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Je ne suis pas forcément un adepte de la forme pour la forme au cinéma, mais franchement quand on tombe sur un film d'une telle beauté, on ne peut que s'incliner et se laisser aller au simple émerveillement. Connaissant très mal HHH, j'en avais l'a-priori d'un cinéaste talentueux mais un peu chiant ; je vous autorise donc à me claquer. Je ressors de Three Times absolument chaviré, de cette même émotion que j'ai pu ressentir aux premiers Wong Kar-Wai (avec lequel il partage une sorte de poésie urbaine lente, ainsi qu'une utilisation de la musique très personnelle).

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Le film est donc d'abord une splendeur visuelle. Découpé en trois films, en quelque sorte (1966, 1911 et 2005), il est pourtant étonnament homogène dans son aspect : la mise en scène est d'une ébouriffante beauté, prolongeant par la caméra chaque mouvement amorcé par les acteurs, dans un ballet soyeux, virtuose à mort sans se la ramener. Le jeu de billard de la première époque est l'occasion de travellings et de panoramiques infiniment sensuels qui passent de la queue de billard aux boules, pour continuer le mouvement jusqu'à ces visages qui se guettent, se regardent, s'admirent ; c'est toute une lente chorégraphie autour des rapports amoureux qu'induisent ces mouvements, avec une grande délicatesse. Avec très peu de mots, mais dans une forme qui les compense sans problème, Hou Hsiao-Hsien montre simplement un couple en train de se découvrir, par le jeu, par la joie d'être ensemble. La deuxième époque va encore plus loin, puisque HHH tente le film muet (avec intertitres de rigueur, mais en couleurs et presque en "bruits" également), la finesse des comportements se jouant uniquement sur la façon de les filmer ; grande élégance du découpage, de la construction de ce récit épuré, où chaque couleur de décor, chaque costume, chaque déplacement de caméra, semble induire de nouvelles façons de se regarder et de s'aimer. La troisième période, enfin, est un condensé d'intimité, pas plus bavarde que les deux autres mais qui reste comme un moment violent, haletant, très tendu ; HHH y rend palpable la force des sentiments, par cette somme de gros plans montés serrés.

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La musique ajoute beaucoup aussi à cette grande beauté, dopant les scènes, les prolongeant doucement (l'utilisation des romances de 1966, qui reviennent en boucle, ou les très longues plages de piano "keithjarettiennes" dans la partie muette sont des tueries), mettant en regard deux séquences déconnectées. C'est dans la première partie que ce jeu de correspondances fonctione le mieux, les chansons servant de thèmes aux personnages mais aussi à des sentiments précis ("Rain and Tears" = retrouvailles). HHH, enfin, déniche les deux acteurs les plus beaux du monde, d'une aura semblable à Maggie Cheung/Tony Leung chez WKW. Leur jeu est d'une géniale subtilité, qu'ils doivent jouer la timidité des premières amours, les sentiments bridés ou la perte des repères amoureux.

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Dans un tel écrin, c'est vrai que le fond du film perd de son importance. Three Times ne raconte rien d'autre que l'amour, sous trois de ses formes, tendant même au final à en pointer les limites. Le monde des sentiments évolue au fil des années : depuis les sentiments monnayés de 1911 jusqu'à l'échec de la communication des années 2000, le film semble bien amer sur les différentes façons d'aimer. Seule la période visiblement bénie des années 60 montre la douceur bienveillante de HHH, qui fait de cette partie (habilement placée au début du film) la plus nostalgique mais aussi la plus lumineuse. L'importance de l'écrit (les lettres du 1, les intertitres du 2, les SMS rageurs du 3) pointe également la faillite des relations entre sexes : on dit peu, on s'écrit beaucoup, mais la valeur des mots se perd en cours de route. Amer mais en même temps d'une incroyable douceur, nostalgique mais en même temps joyeux, triste à mort mais en même temps lumineux, Three Times est un bonheur.