfants se passeront pour comprendre quelque chose à la cinéphilie du XXème siècle. Pas moins. Shang a brillament commenté cette première partie. Je pense même qu'il l'a beaucoup mieux comprise que je ne saurais le faire, ceci dit sans fausse modestie. Je rajoute juste quelques petites notes, quelques citations qui m'ont réchauffé le coeur.

hi1099Le projet de Godard semble être de construire une tour de Babel cinématographique, un "lieu" où se condenseraient les esthétiques, les histoires, les impressions artistiques. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que ça fonctionne à mort, Histoire(s) du Cinéma étant fait d'un flux infini d'images, de pulsions, de sons, de voix, de citations, de musique, de rythmes et de lumières. Certaines images sont carrément subliminales, certaines phrases inaudibles. L'impression de pénétrer dans un monde cérébral et émotionnel, d'être en contact direct avec une Mémoire. JLG signe ici un film ultra-personnel (ses références sont immédiatement repérables dans sa propre filmographie), et pourtant un film branché sur l'inconscient collectif. Un plan, un mot, une photo, et c'est tout un pan de correspondances qui s'ouvre. On prononce le nom de "Jean", et aussitôt Cocteau apparaît, en parallèle avec le lapin de La Règle du jeu de Renoir, qui défile sur le monologue de Von Stroheim dans La grande illusion qui fait penser à Hitler, etc. On parle de Hugues, et boum, Seuls les anges ont des ailes est évoqué, aussi bien pour son appartenance à la RKO que pour sa passion pour l'aviation. On n'a jamais eu autant l'impression d'assister à un work-in-progress, à un travail en direct, à un flux cérébral, alors même que le film semble le résultat de milliers d'heures de travail. Godard délaisse totalement l'équipe de cinéma : il travaille dans la solitude, comme il ne cessera de le faire jusqu'à aujourd'hui, appelant ses fantômes comme par une formule magique ("Obscurité ! Ô ma Lumière !")

hi1137Déclaration d'amour au cinéma, ou constat d'échec, le film ne cesse de se démentir lui-même, de se remettre en question à chaque instant. On est très loin de l'oeuvre intellectuelle pure, on a plutôt l'impression d'assister à un manifeste sentimental, même s'il est voué au leurre ("Voilà presque 50 ans que dans le noir, le peuple des salles obscures brûle de l'imaginaire pour réchauffer le réel. Maintenant celui-ci se venge et veut de vraies larmes et du vrai sang.") A suivre donc, dans l'extase complète...   (Gols - 10/05/08)

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