tenantPolanski joue dans la dentelle avec ce film d'horreur sans effet, qui vous fout les chocottes avec une finesse incroyable et donne plus d'une leçon aux p'tits jeunes d'aujourd'hui. Il suffit de rien, d'un silence un peu prolongé, d'une immobilité illogique, d'un petit tic de personnage, pour instiller à cette farce macabre une atmosphère terrifiante du meilleur effet. Polanski comprend bien que ce n'est pas dans un bestiaire monstrueux qu'il faut aller chercher l'horreur, mais dans les sombres arcanes du psychisme et des frustrations intérieures. Névrosé, bourré de hantises secrètes, obnubilé par son impuissance sexuelle, le personnage principal transforme tous ces blocages en faits concrets, et tresse autour de lui un univers affreux qui n'est que le résultat de ses phobies.

Ça commence avec un pauvre petit immigré qui loue un appartement sordide à Paris, appartement jadis occupé par une femme qui s'est suicidée a priori sans raison. Peu à peu, sous la pression des voisins, cet 1appartement va devenir un enfer pour le brave petit gars : la présence de cette locataire suicidée se fait concrète, les voisins sont de plus en plus déviants, la moindre pièce de l'immeuble se charge d'inquiétude. Le trouble s'installe : est-ce que Trelkovski est réellement victime d'un complot visant à la pousser lui-même au suicide, ou est-il un paranoïaque qui fabrique sa propre mort ? Le film joue un incessant petit air ambigu, passant d'une thèse à une autre sans jamais prendre parti : si parfois on sent bien que le comportement de ses voisins est étrange (le barman qui le pousse à consommer les mêmes cigarettes que la défunte locataire), on voit bien aussi que Trelkovski n'est pas très sain d'esprit (la gifle qu'il assène gratuitement à un enfant). En tout cas, sa timidité, son asociabilité, sa peur des autres, sa hantise de déranger, transforment sa vie en enfer, et dès lors le moindre fait devient menaçant. Le personnage d'Adjani, par exemple, est magnifiquement troublant : si on se place du point de vue de Trelkovski, elle fait partie du complot ; si on la regarde objectivement, c'est juste une jolie Parisienne innocente, que notre héros ne parvient définitivement pas à sauter malgré les nombreuses perches qu'elle lui tend. Frustration sexuelle qui participe grandement à la folie du personnage, et qu'il va pousser jusqu'à se transformer lui-même en femme.

locataire_1976_05_gLe scénario est donc joliment psychologique, mais c'est surtout du côté de la mise en scène qu'il faut trouver la vraie grandeur de The Tenant. Polanski déjoue sans arrêt la grammaire du film d'horreur : il ôte la musique dans les moments les plus tendus, fige ses images au lieu de succomber à l'action (ces personnages immobiles dans la pièce en face de la fenêtre, brrrr), et surtout, grande idée, il contrebalance toute peur par un sens du burlesque imparable. Le film est drôle, absurde, surréaliste (c'est une adaptation d'un texte de Topor), pratiquant un humour à froid assez kafkaïen, et cet humour met d'autant mieux en valeur les scènes de pur effroi qui suivent. La caméra, très mobile et souple, longe cet immeuble avec une élégance impeccable (photo de Nykvist, cherchez pas), et met en valeur la symbolique du "bâtiment-cerveau", du labyrinthe mental. Polanski filme toujours depuis l'angle inattendu : tout comme le scénario, très surprenant et maniant nombre d'idées en porte-à-faux, la mise en scène choque l'oeil, notamment dans cet écheveau d'escaliers illogiques ressemblant au ruban de Moebius. Au final, le film est d'une profonde originalité à tous points de vue, et peut figurer à l'aise dans les films les plus effrayants qui soient. Ca se confirmera très vite avec le non moins glaçant Rosemary's Baby.